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Mark Carney, ou le révisionnisme historique à la canadienne


Mark Carney, ou le révisionnisme historique à la canadienne
Québec, 22 janvier 2026 © Jacques Boissinot/AP/SIPA

Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.


Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.
George Orwell (1984).

Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses.
Proverbes 25 :16.


(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)

Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :

« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].

Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte

« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »

On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…

Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.

Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]

Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.

Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :

« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».

[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]

Qu’en fut-il exactement?

La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.

Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.

Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.

Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.

Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…

A quoi tient parfois le destin des nations…

Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.

Comme début de « partenariat », on a vu mieux.

En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.

Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.




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