Albertine sur smartphone

Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.
Coup de foudre
L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire, compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale – c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.
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Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.
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Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ». Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».
Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.
En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.

