Notre chroniqueur ne regrettera pas Emmanuel Macron lorsqu’il quittera ses fonctions en 2027. Mais il n’a jamais supporté l’injustice et se réjouit presque de voir sa popularité timidement remonter dans les enquêtes d’opinion, depuis qu’il a décidé de ne plus laisser M. Trump lui marcher sur les pieds.
Depuis 2017, le bilan politique, économique, social et régalien d’Emmanuel Macron n’est pas éblouissant. Pas plus que ne l’est la place de la France sur la scène internationale. Et la situation s’est encore dégradée après sa réélection et la dissolution calamiteuse.
Ce billet n’aura pas pour objet de défendre le président, mais d’expliquer brièvement les raisons d’un désamour d’une telle ampleur qu’il dépasse même la dénonciation politique la plus sévère. On en est à se féliciter, dans le dernier sondage (Ifop), d’une minime élévation à 20% (voir L’Opinion d’hier, ci-contre) !
Trump, vexé que Macron ne rejoigne pas son Conseil pour la paix : « Personne ne veut de lui, parce qu’il sera bientôt sans mandat. »
Rien de ce qu’il fait ni de ce qu’il est ne trouve grâce aux yeux d’une majorité de concitoyens. Il est tourné en dérision, humilié, parfois par ceux-là mêmes qui lui doivent tout.
Bien sûr, son destin présidentiel s’achevant en 2027, on agit depuis longtemps comme s’il n’était déjà plus là. On conteste, dans sa personnalité, jusqu’aux qualités éclatantes et réelles qu’elle comporte, même si l’on peut, à juste titre, regretter qu’il n’ait pas eu la volonté de son intelligence, le courage de sa volupté à manier les concepts, la détermination opératoire d’un esprit noyé dans – et par – les « en même temps ».
Mais trop, c’est trop. C’est comme s’il était jugé en faisant l’impasse sur son environnement national, sur le bruit et la fureur du monde. Comme s’il était forcément coupable de chacune de ses réactions, sans qu’on tienne jamais compte des attaques, agressions, initiatives ou humiliations de ses prétendus partenaires, de ses authentiques ennemis. Lorsqu’un Poutine ne le respecte pas, c’est ce tyran que j’estime non respectable.
Tous sadiques
Dans cette descente fatale, tristement irréversible, en attendant un miraculeux redressement en 2027, le pire est ce sadisme – je crains par moments de l’avoir moi-même applaudi – avec lequel beaucoup de Français de tous bords jouissent littéralement de la manière dont leur président est ridiculisé, selon eux, sur la scène internationale.
J’ai honte de cette indécence qui conduit certains médias et une part des citoyens à multiplier les hyperboles à l’égard d’un Donald Trump caractériel, fluctuant et erratique, simplement parce qu’il vient, indirectement, avec ses plaisanteries et sa dérision, amplifier et satisfaire l’hostilité majoritaire à l’encontre d’Emmanuel Macron ; lui qui se cogne, telle une abeille, à la vitre de la démocratie, et ne sait comment se sortir d’une nasse implacable.
Il résiste à Trump : on l’accable. Il cherche à stimuler l’Europe : on ridiculise ses efforts.
C’est lui qu’on taxe d’impuissance quand nombre de ses partenaires sont moins allants que lui.
Et pourtant, auprès de Volodymyr Zelensky, il demeure l’incarnation d’une certaine idée de l’honneur.
Parce que la France est aujourd’hui une puissance moyenne, on en vient à dénigrer la parole du président. Pourtant, il fait avec ce dont il dispose et ne saurait être moqué parce que sa résistance s’ajuste aux forces réelles – et aux limites – de notre nation, sur tous les registres. Il pâtit de faiblesses dont il porte certes une part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser tout le poids d’un passé français défaillant.
Lorsqu’il partira en 2027, je ne le regretterai pas. Mais je n’ai jamais supporté l’injustice. Qu’on le traite dignement, sans haine, jusqu’au bout. Il est encore, pour quelque temps, notre président et la voix de la France.
L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.
Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).
Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?
Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.
N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?
D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».
N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?
Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.
Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…
Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.
Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.
Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !
Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.
Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?
Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.
Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?
Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.
Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?
Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.
Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…
Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !
C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !
Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.
On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !
Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.
Emmanuel Macron partage un dîner de Noël avec des soldats français déployés aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi, 21 décembre 2025. (C) Jeanne Accorsini/SIPA
Comment avez-vous gagné sa confiance ?
En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».
C’est ce qu’il promettait, non ?
Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.
Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».
Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.
Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.
Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…
Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.
Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?
Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…
Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?
Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.
Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?
Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.
Quel aveu ! Même s’il affirme à Jordan Bardella que non, il a été mal compris, le leader de La France insoumise ne veut plus gouverner la France : il souhaite gouverner la « Nouvelle France. » Et prend désormais en compte des considérations ethniques, religieuses ou communautaristes.
Emmanuel Macron ne veut pas d’une Europe américanisée. Il l’a affirmé, en anglais yankee, devant les mondialistes de Davos. Mais il ne dit rien d’une possible Europe islamisée.
Mauvaise direction
Sa posture anti-Trump, exhibée mardi dernier devant le gratin de la planète, enchante ceux qui voient dans le président des Etats-Unis un adversaire de l’Europe, voire un dément ou un fasciste en puissance. Donald Trump lui a répliqué, mercredi, en moquant le « dur à cuire » portant des lunettes d’aviateur pour dissimuler un œil fragile. Pourtant, ce « look Tom Cruise » (Top Gun) a suffi à emballer commentateurs et sondeurs. L’Opinion a salué, vendredi, « les verres miroir (qui) créent un halo de mystère et de virilité ». Une fois de plus le récit dominant, s’arrêtant à l’anecdote, n’a rien voulu entendre du message au Vieux continent, submergé par une immigration majoritairement musulmane. Se présentant comme fils d’une Ecossaise et d’un Allemand, Trump a dit, au fil de digressions : « Suivez notre exemple ! Certains pays d’Europe sont méconnaissables. L’Europe ne va pas dans la bonne direction (…). Je veux que l’Europe s’en sorte (…) Vous comptez beaucoup pour nous (…) Nous vivons une période de métamorphose ». Bref, Trump a alerté sur la fragilité européenne et son risque d’autodestruction. Or cette crainte, venant d’un rustre, a été balayée par la pensée snobbish au profit du bras de fer surjoué autour du Groenland, déjà base arrière de l’Otan. Pourtant Trump n’a pas tort d’évoquer le danger d’un éloignement d’une Union européenne gagnée par l’islam. L’anti-américanisme des perroquets est déjà hallal-compatible.
Le changement de peuple et de civilisation menace l’Europe ouverte et sa démographie déclinante. Sa vassalisation aux Etats-Unis, déjà bien entamée, n’est rien face à son islamisation, plausible demain si rien ne vient y faire obstacle. Jean-Luc Mélenchon s’en réjouit dès à présent. A Toulouse, jeudi, le leader de la France Insoumise a invité son parti à démontrer, lors des municipales, « sa capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ». De fait, Tocqueville avait noté : « Dans une démocratie, chaque génération est un peuple nouveau ». Cependant, la France de Mélenchon n’est plus celle des héritiers des autochtones. Elle est celle de l’immigration maghrébine et africaine.
Il a déclaré : « On ne parle pas assez arabe en France ». Éric Coquerel a souhaité que les maires LFI « aient la couleur de peau du 93 ». Vendredi, les députés LFI, PS et Ecologistes ont voté contre une résolution LR (adoptée) visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Alors que Renaud Camus est calomnié pour alerter sur le Grand Remplacement, qui serait un fantasme complotiste, cette substitution de population est saluée par l’extrême gauche, et occultée par le chef de l’Etat. Oui, l’Europe peut se désoccidentaliser. Se contenter de répéter que Trump est un butor illettré revient à laisser venir le basculement identitaire. Le parti de l’étranger, qui pousse à l’entrisme, a toujours été celui des traîtres.
Monsieur Bardella, faites un effort intellectuel. Essayez de bien comprendre la langue française. Tâchez de suivre les phrases dans un raisonnement. Le grand remplacement dont je parle est celui des générations. Exemple : Jean-Marie Le Pen était un "Français de souche". Pas vous.… https://t.co/srsDgMDgCu
Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.
Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. George Orwell (1984).
Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses. Proverbes 25 :16.
(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)
Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :
« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].
Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte
« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »
On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…
Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.
Le Canada "n'existe pas grâce aux États-Unis", lance le Premier ministre Mark Carney en réponse à Donald Trump#BFM2pic.twitter.com/oaRKDsHcy9
Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]
Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.
Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :
« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».
[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]
Qu’en fut-il exactement?
La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.
Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.
Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.
Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.
Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…
A quoi tient parfois le destin des nations…
Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.
Comme début de « partenariat », on a vu mieux.
En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.
Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.
Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…
La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.
Mots autorisés
Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.
L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.
Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.
Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.
Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.
Le Juif, figure de l’irréconciliable
Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.
Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.
Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.
L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident
Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.
Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.
Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.
Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.
La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.
L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.
Ce que ce retour révèle
Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.
Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.
Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.
Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.
Une primaire « unitaire » de la gauche est annoncée pour le 11 octobre afin de désigner une candidature commune, malgré des modalités encore floues et de fortes tensions, notamment chez les socialistes. On sait que le processus était déjà fragilisé par le refus de participation de deux figures majeures (MM. Mélenchon et Glucksmann), mais les joyeux organisateurs assurent qu’ils vont mobiliser massivement.
La photo publiée par le Parisien Dimanche[1] est des plus charmantes. Il se raconte qu’elle a été prise à Tours, à la sortie de la cabine téléphonique où ce clan de la gauche façon puzzle s’est réuni pour causer primaire. Ils sont tout joyeux pour la photo, ils applaudissent. Du moins quatre d’entre eux, François Ruffin faisant smartphone à part. De la dissidence, déjà ? Ça promet. Les quatre autres, qu’on ne qualifiera pas de mousquetaires par respect pour l’œuvre du grand Dumas et ses personnages, en fait, n’applaudissent pas. Non, ils s’applaudissent. Ils ont raison de le faire maintenant car plus tard cela risque de ne pas être de saison.
Il y a là Olivier Faure, l’ambitieux frénétique qui ne sourit qu’intérieurement et reste bouche close, de peur sans doute qu’on ne voie que trop ses crocs si enclins à rayer le parquet, Lucie Castets, qui semble, elle, crier Matignon-Matignon-Matignon, son rêve éveillé, Marine Tondelier, la Torquemada de l’écologie expiatoire, Clémentine Autain, l’austère et froide prêtresse du dogme gauchiste qui, elle non plus ne sourit pas vraiment, ne s’y laissant aller probablement que lorsqu’elle se brûle sévère.
C’est qu’ils ont de quoi être ravis, fiers d’eux. La démocratie leur doit beaucoup en ce samedi 24 janvier 2026. Sans conteste, leur rencontre, les accords qui ont suivi, sont appelés à tenir une place de choix dans l’histoire de la gauche française, dans l’histoire tout court, ne lésinons pas. Dans les siècles à venir, nous retrouverons cette journée juste au-dessus – ou à côté- du fameux congrès de Tours de 1920 qui a abouti à la scission entre socialistes et communistes. Depuis lors, quand on entend marquer l’histoire, le choix de cette ville – Tours- s’impose. Les faiseurs de rillettes l’ont bien compris.
Donc, ils nous promettent une primaire. Sans LFI et Mélenchon qui n’en veut pas, non plus que Raphaël Glucksmann qui se sent une vocation de chevalier blanc solitaire, non plus que François Hollande qui, lui, se voit assez rebondir (pardonnez-moi, je n’y peux rien, rebondir est le mot qui me vient spontanément dès que j’évoque le personnage. Son côté bonhomme Michelin, peut-être ?), rebondir, disais-je, au sein d’une cacophonique « gauche raisonnable » élargie, comptant dans ses rangs les Cazeneuve, les Glucksmann, les Jadot, des nostalgiques de son fabuleux règne aussi, probablement. Une bonne bande de potes, voyez.
De plus, pour la primaire concoctée ce week-end à Tours l’affaire est même appelée à se faire sans une partie du PS résiduel que nous connaissons, celle qui conteste la légitimité de son Premier secrétaire à traiter de ces choses-là… En tête des boudeurs, Boris Vallaud, le patron du groupe parlementaire et le rival déclaré de M. Faure, Nicolas Mayer-Rossignol. Comme quoi, il ne suffit pas de s’appeler Faure pour l’être. (Là aussi, pardon, je n’ai pas pu résister).
Bref, la quintuplette tourangelle donne rendez-vous pour le grand choix le 11 octobre. Elle espère la participation de quelque deux millions de votants qui se seront exprimés soit en ligne, soit dans l’un des 4000 bureaux de votes mis en place, un par canton. Chaque candidat aura dû réunir préalablement 500 parrainages d’élus sur son nom. On veut du sérieux, comprenez-vous.
Monsieur Faure en salive déjà : « Quand vous aurez un candidat désigné par deux millions de personnes, ça va entraîner grave ! » (Oui, Monsieur le Premier secrétaire aime faire jeune dans son mode d’expression.) Et d’ajouter aussitôt : « Quand deux millions de personnes vont entrer dans les wagons, ceux qui vont rester à quai vont se retrouver très bêtes. » Rappelons à M. Faure qu’on emploie le terme wagon pour les marchandises et les bestiaux. Voiture pour les passagers, les humains. Mais prendre les électeurs pour des veaux est un travers politicien dont, nul ne l’ignore, l’intéressé n’est ni l’inventeur ni le détenteur exclusif. Nous passerons donc avec indulgence sur ce lapsus révélateur. D’autant que ce convoi supposé bondé n’est nullement assuré de parvenir au 11 octobre. Comme on l’a vu – hélas ! – les trains ça déraille grave ces temps-ci !
Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.
Coup de foudre
L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire, compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale – c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.
Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.
Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ». Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».
Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.
En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.
Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…
Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. »
Le repos, c’est laborieux !
C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.
Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ».
Objet politique
Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».
Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes.Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.
A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.
L’œuvre de Gerhard Richter brouille nos perceptions. Son concept de « photopeinture », mêlant hyperréalisme et floutage du motif, consacre l’art de l’incertitude. La rétrospective du peintre allemand à la Fondation Louis Vuitton pose la question de la représentation du réel et plonge le visiteur dans des brumes inspirées
Gerhard Richter est né en 1932, à Dresde. Passé par l’école des Beaux-Arts de sa ville natale, il dut se plier un temps à l’esthétique du réalisme socialiste de la RDA avant de rejoindre Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, au début des années 1960. La propagande de l’art officiel lui inspira un rejet de toute forme de soumission à quelque courant esthétique que ce soit (Pop Art, conceptualisme, Nouvelle Objectivité, etc.) et une méfiance envers les intellectuels désireux de produire un discours sur sa peinture. Pour lui, « l’idéologie est une maladie mentale » et « parler de peinture n’a aucun sens », car « en exprimant une chose par le langage, on la transforme ». Des propos en acier trempé attestant de sa pleine connaissance du rideau de fer et de « l’idéalisme criminel des socialistes » qu’il avait fui.
Verkündigung nach Tizian, (Annonciation d’après le Titien), Gerhard Richter, 1973
Sa première peinture en RFA, intitulée Tisch [Table] (1962), marque ainsi le début d’une œuvre obsédée par le rapport que nous entretenons avec la réalité, ce que nous en faisons et la façon dont nous nous la représentons. À moitié cachée par une tache sombre en mouvement, cette table est confuse. Rien de plus simple, à l’origine, qu’un plateau blanc rectangulaire inerte sur son trépied gris. Pourtant, derrière les coups de pinceau circulaires et rageurs, le meuble se dérobe, effacé par la peinture qui lui a donné sa forme, ses contours et sa couleur. Conclusion : on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit incertain ; toute représentation modèle et estompe en même temps les choses les plus élémentaires.
C’est à cette réflexion sur notre rapport au réel que nous invite la rétrospective Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 2 mars prochain. De la Table de 1962 aux dernières peintures de 2017, l’exposition propose 270 œuvres traversées par la question de l’incertitude. Incertitude du style, tour à tour figuratif et abstrait. Incertitude du médium, avec le concept de photopeinture (peindre comme un appareil photo avec un mélange décontenançant d’hyper-présence et de floutage). Incertitude de la perception, grâce aux panneaux de verre qui sont autant d’écrans transparents susceptibles de multiplier les points de vue sur les œuvres et, par extension, sur le monde. Paradoxe inévitable : Richter a beau revendiquer n’aimer que ce qui n’a aucun style – « les dictionnaires, les photos, la nature, moi et mes tableaux » –, ses œuvres sont immédiatement identifiables.
Marines nuageuses, montagnes et champs brumeux, pommiers bordant une route sinueuse, natures mortes épurées, jeune femme lisant, émouvantes maternités, portraits et autoportraits : le style Richter, c’est l’art de jouer avec la vérité photographique en lui ajoutant l’artifice mimétique de la peinture. Les œuvres nées de l’objectif de l’appareil photo et du geste du peintre – photo dépeinte et peinture floutée – ont une existence réelle mais pétrie d’imprécision. Betty (1988) vient de tourner la tête : on ne voit soudain plus son visage. Son sweat d’un blanc éblouissant à fleurs roses et ses cheveux blonds frappés par la lumière d’un soleil absent tranchent avec ce fond sombre digne d’une toile de Sánchez Cotán. Présente au point de donner l’impression de sortir du cadre, la jeune fille se heurte au mur de sa propre représentation. Hyper-réelle et vaporeuse, elle nous apparaît plus vraie que nature mais, au bout du compte, insaisissable : elle se dérobe à notre regard et tourne le sien vers le puits sans fond d’une obscurité sans formes. Elle fait exister et l’image et l’œuvre, nous obligeant à cligner des yeux pour tenter une impossible mise au point.
Cependant, toutes les photos ne peuvent pas devenir des photopeintures. Celles prises clandestinement par des déportés du Sonderkommando assignés à travailler au Krematorium V du camp d’Auschwitz-Birkenau, durant l’été 1944, mènent Gerhard Richter à une autre pratique de l’effacement. Ces images montrent des femmes incinérant des corps à l’air libre devant la chambre à gaz et des arbres dans l’indifférente lumière du jour. La peinture figurative lui étant apparue comme inapte à représenter à la fois la perte et la perdition de l’humanité, c’est à l’art abstrait que Richter confie la tâche de représenter la Shoah et la politique d’abolition de la forme humaine. Parce que la réalité objective s’use avec le temps, l’art sauve de l’oubli ce que l’on peine parfois à se représenter et ce qui lui est impossible de figurer.
Qu’en est-il à présent de notre rapport au réel alors que l’intelligence artificielle peut générer des photos d’individus qui n’existent pas, de paysages que personne n’a vus et d’événements n’ayant jamais eu lieu ? La photo n’est plus le refuge de l’objectivité – l’a-t-elle d’ailleurs jamais été, quand tout objectif sous-tend forcément un point de vue ? Que dire aussi de ce mot qui revient à la mode et que le personnel politique se jette à la figure telle une marmite d’huile bouillante : « idéologie » ? Depuis la fin du marxisme, la fausse sortie de l’histoire, le fantasme des différences solubles et les insomnies médicamenteuses des éveillés, dopés au vague amour des autres via la haine farouche de soi, le terme fait son grand retour. Au grand dam de ceux qui pensaient que la polarisation et l’antagonisme étaient des contre-valeurs démocratiques. Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accuse d’être « déconnecté », « hors-sol », de ne pas « regarder la réalité en face » et d’être déformé par des « biais » dans l’appréciation et le jugement. La gauche accuse la droite d’être idéologique, ce qui, chez elle, veut dire obsessionnel, passéiste et bas de plafond. La droite reproche également à la gauche son idéologie : intolérance des prétendus tolérants, ouverture d’esprit version porte étroite, et dialogue pluriel version monologue subventionné. Tout le monde brandit les mots magiques : transparence et vérité. Pour la gauche, c’est la diaphanéité des sentiments. Pour la droite, l’évidence du bon sens. Pour les départager, laissons la parole à Gerhard Richter : « Les intellectuels marxistes ne s’autorisent pas leur désillusion. Ainsi transforment-ils leur faillite idéologique en une faillite universelle, prêts à envisager l’anéantissement de leurs propres valeurs pour nuire efficacement. » Il est vrai que la droite, elle, s’est largement autorisé sa désillusion.
À l’heure des fake news et de l’infox – autrement dit des rumeurs, des ragots et des mensonges, choses inédites dans l’histoire des sociétés –, des sociologues, tel Gérald Bronner, partent en croisade contre ceux qu’ils nomment avec une belle naïveté intellectuelle « les ennemis de la réalité » ou « les assaillants du réel », à savoir les trumpistes, complotistes et autres populistes. Faut-il que nous ayons été à ce point bercés des pires fadaises pour croire à la consanguinité de l’objectivité et de la politique. « Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire », rappelle Hannah Arendt, qui met en garde, dans « Vérité et politique », contre le monopole du pouvoir sur la matière factuelle. Faut-il aussi que nous ayons oublié tous les livres pour penser que la réalité existe, intacte et pure, en dehors de la représentation que l’on se fait d’elle. Le monde objectif n’existe que comme représentation, et non en dehors d’elle, écrit Schopenhauer. Donquichottisme, bovarisme, cristallisation : nos romanciers ont donné différents noms à ces représentations. On aimerait d’ailleurs qu’ils continuent à baptiser le réel au lieu de s’en croire les indispensables relais oraculaires.
Möhre, (Carotte), 1984.
Franz Kafka a, lui, baptisé le réel. Dans Le Château, roman inachevé dont nous fêtons cette année le centenaire de la publication posthume, K. est l’arpenteur que personne n’attend, pris dans les rets d’une bureaucratie absurde et cruelle. « Kafkaïen » se dit du monde épais et douloureusement sadique qui signe la fin de l’humanisme occidental et de son idéal de clarté. Censé arpenter le réel, K. ne parvient pas à atteindre le château dont la silhouette tend toujours à se dissiper. La réalité, inaccessible et silencieuse, ressemble au tableau que K. aperçoit à son arrivée, accroché au mur d’une des maisons du village : « un portrait obscur dans un cadre obscur ». Quant au château, il est un peu comme la Betty de Gerhard Richter : « Quand il le regardait, il semblait parfois à K. qu’il observait une personne tranquillement assise et regardant devant soi. » Sans surprise, le peintre fit le portrait de l’auteur de La Métamorphose – ce court récit où le personnage de Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte non identifiable que la femme de ménage finit par nommer « le machin d’à côté ». Le flou et l’incertitude propres à l’art de Richter rejoignent l’indétermination et l’indéfini kafkaïens. Les deux nous permettront peut-être d’arpenter différemment le flou plus ou moins artistique de 2026.
À voir
« Gerhard Richter », Fondation Louis Vuitton. 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mars 2026.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…
Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.
Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.
Qu’en est-il de janvier ?
C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.
À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.
Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.
Notre chroniqueur ne regrettera pas Emmanuel Macron lorsqu’il quittera ses fonctions en 2027. Mais il n’a jamais supporté l’injustice et se réjouit presque de voir sa popularité timidement remonter dans les enquêtes d’opinion, depuis qu’il a décidé de ne plus laisser M. Trump lui marcher sur les pieds.
Depuis 2017, le bilan politique, économique, social et régalien d’Emmanuel Macron n’est pas éblouissant. Pas plus que ne l’est la place de la France sur la scène internationale. Et la situation s’est encore dégradée après sa réélection et la dissolution calamiteuse.
Ce billet n’aura pas pour objet de défendre le président, mais d’expliquer brièvement les raisons d’un désamour d’une telle ampleur qu’il dépasse même la dénonciation politique la plus sévère. On en est à se féliciter, dans le dernier sondage (Ifop), d’une minime élévation à 20% (voir L’Opinion d’hier, ci-contre) !
Trump, vexé que Macron ne rejoigne pas son Conseil pour la paix : « Personne ne veut de lui, parce qu’il sera bientôt sans mandat. »
Rien de ce qu’il fait ni de ce qu’il est ne trouve grâce aux yeux d’une majorité de concitoyens. Il est tourné en dérision, humilié, parfois par ceux-là mêmes qui lui doivent tout.
Bien sûr, son destin présidentiel s’achevant en 2027, on agit depuis longtemps comme s’il n’était déjà plus là. On conteste, dans sa personnalité, jusqu’aux qualités éclatantes et réelles qu’elle comporte, même si l’on peut, à juste titre, regretter qu’il n’ait pas eu la volonté de son intelligence, le courage de sa volupté à manier les concepts, la détermination opératoire d’un esprit noyé dans – et par – les « en même temps ».
Mais trop, c’est trop. C’est comme s’il était jugé en faisant l’impasse sur son environnement national, sur le bruit et la fureur du monde. Comme s’il était forcément coupable de chacune de ses réactions, sans qu’on tienne jamais compte des attaques, agressions, initiatives ou humiliations de ses prétendus partenaires, de ses authentiques ennemis. Lorsqu’un Poutine ne le respecte pas, c’est ce tyran que j’estime non respectable.
Tous sadiques
Dans cette descente fatale, tristement irréversible, en attendant un miraculeux redressement en 2027, le pire est ce sadisme – je crains par moments de l’avoir moi-même applaudi – avec lequel beaucoup de Français de tous bords jouissent littéralement de la manière dont leur président est ridiculisé, selon eux, sur la scène internationale.
J’ai honte de cette indécence qui conduit certains médias et une part des citoyens à multiplier les hyperboles à l’égard d’un Donald Trump caractériel, fluctuant et erratique, simplement parce qu’il vient, indirectement, avec ses plaisanteries et sa dérision, amplifier et satisfaire l’hostilité majoritaire à l’encontre d’Emmanuel Macron ; lui qui se cogne, telle une abeille, à la vitre de la démocratie, et ne sait comment se sortir d’une nasse implacable.
Il résiste à Trump : on l’accable. Il cherche à stimuler l’Europe : on ridiculise ses efforts.
C’est lui qu’on taxe d’impuissance quand nombre de ses partenaires sont moins allants que lui.
Et pourtant, auprès de Volodymyr Zelensky, il demeure l’incarnation d’une certaine idée de l’honneur.
Parce que la France est aujourd’hui une puissance moyenne, on en vient à dénigrer la parole du président. Pourtant, il fait avec ce dont il dispose et ne saurait être moqué parce que sa résistance s’ajuste aux forces réelles – et aux limites – de notre nation, sur tous les registres. Il pâtit de faiblesses dont il porte certes une part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser tout le poids d’un passé français défaillant.
Lorsqu’il partira en 2027, je ne le regretterai pas. Mais je n’ai jamais supporté l’injustice. Qu’on le traite dignement, sans haine, jusqu’au bout. Il est encore, pour quelque temps, notre président et la voix de la France.
L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.
Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).
Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?
Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.
N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?
D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».
N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?
Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.
Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…
Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.
Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.
Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !
Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.
Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?
Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.
Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?
Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.
Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?
Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.
Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…
Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !
C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !
Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.
On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !
Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.
Emmanuel Macron partage un dîner de Noël avec des soldats français déployés aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi, 21 décembre 2025. (C) Jeanne Accorsini/SIPA
Comment avez-vous gagné sa confiance ?
En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».
C’est ce qu’il promettait, non ?
Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.
Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».
Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.
Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.
Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…
Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.
Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?
Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…
Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?
Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.
Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?
Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.
Quel aveu ! Même s’il affirme à Jordan Bardella que non, il a été mal compris, le leader de La France insoumise ne veut plus gouverner la France : il souhaite gouverner la « Nouvelle France. » Et prend désormais en compte des considérations ethniques, religieuses ou communautaristes.
Emmanuel Macron ne veut pas d’une Europe américanisée. Il l’a affirmé, en anglais yankee, devant les mondialistes de Davos. Mais il ne dit rien d’une possible Europe islamisée.
Mauvaise direction
Sa posture anti-Trump, exhibée mardi dernier devant le gratin de la planète, enchante ceux qui voient dans le président des Etats-Unis un adversaire de l’Europe, voire un dément ou un fasciste en puissance. Donald Trump lui a répliqué, mercredi, en moquant le « dur à cuire » portant des lunettes d’aviateur pour dissimuler un œil fragile. Pourtant, ce « look Tom Cruise » (Top Gun) a suffi à emballer commentateurs et sondeurs. L’Opinion a salué, vendredi, « les verres miroir (qui) créent un halo de mystère et de virilité ». Une fois de plus le récit dominant, s’arrêtant à l’anecdote, n’a rien voulu entendre du message au Vieux continent, submergé par une immigration majoritairement musulmane. Se présentant comme fils d’une Ecossaise et d’un Allemand, Trump a dit, au fil de digressions : « Suivez notre exemple ! Certains pays d’Europe sont méconnaissables. L’Europe ne va pas dans la bonne direction (…). Je veux que l’Europe s’en sorte (…) Vous comptez beaucoup pour nous (…) Nous vivons une période de métamorphose ». Bref, Trump a alerté sur la fragilité européenne et son risque d’autodestruction. Or cette crainte, venant d’un rustre, a été balayée par la pensée snobbish au profit du bras de fer surjoué autour du Groenland, déjà base arrière de l’Otan. Pourtant Trump n’a pas tort d’évoquer le danger d’un éloignement d’une Union européenne gagnée par l’islam. L’anti-américanisme des perroquets est déjà hallal-compatible.
Le changement de peuple et de civilisation menace l’Europe ouverte et sa démographie déclinante. Sa vassalisation aux Etats-Unis, déjà bien entamée, n’est rien face à son islamisation, plausible demain si rien ne vient y faire obstacle. Jean-Luc Mélenchon s’en réjouit dès à présent. A Toulouse, jeudi, le leader de la France Insoumise a invité son parti à démontrer, lors des municipales, « sa capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ». De fait, Tocqueville avait noté : « Dans une démocratie, chaque génération est un peuple nouveau ». Cependant, la France de Mélenchon n’est plus celle des héritiers des autochtones. Elle est celle de l’immigration maghrébine et africaine.
Il a déclaré : « On ne parle pas assez arabe en France ». Éric Coquerel a souhaité que les maires LFI « aient la couleur de peau du 93 ». Vendredi, les députés LFI, PS et Ecologistes ont voté contre une résolution LR (adoptée) visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Alors que Renaud Camus est calomnié pour alerter sur le Grand Remplacement, qui serait un fantasme complotiste, cette substitution de population est saluée par l’extrême gauche, et occultée par le chef de l’Etat. Oui, l’Europe peut se désoccidentaliser. Se contenter de répéter que Trump est un butor illettré revient à laisser venir le basculement identitaire. Le parti de l’étranger, qui pousse à l’entrisme, a toujours été celui des traîtres.
Monsieur Bardella, faites un effort intellectuel. Essayez de bien comprendre la langue française. Tâchez de suivre les phrases dans un raisonnement. Le grand remplacement dont je parle est celui des générations. Exemple : Jean-Marie Le Pen était un "Français de souche". Pas vous.… https://t.co/srsDgMDgCu
Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.
Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. George Orwell (1984).
Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses. Proverbes 25 :16.
(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)
Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :
« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].
Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte
« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »
On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…
Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.
Le Canada "n'existe pas grâce aux États-Unis", lance le Premier ministre Mark Carney en réponse à Donald Trump#BFM2pic.twitter.com/oaRKDsHcy9
Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]
Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.
Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :
« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».
[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]
Qu’en fut-il exactement?
La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.
Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.
Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.
Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.
Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…
A quoi tient parfois le destin des nations…
Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.
Comme début de « partenariat », on a vu mieux.
En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.
Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.
Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…
La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.
Mots autorisés
Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.
L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.
Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.
Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.
Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.
Le Juif, figure de l’irréconciliable
Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.
Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.
Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.
L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident
Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.
Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.
Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.
Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.
La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.
L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.
Ce que ce retour révèle
Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.
Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.
Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.
Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.
Une primaire « unitaire » de la gauche est annoncée pour le 11 octobre afin de désigner une candidature commune, malgré des modalités encore floues et de fortes tensions, notamment chez les socialistes. On sait que le processus était déjà fragilisé par le refus de participation de deux figures majeures (MM. Mélenchon et Glucksmann), mais les joyeux organisateurs assurent qu’ils vont mobiliser massivement.
La photo publiée par le Parisien Dimanche[1] est des plus charmantes. Il se raconte qu’elle a été prise à Tours, à la sortie de la cabine téléphonique où ce clan de la gauche façon puzzle s’est réuni pour causer primaire. Ils sont tout joyeux pour la photo, ils applaudissent. Du moins quatre d’entre eux, François Ruffin faisant smartphone à part. De la dissidence, déjà ? Ça promet. Les quatre autres, qu’on ne qualifiera pas de mousquetaires par respect pour l’œuvre du grand Dumas et ses personnages, en fait, n’applaudissent pas. Non, ils s’applaudissent. Ils ont raison de le faire maintenant car plus tard cela risque de ne pas être de saison.
Il y a là Olivier Faure, l’ambitieux frénétique qui ne sourit qu’intérieurement et reste bouche close, de peur sans doute qu’on ne voie que trop ses crocs si enclins à rayer le parquet, Lucie Castets, qui semble, elle, crier Matignon-Matignon-Matignon, son rêve éveillé, Marine Tondelier, la Torquemada de l’écologie expiatoire, Clémentine Autain, l’austère et froide prêtresse du dogme gauchiste qui, elle non plus ne sourit pas vraiment, ne s’y laissant aller probablement que lorsqu’elle se brûle sévère.
C’est qu’ils ont de quoi être ravis, fiers d’eux. La démocratie leur doit beaucoup en ce samedi 24 janvier 2026. Sans conteste, leur rencontre, les accords qui ont suivi, sont appelés à tenir une place de choix dans l’histoire de la gauche française, dans l’histoire tout court, ne lésinons pas. Dans les siècles à venir, nous retrouverons cette journée juste au-dessus – ou à côté- du fameux congrès de Tours de 1920 qui a abouti à la scission entre socialistes et communistes. Depuis lors, quand on entend marquer l’histoire, le choix de cette ville – Tours- s’impose. Les faiseurs de rillettes l’ont bien compris.
Donc, ils nous promettent une primaire. Sans LFI et Mélenchon qui n’en veut pas, non plus que Raphaël Glucksmann qui se sent une vocation de chevalier blanc solitaire, non plus que François Hollande qui, lui, se voit assez rebondir (pardonnez-moi, je n’y peux rien, rebondir est le mot qui me vient spontanément dès que j’évoque le personnage. Son côté bonhomme Michelin, peut-être ?), rebondir, disais-je, au sein d’une cacophonique « gauche raisonnable » élargie, comptant dans ses rangs les Cazeneuve, les Glucksmann, les Jadot, des nostalgiques de son fabuleux règne aussi, probablement. Une bonne bande de potes, voyez.
De plus, pour la primaire concoctée ce week-end à Tours l’affaire est même appelée à se faire sans une partie du PS résiduel que nous connaissons, celle qui conteste la légitimité de son Premier secrétaire à traiter de ces choses-là… En tête des boudeurs, Boris Vallaud, le patron du groupe parlementaire et le rival déclaré de M. Faure, Nicolas Mayer-Rossignol. Comme quoi, il ne suffit pas de s’appeler Faure pour l’être. (Là aussi, pardon, je n’ai pas pu résister).
Bref, la quintuplette tourangelle donne rendez-vous pour le grand choix le 11 octobre. Elle espère la participation de quelque deux millions de votants qui se seront exprimés soit en ligne, soit dans l’un des 4000 bureaux de votes mis en place, un par canton. Chaque candidat aura dû réunir préalablement 500 parrainages d’élus sur son nom. On veut du sérieux, comprenez-vous.
Monsieur Faure en salive déjà : « Quand vous aurez un candidat désigné par deux millions de personnes, ça va entraîner grave ! » (Oui, Monsieur le Premier secrétaire aime faire jeune dans son mode d’expression.) Et d’ajouter aussitôt : « Quand deux millions de personnes vont entrer dans les wagons, ceux qui vont rester à quai vont se retrouver très bêtes. » Rappelons à M. Faure qu’on emploie le terme wagon pour les marchandises et les bestiaux. Voiture pour les passagers, les humains. Mais prendre les électeurs pour des veaux est un travers politicien dont, nul ne l’ignore, l’intéressé n’est ni l’inventeur ni le détenteur exclusif. Nous passerons donc avec indulgence sur ce lapsus révélateur. D’autant que ce convoi supposé bondé n’est nullement assuré de parvenir au 11 octobre. Comme on l’a vu – hélas ! – les trains ça déraille grave ces temps-ci !
Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.
Coup de foudre
L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire, compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale – c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.
Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.
Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ». Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».
Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.
En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.
Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…
Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. »
Le repos, c’est laborieux !
C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.
Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ».
Objet politique
Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».
Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes.Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.
A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.
L’œuvre de Gerhard Richter brouille nos perceptions. Son concept de « photopeinture », mêlant hyperréalisme et floutage du motif, consacre l’art de l’incertitude. La rétrospective du peintre allemand à la Fondation Louis Vuitton pose la question de la représentation du réel et plonge le visiteur dans des brumes inspirées
Gerhard Richter est né en 1932, à Dresde. Passé par l’école des Beaux-Arts de sa ville natale, il dut se plier un temps à l’esthétique du réalisme socialiste de la RDA avant de rejoindre Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, au début des années 1960. La propagande de l’art officiel lui inspira un rejet de toute forme de soumission à quelque courant esthétique que ce soit (Pop Art, conceptualisme, Nouvelle Objectivité, etc.) et une méfiance envers les intellectuels désireux de produire un discours sur sa peinture. Pour lui, « l’idéologie est une maladie mentale » et « parler de peinture n’a aucun sens », car « en exprimant une chose par le langage, on la transforme ». Des propos en acier trempé attestant de sa pleine connaissance du rideau de fer et de « l’idéalisme criminel des socialistes » qu’il avait fui.
Verkündigung nach Tizian, (Annonciation d’après le Titien), Gerhard Richter, 1973
Sa première peinture en RFA, intitulée Tisch [Table] (1962), marque ainsi le début d’une œuvre obsédée par le rapport que nous entretenons avec la réalité, ce que nous en faisons et la façon dont nous nous la représentons. À moitié cachée par une tache sombre en mouvement, cette table est confuse. Rien de plus simple, à l’origine, qu’un plateau blanc rectangulaire inerte sur son trépied gris. Pourtant, derrière les coups de pinceau circulaires et rageurs, le meuble se dérobe, effacé par la peinture qui lui a donné sa forme, ses contours et sa couleur. Conclusion : on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit incertain ; toute représentation modèle et estompe en même temps les choses les plus élémentaires.
C’est à cette réflexion sur notre rapport au réel que nous invite la rétrospective Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 2 mars prochain. De la Table de 1962 aux dernières peintures de 2017, l’exposition propose 270 œuvres traversées par la question de l’incertitude. Incertitude du style, tour à tour figuratif et abstrait. Incertitude du médium, avec le concept de photopeinture (peindre comme un appareil photo avec un mélange décontenançant d’hyper-présence et de floutage). Incertitude de la perception, grâce aux panneaux de verre qui sont autant d’écrans transparents susceptibles de multiplier les points de vue sur les œuvres et, par extension, sur le monde. Paradoxe inévitable : Richter a beau revendiquer n’aimer que ce qui n’a aucun style – « les dictionnaires, les photos, la nature, moi et mes tableaux » –, ses œuvres sont immédiatement identifiables.
Marines nuageuses, montagnes et champs brumeux, pommiers bordant une route sinueuse, natures mortes épurées, jeune femme lisant, émouvantes maternités, portraits et autoportraits : le style Richter, c’est l’art de jouer avec la vérité photographique en lui ajoutant l’artifice mimétique de la peinture. Les œuvres nées de l’objectif de l’appareil photo et du geste du peintre – photo dépeinte et peinture floutée – ont une existence réelle mais pétrie d’imprécision. Betty (1988) vient de tourner la tête : on ne voit soudain plus son visage. Son sweat d’un blanc éblouissant à fleurs roses et ses cheveux blonds frappés par la lumière d’un soleil absent tranchent avec ce fond sombre digne d’une toile de Sánchez Cotán. Présente au point de donner l’impression de sortir du cadre, la jeune fille se heurte au mur de sa propre représentation. Hyper-réelle et vaporeuse, elle nous apparaît plus vraie que nature mais, au bout du compte, insaisissable : elle se dérobe à notre regard et tourne le sien vers le puits sans fond d’une obscurité sans formes. Elle fait exister et l’image et l’œuvre, nous obligeant à cligner des yeux pour tenter une impossible mise au point.
Cependant, toutes les photos ne peuvent pas devenir des photopeintures. Celles prises clandestinement par des déportés du Sonderkommando assignés à travailler au Krematorium V du camp d’Auschwitz-Birkenau, durant l’été 1944, mènent Gerhard Richter à une autre pratique de l’effacement. Ces images montrent des femmes incinérant des corps à l’air libre devant la chambre à gaz et des arbres dans l’indifférente lumière du jour. La peinture figurative lui étant apparue comme inapte à représenter à la fois la perte et la perdition de l’humanité, c’est à l’art abstrait que Richter confie la tâche de représenter la Shoah et la politique d’abolition de la forme humaine. Parce que la réalité objective s’use avec le temps, l’art sauve de l’oubli ce que l’on peine parfois à se représenter et ce qui lui est impossible de figurer.
Qu’en est-il à présent de notre rapport au réel alors que l’intelligence artificielle peut générer des photos d’individus qui n’existent pas, de paysages que personne n’a vus et d’événements n’ayant jamais eu lieu ? La photo n’est plus le refuge de l’objectivité – l’a-t-elle d’ailleurs jamais été, quand tout objectif sous-tend forcément un point de vue ? Que dire aussi de ce mot qui revient à la mode et que le personnel politique se jette à la figure telle une marmite d’huile bouillante : « idéologie » ? Depuis la fin du marxisme, la fausse sortie de l’histoire, le fantasme des différences solubles et les insomnies médicamenteuses des éveillés, dopés au vague amour des autres via la haine farouche de soi, le terme fait son grand retour. Au grand dam de ceux qui pensaient que la polarisation et l’antagonisme étaient des contre-valeurs démocratiques. Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accuse d’être « déconnecté », « hors-sol », de ne pas « regarder la réalité en face » et d’être déformé par des « biais » dans l’appréciation et le jugement. La gauche accuse la droite d’être idéologique, ce qui, chez elle, veut dire obsessionnel, passéiste et bas de plafond. La droite reproche également à la gauche son idéologie : intolérance des prétendus tolérants, ouverture d’esprit version porte étroite, et dialogue pluriel version monologue subventionné. Tout le monde brandit les mots magiques : transparence et vérité. Pour la gauche, c’est la diaphanéité des sentiments. Pour la droite, l’évidence du bon sens. Pour les départager, laissons la parole à Gerhard Richter : « Les intellectuels marxistes ne s’autorisent pas leur désillusion. Ainsi transforment-ils leur faillite idéologique en une faillite universelle, prêts à envisager l’anéantissement de leurs propres valeurs pour nuire efficacement. » Il est vrai que la droite, elle, s’est largement autorisé sa désillusion.
À l’heure des fake news et de l’infox – autrement dit des rumeurs, des ragots et des mensonges, choses inédites dans l’histoire des sociétés –, des sociologues, tel Gérald Bronner, partent en croisade contre ceux qu’ils nomment avec une belle naïveté intellectuelle « les ennemis de la réalité » ou « les assaillants du réel », à savoir les trumpistes, complotistes et autres populistes. Faut-il que nous ayons été à ce point bercés des pires fadaises pour croire à la consanguinité de l’objectivité et de la politique. « Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire », rappelle Hannah Arendt, qui met en garde, dans « Vérité et politique », contre le monopole du pouvoir sur la matière factuelle. Faut-il aussi que nous ayons oublié tous les livres pour penser que la réalité existe, intacte et pure, en dehors de la représentation que l’on se fait d’elle. Le monde objectif n’existe que comme représentation, et non en dehors d’elle, écrit Schopenhauer. Donquichottisme, bovarisme, cristallisation : nos romanciers ont donné différents noms à ces représentations. On aimerait d’ailleurs qu’ils continuent à baptiser le réel au lieu de s’en croire les indispensables relais oraculaires.
Möhre, (Carotte), 1984.
Franz Kafka a, lui, baptisé le réel. Dans Le Château, roman inachevé dont nous fêtons cette année le centenaire de la publication posthume, K. est l’arpenteur que personne n’attend, pris dans les rets d’une bureaucratie absurde et cruelle. « Kafkaïen » se dit du monde épais et douloureusement sadique qui signe la fin de l’humanisme occidental et de son idéal de clarté. Censé arpenter le réel, K. ne parvient pas à atteindre le château dont la silhouette tend toujours à se dissiper. La réalité, inaccessible et silencieuse, ressemble au tableau que K. aperçoit à son arrivée, accroché au mur d’une des maisons du village : « un portrait obscur dans un cadre obscur ». Quant au château, il est un peu comme la Betty de Gerhard Richter : « Quand il le regardait, il semblait parfois à K. qu’il observait une personne tranquillement assise et regardant devant soi. » Sans surprise, le peintre fit le portrait de l’auteur de La Métamorphose – ce court récit où le personnage de Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte non identifiable que la femme de ménage finit par nommer « le machin d’à côté ». Le flou et l’incertitude propres à l’art de Richter rejoignent l’indétermination et l’indéfini kafkaïens. Les deux nous permettront peut-être d’arpenter différemment le flou plus ou moins artistique de 2026.
À voir
« Gerhard Richter », Fondation Louis Vuitton. 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mars 2026.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…
Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.
Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.
Qu’en est-il de janvier ?
C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.
À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.
Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.