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L’Ukraine en mots et en sang

Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Dans Volia, elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir.


Écrire sur une guerre en cours sans être ni soldat ni correspondant de guerre : une tâche apparemment vaine, concurrencée par un flux d’images et d’analyses qui finit par effacer le conflit. Entre la propagande russe pour qui la guerre qu’elle mène en Ukraine vise à « dénazifier » ce territoire, et le désarroi d’une Europe sommée de revoir son irénique foi dans un droit international, l’Ukraine souffre d’être à la fois proche et lointaine, sans récit déployable dans l’imaginaire « occidental », beaucoup ayant découvert son existence géographique en mars 2022, le gauchisme culturel s’inquiétant alors qu’on parle beaucoup de ces réfugiés « blancs », au détriment de ceux du tiers-monde, notamment des Palestiniens. Le pogrom du 7 octobre 2023 et la guerre menée par Israël contre la triade Hamas-Hezbollah-Iran ont relancé les affaires du palestinisme qui a tout fait pour reléguer l’Ukraine au second plan médiatique.

Une guerre qui avait pourtant commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée, sous les yeux impavides d’un Occident soudain réveillé par l’invasion massive du 22 février 2022. Mais le récit s’enlisait. Et le pire ennemi d’un pays agressé est aussi l’indifférence. Quel écrivain français sur le front ukrainien, à l’exception de Bernard-Henri Lévy qui en a tiré trois films ? On n’oubliera pas les témoignages d’humanitaires comme Damien Castera, La liberté ne meurt jamais (Gallimard, 2025), ni Tom Buron et son très bref Le Nom de la Bataille (49 Pages, 2026) ; mais on est loin de Malraux, Simone Weil, Orwell, Bernanos, Koestler, tous morts avec une Europe vouée au progrès social et au reniement de soi.

Restent des témoignages, comme celui, écrit en français, d’Anastasia Fomitchova, née à Kyiv, en 1993, et dont l’ascendance mi-russe, mi-ukrainienne s’inscrit entre l’Holodomor, cette famine organisée par Staline en 1932-1933 qui a tué plusieurs millions d’Ukrainiens, l’accident de Tchernobyl en 1986, et les difficultés des premières années de l’Ukraine indépendante (corruption et gangstérisme), qui ont abouti à la révolution de la place Maïdan, à Kyiv en 2013-2014, et poussé la mère de la narratrice à s’exiler en France, où cette dernière a grandi et fait des études de sciences politiques.

Volia (« volonté », en ukrainien) n’a rien d’un récit narcissique. Le souci de cette « volontaire de la diaspora » est double : témoigner de la guerre via son expérience de « paramédic », ou infirmière de combat sur le front, et dire ce que c’est qu’être ukrainien, aujourd’hui. On est loin des boboïques écrivains qui versent dans un keffieh des larmes pour Gaza, mais pas pour les victimes du 7-Octobre, ni pour les chrétiens d’Orient ou d’Afrique assassinés par les islamistes. Et puis critiquer la Russie, vieille terre sur laquelle l’aurore de l’humanité nouvelle était censée se lever, voilà qui reste difficile, quand, oubliant de quel néostalinisme Poutine est le nom, on en appelle à l’éternelle « âme russe » pour nous garder de la « décadence morale », considérant les Ukrainiens comme des concurrents meilleur marché du « plombier polonais », et les Ukrainiennes comme des femmes de ménage ou des filles de joie…

Ces clichés, Fomitchova ne perd pas de temps à les détruire. C’est de la guerre qu’elle parle, partie dès le lendemain du 24 février 2022, jour de l’« opération militaire spéciale » : étrange comme les guerres honteuses ne disent pas leur nom, mais s’appellent « maintien de l’ordre » ou « événements », dussent-elles faire des centaines de milliers de morts et de disparus. À Kyiv, elle loge dans un monastère. Les Russes sont dans la banlieue, notamment à Irpin, Hostomel, Boutcha, où ils commettent les massacres de civils que l’on sait, le nom de Boutcha s’ajoutant désormais à l’exécution de 33 771 juifs par les (vrais) nazis en 1941, à Babi Yar, toujours dans la banlieue de Kyiv. Les Russes rencontrent une résistance inattendue, se replient dans l’est de l’Ukraine, où Fomitchova est envoyée – dans le Donbass où elle avait déjà servi comme paramédicale, en 2017, et où elle retrouve le « carrousel de l’horreur » : métaphore qu’on aurait tort de juger banale ; pas de « littérature », ici, surtout quand on ouvre, à Bakhmout, les portes d’un véhicule militaire d’où extraire des hommes atrocement blessés : « Comment un être à qui il manque tellement de morceaux de corps peut-il encore être conscient ? Ou bien peut-être me regarde-t-il de l’au-delà, et c’est moi qui suis déjà morte ? […] Les patients les plus critiques sont envoyés directement sur la table d’opération, tandis que les autres sont allongés dans le couloir, piétinés par des chiens abandonnés par leurs anciens propriétaires. » Même vertige métaphysique lors de la capture d’un soldat russe : l’abattra-t-on sur-le-champ ou le fera-t-on prisonnier ?

Dire la guerre se heurte toujours à l’irreprésentable, malgré la multiplicité des témoignages, comme si, en effet, le regard des blessés sur nous renversait l’ordre des choses. C’est aussi pourquoi les romanciers qui ont vécu la guerre en parlent souvent le mieux : l’art est un témoignage différé, mais non moins véridique. Fabrice à Waterloo, chez Stendhal qui a connu la retraite de Russie, La Débâcle de Zola, Ceux de 14 de Genevoix, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, Vie et Destin de Grossman, Putain de mort de Michael Herr… Même chose pour le cinéma, malgré l’artifice de la reconstitution. Les images de la guerre en Ukraine sont tout à la fois innombrables et non vues, sauf si l’on suit la guerre au jour le jour et visionne sur Telegram des images de l’armée ukrainienne. Le scrupuleux récit de Fomitchova rappelle que, quelle que soit l’issue de la guerre (sans doute une amputation considérable du territoire et une vassalisation accrue de l’Europe), Poutine aura fait surgir dans la conscience mondiale un pays, l’Ukraine, avec sa fragile histoire et sa langue, et sa jeunesse non idéologisée, dont Anastasia Fomitchova est exemplaire.

Volia, Anastasia Fomitchova, Grasset, 2025.

A l’assaut de Provins

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A Provins, en Seine-et-Marne, Julien Limongi (RN) sera l’un des 95 députés qui se présenteront aux prochaines élections municipales des 15 et 22 mars. Ce qui se joue dans la sublime cité médiévale dit tout de la porosité entre les électorats de la droite classique et ceux de Marine Le Pen.


A une heure vingt de Paris en roulant vers l’est direction la Champagne, le plateau briard est, avec ses champs de blé, ses serres, ses prairies, ses pépinières et ses bosquets, l’une des plus vastes circonscriptions de France. « Ici, on passe notre temps à conduire », glisse un collaborateur de Julien Limongi, le député RN local.

Son jeune patron, 29 ans, a ravi il y a deux ans ce fief gaulliste – qui fut pendant presque 40 ans la terre d’élection d’Alain Peyrefitte avant d’être pendant 25 ans celle de Christian Jacob  –  en obtenant 51,7 % des voix au second tour des législatives. CV impeccable : Sciences-Po Toulouse, expérience à l’étranger, costume bleu moyen, sourire de gendre idéal. Sur les marchés, les mamies s’extasient. « Il est beau, notre jeune député ! »

Notabilisation

Pas une semaine ne passe sans que Limongi se démène dans les foires et les kermesses de campagne, coupe ici un ruban, s’incline là devant un monument au mort. L’art de se notabiliser. Fin août, nous le croisons à l’occasion d’un festival folklorique à Jouy-sur-Morin. Trois cents badauds et estivants sont venus ce jour-là admirer une réplique de taxi de la Marne et un troupeau d’oies guidé par un chien de berger.

Soudain la fanfare municipale s’avance. Déguisé en édile de la Belle Epoque, avec son haut-de-forme façon Anatole France, le maire « sans étiquette » défile en tête avec à ses côtés Limongi, en écharpe tricolore. « On n’a pas les mêmes opinions, mais des relations cordiales et républicaines », nous confiera-t-il un peu plus tard à la buvette.

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Au contact des habitants, Limongi excelle. Atteint d’hypermnésie, il sait le prénom de chacun, se souvient d’une rencontre passée sur une brocante ou d’une communion sans qu’un assistant ne fasse le souffleur. Autour d’un verre, on discute avec quelques élus municipaux LR venus des patelins alentour. Ils avouent avoir reçu de leur parti la consigne de ne pas s’afficher avec le député RN. L’un d’eux rigole : « Ah mais je ne fais rien avec le député, mais on se voit très régulièrement, c’est vrai. On ne devrait pas mais on le fait. » Traduction : le RN, hier infréquentable, est devenu indispensable dans des communes qui l’ont placé en tête.

Quelques mois plus tard, rendez-vous à Provins, 12 000 âmes, principale ville de la circo et « baronnie » gaulliste s’il en est. Ici, les céréaliers, pour la plupart membres de la FNSEA, tiennent le haut du pavé. Comme le maire de La Soupe aux choux, ils sont pour l’« expansion économique ». « Cette droite est pire que la gauche » peste un collaborateur de Limongi. « C’est ici, à Provins, que se situent nos marges de progression », dit avec plus de diplomatie le député qui n’était pas majoritaire intramuros aux dernières législatives.

 Julien Limongi parmi les jeunes agriculteurs. Un contact fluide et cordial avec les syndicats paysans. 

A Provins, comme déjà au XIVe siècle, la gueuserie se masse dans la ville basse et vote RN, tandis que dans la ville haute, les bonnes familles vivent dans la pierre de taille classée au Patrimoine mondiale de l’humanité et votent Macron ou LR. Dans les rues, on s’adresse à Limongi comme s’il était le maire. Une vieille dame l’interpelle : pas pour parler de Marine ni de Jordan, mais de la Tour 18, une tourelle des anciens remparts qui a été détruite l’an dernier dans le cadre des travaux de la ceinture verte. Le député RN était monté au créneau, si l’on ose dire, contre sa démolition.

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Courtoisie républicaine

D’autres passants viennent à sa rencontre pour évoquer l’absence de crèche. Le député écoute attentivement, et promet des solutions. Il faut dire que, le 9 janvier, il a annoncé sa candidature aux municipales de la ville. La suite logique d’une stratégie briarde tous azimuts. Face à lui, le sortant, Olivier Lavenka, adoubé par Jacob, sait que la partie va être serrée. « Limongi sera-t-il le premier maire RN du département ? » s’interroge l’édition seine-et-marnaise du Parisien. La ville aura sans doute valeur de test national.

A Provins, Limongi fait campagne sur des thèmes parfaitement « droite locale » : renforcement de la police municipale, fluidification de la circulation, entretien des vieilles pierres… Le programme aurait pu être celui d’un candidat RPR ou UMP. Sur le marché, Christian Jacob passe justement, panier à la main. Limongi et lui se saluent. Courtoisie républicaine de rigueur. Il est loin le temps de la diabolisation. Dans cette cité médiévale, un jeune mariniste pratique un art ancien de la politique française : imiter les patriciens pour mieux les déloger.

Politesse du crime

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Un chef-d’œuvre de la froideur bourgeoise. Chez Chabrol, rien ne dépasse jamais… Arte nous propose actuellement de revoir La Femme infidèle.


C’est un très beau film cruel, cynique, terrible — et d’une beauté froide. Avec La Femme infidèle, Claude Chabrol signe en 1969 l’un de ses chefs-d’œuvre les plus rigoureux, un portrait sans concession de la bourgeoisie française des années soixante, disséqué avec une précision clinique. Tout ici relève d’un art du contrôle : du cadre au montage, du jeu des acteurs à la circulation feutrée de la violence. Rien ne déborde, et c’est précisément ce qui glace.

Le couple idéal ou l’asphyxie domestique

Charles et Hélène Desvallées forment en apparence un couple idéal. Ils vivent à la campagne, non loin de Paris, dans une vaste demeure bourgeoise entourée de verdure, cocon capitonné d’un bonheur anesthésié. Un fils unique, beau et brillant, complète le tableau. Le confort règne, l’harmonie aussi — du moins en surface. La chambre conjugale, écrin bleu oppressant, devient le théâtre quotidien d’une ritualisation du couple : Charles écoute de la musique classique, Hélène ouvre la fenêtre pour respirer. Déjà, tout est dit. L’air manque.

Hélène entretient une liaison avec Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly. L’adultère n’a ici rien de passionnel : il est méthodique et cynique. Chabrol filme les rendez-vous clandestins avec la même distance que les scènes familiales. Le cinq à sept n’est qu’une autre habitude, un autre rituel. L’ennui bourgeois, cette maladie sourde, est le véritable moteur du drame.

Un crime sans éclat : l’héritage hitchcockien et langien

La mise en scène, d’une rigueur implacable, convoque explicitement Hitchcock — dans cette séquence mémorable où le cadavre tarde à s’enfoncer dans l’eau — et Fritz Lang, par le déroulement lisse et glacial d’un récit où chaque geste semble dicté par une nécessité supérieure. Mais Chabrol ne cite jamais : il absorbe, il polit, il assèche. Le crime n’est ni un éclat ni une transgression, il est une opération.

Michel Bouquet ou la violence feutrée

Michel Bouquet est tout simplement prodigieux. Il compose un Charles Desvallées d’une politesse glaçante, obséquieux, feutré, toujours sur le fil de l’implosion. Jamais il ne hausse la voix, jamais il ne s’abandonne à la colère visible. Tout passe par le regard, par une posture légèrement raide, par une diction d’une douceur venimeuse. Bouquet joue la domination bourgeoise comme une seconde nature, faite de maîtrise absolue et de violence rentrée. Son Charles est un homme qui encaisse, observe, calcule — et frappe au moment où plus aucune autre issue sociale n’est possible. Le crime, chez lui, n’est pas un débordement, mais un acte de réajustement.

Stéphane Audran, puissance du silence

Face à lui, Stéphane Audran est souveraine. Sublime de retenue, elle incarne Hélène Desvallées comme une figure de maîtrise et de silence. Tout son art réside dans l’effacement apparent : un sourire, un geste tendre, une voix égale, jamais tremblante. Audran ne joue pas l’infidélité, elle joue le contrôle. Elle sait, elle devine, elle comprend — et n’en laisse rien paraître. Lorsqu’elle perçoit que quelque chose s’est irrémédiablement déplacé, elle absorbe le choc sans fissurer l’édifice conjugal. Elle est l’épouse parfaite parce qu’elle est aussi la grande stratège du non-dit. Chabrol trouve en elle son incarnation idéale de l’éternel féminin : non pas une victime, mais une puissance douce, silencieuse, organisatrice du drame.

Maurice Ronet, l’amant condamné

Maurice Ronet, enfin, apporte au film une note de séduction fatale et de mélancolie désabusée. Il est Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly, ni rival héroïque ni véritable prédateur. Ronet le joue avec une élégance nonchalante, presque lasse, comme un homme déjà condamné par son inutilité sociale. Il est l’amant de passage, le corps disponible.

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Les objets parlent : une société en vitrine

Chabrol filme aussi les objets avec une minutie presque fétichiste. Les voitures — toujours impeccables — disent la classe, la filiation, l’ordre social. Ici, tout est blanc, net, bourgeois : la Mercedes du mari répond à celle de la mère. Rien n’est laissé au hasard. Le décor pense à la place des personnages.

Le meurtre comme rétablissement de l’ordre

Le meurtre de l’amant n’est ni un accès de rage ni une vengeance. C’est un geste de survie. Charles règle seul l’affaire, dans le silence, puis revient jouer son rôle de père et de mari. Le crime le guérit. Le désordre est absorbé, recyclé, dissous dans la bienséance. La police rôde, mais la vérité importe peu : l’essentiel est ailleurs, dans le maintien des apparences.

La musique ou l’art de la rétention

La musique de Pierre Jansen accompagne ce ballet glacé avec une intelligence remarquable. Jamais illustrative, jamais envahissante, elle installe un climat de malaise feutré, de tension sourde. Les motifs musicaux semblent suspendus, comme retenus eux aussi par les conventions bourgeoises. La partition épouse la mise en scène : elle ne souligne pas l’émotion, elle la contient. Elle participe de cette atmosphère anesthésiée où le drame couve sous la surface, prêt à surgir sans éclat. La musique, comme le jeu des acteurs, est une musique du contrôle.

Une mécanique parfaite de l’irréparable

Ainsi orchestré — cadres, corps, voix, silences, musique — La Femme infidèle avance avec une implacable douceur vers l’irréparable. Rien ne dépasse, rien ne déborde. Et lorsque la violence survient enfin, elle apparaît non comme une rupture, mais comme l’aboutissement logique d’un ordre trop bien réglé.

Monstruosité tranquille de la bourgeoisie

La scène finale, d’une sobriété bouleversante, scelle à la fois la réconciliation et l’adieu. Lorsque Charles déclare à Hélène : « Je t’aime comme un fou », tout est déjà terminé. L’amour survit, mais sur un autre plan, débarrassé de l’illusion morale. Chabrol filme de loin, sans emphase, fidèle à son art du retrait.

Par sa rigueur formelle, par son refus du manichéisme, par sa manière unique de faire de la violence une politesse sociale, La Femme infidèle seconde œuvre de la période la plus accomplie de son auteur – appelé le cycle pompidolien par certains critiques – qui comporte Les Biches, Que la bête meure, Le Boucher, La Rupture, Juste avant la nuit, Les Noces rouges est un film parfait. Ici, la bourgeoisie ne s’effondre pas : elle s’adapte. Et c’est précisément ce qui la rend monstrueuse.


1h38

Cycle « Dans le cadre de l’humain avec Claude Chabrol » sur arte

Esclavage: quand la mémoire veut faire la leçon à l’Histoire

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L’année 2026 marquera les 25 ans de la loi 2001-434 du 21 mai 2001, dite « loi Taubira ». A cette occasion, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), en la personne de Jean-Marc Ayrault, son président, presse l’Éducation nationale de revoir en profondeur ses programmes…


Dans une lettre officielle adressée le 28 juillet 2025 à la ministre de l’Education nationale[1], l’ancien Premier ministre souhaite que « la révision des programmes en cours permette d’avancer plus loin encore dans la voie tracée par ce texte important, en donnant aux élèves de France les moyens de mieux connaître notre histoire commune, de mieux saisir les multiples liens qui relient la France au reste du monde. » Il réclame l’intégration systématique de l’esclavage, des résistances, de la colonisation et du racisme dans tous les cycles, à l’école primaire ainsi qu’au collège.

Cette loi, rappelons-le, faisait de la traite négrière transatlantique, de la traite dans l’océan Indien et de l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes un crime contre l’humanité. Dès son article 2, elle disposait que les programmes scolaires accorderaient à la traite négrière et à l’esclavage « la place conséquente [sic] qu’ils méritent ». Dans la foulée, la Dgesco[2] donnait pour instruction que le programme de 4e y consacre un quart du temps d’enseignement de l’histoire ! La France rompait ainsi solennellement avec la tradition de l’héritage historique pour se soumettre à l’idéologie mémorielle et la faire entrer à l’école. Aujourd’hui, M. Ayrault et son équipe de commémorateurs professionnels veulent aller plus loin.

Si on ne peut que se féliciter que les concepteurs des programmes scolaires tendent vers l’objectivité et intègrent à l’enseignement les épisodes les moins glorieux de notre histoire, doit-on pour autant encourager les professeurs à remplacer une partie de leur enseignement historique par une démarche mémorielle ? En quoi celle-ci est-elle instructive ? Les programmes découlant de la loi Taubira sont-ils objectifs ?

Mémoire versus histoire

La mémoire est une aptitude psychique qui dépend des individus. Elle peut être collective mais elle est toujours subjective, liée à des expériences, un vécu. Son introduction dans les programmes donne fatalement lieu à des concurrences, d’abord parce que le temps imparti ne permet pas de faire mémoire de tout, ensuite parce que l’hypermnésie a naturellement pour corollaire l’amnésie : un génocide, une guerre, une persécution en chasse d’autres.

La prégnance de la mémoire d’un groupe dans une société dépend de son influence sur les responsables politiques, de son activisme. L’école ne doit pas refléter ces luttes politiques car elles sont à géométrie et à objectifs variables. Elle doit rester le lieu de transmission de savoirs moins transitoires. Il ne s’agit évidemment pas d’interdire les commémorations : elles peuvent se tenir ailleurs, en présence de personnes ayant choisi de se recueillir et de communier dans le souvenir. Car oui : il y a une dimension religieuse dans la commémoration. On a violemment rejeté la religion chrétienne de l’école il y a un siècle : est-ce pour y faire entrer de nouvelles religions, parmi lesquelles la religion mémorielle ?

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Distinguer ce qui relève de l’histoire de ce qui n’en relève pas demande une grande subtilité, au sens étymologique du mot, c’est-à-dire la capacité à analyser les sous-jacents d’un enseignement. Il faut pourtant s’atteler à cette tâche pour éviter d’un côté le tourisme pédagogique et sa frénésie ridicule de visites de lieux de mémoire par des élèves incultes mais baignés dans les eaux tièdes de la commémoration, de l’autre l’idéologisation des programmes.

Enseigner l’histoire de l’esclavage ? Oui, mais alors toute l’histoire

La loi Taubira proclame que la France, par le recours à l’esclavage, s’est rendue coupable d’un crime contre l’humanité. Mais elle ne mentionne jamais l’esclavage et la traite arabo-musulmans ni la traite pratiquée entre Africains. Les historiens estiment pourtant que la traite a concerné 42 millions d’esclaves en treize siècles: 17 millions pour la traite musulmane vers le Maghreb, 14 millions pour la traite intra-africaine et 11 millions pour la traite européenne transatlantique. Du reste, l’abolition de l’esclavage a été imposée de l’extérieur aux pays musulmans, notamment pendant la période coloniale. Cette loi et les programmes scolaires en découlant ne mentionnent pas non plus l’existence des ordres chrétiens rédempteurs, Trinitaires et Mercédaires, qui se consacraient à l’achat des chrétiens faits captifs et réduits en esclavage par les Maures.

Le site Eduscol[3] fait le point sur les ressources disponibles et se cantonne aux traites mentionnées par la loi : on y trouve de nombreux documents exposant longuement l’histoire de la traite négrière par les Européens. Il s’agit toujours de « déconstruire le regard occidental » en « donnant la parole à d’anciens esclaves » et de « rompre avec les sources traditionnellement utilisées » en faisant appel à l’expression artistique et à l’archéologie. La société européenne est pointée du doigt comme ayant « racialisé l’esclavage » et « profité de la colonisation pour le faire perdurer ». Sur le site du concours La flamme de l’égalité, organisé par la FME figure une chronologie mondiale de l’esclavage qui commence en 1441, par la première importation d’esclaves noirs au Portugal. Pire: une carte unique schématise le commerce triangulaire comme si elle était valable pour toutes les époques. Elle apparaît quelle que soit la date ou la période choisie[4].

Interrogée sur ce découpage historique partisan, Mme Taubira a donné en 2005 sur France Culture une réponse pour le moins surprenante : elle voulait que l’on « permette aux jeunes d’échapper à des catégories qui les enferment : se sentir arabes et porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits que les Arabes ont pu faire ». Il y a là une essentialisation et un mépris flagrants. Là où un élève d’origine occidentale serait capable d’assumer cet héritage, un élève d’origine arabe ne le serait pas…

Une demi-vérité est un mensonge

Si les traites musulmanes et intra-africaines sont systématiquement oubliées ce n’est donc pas par erreur. Les conseils « scientifiques » pullulent autour du Conseil supérieur des programmes et de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ils ne peuvent ignorer leur existence mais décident de l’éluder.

Dans l’émission « C pas si loin » diffusée sur France TV le 20 octobre dernier, Monsieur Ayrault affirmait que ne pas connaître son histoire était une faute. Prenons-le au mot et saisissons l’occasion de rappeler que c’est en France, au début du XIVe siècle, que l’esclavage fut interdit pour la première fois. En effet, s’il a été aboli dans les colonies françaises en 1848, son interdiction sur le continent est bien plus ancienne : elle remonte à un édit de Louis X promulgué en 1315 — édit qui, lui-même, ne faisait qu’entériner une réalité vieille de plusieurs siècles, dans le royaume de France mais aussi chez ses voisins —. Bien avant Voltaire et la philosophie des Lumières, les sociétés occidentales ne toléraient plus cette pratique. L’esclavage en terre chrétienne a été en voie d’extinction… dès le VIIIe siècle.

A lire aussi, du même auteur: Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Montembault, la seule religion ayant fait de l’esclavage un problème moral est le christianisme. Dans son livre Les Chrétiens et l’Esclavage[5], il montre comment l’Église catholique a permis, non sans mal, la disparition progressive de l’esclavage en terre chrétienne et la destruction de ses fondements idéologiques. L’abolition de l’esclavage ne doit pas être réduite à un triomphe des Lumières ou à une conséquence exclusive des révolutions modernes. Bien avant ces mouvements, un travail de longue haleine avait été mené par les institutions chrétiennes.

L’école n’a pas à imposer aux élèves ce qu’ils doivent penser. Elle doit leur donner matière à penser, ce qui exige de ne pas leur mentir, de tendre vers la transparence et non vers l’idéologie, fût-elle parée du prestige mémoriel. Elle doit permettre à leur pensée, libre de toute manipulation, de s’appuyer sur la vérité dans son intégrité et sa complexité.

Les chrétiens et l'esclavage: Une histoire contrastée

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[1] Mme Borne, à l’époque.

[2] Dgesco : la direction générale de l’enseignement scolaire élabore la politique éducative et pédagogique et assure la mise en œuvre des programmes d’enseignement des écoles, des collèges, des lycées.

[3] Site de l’Education nationale consacré à la formation et à l’accompagnement des enseignants

[4] Chronologie de l’esclavage

[5] Artège, 2024.

La tragédie de Crans-Montana à l’ère du Technocène

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L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.


Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »

Le regard des psychologues et journalistes

Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).

Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).

Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).

Le regard des spécialistes de la communication

Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.

En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.

Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana

Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.

Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.

À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.

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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).

Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.

Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.    

Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.

Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.

Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.

De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.

À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.

Le partage d’images : un potlatch numérique

Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).

Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.

Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Jake Gyllenhaal dans le film « Night Call » (2014) de Dan Gilroy (c) Bold Films.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.

Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.

La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.

En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.

À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.

Il est chevalier et il le mérite!

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Ali Akbar, le dernier vendeur de journaux à la criée à Paris, « esprit voltairien sorti du Pakistan » selon le président, a été décoré par Emmanuel Macron mercredi.


C’est une magnifique destinée que celle d’Ali Akbar, âgé de 70 ans, le dernier vendeur à la criée de journaux à Paris, sur la rive gauche, à Saint-Germain-des-Prés, dont il est une figure de toujours. Arrivé dans notre pays à l’âge de 20 ans, en provenance du Pakistan, il avait été poussé à l’exil par « la pauvreté, les violences et le travail forcé ».

Il a offert à la France son amour, sa reconnaissance, son impeccable moralité, ainsi qu’un travail profondément utile – qu’il poursuit d’ailleurs encore – dans un monde où, n’allant plus vers les kiosques, il était devenu nécessaire que quelqu’un vînt vers nous…

Le président de la République lui a remis une distinction qui fait de lui un « chevalier » du mérite. Décoration ô combien méritée.

Face à cet honneur légitimement octroyé – sans tomber dans la démagogie – et aux propos naturellement élogieux d’Emmanuel Macron, je souhaiterais formuler quelques observations, afin de prévenir le risque de faire d’ Ali Akbar un exemple trop facilement généralisable.

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D’abord, qu’ Ali Akbar ne devienne pas, pour certains, le « bon immigré », comme des antisémites ont leur « bon Juif ». Qu’il ne serve pas de caution à ceux qui, à longueur de journée, pourfendent l’immigration, même la plus nécessaire, la plus honorable…

Toutefois, acceptons de considérer que la venue d’ Ali Akbar en France s’est avérée une chance, parce qu’il avait des motifs douloureux et dramatiques justifiant son départ de son pays d’origine, et parce qu’il possédait les dispositions et la personnalité les plus appropriées au pays d’accueil.

Un cumul singulier et exemplaire, qui doit être salué, mais qui n’infirme pas, globalement, ce que Bruno Retailleau a pu dire de l’immigration : qu’elle n’est pas forcément une chance pour la France.

Il serait donc absurde, face au défi que l’immigration pose et aux malfaisances graves qu’elle entraîne, au moins pour partie, de s’appuyer sur la parfaite intégration et le comportement irréprochable d’ Ali Akbar pour prétendre imposer l’obligation d’un humanisme global, d’une naïveté généreuse pour tous, quand un seul cas servirait d’argumentation en faveur d’un pays ouvert à tous vents…

Ce n’est pas parce qu’ Ali Akbar est extraordinaire que l’ordinaire de l’immigration lui ressemble. Rendons-lui hommage au singulier, sans être dupes pour le pluriel.

Chagos: quand Londres brade la puissance occidentale

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Au nom d’un juridisme décolonial complaisant, le Premier ministre britannique Keir Starmer s’apprête à brader un verrou stratégique vital de l’Occident, ouvrant grand la porte aux appétits chinois et russes dans l’océan Indien. A moins que Donald Trump décide de s’en mêler…


DR

L’archipel des Chagos : vous connaissez ? Non ? Et pourtant, cet ensemble de plus de 60 îles, organisées en sept atolls, situé dans le nord de l’océan Indien, faisait partie des possessions françaises d’outre-mer jusqu’en 1814. A cette date, par le Traité de Paris, la France en a cédé la souveraineté, ainsi que celle de l’île Maurice, à la Grande Bretagne.

Depuis un an, politiques et médias britanniques en parlent régulièrement, et il y a une dizaine de jours, Donald Trump lui-même s’est inséré dans la conversation, de manière typiquement fracassante. Car la plus grande île de l’archipel Chagos, Diego Garcia, abrite une base aéronavale anglo-américaine d’une importance stratégique vitale. Depuis cette île, on peut atteindre la mer de Chine septentrionale, le Moyen Orient, le Pacifique et l’Afrique. Les bombardiers B2 peuvent s’y réapprovisionner en carburant. 

« Kow tow Keir » – Keir qui s’aplatit

Or, après des années de négociations, le gouvernement de sir Keir Starmer a annoncé en octobre 2024, que le Royaume Uni allait céder la souveraineté de l’archipel à la République de Maurice. Selon l’accord conclu, les Britanniques, afin de sécuriser la base aéronavale, loueront l’île de Diego Garcia aux Mauriciens, avec un bail de 99 ans et une option de renouvellement de 40 ans. Les leaders du Parti conservateur et de Reform UK – respectivement, Kemi Badenoch et Nigel Farage – se sont opposés résolument à cet accord qui, selon eux, représente une erreur colossale, autant sur le plan stratégique que financier. Car céder la souveraineté de l’archipel à un État, la République de Maurice, qui dépend économiquement de la Chine, et payer cher le privilège de garder l’usage d’un site stratégique crucial, c’est compromettre la capacité des Britanniques et des Américains à répondre, dans la durée, à d’éventuelles menaces dans cette vaste région du monde. Au cours de l’année 2025, l’administration américaine de Donald Trump semblait approuver l’accord, mais en janvier 2026, Mme Badenoch a profité de la visite au Parlement de Westminster de Mike Johnson, le président de la Chambre des Représentants à Washington, pour avoir une conversation sérieuse avec lui. Quelques jours plus tard à Davos, Nigel Farage a dîné avec Scott Bessent, le secrétaire au Trésor américain. Les deux Britanniques ont incité leur interlocuteur à attirer l’attention de Donald Trump sur les désavantages de l’accord mauricien. 

Trump envoie un scud

Mission accomplie ! En partie contrarié par l’obstination des Européens à refuser de lui céder la souveraineté du Groenland, le président américain a pondu un post assassin sur son réseau personnel, Truth Social :

« De manière choquante, notre « brillant » allié de l’OTAN, le Royaume Uni, se prépare en ce moment à faire cadeau à Maurice de l’île de Diego Garcia, le site d’une base militaire américaine tout à fait vitale. Et de faire cela SANS LA MOINDRE RAISON. A n’en pas douter, la Chine et la Russie ont remarqué cette action d’une faiblesse totale. Ce sont des Puissances Internationales qui ne reconnaissent que la FORCE. C’est pourquoi les États-Unis, avec moi-même comme président depuis seulement un an, est respecté comme jamais par le passé. Que le Royaume Uni donne à autrui un territoire extrêmement important, c’est un acte d’une GRANDE STUPIDITÉ. C’est encore une raison, après tant d’autres, pour laquelle on doit acquérir le Groenland. Le Danemark et ses Alliés européens doivent FAIRE CE QUI EST JUSTE ».


Ici, on trouve toute la logique réaliste du trumpisme. Jouir de la possession souveraine d’un territoire, c’est avoir la liberté d’y faire ce qu’on veut, sans consulter d’autres puissances, et sans écouter les avis des forums internationaux pris en otage par ses adversaires et leurs alliés. Ensuite, les ennemis de l’Amérique et donc de l’Occident sont ici clairement identifiés : la Chine et la Russie. Ces deux pays cherchent à avoir un avantage stratégique partout où leur présence ou leur influence peut être imposée, du Moyen Orient à l’Afrique, du Pacifique à l’Amérique du Sud, de l’Europe à l’Arctique. Enfin, pourquoi respecter les règles internationales quand vos adversaires ne les respectent pas ? La Chine a-t-elle respecté les droits des Tibétains, des Ouïgours, des Hongkongais ? La Russie, ceux des Ukrainiens ? Faire ce que vous dicte votre bonne conscience quand les autres ne suivent que leur intérêt, c’est faire preuve de faiblesse et ouvrir une voie royale aux puissances qui veulent s’imposer par la force.  

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Le Royaume Uni doit-il céder ?

Pour le Royaume Uni comme pour la France, les années 1960 voient les dernières étapes de la décolonisation. Acquis en même temps que l’île Maurice, l’archipel des Chagos a été gouverné par une administration coloniale située sur ce territoire plus important, bien que se trouvant à une distance de quelques 2200 kilomètres. En cela, les Britanniques ont copié leurs prédécesseurs français. En 1966, le gouvernement – socialiste – de Sa Majesté a donné l’indépendance à Maurice. Mais les Britanniques, prévoyant qu’ils auraient besoin de l’archipel pour des raisons stratégiques, ont préalablement séparé les Chagos de Maurice en 1965 et versé une somme importante au nouveau gouvernement mauricien pour le compenser. Avec quelques autres îlots depuis cédés aux Seychelles, le Royaume Uni a ainsi créé le Territoire britannique de l’océan Indien. L’intention était déjà de louer le territoire aux Américains à qui les Britanniques devaient de l’argent. C’est donc en 1966 que les deux pays ont signé un contrat de location d’une durée de 50 ans, renouvelable pour une durée supplémentaire de 20 ans. Cet accord permettait aux États-Unis d’installer la base aéronavale à Diego Garcia, mais les nouveaux locataires avaient besoin d’une terre « vierge », sans occupants humains, pour construire port et terrain d’atterrissage et créer une zone sécurisée autour de leurs installations. Or, avant l’arrivée des puissances coloniales, l’archipel n’avait pas d’habitants permanents. Pour mener à bien leurs projets impériaux, notamment la cultivation du copra, les Français et les Britanniques ont fait venir des esclaves, devenus par la suite des employés des entreprises qui géraient l’activité agricole. Les Chagossiens, selon les autorités britanniques, n’étaient pas des habitants autochtones des îles, mais des salariés d’entreprise sous contrat qui n’avaient aucun droit du sol sur les îles où ils étaient « hébergés ». Ce prétexte a été utilisé pour relocaliser les Chagossiens entre 1968 et 1973, soit à Maurice, soit aux Seychelles, soit au Royaume Uni. Presque 30 ans plus tard, les Britanniques ont accepté de payer une compensation aux personnes relocalisés, certaines acquérant la citoyenneté britannique. L’accord débattu en ce moment prévoit la création d’un fonds d’investissement pour soutenir les Chagossiens à l’avenir.

Le Territoire britannique de l’océan Indien, ou îles Chagos, 1960 © IMAGO/SIPA

C’est aussi vers le tournant du siècle que, incitée par la Chine selon certains, la République de Maurice a commencé à revendiquer la souveraineté de l’archipel, motivant sa revendication par la séparation en 1965 – pourtant acceptée par Maurice – des Chagos et de l’ancien centre administratif. Il faut dire que, situées à 1880 kilomètres, les Seychelles sont plus proches de l’archipel, et que, à une distance de seulement 500 kilomètres, les Maldives sont encore plus proches. Les Maldives d’ailleurs revendiquent aussi la souveraineté de l’archipel. En juin 2017, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour que la Cour de justice internationale (CJI) soit saisie de la question. En février 2019, la CJI donne raison à Maurice, et bien que le Royaume Uni refuse de reconnaître la juridiction de la CJI dans ce domaine, l’opinion de la Cour est confirmée par une résolution de l’Assemblée générale en mai. En janvier 2021, le Tribunal international du droit de la mer, créée en 1996 sous l’égide de l’ONU, confirme l’opinion de la CJI. Bien que la CJI n’a émis que des avis non contraignants, en novembre 2022 le Royaume Uni, à l’époque sous un gouvernement conservateur, se croit contraint de commencer des négociations avec les Mauriciens. En octobre 2024, le nouveau gouvernement travailliste donne son accord pour céder la souveraineté, mais suspend le processus pour attendre la fin de l’élection présidentielle aux États-Unis. C’est en mai 2025 que Starmer, croyant avoir l’approbation des Américains, signe l’accord avec Maurice, sous le feu des critiques de l’opposition parlementaire. 

Petits copains du droit humanitaire

Finalement, c’est en janvier, juste avant que Mme Badenoch et M. Farage fassent descendre sur la tête de M.Starmer la foudre présidentielle de Trump, que la Chambre des Lords arrive à suspendre – au moins jusqu’au mois de mars – le processus législatif nécessaire à la ratification de l’accord avec Maurice. Les arguments juridiques de l’opposition sont les suivants : le nouvel accord contrevient à celui signé avec les Américains en 1966 ; et (plus hypocritement) les Chagossiens n’ont pas été consultés. Entretemps, tout le monde a le loisir de se pencher sur le contexte de cette affaire et les personnalités qui en sont les acteurs principaux. 

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Il s’avère que l’avocat de la cause mauricienne est Philippe Sands, que Starmer connaît bien depuis l’époque où tous les deux faisaient partie du même cabinet spécialisé dans le droit humanitaire. Selon certains commentateurs avisés, Sands se seraient montré, au nom de valeurs supposément humanitaires, un ennemi déterminé de la souveraineté britannique. Par le passé, il aurait utilisé un passeport mauricien, et en 2022 il a accompagné une équipe de fonctionnaires et de journalistes mauriciens qui, sans aucune autorisation, a fait une incursion sur le Territoire britannique de l’océan Indien afin d’y planter un drapeau, acte qui a été célébré par le journal d’État chinois, The China Daily. En 2024, Sands a plaidé la cause de la Palestine contre Israël devant la CJI. A partir de 2013, quand il n’était pas encore élu, Starmer lui-même a eu des relations fraternelles avec les autorités mauriciennes. Un autre membre de cette petite coterie très « sélect » est l’homme que Starmer a nommé comme Procureur général de son gouvernement, Richard Hermer ou, selon son titre actuel, lord Hermer. Personnalité très controversée, il est lui aussi un des sponsors de l’accord sur l’archipel des Chagos. Les trois hommes – Sands, Starmer et Hermer – sont des représentants archétypiques de ce sans-frontiérisme mondialiste, droit-de-l’hommiste qui caractérise depuis trop longtemps les élites de la gauche. Donald Trump a parfaitement raison : Starmer et ses copains mettent en pratique les principes d’une idéologie qui affaiblit l’Occident et encourage ses ennemis. 

Que les Français ne jubilent pas devant le spectacle des ennuis des Britanniques. Ils possèdent deux fois plus de territoires outre-mer que le Royaume Uni. Si ce dernier succombe à la pression des thuriféraires de la nouvelle décolonialisation, les possessions françaises seront menacées d’un sort similaire.

Faut-il encore lire les classiques de la littérature?

La littérature est un plaisir indémodable, mais elle est aussi un effort. Que seront la France et le monde quand personne ne lira plus?


« Faut-il se forcer à lire les classiques ? », s’interrogeait récemment France Inter[1] entre deux tirades idéologiques et quelques chroniques d’humoristes pas vraiment drôles. A la question, il faudrait opposer une affirmation : oui, les grands romans sont essentiels à la tranquillité de nos âmes. Enfants, ils éveillent notre imaginaire ; jeunes adultes, ils accompagnent notre plongée dans le grand monde ; arrivés à maturité, ils nous offrent la sagesse de penser que rien de ce qui est humain n’est jamais totalement binaire ; en fin de vie, ils nous aident, par leur rappel de la beauté et du tragique de l’existence, à appréhender le grand passage. 

Une élévation

J’avoue d’emblée être parfois épuisé par les commentateurs qui parent la littérature d’atours trop présomptueux ; je m’ennuie souvent des émissions littéraires et de leurs péroraisons soporifiques à force d’être trop mielleuses ; je me méfie du verbiage des écrivains actuels sur leur époque et me lasse des poncifs – la « petite musique » de l’un, le « pastoralisme » de l’autre – et des débats répétitifs – « faut-il séparer l’œuvre de son auteur ? ». 

Et pourtant, je m’apprête à faire pareil, car s’il faut encore lire les classiques, c’est avant tout parce que la grande littérature est une sublimation d’un réel souvent bas et médiocre, une élévation du commun et de l’ordinaire, un ancrage dans l’intemporel de l’éphémère et de ce qui est évanescent.  Le décalage devient à ce moment-là abyssal entre la littérature et la vie quotidienne. Imaginez que vous accompagniez Emma Bovary jusqu’au bout de son ennui, que vous souffriez avec le père Goriot dans sa solitude de vieil homme ou que vous éprouviez les duretés de la vie avec Lantier ; une fois votre livre refermé, les anti-héros que vous côtoyez au quotidien vous apparaîtrons dans leur réalité, crue et cruelle, celle des ragots, des petitesses et des trahisons.

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La grande littérature est un appel constant à la retenue, à la réflexion et à la modestie car, pas plus qu’aucun d’entre nous n’aura jamais le talent des grands écrivains, nous n’aurons la destinée chevaleresque de Don Quichotte, la fin héroïque de Gavroche, le courage d’Alexandre Soljenitsyne, de Primo Levi et de Varlam Chalamov face à l’apex de la barbarie ou le destin tragique des pionniers de l’aviation et d’autres aventuriers décrits par tant d’auteurs (Saint-Ex, Kessel…). Nous rêvons tous de séduire, pour une nuit ou pour la vie, Scarlett O’Hara, ou Mathilde de la Mole, ou madame Arnoud, et, parce que nous n’avons ni les atours de Rhett Butler, ni l’instruction de Julien Sorel, ni la sensibilité de Frédéric Moreau, nous finissons par passer en revue les profils sur Tinder. 

L’art de la description se perd

Cela n’empêche pas que, face aux difficultés de la vie, les livres sont du meilleur secours en relativisant notre destinée. N’y a-t-il pas meilleur conseil à donner à une amie ou un ami éploré par une rupture que de l’inviter à lire Andromaque et sa suite cruelle : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector… qui est mort ?  Cela lui sera d’une plus grande utilité qu’un paquet de mouchoirs car il comprendra alors que sa situation est universelle et sans vocation à devenir un médiocre vaudeville.

Les grands livres se lisent avec les cinq sens qu’à son tour ils éveillent : la lecture permet probablement de mieux apprécier les paysages ocres, le crissement des graviers, les senteurs de jasmin, le goût de la madeleine, le chant des cigales et le bruissement des arbres quand ils nous sont aussi offerts sur papier. A ce titre, comment ne pas regretter la disparition progressive de la description dans les romans à l’heure où les écrivains, parfois nobelisés, nous abreuvent des choses du réel sans le talent pour les sublimer ou les enrober ? 

Plaisir indémodable

Mais si la littérature, dans laquelle toute l’humanité est contenue, est ce plaisir indémodable, elle est aussi un effort – gros mot de notre époque -, une plongée parfois laborieuse dans un univers, une série d’heures qui s’égrènent avant que l’horizon vers la plénitude ne se dégage enfin : en cela, elle est un empyrée qui se mérite ; plus qu’une jouissance, elle est une ascèse. Les grands livres discriminent, dit-on, car ils ne seraient plus compris, trop alambiqués, trop longs, trop charpentés comme on dirait d’un bon vin. N’y a-t-il pas plus bel effort que de s’approprier les classiques et la langue qui les bâtit : lire, c’est forcément enrichir son vocabulaire, se prémunir du tout manichéisme en intériorisant les nuances, maîtriser la construction d’un raisonnement. 

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Ernst Jünger se demandait en son siècle si l’on finirait par distinguer deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture. L’on pourrait ajouter qu’avec le nouveau siècle, une troisième catégorie d’hommes a fait son apparition : ceux qui sont biberonnés par les réseaux sociaux. A l’écrit s’est substituée la succession algorithmique d’images, de vidéos, d’émoticônes. Il reste heureusement, juchés sur leurs citadelles, quelques lecteurs qui observent le monde avec discernement. 

AVEC LES GRANDS LIVRES: Actualité des classiques

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[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/faut-il-se-forcer-a-lire-des-classiques-8073778

🎙️ Podcast: Un mouvement citoyen pour réformer la Justice en France

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Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


Pour Philippe Bilger, les réactions publiques de certaines victimes de crimes graves, ainsi que celles de leurs parents et de leur conjoint, sont en train d’alimenter un mouvement citoyen qui, au-delà des critiques souvent sommaires qui sont adressées aux magistrats, interpellent l’institution judiciaire. On réclame à cette dernière plus de rigueur, plus de cohérence et, somme toute, plus de considération pour les victimes. De leur côté, les syndicats de police appellent leurs concitoyens à défiler avec eux à Paris, samedi 31 janvier, pour réclamer plus de moyens.

A lire : Il est chevalier et il le mérite!

Traditionnellement, les magistrats ont tendance à considérer que ce n’est pas au citoyen, mal qualifié pour le faire, de se mêler de la justice. Mais cette attitude est de plus en plus en conflit avec l’opinion publique. Et l’idéologie de gauche – partagée dans une certaine mesure par le président de la République – qui veut que la société soit plus coupable que le malfaiteur – est de moins en moins en phase avec cette opinion.

Martine à Alger

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Plus mélenchoniste que Jean-Luc Mélenchon ou plus villepiniste que Dominique de Villepin, l’ancienne ministre socialiste, toujours pas remise de sa défaite face à Sarkozy en 2007, critique la France depuis l’Algérie, estime que la mémoire n’est pas une rente pour le pouvoir algérien et appelle les autorités françaises à enfin respecter sa souveraineté. Elle ne prononce même pas le nom de notre compatriote le journaliste Christophe Gleizes, injustement emprisonné.


Les déclarations de Ségolène Royal en Algérie font scandale. Enfin, font-elles vraiment scandale ? Cela devrait. Si ses propos étaient plus subtils, on parlerait d’intelligence avec l’ennemi. L’ancienne reine des pôles, élue récemment présidente de l’Association France-Algérie (une grosse boutique créée en 1963 pour promouvoir l’amitié entre les peuples, avec le succès que l’on sait), se pique de mener sa diplomatie personnelle. Elle a entamé mardi une visite à grand spectacle en Algérie, un pays qui mène une guerre larvée contre nous, détient un journaliste en otage après avoir embastillé un écrivain, refuse de reprendre ses milliers d’OQTF et nous insulte quotidiennement par voie de presse ou d’influenceurs.

Mme Royal a été mieux reçue que nos diplomates. Une rencontre avec le président Tebboune et des médias énamourés a eu lieu hier au palais d’El Mouradia. Normal : la solution de Madame Royal pour résoudre la crise franco-algérienne, c’est la soumission sur toute la ligne. Non seulement elle n’a pas prononcé le nom qui fâche, Christophe Gleizes, mais elle dit aux Algériens ce qu’ils adorent entendre : la France doit encore et toujours s’excuser et réparer. Repentance ! Elle réclame donc de nouveaux gestes mémoriels. En prime, elle attaque à mots à peine couverts MM. Macron et Retailleau. Elle dénonce « les discours qui déchirent de ceux qui ne veulent pas encore admettre souveraineté nationale de l’Algérie ». Qui sont-ils, ces vilains colonialistes ? M. Tebboune ne dirait pas mieux. Il aurait pu lui écrire son discours. La grande classe.

Comment expliquer cette complaisance ? Rien d’étonnant. Elle s’inscrit dans la mélenchonisation accélérée de Ségolène Royal. Sur le tard l’ex-chevènementiste, qui défendait l’ordre juste et la discipline militaire, vire néo-tiers-mondiste, tendance décoloniale. Elle partage avec ses nouveaux amis un goût prononcé pour les régimes dictatoriaux, surtout quand ils sont anti-occidentaux.

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D’ailleurs, malgré la répression sanglante qui s’est abattue sur les Iraniens, les images effroyables de cadavres empilés qui nous viennent de Téhéran, la place de la République reste vide, la rue Saint-Guillaume déserte. Certes, les insoumis et la gauche radicale s’indignent dans des tweets reprenant curieusement tous les mêmes éléments de langage. Quand on se rappelle leurs larmes et éructations quotidiennes pour Gaza, on se dit qu’ils ne sont pas trop pressés de voir chuter les mollahs. Il est vrai que ces Iraniens sont un peu islamophobes sur les bords.

Et puis il y a d’autres urgences. Hier, Marine Tondelier a courageusement participé à un rassemblement contre le fascisme. Celui qui sévit en Amérique, bien sûr. Elle sonne le tocsin. « Après les États-Unis, la France peut être le prochain pays à basculer » écrit-elle dans le Huffington Post. No Pasaran ! Trump n’a qu’à bien se tenir.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

L’Ukraine en mots et en sang

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Anastasia Fomitchova © Jean-Francois Paga/opale.photo

Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Dans Volia, elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir.


Écrire sur une guerre en cours sans être ni soldat ni correspondant de guerre : une tâche apparemment vaine, concurrencée par un flux d’images et d’analyses qui finit par effacer le conflit. Entre la propagande russe pour qui la guerre qu’elle mène en Ukraine vise à « dénazifier » ce territoire, et le désarroi d’une Europe sommée de revoir son irénique foi dans un droit international, l’Ukraine souffre d’être à la fois proche et lointaine, sans récit déployable dans l’imaginaire « occidental », beaucoup ayant découvert son existence géographique en mars 2022, le gauchisme culturel s’inquiétant alors qu’on parle beaucoup de ces réfugiés « blancs », au détriment de ceux du tiers-monde, notamment des Palestiniens. Le pogrom du 7 octobre 2023 et la guerre menée par Israël contre la triade Hamas-Hezbollah-Iran ont relancé les affaires du palestinisme qui a tout fait pour reléguer l’Ukraine au second plan médiatique.

Une guerre qui avait pourtant commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée, sous les yeux impavides d’un Occident soudain réveillé par l’invasion massive du 22 février 2022. Mais le récit s’enlisait. Et le pire ennemi d’un pays agressé est aussi l’indifférence. Quel écrivain français sur le front ukrainien, à l’exception de Bernard-Henri Lévy qui en a tiré trois films ? On n’oubliera pas les témoignages d’humanitaires comme Damien Castera, La liberté ne meurt jamais (Gallimard, 2025), ni Tom Buron et son très bref Le Nom de la Bataille (49 Pages, 2026) ; mais on est loin de Malraux, Simone Weil, Orwell, Bernanos, Koestler, tous morts avec une Europe vouée au progrès social et au reniement de soi.

Restent des témoignages, comme celui, écrit en français, d’Anastasia Fomitchova, née à Kyiv, en 1993, et dont l’ascendance mi-russe, mi-ukrainienne s’inscrit entre l’Holodomor, cette famine organisée par Staline en 1932-1933 qui a tué plusieurs millions d’Ukrainiens, l’accident de Tchernobyl en 1986, et les difficultés des premières années de l’Ukraine indépendante (corruption et gangstérisme), qui ont abouti à la révolution de la place Maïdan, à Kyiv en 2013-2014, et poussé la mère de la narratrice à s’exiler en France, où cette dernière a grandi et fait des études de sciences politiques.

Volia (« volonté », en ukrainien) n’a rien d’un récit narcissique. Le souci de cette « volontaire de la diaspora » est double : témoigner de la guerre via son expérience de « paramédic », ou infirmière de combat sur le front, et dire ce que c’est qu’être ukrainien, aujourd’hui. On est loin des boboïques écrivains qui versent dans un keffieh des larmes pour Gaza, mais pas pour les victimes du 7-Octobre, ni pour les chrétiens d’Orient ou d’Afrique assassinés par les islamistes. Et puis critiquer la Russie, vieille terre sur laquelle l’aurore de l’humanité nouvelle était censée se lever, voilà qui reste difficile, quand, oubliant de quel néostalinisme Poutine est le nom, on en appelle à l’éternelle « âme russe » pour nous garder de la « décadence morale », considérant les Ukrainiens comme des concurrents meilleur marché du « plombier polonais », et les Ukrainiennes comme des femmes de ménage ou des filles de joie…

Ces clichés, Fomitchova ne perd pas de temps à les détruire. C’est de la guerre qu’elle parle, partie dès le lendemain du 24 février 2022, jour de l’« opération militaire spéciale » : étrange comme les guerres honteuses ne disent pas leur nom, mais s’appellent « maintien de l’ordre » ou « événements », dussent-elles faire des centaines de milliers de morts et de disparus. À Kyiv, elle loge dans un monastère. Les Russes sont dans la banlieue, notamment à Irpin, Hostomel, Boutcha, où ils commettent les massacres de civils que l’on sait, le nom de Boutcha s’ajoutant désormais à l’exécution de 33 771 juifs par les (vrais) nazis en 1941, à Babi Yar, toujours dans la banlieue de Kyiv. Les Russes rencontrent une résistance inattendue, se replient dans l’est de l’Ukraine, où Fomitchova est envoyée – dans le Donbass où elle avait déjà servi comme paramédicale, en 2017, et où elle retrouve le « carrousel de l’horreur » : métaphore qu’on aurait tort de juger banale ; pas de « littérature », ici, surtout quand on ouvre, à Bakhmout, les portes d’un véhicule militaire d’où extraire des hommes atrocement blessés : « Comment un être à qui il manque tellement de morceaux de corps peut-il encore être conscient ? Ou bien peut-être me regarde-t-il de l’au-delà, et c’est moi qui suis déjà morte ? […] Les patients les plus critiques sont envoyés directement sur la table d’opération, tandis que les autres sont allongés dans le couloir, piétinés par des chiens abandonnés par leurs anciens propriétaires. » Même vertige métaphysique lors de la capture d’un soldat russe : l’abattra-t-on sur-le-champ ou le fera-t-on prisonnier ?

Dire la guerre se heurte toujours à l’irreprésentable, malgré la multiplicité des témoignages, comme si, en effet, le regard des blessés sur nous renversait l’ordre des choses. C’est aussi pourquoi les romanciers qui ont vécu la guerre en parlent souvent le mieux : l’art est un témoignage différé, mais non moins véridique. Fabrice à Waterloo, chez Stendhal qui a connu la retraite de Russie, La Débâcle de Zola, Ceux de 14 de Genevoix, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, Vie et Destin de Grossman, Putain de mort de Michael Herr… Même chose pour le cinéma, malgré l’artifice de la reconstitution. Les images de la guerre en Ukraine sont tout à la fois innombrables et non vues, sauf si l’on suit la guerre au jour le jour et visionne sur Telegram des images de l’armée ukrainienne. Le scrupuleux récit de Fomitchova rappelle que, quelle que soit l’issue de la guerre (sans doute une amputation considérable du territoire et une vassalisation accrue de l’Europe), Poutine aura fait surgir dans la conscience mondiale un pays, l’Ukraine, avec sa fragile histoire et sa langue, et sa jeunesse non idéologisée, dont Anastasia Fomitchova est exemplaire.

Volia, Anastasia Fomitchova, Grasset, 2025.

A l’assaut de Provins

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Le député Julien Limongi pédale au milieu de son équipe pour la fête des moissons de Provins, dimanche 24 août 2025. Lucien Rabouille.

A Provins, en Seine-et-Marne, Julien Limongi (RN) sera l’un des 95 députés qui se présenteront aux prochaines élections municipales des 15 et 22 mars. Ce qui se joue dans la sublime cité médiévale dit tout de la porosité entre les électorats de la droite classique et ceux de Marine Le Pen.


A une heure vingt de Paris en roulant vers l’est direction la Champagne, le plateau briard est, avec ses champs de blé, ses serres, ses prairies, ses pépinières et ses bosquets, l’une des plus vastes circonscriptions de France. « Ici, on passe notre temps à conduire », glisse un collaborateur de Julien Limongi, le député RN local.

Son jeune patron, 29 ans, a ravi il y a deux ans ce fief gaulliste – qui fut pendant presque 40 ans la terre d’élection d’Alain Peyrefitte avant d’être pendant 25 ans celle de Christian Jacob  –  en obtenant 51,7 % des voix au second tour des législatives. CV impeccable : Sciences-Po Toulouse, expérience à l’étranger, costume bleu moyen, sourire de gendre idéal. Sur les marchés, les mamies s’extasient. « Il est beau, notre jeune député ! »

Notabilisation

Pas une semaine ne passe sans que Limongi se démène dans les foires et les kermesses de campagne, coupe ici un ruban, s’incline là devant un monument au mort. L’art de se notabiliser. Fin août, nous le croisons à l’occasion d’un festival folklorique à Jouy-sur-Morin. Trois cents badauds et estivants sont venus ce jour-là admirer une réplique de taxi de la Marne et un troupeau d’oies guidé par un chien de berger.

Soudain la fanfare municipale s’avance. Déguisé en édile de la Belle Epoque, avec son haut-de-forme façon Anatole France, le maire « sans étiquette » défile en tête avec à ses côtés Limongi, en écharpe tricolore. « On n’a pas les mêmes opinions, mais des relations cordiales et républicaines », nous confiera-t-il un peu plus tard à la buvette.

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Au contact des habitants, Limongi excelle. Atteint d’hypermnésie, il sait le prénom de chacun, se souvient d’une rencontre passée sur une brocante ou d’une communion sans qu’un assistant ne fasse le souffleur. Autour d’un verre, on discute avec quelques élus municipaux LR venus des patelins alentour. Ils avouent avoir reçu de leur parti la consigne de ne pas s’afficher avec le député RN. L’un d’eux rigole : « Ah mais je ne fais rien avec le député, mais on se voit très régulièrement, c’est vrai. On ne devrait pas mais on le fait. » Traduction : le RN, hier infréquentable, est devenu indispensable dans des communes qui l’ont placé en tête.

Quelques mois plus tard, rendez-vous à Provins, 12 000 âmes, principale ville de la circo et « baronnie » gaulliste s’il en est. Ici, les céréaliers, pour la plupart membres de la FNSEA, tiennent le haut du pavé. Comme le maire de La Soupe aux choux, ils sont pour l’« expansion économique ». « Cette droite est pire que la gauche » peste un collaborateur de Limongi. « C’est ici, à Provins, que se situent nos marges de progression », dit avec plus de diplomatie le député qui n’était pas majoritaire intramuros aux dernières législatives.

 Julien Limongi parmi les jeunes agriculteurs. Un contact fluide et cordial avec les syndicats paysans. 

A Provins, comme déjà au XIVe siècle, la gueuserie se masse dans la ville basse et vote RN, tandis que dans la ville haute, les bonnes familles vivent dans la pierre de taille classée au Patrimoine mondiale de l’humanité et votent Macron ou LR. Dans les rues, on s’adresse à Limongi comme s’il était le maire. Une vieille dame l’interpelle : pas pour parler de Marine ni de Jordan, mais de la Tour 18, une tourelle des anciens remparts qui a été détruite l’an dernier dans le cadre des travaux de la ceinture verte. Le député RN était monté au créneau, si l’on ose dire, contre sa démolition.

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Courtoisie républicaine

D’autres passants viennent à sa rencontre pour évoquer l’absence de crèche. Le député écoute attentivement, et promet des solutions. Il faut dire que, le 9 janvier, il a annoncé sa candidature aux municipales de la ville. La suite logique d’une stratégie briarde tous azimuts. Face à lui, le sortant, Olivier Lavenka, adoubé par Jacob, sait que la partie va être serrée. « Limongi sera-t-il le premier maire RN du département ? » s’interroge l’édition seine-et-marnaise du Parisien. La ville aura sans doute valeur de test national.

A Provins, Limongi fait campagne sur des thèmes parfaitement « droite locale » : renforcement de la police municipale, fluidification de la circulation, entretien des vieilles pierres… Le programme aurait pu être celui d’un candidat RPR ou UMP. Sur le marché, Christian Jacob passe justement, panier à la main. Limongi et lui se saluent. Courtoisie républicaine de rigueur. Il est loin le temps de la diabolisation. Dans cette cité médiévale, un jeune mariniste pratique un art ancien de la politique française : imiter les patriciens pour mieux les déloger.

Politesse du crime

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Arte

Un chef-d’œuvre de la froideur bourgeoise. Chez Chabrol, rien ne dépasse jamais… Arte nous propose actuellement de revoir La Femme infidèle.


C’est un très beau film cruel, cynique, terrible — et d’une beauté froide. Avec La Femme infidèle, Claude Chabrol signe en 1969 l’un de ses chefs-d’œuvre les plus rigoureux, un portrait sans concession de la bourgeoisie française des années soixante, disséqué avec une précision clinique. Tout ici relève d’un art du contrôle : du cadre au montage, du jeu des acteurs à la circulation feutrée de la violence. Rien ne déborde, et c’est précisément ce qui glace.

Le couple idéal ou l’asphyxie domestique

Charles et Hélène Desvallées forment en apparence un couple idéal. Ils vivent à la campagne, non loin de Paris, dans une vaste demeure bourgeoise entourée de verdure, cocon capitonné d’un bonheur anesthésié. Un fils unique, beau et brillant, complète le tableau. Le confort règne, l’harmonie aussi — du moins en surface. La chambre conjugale, écrin bleu oppressant, devient le théâtre quotidien d’une ritualisation du couple : Charles écoute de la musique classique, Hélène ouvre la fenêtre pour respirer. Déjà, tout est dit. L’air manque.

Hélène entretient une liaison avec Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly. L’adultère n’a ici rien de passionnel : il est méthodique et cynique. Chabrol filme les rendez-vous clandestins avec la même distance que les scènes familiales. Le cinq à sept n’est qu’une autre habitude, un autre rituel. L’ennui bourgeois, cette maladie sourde, est le véritable moteur du drame.

Un crime sans éclat : l’héritage hitchcockien et langien

La mise en scène, d’une rigueur implacable, convoque explicitement Hitchcock — dans cette séquence mémorable où le cadavre tarde à s’enfoncer dans l’eau — et Fritz Lang, par le déroulement lisse et glacial d’un récit où chaque geste semble dicté par une nécessité supérieure. Mais Chabrol ne cite jamais : il absorbe, il polit, il assèche. Le crime n’est ni un éclat ni une transgression, il est une opération.

Michel Bouquet ou la violence feutrée

Michel Bouquet est tout simplement prodigieux. Il compose un Charles Desvallées d’une politesse glaçante, obséquieux, feutré, toujours sur le fil de l’implosion. Jamais il ne hausse la voix, jamais il ne s’abandonne à la colère visible. Tout passe par le regard, par une posture légèrement raide, par une diction d’une douceur venimeuse. Bouquet joue la domination bourgeoise comme une seconde nature, faite de maîtrise absolue et de violence rentrée. Son Charles est un homme qui encaisse, observe, calcule — et frappe au moment où plus aucune autre issue sociale n’est possible. Le crime, chez lui, n’est pas un débordement, mais un acte de réajustement.

Stéphane Audran, puissance du silence

Face à lui, Stéphane Audran est souveraine. Sublime de retenue, elle incarne Hélène Desvallées comme une figure de maîtrise et de silence. Tout son art réside dans l’effacement apparent : un sourire, un geste tendre, une voix égale, jamais tremblante. Audran ne joue pas l’infidélité, elle joue le contrôle. Elle sait, elle devine, elle comprend — et n’en laisse rien paraître. Lorsqu’elle perçoit que quelque chose s’est irrémédiablement déplacé, elle absorbe le choc sans fissurer l’édifice conjugal. Elle est l’épouse parfaite parce qu’elle est aussi la grande stratège du non-dit. Chabrol trouve en elle son incarnation idéale de l’éternel féminin : non pas une victime, mais une puissance douce, silencieuse, organisatrice du drame.

Maurice Ronet, l’amant condamné

Maurice Ronet, enfin, apporte au film une note de séduction fatale et de mélancolie désabusée. Il est Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly, ni rival héroïque ni véritable prédateur. Ronet le joue avec une élégance nonchalante, presque lasse, comme un homme déjà condamné par son inutilité sociale. Il est l’amant de passage, le corps disponible.

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Les objets parlent : une société en vitrine

Chabrol filme aussi les objets avec une minutie presque fétichiste. Les voitures — toujours impeccables — disent la classe, la filiation, l’ordre social. Ici, tout est blanc, net, bourgeois : la Mercedes du mari répond à celle de la mère. Rien n’est laissé au hasard. Le décor pense à la place des personnages.

Le meurtre comme rétablissement de l’ordre

Le meurtre de l’amant n’est ni un accès de rage ni une vengeance. C’est un geste de survie. Charles règle seul l’affaire, dans le silence, puis revient jouer son rôle de père et de mari. Le crime le guérit. Le désordre est absorbé, recyclé, dissous dans la bienséance. La police rôde, mais la vérité importe peu : l’essentiel est ailleurs, dans le maintien des apparences.

La musique ou l’art de la rétention

La musique de Pierre Jansen accompagne ce ballet glacé avec une intelligence remarquable. Jamais illustrative, jamais envahissante, elle installe un climat de malaise feutré, de tension sourde. Les motifs musicaux semblent suspendus, comme retenus eux aussi par les conventions bourgeoises. La partition épouse la mise en scène : elle ne souligne pas l’émotion, elle la contient. Elle participe de cette atmosphère anesthésiée où le drame couve sous la surface, prêt à surgir sans éclat. La musique, comme le jeu des acteurs, est une musique du contrôle.

Une mécanique parfaite de l’irréparable

Ainsi orchestré — cadres, corps, voix, silences, musique — La Femme infidèle avance avec une implacable douceur vers l’irréparable. Rien ne dépasse, rien ne déborde. Et lorsque la violence survient enfin, elle apparaît non comme une rupture, mais comme l’aboutissement logique d’un ordre trop bien réglé.

Monstruosité tranquille de la bourgeoisie

La scène finale, d’une sobriété bouleversante, scelle à la fois la réconciliation et l’adieu. Lorsque Charles déclare à Hélène : « Je t’aime comme un fou », tout est déjà terminé. L’amour survit, mais sur un autre plan, débarrassé de l’illusion morale. Chabrol filme de loin, sans emphase, fidèle à son art du retrait.

Par sa rigueur formelle, par son refus du manichéisme, par sa manière unique de faire de la violence une politesse sociale, La Femme infidèle seconde œuvre de la période la plus accomplie de son auteur – appelé le cycle pompidolien par certains critiques – qui comporte Les Biches, Que la bête meure, Le Boucher, La Rupture, Juste avant la nuit, Les Noces rouges est un film parfait. Ici, la bourgeoisie ne s’effondre pas : elle s’adapte. Et c’est précisément ce qui la rend monstrueuse.


1h38

Cycle « Dans le cadre de l’humain avec Claude Chabrol » sur arte

Esclavage: quand la mémoire veut faire la leçon à l’Histoire

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Jet de fleurs dans la Loire pour commemorer la traite des Noirs, Nantes, 9 mai 2011 © SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

L’année 2026 marquera les 25 ans de la loi 2001-434 du 21 mai 2001, dite « loi Taubira ». A cette occasion, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), en la personne de Jean-Marc Ayrault, son président, presse l’Éducation nationale de revoir en profondeur ses programmes…


Dans une lettre officielle adressée le 28 juillet 2025 à la ministre de l’Education nationale[1], l’ancien Premier ministre souhaite que « la révision des programmes en cours permette d’avancer plus loin encore dans la voie tracée par ce texte important, en donnant aux élèves de France les moyens de mieux connaître notre histoire commune, de mieux saisir les multiples liens qui relient la France au reste du monde. » Il réclame l’intégration systématique de l’esclavage, des résistances, de la colonisation et du racisme dans tous les cycles, à l’école primaire ainsi qu’au collège.

Cette loi, rappelons-le, faisait de la traite négrière transatlantique, de la traite dans l’océan Indien et de l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes un crime contre l’humanité. Dès son article 2, elle disposait que les programmes scolaires accorderaient à la traite négrière et à l’esclavage « la place conséquente [sic] qu’ils méritent ». Dans la foulée, la Dgesco[2] donnait pour instruction que le programme de 4e y consacre un quart du temps d’enseignement de l’histoire ! La France rompait ainsi solennellement avec la tradition de l’héritage historique pour se soumettre à l’idéologie mémorielle et la faire entrer à l’école. Aujourd’hui, M. Ayrault et son équipe de commémorateurs professionnels veulent aller plus loin.

Si on ne peut que se féliciter que les concepteurs des programmes scolaires tendent vers l’objectivité et intègrent à l’enseignement les épisodes les moins glorieux de notre histoire, doit-on pour autant encourager les professeurs à remplacer une partie de leur enseignement historique par une démarche mémorielle ? En quoi celle-ci est-elle instructive ? Les programmes découlant de la loi Taubira sont-ils objectifs ?

Mémoire versus histoire

La mémoire est une aptitude psychique qui dépend des individus. Elle peut être collective mais elle est toujours subjective, liée à des expériences, un vécu. Son introduction dans les programmes donne fatalement lieu à des concurrences, d’abord parce que le temps imparti ne permet pas de faire mémoire de tout, ensuite parce que l’hypermnésie a naturellement pour corollaire l’amnésie : un génocide, une guerre, une persécution en chasse d’autres.

La prégnance de la mémoire d’un groupe dans une société dépend de son influence sur les responsables politiques, de son activisme. L’école ne doit pas refléter ces luttes politiques car elles sont à géométrie et à objectifs variables. Elle doit rester le lieu de transmission de savoirs moins transitoires. Il ne s’agit évidemment pas d’interdire les commémorations : elles peuvent se tenir ailleurs, en présence de personnes ayant choisi de se recueillir et de communier dans le souvenir. Car oui : il y a une dimension religieuse dans la commémoration. On a violemment rejeté la religion chrétienne de l’école il y a un siècle : est-ce pour y faire entrer de nouvelles religions, parmi lesquelles la religion mémorielle ?

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Distinguer ce qui relève de l’histoire de ce qui n’en relève pas demande une grande subtilité, au sens étymologique du mot, c’est-à-dire la capacité à analyser les sous-jacents d’un enseignement. Il faut pourtant s’atteler à cette tâche pour éviter d’un côté le tourisme pédagogique et sa frénésie ridicule de visites de lieux de mémoire par des élèves incultes mais baignés dans les eaux tièdes de la commémoration, de l’autre l’idéologisation des programmes.

Enseigner l’histoire de l’esclavage ? Oui, mais alors toute l’histoire

La loi Taubira proclame que la France, par le recours à l’esclavage, s’est rendue coupable d’un crime contre l’humanité. Mais elle ne mentionne jamais l’esclavage et la traite arabo-musulmans ni la traite pratiquée entre Africains. Les historiens estiment pourtant que la traite a concerné 42 millions d’esclaves en treize siècles: 17 millions pour la traite musulmane vers le Maghreb, 14 millions pour la traite intra-africaine et 11 millions pour la traite européenne transatlantique. Du reste, l’abolition de l’esclavage a été imposée de l’extérieur aux pays musulmans, notamment pendant la période coloniale. Cette loi et les programmes scolaires en découlant ne mentionnent pas non plus l’existence des ordres chrétiens rédempteurs, Trinitaires et Mercédaires, qui se consacraient à l’achat des chrétiens faits captifs et réduits en esclavage par les Maures.

Le site Eduscol[3] fait le point sur les ressources disponibles et se cantonne aux traites mentionnées par la loi : on y trouve de nombreux documents exposant longuement l’histoire de la traite négrière par les Européens. Il s’agit toujours de « déconstruire le regard occidental » en « donnant la parole à d’anciens esclaves » et de « rompre avec les sources traditionnellement utilisées » en faisant appel à l’expression artistique et à l’archéologie. La société européenne est pointée du doigt comme ayant « racialisé l’esclavage » et « profité de la colonisation pour le faire perdurer ». Sur le site du concours La flamme de l’égalité, organisé par la FME figure une chronologie mondiale de l’esclavage qui commence en 1441, par la première importation d’esclaves noirs au Portugal. Pire: une carte unique schématise le commerce triangulaire comme si elle était valable pour toutes les époques. Elle apparaît quelle que soit la date ou la période choisie[4].

Interrogée sur ce découpage historique partisan, Mme Taubira a donné en 2005 sur France Culture une réponse pour le moins surprenante : elle voulait que l’on « permette aux jeunes d’échapper à des catégories qui les enferment : se sentir arabes et porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits que les Arabes ont pu faire ». Il y a là une essentialisation et un mépris flagrants. Là où un élève d’origine occidentale serait capable d’assumer cet héritage, un élève d’origine arabe ne le serait pas…

Une demi-vérité est un mensonge

Si les traites musulmanes et intra-africaines sont systématiquement oubliées ce n’est donc pas par erreur. Les conseils « scientifiques » pullulent autour du Conseil supérieur des programmes et de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ils ne peuvent ignorer leur existence mais décident de l’éluder.

Dans l’émission « C pas si loin » diffusée sur France TV le 20 octobre dernier, Monsieur Ayrault affirmait que ne pas connaître son histoire était une faute. Prenons-le au mot et saisissons l’occasion de rappeler que c’est en France, au début du XIVe siècle, que l’esclavage fut interdit pour la première fois. En effet, s’il a été aboli dans les colonies françaises en 1848, son interdiction sur le continent est bien plus ancienne : elle remonte à un édit de Louis X promulgué en 1315 — édit qui, lui-même, ne faisait qu’entériner une réalité vieille de plusieurs siècles, dans le royaume de France mais aussi chez ses voisins —. Bien avant Voltaire et la philosophie des Lumières, les sociétés occidentales ne toléraient plus cette pratique. L’esclavage en terre chrétienne a été en voie d’extinction… dès le VIIIe siècle.

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Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Montembault, la seule religion ayant fait de l’esclavage un problème moral est le christianisme. Dans son livre Les Chrétiens et l’Esclavage[5], il montre comment l’Église catholique a permis, non sans mal, la disparition progressive de l’esclavage en terre chrétienne et la destruction de ses fondements idéologiques. L’abolition de l’esclavage ne doit pas être réduite à un triomphe des Lumières ou à une conséquence exclusive des révolutions modernes. Bien avant ces mouvements, un travail de longue haleine avait été mené par les institutions chrétiennes.

L’école n’a pas à imposer aux élèves ce qu’ils doivent penser. Elle doit leur donner matière à penser, ce qui exige de ne pas leur mentir, de tendre vers la transparence et non vers l’idéologie, fût-elle parée du prestige mémoriel. Elle doit permettre à leur pensée, libre de toute manipulation, de s’appuyer sur la vérité dans son intégrité et sa complexité.

Les chrétiens et l'esclavage: Une histoire contrastée

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[1] Mme Borne, à l’époque.

[2] Dgesco : la direction générale de l’enseignement scolaire élabore la politique éducative et pédagogique et assure la mise en œuvre des programmes d’enseignement des écoles, des collèges, des lycées.

[3] Site de l’Education nationale consacré à la formation et à l’accompagnement des enseignants

[4] Chronologie de l’esclavage

[5] Artège, 2024.

La tragédie de Crans-Montana à l’ère du Technocène

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Rassemblement lors d’une procession commémorative à Crans-Montana, dans les Alpes suisses, en Suisse, le dimanche 4 janvier 2026, après qu’un incendie dévastateur dans le bar Le Constellation a fait 40 morts et 116 blessés pendant les célébrations du Nouvel An © Antonio Calanni/AP/SIPA

L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.


Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »

Le regard des psychologues et journalistes

Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).

Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).

Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).

Le regard des spécialistes de la communication

Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.

En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.

Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana

Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.

Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.

À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.

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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).

Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.

Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.    

Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.

Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.

Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.

De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.

À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.

Le partage d’images : un potlatch numérique

Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).

Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.

Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Jake Gyllenhaal dans le film « Night Call » (2014) de Dan Gilroy (c) Bold Films.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.

Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.

La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.

En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.

À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.

Il est chevalier et il le mérite!

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Le president Macron, lors de la remise de l’insigne de chevalier de l'Ordre national du Merite à Ali Akbar, le dernier vendeur de journaux à la criée de Paris, au palais presidentiel de l’Elysee le 28 janvier 2026 © Christian Liewig-POOL/SIPA

Ali Akbar, le dernier vendeur de journaux à la criée à Paris, « esprit voltairien sorti du Pakistan » selon le président, a été décoré par Emmanuel Macron mercredi.


C’est une magnifique destinée que celle d’Ali Akbar, âgé de 70 ans, le dernier vendeur à la criée de journaux à Paris, sur la rive gauche, à Saint-Germain-des-Prés, dont il est une figure de toujours. Arrivé dans notre pays à l’âge de 20 ans, en provenance du Pakistan, il avait été poussé à l’exil par « la pauvreté, les violences et le travail forcé ».

Il a offert à la France son amour, sa reconnaissance, son impeccable moralité, ainsi qu’un travail profondément utile – qu’il poursuit d’ailleurs encore – dans un monde où, n’allant plus vers les kiosques, il était devenu nécessaire que quelqu’un vînt vers nous…

Le président de la République lui a remis une distinction qui fait de lui un « chevalier » du mérite. Décoration ô combien méritée.

Face à cet honneur légitimement octroyé – sans tomber dans la démagogie – et aux propos naturellement élogieux d’Emmanuel Macron, je souhaiterais formuler quelques observations, afin de prévenir le risque de faire d’ Ali Akbar un exemple trop facilement généralisable.

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D’abord, qu’ Ali Akbar ne devienne pas, pour certains, le « bon immigré », comme des antisémites ont leur « bon Juif ». Qu’il ne serve pas de caution à ceux qui, à longueur de journée, pourfendent l’immigration, même la plus nécessaire, la plus honorable…

Toutefois, acceptons de considérer que la venue d’ Ali Akbar en France s’est avérée une chance, parce qu’il avait des motifs douloureux et dramatiques justifiant son départ de son pays d’origine, et parce qu’il possédait les dispositions et la personnalité les plus appropriées au pays d’accueil.

Un cumul singulier et exemplaire, qui doit être salué, mais qui n’infirme pas, globalement, ce que Bruno Retailleau a pu dire de l’immigration : qu’elle n’est pas forcément une chance pour la France.

Il serait donc absurde, face au défi que l’immigration pose et aux malfaisances graves qu’elle entraîne, au moins pour partie, de s’appuyer sur la parfaite intégration et le comportement irréprochable d’ Ali Akbar pour prétendre imposer l’obligation d’un humanisme global, d’une naïveté généreuse pour tous, quand un seul cas servirait d’argumentation en faveur d’un pays ouvert à tous vents…

Ce n’est pas parce qu’ Ali Akbar est extraordinaire que l’ordinaire de l’immigration lui ressemble. Rendons-lui hommage au singulier, sans être dupes pour le pluriel.

Chagos: quand Londres brade la puissance occidentale

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Le général James Hockenhull, à gauche, le Premier ministre britannique Keir Starmer, au centre, et le ministre britannique de la Défense John Healey, à droite, donnent une conférence de presse dans un quartier général militaire du nord-ouest de Londres, jeudi 22 mai 2025, à la suite d’un accord sur les îles Chagos © Thomas Krych/AP/SIPA

Au nom d’un juridisme décolonial complaisant, le Premier ministre britannique Keir Starmer s’apprête à brader un verrou stratégique vital de l’Occident, ouvrant grand la porte aux appétits chinois et russes dans l’océan Indien. A moins que Donald Trump décide de s’en mêler…


DR

L’archipel des Chagos : vous connaissez ? Non ? Et pourtant, cet ensemble de plus de 60 îles, organisées en sept atolls, situé dans le nord de l’océan Indien, faisait partie des possessions françaises d’outre-mer jusqu’en 1814. A cette date, par le Traité de Paris, la France en a cédé la souveraineté, ainsi que celle de l’île Maurice, à la Grande Bretagne.

Depuis un an, politiques et médias britanniques en parlent régulièrement, et il y a une dizaine de jours, Donald Trump lui-même s’est inséré dans la conversation, de manière typiquement fracassante. Car la plus grande île de l’archipel Chagos, Diego Garcia, abrite une base aéronavale anglo-américaine d’une importance stratégique vitale. Depuis cette île, on peut atteindre la mer de Chine septentrionale, le Moyen Orient, le Pacifique et l’Afrique. Les bombardiers B2 peuvent s’y réapprovisionner en carburant. 

« Kow tow Keir » – Keir qui s’aplatit

Or, après des années de négociations, le gouvernement de sir Keir Starmer a annoncé en octobre 2024, que le Royaume Uni allait céder la souveraineté de l’archipel à la République de Maurice. Selon l’accord conclu, les Britanniques, afin de sécuriser la base aéronavale, loueront l’île de Diego Garcia aux Mauriciens, avec un bail de 99 ans et une option de renouvellement de 40 ans. Les leaders du Parti conservateur et de Reform UK – respectivement, Kemi Badenoch et Nigel Farage – se sont opposés résolument à cet accord qui, selon eux, représente une erreur colossale, autant sur le plan stratégique que financier. Car céder la souveraineté de l’archipel à un État, la République de Maurice, qui dépend économiquement de la Chine, et payer cher le privilège de garder l’usage d’un site stratégique crucial, c’est compromettre la capacité des Britanniques et des Américains à répondre, dans la durée, à d’éventuelles menaces dans cette vaste région du monde. Au cours de l’année 2025, l’administration américaine de Donald Trump semblait approuver l’accord, mais en janvier 2026, Mme Badenoch a profité de la visite au Parlement de Westminster de Mike Johnson, le président de la Chambre des Représentants à Washington, pour avoir une conversation sérieuse avec lui. Quelques jours plus tard à Davos, Nigel Farage a dîné avec Scott Bessent, le secrétaire au Trésor américain. Les deux Britanniques ont incité leur interlocuteur à attirer l’attention de Donald Trump sur les désavantages de l’accord mauricien. 

Trump envoie un scud

Mission accomplie ! En partie contrarié par l’obstination des Européens à refuser de lui céder la souveraineté du Groenland, le président américain a pondu un post assassin sur son réseau personnel, Truth Social :

« De manière choquante, notre « brillant » allié de l’OTAN, le Royaume Uni, se prépare en ce moment à faire cadeau à Maurice de l’île de Diego Garcia, le site d’une base militaire américaine tout à fait vitale. Et de faire cela SANS LA MOINDRE RAISON. A n’en pas douter, la Chine et la Russie ont remarqué cette action d’une faiblesse totale. Ce sont des Puissances Internationales qui ne reconnaissent que la FORCE. C’est pourquoi les États-Unis, avec moi-même comme président depuis seulement un an, est respecté comme jamais par le passé. Que le Royaume Uni donne à autrui un territoire extrêmement important, c’est un acte d’une GRANDE STUPIDITÉ. C’est encore une raison, après tant d’autres, pour laquelle on doit acquérir le Groenland. Le Danemark et ses Alliés européens doivent FAIRE CE QUI EST JUSTE ».


Ici, on trouve toute la logique réaliste du trumpisme. Jouir de la possession souveraine d’un territoire, c’est avoir la liberté d’y faire ce qu’on veut, sans consulter d’autres puissances, et sans écouter les avis des forums internationaux pris en otage par ses adversaires et leurs alliés. Ensuite, les ennemis de l’Amérique et donc de l’Occident sont ici clairement identifiés : la Chine et la Russie. Ces deux pays cherchent à avoir un avantage stratégique partout où leur présence ou leur influence peut être imposée, du Moyen Orient à l’Afrique, du Pacifique à l’Amérique du Sud, de l’Europe à l’Arctique. Enfin, pourquoi respecter les règles internationales quand vos adversaires ne les respectent pas ? La Chine a-t-elle respecté les droits des Tibétains, des Ouïgours, des Hongkongais ? La Russie, ceux des Ukrainiens ? Faire ce que vous dicte votre bonne conscience quand les autres ne suivent que leur intérêt, c’est faire preuve de faiblesse et ouvrir une voie royale aux puissances qui veulent s’imposer par la force.  

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Le Royaume Uni doit-il céder ?

Pour le Royaume Uni comme pour la France, les années 1960 voient les dernières étapes de la décolonisation. Acquis en même temps que l’île Maurice, l’archipel des Chagos a été gouverné par une administration coloniale située sur ce territoire plus important, bien que se trouvant à une distance de quelques 2200 kilomètres. En cela, les Britanniques ont copié leurs prédécesseurs français. En 1966, le gouvernement – socialiste – de Sa Majesté a donné l’indépendance à Maurice. Mais les Britanniques, prévoyant qu’ils auraient besoin de l’archipel pour des raisons stratégiques, ont préalablement séparé les Chagos de Maurice en 1965 et versé une somme importante au nouveau gouvernement mauricien pour le compenser. Avec quelques autres îlots depuis cédés aux Seychelles, le Royaume Uni a ainsi créé le Territoire britannique de l’océan Indien. L’intention était déjà de louer le territoire aux Américains à qui les Britanniques devaient de l’argent. C’est donc en 1966 que les deux pays ont signé un contrat de location d’une durée de 50 ans, renouvelable pour une durée supplémentaire de 20 ans. Cet accord permettait aux États-Unis d’installer la base aéronavale à Diego Garcia, mais les nouveaux locataires avaient besoin d’une terre « vierge », sans occupants humains, pour construire port et terrain d’atterrissage et créer une zone sécurisée autour de leurs installations. Or, avant l’arrivée des puissances coloniales, l’archipel n’avait pas d’habitants permanents. Pour mener à bien leurs projets impériaux, notamment la cultivation du copra, les Français et les Britanniques ont fait venir des esclaves, devenus par la suite des employés des entreprises qui géraient l’activité agricole. Les Chagossiens, selon les autorités britanniques, n’étaient pas des habitants autochtones des îles, mais des salariés d’entreprise sous contrat qui n’avaient aucun droit du sol sur les îles où ils étaient « hébergés ». Ce prétexte a été utilisé pour relocaliser les Chagossiens entre 1968 et 1973, soit à Maurice, soit aux Seychelles, soit au Royaume Uni. Presque 30 ans plus tard, les Britanniques ont accepté de payer une compensation aux personnes relocalisés, certaines acquérant la citoyenneté britannique. L’accord débattu en ce moment prévoit la création d’un fonds d’investissement pour soutenir les Chagossiens à l’avenir.

Le Territoire britannique de l’océan Indien, ou îles Chagos, 1960 © IMAGO/SIPA

C’est aussi vers le tournant du siècle que, incitée par la Chine selon certains, la République de Maurice a commencé à revendiquer la souveraineté de l’archipel, motivant sa revendication par la séparation en 1965 – pourtant acceptée par Maurice – des Chagos et de l’ancien centre administratif. Il faut dire que, situées à 1880 kilomètres, les Seychelles sont plus proches de l’archipel, et que, à une distance de seulement 500 kilomètres, les Maldives sont encore plus proches. Les Maldives d’ailleurs revendiquent aussi la souveraineté de l’archipel. En juin 2017, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour que la Cour de justice internationale (CJI) soit saisie de la question. En février 2019, la CJI donne raison à Maurice, et bien que le Royaume Uni refuse de reconnaître la juridiction de la CJI dans ce domaine, l’opinion de la Cour est confirmée par une résolution de l’Assemblée générale en mai. En janvier 2021, le Tribunal international du droit de la mer, créée en 1996 sous l’égide de l’ONU, confirme l’opinion de la CJI. Bien que la CJI n’a émis que des avis non contraignants, en novembre 2022 le Royaume Uni, à l’époque sous un gouvernement conservateur, se croit contraint de commencer des négociations avec les Mauriciens. En octobre 2024, le nouveau gouvernement travailliste donne son accord pour céder la souveraineté, mais suspend le processus pour attendre la fin de l’élection présidentielle aux États-Unis. C’est en mai 2025 que Starmer, croyant avoir l’approbation des Américains, signe l’accord avec Maurice, sous le feu des critiques de l’opposition parlementaire. 

Petits copains du droit humanitaire

Finalement, c’est en janvier, juste avant que Mme Badenoch et M. Farage fassent descendre sur la tête de M.Starmer la foudre présidentielle de Trump, que la Chambre des Lords arrive à suspendre – au moins jusqu’au mois de mars – le processus législatif nécessaire à la ratification de l’accord avec Maurice. Les arguments juridiques de l’opposition sont les suivants : le nouvel accord contrevient à celui signé avec les Américains en 1966 ; et (plus hypocritement) les Chagossiens n’ont pas été consultés. Entretemps, tout le monde a le loisir de se pencher sur le contexte de cette affaire et les personnalités qui en sont les acteurs principaux. 

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Il s’avère que l’avocat de la cause mauricienne est Philippe Sands, que Starmer connaît bien depuis l’époque où tous les deux faisaient partie du même cabinet spécialisé dans le droit humanitaire. Selon certains commentateurs avisés, Sands se seraient montré, au nom de valeurs supposément humanitaires, un ennemi déterminé de la souveraineté britannique. Par le passé, il aurait utilisé un passeport mauricien, et en 2022 il a accompagné une équipe de fonctionnaires et de journalistes mauriciens qui, sans aucune autorisation, a fait une incursion sur le Territoire britannique de l’océan Indien afin d’y planter un drapeau, acte qui a été célébré par le journal d’État chinois, The China Daily. En 2024, Sands a plaidé la cause de la Palestine contre Israël devant la CJI. A partir de 2013, quand il n’était pas encore élu, Starmer lui-même a eu des relations fraternelles avec les autorités mauriciennes. Un autre membre de cette petite coterie très « sélect » est l’homme que Starmer a nommé comme Procureur général de son gouvernement, Richard Hermer ou, selon son titre actuel, lord Hermer. Personnalité très controversée, il est lui aussi un des sponsors de l’accord sur l’archipel des Chagos. Les trois hommes – Sands, Starmer et Hermer – sont des représentants archétypiques de ce sans-frontiérisme mondialiste, droit-de-l’hommiste qui caractérise depuis trop longtemps les élites de la gauche. Donald Trump a parfaitement raison : Starmer et ses copains mettent en pratique les principes d’une idéologie qui affaiblit l’Occident et encourage ses ennemis. 

Que les Français ne jubilent pas devant le spectacle des ennuis des Britanniques. Ils possèdent deux fois plus de territoires outre-mer que le Royaume Uni. Si ce dernier succombe à la pression des thuriféraires de la nouvelle décolonialisation, les possessions françaises seront menacées d’un sort similaire.

Faut-il encore lire les classiques de la littérature?

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La littérature est un plaisir indémodable, mais elle est aussi un effort. Que seront la France et le monde quand personne ne lira plus?


« Faut-il se forcer à lire les classiques ? », s’interrogeait récemment France Inter[1] entre deux tirades idéologiques et quelques chroniques d’humoristes pas vraiment drôles. A la question, il faudrait opposer une affirmation : oui, les grands romans sont essentiels à la tranquillité de nos âmes. Enfants, ils éveillent notre imaginaire ; jeunes adultes, ils accompagnent notre plongée dans le grand monde ; arrivés à maturité, ils nous offrent la sagesse de penser que rien de ce qui est humain n’est jamais totalement binaire ; en fin de vie, ils nous aident, par leur rappel de la beauté et du tragique de l’existence, à appréhender le grand passage. 

Une élévation

J’avoue d’emblée être parfois épuisé par les commentateurs qui parent la littérature d’atours trop présomptueux ; je m’ennuie souvent des émissions littéraires et de leurs péroraisons soporifiques à force d’être trop mielleuses ; je me méfie du verbiage des écrivains actuels sur leur époque et me lasse des poncifs – la « petite musique » de l’un, le « pastoralisme » de l’autre – et des débats répétitifs – « faut-il séparer l’œuvre de son auteur ? ». 

Et pourtant, je m’apprête à faire pareil, car s’il faut encore lire les classiques, c’est avant tout parce que la grande littérature est une sublimation d’un réel souvent bas et médiocre, une élévation du commun et de l’ordinaire, un ancrage dans l’intemporel de l’éphémère et de ce qui est évanescent.  Le décalage devient à ce moment-là abyssal entre la littérature et la vie quotidienne. Imaginez que vous accompagniez Emma Bovary jusqu’au bout de son ennui, que vous souffriez avec le père Goriot dans sa solitude de vieil homme ou que vous éprouviez les duretés de la vie avec Lantier ; une fois votre livre refermé, les anti-héros que vous côtoyez au quotidien vous apparaîtrons dans leur réalité, crue et cruelle, celle des ragots, des petitesses et des trahisons.

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La grande littérature est un appel constant à la retenue, à la réflexion et à la modestie car, pas plus qu’aucun d’entre nous n’aura jamais le talent des grands écrivains, nous n’aurons la destinée chevaleresque de Don Quichotte, la fin héroïque de Gavroche, le courage d’Alexandre Soljenitsyne, de Primo Levi et de Varlam Chalamov face à l’apex de la barbarie ou le destin tragique des pionniers de l’aviation et d’autres aventuriers décrits par tant d’auteurs (Saint-Ex, Kessel…). Nous rêvons tous de séduire, pour une nuit ou pour la vie, Scarlett O’Hara, ou Mathilde de la Mole, ou madame Arnoud, et, parce que nous n’avons ni les atours de Rhett Butler, ni l’instruction de Julien Sorel, ni la sensibilité de Frédéric Moreau, nous finissons par passer en revue les profils sur Tinder. 

L’art de la description se perd

Cela n’empêche pas que, face aux difficultés de la vie, les livres sont du meilleur secours en relativisant notre destinée. N’y a-t-il pas meilleur conseil à donner à une amie ou un ami éploré par une rupture que de l’inviter à lire Andromaque et sa suite cruelle : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector… qui est mort ?  Cela lui sera d’une plus grande utilité qu’un paquet de mouchoirs car il comprendra alors que sa situation est universelle et sans vocation à devenir un médiocre vaudeville.

Les grands livres se lisent avec les cinq sens qu’à son tour ils éveillent : la lecture permet probablement de mieux apprécier les paysages ocres, le crissement des graviers, les senteurs de jasmin, le goût de la madeleine, le chant des cigales et le bruissement des arbres quand ils nous sont aussi offerts sur papier. A ce titre, comment ne pas regretter la disparition progressive de la description dans les romans à l’heure où les écrivains, parfois nobelisés, nous abreuvent des choses du réel sans le talent pour les sublimer ou les enrober ? 

Plaisir indémodable

Mais si la littérature, dans laquelle toute l’humanité est contenue, est ce plaisir indémodable, elle est aussi un effort – gros mot de notre époque -, une plongée parfois laborieuse dans un univers, une série d’heures qui s’égrènent avant que l’horizon vers la plénitude ne se dégage enfin : en cela, elle est un empyrée qui se mérite ; plus qu’une jouissance, elle est une ascèse. Les grands livres discriminent, dit-on, car ils ne seraient plus compris, trop alambiqués, trop longs, trop charpentés comme on dirait d’un bon vin. N’y a-t-il pas plus bel effort que de s’approprier les classiques et la langue qui les bâtit : lire, c’est forcément enrichir son vocabulaire, se prémunir du tout manichéisme en intériorisant les nuances, maîtriser la construction d’un raisonnement. 

A lire aussi, du même auteur: De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

Ernst Jünger se demandait en son siècle si l’on finirait par distinguer deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture. L’on pourrait ajouter qu’avec le nouveau siècle, une troisième catégorie d’hommes a fait son apparition : ceux qui sont biberonnés par les réseaux sociaux. A l’écrit s’est substituée la succession algorithmique d’images, de vidéos, d’émoticônes. Il reste heureusement, juchés sur leurs citadelles, quelques lecteurs qui observent le monde avec discernement. 

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[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/faut-il-se-forcer-a-lire-des-classiques-8073778

🎙️ Podcast: Un mouvement citoyen pour réformer la Justice en France

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Illustration magistrats français, 13/1/26 Francois Greuez/SIPA

Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


Pour Philippe Bilger, les réactions publiques de certaines victimes de crimes graves, ainsi que celles de leurs parents et de leur conjoint, sont en train d’alimenter un mouvement citoyen qui, au-delà des critiques souvent sommaires qui sont adressées aux magistrats, interpellent l’institution judiciaire. On réclame à cette dernière plus de rigueur, plus de cohérence et, somme toute, plus de considération pour les victimes. De leur côté, les syndicats de police appellent leurs concitoyens à défiler avec eux à Paris, samedi 31 janvier, pour réclamer plus de moyens.

A lire : Il est chevalier et il le mérite!

Traditionnellement, les magistrats ont tendance à considérer que ce n’est pas au citoyen, mal qualifié pour le faire, de se mêler de la justice. Mais cette attitude est de plus en plus en conflit avec l’opinion publique. Et l’idéologie de gauche – partagée dans une certaine mesure par le président de la République – qui veut que la société soit plus coupable que le malfaiteur – est de moins en moins en phase avec cette opinion.

Martine à Alger

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A la télévision algérienne, Ségolène Royal s'est félicitée de ne pas avoir participé au "Complément d'enquête" de France 2 intitulé "Rumeurs et coups tordus: la guerre secrète France-Algérie". DR.

Plus mélenchoniste que Jean-Luc Mélenchon ou plus villepiniste que Dominique de Villepin, l’ancienne ministre socialiste, toujours pas remise de sa défaite face à Sarkozy en 2007, critique la France depuis l’Algérie, estime que la mémoire n’est pas une rente pour le pouvoir algérien et appelle les autorités françaises à enfin respecter sa souveraineté. Elle ne prononce même pas le nom de notre compatriote le journaliste Christophe Gleizes, injustement emprisonné.


Les déclarations de Ségolène Royal en Algérie font scandale. Enfin, font-elles vraiment scandale ? Cela devrait. Si ses propos étaient plus subtils, on parlerait d’intelligence avec l’ennemi. L’ancienne reine des pôles, élue récemment présidente de l’Association France-Algérie (une grosse boutique créée en 1963 pour promouvoir l’amitié entre les peuples, avec le succès que l’on sait), se pique de mener sa diplomatie personnelle. Elle a entamé mardi une visite à grand spectacle en Algérie, un pays qui mène une guerre larvée contre nous, détient un journaliste en otage après avoir embastillé un écrivain, refuse de reprendre ses milliers d’OQTF et nous insulte quotidiennement par voie de presse ou d’influenceurs.

Mme Royal a été mieux reçue que nos diplomates. Une rencontre avec le président Tebboune et des médias énamourés a eu lieu hier au palais d’El Mouradia. Normal : la solution de Madame Royal pour résoudre la crise franco-algérienne, c’est la soumission sur toute la ligne. Non seulement elle n’a pas prononcé le nom qui fâche, Christophe Gleizes, mais elle dit aux Algériens ce qu’ils adorent entendre : la France doit encore et toujours s’excuser et réparer. Repentance ! Elle réclame donc de nouveaux gestes mémoriels. En prime, elle attaque à mots à peine couverts MM. Macron et Retailleau. Elle dénonce « les discours qui déchirent de ceux qui ne veulent pas encore admettre souveraineté nationale de l’Algérie ». Qui sont-ils, ces vilains colonialistes ? M. Tebboune ne dirait pas mieux. Il aurait pu lui écrire son discours. La grande classe.

Comment expliquer cette complaisance ? Rien d’étonnant. Elle s’inscrit dans la mélenchonisation accélérée de Ségolène Royal. Sur le tard l’ex-chevènementiste, qui défendait l’ordre juste et la discipline militaire, vire néo-tiers-mondiste, tendance décoloniale. Elle partage avec ses nouveaux amis un goût prononcé pour les régimes dictatoriaux, surtout quand ils sont anti-occidentaux.

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D’ailleurs, malgré la répression sanglante qui s’est abattue sur les Iraniens, les images effroyables de cadavres empilés qui nous viennent de Téhéran, la place de la République reste vide, la rue Saint-Guillaume déserte. Certes, les insoumis et la gauche radicale s’indignent dans des tweets reprenant curieusement tous les mêmes éléments de langage. Quand on se rappelle leurs larmes et éructations quotidiennes pour Gaza, on se dit qu’ils ne sont pas trop pressés de voir chuter les mollahs. Il est vrai que ces Iraniens sont un peu islamophobes sur les bords.

Et puis il y a d’autres urgences. Hier, Marine Tondelier a courageusement participé à un rassemblement contre le fascisme. Celui qui sévit en Amérique, bien sûr. Elle sonne le tocsin. « Après les États-Unis, la France peut être le prochain pays à basculer » écrit-elle dans le Huffington Post. No Pasaran ! Trump n’a qu’à bien se tenir.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

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