La carte électorale confirme ce que chacun pressent: la France ne se divise plus seulement politiquement, elle se sépare culturellement. « On peut se demander si nous sommes encore un peuple » lance Elisabeth Lévy dans sa chronique radio matinale. Nous vous proposons de l’écouter.
Au lendemain des municipales, la France apparaît plus divisée que jamais. Archipellisée, fracturée, « kaléidoscopisée » : le sondeur Jérôme Fourquet et les commentateurs ne savent plus à quel mot se vouer. Mais une chose, visible pour tous, s’impose : il y a plusieurs France qui semblent dériver loin les unes des autres.
Toute typologie est forcément schématique, et donc en partie mensongère. Mais, au-delà des divisions partisanes, la carte électorale révèle des sensibilités culturelles. Le progressisme d’atmosphère domine dans les centres-villes socialo-macronistes des métropoles, où vivent les nowhere, les saute-frontières, à l’aise dans la mondialisation. Toutes les nuances du conservatisme et du populisme prédominent dans la France des villes moyennes et des campagnes, où l’on est de quelque part. Enfin, on observe une forme de sécession post-nationale dans les quartiers immigrés, où l’on célèbre la « nouvelle France » en scandant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza. »
On n’est plus d’accord pour s’engueuler
Mais ne nous énervons pas. Dans un pays qui a décapité son Roi et une bonne partie de ses élites, la nouveauté n’est pas tant qu’il y ait des affrontements idéologiques. Dans les années 50 et 60, on se traitait bien d’agents de Moscou ou de suppôts du capitalisme. Mais, de part et d’autre de la lutte des classes, il y avait alors un monde commun. On était d’accord pour s’engueuler.
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Aujourd’hui, ce n’est plus franchement le cas. L’autre n’est plus vraiment un partenaire de dispute, mais une menace, un danger social et moral avec lequel tout contact est interdit. La nouvelle grammaire de la politique, c’est : « Vade retro, Satanas. » Chacun est devenu le facho de quelqu’un. Dans la tripartition évoquée plus haut, le cercle de la raison, au centre du jeu, observe toutes ces peuplades étranges qui votent mal. Pour le bobo parisien, qui conjugue de confortables revenus et un sentiment de supériorité morale à toute épreuve, le diable s’habille en Sarah, Rachida ou même Sophia. Après la fusion des listes Bournazel-Dati, Clément Beaune a des vapeurs, comme si on lui proposait de rejoindre des nazis. Au PS, le prétendu danger de la droite alliée à l’extrême droite justifie les accords avec des Insoumis que l’on taxait hier, avec raison, d’antisémitisme et d’extrémisme — lesquels continuent d’insulter la volaille socialiste qu’ils entendent plumer.
Chacun dans sa bulle
La politique, normalement, c’est le lieu où les mondes se rencontrent, la scène où l’on représente les conflits. Le théâtre où il n’y a pas d’ennemis, mais des adversaires. Elle suppose un imaginaire partagé, un passé assumé par tous – même les derniers arrivés. Si la politique ne joue plus ce rôle, si elle échoue à dégager des consensus et des majorités, c’est précisément que nous n’avons plus de langue commune. De quoi se demander si nous sommes encore un peuple.
Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Patrick Roger sur Sud Radio
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