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La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.

Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.

Qu’en est-il de janvier ?

C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.

À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.

Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.

Les quat'saisons

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Une pluie d’été dans un jardin anglais

Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…


Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.

Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30

Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

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Dernier coupe-faim envisagé par l’Europe pour calmer les appétits d’un Donald Trump qui veut bouffer le monde entier: boycotter le Mondial, la Coupe du monde de football, que les Etats-Unis (secondés par le Canada et le Mexique, pas encore annexés par Trump) accueilleront du 11 juin au 19 juillet prochains…


Certains observateurs estiment que cette solution pourrait peser sur la politique américaine. Parmi eux, le député LFI Éric Coquerel, pour qui le foot est « une arme politique », ou encore l’inusable Daniel Cohn-Bendit. Sur BFM TV le 21 janvier il prétendait que si les équipes européennes ne mettaient pas les pieds aux States, Trump serait dans ses petits souliers.

Les Américains et le « soccer », ça fait deux

Mais Dany le rouge se trompe… Lui-même fervent amateur de foot et aveuglé par sa passion, il imagine que le forfait des équipes européennes gâcherait la fête des Américains. Mais pour porter sérieusement, un tel boycott devrait non seulement toucher l’ego de Trump mais aussi le cœur des Américains. Or ces derniers ne sont pas des passionnés. Ils raffolent du basket, du base-ball, et seulement du football… américain qui se joue avec les mains sur le modèle du rugby. De plus, ils n’apprécient vraiment que les sports où ils gagnent. Au football, ils n’ont aucune chance. Ils ont l’esprit trop carré pour un ballon rond…. Bref, saborder la compétition serait priver de viande des végétariens.

Secundo, les Etats-Unis n’organisent pas le Mondial, ils l’accueillent. Le véritable organisateur, c’est la Fifa (Fédération international de football), instance installée en Suisse, pour son climat fiscal très clément, Fifa qui possède tous les droits d’exploitation ! Pour prendre le Mondial en otage, il faudrait obtenir la compréhension, sinon le soutien, de ladite Fifa… Mais c’est comme un oranger sur un sol irlandais… cela ne se verra jamais. Le Mondial est une poule aux œufs d’or. Grâce à elle, pour l’exercice comptable 2026, la Fifa mise sur une recette globale de 8 911 millions de dollars, soit 7,6 milliards d’euros ! Ensuite il faut rappeler que son principal sponsor, son partenaire officiel, est… Coca-Cola, la légendaire firme américaine d’Atlanta. De plus, Gianni Infantino, numéro 1 de la Fifa, tient plutôt Donald Trump en haute estime. Le 5 décembre, il a remis au président américain le prix de la paix de la Fifa (!), une distinction spécialement créée pour lui, sur mesure, sans doute pour le consoler de ne pas avoir obtenu le Nobel.

On va voir Fifa va barder…

En revanche, la Fifa pourrait sanctionner les déserteurs. Toutes les fédérations (211, soit plus que les 193 états membres de l’ONU!) affiliées à la Fifa sont soumises à son strict règlement. Dans le cas d’un forfait européen, et la défection de grandes équipes comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Pays-Bas, la Fifa devrait revoir à la baisse le montant des droits de retransmission TV et autres revenus publicitaires, et en conséquence faire payer le manque à gagner aux Européens, en les sanctionnant financièrement, en les excluant des compétitions à venir…

En définitive, un boycott du Mondial par les équipes européennes pénaliserait principalement les téléspectateurs européens, pour qui la Coupe du monde est une grande fête, une compétition où l’Europe tient encore le devant de la scène (une exception sportive dans un monde politico-économique où elle fait figure de Vieux Incontinent): sur 22 éditions, de 1930 à nos jours, si le continent Sud-Américain compte 10 succès, l’Europe totalise douze couronnes, 4 avec l’Italie , 4 avec l’Allemagne, 2 grâce à la France, l’Angleterre et l’Espagne complétant le palmarès.

Stendhal et Thomas Mann, témoins d’une Europe abolie

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Il y a des écrivains, on revient toujours vers eux avec joie. On les quitte parfois un certain temps, et puis l’occasion se présente de les relire, ou l’envie de découvrir ce qu’on n’avait pas encore lu d’eux. Et on y va, par attraction naturelle, par plaisir surtout.


Balzac est de ceux-là, avec ses romans aux ressorts multiples, ainsi que sa correspondance, écrite dans la même prose délicate et superbe. Il y a aussi Stendhal, qu’on est parfois « obligé »,entre guillemets, de lire à l’école, et dont les « happy few » poursuivent la lecture toute leur vie. Car il faut relire Stendhal, comme le faisait par exemple Sartre, eh oui, ce trait m’a toujours amusé. Sartre se remettait chaque année, je crois, à La Chartreuse de Parme, dont il faisait ses délices, oubliant Heidegger, l’ennuyeuse phénoménologie et la « nausée » de ses romans. Si même Sartre relisait Stendhal, alors tous les espoirs sont permis !

Stendhal journaliste de presse

L’occasion m’est donnée de vous reparler de Stendhal grâce à l’heureuse publication, aux éditions Champ Vallon, de Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Stendhal a été, durant plusieurs années, sous la Restauration, un journaliste très actif (cela aurait plu à Sartre). Vous savez sans doute que Henri Beyle (le vrai nom de Stendhal) s’est exilé à Milan après la chute de l’Empire. Exil tout à fait délectable, du reste, pour cet amoureux de l’Italie. Quand, après ces vacances prolongées, il revient définitivement en France, il choisit, pour gagner sa vie, de collaborer à des journaux et d’utiliser son talent d’écrivain, alors qu’il n’a encore publié aucune grande œuvre. Il écrit surtout dans des revues anglaises, estimant qu’il y a plus de liberté là-bas. Mais il participe aussi à une publication parisienne, le très libéral Journal de Paris. C’est une sélection de ces chroniques qui nous est offerte aujourd’hui, en attendant une édition intégrale, que tous les stendhaliens appellent de leurs vœux. La totalité des articles représente près de 1000 pages, qu’on peut lire en ligne sur le site du préfacier, Olivier Ihl.

A lire aussi: L’Empire romain en chute libre?

Ce volume chez Champ Vallon revêt donc déjà un notable intérêt. Car on y retrouve tout du long, en évidence, le style de Stendhal, fait d’ironie et d’alacrité, de joie de vivre et de bonheur d’écrire au fil de la plume. C’est bien l’auteur de La Chartreuse qui se dissimule derrière le pseudonyme de B. L., comme le prouve d’ailleurs Olivier Ihl dans sa longue et très instructive préface.

Une passion pour la politique

Dans son étude sur Stendhal, qui fait toujours référence et que j’aime beaucoup, Stendhal romancier, Maurice Bardèche rend hommage à cette activité de journaliste de Stendhal, durant toutes ces années. Il souligne : « Voilà comment Stendhal voit la France de 1825. Cette vue n’est peut-être pas si romanesque qu’on pourrait le croire. Les précisions de Stendhal éveillent plus qu’une comparaison chez le lecteur de notre temps. » Bardèche écrit ceci en 1947. Et il ajoute, plus loin : « Le tableau politique que Balzac et Stendhal nous font de la Restauration est peut-être plus vrai que celui qu’on peut trouver dans les histoires officielles. » Je constate que Maurice Bardèche confirme une conviction que nous avons toujours eue : Stendhal était une tête politique. Un livre comme Lucien Leuwen, que Paul Valéry mettait très haut, ne vient-il pas l’illustrer amplement ? N’oublions pas les données biographiques : Henri Beyle, je le disais, a fait carrière sous Napoléon, une belle carrière, mais interrompue par les bouleversements historiques. Ce goût de la chose publique et des idées libérales lui est resté. En Italie, il a été soupçonné de sympathies avec le carbonarisme. Après avoir haï la monarchie, il a combattu la Restauration et, pour lui, un Decazes, ministre en vue de Louis XVIII, était l’ennemi à abattre, en tout cas sur le terrain des idées, c’est-à-dire sur le papier. Dans ses articles, Stendhal a donc, entre autres, pu exprimer ses convictions politiques profondes.

On se reportera sur ce point à la section « Un journaliste engagé », même si Stendhal, bien sûr, a traité d’une grande variété de sujets et ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Je vous laisse découvrir l’ampleur de sa palette. 

Une traduction rarissime du roman de Thomas Mann

Au même chapitre des classiques à relire, je signale la parution récente de La Mort à Venise (1917) de Thomas Mann, dans une traduction retrouvée de Philippe Jaccottet. Nous sommes ici loin de l’ironie stendhalienne, nous entrons dans la rigueur germanique, faite de sérieux, mais aussi d’aspiration à la beauté. Ce n’est pas pour rien que l’action de cette longue nouvelle se situe à Venise. Jaccottet fut à la fois romancier, poète, et un très grand traducteur. Cette Mort à Venise fut précisément sa première traduction, en 1947, alors qu’il était âgé d’à peine vingt ans. Il y eut des problèmes avec les droits, ceux-ci appartenant toujours à la maison Fayard, mais la traduction de Jaccottet put néanmoins paraître en édition de luxe à 2 500 exemplaires chez l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Thomas Mann l’apprécia beaucoup, et parla d’un « travail talentueux et très consciencieux ». Désormais, La Mort à Venise est tombé dans le domaine public, et les excellentes éditions Le Bruit du Temps ont repris cette version de Jaccottet dans un beau petit livre, qui rend selon moi justice au texte de Thomas Mann et au talent de Jaccottet.

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La Mort à Venise est un classique par excellence. Rien que le titre provoque le lecteur curieux. Dans ce roman règne une sublime nostalgie, celle d’une Europe du temps passé, dans laquelle on cultivait fièrement des valeurs humanistes, sans se demander si c’était mal. On comprend en particulier, grâce à cette traduction sans fausse note, que le « monde d’hier » ne reviendra pas. On saisit le fossé qui s’est creusé avec lui. L’ultime agonie de Gustave Aschenbach, sur la plage du Lido brûlée par le cagnard, symbolise cette « extinction », comme le dira plus tard Thomas Bernhard dans un roman qui se passait à Rome. Thomas Mann et Stendhal, malgré ce qui les sépare, appartiennent bel et bien à une même famille d’esprits européens, qui compte encore aujourd’hui quelques derniers fidèles, — ceux que Stendhal appelait les « happy few ».


Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Édition établie par Olivier Ihl. Éd. Champ Vallon. 358 pages.

Chroniques inédites du Journal de Paris: (1819-1827)

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Maurice Bardèche, Stendhal romancier. Paris, 1947.

Stendhal romancier

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Thomas Mann, La Mort à Venise. Traduction de Philippe Jaccottet (1947).Éd. Le Bruit du Temps. 151 pages.

La mort à Venise

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La foi face au totalitarisme

« Le Cardinal », beau film hongrois, sort en DVD, après une diffusion dans les salles malheureusement trop discrète en 2023, estime notre critique. Il revient sur le destin de Iuliu Hossu, reconnu martyre par l’Église catholique, proclamé bienheureux le 2 juin 2019 par le Pape François.


Je profite de la sortie en DVD par Sage Distribution du beau film Hongrois Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu, sorti bien trop discrètement dans les cinémas de France en 2023, pour vous en parler.

Un cinéaste face à l’Histoire

Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu s’inscrit dans cette tradition rare d’un cinéma de mémoire, exigeant et profondément humain. Avec ce film, Nicolae Mărgineanu, scénariste et cinéaste roumain important né en 1938, réalisateur de 15 films assez méconnu hors de son pays, s’attaque frontalement à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire roumaine du XXᵉ siècle. Sans emphase ni effets démonstratifs, il choisit la rigueur, la sobriété et la durée, pour faire émerger une œuvre de mémoire consacrée à la persécution religieuse sous le régime communiste stalinien.

La Roumanie sous le joug soviétique

En 1950, la Roumanie est entièrement soumise à l’influence soviétique. Le stalinisme s’y impose avec brutalité : élimination des opposants politiques, destruction des élites intellectuelles et persécution systématique des Églises jugées « ennemies de l’État ». L’Église gréco-catholique, fidèle à Rome, est considérée comme une influence étrangère à éradiquer. La Securitate met alors en place une politique de terreur visant à briser les consciences autant que les corps.

La prison de Sighet : lieu de destruction morale

Le film se déroule dans la prison de Sighet, lieu emblématique de la répression politique. Sept évêques gréco-catholiques y sont emprisonnés. Ils sont sommés de renier leur foi, de rompre avec le Vatican et d’adhérer à l’Église orthodoxe contrôlée par le régime. Ils refuseront tous. Aucun ne cédera. Tous mourront, soit en prison, soit en résidence surveillée dans des monastères orthodoxes, dans l’isolement, la privation et l’oubli organisé.

A lire aussi: L’Empire romain en chute libre?

Iuliu Hossu, une figure de résistance

Au cœur du récit se détache la figure de Iuliu Hossu, incarnée avec une grande retenue par Radu Botar. Figure majeure du catholicisme roumain, Iuliu Hossu est aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire de son pays. Il fut aumônier militaire durant la Première Guerre mondiale, puis nommé évêque. Le 1er décembre 1918, au lendemain de la chute de l’Empire austro-hongrois, il prononce un discours patriotique historique lors de la proclamation de la Grande Union de la Roumanie.

Après la Seconde Guerre mondiale, son destin bascule. En 1950, il est arrêté et emprisonné à Sighet. Dans le film, il devient progressivement un guide moral pour les autres évêques. Sa résistance n’est ni spectaculaire ni héroïque au sens classique : elle repose sur l’opiniâtreté, la foi et un refus absolu de trahir sa conscience.

Un scénario entre rigueur et humanité

Le scénario de Bogdan Toma, complexe, intelligent et parfaitement maîtrisé, mêle avec justesse histoire et fiction. Il évite le piège de la reconstitution illustrative pour s’attacher à la dimension humaine de la persécution. Les dialogues, sobres et tendus, rendent compte de la violence idéologique du régime, mais aussi de la force intérieure de ces hommes confrontés à l’anéantissement programmé.

Une mise en scène austère et maîtrisée

Nicolae Mărgineanu signe une mise en scène rigoureuse, austère, presque ascétique. Le travail sur la photographie, le montage et l’espace carcéral accentue l’enfermement physique et mental. Sans jamais sombrer dans le pathos, le film décrit la mécanique implacable de la terreur communiste, tout en laissant émerger, en creux, une forme de résistance spirituelle.

Mémoire, reconnaissance et béatification

Iuliu Hossu sera nommé cardinal en 1969 par le pape Paul VI, reconnaissance tardive d’un homme brisé mais jamais vaincu. Le 2 juin, le pape François a béatifié à Blaj, lors d’une messe géante au terme de sa visite en Roumanie, les sept évêques gréco-catholiques emprisonnés et torturés par le régime communiste, reconnus comme « martyrs de la foi » : Vasile Aftenie, Valeriu Traian Frentiu, Ioan Suciu, Tit Liviu Chinezu, Ioan Balan, Alexandru Rusu et le cardinal Iuliu Hossu.

Le Cardinal est un bel ouvrage, un film grave et humaniste qui rappelle que face au totalitarisme, la dignité humaine peut encore se tenir debout. Un cinéma de mémoire, sans emphase, qui donne un visage et une voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer.

1h40
DVD par Sage Distribution

Amours clandestines

Dans Dreams, Jessica Chastain s’éprend d’un immigré clandestin. Jusqu’à ce que…


Jennifer (Jessica Chastain) change souvent de toilette comme de métropole. Toujours entre deux jets – Mexico, New-York, San Francisco – et toujours cette mise impeccable… Où qu’elle aille, on lui ouvre la portière, on lui mange dans la main. C’est que, active, élégante, policée, elle est surtout la fille de Michael McCarthy (Marshall Bell), richissime magnat américain, mécène et collectionneur d’art. Il prête son nom à la puissante fondation philanthropique qu’elle administre aux côtés de son frère (Rupert Friend), finançant des projets artistiques internationaux, au Mexique en particulier, soutenant en outre le ballet de San Francisco. Voilà pour la façade mondaine et professionnelle. Mais la libido de Jennifer a aussi ses exigences secrètes…

Emprise du désir

Dreams, dernier opus du cinéaste mexico-américain Michel Franco, s’ouvre sur l’odyssée d’un éphèbe latino qui franchit clandestinement la frontière mexicaine et, assoiffé, affamé,  parvient tout de même à rejoindre San Francisco. Là, surprise, le garçon pénètre sans effraction dans un opulent loft moderne dont il sait manifestement la clef planquée au seuil de l’édifice. S’y pointe soudain la Jennifer : on comprend que le ravissant Fernando, son tout jeune amant tellement exotique, a déboulé là sans prévenir, pour se mettre sous la protection de sa cougar torride : illico, ébats furieux, idylle en huis clos.

A lire aussi: Mal persistant

Le scénario met habilement en place les ingrédients du drame : danseur de ballet, Fernando, au fil des péripéties, finit par intégrer le ballet de San Francisco par l’entremise du chorégraphe, dont il devient la coqueluche, et donne à des enfants des cours de danse sur la partition de Roméo et Juliette… Il n’en reste pas moins doublement clandestin : et comme amant de Jennifer, et comme immigré sans papiers. Une rumeur contrariante s’allie bientôt aux préventions du clan McCarthy – le père et le frangin – contre cette liaison dangereuse. Si Fernando tient en quelque sorte Jennifer en respect par l’attrait insatiable de sa conséquente virilité juvénile (d’où quelques répliques explicites sur le registre de sa volumétrie physiologique), elle a l’argent – et le pouvoir. Le danseur supputant, à la longue, qu’elle ne fera rien pour promouvoir sa carrière aux States, il claque la porte, et décide de voler de ses propres ailes. S’ensuit une traque éperdue, où Jennifer, répudiée par son fouteur et dès lors plus que jamais consumée par sa fiévreuse libido, tente de récupérer à n’importe quel prix son protégé, aveugle au fait que celui-ci s’envisage en réalité tout autrement que comme le gigolo mexicain d’une milliardaire étasunienne. Laquelle, à ses côtés, n’a même pas fait l’effort d’apprendre l’espagnol…  

Morale cruelle

Du jeu de domination sadomasochiste assez palpitant qui en résulte, on vous cèlera ici, et les péripéties, et l’issue proprement abominable : à quel degré de monstruosité mène le pouvoir de l’amour souterrainement allié à l’amour du pouvoir, c’est ce que suggère la morale fort cruelle de Dreams. Esquivant l’écueil du film-dossier sur la vulnérabilité et le sort funeste de l’immigré-clandestin, Michel Franco signe avec maîtrise, dans un suspense brillamment orchestré, un réquisitoire d’une réjouissante férocité contre la tartufferie des nantis philanthropes et le pathétique, tragique double-jeu fomenté par l’éréthisme pulsionnel, version totalitaire du puritanisme yankee.

Metropolitan Filmexport

A cet égard, les (brèves) séquences de copulation (sur la dureté des marches de l’escalier comme sur la mollesse du matelas) sont un régal apéritif. Les deux comédiens y mettent d’ailleurs un talent remarquable, à commencer par Isaac Hernandez, danseur-étoile de l’American Ballet-Theater comme l’on sait, par ailleurs excellent acteur – et beau gosse ! on ne lui donnerait pas ses 35 ans, vraiment. L’objectif soigneux du chef op, Yves Cape, nous éclaire à cette occasion d’un joli reflet moiré le fessier exceptionnellement bien galbé d’Isaac Hernandez. (Signalons au passage aux amatrices et amateurs qu’on peut actuellement retrouver le guapo bailarin sur Netflix[1], dans les trois épisodes de la mini-série Quelqu’un doit mourir/ Alguien tiene que morir). Quant à la star rousse Jessica Chastain, décidément fidèle au cinéaste (cf. Memory, en 2023), elle s’empare de ce rôle audacieux avec une superbe aisance. A 48 ans, serait-elle pas en passe de devenir, à l’Amérique ce qu’est désormais une Isabelle Huppert à l’Hexagone ?    


Dreams. Film de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend… Etats-Unis, Mexique, couleur, 2025. Durée : 1h38.

En salles le 28 janvier 2026.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81050532

Macron, un homme de circonstance

Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.


L’homme providentiel

« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »

Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :

« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »

Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.

La réaction des ronds-points

Après la propagande, la réalité.

D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.

Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».

« Les gens détestent les réformes ! »

Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.

« Qu’ils viennent me chercher ! »

Ils vinrent.

Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.

Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.

Le président algorithmique

La suite confirma ce qui avait précédé.

Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.

Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.

On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.

Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.

Les hyaines

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De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

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L’avènement de la télé-réalité puis des réseaux sociaux ont entériné le basculement dans un nouvel âge où les individus n’ont plus de références communes.


Jusqu’à il y a peu, chaque génération se construisait, en plus d’une culture générale, des souvenirs communs, mélange d’émissions télévisées, de chefs d’Etat portés au pouvoir avant d’être défaits par les urnes ou renversés par des coups d’Etat, de modes vestimentaires et décoratives, de débats de société, d’exploits sportifs, de succès musicaux sur lesquels se sont formés des couples, de films qui ont bercé les imaginaires et d’événements dont chacun saisissait instantanément la portée historique – se souvenant précisément ce qu’il faisait au moment où ils advinrent.

Dans les années soixante, on vivait sous De Gaulle et sous l’œil de tante Yvonne, on roulait en DS ou en Simca1000 et, si on était italien, en Fiat500, on s’encanaillait sur les rythmes yé-yé, la Nouvelle Vague déferlait sur le cinéma. Une décennie plus tard, dans les soixante-dix, on se déhanchait sur des airs disco, les poteaux carrés de Glasgow empêchèrent les Verts de décrocher la coupe d’Europe – ce qui ne les empêcha pas de défiler sur les Champs-Elysées -, on connaissait les dimanches sans voiture, on admirait indifféremment Montand et Delon – peu importe leurs couleurs politiques respectives. Les années 80 virent s’effondrer le mur de Berlin dont chacun voulait avoir chez lui un morceau et apportèrent les dernières étincelles de génie avant l’extinction des feux : c’étaient les années Canal, les écrivains qui défilaient chez Pivot, Philippe Starck qui redécorait le monde. Dans la décennie quatre-vingt-dix, on rêvait de vivre ses amitiés comme dans la série Friends, Johnny fêtait ses cinquante ans au Parc des Princes, mais c’est dans une autre arène, au Stade de France, que les Bleus soulevèrent la Coupe du monde sous les yeux de Jacques Chirac, avant de défiler eux aussi, mais triomphants, sur la principale artère parisienne.

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Les générations se sont succédé, par ordre alphabétique, X, puis Y – les millenials -, enfin Z. Le rythme s’est accéléré, sans le souffle épique, et les préoccupations, les combats politiques, les modes, les goûts culturels ont changé avant qu’ils ne pussent s’imprimer sur une pellicule qui constituerait le film de l’époque. En conséquence, on peut se demander si les jeunes seront à l’avenir encore à même de se créer des souvenirs communs afin d’inscrire leurs histoires individuelles dans un destin collectif. Les individus de 25 ans n’ont déjà plus totalement les mêmes références que ceux qui fêtent leurs 20 ans. Et parmi eux, les origines diverses, qu’elles soient ethniques, culturelles ou sociales, ajoutent à l’émiettement.

Comme il existe des ères géologiques et des périodes historiques, des âges de fer et de bronze, sans doute existe-t-il des périodes culturelles ? Nous sommes ainsi passés de la culture sacrée à la culture de masse avec la sécularisation et la démocratisation des biens de consommation. Nous basculons aujourd’hui de la culture de masse aux (sous-)cultures[1] archipellisées. Il est difficile de dater l’émergence de cet âge nouveau, sans doute au tournant du siècle, quand l’avènement des réseaux sociaux et de la télé-réalité ont concordé, avec pour toile de fond un contexte international qui s’est soudainement tendu un 11 septembre. L’histoire s’est réveillée et accélérée, le multiculturalisme a créé le communautarisme, la société liquide a défait les liens organiques, les canaux de communication se sont multipliés, le relativisme a acté que tout se valait et a donc dévalorisé le Beau, l’école a cessé d’enseigner les savoirs et l’obsolescence est devenue la marque de fabrique de contenus de mauvaise qualité.

Une culture identique est pourtant indispensable car elle est la langue commune permettant, malgré les différences d’opinion, de se comprendre, de prendre conscience du destin nous unissant et de se respecter. Faute de ciment, une société ne peut que se déliter et ses forces vives finissent par ne plus se comprendre, vivre côte à côte avant de finir face à face. Le débat public actuel et ses tristes passions n’en sont finalement que la conséquence logique.


[1] L’utilisation du terme « sous-culture » s’entend dans le sens de culture propre à un sous-groupe de la population, sans jugement de valeur

L’érotisme algorithmique

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Avant d’avoir des histoires d’amour avec l’Intelligence artificielle, comme nous l’expliquait Libération cette semaine, nous avions accepté de soumettre notre libido aux applications de rencontres sur nos smartphones qui gèrent nos émois amoureux comme un DRH.


Nous avons gamifié le désir et personne n’a levé le petit doigt. Ce qui autrefois déchirait les chairs, consumait les nuits dans une urgence bestiale et qui n’avait besoin d’aucun manuel d’utilisation, s’est pétrifié en interface utilisateur optimisée pour le taux de rétention client. Le frisson du premier regard ? Un algorithme de recommandation basé sur six selfies photoshopés et trois mythomanies soigneusement rédigées. La chair appelant la chair ? terminé. Désormais c’est une requête SQL filtrant les profils compatibles selon des critères qu’on n’oserait pas avouer à son psychanalyste. L’abandon dans les bras de l’autre ? Incinéré. Vous assisterez à un atelier de négociation préalable sur les modalités du consentement, avec compte-rendu écrit et validation par signature électronique. On se plie aux injonctions toxiques et démoniaques des Sandrine Rousseau et autres castratrices procédurales, ces nouvelles vestales du consentement bureaucratique.

Métrique

On ne baise plus. On déploie « une expérience relationnelle ». On ne jouit plus. On valide les metrics de satisfaction mutuelle. On ne s’éprend plus. On entre en phase de bêta test avec option de désengagement unilatéral si les KPIs affectifs stagnent. On aseptise le vocabulaire pour mieux endormir nos sentiments.

Les applications de rencontre ont opéré une marchandisation de la concupiscence qui aurait fait rougir les proxénètes de l’Ancien Régime.

On se swipe comme des SKU dans un entrepôt Amazon, on se catégorise dans des taxonomies mentales (« potentiel coup unique », « relation transitionnelle », « trop structuré psychologiquement pour mes pathologies »), on se supprime sans préavis quand le cache émotionnel arrive à saturation. Chaque profil défile à la cadence d’une sentence capitale : trois secondes pour décider si cet exemplaire d’humanité mérite qu’on lui accorde le privilège d’une conversation insipide qui débouchera peut-être, si la synchronicité cosmique opère, et si aucune option supérieure ne se manifeste entre-temps, sur un verre dans un bar cacophonique où l’on comparera nos névroses respectives en simulant un intérêt désincarné.

Le premier rendez-vous s’est métamorphosé en assessment center déguisé en moment convivial. On présente son curriculum vitæ sentimental, on justifie ses motivations avec le lyrisme d’une lettre de candidature, on négocie son package relationnel. On se jauge, on se soupèse, on calcule le retour sur investissement émotionnel avant même d’avoir effleuré l’épiderme de l’autre. Le baiser final ? Une poignée de main charnelle validant le passage au tour suivant.

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Et le coït lui-même — ce territoire sauvage où les corps parlaient un dialecte antérieur au langage — s’est bureaucratisé en chorégraphie consultative. On sollicite l’autorisation pour chaque geste, on verbalise chaque intention, on transforme l’étreinte en conseil d’administration où chacun doit approuver l’ordre du jour avant de passer à l’exécution. « Puis-je procéder à une palpation de cette zone ? » « Ton niveau de confort avec cette pratique ? » « Confirmes-tu ton accord sur l’accord préalable ? » Le consentement éclairé, cette camisole consentie, a euthanasié le désir obscur, on signe le safe-word avant même d’avoir bandé.

La déontologie a castré l’érotisme. On ne se jette plus l’un sur l’autre avec cette faim qui abolit la raison ; on se demande courtoisement si la fenêtre temporelle est opportune et si les conditions atmosphériques permettent un rapprochement épidermique conforme aux protocoles établis.

Attention : fantôme !

Le ghosting ? Nomenclature euphémisée pour un meurtre aseptisé, un homicide administratif, la disparition organisée sans l’inconvénient du cadavre. Pourquoi s’expliquer, pourquoi endosser la violence du rejet, pourquoi affronter le regard de quelqu’un pour lui signifier son obsolescence, quand on peut simplement le vaporiser d’un geste, le dissoudre dans les limbes du double-tick azure, l’expurger de sa timeline comme on éradique un malware ? L’autre n’était qu’un onglet parmi cinquante-trois. Les onglets, ça se clôture. Sans liturgie, sans justification, sans même ce minimum de courage que les veules d’antan concédaient encore à leurs victimes.

Le polyamour, ce portefeuille de plug-ins affectifs, s’est hissé en champion de la modernité sentimentale. Le messie de ceux qui convoitent tout, sans rien élire. On nous le vend comme une insurrection affective, l’avant-garde de l’émancipation relationnelle. En réalité, c’est une police d’assurance tous risques pour dilettantes émotionnels. Rien de plus qu’un hedge fund sentimental où l’on diversifie son portefeuille pour ne jamais être pris au dépourvu si l’un des actifs s’effondre. On veut la chaleur du couple sans l’ennui de la monogamie. On désire l’excitation de la prédation sans la cruauté assumée de l’adultère. On espère le frisson de la transgression sans le courage du scandale. En 2026, même Feeld arbore des badges de consentement et des liens de profils couplés – comme si la jalousie se gérait avec un Kanban board éthique.

Alors on conceptualise. On érige des architectures relationnelles qui feraient sangloter un ingénieur des Ponts. On rédige des chartes plus volumineuses que le traité de Lisbonne, on orchestre des méta-conversations sur nos méta-affects jusqu’à ce que même la libido ait besoin d’un consultant externe pour se localiser. On fornique à plusieurs avec des protocoles plus rigides qu’une assemblée générale de copropriété, des Google Calendars synchronisés pour éviter les collisions corporelles, des groupes WhatsApp pour administrer la logistique des tendresses croisées. « Mardi chez Léa, mercredi tu peux voir Thomas, jeudi on se retrouve tous si personne n’a une meilleure offre. » L’amour par rotation, la jouissance en multipropriété, l’intimité en temps partagé.

Amour co-construit

On ne jouit plus. On co-construit des espaces de plaisirs inclusifs. On ne désire plus. On déconstruit les normativités hégémoniques en se faisant besogner par trois personnes différentes dans la même semaine — chacune avec son créneau horaire et ses limites clairement établies dans un document partagé accessible via Notion. On utilise la novlangue comme anesthésiant émotionnel. Ainsi se dévoile toute l’obscénité du jargon corporate appliqué à l’orgasme.

Et ceux qui persistent ensemble ? Ils ne s’aiment plus, ils cohabitent dans une tranchée affective en attendant que l’un capitule ou qu’une meilleure proposition se matérialise sur le marché. Ils survivent via thérapie de couple à 120€ la séance — cette prostitution inversée où l’on rémunère quelqu’un pour simuler l’intérêt qu’on ne se porte plus. L’intimité s’est bureaucratisée, métamorphosée en project management conjugal avec rétrospectives trimestrielles et objectifs à atteindre avant la clôture de l’exercice fiscal.

On ne fait plus l’amour, on case un slot entre le CrossFit et le meal prep dominical. On baise comme on coche une case sur une checklist, sans élan, sans faim, sans cette urgence viscérale qui abolit tout le reste. Juste pour valider qu’on maintient une activité sexuelle, pour pouvoir le mentionner en séance, pour ne pas être celui qui a laissé filer trop de semaines sans friction épidermique. Le désir — ce tyran magnifique qui jetait jadis les amants hors des lits conjugaux et dans les bras de catastrophes sublimes — s’est domestiqué en ronronnement programmable via notification push. « Ton partenaire souhaite programmer une intimité partagée jeudi 21h15. Accepter / Reporter / Snooze. »

L’auto-sabotage n’est même plus inconscient. On le pratique en pleine lumière, avec la méthodologie d’un product manager itérant sur son MVP sentimental. On sélectionne systématiquement celui ou celle qui dysfonctionnera — le narcissique, l’émotionnellement oblitéré, l’affectivement constipé — parce qu’au moins, quand ça s’effondre, on peut se dire qu’on maîtrisait le script de bout en bout. On provoque la rupture avant qu’elle ne nous surprenne, on saborde la relation dès qu’elle menace de devenir tangible, dès qu’elle exige quelque chose d’aussi obscène que de la présence, de la vulnérabilité, de l’abandon.

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Parce que le véritable amour — celui qui vous saisit aux tripes sans préavis, qui exige tout sans garantie de retour, qui demande qu’on se jette dans le vide sans filet de sécurité — cette aberration archaïque, déraisonnable, totalement non-scalable, nous terrorise infiniment plus que la solitude, que l’échec, que n’importe quelle douleur répertoriée et prévisible. Quand il se manifeste avec ses exigences primitives — présence, fidélité, abandon, cette obscénité première qui demande qu’on se donne sans clause résolutoire — on recule comme devant un contrat léonin rédigé par un sadique.

On préfère l’amour sous abonnement mensuel, révocable d’un clic, sans engagement au-delà des trente premiers jours, avec option de pause et reprise ultérieure si les conditions du marché s’améliorent. L’Amour 2.0, c’est Netflix pour solitaires compulsifs : un catalogue infini de chairs interchangeables, des épisodes qu’on zappe dès que le rythme faiblit, et cette sensation lancinante qu’on pourrait peut-être trouver mieux — plus stimulant, plus compatible, mieux optimisé pour nos pathologies spécifiques — si on scrollait encore un peu.

Alors on remplit. On remplit le vide de profils interchangeables, de notifications qui font croire qu’on existe, de relations à géométrie variable où personne ne s’engage vraiment. On appelle ça de la « fluidité », du « refus des schémas toxiques ». En réalité, c’est l’esquive élevée au rang d’art de vivre, la fuite transformée en manifeste générationnel, la lâcheté rebaptisée émancipation. Et le taux de natalité s’effondre. Plus d’enfants adultérins, plus d’enfants du tout d’ailleurs. Même la transgression fertile a disparu, remplacée par la stérilité aseptisée. Pendant que la France passe en solde naturel négatif en 2025 – première depuis la guerre –, on swipe pour s’aménager des espaces de plaisirs infertiles.

Et à force de scroller dans le vide, on ne trouve plus rien de bandant. Juste le reflet de son propre visage dans l’écran noir quand la batterie finit par lâcher.

Et ce visage-là, vieilli prématurément par des nuits blanches sans saveurs devant un écran, et le mensonge qu’on se répète depuis des années, on ne le reconnaît même plus.

Que reste-t-il au final ? Un fantôme qui attend une notification salvatrice. Mais l’écran reste noir. Parce que l’humain, en se désabonnant de l’humain, s’est déjà effacé.

La boîte du bouquiniste

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DR.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.

Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.

Qu’en est-il de janvier ?

C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.

À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.

Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.

Les quat'saisons

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Une pluie d’été dans un jardin anglais

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Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…


Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.

Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

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© Ph. Lacoche.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30

Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

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Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Dernier coupe-faim envisagé par l’Europe pour calmer les appétits d’un Donald Trump qui veut bouffer le monde entier: boycotter le Mondial, la Coupe du monde de football, que les Etats-Unis (secondés par le Canada et le Mexique, pas encore annexés par Trump) accueilleront du 11 juin au 19 juillet prochains…


Certains observateurs estiment que cette solution pourrait peser sur la politique américaine. Parmi eux, le député LFI Éric Coquerel, pour qui le foot est « une arme politique », ou encore l’inusable Daniel Cohn-Bendit. Sur BFM TV le 21 janvier il prétendait que si les équipes européennes ne mettaient pas les pieds aux States, Trump serait dans ses petits souliers.

Les Américains et le « soccer », ça fait deux

Mais Dany le rouge se trompe… Lui-même fervent amateur de foot et aveuglé par sa passion, il imagine que le forfait des équipes européennes gâcherait la fête des Américains. Mais pour porter sérieusement, un tel boycott devrait non seulement toucher l’ego de Trump mais aussi le cœur des Américains. Or ces derniers ne sont pas des passionnés. Ils raffolent du basket, du base-ball, et seulement du football… américain qui se joue avec les mains sur le modèle du rugby. De plus, ils n’apprécient vraiment que les sports où ils gagnent. Au football, ils n’ont aucune chance. Ils ont l’esprit trop carré pour un ballon rond…. Bref, saborder la compétition serait priver de viande des végétariens.

Secundo, les Etats-Unis n’organisent pas le Mondial, ils l’accueillent. Le véritable organisateur, c’est la Fifa (Fédération international de football), instance installée en Suisse, pour son climat fiscal très clément, Fifa qui possède tous les droits d’exploitation ! Pour prendre le Mondial en otage, il faudrait obtenir la compréhension, sinon le soutien, de ladite Fifa… Mais c’est comme un oranger sur un sol irlandais… cela ne se verra jamais. Le Mondial est une poule aux œufs d’or. Grâce à elle, pour l’exercice comptable 2026, la Fifa mise sur une recette globale de 8 911 millions de dollars, soit 7,6 milliards d’euros ! Ensuite il faut rappeler que son principal sponsor, son partenaire officiel, est… Coca-Cola, la légendaire firme américaine d’Atlanta. De plus, Gianni Infantino, numéro 1 de la Fifa, tient plutôt Donald Trump en haute estime. Le 5 décembre, il a remis au président américain le prix de la paix de la Fifa (!), une distinction spécialement créée pour lui, sur mesure, sans doute pour le consoler de ne pas avoir obtenu le Nobel.

On va voir Fifa va barder…

En revanche, la Fifa pourrait sanctionner les déserteurs. Toutes les fédérations (211, soit plus que les 193 états membres de l’ONU!) affiliées à la Fifa sont soumises à son strict règlement. Dans le cas d’un forfait européen, et la défection de grandes équipes comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Pays-Bas, la Fifa devrait revoir à la baisse le montant des droits de retransmission TV et autres revenus publicitaires, et en conséquence faire payer le manque à gagner aux Européens, en les sanctionnant financièrement, en les excluant des compétitions à venir…

En définitive, un boycott du Mondial par les équipes européennes pénaliserait principalement les téléspectateurs européens, pour qui la Coupe du monde est une grande fête, une compétition où l’Europe tient encore le devant de la scène (une exception sportive dans un monde politico-économique où elle fait figure de Vieux Incontinent): sur 22 éditions, de 1930 à nos jours, si le continent Sud-Américain compte 10 succès, l’Europe totalise douze couronnes, 4 avec l’Italie , 4 avec l’Allemagne, 2 grâce à la France, l’Angleterre et l’Espagne complétant le palmarès.

Stendhal et Thomas Mann, témoins d’une Europe abolie

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© Éd. Champ Vallon / Éd. Le Bruit du Temps

Il y a des écrivains, on revient toujours vers eux avec joie. On les quitte parfois un certain temps, et puis l’occasion se présente de les relire, ou l’envie de découvrir ce qu’on n’avait pas encore lu d’eux. Et on y va, par attraction naturelle, par plaisir surtout.


Balzac est de ceux-là, avec ses romans aux ressorts multiples, ainsi que sa correspondance, écrite dans la même prose délicate et superbe. Il y a aussi Stendhal, qu’on est parfois « obligé »,entre guillemets, de lire à l’école, et dont les « happy few » poursuivent la lecture toute leur vie. Car il faut relire Stendhal, comme le faisait par exemple Sartre, eh oui, ce trait m’a toujours amusé. Sartre se remettait chaque année, je crois, à La Chartreuse de Parme, dont il faisait ses délices, oubliant Heidegger, l’ennuyeuse phénoménologie et la « nausée » de ses romans. Si même Sartre relisait Stendhal, alors tous les espoirs sont permis !

Stendhal journaliste de presse

L’occasion m’est donnée de vous reparler de Stendhal grâce à l’heureuse publication, aux éditions Champ Vallon, de Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Stendhal a été, durant plusieurs années, sous la Restauration, un journaliste très actif (cela aurait plu à Sartre). Vous savez sans doute que Henri Beyle (le vrai nom de Stendhal) s’est exilé à Milan après la chute de l’Empire. Exil tout à fait délectable, du reste, pour cet amoureux de l’Italie. Quand, après ces vacances prolongées, il revient définitivement en France, il choisit, pour gagner sa vie, de collaborer à des journaux et d’utiliser son talent d’écrivain, alors qu’il n’a encore publié aucune grande œuvre. Il écrit surtout dans des revues anglaises, estimant qu’il y a plus de liberté là-bas. Mais il participe aussi à une publication parisienne, le très libéral Journal de Paris. C’est une sélection de ces chroniques qui nous est offerte aujourd’hui, en attendant une édition intégrale, que tous les stendhaliens appellent de leurs vœux. La totalité des articles représente près de 1000 pages, qu’on peut lire en ligne sur le site du préfacier, Olivier Ihl.

A lire aussi: L’Empire romain en chute libre?

Ce volume chez Champ Vallon revêt donc déjà un notable intérêt. Car on y retrouve tout du long, en évidence, le style de Stendhal, fait d’ironie et d’alacrité, de joie de vivre et de bonheur d’écrire au fil de la plume. C’est bien l’auteur de La Chartreuse qui se dissimule derrière le pseudonyme de B. L., comme le prouve d’ailleurs Olivier Ihl dans sa longue et très instructive préface.

Une passion pour la politique

Dans son étude sur Stendhal, qui fait toujours référence et que j’aime beaucoup, Stendhal romancier, Maurice Bardèche rend hommage à cette activité de journaliste de Stendhal, durant toutes ces années. Il souligne : « Voilà comment Stendhal voit la France de 1825. Cette vue n’est peut-être pas si romanesque qu’on pourrait le croire. Les précisions de Stendhal éveillent plus qu’une comparaison chez le lecteur de notre temps. » Bardèche écrit ceci en 1947. Et il ajoute, plus loin : « Le tableau politique que Balzac et Stendhal nous font de la Restauration est peut-être plus vrai que celui qu’on peut trouver dans les histoires officielles. » Je constate que Maurice Bardèche confirme une conviction que nous avons toujours eue : Stendhal était une tête politique. Un livre comme Lucien Leuwen, que Paul Valéry mettait très haut, ne vient-il pas l’illustrer amplement ? N’oublions pas les données biographiques : Henri Beyle, je le disais, a fait carrière sous Napoléon, une belle carrière, mais interrompue par les bouleversements historiques. Ce goût de la chose publique et des idées libérales lui est resté. En Italie, il a été soupçonné de sympathies avec le carbonarisme. Après avoir haï la monarchie, il a combattu la Restauration et, pour lui, un Decazes, ministre en vue de Louis XVIII, était l’ennemi à abattre, en tout cas sur le terrain des idées, c’est-à-dire sur le papier. Dans ses articles, Stendhal a donc, entre autres, pu exprimer ses convictions politiques profondes.

On se reportera sur ce point à la section « Un journaliste engagé », même si Stendhal, bien sûr, a traité d’une grande variété de sujets et ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Je vous laisse découvrir l’ampleur de sa palette. 

Une traduction rarissime du roman de Thomas Mann

Au même chapitre des classiques à relire, je signale la parution récente de La Mort à Venise (1917) de Thomas Mann, dans une traduction retrouvée de Philippe Jaccottet. Nous sommes ici loin de l’ironie stendhalienne, nous entrons dans la rigueur germanique, faite de sérieux, mais aussi d’aspiration à la beauté. Ce n’est pas pour rien que l’action de cette longue nouvelle se situe à Venise. Jaccottet fut à la fois romancier, poète, et un très grand traducteur. Cette Mort à Venise fut précisément sa première traduction, en 1947, alors qu’il était âgé d’à peine vingt ans. Il y eut des problèmes avec les droits, ceux-ci appartenant toujours à la maison Fayard, mais la traduction de Jaccottet put néanmoins paraître en édition de luxe à 2 500 exemplaires chez l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Thomas Mann l’apprécia beaucoup, et parla d’un « travail talentueux et très consciencieux ». Désormais, La Mort à Venise est tombé dans le domaine public, et les excellentes éditions Le Bruit du Temps ont repris cette version de Jaccottet dans un beau petit livre, qui rend selon moi justice au texte de Thomas Mann et au talent de Jaccottet.

A lire aussi: À table avec Albert Nahmias

La Mort à Venise est un classique par excellence. Rien que le titre provoque le lecteur curieux. Dans ce roman règne une sublime nostalgie, celle d’une Europe du temps passé, dans laquelle on cultivait fièrement des valeurs humanistes, sans se demander si c’était mal. On comprend en particulier, grâce à cette traduction sans fausse note, que le « monde d’hier » ne reviendra pas. On saisit le fossé qui s’est creusé avec lui. L’ultime agonie de Gustave Aschenbach, sur la plage du Lido brûlée par le cagnard, symbolise cette « extinction », comme le dira plus tard Thomas Bernhard dans un roman qui se passait à Rome. Thomas Mann et Stendhal, malgré ce qui les sépare, appartiennent bel et bien à une même famille d’esprits européens, qui compte encore aujourd’hui quelques derniers fidèles, — ceux que Stendhal appelait les « happy few ».


Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Édition établie par Olivier Ihl. Éd. Champ Vallon. 358 pages.

Chroniques inédites du Journal de Paris: (1819-1827)

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Maurice Bardèche, Stendhal romancier. Paris, 1947.

Stendhal romancier

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Thomas Mann, La Mort à Venise. Traduction de Philippe Jaccottet (1947).Éd. Le Bruit du Temps. 151 pages.

La mort à Venise

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La foi face au totalitarisme

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© Saje Distribution

« Le Cardinal », beau film hongrois, sort en DVD, après une diffusion dans les salles malheureusement trop discrète en 2023, estime notre critique. Il revient sur le destin de Iuliu Hossu, reconnu martyre par l’Église catholique, proclamé bienheureux le 2 juin 2019 par le Pape François.


Je profite de la sortie en DVD par Sage Distribution du beau film Hongrois Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu, sorti bien trop discrètement dans les cinémas de France en 2023, pour vous en parler.

Un cinéaste face à l’Histoire

Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu s’inscrit dans cette tradition rare d’un cinéma de mémoire, exigeant et profondément humain. Avec ce film, Nicolae Mărgineanu, scénariste et cinéaste roumain important né en 1938, réalisateur de 15 films assez méconnu hors de son pays, s’attaque frontalement à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire roumaine du XXᵉ siècle. Sans emphase ni effets démonstratifs, il choisit la rigueur, la sobriété et la durée, pour faire émerger une œuvre de mémoire consacrée à la persécution religieuse sous le régime communiste stalinien.

La Roumanie sous le joug soviétique

En 1950, la Roumanie est entièrement soumise à l’influence soviétique. Le stalinisme s’y impose avec brutalité : élimination des opposants politiques, destruction des élites intellectuelles et persécution systématique des Églises jugées « ennemies de l’État ». L’Église gréco-catholique, fidèle à Rome, est considérée comme une influence étrangère à éradiquer. La Securitate met alors en place une politique de terreur visant à briser les consciences autant que les corps.

La prison de Sighet : lieu de destruction morale

Le film se déroule dans la prison de Sighet, lieu emblématique de la répression politique. Sept évêques gréco-catholiques y sont emprisonnés. Ils sont sommés de renier leur foi, de rompre avec le Vatican et d’adhérer à l’Église orthodoxe contrôlée par le régime. Ils refuseront tous. Aucun ne cédera. Tous mourront, soit en prison, soit en résidence surveillée dans des monastères orthodoxes, dans l’isolement, la privation et l’oubli organisé.

A lire aussi: L’Empire romain en chute libre?

Iuliu Hossu, une figure de résistance

Au cœur du récit se détache la figure de Iuliu Hossu, incarnée avec une grande retenue par Radu Botar. Figure majeure du catholicisme roumain, Iuliu Hossu est aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire de son pays. Il fut aumônier militaire durant la Première Guerre mondiale, puis nommé évêque. Le 1er décembre 1918, au lendemain de la chute de l’Empire austro-hongrois, il prononce un discours patriotique historique lors de la proclamation de la Grande Union de la Roumanie.

Après la Seconde Guerre mondiale, son destin bascule. En 1950, il est arrêté et emprisonné à Sighet. Dans le film, il devient progressivement un guide moral pour les autres évêques. Sa résistance n’est ni spectaculaire ni héroïque au sens classique : elle repose sur l’opiniâtreté, la foi et un refus absolu de trahir sa conscience.

Un scénario entre rigueur et humanité

Le scénario de Bogdan Toma, complexe, intelligent et parfaitement maîtrisé, mêle avec justesse histoire et fiction. Il évite le piège de la reconstitution illustrative pour s’attacher à la dimension humaine de la persécution. Les dialogues, sobres et tendus, rendent compte de la violence idéologique du régime, mais aussi de la force intérieure de ces hommes confrontés à l’anéantissement programmé.

Une mise en scène austère et maîtrisée

Nicolae Mărgineanu signe une mise en scène rigoureuse, austère, presque ascétique. Le travail sur la photographie, le montage et l’espace carcéral accentue l’enfermement physique et mental. Sans jamais sombrer dans le pathos, le film décrit la mécanique implacable de la terreur communiste, tout en laissant émerger, en creux, une forme de résistance spirituelle.

Mémoire, reconnaissance et béatification

Iuliu Hossu sera nommé cardinal en 1969 par le pape Paul VI, reconnaissance tardive d’un homme brisé mais jamais vaincu. Le 2 juin, le pape François a béatifié à Blaj, lors d’une messe géante au terme de sa visite en Roumanie, les sept évêques gréco-catholiques emprisonnés et torturés par le régime communiste, reconnus comme « martyrs de la foi » : Vasile Aftenie, Valeriu Traian Frentiu, Ioan Suciu, Tit Liviu Chinezu, Ioan Balan, Alexandru Rusu et le cardinal Iuliu Hossu.

Le Cardinal est un bel ouvrage, un film grave et humaniste qui rappelle que face au totalitarisme, la dignité humaine peut encore se tenir debout. Un cinéma de mémoire, sans emphase, qui donne un visage et une voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer.

1h40
DVD par Sage Distribution

Amours clandestines

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Isaac Hernández et Jessica Chastain, "Dreams" (2026) © Metropolitan Films

Dans Dreams, Jessica Chastain s’éprend d’un immigré clandestin. Jusqu’à ce que…


Jennifer (Jessica Chastain) change souvent de toilette comme de métropole. Toujours entre deux jets – Mexico, New-York, San Francisco – et toujours cette mise impeccable… Où qu’elle aille, on lui ouvre la portière, on lui mange dans la main. C’est que, active, élégante, policée, elle est surtout la fille de Michael McCarthy (Marshall Bell), richissime magnat américain, mécène et collectionneur d’art. Il prête son nom à la puissante fondation philanthropique qu’elle administre aux côtés de son frère (Rupert Friend), finançant des projets artistiques internationaux, au Mexique en particulier, soutenant en outre le ballet de San Francisco. Voilà pour la façade mondaine et professionnelle. Mais la libido de Jennifer a aussi ses exigences secrètes…

Emprise du désir

Dreams, dernier opus du cinéaste mexico-américain Michel Franco, s’ouvre sur l’odyssée d’un éphèbe latino qui franchit clandestinement la frontière mexicaine et, assoiffé, affamé,  parvient tout de même à rejoindre San Francisco. Là, surprise, le garçon pénètre sans effraction dans un opulent loft moderne dont il sait manifestement la clef planquée au seuil de l’édifice. S’y pointe soudain la Jennifer : on comprend que le ravissant Fernando, son tout jeune amant tellement exotique, a déboulé là sans prévenir, pour se mettre sous la protection de sa cougar torride : illico, ébats furieux, idylle en huis clos.

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Le scénario met habilement en place les ingrédients du drame : danseur de ballet, Fernando, au fil des péripéties, finit par intégrer le ballet de San Francisco par l’entremise du chorégraphe, dont il devient la coqueluche, et donne à des enfants des cours de danse sur la partition de Roméo et Juliette… Il n’en reste pas moins doublement clandestin : et comme amant de Jennifer, et comme immigré sans papiers. Une rumeur contrariante s’allie bientôt aux préventions du clan McCarthy – le père et le frangin – contre cette liaison dangereuse. Si Fernando tient en quelque sorte Jennifer en respect par l’attrait insatiable de sa conséquente virilité juvénile (d’où quelques répliques explicites sur le registre de sa volumétrie physiologique), elle a l’argent – et le pouvoir. Le danseur supputant, à la longue, qu’elle ne fera rien pour promouvoir sa carrière aux States, il claque la porte, et décide de voler de ses propres ailes. S’ensuit une traque éperdue, où Jennifer, répudiée par son fouteur et dès lors plus que jamais consumée par sa fiévreuse libido, tente de récupérer à n’importe quel prix son protégé, aveugle au fait que celui-ci s’envisage en réalité tout autrement que comme le gigolo mexicain d’une milliardaire étasunienne. Laquelle, à ses côtés, n’a même pas fait l’effort d’apprendre l’espagnol…  

Morale cruelle

Du jeu de domination sadomasochiste assez palpitant qui en résulte, on vous cèlera ici, et les péripéties, et l’issue proprement abominable : à quel degré de monstruosité mène le pouvoir de l’amour souterrainement allié à l’amour du pouvoir, c’est ce que suggère la morale fort cruelle de Dreams. Esquivant l’écueil du film-dossier sur la vulnérabilité et le sort funeste de l’immigré-clandestin, Michel Franco signe avec maîtrise, dans un suspense brillamment orchestré, un réquisitoire d’une réjouissante férocité contre la tartufferie des nantis philanthropes et le pathétique, tragique double-jeu fomenté par l’éréthisme pulsionnel, version totalitaire du puritanisme yankee.

Metropolitan Filmexport

A cet égard, les (brèves) séquences de copulation (sur la dureté des marches de l’escalier comme sur la mollesse du matelas) sont un régal apéritif. Les deux comédiens y mettent d’ailleurs un talent remarquable, à commencer par Isaac Hernandez, danseur-étoile de l’American Ballet-Theater comme l’on sait, par ailleurs excellent acteur – et beau gosse ! on ne lui donnerait pas ses 35 ans, vraiment. L’objectif soigneux du chef op, Yves Cape, nous éclaire à cette occasion d’un joli reflet moiré le fessier exceptionnellement bien galbé d’Isaac Hernandez. (Signalons au passage aux amatrices et amateurs qu’on peut actuellement retrouver le guapo bailarin sur Netflix[1], dans les trois épisodes de la mini-série Quelqu’un doit mourir/ Alguien tiene que morir). Quant à la star rousse Jessica Chastain, décidément fidèle au cinéaste (cf. Memory, en 2023), elle s’empare de ce rôle audacieux avec une superbe aisance. A 48 ans, serait-elle pas en passe de devenir, à l’Amérique ce qu’est désormais une Isabelle Huppert à l’Hexagone ?    


Dreams. Film de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend… Etats-Unis, Mexique, couleur, 2025. Durée : 1h38.

En salles le 28 janvier 2026.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81050532

Macron, un homme de circonstance

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Emmanuel et Brigitte Macron lors de la Fête de la musique à l’Élysée, transformé pour l’occasion en « bar technoïde », Paris, 21 juin 2024 Instagram @POC

Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.


L’homme providentiel

« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »

Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :

« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »

Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.

La réaction des ronds-points

Après la propagande, la réalité.

D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.

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Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.

Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».

« Les gens détestent les réformes ! »

Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.

« Qu’ils viennent me chercher ! »

Ils vinrent.

Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.

Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.

Le président algorithmique

La suite confirma ce qui avait précédé.

Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.

Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.

On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.

Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.

Les hyaines

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De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

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Concurrencée par YouTube, MTV, chaîne qui diffusait des clips musicaux puis de la télé-réalité, a fermé en France et dans plusieurs pays d'Europe fin 2025 © Yassine Mahjoub/SIPA

L’avènement de la télé-réalité puis des réseaux sociaux ont entériné le basculement dans un nouvel âge où les individus n’ont plus de références communes.


Jusqu’à il y a peu, chaque génération se construisait, en plus d’une culture générale, des souvenirs communs, mélange d’émissions télévisées, de chefs d’Etat portés au pouvoir avant d’être défaits par les urnes ou renversés par des coups d’Etat, de modes vestimentaires et décoratives, de débats de société, d’exploits sportifs, de succès musicaux sur lesquels se sont formés des couples, de films qui ont bercé les imaginaires et d’événements dont chacun saisissait instantanément la portée historique – se souvenant précisément ce qu’il faisait au moment où ils advinrent.

Dans les années soixante, on vivait sous De Gaulle et sous l’œil de tante Yvonne, on roulait en DS ou en Simca1000 et, si on était italien, en Fiat500, on s’encanaillait sur les rythmes yé-yé, la Nouvelle Vague déferlait sur le cinéma. Une décennie plus tard, dans les soixante-dix, on se déhanchait sur des airs disco, les poteaux carrés de Glasgow empêchèrent les Verts de décrocher la coupe d’Europe – ce qui ne les empêcha pas de défiler sur les Champs-Elysées -, on connaissait les dimanches sans voiture, on admirait indifféremment Montand et Delon – peu importe leurs couleurs politiques respectives. Les années 80 virent s’effondrer le mur de Berlin dont chacun voulait avoir chez lui un morceau et apportèrent les dernières étincelles de génie avant l’extinction des feux : c’étaient les années Canal, les écrivains qui défilaient chez Pivot, Philippe Starck qui redécorait le monde. Dans la décennie quatre-vingt-dix, on rêvait de vivre ses amitiés comme dans la série Friends, Johnny fêtait ses cinquante ans au Parc des Princes, mais c’est dans une autre arène, au Stade de France, que les Bleus soulevèrent la Coupe du monde sous les yeux de Jacques Chirac, avant de défiler eux aussi, mais triomphants, sur la principale artère parisienne.

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Les générations se sont succédé, par ordre alphabétique, X, puis Y – les millenials -, enfin Z. Le rythme s’est accéléré, sans le souffle épique, et les préoccupations, les combats politiques, les modes, les goûts culturels ont changé avant qu’ils ne pussent s’imprimer sur une pellicule qui constituerait le film de l’époque. En conséquence, on peut se demander si les jeunes seront à l’avenir encore à même de se créer des souvenirs communs afin d’inscrire leurs histoires individuelles dans un destin collectif. Les individus de 25 ans n’ont déjà plus totalement les mêmes références que ceux qui fêtent leurs 20 ans. Et parmi eux, les origines diverses, qu’elles soient ethniques, culturelles ou sociales, ajoutent à l’émiettement.

Comme il existe des ères géologiques et des périodes historiques, des âges de fer et de bronze, sans doute existe-t-il des périodes culturelles ? Nous sommes ainsi passés de la culture sacrée à la culture de masse avec la sécularisation et la démocratisation des biens de consommation. Nous basculons aujourd’hui de la culture de masse aux (sous-)cultures[1] archipellisées. Il est difficile de dater l’émergence de cet âge nouveau, sans doute au tournant du siècle, quand l’avènement des réseaux sociaux et de la télé-réalité ont concordé, avec pour toile de fond un contexte international qui s’est soudainement tendu un 11 septembre. L’histoire s’est réveillée et accélérée, le multiculturalisme a créé le communautarisme, la société liquide a défait les liens organiques, les canaux de communication se sont multipliés, le relativisme a acté que tout se valait et a donc dévalorisé le Beau, l’école a cessé d’enseigner les savoirs et l’obsolescence est devenue la marque de fabrique de contenus de mauvaise qualité.

Une culture identique est pourtant indispensable car elle est la langue commune permettant, malgré les différences d’opinion, de se comprendre, de prendre conscience du destin nous unissant et de se respecter. Faute de ciment, une société ne peut que se déliter et ses forces vives finissent par ne plus se comprendre, vivre côte à côte avant de finir face à face. Le débat public actuel et ses tristes passions n’en sont finalement que la conséquence logique.


[1] L’utilisation du terme « sous-culture » s’entend dans le sens de culture propre à un sous-groupe de la population, sans jugement de valeur

L’érotisme algorithmique

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DR.

Avant d’avoir des histoires d’amour avec l’Intelligence artificielle, comme nous l’expliquait Libération cette semaine, nous avions accepté de soumettre notre libido aux applications de rencontres sur nos smartphones qui gèrent nos émois amoureux comme un DRH.


Nous avons gamifié le désir et personne n’a levé le petit doigt. Ce qui autrefois déchirait les chairs, consumait les nuits dans une urgence bestiale et qui n’avait besoin d’aucun manuel d’utilisation, s’est pétrifié en interface utilisateur optimisée pour le taux de rétention client. Le frisson du premier regard ? Un algorithme de recommandation basé sur six selfies photoshopés et trois mythomanies soigneusement rédigées. La chair appelant la chair ? terminé. Désormais c’est une requête SQL filtrant les profils compatibles selon des critères qu’on n’oserait pas avouer à son psychanalyste. L’abandon dans les bras de l’autre ? Incinéré. Vous assisterez à un atelier de négociation préalable sur les modalités du consentement, avec compte-rendu écrit et validation par signature électronique. On se plie aux injonctions toxiques et démoniaques des Sandrine Rousseau et autres castratrices procédurales, ces nouvelles vestales du consentement bureaucratique.

Métrique

On ne baise plus. On déploie « une expérience relationnelle ». On ne jouit plus. On valide les metrics de satisfaction mutuelle. On ne s’éprend plus. On entre en phase de bêta test avec option de désengagement unilatéral si les KPIs affectifs stagnent. On aseptise le vocabulaire pour mieux endormir nos sentiments.

Les applications de rencontre ont opéré une marchandisation de la concupiscence qui aurait fait rougir les proxénètes de l’Ancien Régime.

On se swipe comme des SKU dans un entrepôt Amazon, on se catégorise dans des taxonomies mentales (« potentiel coup unique », « relation transitionnelle », « trop structuré psychologiquement pour mes pathologies »), on se supprime sans préavis quand le cache émotionnel arrive à saturation. Chaque profil défile à la cadence d’une sentence capitale : trois secondes pour décider si cet exemplaire d’humanité mérite qu’on lui accorde le privilège d’une conversation insipide qui débouchera peut-être, si la synchronicité cosmique opère, et si aucune option supérieure ne se manifeste entre-temps, sur un verre dans un bar cacophonique où l’on comparera nos névroses respectives en simulant un intérêt désincarné.

Le premier rendez-vous s’est métamorphosé en assessment center déguisé en moment convivial. On présente son curriculum vitæ sentimental, on justifie ses motivations avec le lyrisme d’une lettre de candidature, on négocie son package relationnel. On se jauge, on se soupèse, on calcule le retour sur investissement émotionnel avant même d’avoir effleuré l’épiderme de l’autre. Le baiser final ? Une poignée de main charnelle validant le passage au tour suivant.

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Et le coït lui-même — ce territoire sauvage où les corps parlaient un dialecte antérieur au langage — s’est bureaucratisé en chorégraphie consultative. On sollicite l’autorisation pour chaque geste, on verbalise chaque intention, on transforme l’étreinte en conseil d’administration où chacun doit approuver l’ordre du jour avant de passer à l’exécution. « Puis-je procéder à une palpation de cette zone ? » « Ton niveau de confort avec cette pratique ? » « Confirmes-tu ton accord sur l’accord préalable ? » Le consentement éclairé, cette camisole consentie, a euthanasié le désir obscur, on signe le safe-word avant même d’avoir bandé.

La déontologie a castré l’érotisme. On ne se jette plus l’un sur l’autre avec cette faim qui abolit la raison ; on se demande courtoisement si la fenêtre temporelle est opportune et si les conditions atmosphériques permettent un rapprochement épidermique conforme aux protocoles établis.

Attention : fantôme !

Le ghosting ? Nomenclature euphémisée pour un meurtre aseptisé, un homicide administratif, la disparition organisée sans l’inconvénient du cadavre. Pourquoi s’expliquer, pourquoi endosser la violence du rejet, pourquoi affronter le regard de quelqu’un pour lui signifier son obsolescence, quand on peut simplement le vaporiser d’un geste, le dissoudre dans les limbes du double-tick azure, l’expurger de sa timeline comme on éradique un malware ? L’autre n’était qu’un onglet parmi cinquante-trois. Les onglets, ça se clôture. Sans liturgie, sans justification, sans même ce minimum de courage que les veules d’antan concédaient encore à leurs victimes.

Le polyamour, ce portefeuille de plug-ins affectifs, s’est hissé en champion de la modernité sentimentale. Le messie de ceux qui convoitent tout, sans rien élire. On nous le vend comme une insurrection affective, l’avant-garde de l’émancipation relationnelle. En réalité, c’est une police d’assurance tous risques pour dilettantes émotionnels. Rien de plus qu’un hedge fund sentimental où l’on diversifie son portefeuille pour ne jamais être pris au dépourvu si l’un des actifs s’effondre. On veut la chaleur du couple sans l’ennui de la monogamie. On désire l’excitation de la prédation sans la cruauté assumée de l’adultère. On espère le frisson de la transgression sans le courage du scandale. En 2026, même Feeld arbore des badges de consentement et des liens de profils couplés – comme si la jalousie se gérait avec un Kanban board éthique.

Alors on conceptualise. On érige des architectures relationnelles qui feraient sangloter un ingénieur des Ponts. On rédige des chartes plus volumineuses que le traité de Lisbonne, on orchestre des méta-conversations sur nos méta-affects jusqu’à ce que même la libido ait besoin d’un consultant externe pour se localiser. On fornique à plusieurs avec des protocoles plus rigides qu’une assemblée générale de copropriété, des Google Calendars synchronisés pour éviter les collisions corporelles, des groupes WhatsApp pour administrer la logistique des tendresses croisées. « Mardi chez Léa, mercredi tu peux voir Thomas, jeudi on se retrouve tous si personne n’a une meilleure offre. » L’amour par rotation, la jouissance en multipropriété, l’intimité en temps partagé.

Amour co-construit

On ne jouit plus. On co-construit des espaces de plaisirs inclusifs. On ne désire plus. On déconstruit les normativités hégémoniques en se faisant besogner par trois personnes différentes dans la même semaine — chacune avec son créneau horaire et ses limites clairement établies dans un document partagé accessible via Notion. On utilise la novlangue comme anesthésiant émotionnel. Ainsi se dévoile toute l’obscénité du jargon corporate appliqué à l’orgasme.

Et ceux qui persistent ensemble ? Ils ne s’aiment plus, ils cohabitent dans une tranchée affective en attendant que l’un capitule ou qu’une meilleure proposition se matérialise sur le marché. Ils survivent via thérapie de couple à 120€ la séance — cette prostitution inversée où l’on rémunère quelqu’un pour simuler l’intérêt qu’on ne se porte plus. L’intimité s’est bureaucratisée, métamorphosée en project management conjugal avec rétrospectives trimestrielles et objectifs à atteindre avant la clôture de l’exercice fiscal.

On ne fait plus l’amour, on case un slot entre le CrossFit et le meal prep dominical. On baise comme on coche une case sur une checklist, sans élan, sans faim, sans cette urgence viscérale qui abolit tout le reste. Juste pour valider qu’on maintient une activité sexuelle, pour pouvoir le mentionner en séance, pour ne pas être celui qui a laissé filer trop de semaines sans friction épidermique. Le désir — ce tyran magnifique qui jetait jadis les amants hors des lits conjugaux et dans les bras de catastrophes sublimes — s’est domestiqué en ronronnement programmable via notification push. « Ton partenaire souhaite programmer une intimité partagée jeudi 21h15. Accepter / Reporter / Snooze. »

L’auto-sabotage n’est même plus inconscient. On le pratique en pleine lumière, avec la méthodologie d’un product manager itérant sur son MVP sentimental. On sélectionne systématiquement celui ou celle qui dysfonctionnera — le narcissique, l’émotionnellement oblitéré, l’affectivement constipé — parce qu’au moins, quand ça s’effondre, on peut se dire qu’on maîtrisait le script de bout en bout. On provoque la rupture avant qu’elle ne nous surprenne, on saborde la relation dès qu’elle menace de devenir tangible, dès qu’elle exige quelque chose d’aussi obscène que de la présence, de la vulnérabilité, de l’abandon.

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Parce que le véritable amour — celui qui vous saisit aux tripes sans préavis, qui exige tout sans garantie de retour, qui demande qu’on se jette dans le vide sans filet de sécurité — cette aberration archaïque, déraisonnable, totalement non-scalable, nous terrorise infiniment plus que la solitude, que l’échec, que n’importe quelle douleur répertoriée et prévisible. Quand il se manifeste avec ses exigences primitives — présence, fidélité, abandon, cette obscénité première qui demande qu’on se donne sans clause résolutoire — on recule comme devant un contrat léonin rédigé par un sadique.

On préfère l’amour sous abonnement mensuel, révocable d’un clic, sans engagement au-delà des trente premiers jours, avec option de pause et reprise ultérieure si les conditions du marché s’améliorent. L’Amour 2.0, c’est Netflix pour solitaires compulsifs : un catalogue infini de chairs interchangeables, des épisodes qu’on zappe dès que le rythme faiblit, et cette sensation lancinante qu’on pourrait peut-être trouver mieux — plus stimulant, plus compatible, mieux optimisé pour nos pathologies spécifiques — si on scrollait encore un peu.

Alors on remplit. On remplit le vide de profils interchangeables, de notifications qui font croire qu’on existe, de relations à géométrie variable où personne ne s’engage vraiment. On appelle ça de la « fluidité », du « refus des schémas toxiques ». En réalité, c’est l’esquive élevée au rang d’art de vivre, la fuite transformée en manifeste générationnel, la lâcheté rebaptisée émancipation. Et le taux de natalité s’effondre. Plus d’enfants adultérins, plus d’enfants du tout d’ailleurs. Même la transgression fertile a disparu, remplacée par la stérilité aseptisée. Pendant que la France passe en solde naturel négatif en 2025 – première depuis la guerre –, on swipe pour s’aménager des espaces de plaisirs infertiles.

Et à force de scroller dans le vide, on ne trouve plus rien de bandant. Juste le reflet de son propre visage dans l’écran noir quand la batterie finit par lâcher.

Et ce visage-là, vieilli prématurément par des nuits blanches sans saveurs devant un écran, et le mensonge qu’on se répète depuis des années, on ne le reconnaît même plus.

Que reste-t-il au final ? Un fantôme qui attend une notification salvatrice. Mais l’écran reste noir. Parce que l’humain, en se désabonnant de l’humain, s’est déjà effacé.