
La neige tombe sur la gare de Pantin. Les rails disparaissent dans le brouillard. Les lumières scintillent et éclairent les hangars aux vitres cassées, tagués sur leurs flancs. Les grues métalliques plantées le long des voies ressemblent à des miradors. Combien de wagons plombés ont-ils traversé cette plaine, en direction de la mort érigée en système ? La neige est belle et fraîche. Elle rend la nuit claire. Et pourtant c’est un décor de mort que je vois défiler derrière les vitres du train. C’était hier en Europe. Mais le nazisme n’a pas le monopole exorbitant du génocide au XXᵉ siècle. Le communisme l’a également mis en pratique, et partout dans le monde.
Pol Pot, Frère numéro 1
Je lis Quartier des fantômes, témoignage glaçant de Rithy Panh, qui survécut enfant au régime khmer rouge. Accompagné de l’écrivain-éditeur, Christophe Bataille, cosignataire du livre, il pénètre dans ce qui reste du centre S21, « centre de la tuerie », dirigé par l’impavide Duch. Les Khmers rouges ont triomphé au Cambodge, pays déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, en 1975. Leurs principaux dirigeants ont étudié à Paris. Certains ont même adhéré au PCF et noué des liens étroits avec l’UNEF. Pol Pot, leur chef sanguinaire, suivit ce parcours. Il subit l’influence de Jacques Duclos, dirigeant du PCF, et Jacques Vergès, le célèbre avocat de Klaus Barbie et Georges Ibrahim Abdallah. Il devint ainsi le promoteur d’un système collectiviste fondé sur la doctrine de la dictature du prolétariat.
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D’abord sensible au culte de la personnalité version Staline, Pol Pot refuse le processus de déstalinisation, et durcit sa position en adhérant à la Chine maoïste. En entrant dans Phnom Penh, le 17 avril 1975, l’armée khmer n’oublie pas de piller l’ambassade d’URSS. Le tyran Pol Pot, « Frère numéro 1 », soutenu par quelques grandes figures de la gauche française, comme le journaliste-biographe Jean Lacouture, décrète le déplacement forcé des habitants de Phnom Penh et met en place un système génocidaire qui causera la mort d’environ 2 millions de personnes entre 1975 et 1979, soit le quart de la population totale. Le journal Libération, dirigé à l’époque par les maoïstes, titre : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : sept jours de fête pour une libération. »
Ecole transformée en camp
Rithy Panh, devenu cinéaste, se souvient de cette « ancienne école jaunie aux volets bleu clair » transformée en camp de la mort, le S21. Il l’a filmé, il y a vingt ans, surtout la nuit, car la nuit forme un linceul enveloppant les fantômes des victimes torturées, éviscérées, contraintes de manger leurs excréments afin qu’elles reconnaissent leur trahison. Un souvenir, parmi d’autres : on ôte l’enfant à la mère qui se vide de son sang ; elle le voit s’éloigner avec le bourreau Ho qui revient seul. Il faut « épurer » la ville « mauvaise », « corrompue » par le capitalisme. Panh se remémore son père, professeur, profession devenue suspecte aux yeux des Khmers rouges. « À S21, écrit Panh, c’est la fin. Plus la peine de prier, ce sont déjà des cadavres. Sont-ils des hommes ou animaux ? C’est une autre histoire. »
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Le sadisme des bourreaux est sans limite. Il n’est pas sans rappeler certaines descriptions de Malraux dans La condition humaine. On est confrontés à l’enfer génocidaire dicté par une idéologie qui détruit l’individu jusqu’à la moelle. Même l’âme, quand elle quitte le corps, ses bourreaux endoctrinés continuent de la traquer. Il faut tout prendre, tout faire fondre, les machines surtout, symbole exemplaire du capitalisme, doivent disparaître, c’est l’anéantissement de la classe bourgeoise et capitaliste. C’est la terreur à l’œuvre, « la mort en masse. »
Les mots tuent
Les tortionnaires encore en vie répondent aux questions. La caméra tourne. Ils confondent, minimisent leurs actes, ils n’ont pas vu, parfois juste entendu. Ils peuvent être loquaces. « C’est l’ensemble qui dit la vérité du crime, écrit Panh (…). L’homme filmé reconnaît ses crimes, simplement, c’est au-delà du cinéma. » Il y a donc les documentaires : L’Image manquante et S21, la machine de mort khmère rouge. Et puis ce livre, Quartier des fantômes.
Le train accélère tandis que la neige oblitère le paysage ferroviaire. Une réflexion de Rithy Panh m’obsède. Il dit en substance que dans un monde totalitaire, les mots tuent. Alors il cherche les mots qui « réparent, et qui ne sont pas les mots creux de la conscience mondiale. » Il ajoute : « Ce n’est pas le devoir de mémoire, mais une quête morale. » C’est pour cela que la confusion générale, entretenue par le brouhaha, est si nocive.
Rithy Panh, Christophe Bataille, Quartier des fantômes, Grasset. 128 pages




