Le pouvoir croissant des femmes dans l’espace public a été l’un des plus puissants moteurs de la prospérité moderne. Mais l’émancipation féminine ne s’est pas accompagnée de l’épanouissement attendu et les mécontentements se multiplient. Pourquoi?
C’est la plus grande expérimentation moderne. Jamais les femmes n’ont autant pénétré l’espace public que dans les sociétés contemporaines. Dans aucune civilisation du passé elles n’ont été si présentes dans la vie économique (extra-domestique) et institutionnelle (institutions politiques, juridiques, éducatives, médiatiques et même les institutions militaires et policières). Les études ethnographiques et les données archéologiques montrent que les femmes des sociétés non-étatiques et des clans préhistoriques n’avaient pas non plus un pouvoir aussi important qu’aujourd’hui[1]. La modernité est donc le théâtre d’une immense révolution anthropologique, que l’on peut appeler « la grande féminisation ».
D’une façon plus ou moins concomitante, la vie moderne connaît d’autres bouleversements inédits : jamais le monde n’a été aussi urbanisé, jamais l’Etat n’a été aussi « providentiel », jamais les sociétés n’ont été cosmopolites dans une telle ampleur (hors d’un cadre impérial) et jamais la fécondité n’a chuté durablement sous le seuil de renouvellement. En outre, jamais il n’y a eu autant de « jeunes », c’est-à-dire d’adultes volontairement sans emploi ou employés à étudier. En somme, depuis deux siècles, le processus de modernisation ressemble à une gigantesque expérimentation anthropologique.
Des résultats époustouflants
Pour l’instant, on peut dire que les résultats sont mirifiques, puisque jamais les sociétés n’ont été aussi prospères, y compris rapportés au nombre d’habitants, et jamais l’espérance de vie de ces derniers n’a été aussi haute. On peut continuer la liste indéfiniment : jamais nous n’avons autant dominé les menaces naturelles et sanitaires, jamais nous n’avons connu une telle productivité du travail, ni été aussi savants, ni partagé cette science aussi démocratiquement.
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Tous ces phénomènes sont liés. La prospérité économique est jointe au progrès technico-scientifique, à l’urbanisation (elle-même liée la baisse de la fécondité) et à la libéralisation, qui casse les rigidités des traditions et des Ordres et assure ainsi la croissance économique. Or cette dernière a notamment pour carburant la venue des femmes sur le marché du travail et l’importation d’une main d’œuvre immigrée.
Mais le pouvoir croissant des femmes n’est pas un bonheur croissant
Pourtant, ces sociétés qui accumulent les records sont traversées de violentes vagues contestatrices. Les peuples semblent très mécontents du travail de leurs gouvernants et insatisfaits de leurs institutions. Certains veulent davantage d’Etat-Providence, d’autres, ou les mêmes, se plaignent de payer trop d’impôts ; certains voudraient mettre fin à l’immigration et d’autres à la xénophobie ; enfin (liste non exhaustive), un grand nombre trouve étouffant « l’ordre patriarcal » persistant.
Si l’on s’arrête sur ce dernier point, on pourrait s’étonner que l’exaspération féministe soit à son comble au moment même où les femmes prennent une place inédite dans l’espace public. Il ne s’agit pas d’un caprice ou d’un manque de recul : les femmes sont réellement moins heureuses et plus dépressives, comme le montrent quantité d’études[2]. Pourquoi cela ? Comment l’expliquer ?
En pénétrant la vie publique, les femmes se heurtent au pouvoir masculin
L’explication la plus parcimonieuse semble la suivante : en pénétrant dans le monde du salariat et dans les institutions publiques, les femmes s’y trouvent confrontées à des pratiques, des règles et des mentalités masculines. Dans un premier temps, elles se sont bornées à s’y faire une place, et le simple gain d’indépendance économique semblait les satisfaire. Mais dans un second temps (aujourd’hui), alors que leur proportion se renforce, elles ne se contentent plus d’avoir « fait leur trou » dans un monde masculin. Elles veulent en outre que les pratiques, les règles et les mentalités se transforment en proportion de leur présence et de leur pouvoir.
C’est le syndrome du dernier arrivant : au début, il remercie de l’accueil qui lui est fait, puis quand il se sent tout à fait chez lui, il réclame voix au chapitre. Le paradoxe du mécontentement féministe dans une société publique féminisée se dissout.
Par ailleurs, les femmes n’ont pas abandonné la sphère domestique en proportion de leur investissement dans la sphère publique. Elles sont en quelque sorte des cumulardes. Les hommes, quant à eux, s’investissent davantage dans le monde domestique, mais, selon nombre d’observateurs, pas assez. Cet investissement partiel explique sans doute le fait qu’ils ne revendiquent pas avec la même force le changement des pratiques, des règles et des mentalités dans le domaine. On ne voit pas les hommes réclamer la masculinisation de l’éducation des nourrissons ni des tâches ménagères.
Les différences homme-femme en termes de préférences et d’attentes
Les remarques antérieures supposent qu’il y ait des mentalités masculines et féminines distinctes ; chacune adaptée aux sphères d’influence domestique et extra-domestique, avant que la modernité ne complexifie la répartition des rôles.
Les études de psychologie sont assez convergentes sur ce point : les préférences, les désirs, les valeurs, les attentes, les espoirs et les craintes ne sont pas les mêmes pour les femmes et les hommes – et cela quelles que soient les cultures considérées[3]. Il n’est pas nécessaire ici de se demander d’où viennent ces constances (nature et pressions sélectives et/ou culture et historicité) ; il importe seulement de considérer leur solidité et leur inertie. Même dans l’hypothèse où « le féminin » et « le masculin » seraient à 100% des « constructions culturelles », force est de reconnaître que la culture a la peau dure et qu’on ne la « reconstruit » pas aisément[4].
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Que disent ces études sur les différences homme-femme en termes de dispositions et de préférences ? Une fois rappelé que la diversité des personnalités est bien plus grande au sein de chaque sexe qu’entre les sexes, qu’il s’agit seulement de moyennes établies sur des grandes masses d’individus et qu’il existe bien d’autres déterminants de la personnalité que le sexe, voici une synthèse de quelques résultats. Les hommes sont plus prompts à prendre des risques, plus aventuriers, avec un esprit de système et une meilleure compréhension des mécanismes physiques et des règles abstraites. Ils aiment la compétition et résolvent leurs conflits par l’établissement de hiérarchies explicites permettant une collaboration pacifiée.
Les femmes sont plus prudentes, moins violentes, plus empathiques, avec une meilleure compréhension des subtilités du langage, des intentions d’autrui et des rapports interpersonnels[5]. Elles cherchent avant tout la solidarité et l’entraide ; leurs rivalités prennent des formes larvées ne donnant pas lieu à des traités de paix explicites ou à des ententes claires sur la hiérarchie et les responsabilités[6].
La féminisation des institutions s’accompagne d’une féminisation de leurs fonctionnements
De même qu’il est naïf de penser qu’un immigré délaisse sa culture d’origine aussitôt franchie la frontière du pays qui l’accueille, les femmes n’abandonnent pas leurs préférences ni leur traits psycho-comportementaux quand elles pénètrent la sphère publique. En toute logique, elles revendiquent explicitement de changer « l’esprit patriarcal » des institutions infiltrées.
De fait, elles ont déjà largement transformé cet esprit. Par leur travail, leur gouvernance et leur vote, les femmes ont changé le management des entreprises, ont rendu l’institution judiciaire plus tolérante (certains disent plus laxiste), l’institution scolaire plus bienveillante (certains la voient plus maternante), l’Etat plus social (certains parlent d’Etat-Nounou) et plus accueillant (l’immigration va crescendo depuis les années 1970) et elles ont mis l’écologie au centre des préoccupations (l’écoféminisme est une manifestation parmi d’autres de cette tendance). La féminisation de l’Université a été concomitante avec une attention croissante au bien-être étudiant. Quant à la recherche savante, les femmes veillent à ce qu’elle n’offense personne – à tel point que des observateurs attribuent la « cancel culture » et le wokisme en général à la féminisation[7].

La question de savoir si ces transformations ont pour origine la féminisation des institutions peut faire débat. Contentons-nous ici de dire que l’hypothèse n’est pas absurde et qu’elle est compatible avec tout ce que l’on sait des différences psychologiques entre les sexes. Elle est également corroborée par nombre d’études sur les préférences politiques moyennes des femmes.
Une histoire de bouteille
Une autre question est de savoir comment juger ces évolutions. Voir la bouteille à moitié pleine, c’est dire que le monde politique, entrepreneurial et institutionnel est plus bienveillant et plus inclusif ; et que la civilisation est plus durable – puisque les femmes sont à la pointe des préoccupations écologiques.
Ceux qui la voient à moitié vide diront que l’abandon partiel des règles méritocratiques (au profit de la discrimination positive, par exemple) est source d’injustice et d’inefficience, et que l’importation de la bienveillance dans la recherche scientifique engendre une censure contraire à tout ce qui a fait le succès des institutions savantes. Quant à la civilisation, ils craignent plutôt son effondrement par suite des crises sociales, économiques et démographiques qui s’annoncent.
Faut-il franchir le Rubicon ?
Quelle que soit la façon dont on juge le présent, la question n’est pas de savoir s’il faut revenir à une situation prémoderne, mais plutôt de déterminer comment organiser la féminisation de la sphère publique d’une façon qui convienne au plus grand nombre (homme et femme) sur le long terme. Les femmes, nous l’avons vu, sont actuellement insatisfaites (et les hommes aussi[8]). Tout se passe comme si nous étions au milieu d’un gué : la féminisation des institutions est partielle et déséquilibrée – jugée insuffisante dans certains secteurs (comme l’ingénierie, le numérique et la finance) et surabondante dans d’autres (le monde judiciaire, éducatif et social).
La solution idéale serait de pouvoir « changer les mentalités », comme on dit : soit rendre les hommes moins machos et plus « déconstruits », soit rendre tout le monde plus attentif aux principes qui ont fait le succès de la civilisation : la prise de risque (vitale, financière et intellectuelle), la compétition puis la coordination pacifiée, le libéralisme et la méritocratie, la transgression et l’inventivité, l’intelligence technique et machinique, la science et la violence symbolique faite aux traditions et aux croyances.
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[1] Darmangeat C. (2009), Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, Paris, La découverte, 2025. La division sexuelle du travail est une donnée anthropologique universelle ; et dans cette répartition des tâches, les femmes ont été principalement du côté domestique (éducation des enfants, chasse de proximité, confection des repas) tandis que les hommes occupaient la sphère extra-domestique (chasse collective, guerre, gouvernance politique) – Murdock G., Provost C. (1973), « Factors in the division of labor by sex. A crosscultural analysis », Ethnology, 12.
[2] Par exemple: Stevenson B., Wolfers J. (2009), “The paradox of declining female happiness”, American Economic Journal: Economic Policy, 1.
[3] Parmi beaucoup d’études : Costa P., Terracciano A., McCrae R. (2001), « Gender differences in personality traits across cultures: robust and surprising findings ». Journal of Personality and Social Psychology, 81; Atari M., Lai M., Dehghani M. (2020), « Sex differences in moral judgements across 67 countries”, Proc. R. Soc. B, 287. Il va sans dire qu’il s’agit de moyennes. Les courbes se recoupent largement et il y a toujours plus de variabilité intra-sexe qu’inter-sexes.
[4] La façon la plus simple d’expliquer à la fois le caractère transculturel des psychologies masculine/féminine et leur inertie semble d’introduire une certaine dose de naturalisme. Pour une vue synthétique du problème, voir Sastre P., Orlando L. (2025), Sexe, science et censure, Paris, L’Observatoire.
[5] Nettle D. (2007), “Empathizing and systemizing: What are they, and what do they contribute to our understanding of psychological sex differences?”, British Journal of Psychology, 98; Su R., Rounds J., Armstrong P. (2009), “Men and things, women and people: A meta-analysis of sex differences in interests”, Psychological Bulletin, 135; Weisberg Y., DeYoung C., Hirsh J. (2011), “Gender differences in personality across the ten aspects of the Big Five”, Frontiers in Psychology, 2; Benenson J. (2014), Warriors and Worriers: The Survival of the Sexes, Oxford, Oxford Univ. Press.
[6] Heying H. (2022), “Covert vs. overt: toward a more nuanced understanding of sex differences in competition”, Archives of Sexual Behavior, 51.
[7] Stone J. (2019), « The day the logic died”, thoughtsofstone.com, 23 août ; Andrews H. (2025), “The Great Feminization”, compactmag.com, 16 oct.
[8] Un inquiétant “Gender gap” (un écart entre les sexes) est en train de se creuser dans toutes les sociétés contemporaines, entraînant avec lui célibat et misère affectivo-sexuelle – Burn-Murdoch J. (2024), « A new global gender divide is emerging”, Financial Times, 26 jan..
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