Pour l’essayiste québécois, Emmanuel Macron glisse vers un autoritarisme d’un nouveau genre. Sous couvert de lutte contre la haine, le chantre de l’« extrême centre » veut neutraliser ses opposants par la diabolisation ou la labellisation. Des méthodes infiniment plus douces que le goulag mais non moins efficaces.

Causeur. En lisant votre analyse de la fin du cycle postnational inauguré par la chute du mur de Berlin, on se dit qu’Emmanuel Macron, dont le logiciel politique est resté bloqué à cette époque, est un homme du passé.
Mathieu Bock-Côté. J’essaie de raconter dans mon ouvrage comment, dans les suites de la chute du communisme, un nouveau cycle révolutionnaire s’est enclenché, avec la mise en place du régime diversitaire et le réveil de l’utopie mondialiste. Ce régime, conjuguant gouvernance globale, immigrationnisme, multiculturalisme et ingénierie sociale vouée à la déconstruction des assises anthropologiques de notre civilisation, a vite été contesté par des mouvements populistes et identitaires, que le régime a assimilés à l’extrême droite. Le fascisme était de retour. Longtemps, cette réaction a été contenue dans les marges, dans des pays lointains, ou dans la fonction tribunitienne, en Europe occidentale. Il y a un an, elle prenait le pouvoir à Washington. L’Europe occidentale, de son côté, ou plus exactement la nomenklatura qui la domine, veut devant cela créer une forme de nouveau mur de Berlin numérique, juridique, administratif et médiatique pour empêcher les populistes de passer. Le résultat est un schisme entre deux Occidents, sur le mode des deux Allemagne.
Vous qui êtes un libéral à l’ancienne, n’avez-vous pas peur que l’idéologie trumpiste s’impose de façon tout aussi intolérante et hégémonique que la doxa « diversitaire » ?
Vous n’allez pas, vous, Causeur, nous faire le coup de la tenaille identitaire, ou désormais, de la tenaille des intolérances ? Dans les faits, la tentation autoritaire se fait sentir chez ceux qui se reconnaissent dans le bloc central et qui assimilent leurs adversaires aux extrêmes. L’extrême centre cherche quand même à établir des vérités officielles, avec sa lutte contre la désinformation, ainsi qu’une morale officielle, avec sa lutte contre la haine. Devant cela, le courant national-populiste ou national-conservateur – les deux se rejoignent– cherche plutôt à restaurer une conception maximaliste de la liberté d’expression. L’extrême centre se permet même de créer un dispositif autoritaire pour interdire de manière préventive les propos qui pourraient choquer les oreilles progressistes. En Allemagne, le régime cherche à interdire étape par étape le principal parti d’opposition. Ensuite, soyons honnêtes, aucun courant politique, quel qu’il soit, n’est à jamais vacciné contre le fanatisme. Si le national-conservatisme se laisse aller un jour à un tel travers, sachez que je le dénoncerais férocement lui aussi.
Il y a aussi un politiquement correct de droite en gestation. Après l’assassinat de Charlie Kirk, certains commentateurs ont anathémisé tous ceux qui critiquaient l’activiste chrétien.
Je ne suis pas d’accord. Dans le cas de Kirk, ce qui était choquant était que des gens disent franchement : « C’est la mort horrible d’un homme horrible. » Comme si son tueur avait eu raison de tirer sur lui.
On croyait que les populistes défendaient la liberté d’expression intégrale, faudrait savoir.
Ah, mais je leur donne le droit de dire ce qu’ils veulent, qu’on me permette simplement de dire que leur propos m’a semblé odieux. Seulement, vous voyez, amis de Causeur, je ne tiens justement pas à interdire ou à bannir les propos qui me révoltent. Quelqu’un voudrait les censurer que je le condamnerais.
On a aussi vu Donald Trump mettre les universités sous pression…
Il ne faut pas tout mélanger. Les campus américains sont devenus de vrais asiles à ciel ouvert depuis trente ans. Les départements d’équité, diversité et inclusion ont ainsi imposé une forme de néolyssenkisme bien au-delà des seules sciences sociales. L’université est devenue un monde parallèle, produisant de la contrefaçon idéologique à la tonne – il faut vraiment être un universitaire accompli pour croire sincèrement à la théorie du genre, par exemple, ou trouver normales les thérapies hormonales à destination des enfants. L’argent public n’est pas inconditionnel et même si les droits de l’homme ne cessent de se multiplier, le droit de se faire financer une chaire universitaire par les contribuables pour faire la promotion d’une idéologie délirante ne me semble pas encore tout à fait reconnu.
Trump a tout de même une personnalité très autoritaire, non ?
Je ne le nie pas. Qui dirait le contraire ? On ajoutera qu’il est grossier, et qu’être son voisin n’est pas agréable. Mais justement, il s’agit d’une personnalité, d’un individu. En Europe occidentale, l’autoritarisme prend surtout le masque du centrisme et de l’État de droit. Et pas d’un trumpisme local.
Faut-il pour autant vouer l’État de droit aux gémonies ?
Tout dépend de sa définition. Si on parle d’un gouvernement qui se soumet à sa propre Constitution, et qui évite l’arbitraire dans l’exercice du pouvoir, en plus de marquer un grand souci pour les libertés publiques, il faut évidemment le défendre. Mais ce n’est plus à cela qu’il réfère. L’État de droit réfère aujourd’hui à un complexe administratif et juridique hostile à la souveraineté populaire, et piloté par une technocratie assimilant la démocratie à une ingénierie sociale toujours plus radicale. Le peuple, pour lui, n’existe plus qu’à la manière d’un processus institutionnel : pour le consulter, on préférera ainsi les grandes conventions citoyennes, avec une délibération pilotée par les experts du régime, plutôt que le référendum. Faut-il ajouter qu’un peuple n’est pas qu’une addition d’individus liés administrativement sur un territoire juridiquement déterminé et animé par les seules valeurs républicaines ? Il nous faut redécouvrir les peuples historiques d’Occident.
Mais ne risque-t-on pas de jeter le bébé des libertés avec l’eau du pouvoir des juges ? Entendez-vous ceux qui demandent carrément la suppression de l’État de droit ?
Ils se méfient plutôt de l’État de droit divin. La démocratie libérale repose non pas sur un, mais sur deux principes : la souveraineté populaire et les libertés publiques. Nous avons oublié la première.
Donc, vous ne craignez pas qu’avec Trump, les États-Unis sombrent dans l’illibéralisme, comme dit Macron ?
En Amérique, vous avez 50 États fédérés, un Sénat, une Chambre des représentants, des villes et municipalités. On est loin de la toute-puissance du pouvoir présidentiel. Personne ne rêve de cela d’ailleurs. L’Amérique connaît simplement un moment césarien. Il arrive un moment où une société se calcifie, où les institutions sont paralysées. Inévitablement surgit alors un leader qui prétend faire alliance avec le peuple pour délivrer la communauté politique d’une élite avachie, exclusivement préoccupée par ses privilèges plutôt que soucieuse de ses devoirs. Le dernier en date, en France, portait le nom de Charles de Gaulle. Je le préfère assurément à Donald Trump.
Maintenant que Justin Trudeau n’est plus aux affaires, Emmanuel Macron est-il le représentant le plus emblématique de l’Occident diversitaire ?
Il y a mieux que lui : Ursula von der Leyen ! Macron doit quand même se faire élire de temps en temps ! Plus sérieusement, le régime diversitaire et mondialiste siège à Bruxelles, à la Commission européenne qui redoute d’être emportée par la vague populiste et qui rêve d’en finir politiquement avec ses opposants. Dernier assaut en date, la déclaration d’une importante macroniste, selon laquelle la victoire électorale d’un parti populiste ne peut s’expliquer que par une ingérence russe !
Elle exagère. Mais n’a-t-elle pas raison de dénoncer la coupable sympathie de tant de souverainistes européens pour Vladimir Poutine ?
Je n’ai pas pour ma part la moindre sympathie pour Poutine. Je vois la Russie avec les yeux d’un Balte. La Russie est une puissance impériale. Cela ne doit pas nous interdire de constater qu’en Europe, les progressistes instrumentalisent l’hostilité de Poutine pour conserver leur autorité. On devrait avoir le droit de pointer cela sans être immédiatement traité de moscoutaire. Aujourd’hui, tous les arguments sont bons pour criminaliser la dissidence. Regardez la manière dont l’Élysée et l’audiovisuel public s’en prennent à CNews, comme si la simple existence d’un média non aligné pouvait faire vaciller le régime diversitaire et mondialiste.
Cependant, le cordon sanitaire marche de moins en moins…
Il a encore fonctionné lors des dernières législatives. La diabolisation fonctionne toujours. Le régime diversitaire est prêt à tout pour se maintenir en place, notamment à réécrire l’Histoire en se réclamant par exemple d’un général de Gaulle imaginaire, présenté comme un homme de gauche – alors qu’il aurait fait passer Éric Zemmour pour un enfant de cœur. Ou encore à détruire un homme en le transformant en coupable idéal pour diaboliser le parti auquel il appartient. J’ai en tête un exemple précis à cet égard : l’affaire Joseph Martin.
Qui est-ce ?
C’était un candidat RN dans le Morbihan aux dernières législatives. Or il se trouve qu’il déteste les négationnistes. Très bien, on les déteste tous, je les conspue aussi. En 2018, quand il apprend le décès de Robert Faurisson, Joseph Martin ironise dans un tweet sur la rumeur selon laquelle l’intéressé serait mort d’une fuite de gaz. Donc il fait une blague, assurément de mauvais goût, mais pas négationniste : « Le gaz a rendu justice aux victimes de la Shoah. » Six ans après, en pleine campagne législative, Libération déterre cette publication et la présente comme négationniste. Alors qu’elle dit l’inverse, et cela est encore plus clair si on consulte ses autres tweets ! Mais la machine médiatique est lancée. Face au scandale, le RN se sent obligé de sacrifier son candidat, avant de le réintégrer en cachette. Voilà comment le régime a fabriqué de toutes pièces un négationniste. Et sacrifié la réputation d’un homme parce qu’il avait besoin de nazis à combattre dans un parti qui n’est pas nazi.
Cette histoire déshonore surtout Libération. Mais Libération n’est pas « le régime ».
Sauf que tout le système a relayé cette intox. Je vais vous donner un autre exemple : les condamnations judiciaires contre le Front national, pour avoir employé des assistants parlementaires dans des tâches partisanes. Là, il s’agit bien du régime, au sens propre du terme, qui estime que les députés européens et leurs collaborateurs, pourtant mandatés par les électeurs, doivent être assimilés à des fonctionnaires du Parlement européen. C’est ainsi qu’on domestique l’opposition, en créant un système qui la neutralise et rend possible son effacement si les circonstances l’exigent.

À vous entendre, il n’y aura jamais de véritable alternance.
On verra si le pouvoir arrive à se maintenir ou s’il y a un basculement historique. Mais même dans cette hypothèse, je doute que la nomenklatura progressiste soit délogée.
Les peuples n’ont-ils pas une petite responsabilité dans cette affaire ? Après tout, ils votent librement.
Le commun des mortels ne pense pas à la politique tous les jours. Quand un discours médiatique univoque est tambouriné quotidiennement, les citoyens en viennent généralement à le croire, pour ne pas devenir fous.
Le RN ne ferait pas 35 % aux élections si le commun des mortels était à ce point endoctriné.
Non, mais si les médias progressistes n’essayaient pas de nous conditionner en permanence, ce score serait probablement plus élevé.
Les progressistes ont parfois raison. Sur les retraites, c’est Marine Le Pen qui se trompe.
Permettez-moi toutefois de remarquer que des élues national-conservatrices comme Sarah Knafo et Marion Maréchal pensent elles aussi que la réforme des retraites est une mesurette insuffisante. Ensuite, évidemment, il arrive que les élites aient raison contre les peuples. C’est quand les élites essaient carrément de rééduquer le peuple que cela devient problématique. Car le peuple n’a pas toujours tort.
Revenons-en à Macron. Lui reconnaissez-vous quelque mérite ?
Oui, celui de prendre au sérieux la défense nationale. C’est une bonne chose, surtout pour un pays comme la France.
Les jours de l’extrême centre sont-ils comptés ?
Pas nécessairement. Le front antifasciste peut encore fonctionner. À l’échelle de l’Histoire, la plupart des révoltes sont matées. Ceux qui s’imaginent que tout est plié pour 2027, qu’ils se disent « c’est terrible, ils vont gagner » ou « c’est formidable, ils vont gagner », se racontent des histoires.
Le maintien du régime diversitaire pourrait-il entraîner la fin de l’Occident défini comme une alliance civilisationnelle entre les « deux mondes » ?
J’en ai bien peur. Parce qu’à terme, l’Europe ne sera plus européenne, ni occidentale. On parle à Washington, je crois, d’effacement civilisationnel.
Quel est le rôle de la France ?
Il est crucial, comme toujours dans l’histoire de l’Occident. Je crains que ses élites l’idéalisent à la manière d’une nouvelle RDA centriste qui aurait su résister aux vents venus de l’Ouest. Mais la France demeure le cœur de la civilisation européenne. Ce n’est pas pour rien que nous l’aimons absolument. À l’échelle de l’Histoire, nous sommes à un basculement, et le camp national porte cette bascule. Reste cependant à savoir comment ce basculement s’opérera. Les changements dans l’Histoire s’accompagnent rarement d’une musique d’ascenseur.
Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents, Presses de la Cité, 2025.
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