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Khmers rouges: la mort en masse


La neige tombe sur la gare de Pantin. Les rails disparaissent dans le brouillard. Les lumières scintillent et éclairent les hangars aux vitres cassées, tagués sur leurs flancs. Les grues métalliques plantées le long des voies ressemblent à des miradors. Combien de wagons plombés ont-ils traversé cette plaine, en direction de la mort érigée en système ? La neige est belle et fraîche. Elle rend la nuit claire. Et pourtant c’est un décor de mort que je vois défiler derrière les vitres du train. C’était hier en Europe. Mais le nazisme n’a pas le monopole exorbitant du génocide au XXᵉ siècle. Le communisme l’a également mis en pratique, et partout dans le monde.

Pol Pot, Frère numéro 1 

Je lis Quartier des fantômes, témoignage glaçant de Rithy Panh, qui survécut enfant au régime khmer rouge. Accompagné de l’écrivain-éditeur, Christophe Bataille, cosignataire du livre, il pénètre dans ce qui reste du centre S21, « centre de la tuerie », dirigé par l’impavide Duch. Les Khmers rouges ont triomphé au Cambodge, pays déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, en 1975. Leurs principaux dirigeants ont étudié à Paris. Certains ont même adhéré au PCF et noué des liens étroits avec l’UNEF. Pol Pot, leur chef sanguinaire, suivit ce parcours. Il subit l’influence de Jacques Duclos, dirigeant du PCF, et Jacques Vergès, le célèbre avocat de Klaus Barbie et Georges Ibrahim Abdallah. Il devint ainsi le promoteur d’un système collectiviste fondé sur la doctrine de la dictature du prolétariat.

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D’abord sensible au culte de la personnalité version Staline, Pol Pot refuse le processus de déstalinisation, et durcit sa position en adhérant à la Chine maoïste. En entrant dans Phnom Penh, le 17 avril 1975, l’armée khmer n’oublie pas de piller l’ambassade d’URSS. Le tyran Pol Pot, « Frère numéro 1 », soutenu par quelques grandes figures de la gauche française, comme le journaliste-biographe Jean Lacouture, décrète le déplacement forcé des habitants de Phnom Penh et met en place un système génocidaire qui causera la mort d’environ 2 millions de personnes entre 1975 et 1979, soit le quart de la population totale. Le journal Libération, dirigé à l’époque par les maoïstes, titre : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : sept jours de fête pour une libération. »

Ecole transformée en camp

Rithy Panh, devenu cinéaste, se souvient de cette « ancienne école jaunie aux volets bleu clair » transformée en camp de la mort, le S21. Il l’a filmé, il y a vingt ans, surtout la nuit, car la nuit forme un linceul enveloppant les fantômes des victimes torturées, éviscérées, contraintes de manger leurs excréments afin qu’elles reconnaissent leur trahison. Un souvenir, parmi d’autres : on ôte l’enfant à la mère qui se vide de son sang ; elle le voit s’éloigner avec le bourreau Ho qui revient seul. Il faut « épurer » la ville « mauvaise », « corrompue » par le capitalisme. Panh se remémore son père, professeur, profession devenue suspecte aux yeux des Khmers rouges. « À S21, écrit Panh, c’est la fin. Plus la peine de prier, ce sont déjà des cadavres. Sont-ils des hommes ou animaux ? C’est une autre histoire. »

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Le sadisme des bourreaux est sans limite. Il n’est pas sans rappeler certaines descriptions de Malraux dans La condition humaine. On est confrontés à l’enfer génocidaire dicté par une idéologie qui détruit l’individu jusqu’à la moelle. Même l’âme, quand elle quitte le corps, ses bourreaux endoctrinés continuent de la traquer. Il faut tout prendre, tout faire fondre, les machines surtout, symbole exemplaire du capitalisme, doivent disparaître, c’est l’anéantissement de la classe bourgeoise et capitaliste. C’est la terreur à l’œuvre, « la mort en masse. »

Les mots tuent

Les tortionnaires encore en vie répondent aux questions. La caméra tourne. Ils confondent, minimisent leurs actes, ils n’ont pas vu, parfois juste entendu. Ils peuvent être loquaces. « C’est l’ensemble qui dit la vérité du crime, écrit Panh (…). L’homme filmé reconnaît ses crimes, simplement, c’est au-delà du cinéma. » Il y a donc les documentaires : L’Image manquante et S21, la machine de mort khmère rouge. Et puis ce livre, Quartier des fantômes.

Le train accélère tandis que la neige oblitère le paysage ferroviaire. Une réflexion de Rithy Panh m’obsède. Il dit en substance que dans un monde totalitaire, les mots tuent. Alors il cherche les mots qui « réparent, et qui ne sont pas les mots creux de la conscience mondiale. » Il ajoute : « Ce n’est pas le devoir de mémoire, mais une quête morale. » C’est pour cela que la confusion générale, entretenue par le brouhaha, est si nocive.

Rithy Panh, Christophe Bataille, Quartier des fantômes, Grasset. 128 pages

Quartier des fantômes

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Mal persistant

Une maison, quatre jeunes filles, un même destin


Le film de Mascha Schilinski tente de nous raconter l’histoire de quatre jeunes filles, Alma, Erika, Angelika et Lenka à quatre époques qui se superposent. Chacune grandit, de l’enfance à l’adolescence, dans une ferme glauque et ténébreuse du nord de l’Allemagne. Au fil du siècle, la maison se métamorphose, mais ne se libère jamais de sa mémoire : les échos du passé traversent le temps. Les destins des jeunes filles semblent se répondre, se refléter, comme liés par un fil invisible. Pourtant, à force de complexité et d’artifices narratifs, l’intrigue brouille les repères et finit par égarer des spectateurs un peu désemparés face à ce labyrinthe temporel.

Une expérience sensorielle troublante

Sur le plan cinématographique, le film de Mascha Schilinski est particulièrement réussi : superbe photographie ocre du chef opérateur Fabian Gamper, mise en scène rigoureuse, composition léchée des plans, travail sonore méticuleux… Les Échos du passé est indubitablement une expérience esthétique captivante et crispante, un poème sensoriel trouble dont la mélancolie profonde et permanente se pare d’une inquiétante étrangeté morbide.

Une narration fragmentée comme métaphore

La cinéaste nous conte le destin de quatre femmes vivant à des époques différentes au sein d’un même lieu, une grande ferme sombre et sinistre. Utilisant un art du montage impressionnant, elle agence et entrelace une narration complexe où les gestes et les événements se répondent à travers le temps. Elle tisse un jeu de miroirs qui lui permet d’esquisser une métaphore de la condition féminine, victime d’une violence insidieuse et diabolique se transmettant de génération en génération, véritable pulsion de mort perverse, macabre et inéluctable.

L’Histoire en sourdine, le mal en héritage

Quels que soient les moments de l’Histoire — très peu évoquée, comme si tous ces personnages vivaient en fait en dehors de l’histoire de leur pays et du monde —, quelles que soient les générations, même lorsque le pays sort de la guerre, leurs démons s’accrochent. Femmes et hommes restent hantés par un mal profond qui outrepasse les horreurs d’une époque révolue.

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Une radicalité fascinante mais éprouvante

Bien malheureusement, cette audace cinématographique est à la fois la force et la faiblesse du film. Car la cinéaste, radicale, n’a aucune générosité et complexifie volontairement son récit, rendant ses intrigues très difficilement compréhensibles. Ce qui l’intéresse avant tout, ce sont les sensations ressenties par le spectateur : celles suscitées par la beauté de sa mise en scène, souvent poseuse et artificielle, et celles provoquées par les chocs des faits racontés.

Un cinéma cruel, sans échappatoire

Rude, beau et poseur, cruel et éprouvant, inventif et drastique, Les Échos du passé traite de sujets cruciaux — le viol, l’inceste, la maladie mentale, le déterminisme et la souffrance indicible des femmes — filmés avec la même rigueur protestante, glaciale et malsaine que celle de Michael Haneke dans Le Ruban blanc.

Une fiction tendue et claustrophobe, répétant la boucle inéluctable qui enferme ses personnages dans un destin sans échappatoire ni grâce possible.

Et le seul moment véritablement apaisé du film est la scène où retentit la superbe chanson Stranger d’Anna von Hausswolff, offrant une brève respiration.


In die Sonne schauen
2h29

Euthanasie: Nietzsche ou Jésus!

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Coup de théâtre: les sénateurs ont rejeté l’instauration de toute forme d’aide à mourir lors des débats sur la fin de vie, mercredi 21 janvier. Dominée par la droite de M. Retailleau, la chambre haute a écarté cette réforme “sociétale” majeure.


À la surprise générale, dans la nuit du 21 au 22 janvier, le Sénat a rejeté le principe du droit au suicide assisté et à l’euthanasie. Il l’a remplacé par « le droit » de toute personne « au meilleur soulagement possible de la douleur et de la souffrance ». Ce droit est garanti jusqu’au décès de la personne, « sans qu’aucune intervention volontaire ait pour intention de provoquer la mort ou d’aider à mourir. » Le Sénat réaffirme ainsi le droit aux soins palliatifs, « même lorsque ces moyens sont susceptibles d’altérer la conscience ou de raccourcir la vie, dès lors qu’ils ont pour finalité exclusive le soulagement de la souffrance. » (article 2).

Il s’est donc trouvé une majorité de sénateurs pour rejeter le texte adopté précédemment en commission, et qui prévoyait de permettre la mort volontaire dans les derniers jours de la vie, comme un prolongement des soins palliatifs ou de la sédation. Pour les uns, plutôt à gauche, ce texte n’allait pas assez loin dans la reconnaissance du droit à la mort, tandis que pour les autres il était inacceptable, car « mettant le pied dans la porte » en brisant l’interdit de tuer.

Pied dans la porte

La stratégie du « pied dans la porte », refusée par le Sénat, est bien une réalité. Elle est assumée, depuis des décennies par les promoteurs de l’euthanasie de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), et elle est aussi vérifiée dans les pays qui l’ont légalisée. Tous ont élargi les conditions d’accès à la mort « volontaire », pour porter sur les personnes atteintes de souffrances psychiques et sur les mineurs. Plusieurs de ces pays, corrélativement, ont réduit leurs investissements dans les soins palliatifs. Aujourd’hui, 5% des décès au Canada sont provoqués par injection létale, et la proportion augmente chaque année.

Dans l’impossibilité de trouver un compromis entre la vie et la mort, le Sénat s’est « replié » sur le terrain consensuel des soins palliatifs. Des soins dont la France manque cruellement. Seulement 50% des besoins sont satisfaits actuellement, avec 7500 lits, et ces besoins vont croître avec le vieillissement de la population. L’Etat n’alloue que 1,6 milliard d’euros par an à ce besoin essentiel ; et l’augmentation prévue d’un milliard dans les 10 prochaines années est loin de suffire.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Euthanasie: «vivre encore un peu!» implore la ministre de la Santé

Le Sénat a aussi reconnu la liberté des établissements, notamment confessionnels, de ne pas pratiquer l’euthanasie et le suicide. Il a également supprimé le « délit d’entrave » qui condamnait à deux ans de prison et 30000 euros d’amende toute personne essayant de prévenir ou d’empêcher l’euthanasie ou le suicide d’un tiers, même d’un proche.

Le Sénat se prononcera sur l’ensemble du texte le 28 janvier. S’il l’adopte ainsi modifié, il enverra son texte à l’Assemblée qui devra alors travailler à partir de lui. S’il le rejette en revanche, l’Assemblée se ressaisira alors de son propre texte adopté en mai dernier. Ce texte était terrible : il permettait l’euthanasie et le suicide sur décision d’un seul médecin, à la demande orale d’un patient, en trois jours, sans que les proches soient informés et puissent agir en justice. Le tout pouvant être pratiqué sur une personne dont la maladie n’est pas même en phase terminale. Quant au contrôle, il ne devait être exercé qu’après la mort, celle-ci pouvant être infligée par le même médecin qui a décidé de la mort. Tant les conditions d’accès à la mort, que la procédure d’exécution de la décision et son contrôle ont été conçus pour faciliter la mort. Les portes de la mort seraient grandes ouvertes, pour garantir une prétendue « liberté ».

Agonie politique

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’objectif principal des promoteurs de l’euthanasie n’est pas tant de soulager la souffrance que de changer notre rapport à la mort, et donc à la vie. Il s’agit de faire de la mort une liberté, d’étendre la puissance individuelle sur sa propre existence. C’est ce pouvoir de l’homme sur lui-même – en particulier par le suicide – qui serait l’expression suprême de sa dignité. Pour Odette Thibault, fondatrice de l’ADMD, le suicide « est le seul moyen de mourir… vivant », c’est « la suprême autonomie, celle qui définit l’être humain… avant qu’on ne la perde tout à fait. » De même, pour Henri Caillavet, ancien président de l’ADMD et sénateur, « le suicide conscient est l’acte unique authentique de la liberté de l’homme ». Pendant les débats cette semaine, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias a lui aussi proclamé : « La mort volontaire, c’était l’expression du libre arbitre absolu avec une phrase: ‘‘Dieu ne prévaudra!’’».

De cette conception de l’homme, il résulte que perdre son autonomie est une déchéance. Pour Pour Odette Thibault, « Prolonger cette déchéance est, à mon avis, une des plus graves atteintes qu’on puisse porter à la dignité humaine ».

Est-ce cette conception de la « dignité » que nous voulons voir triompher en France ? Une conception nietzschéenne ? Ou est-ce la dignité qui transparaît dans le soin affectueux porté aux malades, jusqu’à leurs morts, par les soins palliatifs, dans la grande tradition de la charité chrétienne ? En fait, avec l’euthanasie, nous avons le choix entre Nietzsche ou Jésus.

Frénésie au ministère de la (Puéri)culture

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Le 5 novembre dernier, Rachida Dati remettait en grande pompe le premier Prix pour les livres de bébés.


Cette distinction récompensera désormais les ouvrages destinés aux enfants de moins de trois ans, « les premiers livres d’une vie », se rengorge la ministre de la Culture. L’heureuse récipiendaire, Aurore Petit, a donc reçu 4000 euros pour son livre Eté Pop. Elle n’a pas dit ce qu’elle ferait de cette somme prélevée au contribuable mais semblait très heureuse, quoiqu’un peu surprise qu’un livre « si simple » soit récompensé. À vrai dire, l’intrigue est inexistante et le livre consiste en six pop-up au graphisme assez grossier.

On se rappelle que Mme Dati avait déjà lancé l’opération « Ma première carte de bibliothèque » qui invitait les maires à remettre une carte au nom de l’enfant dès sa déclaration de naissance. Comme si les individus n’étaient pas déjà assez encartés comme ça… Comme si c’était à l’Etat de s’occuper de la fréquentation régulière des bibliothèques municipales…

Pourquoi cette frénésie puéricultrice au ministère ?

Au-delà du rappel obligatoire de certains messages collectivistes (ce prix ne récompensera jamais un livre faisant la promotion du libéralisme comme Je suis un pain au chocolat de Charles Gave ou même un classique non déconstruit), j’y vois surtout la manifestation d’un Etat pris de panique devant l’incapacité de nombreux adultes, parents et professeurs, à instruire les enfants. Il constate, comme nous, que nombre de parents se contentent de leur fournir des tablettes dès leur plus jeune âge. Il ne peut que se lamenter sur le niveau catastrophique des jeunes professeurs, en particulier dans les matières dites littéraires. Les rapports des jurys de concours sont à ce titre éloquents. Il assiste effaré à la grande démission d’une génération qui, privée d’héritage, n’a rien à transmettre.

Car quoi ? Les enfants ne lisent plus certes mais que lisent les adultes, professeurs compris ? Ils « scrollent » les actualités sur internet, feuillettent des manuels de développement personnel qui, au vu de la consommation d’antidépresseurs dans notre pays n’atteignent pas leur objectif, et se jettent dans les bras d’auteurs lénifiants qui livrent trois fois par an des histoires « d’héroïnes des temps modernes » ou de femmes éconduites retrouvant l’amour après avoir accepté leur différence (ouf !) ou acceptant « de vivre pour elles-mêmes et en accord avec la nature », dans un esprit bouddhisant. Les meilleures ventes de livres en ce moment ? Des BD, des polars sur fond de lutte des classes et un Goncourt plaintif et douceâtre dont l’auteur se vante en préambule d’avoir été soutenu par le Centre national du livre. Rien de très exaltant ! 

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Quand ce même adulte est en sus professeur, il accroît son pouvoir de nuisance. Soucieux de satisfaire sa hiérarchie, il se conforme aux listes publiées par l’Éducation nationale, exigeant que sa classe lise Monsieur Crocodile a beaucoup faimMon prof est un troll ou Cent Culottes et sans papier. Il fait réciter à ses petites victimes des poèmes commis par des « collègues » qui promeuvent les valeurs de la République ou de l’olympisme triomphant. Il fait ainsi preuve de son engagement bien sûr car, il en est convaincu, sa mission est de lutter contre les inégalités. On lui a vissé dans le crâne que la belle langue favorisait le fils de bourgeois ayant appris à parler avec ses parents. Mal formé, il est généralement incapable de distinguer une bonne méthode d’apprentissage de la lecture d’une autre aux effets néfastes : dyslexie, dysorthographie, mauvaise compréhension et finalement dégoût de la lecture.  

Mais voilà, avec le temps, car ces pratiques délétères ne sont malheureusement pas nouvelles, les parents des tout petits d’aujourd’hui sont souvent incapables de les guider dans leur découverte de la littérature. Ils ont perdu le bon sens qui consistait simplement à leur procurer des imagiers montrant des paysages, des animaux ou des véhicules. N’ayant pas bénéficié de la lecture de contes de fées ou des récits mythologiques les exposant par là-même à des systèmes de temps complexes (imparfait-passé simple, subjonctifs…), à un vocabulaire varié et à des tournures grammaticales élaborées, ils n’ont même pas l’idée de les proposer à leurs propres enfants. Ceux-ci sont alors aussi freinés dans leur progression et deviennent rapidement incapables d’accéder au sens de textes élaborés. Le cercle vicieux est malheureusement enclenché depuis des décennies.  

Abreuvés d’études en tous genres et convaincus de leur pouvoir, les ministres se sentent responsables. Ils souhaitent alors corriger les effets des politiques précédentes mais retombent irrémédiablement dans le même travers : l’étatisme. C’est ainsi qu’ils créent des prix littéraires et affublent les nouveau-nés de cartes de bibliothèques municipales. C’est ainsi qu’ils continuent d’amender les programmes alors même qu’il faudrait les réduire à des objectifs de fin de cycles afin de laisser les enseignants choisir 100 % d’œuvres classiques s’ils le souhaitent. C’est ainsi qu’ils modifient les critères de recevabilité au concours de professeur des écoles au lieu de le supprimer pour le remplacer par un examen permettant aux chefs d’établissements de choisir leurs équipes. C’est ainsi qu’ils obligent les parents à mettre leurs enfants à l’école dès 3 ans, privant ainsi les grands-parents qui le souhaiteraient de leur transmettre une partie de leur héritage culturel. C’est ainsi qu’ils font la promotion de la « littérature contemporaine jeunesse », toujours proche des gens et surtout engagée, au détriment des classiques, bourrés d’affreux stéréotypes de genre, n’évoquant même pas la lutte des classes… C’est vrai : de quoi auraient-ils l’air s’ils disaient simplement « vous êtes libres » ? ». Et pourquoi les payerions-nous alors ?

La Grande Garderie

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🎙️ Podcast: Trump à Davos, le Mercosur à Strasbourg, et le budget à Paris

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Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


Au cours de son discours devant le Forum économique mondial à Davos, Donald Trump a insisté sur le fait que les Etats-Unis avaient toujours besoin du Groenland pour assurer la sécurité du monde libre, tout en niant vouloir prendre possession de ce territoire par la force des armes. Pourtant, l’idée d’annexer un territoire – par quelque moyen que ce soit – appartenant à une autre nation est aujourd’hui devenue irrecevable aux yeux des Européens pour qui la paix dépend du respect de la souveraineté de chacun.

Si on comprend très bien que les Européens aient besoin d’exprimer avec une certaine force leur opposition à l’approche de Donald Trump, on peut se demander si Emmanuel Macron a trouvé la meilleure façon de le faire. Car lors de son propre discours à Davos, le chef de l’Etat français a évoqué un possible rapprochement commercial avec la Chine pour compenser les relations tendues avec l’Amérique. Sauf que le peu de combattivité des Européens face à la Chine est précisément un des manquements que Donald Trump leur rapproche. La France veut-elle vraiment suivre l’exemple du Premier ministre canadien, Mark Carney, qui vient de se rendre à Pékin pour forger un nouveau partenariat avec Xi Jinping? Est-ce qu’on affirme sa liberté simplement en changeant de maître?

Dans une certaine mesure, on peut dire que le duel Macron-Trump, c’est l’affrontement entre l’impérialisme de la norme et l’impérialisme de la force.

A lire : Règlement de comptes à OK Davos

A Strasbourg, le Parlement européen a refusé pour le moment de ratifier le traité avec le Mercosur en saisissant la Cour de justice européenne pour que cette dernière valide la compatibilité de cet accord avec le droit européen. Or, si la France se montre très réticente quant à l’application d’un tel accord de libre-échange, l’Allemagne est favorable. Ces tensions internes expriment toute l’incapacité de l’Union européenne à se comporter comme une grande puissance, et les artifices techniques par lesquelles la Commission tente d’imposer l’application immédiate de l’accord montre toute l’immaturité des classes gouvernantes actuelles du Vieux Continent.

La même immaturité trouve un reflet exact au niveau français. Le gouvernement semble sur le point de faire passer son budget, non seulement parce que les députés n’ont pas encore envie de faire face aux électeurs, mais aussi parce qu’un certain nombre des motifs pour des motions de censure ont si peu à voir avec de vraies questions budgétaires.

Le sexisme c’est tabou, on en viendra tous à bout!

Comme chaque année, notre directrice de la rédaction se plonge avec délice dans le rapport sur le sexisme en France du Haut Conseil à l’Egalité. Mais cette fois-ci, c’est décidé: elle n’entend plus écouter le HCE tant qu’il ne dénoncera pas les bobards délirants du néo-féminisme! Nous vous proposons de découvrir sa chronique.


Le Haut Conseil à l’Egalité (HCE) publie son rapport annuel sur le sexisme en France. C’est mon marronnier personnel. Chaque année, le HCE explique aux Françaises combien elles sont malheureuses, opprimées, discriminées.
Le sexisme, profondément ancré dans notre société, crée un système structurant d’inégalité. Et il est évidemment reconnu comme un moteur du continuum des « violences sexistes et sexuelles », qui vont du compliment à l’agression, comme chacun sait.

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Sexisme très méchant et sexisme faussement bienveillant

Le sexiste prend aujourd’hui deux formes, selon le Haut Conseil :
Le sexisme hostile : c’est la dévalorisation systématique des femmes et parfois les violences ; il concernerait 23 % des hommes et 12 % des femmes. À quelle catégorie appartient le sifflement dans la rue ? On ne sait pas. Mais sur ce terrain du sexisme méchant, le HCE a détecté cette année une nouvelle tendance venue, je vous le donne en mille, d’Amérique. Ce qui menace l’égalité des sexes en France, ce n’est pas l’islam radical ni le fait que nous accueillons des millions d’hommes issus de cultures peu regardantes sur les droits des femmes. Non, c’est le masculinisme. C’est la faute à Trump, bien sûr.
Le sexisme paternaliste : à côté de ce sexisme méchant, il y a un sexisme faussement bienveillant, paternaliste, qui considère les femmes comme des êtres à protéger. Il serait particulièrement répandu chez nous, les boomers.
Mais le mal est partout. 84 % des femmes ont vécu au moins une situation relevant du sexisme, apprend-on (harcèlement, violences sexuelles, blagues graveleuses…). Je m’inquiète pour les 16 % qui ne l’ont jamais rencontré et je propose de leur offrir à chacune une blague graveleuse.

A lire aussi, Vincent Citot: La grande féminisation et ses enjeux

Vous ne pouvez pas ironiser sur les violences contre les femmes ! me réplique-t-on toujours. Loin de moi cette idée. Mais se moquer des foutaises du HCE est un devoir. Ce qu’il appelle sexisme bienveillant, c’est le délicieux jeu de rôles entre les sexes où la femme est le butin et l’homme le chasseur. Personne n’est obligé de s’y prêter, on peut échanger les rôles et il n’empêche pas les femmes d’être libres et de prendre la vie d’assaut. Foutez la paix à celles qui veulent des fleurs, des compliments et des portes tenues. Ce qu’ils appellent sexisme, c’est la différence des sexes. Le HCE sera content quand il n’y aura plus ni hommes ni femmes.
Selon le HCE, le déferlement des réseaux masculinistes dans le numérique, qui prétendent répondre aux féministes, est la nouvelle manifestation du sexisme hostile. Cela va de théoriciens de l’infériorité des femmes à des primates conjurant leur peur des femmes en disant des horreurs, parfois en en faisant. 1 milliard d’euros auraient été affectés à ces causes entre 2019 et 2023 (mais c’est une paille à côté de tout ce qui est venu financer les délires wokistes). Le HCE s’inquiète de ce retour de bâton (le fameux « backlash »). J’écouterai le HCE quand il dénoncera les bobards délirants du néo-féminisme punitif et policier qui voit en tout homme un violeur en puissance.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Douglas Murray: se battre à l’israélienne

Dans son nouveau livre, Douglas Murray estime que les Occidentaux ont tout à apprendre de la combativité d’Israël face à ses ennemis. Le journaliste britannique tire un trait d’union entre nazis et terroristes propalestiniens: leur culte de la mort qui vise à anéantir les juifs est un défi existentiel pour toutes les sociétés démocratiques.


Parmi les trop nombreuses victimes de la tuerie de Bondi Beach en Australie, le 14 décembre 2025, se trouvait Alexander Kleytman. Il a succombé aux tirs d’un terroriste en tentant de protéger son épouse. Né en 1938, il avait fui son Ukraine natale pour échapper à la Shoah par balles. Réfugié en Sibérie avec sa mère, il y a connu des conditions de vie très dures avant de pouvoir, un jour, émigrer en Australie. L’engrenage mortel qu’il avait évité dans son enfance l’a rattrapé des décennies plus tard, de l’autre côté de la planète. Un trait d’union direct peut en effet être tracé entre les nazis du passé et les terroristes propalestiniens d’aujourd’hui. Ils partagent un même culte de la mort qui vise l’anéantissement des juifs et constitue un défi existentiel pour les sociétés démocratiques. C’est la thèse du dernier livre de Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous. Sorti en anglais en avril, il vient de paraître aux presses de L’Artilleur dans l’excellente traduction de Niels Le Saux.

Culte macabre

Dans la langue de Shakespeare qui cultive les formules ramassées, le titre d’origine est plus explicite : On Democracies and Death Cults. Israel, Hamas and the Future of the West. On comprend déjà que, selon l’auteur, ce qui caractérise l’organisation terroriste palestinienne, c’est sa façon de placer la mort au-dessus de la vie dans toutes les circonstances. Ce culte macabre permet à ses « soldats » d’agir avec une absence totale de pitié et d’aller le plus loin possible pour inspirer la terreur à leurs victimes réelles et potentielles. Comment les sociétés démocratiques peuvent-elles résister à une telle force ? Entretenir un culte similaire serait contraire à leurs principes fondamentaux. Mais jusqu’ici, nos dirigeants se sont contentés de déclarations creuses et louvoyantes ainsi que d’actions timides et incohérentes. Pour Murray, nous avons tout à apprendre d’Israël qui a réussi à survivre contre vents et marées, et à faire preuve de combativité face aux ennemis les plus déterminés. Or on nous répète à satiété qu’Israël est un État d’apartheid génocidaire, que c’est lui l’adversaire de la civilisation et que le Hamas est du côté du Bien. Murray réfute cette inversion des valeurs. Son livre est un récit fouillé de ce qui s’est passé depuis le 7-Octobre. C’est aussi une défense d’Israël, de son existence et de sa riposte au Hamas. Enfin, c’est une réflexion sur l’étrange haine de soi des Occidentaux et un appel à l’action face aux adorateurs de la mort qui menacent le monde libre.

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Bien que connu pour ses livres, Douglas Murray est aussi un reporter de guerre. Son nouveau titre est enrichi par ses expériences. Après le 7-Octobre, il a passé au total six mois en Israël et a été deux fois à Gaza avec l’armée israélienne. Il a recueilli les témoignages de survivants, de familles de victimes et d’otages. Il a discuté longuement avec des militaires, des médecins et des psychothérapeutes. Il a interviewé les dirigeants du gouvernement et des partis d’opposition, sans omettre Benyamin Netanyahou. Il a rencontré des Arabes musulmans d’Israël et des Druzes. Et le Hamas ? Ce dernier a refusé d’accueillir le Britannique. Murray a pu pénétrer dans les prisons de haute sécurité pour parler avec les pires terroristes qui y sont détenus, mais ils n’avaient rien à ajouter aux déclarations de haine que le monde a déjà entendues.

Propagande mensongère

Car le discours du Hamas est aussi implacable que cohérent. Il est fondé sur une propagande mensongère qui, depuis le retrait d’Israël en 2005, présente Gaza comme un vaste camp de concentration où la population civile est soumise à des conditions de vie inhumaines. Murray détaille les sommes colossales données par les Américains, les Européens et le Qatar qui ont servi, non à secourir les Gazaouis, mais à enrichir les dirigeants du Hamas, et surtout à l’achat d’armes et à la construction du vaste réseau souterrain – plus de 560 kilomètres de tunnels avec 6 000 points d’entrée – destiné à abriter les combattants sous les structures civiles. Si les enfants souffrent tellement, c’est parce que le Hamas ne craint pas de les mettre en avant. Les soldats israéliens ont trouvé d’innombrables caches d’armes dans les écoles et les maisons, surtout dans les chambres d’enfants. En clair, le Hamas sacrifie sa population, enfants compris, en l’utilisant comme bouclier humain et comme vecteur de mobilisation de l’opinion internationale. Le chef Ismaël Haniyeh a déclaré en 2017 : « Les enfants sont des outils à utiliser contre Israël. Nous les sacrifions pour obtenir le soutien politique du monde. »

Comme prévu, une grande partie de l’opinion publique occidentale gobe ces mensonges et approuve ce culte de la mort. Dès le 7 octobre 2023, avant que Tsahal lance sa riposte, il y a des manifestations dans de nombreuses capitales pour protester, non contre la barbarie du Hamas, mais contre Israël. À la mort de Yahya Sinouar, les propalestiniens – qu’ils soient musulmans ou de gauche – pleurent sa disparition sur les campus et les places publiques. C’est une forme de compassion à l’envers, qui met les bourreaux à la place des victimes. Murray cite la militante canadienne Naomi Klein, qui prétend qu’Israël exhibe ses citoyens traumatisés comme arme de guerre. Elle et ses camarades sont totalement anesthésiés vis-à-vis des souffrances des juifs. Ces derniers seraient à la fois diaboliques par leur habileté et leur perversité, et des moins-que-rien ne méritant aucune empathie. Exactement le point de vue des nazis. Pas surprenant que dans les résidences gazaouies on ait trouvé des exemplaires de Mein Kampf. Pour ne pas être en reste, lors d’une manifestation propalestinienne devant l’opéra de Sydney, le 9 octobre 2023, les participants scandaient : « Gazons les juifs ! »

Après l’attentat de Bondi Beach, le Premier ministre australien Anthony Albanese a prononcé des discours où on ne trouve pas un seul mot sur le fait que les terroristes agissaient au nom de l’islam. En revanche, il a évoqué la menace de l’extrême droite. Entre une telle incapacité à nommer l’adversaire et le culte mortifère des islamistes, Murray identifie une autre voie, celle des Israéliens qui ont su combattre le mal sans célébrer la mort.

Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous, L’Artilleur, 2025.

Les démocraties et la mort: Israël, l'islamisme et nous

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Et l’intime, bordel ? 

La psychiatrie, de nos jours dans les sociétés occidentales, est devenue le lieu où se dépose et se médicalise une crise profondément politique et démocratique, transformant la souffrance collective, la perte de sens et l’effondrement du monde commun en troubles individuels que l’on soigne à défaut d’être autorisé à les penser vraiment.


L’année 2026 ne s’ouvre pas dans l’incertitude, mais dans la sidération. L’enlèvement de Maduro — événement que l’on disait impensable — a brutalement rappelé que même les régimes réputés les plus verrouillés peuvent se dissoudre en une nuit ; en Iran, le soulèvement a franchi un seuil irréversible, prenant le visage d’une révolution dont nul ne peut encore mesurer l’issue ni le prix humain ; la reconnaissance du Somaliland par Israël, geste diplomatique à la fois discret et lourd de conséquences, redessine en silence des équilibres que l’Occident regarde à peine, trop occupé à commenter ses propres peurs ; enfin, le coup de force de Trump sur le Groenland, assumé comme un acte de prédation stratégique à ciel ouvert, marque la fin officielle des pudeurs géopolitiques et consacre le retour d’un monde où la souveraineté se négocie désormais sans le langage du droit. Ces faits ne sont pas de simples nouvelles : ils disent quelque chose d’un monde qui ne tient plus par ses récits, mais par des ruptures, des fractures, des surgissements.

Fatigue morale

Et pourtant, à mesure que l’événement s’impose comme horizon unique de l’attention, quelque chose d’essentiel disparaît. Le vacarme du monde — stratégies, coups de force, révolutions spectaculaires, recompositions géopolitiques — occupe tout l’espace, au point d’écraser ce qui se vit à hauteur d’homme. On nous dit ce qui est important, ce qui mérite d’être regardé, pensé, commenté ; on ne nous dit plus rien de ce que vivent réellement les individus. L’actualité devient un écran, et le réel se retire.

Car ce que vivent les gens aujourd’hui ne relève plus seulement du malaise privé. C’est une expérience diffuse de désajustement, de fatigue morale, de perte de prise sur un monde qui se transforme sans eux et souvent contre eux. Peur de l’effondrement, colère sans mots, sentiment d’invisibilité, impression d’être sommé d’endurer pendant que tout se décide ailleurs : cette matière intime, silencieuse, est devenue le cœur battant de la crise démocratique. Mais elle ne trouve plus ni langage, ni lieu, ni reconnaissance.

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La démocratie se dégrade lorsqu’elle cesse d’entendre ce qui se joue dans l’intime, lorsqu’elle ne sait plus reconnaître que la souffrance individuelle est aussi un fait politique. L’écart grandissant entre le récit officiel du monde et l’expérience vécue des existences ordinaires produit une désaffiliation profonde : on ne se reconnaît plus dans la parole publique, on ne s’y sent plus inclus, parfois même plus concerné. De cet écart naissent le ressentiment, la tentation de la violence, le repli, ou le désir d’en finir avec un monde jugé mensonger.

C’est dans ce silence imposé aux vies ordinaires, au cœur même du fracas du monde, que se loge aujourd’hui la maladie de nos démocraties.

Dissolution des limites et de la société

Je reviens aujourd’hui vers des lieux que j’avais laissés derrière moi, non par oubli, mais par nécessité de survie intérieure. Je parle des institutions de santé mentale, de la pédopsychiatrie, de l’addictologie, de ces espaces où l’on recueille désormais ce que la société ne veut plus voir d’elle-même. Ce retour est récent, presque brutal, et il me surprend moi-même. J’y entre comme on entre dans une chambre trop longtemps fermée : l’air y est lourd, saturé de douleurs anciennes, d’angoisses sans mots, de violences retenues jusqu’à l’asphyxie.

Ce que je découvre là n’est pas seulement la souffrance psychique — elle a toujours existé — mais son changement de statut. Elle n’est plus l’exception, ni même la pathologie : elle est devenue le langage ordinaire d’une démocratie épuisée. Des enfants arrivent déjà vieux, chargés d’une peur qui ne leur appartient pas. Des adolescents parlent de la violence comme d’une météo intérieure. Des familles se présentent comme on se rend, vidées de toute espérance que le monde leur soit encore habitable.

Ces lieux sont devenus les dépotoirs moraux d’un ordre social qui n’ose plus se nommer en faillite. On y dépose ce que la cité refuse de penser : l’échec de la transmission, la dissolution des limites, la haine rentrée, la colère sans destinataire. Tout ce qui relevait autrefois du politique, du conflit, de la responsabilité collective, est désormais traduit en symptômes, en diagnostics, en troubles. La démocratie, incapable d’affronter ce qu’elle engendre, a confié son désarroi au soin, comme si l’on pouvait réparer une civilisation à coups de protocoles.

Je vois ainsi se déployer, sous mes yeux, le grand mensonge de notre temps : faire croire que la souffrance est toujours individuelle, que la violence est toujours personnelle, que l’effondrement du monde commun n’est qu’une somme de fragilités intimes. Ce déplacement est commode. Il permet de soigner sans accuser, d’apaiser sans comprendre, de gérer sans juger. Il transforme la démocratie en hospice, et le citoyen en patient.

Les soignants le savent. Leur fatigue n’est pas seulement celle des corps ; elle est morale, métaphysique presque. Ils tiennent debout dans un mensonge institutionnalisé : on leur demande de contenir ce que personne n’ose nommer. Ils voient bien que l’enfant violent est souvent un messager, que l’adolescent perdu est une prophétie, que l’addict est un survivant. Mais ils n’ont plus le droit de dire ce que ces vies révèlent : la décomposition lente, feutrée, de nos sociétés occidentales.

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Et pourtant, dans ces lieux dévastés, quelque chose résiste encore. Une obstination presque héroïque à ne pas réduire un être humain à son trouble. Une parole maintenue, fragile, menacée, mais vivante. Une limite posée, parfois, là où tout s’effondre. Ce sont de petites choses, presque invisibles, mais elles portent plus de vérité que tous les discours officiels sur le vivre-ensemble. C’est là, paradoxalement, que subsiste encore une forme de démocratie — non pas triomphante, mais vivante, blessée, agonisante peut-être, mais non encore morte.

Car une démocratie vivante n’est pas celle qui promet le bonheur, ni celle qui élimine le conflit. C’est celle qui accepte la tragédie de l’humain, qui sait que la peur, la colère, la haine font partie de l’histoire des hommes, et qu’il faut leur donner des formes pour éviter qu’elles ne deviennent meurtrières. Lorsqu’une démocratie renonce à cette tâche, elle ouvre la voie aux totalitarismes, toujours.

Et ils sont là, aujourd’hui, sous des visages multiples, souvent séduisants. La gauche révolutionnaire, lorsqu’elle transforme toute dissidence en faute morale et rêve d’un monde purifié de ses contradictions. Le wokisme, lorsqu’il remplace la pensée par l’anathème et réduit les êtres à leurs blessures identitaires. Le marché, lorsqu’il dissout toute idée de bien commun dans la jouissance solitaire et marchande. Et l’islamisme, surtout, lorsqu’il propose une sortie radicale de l’histoire européenne elle-même, substituant à la loi humaine une loi sacrée, close, totalisante, mortifère.

Toutes ces forces ont un point commun : elles haïssent la démocratie vivante, parce qu’elle est imparfaite, contradictoire, douloureuse. Elles préfèrent la certitude au doute, la pureté à la complexité, l’obéissance à la responsabilité. Elles prospèrent sur la fatigue des peuples, sur leur désir d’en finir avec la liberté comme fardeau.

Ce que la démocratie exige désormais de chacun est rude. Elle n’offre plus de confort moral. Elle oblige à regarder ce que nous sommes devenus. Elle demande le courage de ne pas se défausser, de ne pas tout confier au soin, à la morale, à la technique. Elle exige que chacun accepte de porter une part du conflit, de l’incertitude, de la responsabilité.

Je ne sais pas si nous en serons capables. Je sais seulement que ce qui se joue aujourd’hui, dans ces lieux de soin silencieux, annonce ce qui attend l’ensemble de nos sociétés. Tant qu’il restera des hommes et des femmes pour refuser de réduire l’humain à un cas, à un trouble, à une identité close, quelque chose de notre monde survivra.

Le reste — slogans, indignations, utopies — n’est que littérature de ruines.

La société malade

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L’Empire romain en chute libre?

Dans son livre, Tiphaine Moreau contredit la vision d’une chute brutale de Rome pour montrer un lent processus de transformations et de résiliences, dont l’héritage culturel relativise nos discours déclinistes contemporains.


Evidemment, les analogies sont tentantes ; elles fleurent l’air du temps : auteur d’un essai intitulé La Tragédie migratoire et la chute des empires (éditions Odile Jacob), Chantal Delsol, par exemple, l’assurait dans un entretien donné au Figaro : « comme à l’époque de la chute de Rome, l’Occident vit l’effondrement d’un vieil Empire ». L’historienne Tiphaine Moreau, penchée quant à elle sur « les derniers feux de l’Occident romain », ne se risque pas pour sa part à ces oracles de Cassandre.

Un lent effondrement

Plus sobrement intitulé Le Bas–Empire, mais nourri de très haute érudition, son livre explore, avec une minutie quasi horlogère et dans un luxe de détails parfois intimidant pour le lecteur non spécialiste,  la chronologie de ce « crépuscule » : Tiphaine Moreau en révise à nouveaux frais les étapes, moins pour en déplorer l’improbable fatalité que pour, tout au contraire, brosser, de cet empire romain tardif, dans son inextricable complexité, un panorama propre à « réviser la boussole, compléter le puzzle », pour reprendre sa formule imagée. Car d’après elle, les fameuses « invasions barbares » s’inscrivent bien plutôt dans un contexte de longues « résiliences » politiques, qui servent d’amortisseur à l’effondrement du vieil édifice impérial. Tout ne serait donc pas perdu pour le Vieux Continent, si l’on tient absolument à s’accrocher à ces téméraires rapprochements entre l’Antiquité tardive et notre Occident si malmené à l’aube du troisième millénaire !

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Quelques cartes liminaires posent fort utilement les jalons de cette lente désintégration (les diocèses de l’Empire romain à la fin du IIIè siècle ; son partage en 395 ; la géographie de l’occident romain en 475), tandis que, ponctuant un récit nourri, il faut le reconnaître, jusqu’à la saturation, des tableaux renseignent, par exemple, sur l’état de l’administration au temps de Constance II, ou encore sur « la dynastie théodosienne »…  Autant dire que, si Rome ne s’est pas défaite en un jour, elle n’est pas, s’il faut en croire l’émérite Bertrand Lançon, « un vieillard au bout du rouleau ». Mais, poursuit le docte préfacier, « l’histoire du Vè siècle a été construite a posteriori, avec le point de mire qu’est la ‘’chute’’ de l’Empire romain d’Occident, cela à une époque qui préfère le ‘’bang’’ au murmure et, non sans un attrait morbide, l’effondrement à la discrète extinction ». De fait, surenchérit Tiphaine Moreau, « jusqu’au XXème siècle, le ‘’Bas-Empire‘’ est essentiellement pensé par des historiens déclinistes. Tout un champ lexical rapporté au déclin (‘’décadence’’, ‘’agonie’’, ‘’vieillesse’’) a durablement caractérisé cette période ». Et d’évoquer la toile captivante, si délicieusement kitsch de Thomas Couture (1815-1879), Les Romains de la décadence, millésimée 1847, laquelle trône à bon escient dans la nef du musée d’Orsay.

Dérèglements monétaires, épidémies, troubles militaires et religieux…

A rebours d’une supposée sénescence, cet empire qui, au début de la période considérée, « s’étire sur cinq de nos fuseaux horaires et réunit environ 50 millions d’habitants », va donc se transformer sous la pression de « l’altérité barbare […], en partie une construction mentale des Romains, utile à leur patriotisme », précise l’historienne : « c’est au IIIè siècle que le vocable barbarium vient à désigner l’espace situé au-delà des frontières de l’Empire ». Et de dérouler, sur quelque 350 pages d’une impressionnante – et quelque peu suffocante – densité factuelle, les péripéties hautes en couleur de ce bouleversement, depuis Gallien jusqu’au temps de Théodose. Il serait vain, dans les limites du présent article, d’en résumer les enchaînements et les articulations, tant surabondent, de chapitre en chapitre, les noms des lieux et des acteurs de ce drame aux intrigues enchevêtrées : dérèglements monétaires, épidémies, troubles politico-militaires, changements climatiques, persécution et affirmation du christianisme au sein du paganisme, usurpations, soubresauts des pouvoirs, enracinement des dynasties, crises de succession, clivages entre cultes concurrents, rupture de l’Empire bicéphale et partage de l’Empire romain (395)… D’Aurélien à Julien, en passant par le long règne de Constantin jusqu’à celui de Théodose – « derniers empereurs à avoir gouvernés seuls l’ensemble de l’Empire romain » -, configurations inédites de ces successives dyarchies et autres polyarchies, bras de fer avec le pouvoir épiscopal, sac de Rome (410) par les Goths, effacement, enfin, au Vè siècle, des cultes traditionnels, quand sonne l’heure des Huns et des Vandales…

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Cette seule citation donnera une idée de la jungle où le lecteur est invité à pénétrer : « En échange de leur soutien, les Goths sont autorisés à prendre le contrôle de Narbonne en 402, tandis que le roi des Burgondes Gondioc (mort en 473) obtient rien de moins que la fonction de maître des milices, avec le contrôle de Lyon et de la vallée de la Saône. En revanche, au sud, les Vandales continuent de menacer l’Italie d’un débarquement. Le mariage d’Eudoxia avec son fils aîné Hunéric légitime les prétentions de Genséric à réclamer des terres occidentales en dot. L’empereur Léon parvient à obtenir la libération d’Eudoxia et de Placidia, mais le traité qu’il conclut en 462 avec le roi vandale interdit toute intervention militaire en Afrique. Ricimer est contraint de réduire l’horizon géographique de ses prétentions. Bien que docile, Libius Severus ne lui est d’aucune utilité et l’Italie se trouve maintenant entourée de concessions territoriales, peu ou prou consenties à des ‘’seigneurs de la guerre’’ et des rois barbares aux pouvoirs de plus en plus indépendants de Rome ». On le voit, l’Histoire n’est jamais chose simple. Anthémius, Childéric, Riothamus, Odoacre, Gondebaud, Olybrius, Zénon, Trocundos, Aspar ou Julius Nepus – un florilège poétique d’obscurs patronymes investit cette « chute sans bruit » de l’Empire romain, « alors que l’autre fleurit vers ce que les savants appellent ‘’ l’Empire byzantin » », amené à conserver une grande puissance au cours du Moyen Age ».

Rassurant

Attentive, comme on l’a vu, à s’affranchir des lectures romantiques peignant une déréliction sans appel de la puissance romaine, Tiphaine Moreau a soin de souligner, par exemple, que « les élites romaines ont subsisté au-delà de la fin de l’administration romaine de l’Occident et ont été les réserves d’une culture qui ne s’est pas déromanisée » ; ou encore,  que « la langue latine […] s’est maintenue dans les royaumes barbares » ; que « la culture classique a continué d’être portée dans le sud de la Gaule au sein des familles sénatoriales, au moins jusqu’au milieu du VIIè siècle ». En bref, que « l’histoire de la civilisation romaine précède la période impériale et en excède la fin ».

De nos jours où, à tort ou à raison, la vision ‘’décliniste’’ de l’Occident vient aveugler toute projection un tant soit peu chargée d’optimisme, la leçon est rassurante.     

 A lire : Le Bas Empire. IIIè-Vè siècle. Les derniers feux de l’Occident romain, par Tiphaine Moreau. 512p., Editions Perrin, 2026.  

Le Bas Empire

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L’ébéniste et la Mairie de Paris

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Ivan Lulli est le dernier ébéniste-sculpteur du centre de Paris. Un chêne qui ne parle pas la langue de bois !


Nous lui avions consacré un portrait en 2021 mais de l’eau a coulé depuis « sous l’pont d’l’Alma »… Ivan, aujourd’hui, pousse un coup de gueule qui mérite, nous semble-t-il, une réponse, à la veille des élections municipales.

Mais « résumons » d’abord un peu le personnage…

Fondé en 1965 par son père italien Adelfio Lulli, son atelier d’ébénisterie a été classé récemment à l’inventaire des bâtiments de France. Les amoureux de Paris s’y rendent toujours avec joie, passage du Bourg-L’Abbé (entre la rue Saint Denis et le boulevard de Sébastopol), car rien n’a changé depuis : ni les machines, ni le téléphone, ni l’éclairage : tout est resté dans son jus, au milieu des copeaux de bois. Ivan a toujours eu une grande admiration pour son père. C’est pourquoi il a fait peindre le cartouche de la devanture à la feuille d’or : « A. Lulli & Fils depuis 1965 ». 

Le Caruso du rabot 

« C’était un grand monsieur tant par sa bonté que par sa taille. C’était un artiste, il avait compris la matière, ce qu’il m’a transmis d’ailleurs. Ancien garde pontifical au Vatican, puis cameraman à la Rai (Radiotelevisione italiana), il est venu refaire sa vie à Paris où il a appris la feuille d’or et la polychromie chez les plus grands décorateurs de l’époque (comme Jansen et Bagès). En créant cet atelier, il a contribué à la renommée de ce quartier qui était alors un village fourmillant de commerces ; les forts des Halles et les prostituées faisaient régner l’ordre dans les rues : on n’avait pas intérêt à les emmerder ! La rue Saint Denis était en fait l’une des plus sûres de la capitale, preuve que les classes populaires savent très bien se débrouiller toutes seules. »

Que reste-t-il de tout ça ? « Pas grand-chose. Le quartier est devenu aussi vide et triste qu’un tiroir de chez IKEA. »

En 1977, Ivan Lulli intègre la prestigieuse école Boulle en tant qu’ébéniste-marqueteur. Il développera par la suite la parqueterie à motifs (l’art des parquets conjuguant les différentes essences de bois précieux).

Son père est né dans le village étrusque de Palestrina (à 40 km de Rome), un nom rendu célèbre par le créateur de la polyphonie – le compositeur Giovanni Pierluigi da Palestrina né là il y a exactement cinq siècles en 1526. Autant dire qu’Ivan est passionné de musique comme en témoignent nombre de ses sculptures qui rendent hommage à cet art en matérialisant les notes en trois dimensions (bronze, bois, résine). Quand ses admiratrices viennent le voir (dans le quartier, on le surnomme « le Caruso du rabot ») elles le trouvent souvent en train de fredonner en poussant la chansonnette.

Il balance pas les noms

Durant toute sa carrière, Ivan Lulli a travaillé pour des artistes sensibles qui aimaient lui rendre visite, comme Georges Moustaki, Sylvia Montfort, Pierre Cardin « et d’autres acteurs et actrices dont je tairai le nom par discrétion ». La collection Pierre Cardin détient toujours son magnifique cheval en bois de tilleul commandé par le couturier qui lui avait dit lors de la livraison : « Ivan, vous avez mis tout votre cœur dans cette sculpture ». Ses réalisations ont aussi été exposées dans différentes galerie (place des Vosges, place du Tertre, Art Club Galerie en face du Louvre). Avec d’autres artisans émérites, il a reçu en 2021 la médaille du mérite de la Ville de Paris.

Surtout, Ivan est un homme instinctif et généreux qui aime offrir : « Plus on donne, plus on reçoit, c’est un fait d’expérience. » Son zèle altruiste le pousse ainsi à former gratuitement 25 apprentis chaque année. Au quotidien, il travaille pour toutes les classes sociales. Son atelier est apolitique et sans religion. Bref, « un mec bien »

En 2025, il lui est arrivé quelque chose. « En rapatriant la sépulture de mon père dans son village natal, à Palestrina, j’ai eu le plaisir de retrouver un ami d’enfance qui aujourd’hui est le responsable de la maison du compositeur, devenue musée. Je lui ai dit que j’avais depuis longtemps le désir d’offrir une de mes œuvres à ce musée. Je lui ai lu ce très joli texte de Victor Hugo qui encense Pier Luigi da Palestrina :

« Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie, je vous salue ici père de l’harmonie, car ainsi qu’un grand fleuve où boivent les humains, toute cette musique a coulé de vos mains. » 

Marché conclu entre deux verres de Chianti et quelques olives. La cérémonie se fera au cours de l’été 2026 dans le cadre de l’anniversaire des 500 ans de la naissance de l’auteur de la Messe du Pape Marcel.

Alors, quel est donc le motif de son courroux ?

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« Cela fait des années que je veux donner au Bataclan et à Notre-Dame de Paris une grande sculpture en bronze représentant une note de musique. Pourquoi Notre-Dame ? Parce que le solfège occidental a été inventé là, au Moyen Age, autour de Notre-Dame de Paris ! Les notes ont été créées à partir des syllabes de l’hymne de saint Jean-Baptiste :

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve populis
LAbii reactum
(la septième note, le SI, recevra son nom plus tard)

Un ébéniste qui chante un cantique médiéval en latin vous en connaissez beaucoup ?

« Pour le Bataclan, il me semblait évident de proposer un mémorial qui pourrait se trouver en face du bâtiment où trône un triste urinoir public ! C’est un don. Pas question de faire de l’argent sur le dos des victimes de l’attentat. Je veux ainsi apporter ma contribution à la mémoire de la ville de Paris, comme l’ont toujours fait les artisans parisiens depuis des siècles : Violet le Duc, Guimard, Morris, etc. Des personnes ont perdu la vie ici parce qu’elles étaient venues écouter de la musique. Une sculpture en cet endroit aurait toute sa place. Mais voilà, personne ne me répond, comme si le fait de donner n’avait aucune valeur ni aucun sens ! Personne. Mon projet ne semble pas intéresser les personnes hautement placées.»

« Mais mon pauvre Ivan, lui dis-je, ce que tu vis, c’est ce que nous vivons tous, au quotidien. Si tu n’es pas Jeff Koons, si tu n’es pas puissant, personne n’a de raison de te répondre ! » 

La colère d’Ivan me touche car elle exprime une colère sourde que je ressens en ce moment, comme si nous vivions dans une société atomisée où plus personne ne répond à personne… L’instantanéité de la communication a fini par déboucher sur le vide et l’annihilation de la personne.

Dans sa monumentale biographie en trois tomes de Kafka, Reiner Stach explique d’ailleurs à quel point l’art de communiquer par lettres s’est effondré en Occident, signe d’une décadence de l’expression de soi et d’un oubli de l’autre. Kafka a écrit des centaines de lettres magnifiques dans lesquelles il mettait toute son âme. Aujourd’hui nous envoyons des SMS qui ressemblent à des crottes de lapin.

Ivan, pourtant, avait pris la peine d’écrire de belles lettres, au stylo plume, sur du beau papier vélin, avec une belle enveloppe et un timbre. Il avait tracé ses lettres, ses mots et ses phrases comme on nous avait appris à le faire à l’école primaire, avec des pleins et des déliés… Ses lettres ne méritaient-elles pas au moins une réponse ? Quand un citoyen propose de faire quelque chose pour sa Cité, n’est-ce pas louable ?

« Palestrina est le plus vieux village étrusque d’Italie. On appelle ce pays l’Etrurie. Je dirais que la France, c’est l’Huîtrerie : les gens sont devenus fermés comme des huîtres ! »

Appel aux futurs candidats à la mairie de Paris : répondez à Ivan Lulli ! 

Victor Hugo l’a génialement montré dans Notre de Dame de Paris et Les misérables : le peuple de Paris a toujours eu besoin de s’emparer de ses monuments pour leur donner une patine. Ivan Lulli est l’un des porte-parole de cette mémoire collective. Voici un artisan philanthrope qui veut rendre hommage aux victimes du terrorisme islamique. Il ne demande pas un sou. Il est prêt à donner comme beaucoup d’artistes peintres et sculpteurs ont donné à leur ville (Rodin, Brancusi, Puvis de Chavanne, etc). Réponse ? néant.

Ivan a pour habitude de citer cette très belle phrase de Dostoïevski : « L’art sauvera le monde ». Allez papi Lulli, je suis avec toi !

Khmers rouges: la mort en masse

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© JF Paga.

La neige tombe sur la gare de Pantin. Les rails disparaissent dans le brouillard. Les lumières scintillent et éclairent les hangars aux vitres cassées, tagués sur leurs flancs. Les grues métalliques plantées le long des voies ressemblent à des miradors. Combien de wagons plombés ont-ils traversé cette plaine, en direction de la mort érigée en système ? La neige est belle et fraîche. Elle rend la nuit claire. Et pourtant c’est un décor de mort que je vois défiler derrière les vitres du train. C’était hier en Europe. Mais le nazisme n’a pas le monopole exorbitant du génocide au XXᵉ siècle. Le communisme l’a également mis en pratique, et partout dans le monde.

Pol Pot, Frère numéro 1 

Je lis Quartier des fantômes, témoignage glaçant de Rithy Panh, qui survécut enfant au régime khmer rouge. Accompagné de l’écrivain-éditeur, Christophe Bataille, cosignataire du livre, il pénètre dans ce qui reste du centre S21, « centre de la tuerie », dirigé par l’impavide Duch. Les Khmers rouges ont triomphé au Cambodge, pays déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, en 1975. Leurs principaux dirigeants ont étudié à Paris. Certains ont même adhéré au PCF et noué des liens étroits avec l’UNEF. Pol Pot, leur chef sanguinaire, suivit ce parcours. Il subit l’influence de Jacques Duclos, dirigeant du PCF, et Jacques Vergès, le célèbre avocat de Klaus Barbie et Georges Ibrahim Abdallah. Il devint ainsi le promoteur d’un système collectiviste fondé sur la doctrine de la dictature du prolétariat.

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D’abord sensible au culte de la personnalité version Staline, Pol Pot refuse le processus de déstalinisation, et durcit sa position en adhérant à la Chine maoïste. En entrant dans Phnom Penh, le 17 avril 1975, l’armée khmer n’oublie pas de piller l’ambassade d’URSS. Le tyran Pol Pot, « Frère numéro 1 », soutenu par quelques grandes figures de la gauche française, comme le journaliste-biographe Jean Lacouture, décrète le déplacement forcé des habitants de Phnom Penh et met en place un système génocidaire qui causera la mort d’environ 2 millions de personnes entre 1975 et 1979, soit le quart de la population totale. Le journal Libération, dirigé à l’époque par les maoïstes, titre : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : sept jours de fête pour une libération. »

Ecole transformée en camp

Rithy Panh, devenu cinéaste, se souvient de cette « ancienne école jaunie aux volets bleu clair » transformée en camp de la mort, le S21. Il l’a filmé, il y a vingt ans, surtout la nuit, car la nuit forme un linceul enveloppant les fantômes des victimes torturées, éviscérées, contraintes de manger leurs excréments afin qu’elles reconnaissent leur trahison. Un souvenir, parmi d’autres : on ôte l’enfant à la mère qui se vide de son sang ; elle le voit s’éloigner avec le bourreau Ho qui revient seul. Il faut « épurer » la ville « mauvaise », « corrompue » par le capitalisme. Panh se remémore son père, professeur, profession devenue suspecte aux yeux des Khmers rouges. « À S21, écrit Panh, c’est la fin. Plus la peine de prier, ce sont déjà des cadavres. Sont-ils des hommes ou animaux ? C’est une autre histoire. »

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Le sadisme des bourreaux est sans limite. Il n’est pas sans rappeler certaines descriptions de Malraux dans La condition humaine. On est confrontés à l’enfer génocidaire dicté par une idéologie qui détruit l’individu jusqu’à la moelle. Même l’âme, quand elle quitte le corps, ses bourreaux endoctrinés continuent de la traquer. Il faut tout prendre, tout faire fondre, les machines surtout, symbole exemplaire du capitalisme, doivent disparaître, c’est l’anéantissement de la classe bourgeoise et capitaliste. C’est la terreur à l’œuvre, « la mort en masse. »

Les mots tuent

Les tortionnaires encore en vie répondent aux questions. La caméra tourne. Ils confondent, minimisent leurs actes, ils n’ont pas vu, parfois juste entendu. Ils peuvent être loquaces. « C’est l’ensemble qui dit la vérité du crime, écrit Panh (…). L’homme filmé reconnaît ses crimes, simplement, c’est au-delà du cinéma. » Il y a donc les documentaires : L’Image manquante et S21, la machine de mort khmère rouge. Et puis ce livre, Quartier des fantômes.

Le train accélère tandis que la neige oblitère le paysage ferroviaire. Une réflexion de Rithy Panh m’obsède. Il dit en substance que dans un monde totalitaire, les mots tuent. Alors il cherche les mots qui « réparent, et qui ne sont pas les mots creux de la conscience mondiale. » Il ajoute : « Ce n’est pas le devoir de mémoire, mais une quête morale. » C’est pour cela que la confusion générale, entretenue par le brouhaha, est si nocive.

Rithy Panh, Christophe Bataille, Quartier des fantômes, Grasset. 128 pages

Quartier des fantômes

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Mal persistant

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© Fabian Gamper / Diaphana Distrib.

Une maison, quatre jeunes filles, un même destin


Le film de Mascha Schilinski tente de nous raconter l’histoire de quatre jeunes filles, Alma, Erika, Angelika et Lenka à quatre époques qui se superposent. Chacune grandit, de l’enfance à l’adolescence, dans une ferme glauque et ténébreuse du nord de l’Allemagne. Au fil du siècle, la maison se métamorphose, mais ne se libère jamais de sa mémoire : les échos du passé traversent le temps. Les destins des jeunes filles semblent se répondre, se refléter, comme liés par un fil invisible. Pourtant, à force de complexité et d’artifices narratifs, l’intrigue brouille les repères et finit par égarer des spectateurs un peu désemparés face à ce labyrinthe temporel.

Une expérience sensorielle troublante

Sur le plan cinématographique, le film de Mascha Schilinski est particulièrement réussi : superbe photographie ocre du chef opérateur Fabian Gamper, mise en scène rigoureuse, composition léchée des plans, travail sonore méticuleux… Les Échos du passé est indubitablement une expérience esthétique captivante et crispante, un poème sensoriel trouble dont la mélancolie profonde et permanente se pare d’une inquiétante étrangeté morbide.

Une narration fragmentée comme métaphore

La cinéaste nous conte le destin de quatre femmes vivant à des époques différentes au sein d’un même lieu, une grande ferme sombre et sinistre. Utilisant un art du montage impressionnant, elle agence et entrelace une narration complexe où les gestes et les événements se répondent à travers le temps. Elle tisse un jeu de miroirs qui lui permet d’esquisser une métaphore de la condition féminine, victime d’une violence insidieuse et diabolique se transmettant de génération en génération, véritable pulsion de mort perverse, macabre et inéluctable.

L’Histoire en sourdine, le mal en héritage

Quels que soient les moments de l’Histoire — très peu évoquée, comme si tous ces personnages vivaient en fait en dehors de l’histoire de leur pays et du monde —, quelles que soient les générations, même lorsque le pays sort de la guerre, leurs démons s’accrochent. Femmes et hommes restent hantés par un mal profond qui outrepasse les horreurs d’une époque révolue.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Une radicalité fascinante mais éprouvante

Bien malheureusement, cette audace cinématographique est à la fois la force et la faiblesse du film. Car la cinéaste, radicale, n’a aucune générosité et complexifie volontairement son récit, rendant ses intrigues très difficilement compréhensibles. Ce qui l’intéresse avant tout, ce sont les sensations ressenties par le spectateur : celles suscitées par la beauté de sa mise en scène, souvent poseuse et artificielle, et celles provoquées par les chocs des faits racontés.

Un cinéma cruel, sans échappatoire

Rude, beau et poseur, cruel et éprouvant, inventif et drastique, Les Échos du passé traite de sujets cruciaux — le viol, l’inceste, la maladie mentale, le déterminisme et la souffrance indicible des femmes — filmés avec la même rigueur protestante, glaciale et malsaine que celle de Michael Haneke dans Le Ruban blanc.

Une fiction tendue et claustrophobe, répétant la boucle inéluctable qui enferme ses personnages dans un destin sans échappatoire ni grâce possible.

Et le seul moment véritablement apaisé du film est la scène où retentit la superbe chanson Stranger d’Anna von Hausswolff, offrant une brève respiration.


In die Sonne schauen
2h29

Euthanasie: Nietzsche ou Jésus!

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Manifestation contre l'euthanasie, Paris, 18 janvier 2026 © Cesar VILETTE/SIPA

Coup de théâtre: les sénateurs ont rejeté l’instauration de toute forme d’aide à mourir lors des débats sur la fin de vie, mercredi 21 janvier. Dominée par la droite de M. Retailleau, la chambre haute a écarté cette réforme “sociétale” majeure.


À la surprise générale, dans la nuit du 21 au 22 janvier, le Sénat a rejeté le principe du droit au suicide assisté et à l’euthanasie. Il l’a remplacé par « le droit » de toute personne « au meilleur soulagement possible de la douleur et de la souffrance ». Ce droit est garanti jusqu’au décès de la personne, « sans qu’aucune intervention volontaire ait pour intention de provoquer la mort ou d’aider à mourir. » Le Sénat réaffirme ainsi le droit aux soins palliatifs, « même lorsque ces moyens sont susceptibles d’altérer la conscience ou de raccourcir la vie, dès lors qu’ils ont pour finalité exclusive le soulagement de la souffrance. » (article 2).

Il s’est donc trouvé une majorité de sénateurs pour rejeter le texte adopté précédemment en commission, et qui prévoyait de permettre la mort volontaire dans les derniers jours de la vie, comme un prolongement des soins palliatifs ou de la sédation. Pour les uns, plutôt à gauche, ce texte n’allait pas assez loin dans la reconnaissance du droit à la mort, tandis que pour les autres il était inacceptable, car « mettant le pied dans la porte » en brisant l’interdit de tuer.

Pied dans la porte

La stratégie du « pied dans la porte », refusée par le Sénat, est bien une réalité. Elle est assumée, depuis des décennies par les promoteurs de l’euthanasie de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), et elle est aussi vérifiée dans les pays qui l’ont légalisée. Tous ont élargi les conditions d’accès à la mort « volontaire », pour porter sur les personnes atteintes de souffrances psychiques et sur les mineurs. Plusieurs de ces pays, corrélativement, ont réduit leurs investissements dans les soins palliatifs. Aujourd’hui, 5% des décès au Canada sont provoqués par injection létale, et la proportion augmente chaque année.

Dans l’impossibilité de trouver un compromis entre la vie et la mort, le Sénat s’est « replié » sur le terrain consensuel des soins palliatifs. Des soins dont la France manque cruellement. Seulement 50% des besoins sont satisfaits actuellement, avec 7500 lits, et ces besoins vont croître avec le vieillissement de la population. L’Etat n’alloue que 1,6 milliard d’euros par an à ce besoin essentiel ; et l’augmentation prévue d’un milliard dans les 10 prochaines années est loin de suffire.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Euthanasie: «vivre encore un peu!» implore la ministre de la Santé

Le Sénat a aussi reconnu la liberté des établissements, notamment confessionnels, de ne pas pratiquer l’euthanasie et le suicide. Il a également supprimé le « délit d’entrave » qui condamnait à deux ans de prison et 30000 euros d’amende toute personne essayant de prévenir ou d’empêcher l’euthanasie ou le suicide d’un tiers, même d’un proche.

Le Sénat se prononcera sur l’ensemble du texte le 28 janvier. S’il l’adopte ainsi modifié, il enverra son texte à l’Assemblée qui devra alors travailler à partir de lui. S’il le rejette en revanche, l’Assemblée se ressaisira alors de son propre texte adopté en mai dernier. Ce texte était terrible : il permettait l’euthanasie et le suicide sur décision d’un seul médecin, à la demande orale d’un patient, en trois jours, sans que les proches soient informés et puissent agir en justice. Le tout pouvant être pratiqué sur une personne dont la maladie n’est pas même en phase terminale. Quant au contrôle, il ne devait être exercé qu’après la mort, celle-ci pouvant être infligée par le même médecin qui a décidé de la mort. Tant les conditions d’accès à la mort, que la procédure d’exécution de la décision et son contrôle ont été conçus pour faciliter la mort. Les portes de la mort seraient grandes ouvertes, pour garantir une prétendue « liberté ».

Agonie politique

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’objectif principal des promoteurs de l’euthanasie n’est pas tant de soulager la souffrance que de changer notre rapport à la mort, et donc à la vie. Il s’agit de faire de la mort une liberté, d’étendre la puissance individuelle sur sa propre existence. C’est ce pouvoir de l’homme sur lui-même – en particulier par le suicide – qui serait l’expression suprême de sa dignité. Pour Odette Thibault, fondatrice de l’ADMD, le suicide « est le seul moyen de mourir… vivant », c’est « la suprême autonomie, celle qui définit l’être humain… avant qu’on ne la perde tout à fait. » De même, pour Henri Caillavet, ancien président de l’ADMD et sénateur, « le suicide conscient est l’acte unique authentique de la liberté de l’homme ». Pendant les débats cette semaine, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias a lui aussi proclamé : « La mort volontaire, c’était l’expression du libre arbitre absolu avec une phrase: ‘‘Dieu ne prévaudra!’’».

De cette conception de l’homme, il résulte que perdre son autonomie est une déchéance. Pour Pour Odette Thibault, « Prolonger cette déchéance est, à mon avis, une des plus graves atteintes qu’on puisse porter à la dignité humaine ».

Est-ce cette conception de la « dignité » que nous voulons voir triompher en France ? Une conception nietzschéenne ? Ou est-ce la dignité qui transparaît dans le soin affectueux porté aux malades, jusqu’à leurs morts, par les soins palliatifs, dans la grande tradition de la charité chrétienne ? En fait, avec l’euthanasie, nous avons le choix entre Nietzsche ou Jésus.

Frénésie au ministère de la (Puéri)culture

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Rachida Dati et Édouard Geffray dans un cinéma avec de jeunes enfants à Créteil, le 25 novembre 2025 © Jeanne Accorsini/SIPA

Le 5 novembre dernier, Rachida Dati remettait en grande pompe le premier Prix pour les livres de bébés.


Cette distinction récompensera désormais les ouvrages destinés aux enfants de moins de trois ans, « les premiers livres d’une vie », se rengorge la ministre de la Culture. L’heureuse récipiendaire, Aurore Petit, a donc reçu 4000 euros pour son livre Eté Pop. Elle n’a pas dit ce qu’elle ferait de cette somme prélevée au contribuable mais semblait très heureuse, quoiqu’un peu surprise qu’un livre « si simple » soit récompensé. À vrai dire, l’intrigue est inexistante et le livre consiste en six pop-up au graphisme assez grossier.

On se rappelle que Mme Dati avait déjà lancé l’opération « Ma première carte de bibliothèque » qui invitait les maires à remettre une carte au nom de l’enfant dès sa déclaration de naissance. Comme si les individus n’étaient pas déjà assez encartés comme ça… Comme si c’était à l’Etat de s’occuper de la fréquentation régulière des bibliothèques municipales…

Pourquoi cette frénésie puéricultrice au ministère ?

Au-delà du rappel obligatoire de certains messages collectivistes (ce prix ne récompensera jamais un livre faisant la promotion du libéralisme comme Je suis un pain au chocolat de Charles Gave ou même un classique non déconstruit), j’y vois surtout la manifestation d’un Etat pris de panique devant l’incapacité de nombreux adultes, parents et professeurs, à instruire les enfants. Il constate, comme nous, que nombre de parents se contentent de leur fournir des tablettes dès leur plus jeune âge. Il ne peut que se lamenter sur le niveau catastrophique des jeunes professeurs, en particulier dans les matières dites littéraires. Les rapports des jurys de concours sont à ce titre éloquents. Il assiste effaré à la grande démission d’une génération qui, privée d’héritage, n’a rien à transmettre.

Car quoi ? Les enfants ne lisent plus certes mais que lisent les adultes, professeurs compris ? Ils « scrollent » les actualités sur internet, feuillettent des manuels de développement personnel qui, au vu de la consommation d’antidépresseurs dans notre pays n’atteignent pas leur objectif, et se jettent dans les bras d’auteurs lénifiants qui livrent trois fois par an des histoires « d’héroïnes des temps modernes » ou de femmes éconduites retrouvant l’amour après avoir accepté leur différence (ouf !) ou acceptant « de vivre pour elles-mêmes et en accord avec la nature », dans un esprit bouddhisant. Les meilleures ventes de livres en ce moment ? Des BD, des polars sur fond de lutte des classes et un Goncourt plaintif et douceâtre dont l’auteur se vante en préambule d’avoir été soutenu par le Centre national du livre. Rien de très exaltant ! 

A lire aussi: MeTooMedia: le palmarès de l’entre-soi

Quand ce même adulte est en sus professeur, il accroît son pouvoir de nuisance. Soucieux de satisfaire sa hiérarchie, il se conforme aux listes publiées par l’Éducation nationale, exigeant que sa classe lise Monsieur Crocodile a beaucoup faimMon prof est un troll ou Cent Culottes et sans papier. Il fait réciter à ses petites victimes des poèmes commis par des « collègues » qui promeuvent les valeurs de la République ou de l’olympisme triomphant. Il fait ainsi preuve de son engagement bien sûr car, il en est convaincu, sa mission est de lutter contre les inégalités. On lui a vissé dans le crâne que la belle langue favorisait le fils de bourgeois ayant appris à parler avec ses parents. Mal formé, il est généralement incapable de distinguer une bonne méthode d’apprentissage de la lecture d’une autre aux effets néfastes : dyslexie, dysorthographie, mauvaise compréhension et finalement dégoût de la lecture.  

Mais voilà, avec le temps, car ces pratiques délétères ne sont malheureusement pas nouvelles, les parents des tout petits d’aujourd’hui sont souvent incapables de les guider dans leur découverte de la littérature. Ils ont perdu le bon sens qui consistait simplement à leur procurer des imagiers montrant des paysages, des animaux ou des véhicules. N’ayant pas bénéficié de la lecture de contes de fées ou des récits mythologiques les exposant par là-même à des systèmes de temps complexes (imparfait-passé simple, subjonctifs…), à un vocabulaire varié et à des tournures grammaticales élaborées, ils n’ont même pas l’idée de les proposer à leurs propres enfants. Ceux-ci sont alors aussi freinés dans leur progression et deviennent rapidement incapables d’accéder au sens de textes élaborés. Le cercle vicieux est malheureusement enclenché depuis des décennies.  

Abreuvés d’études en tous genres et convaincus de leur pouvoir, les ministres se sentent responsables. Ils souhaitent alors corriger les effets des politiques précédentes mais retombent irrémédiablement dans le même travers : l’étatisme. C’est ainsi qu’ils créent des prix littéraires et affublent les nouveau-nés de cartes de bibliothèques municipales. C’est ainsi qu’ils continuent d’amender les programmes alors même qu’il faudrait les réduire à des objectifs de fin de cycles afin de laisser les enseignants choisir 100 % d’œuvres classiques s’ils le souhaitent. C’est ainsi qu’ils modifient les critères de recevabilité au concours de professeur des écoles au lieu de le supprimer pour le remplacer par un examen permettant aux chefs d’établissements de choisir leurs équipes. C’est ainsi qu’ils obligent les parents à mettre leurs enfants à l’école dès 3 ans, privant ainsi les grands-parents qui le souhaiteraient de leur transmettre une partie de leur héritage culturel. C’est ainsi qu’ils font la promotion de la « littérature contemporaine jeunesse », toujours proche des gens et surtout engagée, au détriment des classiques, bourrés d’affreux stéréotypes de genre, n’évoquant même pas la lutte des classes… C’est vrai : de quoi auraient-ils l’air s’ils disaient simplement « vous êtes libres » ? ». Et pourquoi les payerions-nous alors ?

La Grande Garderie

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🎙️ Podcast: Trump à Davos, le Mercosur à Strasbourg, et le budget à Paris

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Le président Donald Trump après son discours devant le Forum économique mondial à Davos, Suisse, le 21 janvier 2026. Markus Schreiber/AP/SIPA

Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


Au cours de son discours devant le Forum économique mondial à Davos, Donald Trump a insisté sur le fait que les Etats-Unis avaient toujours besoin du Groenland pour assurer la sécurité du monde libre, tout en niant vouloir prendre possession de ce territoire par la force des armes. Pourtant, l’idée d’annexer un territoire – par quelque moyen que ce soit – appartenant à une autre nation est aujourd’hui devenue irrecevable aux yeux des Européens pour qui la paix dépend du respect de la souveraineté de chacun.

Si on comprend très bien que les Européens aient besoin d’exprimer avec une certaine force leur opposition à l’approche de Donald Trump, on peut se demander si Emmanuel Macron a trouvé la meilleure façon de le faire. Car lors de son propre discours à Davos, le chef de l’Etat français a évoqué un possible rapprochement commercial avec la Chine pour compenser les relations tendues avec l’Amérique. Sauf que le peu de combattivité des Européens face à la Chine est précisément un des manquements que Donald Trump leur rapproche. La France veut-elle vraiment suivre l’exemple du Premier ministre canadien, Mark Carney, qui vient de se rendre à Pékin pour forger un nouveau partenariat avec Xi Jinping? Est-ce qu’on affirme sa liberté simplement en changeant de maître?

Dans une certaine mesure, on peut dire que le duel Macron-Trump, c’est l’affrontement entre l’impérialisme de la norme et l’impérialisme de la force.

A lire : Règlement de comptes à OK Davos

A Strasbourg, le Parlement européen a refusé pour le moment de ratifier le traité avec le Mercosur en saisissant la Cour de justice européenne pour que cette dernière valide la compatibilité de cet accord avec le droit européen. Or, si la France se montre très réticente quant à l’application d’un tel accord de libre-échange, l’Allemagne est favorable. Ces tensions internes expriment toute l’incapacité de l’Union européenne à se comporter comme une grande puissance, et les artifices techniques par lesquelles la Commission tente d’imposer l’application immédiate de l’accord montre toute l’immaturité des classes gouvernantes actuelles du Vieux Continent.

La même immaturité trouve un reflet exact au niveau français. Le gouvernement semble sur le point de faire passer son budget, non seulement parce que les députés n’ont pas encore envie de faire face aux électeurs, mais aussi parce qu’un certain nombre des motifs pour des motions de censure ont si peu à voir avec de vraies questions budgétaires.

Le sexisme c’est tabou, on en viendra tous à bout!

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Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, image d'archive © Mathieu Pattier/SIPA

Comme chaque année, notre directrice de la rédaction se plonge avec délice dans le rapport sur le sexisme en France du Haut Conseil à l’Egalité. Mais cette fois-ci, c’est décidé: elle n’entend plus écouter le HCE tant qu’il ne dénoncera pas les bobards délirants du néo-féminisme! Nous vous proposons de découvrir sa chronique.


Le Haut Conseil à l’Egalité (HCE) publie son rapport annuel sur le sexisme en France. C’est mon marronnier personnel. Chaque année, le HCE explique aux Françaises combien elles sont malheureuses, opprimées, discriminées.
Le sexisme, profondément ancré dans notre société, crée un système structurant d’inégalité. Et il est évidemment reconnu comme un moteur du continuum des « violences sexistes et sexuelles », qui vont du compliment à l’agression, comme chacun sait.

A lire aussi, Simon Evans: Jeunes hommes: tous tueurs nés, vraiment?

Sexisme très méchant et sexisme faussement bienveillant

Le sexiste prend aujourd’hui deux formes, selon le Haut Conseil :
Le sexisme hostile : c’est la dévalorisation systématique des femmes et parfois les violences ; il concernerait 23 % des hommes et 12 % des femmes. À quelle catégorie appartient le sifflement dans la rue ? On ne sait pas. Mais sur ce terrain du sexisme méchant, le HCE a détecté cette année une nouvelle tendance venue, je vous le donne en mille, d’Amérique. Ce qui menace l’égalité des sexes en France, ce n’est pas l’islam radical ni le fait que nous accueillons des millions d’hommes issus de cultures peu regardantes sur les droits des femmes. Non, c’est le masculinisme. C’est la faute à Trump, bien sûr.
Le sexisme paternaliste : à côté de ce sexisme méchant, il y a un sexisme faussement bienveillant, paternaliste, qui considère les femmes comme des êtres à protéger. Il serait particulièrement répandu chez nous, les boomers.
Mais le mal est partout. 84 % des femmes ont vécu au moins une situation relevant du sexisme, apprend-on (harcèlement, violences sexuelles, blagues graveleuses…). Je m’inquiète pour les 16 % qui ne l’ont jamais rencontré et je propose de leur offrir à chacune une blague graveleuse.

A lire aussi, Vincent Citot: La grande féminisation et ses enjeux

Vous ne pouvez pas ironiser sur les violences contre les femmes ! me réplique-t-on toujours. Loin de moi cette idée. Mais se moquer des foutaises du HCE est un devoir. Ce qu’il appelle sexisme bienveillant, c’est le délicieux jeu de rôles entre les sexes où la femme est le butin et l’homme le chasseur. Personne n’est obligé de s’y prêter, on peut échanger les rôles et il n’empêche pas les femmes d’être libres et de prendre la vie d’assaut. Foutez la paix à celles qui veulent des fleurs, des compliments et des portes tenues. Ce qu’ils appellent sexisme, c’est la différence des sexes. Le HCE sera content quand il n’y aura plus ni hommes ni femmes.
Selon le HCE, le déferlement des réseaux masculinistes dans le numérique, qui prétendent répondre aux féministes, est la nouvelle manifestation du sexisme hostile. Cela va de théoriciens de l’infériorité des femmes à des primates conjurant leur peur des femmes en disant des horreurs, parfois en en faisant. 1 milliard d’euros auraient été affectés à ces causes entre 2019 et 2023 (mais c’est une paille à côté de tout ce qui est venu financer les délires wokistes). Le HCE s’inquiète de ce retour de bâton (le fameux « backlash »). J’écouterai le HCE quand il dénoncera les bobards délirants du néo-féminisme punitif et policier qui voit en tout homme un violeur en puissance.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Douglas Murray: se battre à l’israélienne

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Douglas Murray lors de la manifestation « L’Europe contre l’antisémitisme », organisée par La Règle du Jeu au Théâtre Antoine à Paris, 3 juin 2024 © LAURENT BENHAMOU/SIPA

Dans son nouveau livre, Douglas Murray estime que les Occidentaux ont tout à apprendre de la combativité d’Israël face à ses ennemis. Le journaliste britannique tire un trait d’union entre nazis et terroristes propalestiniens: leur culte de la mort qui vise à anéantir les juifs est un défi existentiel pour toutes les sociétés démocratiques.


Parmi les trop nombreuses victimes de la tuerie de Bondi Beach en Australie, le 14 décembre 2025, se trouvait Alexander Kleytman. Il a succombé aux tirs d’un terroriste en tentant de protéger son épouse. Né en 1938, il avait fui son Ukraine natale pour échapper à la Shoah par balles. Réfugié en Sibérie avec sa mère, il y a connu des conditions de vie très dures avant de pouvoir, un jour, émigrer en Australie. L’engrenage mortel qu’il avait évité dans son enfance l’a rattrapé des décennies plus tard, de l’autre côté de la planète. Un trait d’union direct peut en effet être tracé entre les nazis du passé et les terroristes propalestiniens d’aujourd’hui. Ils partagent un même culte de la mort qui vise l’anéantissement des juifs et constitue un défi existentiel pour les sociétés démocratiques. C’est la thèse du dernier livre de Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous. Sorti en anglais en avril, il vient de paraître aux presses de L’Artilleur dans l’excellente traduction de Niels Le Saux.

Culte macabre

Dans la langue de Shakespeare qui cultive les formules ramassées, le titre d’origine est plus explicite : On Democracies and Death Cults. Israel, Hamas and the Future of the West. On comprend déjà que, selon l’auteur, ce qui caractérise l’organisation terroriste palestinienne, c’est sa façon de placer la mort au-dessus de la vie dans toutes les circonstances. Ce culte macabre permet à ses « soldats » d’agir avec une absence totale de pitié et d’aller le plus loin possible pour inspirer la terreur à leurs victimes réelles et potentielles. Comment les sociétés démocratiques peuvent-elles résister à une telle force ? Entretenir un culte similaire serait contraire à leurs principes fondamentaux. Mais jusqu’ici, nos dirigeants se sont contentés de déclarations creuses et louvoyantes ainsi que d’actions timides et incohérentes. Pour Murray, nous avons tout à apprendre d’Israël qui a réussi à survivre contre vents et marées, et à faire preuve de combativité face aux ennemis les plus déterminés. Or on nous répète à satiété qu’Israël est un État d’apartheid génocidaire, que c’est lui l’adversaire de la civilisation et que le Hamas est du côté du Bien. Murray réfute cette inversion des valeurs. Son livre est un récit fouillé de ce qui s’est passé depuis le 7-Octobre. C’est aussi une défense d’Israël, de son existence et de sa riposte au Hamas. Enfin, c’est une réflexion sur l’étrange haine de soi des Occidentaux et un appel à l’action face aux adorateurs de la mort qui menacent le monde libre.

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Bien que connu pour ses livres, Douglas Murray est aussi un reporter de guerre. Son nouveau titre est enrichi par ses expériences. Après le 7-Octobre, il a passé au total six mois en Israël et a été deux fois à Gaza avec l’armée israélienne. Il a recueilli les témoignages de survivants, de familles de victimes et d’otages. Il a discuté longuement avec des militaires, des médecins et des psychothérapeutes. Il a interviewé les dirigeants du gouvernement et des partis d’opposition, sans omettre Benyamin Netanyahou. Il a rencontré des Arabes musulmans d’Israël et des Druzes. Et le Hamas ? Ce dernier a refusé d’accueillir le Britannique. Murray a pu pénétrer dans les prisons de haute sécurité pour parler avec les pires terroristes qui y sont détenus, mais ils n’avaient rien à ajouter aux déclarations de haine que le monde a déjà entendues.

Propagande mensongère

Car le discours du Hamas est aussi implacable que cohérent. Il est fondé sur une propagande mensongère qui, depuis le retrait d’Israël en 2005, présente Gaza comme un vaste camp de concentration où la population civile est soumise à des conditions de vie inhumaines. Murray détaille les sommes colossales données par les Américains, les Européens et le Qatar qui ont servi, non à secourir les Gazaouis, mais à enrichir les dirigeants du Hamas, et surtout à l’achat d’armes et à la construction du vaste réseau souterrain – plus de 560 kilomètres de tunnels avec 6 000 points d’entrée – destiné à abriter les combattants sous les structures civiles. Si les enfants souffrent tellement, c’est parce que le Hamas ne craint pas de les mettre en avant. Les soldats israéliens ont trouvé d’innombrables caches d’armes dans les écoles et les maisons, surtout dans les chambres d’enfants. En clair, le Hamas sacrifie sa population, enfants compris, en l’utilisant comme bouclier humain et comme vecteur de mobilisation de l’opinion internationale. Le chef Ismaël Haniyeh a déclaré en 2017 : « Les enfants sont des outils à utiliser contre Israël. Nous les sacrifions pour obtenir le soutien politique du monde. »

Comme prévu, une grande partie de l’opinion publique occidentale gobe ces mensonges et approuve ce culte de la mort. Dès le 7 octobre 2023, avant que Tsahal lance sa riposte, il y a des manifestations dans de nombreuses capitales pour protester, non contre la barbarie du Hamas, mais contre Israël. À la mort de Yahya Sinouar, les propalestiniens – qu’ils soient musulmans ou de gauche – pleurent sa disparition sur les campus et les places publiques. C’est une forme de compassion à l’envers, qui met les bourreaux à la place des victimes. Murray cite la militante canadienne Naomi Klein, qui prétend qu’Israël exhibe ses citoyens traumatisés comme arme de guerre. Elle et ses camarades sont totalement anesthésiés vis-à-vis des souffrances des juifs. Ces derniers seraient à la fois diaboliques par leur habileté et leur perversité, et des moins-que-rien ne méritant aucune empathie. Exactement le point de vue des nazis. Pas surprenant que dans les résidences gazaouies on ait trouvé des exemplaires de Mein Kampf. Pour ne pas être en reste, lors d’une manifestation propalestinienne devant l’opéra de Sydney, le 9 octobre 2023, les participants scandaient : « Gazons les juifs ! »

Après l’attentat de Bondi Beach, le Premier ministre australien Anthony Albanese a prononcé des discours où on ne trouve pas un seul mot sur le fait que les terroristes agissaient au nom de l’islam. En revanche, il a évoqué la menace de l’extrême droite. Entre une telle incapacité à nommer l’adversaire et le culte mortifère des islamistes, Murray identifie une autre voie, celle des Israéliens qui ont su combattre le mal sans célébrer la mort.

Douglas Murray, Les Démocraties et la Mort. Israël, l’islamisme et nous, L’Artilleur, 2025.

Les démocraties et la mort: Israël, l'islamisme et nous

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Et l’intime, bordel ? 

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Image d'illustration Unsplash.

La psychiatrie, de nos jours dans les sociétés occidentales, est devenue le lieu où se dépose et se médicalise une crise profondément politique et démocratique, transformant la souffrance collective, la perte de sens et l’effondrement du monde commun en troubles individuels que l’on soigne à défaut d’être autorisé à les penser vraiment.


L’année 2026 ne s’ouvre pas dans l’incertitude, mais dans la sidération. L’enlèvement de Maduro — événement que l’on disait impensable — a brutalement rappelé que même les régimes réputés les plus verrouillés peuvent se dissoudre en une nuit ; en Iran, le soulèvement a franchi un seuil irréversible, prenant le visage d’une révolution dont nul ne peut encore mesurer l’issue ni le prix humain ; la reconnaissance du Somaliland par Israël, geste diplomatique à la fois discret et lourd de conséquences, redessine en silence des équilibres que l’Occident regarde à peine, trop occupé à commenter ses propres peurs ; enfin, le coup de force de Trump sur le Groenland, assumé comme un acte de prédation stratégique à ciel ouvert, marque la fin officielle des pudeurs géopolitiques et consacre le retour d’un monde où la souveraineté se négocie désormais sans le langage du droit. Ces faits ne sont pas de simples nouvelles : ils disent quelque chose d’un monde qui ne tient plus par ses récits, mais par des ruptures, des fractures, des surgissements.

Fatigue morale

Et pourtant, à mesure que l’événement s’impose comme horizon unique de l’attention, quelque chose d’essentiel disparaît. Le vacarme du monde — stratégies, coups de force, révolutions spectaculaires, recompositions géopolitiques — occupe tout l’espace, au point d’écraser ce qui se vit à hauteur d’homme. On nous dit ce qui est important, ce qui mérite d’être regardé, pensé, commenté ; on ne nous dit plus rien de ce que vivent réellement les individus. L’actualité devient un écran, et le réel se retire.

Car ce que vivent les gens aujourd’hui ne relève plus seulement du malaise privé. C’est une expérience diffuse de désajustement, de fatigue morale, de perte de prise sur un monde qui se transforme sans eux et souvent contre eux. Peur de l’effondrement, colère sans mots, sentiment d’invisibilité, impression d’être sommé d’endurer pendant que tout se décide ailleurs : cette matière intime, silencieuse, est devenue le cœur battant de la crise démocratique. Mais elle ne trouve plus ni langage, ni lieu, ni reconnaissance.

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La démocratie se dégrade lorsqu’elle cesse d’entendre ce qui se joue dans l’intime, lorsqu’elle ne sait plus reconnaître que la souffrance individuelle est aussi un fait politique. L’écart grandissant entre le récit officiel du monde et l’expérience vécue des existences ordinaires produit une désaffiliation profonde : on ne se reconnaît plus dans la parole publique, on ne s’y sent plus inclus, parfois même plus concerné. De cet écart naissent le ressentiment, la tentation de la violence, le repli, ou le désir d’en finir avec un monde jugé mensonger.

C’est dans ce silence imposé aux vies ordinaires, au cœur même du fracas du monde, que se loge aujourd’hui la maladie de nos démocraties.

Dissolution des limites et de la société

Je reviens aujourd’hui vers des lieux que j’avais laissés derrière moi, non par oubli, mais par nécessité de survie intérieure. Je parle des institutions de santé mentale, de la pédopsychiatrie, de l’addictologie, de ces espaces où l’on recueille désormais ce que la société ne veut plus voir d’elle-même. Ce retour est récent, presque brutal, et il me surprend moi-même. J’y entre comme on entre dans une chambre trop longtemps fermée : l’air y est lourd, saturé de douleurs anciennes, d’angoisses sans mots, de violences retenues jusqu’à l’asphyxie.

Ce que je découvre là n’est pas seulement la souffrance psychique — elle a toujours existé — mais son changement de statut. Elle n’est plus l’exception, ni même la pathologie : elle est devenue le langage ordinaire d’une démocratie épuisée. Des enfants arrivent déjà vieux, chargés d’une peur qui ne leur appartient pas. Des adolescents parlent de la violence comme d’une météo intérieure. Des familles se présentent comme on se rend, vidées de toute espérance que le monde leur soit encore habitable.

Ces lieux sont devenus les dépotoirs moraux d’un ordre social qui n’ose plus se nommer en faillite. On y dépose ce que la cité refuse de penser : l’échec de la transmission, la dissolution des limites, la haine rentrée, la colère sans destinataire. Tout ce qui relevait autrefois du politique, du conflit, de la responsabilité collective, est désormais traduit en symptômes, en diagnostics, en troubles. La démocratie, incapable d’affronter ce qu’elle engendre, a confié son désarroi au soin, comme si l’on pouvait réparer une civilisation à coups de protocoles.

Je vois ainsi se déployer, sous mes yeux, le grand mensonge de notre temps : faire croire que la souffrance est toujours individuelle, que la violence est toujours personnelle, que l’effondrement du monde commun n’est qu’une somme de fragilités intimes. Ce déplacement est commode. Il permet de soigner sans accuser, d’apaiser sans comprendre, de gérer sans juger. Il transforme la démocratie en hospice, et le citoyen en patient.

Les soignants le savent. Leur fatigue n’est pas seulement celle des corps ; elle est morale, métaphysique presque. Ils tiennent debout dans un mensonge institutionnalisé : on leur demande de contenir ce que personne n’ose nommer. Ils voient bien que l’enfant violent est souvent un messager, que l’adolescent perdu est une prophétie, que l’addict est un survivant. Mais ils n’ont plus le droit de dire ce que ces vies révèlent : la décomposition lente, feutrée, de nos sociétés occidentales.

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Et pourtant, dans ces lieux dévastés, quelque chose résiste encore. Une obstination presque héroïque à ne pas réduire un être humain à son trouble. Une parole maintenue, fragile, menacée, mais vivante. Une limite posée, parfois, là où tout s’effondre. Ce sont de petites choses, presque invisibles, mais elles portent plus de vérité que tous les discours officiels sur le vivre-ensemble. C’est là, paradoxalement, que subsiste encore une forme de démocratie — non pas triomphante, mais vivante, blessée, agonisante peut-être, mais non encore morte.

Car une démocratie vivante n’est pas celle qui promet le bonheur, ni celle qui élimine le conflit. C’est celle qui accepte la tragédie de l’humain, qui sait que la peur, la colère, la haine font partie de l’histoire des hommes, et qu’il faut leur donner des formes pour éviter qu’elles ne deviennent meurtrières. Lorsqu’une démocratie renonce à cette tâche, elle ouvre la voie aux totalitarismes, toujours.

Et ils sont là, aujourd’hui, sous des visages multiples, souvent séduisants. La gauche révolutionnaire, lorsqu’elle transforme toute dissidence en faute morale et rêve d’un monde purifié de ses contradictions. Le wokisme, lorsqu’il remplace la pensée par l’anathème et réduit les êtres à leurs blessures identitaires. Le marché, lorsqu’il dissout toute idée de bien commun dans la jouissance solitaire et marchande. Et l’islamisme, surtout, lorsqu’il propose une sortie radicale de l’histoire européenne elle-même, substituant à la loi humaine une loi sacrée, close, totalisante, mortifère.

Toutes ces forces ont un point commun : elles haïssent la démocratie vivante, parce qu’elle est imparfaite, contradictoire, douloureuse. Elles préfèrent la certitude au doute, la pureté à la complexité, l’obéissance à la responsabilité. Elles prospèrent sur la fatigue des peuples, sur leur désir d’en finir avec la liberté comme fardeau.

Ce que la démocratie exige désormais de chacun est rude. Elle n’offre plus de confort moral. Elle oblige à regarder ce que nous sommes devenus. Elle demande le courage de ne pas se défausser, de ne pas tout confier au soin, à la morale, à la technique. Elle exige que chacun accepte de porter une part du conflit, de l’incertitude, de la responsabilité.

Je ne sais pas si nous en serons capables. Je sais seulement que ce qui se joue aujourd’hui, dans ces lieux de soin silencieux, annonce ce qui attend l’ensemble de nos sociétés. Tant qu’il restera des hommes et des femmes pour refuser de réduire l’humain à un cas, à un trouble, à une identité close, quelque chose de notre monde survivra.

Le reste — slogans, indignations, utopies — n’est que littérature de ruines.

La société malade

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L’Empire romain en chute libre?

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Les Romains de la décadence, Romain Couture, 1847, Musée d'Orsay. DR.

Dans son livre, Tiphaine Moreau contredit la vision d’une chute brutale de Rome pour montrer un lent processus de transformations et de résiliences, dont l’héritage culturel relativise nos discours déclinistes contemporains.


Evidemment, les analogies sont tentantes ; elles fleurent l’air du temps : auteur d’un essai intitulé La Tragédie migratoire et la chute des empires (éditions Odile Jacob), Chantal Delsol, par exemple, l’assurait dans un entretien donné au Figaro : « comme à l’époque de la chute de Rome, l’Occident vit l’effondrement d’un vieil Empire ». L’historienne Tiphaine Moreau, penchée quant à elle sur « les derniers feux de l’Occident romain », ne se risque pas pour sa part à ces oracles de Cassandre.

Un lent effondrement

Plus sobrement intitulé Le Bas–Empire, mais nourri de très haute érudition, son livre explore, avec une minutie quasi horlogère et dans un luxe de détails parfois intimidant pour le lecteur non spécialiste,  la chronologie de ce « crépuscule » : Tiphaine Moreau en révise à nouveaux frais les étapes, moins pour en déplorer l’improbable fatalité que pour, tout au contraire, brosser, de cet empire romain tardif, dans son inextricable complexité, un panorama propre à « réviser la boussole, compléter le puzzle », pour reprendre sa formule imagée. Car d’après elle, les fameuses « invasions barbares » s’inscrivent bien plutôt dans un contexte de longues « résiliences » politiques, qui servent d’amortisseur à l’effondrement du vieil édifice impérial. Tout ne serait donc pas perdu pour le Vieux Continent, si l’on tient absolument à s’accrocher à ces téméraires rapprochements entre l’Antiquité tardive et notre Occident si malmené à l’aube du troisième millénaire !

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Quelques cartes liminaires posent fort utilement les jalons de cette lente désintégration (les diocèses de l’Empire romain à la fin du IIIè siècle ; son partage en 395 ; la géographie de l’occident romain en 475), tandis que, ponctuant un récit nourri, il faut le reconnaître, jusqu’à la saturation, des tableaux renseignent, par exemple, sur l’état de l’administration au temps de Constance II, ou encore sur « la dynastie théodosienne »…  Autant dire que, si Rome ne s’est pas défaite en un jour, elle n’est pas, s’il faut en croire l’émérite Bertrand Lançon, « un vieillard au bout du rouleau ». Mais, poursuit le docte préfacier, « l’histoire du Vè siècle a été construite a posteriori, avec le point de mire qu’est la ‘’chute’’ de l’Empire romain d’Occident, cela à une époque qui préfère le ‘’bang’’ au murmure et, non sans un attrait morbide, l’effondrement à la discrète extinction ». De fait, surenchérit Tiphaine Moreau, « jusqu’au XXème siècle, le ‘’Bas-Empire‘’ est essentiellement pensé par des historiens déclinistes. Tout un champ lexical rapporté au déclin (‘’décadence’’, ‘’agonie’’, ‘’vieillesse’’) a durablement caractérisé cette période ». Et d’évoquer la toile captivante, si délicieusement kitsch de Thomas Couture (1815-1879), Les Romains de la décadence, millésimée 1847, laquelle trône à bon escient dans la nef du musée d’Orsay.

Dérèglements monétaires, épidémies, troubles militaires et religieux…

A rebours d’une supposée sénescence, cet empire qui, au début de la période considérée, « s’étire sur cinq de nos fuseaux horaires et réunit environ 50 millions d’habitants », va donc se transformer sous la pression de « l’altérité barbare […], en partie une construction mentale des Romains, utile à leur patriotisme », précise l’historienne : « c’est au IIIè siècle que le vocable barbarium vient à désigner l’espace situé au-delà des frontières de l’Empire ». Et de dérouler, sur quelque 350 pages d’une impressionnante – et quelque peu suffocante – densité factuelle, les péripéties hautes en couleur de ce bouleversement, depuis Gallien jusqu’au temps de Théodose. Il serait vain, dans les limites du présent article, d’en résumer les enchaînements et les articulations, tant surabondent, de chapitre en chapitre, les noms des lieux et des acteurs de ce drame aux intrigues enchevêtrées : dérèglements monétaires, épidémies, troubles politico-militaires, changements climatiques, persécution et affirmation du christianisme au sein du paganisme, usurpations, soubresauts des pouvoirs, enracinement des dynasties, crises de succession, clivages entre cultes concurrents, rupture de l’Empire bicéphale et partage de l’Empire romain (395)… D’Aurélien à Julien, en passant par le long règne de Constantin jusqu’à celui de Théodose – « derniers empereurs à avoir gouvernés seuls l’ensemble de l’Empire romain » -, configurations inédites de ces successives dyarchies et autres polyarchies, bras de fer avec le pouvoir épiscopal, sac de Rome (410) par les Goths, effacement, enfin, au Vè siècle, des cultes traditionnels, quand sonne l’heure des Huns et des Vandales…

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Cette seule citation donnera une idée de la jungle où le lecteur est invité à pénétrer : « En échange de leur soutien, les Goths sont autorisés à prendre le contrôle de Narbonne en 402, tandis que le roi des Burgondes Gondioc (mort en 473) obtient rien de moins que la fonction de maître des milices, avec le contrôle de Lyon et de la vallée de la Saône. En revanche, au sud, les Vandales continuent de menacer l’Italie d’un débarquement. Le mariage d’Eudoxia avec son fils aîné Hunéric légitime les prétentions de Genséric à réclamer des terres occidentales en dot. L’empereur Léon parvient à obtenir la libération d’Eudoxia et de Placidia, mais le traité qu’il conclut en 462 avec le roi vandale interdit toute intervention militaire en Afrique. Ricimer est contraint de réduire l’horizon géographique de ses prétentions. Bien que docile, Libius Severus ne lui est d’aucune utilité et l’Italie se trouve maintenant entourée de concessions territoriales, peu ou prou consenties à des ‘’seigneurs de la guerre’’ et des rois barbares aux pouvoirs de plus en plus indépendants de Rome ». On le voit, l’Histoire n’est jamais chose simple. Anthémius, Childéric, Riothamus, Odoacre, Gondebaud, Olybrius, Zénon, Trocundos, Aspar ou Julius Nepus – un florilège poétique d’obscurs patronymes investit cette « chute sans bruit » de l’Empire romain, « alors que l’autre fleurit vers ce que les savants appellent ‘’ l’Empire byzantin » », amené à conserver une grande puissance au cours du Moyen Age ».

Rassurant

Attentive, comme on l’a vu, à s’affranchir des lectures romantiques peignant une déréliction sans appel de la puissance romaine, Tiphaine Moreau a soin de souligner, par exemple, que « les élites romaines ont subsisté au-delà de la fin de l’administration romaine de l’Occident et ont été les réserves d’une culture qui ne s’est pas déromanisée » ; ou encore,  que « la langue latine […] s’est maintenue dans les royaumes barbares » ; que « la culture classique a continué d’être portée dans le sud de la Gaule au sein des familles sénatoriales, au moins jusqu’au milieu du VIIè siècle ». En bref, que « l’histoire de la civilisation romaine précède la période impériale et en excède la fin ».

De nos jours où, à tort ou à raison, la vision ‘’décliniste’’ de l’Occident vient aveugler toute projection un tant soit peu chargée d’optimisme, la leçon est rassurante.     

 A lire : Le Bas Empire. IIIè-Vè siècle. Les derniers feux de l’Occident romain, par Tiphaine Moreau. 512p., Editions Perrin, 2026.  

Le Bas Empire

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L’ébéniste et la Mairie de Paris

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Ivan Lulli. DR.

Ivan Lulli est le dernier ébéniste-sculpteur du centre de Paris. Un chêne qui ne parle pas la langue de bois !


Nous lui avions consacré un portrait en 2021 mais de l’eau a coulé depuis « sous l’pont d’l’Alma »… Ivan, aujourd’hui, pousse un coup de gueule qui mérite, nous semble-t-il, une réponse, à la veille des élections municipales.

Mais « résumons » d’abord un peu le personnage…

Fondé en 1965 par son père italien Adelfio Lulli, son atelier d’ébénisterie a été classé récemment à l’inventaire des bâtiments de France. Les amoureux de Paris s’y rendent toujours avec joie, passage du Bourg-L’Abbé (entre la rue Saint Denis et le boulevard de Sébastopol), car rien n’a changé depuis : ni les machines, ni le téléphone, ni l’éclairage : tout est resté dans son jus, au milieu des copeaux de bois. Ivan a toujours eu une grande admiration pour son père. C’est pourquoi il a fait peindre le cartouche de la devanture à la feuille d’or : « A. Lulli & Fils depuis 1965 ». 

Le Caruso du rabot 

« C’était un grand monsieur tant par sa bonté que par sa taille. C’était un artiste, il avait compris la matière, ce qu’il m’a transmis d’ailleurs. Ancien garde pontifical au Vatican, puis cameraman à la Rai (Radiotelevisione italiana), il est venu refaire sa vie à Paris où il a appris la feuille d’or et la polychromie chez les plus grands décorateurs de l’époque (comme Jansen et Bagès). En créant cet atelier, il a contribué à la renommée de ce quartier qui était alors un village fourmillant de commerces ; les forts des Halles et les prostituées faisaient régner l’ordre dans les rues : on n’avait pas intérêt à les emmerder ! La rue Saint Denis était en fait l’une des plus sûres de la capitale, preuve que les classes populaires savent très bien se débrouiller toutes seules. »

Que reste-t-il de tout ça ? « Pas grand-chose. Le quartier est devenu aussi vide et triste qu’un tiroir de chez IKEA. »

En 1977, Ivan Lulli intègre la prestigieuse école Boulle en tant qu’ébéniste-marqueteur. Il développera par la suite la parqueterie à motifs (l’art des parquets conjuguant les différentes essences de bois précieux).

Son père est né dans le village étrusque de Palestrina (à 40 km de Rome), un nom rendu célèbre par le créateur de la polyphonie – le compositeur Giovanni Pierluigi da Palestrina né là il y a exactement cinq siècles en 1526. Autant dire qu’Ivan est passionné de musique comme en témoignent nombre de ses sculptures qui rendent hommage à cet art en matérialisant les notes en trois dimensions (bronze, bois, résine). Quand ses admiratrices viennent le voir (dans le quartier, on le surnomme « le Caruso du rabot ») elles le trouvent souvent en train de fredonner en poussant la chansonnette.

Il balance pas les noms

Durant toute sa carrière, Ivan Lulli a travaillé pour des artistes sensibles qui aimaient lui rendre visite, comme Georges Moustaki, Sylvia Montfort, Pierre Cardin « et d’autres acteurs et actrices dont je tairai le nom par discrétion ». La collection Pierre Cardin détient toujours son magnifique cheval en bois de tilleul commandé par le couturier qui lui avait dit lors de la livraison : « Ivan, vous avez mis tout votre cœur dans cette sculpture ». Ses réalisations ont aussi été exposées dans différentes galerie (place des Vosges, place du Tertre, Art Club Galerie en face du Louvre). Avec d’autres artisans émérites, il a reçu en 2021 la médaille du mérite de la Ville de Paris.

Surtout, Ivan est un homme instinctif et généreux qui aime offrir : « Plus on donne, plus on reçoit, c’est un fait d’expérience. » Son zèle altruiste le pousse ainsi à former gratuitement 25 apprentis chaque année. Au quotidien, il travaille pour toutes les classes sociales. Son atelier est apolitique et sans religion. Bref, « un mec bien »

En 2025, il lui est arrivé quelque chose. « En rapatriant la sépulture de mon père dans son village natal, à Palestrina, j’ai eu le plaisir de retrouver un ami d’enfance qui aujourd’hui est le responsable de la maison du compositeur, devenue musée. Je lui ai dit que j’avais depuis longtemps le désir d’offrir une de mes œuvres à ce musée. Je lui ai lu ce très joli texte de Victor Hugo qui encense Pier Luigi da Palestrina :

« Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie, je vous salue ici père de l’harmonie, car ainsi qu’un grand fleuve où boivent les humains, toute cette musique a coulé de vos mains. » 

Marché conclu entre deux verres de Chianti et quelques olives. La cérémonie se fera au cours de l’été 2026 dans le cadre de l’anniversaire des 500 ans de la naissance de l’auteur de la Messe du Pape Marcel.

Alors, quel est donc le motif de son courroux ?

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« Cela fait des années que je veux donner au Bataclan et à Notre-Dame de Paris une grande sculpture en bronze représentant une note de musique. Pourquoi Notre-Dame ? Parce que le solfège occidental a été inventé là, au Moyen Age, autour de Notre-Dame de Paris ! Les notes ont été créées à partir des syllabes de l’hymne de saint Jean-Baptiste :

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve populis
LAbii reactum
(la septième note, le SI, recevra son nom plus tard)

Un ébéniste qui chante un cantique médiéval en latin vous en connaissez beaucoup ?

« Pour le Bataclan, il me semblait évident de proposer un mémorial qui pourrait se trouver en face du bâtiment où trône un triste urinoir public ! C’est un don. Pas question de faire de l’argent sur le dos des victimes de l’attentat. Je veux ainsi apporter ma contribution à la mémoire de la ville de Paris, comme l’ont toujours fait les artisans parisiens depuis des siècles : Violet le Duc, Guimard, Morris, etc. Des personnes ont perdu la vie ici parce qu’elles étaient venues écouter de la musique. Une sculpture en cet endroit aurait toute sa place. Mais voilà, personne ne me répond, comme si le fait de donner n’avait aucune valeur ni aucun sens ! Personne. Mon projet ne semble pas intéresser les personnes hautement placées.»

« Mais mon pauvre Ivan, lui dis-je, ce que tu vis, c’est ce que nous vivons tous, au quotidien. Si tu n’es pas Jeff Koons, si tu n’es pas puissant, personne n’a de raison de te répondre ! » 

La colère d’Ivan me touche car elle exprime une colère sourde que je ressens en ce moment, comme si nous vivions dans une société atomisée où plus personne ne répond à personne… L’instantanéité de la communication a fini par déboucher sur le vide et l’annihilation de la personne.

Dans sa monumentale biographie en trois tomes de Kafka, Reiner Stach explique d’ailleurs à quel point l’art de communiquer par lettres s’est effondré en Occident, signe d’une décadence de l’expression de soi et d’un oubli de l’autre. Kafka a écrit des centaines de lettres magnifiques dans lesquelles il mettait toute son âme. Aujourd’hui nous envoyons des SMS qui ressemblent à des crottes de lapin.

Ivan, pourtant, avait pris la peine d’écrire de belles lettres, au stylo plume, sur du beau papier vélin, avec une belle enveloppe et un timbre. Il avait tracé ses lettres, ses mots et ses phrases comme on nous avait appris à le faire à l’école primaire, avec des pleins et des déliés… Ses lettres ne méritaient-elles pas au moins une réponse ? Quand un citoyen propose de faire quelque chose pour sa Cité, n’est-ce pas louable ?

« Palestrina est le plus vieux village étrusque d’Italie. On appelle ce pays l’Etrurie. Je dirais que la France, c’est l’Huîtrerie : les gens sont devenus fermés comme des huîtres ! »

Appel aux futurs candidats à la mairie de Paris : répondez à Ivan Lulli ! 

Victor Hugo l’a génialement montré dans Notre de Dame de Paris et Les misérables : le peuple de Paris a toujours eu besoin de s’emparer de ses monuments pour leur donner une patine. Ivan Lulli est l’un des porte-parole de cette mémoire collective. Voici un artisan philanthrope qui veut rendre hommage aux victimes du terrorisme islamique. Il ne demande pas un sou. Il est prêt à donner comme beaucoup d’artistes peintres et sculpteurs ont donné à leur ville (Rodin, Brancusi, Puvis de Chavanne, etc). Réponse ? néant.

Ivan a pour habitude de citer cette très belle phrase de Dostoïevski : « L’art sauvera le monde ». Allez papi Lulli, je suis avec toi !