Lyrique: Ralph Fiennes aux manettes d’un Eugène Onéguine épatant, sublimement chanté. A la baguette, Semyon Bychkov magnifie l’impérissable partition de Tchaïkovski.

De longue date fervent mélomane, l’acteur, cinéaste et producteur britannique Ralph Fiennes vient, à 63 ans, d’inscrire son nom de star internationale dans le concert d’une haute tradition : celle qui (de Visconti à Chéreau, de Bergman à Pasolini, de Zeffirelli à Haneke, de Tarkovski à Atom Egoyan, de Werner Herzog à Terry Gilliam) a placé la création lyrique dans la main de quelques ‘’grands’’ du Septième art.
Cet Eugène Onéguine succède à la régie de Dmitri Tcherniakov, millésimée 2008 (jamais reprise à Paris, hélas), comme à celle de Willy Decker, reprise par six fois quant à elle depuis 1995 à l’Opéra Bastille. Reste qu’Alexandre Neef, le patron de l’Opéra de Paris, ne s’est pas trompé en confiant cette nouvelle production à Ralph Fiennes : également féru de théâtre, russophile et russophone, ce dernier a même incarné le rôle-titre à l’écran dans Oneguin, un film réalisé en 1999 par Martha Fiennes, sa propre sœur.


Boris Pinkhasovich DR.

Facture classique
Sous les auspices du Canadien Michael Levine (lequel, rappelons-le, a été pendant de longues années le scénographe attitré – et très inspiré – de son compatriote Robert Carsen), par les plis d’un rideau peint des mêmes motifs agrestes, le plateau du Palais Garnier ouvre le premier acte de l’opéra sur l’évocation sciemment épurée d’un bois de bouleaux, le sol jonché de feuilles mortes. « Scènes lyriques en trois actes et sept tableaux », le fabuleux « Yevgeny Oneygin » de Piotr Illytch Tchaïkovski fut créé à Moscou en 1879. Mais les costumes nous renvoient ici au temps de Pouchkine (1799-1837), le génial poète et dramaturge du roman en vers Eugène Onéguine, mort à 37 ans des suites d’un duel au pistolet contre un rival en amour, faisant ainsi de son chef d’œuvre un texte prémonitoire.
Ralph Fiennes a – par les temps qui courent, une fois n’est pas coutume ! – résisté à instrumenter au service de son égo la mise en scène de ce sublime opéra. Presque modeste, de facture résolument classique, voire académique diront certains, celle-ci replace le drame au cœur de cette somnolence rurale qui succède aux moissons, dans le domaine de la famille Larina. Nous voilà donc immergé dans ce premier XIXème siècle, temps qui voit émerger le romantisme russe. La lumière d’automne sera bientôt prise, à l’acte 2, dans la tonalité de l’hiver, avec cette pluie de légers flocons de neige, qui tombe sur un arrière-plan de campagne dépouillée par la froidure… Pour les changements de tableaux, le rideau coulisse, tout simplement, ménageant des silences qui participent pleinement du rythme alangui propre à cette vie provinciale. La porosité de la campagne imprègne jusqu’à l’imprimé du panneau mobile qui, en fond de scène, délimite la chambre où Tatiana écrira sa missive amoureuse. Et même les parois de la salle de bal du deuxième acte, où les personnages, chœurs inclus, apparaissent vêtus dans un subtil camaïeu de couleurs pastel, sous cet éclairage dont la sobriété évite décidément, d’un bout à l’autre, le tape-à l’œil. Au troisième acte, percés de cinq grandes portes, les murs lambrissés d’or d’un palais de Saint-Pétersbourg ferment la cage de scène. Cinq ou six ans ont passé : c’est dans cette enceinte que, princesse devenue riche et femme mariée, Tatiana retombe sur cet Onéguine qui l’avait si cruellement repoussée dans sa jeunesse… Dames en robes à crinoline noires, soldats paradant en vestes rouges ornées de rutilants brandebourgs – on danse. Jusqu’ au pathétique duo d’adieux, qui sépare pour jamais Onéguine de Tatiana.
Presque parfait
C’est le moment de parler du plateau vocal. D’une remarquable homogénéité, il sanctionne la (presque) parfaite réussite du spectacle. Dans le rôle-titre, à distance de la posture de dandy proposée par le livret, le baryton russo-autrichien Boris Pinkhasovich figure un roc, certes techniquement impeccable mais quelque peu rêche et monolithique, quand on voudrait parfois son timbre plus nuancé, davantage marqué d’incertitude et de douceur. Formée à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan campe une Tatiana de haute tenue, nourri d’un talent de comédienne affuté. Dans cette distribution, la palme revient sans conteste au personnage de Lenski, victime du duel qui l’oppose à Onéguine : ténor ukrainien qu’on découvre à cette occasion sur la scène parisienne, Bogdan Volkov, 36 ans mais les traits emprunts d’une fraîcheur toute juvénile, déploie une telle virtuosité dans le phrasé, une telle onctuosité dans l’incarnation du fiévreux romantique épris d’Olga, bientôt sacrifié à la macabre rancœur d’Onéguine, qu’à raison le public, au tomber du rideau, lui réservera les plus légitimes ovations. Olga, justement, trouve une belle incarnation dans la mezzo maltaise Marvic Monreal, tandis que, doué d’une voix d’airain au somptueux vibrato, excelle la basse Alexander Tsymbalyuk dans le petit rôle (essentiel) du Prince Grémine, devenu, à l’acte final, le sage époux de Tatiana.
Vient surtout parachever la réussite sans esbrouffe de ce spectacle, la présence au pupitre de l’immense chef natif de Saint-Pétersbourg Semyon Bychkov, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris, et du chœur maison – l’un comme l’autre au meilleur de leur forme (A partir du 18 février, il sera relayé par Case Scaglione). Quelle subtilité, quel naturel dans le rendu, dans la fluidité de cette partition unique ! C’est de bon augure puisque, comme l’on sait, le maestro présidera très bientôt, comme directeur musical, aux destinées de la prestigieuse maison nationale.
Eugène Onéguine. Opéra de Piotr Illitch Tchaïkovski. Mise en scène : Ralph Fiennes. Direction : Semyon Bychkov/Case Scaglione. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.
Avec Susan Graham, Ruzan Mantashyan, Marvic Monreal, Elena Zaremba, Boris Pinkhasovich, Bogdan Volkov, Dmitry Belosselskiy, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev.
Durée: 3h15
Palais Garnier, les 6, 9, 12, 18, 21, 24, 27 février à 19h30, les 1 et 15 février à 14h30.
Eugène Onéguine sera retransmis en direct le lundi 9 février 2026 à 19h30 sur France.tv. L’opéra sera diffusé ultérieurement sur une chaîne de France télévisions et sur POP – Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris.
Eugène Onéguine sera enregistré par France Musique pour diffusion le 7 mars 2026 à 20h dans l’émission “Samedi à l’Opéra” présentée par Judith Chaine, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.

