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Bourse : surtout, ne vendez pas !

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Clémence Fugain, une jeune et jolie consoeur spécialiste de la Bourse au Journal des Finances va sûrement finir par regretter que l’interview donnée par elle le 16 septembre dernier à Ruth Elkrief de BFM sur le thème : « Faut-il acheter ou faut-il vendre ? », soit encore en ligne sur le site du JdF, de BFM et même du Figaro. Sur un ton qui n’appelle pas vraiment la contradiction, elle y explique qu’il ne faut pas céder à la panique, que la purge est faite après la faillite de Lehmann Brothers, bref qu’il faudrait être bien bête pour vendre.

Bien sûr, ce sont les épargnants qui ont été assez bêtes pour ne pas écouter ses conseils qui s’en sont bien tirés : depuis le 16 septembre, le CAC a perdu plus de 22 %. Mais soyons cléments avec Clémence. Ce sont les hasards de Google qui m’ont guidé vers elle, j’aurais pu taquiner de même des milliers de ses confrères qui ont tous répété exactement la même chose, et sur tous les tons, et depuis des mois, et dans le monde entier.

« Ne cédez pas à la panique ! » C’est, en dernière analyse, le seul mot d’ordre des donneurs d’avis depuis le début de la crise des subprimes. Et comme il ne saurait y avoir deux vérités en science économique, ni même une et demie, ce mantra dépaniqueur des rubriques financières est aussi celui qu’ânonnent en boucle la quasi-totalité des experts. Un exemple parmi des flopées d’autres : le 17 juillet dernier, interrogé par Thierry Philippon du Nouvel Obs, Michel Cicurel, président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, mettait vigoureusement en garde les petits actionnaires sujets à la krachophobie : il est, nous prévient-il, beaucoup trop tard pour vendre ! Et pour les indécrottables trouillards, il ajoutait même : « La question n’est plus : « faut-il vendre ? » mais plutôt : « faut-il recommencer à acheter ? ». » Certains investisseurs le font. Ils sont en tout cas plus raisonnables que ceux qui continuent à céder leurs titres dans la dégringolade. Depuis le 17 juillet 2008, le CAC 40 a perdu 25 %. Si la famille a écouté ses conseils, bientôt on dira « pauvre comme Rothschild ».

On n’aura pas le mauvais goût de penser que l’expertise de Michel Cicurel (et de tous ses collègues) risque d’être biaisée parce qu’il est à la fois juge (il donne dans la presse des conseils d’achat ou de vente) et partie (il donne, à la Bourse, des ordres d’achat ou de vente). D’ailleurs, on retrouve la même fougue anti-paniquards chez des « acteurs du marché » (j’adore l’expression), censés être au-dessus de la mêlée, tel le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer qui martelait, le 30 septembre au micro de RTL : « Il faut qu’on arrête de se faire peur collectivement, qu’on regarde les choses. Il y a des difficultés que chacun connaît, mais il n’y a pas de raisons du tout d’avoir peur et de céder à la panique. » Pas mal, non ? Je vous laisse, vous-même calculer combien la Bourse a perdu depuis les conseils avisés du gouverneur. On notera cependant que par rapport aux précédentes citations, une nouvelle nuance sémantique apparaît en loucedé quand il dit : « Il faut qu’on arrête de se faire peur collectivement. » Pour Christian Noyer, la vraie racine de la peur, ce n’est pas l’état du Marché, mais bel et bien la peur elle-même. Ça ne vous rappelle rien ? Mais si, bien sûr ! C’est une variation sur le thème du fameux « sentiment d’insécurité », sentiment qui, lui seul, pourrit la vie des banlieusards.

Puisqu’on est dans la sémantique, une remarque s’impose. Avez-vous déjà entendu quelqu’un dire : « Il faut immédiatement céder à la panique » ? Dès que l’idée de panique est actée, c’est-à-dire dès que le mot est lancé, la réponse est faite avant qu’arrive le point d’interrogation censé ouvrir le débat en même temps qu’il clôt la phrase. Dire « panique », c’est comme dire « anorexie », « hooliganisme » ou « xénophobie » : on n’en débattra que pour savoir quelle est la meilleure façon de l’éradiquer. Une idée en appelant une autre, je remarque que j’aurai pu ajouter, sans risque de hiatus, le mot « protectionnisme » à cette liste d’infamie. En fait, j’ai l’intime conviction, sans en avoir les preuves, que la pensée financière dominante (« Ne vendez surtout pas ! ») est une sorte de produit dérivé de la pensée économique dominante (« Plus jamais de protectionnisme ! »). Pensée qui, elle-même – et là j’en suis sûr – est une filiale à 100 % de la pensée dominante tout court, celle de la-mondialisation-forcément-bénéfique-pour-tous.

On pourra bien sûr m’objecter que si tout le monde vendait ses actions, la situation ne ferait qu’empirer. Sûrement. Et c’est d’ailleurs un peu ce qui se passe sous nos yeux. Mais ceux qui ont eu la bonne idée liquider leurs positions avant tout le monde, ceux qui ont haussé les épaules quand la presse et les experts se moquaient de leur trouille irraisonnée, stigmatisaient leur irrationalité ou essayaient de les culpabiliser, ceux-là ont fait une vraie bonne affaire. Si tout le monde les avait imités, c’eût été la cata, mais eux, égoïstement, ils ont gagné de l’argent. Et si ça se trouve, c’est aussi pour ça qu’on fait des placements…

Quant à mes amis experts, je ne sais trop que leur conseiller : la peste ou le choléra ? Dire qu’il faut vendre pousse à une chute irraisonnée des cours, donc des placements. Dire qu’il faut conserver, voire acheter risque de ruiner les épargnants qui vous ont fait confiance. Par déduction, il ne reste qu’une seule solution, toute simple : dire qu’on n’en sait fichtre rien. Ou encore mieux, se taire.

Rose saumon

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Notre collègue de Libération, Sylvestre Huet, nous apprend qu’un saumon vient d’être péché au barrage de Suresnes. Cela faisait soixante-dix ans qu’on n’en avait pas repéré aux portes de Paris ! Bertrand Delanoë est vraiment prêt à tout pour devenir premier secrétaire du PS, même à remonter tous les courants.

100 commentaires

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Dieu sait que je n’ai pas l’habitude de parler de « démocratie ». Je parle de ce que je connais, moi. Or, voilà que grâce à l’ami Régis Soubrouillard (quel joli nom pour l’époque !) de Marianne2.fr, mon attention est soudain attirée sur un problème plutôt nouveau pour moi : « Faut-il en finir avec les commentaires de blogs ? »

Je croyais savoir qu’un blog, un site, et toute cette sorte de choses, c’était une communauté choisie. Qu’on écrivait pour des gens qui faisaient la démarche de vous lire – avec éventuellement le droit de réagir. Eh bien pas du tout ! Figurez-vous que pour certains collègues zinfluents « l’afflux de commentaires sur les blogs complique la tâche des blogueurs » (ibid.).

Mais au secours! S’ils ne veulent pas qu’on leur réponde, ces gens-là n’ont qu’à faire comme l’ami Jules Renard : écrire un Journal intime destiné à la postérité (ou, à défaut, à la posthumité).

Vous me direz que Jules n’avait pas le choix. Eh bien si! Il aurait pu publier son Journal dans un journal – ou un hebdo ou un mensuel – et s’attendre du coup à avoir des réactions. D’ailleurs il y en a, y compris la mienne – moi qui n’ai découvert ce chef-d’œuvre que sur le tard.

Mais revenons à l’inessentiel. Ce qui me troue le cul, c’est ce nouveau concept d’ »interactivité unilatérale ». Hé les jeunes, il faut choisir ! Si tu parles aux gens, la moindre des politesses, c’est de leur donner le droit de répondre. J’ai dit « politesse », pas « démocratie ». Pas besoin de 500 signatures de notables pour créer un site, sinon Causeur n’existerait pas ! – du moins je l’espère.

Bref, le commentaire est un suffrage non pas universel mais censitaire et consultatif. Laissez-moi rire des démocrates qui n’acceptent même pas ce mode d’expression, pourtant ultra-filtré par nature même. Bien sûr il y a des glands(e)s qui postent portnawak – et en plus sans rapport avec l’article dont auquel. Sans me vanter, j’ai même été le premier sur ce site non pas à en souffrir, mais à m’en plaindre. Est-ce une raison pour faire taire la populace ou plutôt, en son sein, le « petit troupeau » qui vous a déjà choisi ?

Toujours un peu en retard sur mon époque (mais y a pas qu’elle dans la vie!), je découvre donc presque simultanément l’ »interactivité » et sa mort annoncée, sous le prétexte que les commentateurs ne seraient pas toujours à la hauteur des auteurs. Il faudrait savoir ce que l’on veut : rester sur son Aventin, ou soumettre ses idées à ceux qui veulent bien faire l’effort d’en prendre connaissance ?

On dirait qu’il y a des cerveaux tellement gros qu’ils veulent bien dispenser « le vrai et le beau » – mais à condition de n’être pas contredits.

Dieu fasse que ça n’arrive pas chez nous : entre le « Causons ! » et le « Ta gueule ! », il faut choisir.
D’ailleurs le problème se règle de lui-même, pour peu qu’on lise tout (ou rien) : chaque post con engendre son anti-post anti-con[1. Bien sûr, pas mal de commentateurs écrivent n’importe quoi. Mais qui sommes-nous pour les critiquer ? Au lieu de censurer, relisons-nous dans 50 ans.].

Bref, et j’en aurai terminé, dans cet étrange alternative, il me semble distinguer trois branches :
– soit on censure tout (et pourquoi pas moi, incarnation même de la Liberté ?)
– soit on publie tout (quitte à répondre en deux mots aux blogueurs qui se sont juste trompés de site !)
– soit on écrit soi-même les commentaires, mais ça prend du temps et ça finit par se savoir.

J’ai dit !

Autoportrait de Napoléon Empereur

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Interné dès 1880, Gustave Pivert devint peintre sur le tard, après avoir tenté d’être tour à tour romancier, poète, empereur, porte-avions et même président du Conseil sous Jules Grévy. On doit au directeur de l’asile Sainte-Anne la réalisation de cette œuvre. Sans les vues libérales et prophétiques du généreux médecin, jamais Gustave Pivert n’aurait eu à sa disposition une toile et des couleurs pour la réaliser. C’est d’ailleurs en avalant les pinceaux qui lui servirent à confectionner ce tableau que le malheureux Pivert disparut. Les gouailleurs de la Belle Epoque célébrèrent longtemps sa mémoire en entonnant sur l’air de Monte là-dessus tu verras le Mont-Blanc le refrain bien connu : « Vil Pivert peint avec les pieds, le vil peint, peint sans mettre les mains. »

Gustave Pivert, Autoportrait de Napoléon Empereur, 1886. Conservé à l’oratoire des Sœurs de la Bonne Conscience, Paris.

Les cirques ferment mais les clowns se portent bien

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Pendant quelques jours, au début de la crise, on ne les entendait plus. Les Lamy, les DSK, les Pébereau, les de Boissieu, les Minc, les Sylvestre, les Artus et les Le Boucher, on avait l’impression qu’ils avaient profité des soldes de chez Opodo, direction l’été indien, dans le Pacifique ou aux Antilles. Remarquez, ça nous faisait aussi des vacances. Les grosses crises, ça donne un goût de souffre mais ça réveille forcément en nous un vieux fond de chant révolutionnaire façon 89. Ah ça ira, ça ira, ça ira, les maîtres penseurs (ou plutôt les maîtres-compteurs, non, les maîtres-conteurs), on les aura. Donc, on pouvait se concentrer entièrement sur les pitreries du nouveau duo de fantaisistes BHL-Houellebecq et les lagarderies du moment en comptant les jours qui nous séparaient de la séparation du ministre de l’Economie que, dans sa grande science du casting politique, le chef des pitres – lui aussi silencieux pendant une dizaine de jours – avait offert à la France.

On commençait à s’inquiéter, on s’essayait à penser de travers, et pas comme des porcs ! Certains, comme Emmanuel Todd, Jacques Sapir ou Malakine, nous délivraient leur version de la crise : le libre-échangisme intégral, fondé sur la dépression salariale (des produits toujours moins cher pour un consommateur toujours plus pauvre), engendre une véritable passion pour le crédit, devenu seul instrument de relance, qui finit par faire exploser le système en engendrant moult manoeuvres spéculatives dignes du morceau de scotch que se passaient tous les voyageurs de l’avion dans un des Tintin de notre enfance qui avait stimulé la réflexion de Lacan sur la névrose familiale… D’où les solutions proposées : protectionnisme européen, contrôle des changes, interdiction des paradis fiscaux, plafonnement des rémunérations des grands patrons, interdiction des parachutes. Bref, réglementation législation et redistribution, et non plus régulation.

Et puis, patatras, le naturel a repris le dessus. Le commerce aussi car ces gens-là, voyez-vous, ont toujours quelque chose à vendre. Un poste, un rapport, un livre, un nanar au théâtre ou au cinéma, la maison n’hésite pas à faire dans le polyvalent, voyez Attali. Rhabillés, comme toujours, en Monsieur Je-vous-l’avais-bien-dit, ils sont, dès que Sarkozy a donné le top-départ, remontés sur scène au café du commerce audiovisuel, dans les radios et les TV où ils disposent toujours de leur rond de serviette. Attali, justement, a endossé l’habit qui sied mieux à un moine de son espèce, prophète. Voyez-vous ça, ces pégrelots de journalistes l’ont titillé sur la demi-page de son rapport sur les taxis alors qu’il avait consacré cinq pages, pas moins (sur 350, pensez donc !) à la crise. Lesdits journalistes ont baissé les yeux et se sont presque excusés. Pensez donc, ils prenaient le thé à Neuilly chez un prophète et ils n’avaient pas réalisé ! Pas un (sauf un blogueur, bien sûr) n’a eu l’idée de relire les fameuses cinq pages. Dommage, ils ont raté l’occase de clouer le bec au hibou de l’expertosphère une fois pour toutes. Car si le sieur Attali y parle bien de finance, c’est pour bien préciser à quelles conditions nous pourrions survivre sans déranger le bel ordonnancement du monde des subprimes et autres creditcruncheries.

Heureusement qu’ils sont revenus, tous les pitres professionnels avec leurs pitchs bien léchés sur les « excès » de cette finance, que, voyez-vous, ils avaient toujours dénoncée. Et comme toujours, jusqu’à la prochaine crise, c’est-à-dire la collision suivante avec le réel. Cette crise, de toute façon, ils la verront bien assez tôt. Quand tous les fabriquants d’automobiles auront fermé leurs ateliers, quand les banques auront dégraissé leurs effectifs, quand les caisses sociales auront serré la ceinture de leurs assurés, ils pourront imaginer à quelle bulle spéculative nous serons mangés la prochaine fois. Les énergies nouvelles, par exemple ?

Cet article est extrait de l’éditorial du numéro zéro de Vendredi, nouvel hebdomadaire d’actualité réalisé avec les blogueurs et les sites d’information, et dont le premier numéro paraitra le 17 octobre.

De l’électricité dans l’air

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A un journaliste de Canal + qui lui demandait dimanche si elle envisageait d’équiper la police municipale de Lille de Taser, Martine Aubry avait répondu : « Non certainement pas. Pour plusieurs raisons. D’abord c’est dangereux : 290 morts en Amérique du Nord. » La réaction de la société importatrice de l’arme en France ne s’est pas faite attendre : elle a dépêché un huissier lundi à la mairie de Lille pour… recueillir de la bouche de Martine Aubry les « noms des 290 victimes ». Si maintenant on est sommé d’apporter les preuves de ce qu’on raconte, la démocratie est en danger !

Pour une droite lyrique et une gauche moisie

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C’est une question de langue, de cœur et d’oreille.
Et une fausse idée que l’on se fait généralement de ce qu’est un préjugé.
Il y aurait lieu de rire et de se déprendre de certaines torsions de l’oreille, du cœur et de la langue.
Qui nous font vitupérer sans fin
la « gauche lyrique »
la « droite moisie ».
Mon propos n’est aucunement de faire ici l’éloge du lyrisme et de la moisissure, qui sont tous deux, à l’évidence, choses rebutantes.
Flétrissons le lyrisme !
Flétrissons la moisissure !
Mais non la « gauche lyrique »
La « droite moisie ».
Car il n’existe absolument aucun lien logique impliquant de manière nécessaire et démontrable
qu’un homme de gauche soit lyrique
qu’un homme de droite soit moisi
ni qu’un homme narcissique soit de gauche
ou qu’un être poussiéreux du concept soit de droite.
Pas plus qu’il n’existe de lien logique impliquant de manière nécessaire, contraignante et démontrable
qu’un procureur de la République soit adultère
qu’un homme adultère soit procureur de la République
qu’un sportif aime le miel
ou qu’un criminel soit fatalement adepte du jardinage
et un adepte du jardinage fatalement criminel.
Le lyrisme et la moisissure de l’esprit sont des attitudes existentielles autonomes
parfaitement indépendantes du politique, de toute appartenance politique.
Le Bien transcendant et indémontrable chanté par le lyrisme peut certes être la Révolution ou la transformation illimitée de la société,
mais il peut tout aussi bien être la Nation, l’ordre, la tradition ou, pour les plus farceurs, la main invisible du Marché.
En bataillant avec panache et humour contre la bêtise des idées reçues de gauche, il est arrivé quelquefois à certains membres de la nébuleuse des dits Nouveaux réactionnaires français (dont le Ben Laden n’est autre que Philippe Muray et le Mollah Omar Alain Finkielkraut, que je chatouille ici tous deux, humblement et respectueusement, sous les bras) de laisser se glisser au milieu de mille pensées vivantes et se-faisant quelques idées assises et toutes-faites, qui sont aussi aujourd’hui des idées reçues.
Grâce aux œuvres de l’odieuse nébuleuse, les griefs sans aucun contenu politique adressés à la droite par la non-pensée de gauche sont désormais bien connus :
la droite est figée
(frileuse, poussiéreuse, rancie, repliée, ratatinée, moisie, conformiste et débordante de préjugés, archaïques ou moyenâgeux)
la droite est intolérante
(boursouflée de refus de l’altérité, de l’Autre et parfois même de ses différences)
la droite est sans cœur
(cynique, froide, insensible, égoïste, inhumaine et ignominieusement décomplexée)
la droite porte atteinte à un odorat moral sain
(la droite la plus nauséabonde)
(Il est inexplicable qu’aucun parfumier postmoderne n’ait encore eu l’idée décalée de lancer le Parfum des années 30, accompagné d’une publicité où deux jeunes officiers nazis diablement homoérotiques se roulent une pelle.)

Rouillan, la part maudite de la démocratie française

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Mon brillant camarade de salon, Marc Cohen, estime que Jean-Marc Rouillan est un con. J’aimerais, s’il m’y autorise, nuancer son propos. Le problème est que ce con, après vingt ans de taule orwellienne (le QHS, c’est le goulag de la démocratie), dort de nouveau en prison. Une incarcération générale des cons serait certainement souhaitable et même salubre. On risque cependant d’aggraver dans des proportions inquiétantes une surpopulation pénitentiaire déjà angoissante et, dans le même temps, nous priver d’un nombre important de nos élites autoproclamées.

Plus sérieusement, ce que n’ont eu de cesse de réclamer Action Directe en général et Jean-Marc Rouillan en particulier, c’est un statut de prisonnier politique. La gauche, en 1981, formidable paveuse de bonnes intentions sur la route de l’enfer, a supprimé ce statut, au motif qu’une démocratie aussi parfaite que celle qui allait advenir ne saurait plus tolérer de personnes détenues pour leurs idées. Ainsi le corse, le basque et le gauchiste se sont-ils retrouvés « droits communs », c’est-à-dire au milieu de gens qui étaient davantage préoccupés par l’envie de les sodomiser dans les douches que par celle de débattre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou de la nécessité de la lutte armée contre le capital. C’était d’ailleurs la technique utilisée par tous les totalitarismes, et notamment le nazisme, que de procéder à ce mélange cauchemardesque des genres.

À l’inverse, on peut lire quelque part dans les Mémoires de Léon Daudet des scènes étonnantes sur les prisonniers politiques reconnus comme tels dans la France de la Troisième république. Le vieux lion maurassien raconte comment, dans le couloir qui leur était réservé, régnait une manière d’autogestion – les cellules restaient ouvertes, et les Camelots du Roi conversaient sans façon avec les anarchistes. Il faut donc croire qu’en cette matière comme dans d’autres, le progrès est une jolie illusion, et qu’une prison française de 2008 (qu’un récent rapport européen plaçait presque au dernier rang, juste avant la Moldavie) est plus proche d’un camp totalitaire qu’une geôle du temps de Félix Faure.

Jean-Marc Rouillan n’est pas un con, c’est un symptôme. Celui d’une barbarie démocratique qui veut refouler sa part maudite. Qui peut se vanter en France d’avoir été puni aussi durement et aussi longtemps que les membres d’Action Directe ? Même les assassins d’enfants finissent par être libérés comme les terroristes iraniens quand des intérêts diplomatiques supérieurs sont en jeu. Et Action Directe, que je sache, n’a jamais déposé de bombes dans des cafés, des stations de métro ou des grandes surfaces. Ses membres ont désespérément, romantiquement (connement ?) voulu établir un rapport de force avec un capitalisme en pleine mutation qui allait systématiquement considérer le facteur humain cher à Graham Greene comme une variable de gestion.

Abattre un patron d’entreprise nationalisée devant son domicile est inacceptable. Licencier par dizaines de milliers des ouvriers, transformer des villes entières du Nord et de l’Est en friches gigantesques, provoquer des suicides, des divorces, des dépressions l’est tout autant. En laissant mourir de mort lente les militants d’AD, en organisant pendant des années un silence médiatique seulement troublé de loin en loin par quelque comité de soutien rendu inaudible par la compétente administration de l’amnésie des démocraties spectaculaires-marchandes, c’est sur cette réalité têtue qu’on a voulu poser une chape de plomb. Cachez cet ensauvagement de l’économie que je ne saurais voir. Tartuffe comme figure de l’inconscient national.

Oublier Action Directe, c’était oublier ceux qui s’étaient opposés le plus brutalement à cette destruction programmée de l’État-providence par une « génération lyrique » qui, non contente d’avoir raté 68, l’avait en plus transformé en contre-révolution durable dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. On pourra lire à ce propos les livres de Michel Clouscard et notamment le prophétique Néofascisme et idéologie du désir, qui date de 1973, et qui vient d’être réédité chez Delga[1. Et aussi celui du Canadien François Ricard, La génération lyrique, réédité il y a quelques années par Climats. (EL)].

Plus grave encore, cette réincarcération de Rouillan révèle un glissement du juridique au théologique assez étrange dans un État de droit. Rouillan est retourné en prison parce qu’il est, même implicitement, considéré comme relaps. C’est la logique de l’Inquisition ou celle du tortionnaire de la salle 101 dans 1984 : le système exige non seulement un châtiment mais aussi une abjuration et pour finir, il prétend être aimé de celui qui a voulu le détruire.

« Il aimait Big Brother », écrit Orwell à propos de Winston Smith, son héros qui connaît dans cette dépossession ultime, cette perte totale de son identité, la plus atroce des défaites. On aurait bien voulu, dans un lâche soulagement, que Rouillan soit notre Winston Smith – et qu’il en vînt, donc, à aimer cette « démocratie » contre laquelle il avait pris les armes. Pour l’instant, c’est raté. C’est presque rassurant.

Les Juifs existent-ils ?

Mauvaise nouvelle pour les juifs : ils n’existent pas. Mais il n’empêche : en tant que juifs, ils doivent quitter le Moyen-Orient ou bien accepter de se fondre dans un Etat palestinien à majorité musulmane. Telle est la thèse et telle est la conclusion de l’essai de l’israélien Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé.

Commençons par la démonstration. La revendication ethnique des juifs sur la terre des Hébreux ne tient pas, soutient Sand, pour la bonne et simple raison que les Israéliens n’ont de liens généalogiques que fort ténus avec leurs ancêtres bibliques. L’universitaire n’apporte, à dire vrai, que peu d’éléments nouveaux : que la majorité des Ashkénazes soit issue du monde slave et du royaume kazhar, et que pour l’essentiel les Sépharades soient des Berbères, des Latins, et des Grecs convertis, voilà qui est dorénavant admis. Il consacre néanmoins de longs développements à nous narrer l’histoire de ces conversions sur trois continents, depuis l’époque où deux souches du judaïsme, la rabbinique et la paulinienne, rivalisaient en Méditerranée. L’une, défaite, privée de son Temple-Etat, renoncera au prosélytisme ; l’autre, ayant fait la conquête de l’empire romain et opéré une mue théologique radicale, refondera sa cité sainte – et entrera, majestueuse, dans l’Histoire sous le nom de catholicisme.

Dans l’ »invention du peuple juif », la période déterminante, poursuit Sand, sera celle des nationalismes européens du XIXe siècle. Redoutant – et combien à raison ! – que leurs coreligionnaires soient éradiqués d’une Europe rêvant d’Etats racialement et religieusement uniformes, une partie de l’intelligentsia juive imaginera un projet similaire. Il fallait pour cela une terre, et sur cette terre, une légitimité. Ce sera Israël, bien sûr, renommée Palestine par les Romains. Restait la question de la légitimité… Les Hébreux ayant été expulsés après la destruction du royaume d’Israël en 70 de notre ère, leur Exil devait prendre fin avec le retour en Terre promise. CQFD.

Le problème, selon Shlomo Sand, est que l’Exil est un mythe : si de très nombreux juifs émigrèrent de leur contrée dévastée, si davantage encore furent livrés à l’esclavage (leur descendants priant aujourd’hui dans des églises siciliennes ou criant « Allah Akbar ! » dans les rues du Caire), la majorité resta sur place, privée de souveraineté. Les millions de juifs revenus en Israël depuis le début du XXe siècle, et plus encore après la fondation de l’Etat en 1948, seraient donc, à en croire l’auteur, les enfants non de l’Exil mais de sa conséquence : la conversion de nouvelles populations. Et sur place, ils trouvèrent face à eux des musulmans en grande partie d’origine juive[1. Hypothèse qui rendrait la question des territoires de Judée et de Samarie encore plus insoluble, s’ils s’avéraient peuplés de juifs qui s’ignorent ? Le Moyen-Orient n’est plus à cela près.].

Si la conclusion de Sand ne nous intéresse guère[2. Ce que Sand reproche aux sionistes, tout bien pesé, c’est d’être arrivés « un peu tard » en regard des colonialismes turc (Anatolie), arabe (Maghreb) ou anglais (Amérique), lesquels ont été entérinés par l’Histoire. De même fait-il abstraction complète de ce qu’a été et demeure le « régime sioniste », comparaison faite avec ses voisins arabes ou ses prédécesseurs européens et musulmans. Causeur reviendra sur ce point crucial.], son récit de la genèse du sionisme comme fiction ethnique (« un peuple-race en errance ») est stimulant. Quiconque s’est promené dans les rues de Tel-Aviv ne peut croire une seconde à l’unicité raciale des juifs : il y a un type danois, un type mongol, mais pas de type juif. Têtes blondes et têtes crépues, yeux bleus et noirs, peaux de lait et de pruneaux : tout cohabite en Israël[3. Illustration grandiose de cette schizophrénie : Les Dix Commandements, film que m’impose régulièrement mon premier-né. Les protagonistes hébreux y sont tous des Anglo-saxons bon teint (à commencer par Moïse, qu’incarne Charlton Heston) à l’exception de Ramsès (Pharaon campé par Yul Brynner, circoncis en son huitième jour) et du peuple d’Israël sortant d’Egypte (tous les figurants, ou presque, sont des musulmans).]. Et c’est sans doute là que commence le débat le plus important : si être juif, ainsi que le dit à chaque page la Bible, ainsi que l’a montré pendant des siècles l’histoire, si être juif n’est pas une histoire de gènes, alors deux conclusions s’imposent à lecture de cet essai.

La première conclusion, c’est que les juifs doivent s’affranchir d’un rabbinat dont la conception du judaïsme les conduira à l’extinction démographique plus sûrement qu’Adolf Hitler[4. Lequel Hitler, me faisait remarquer mon ami new-yorkais Ernest Drucker, avait une conception nettement plus « libérale » du judaïsme : un seul grand-parent rendait éligible pour le grand voyage vers les chambres à gaz. On estime ainsi que des centaines de milliers d’êtres humains ont été exterminés dans les camps en tant que juifs, alors qu’ils n’auraient pas été reconnus comme juifs par l’administration cléricale actuelle.]. Que les juifs reconstruisent leur Temple et se donnent un grand prêtre, puisqu’ils eurent jadis eux aussi un pape ; qu’ils laissent les libéraux, les réformateurs, et toutes les variantes du judaïsme universel, accueillir ceux qui veulent embrasser la foi d’Abraham ; qu’ils renoncent enfin à la seule (et relativement récente) matrilinéarité (« Est juif qui est né de mère juive »), et qu’ils le fassent soit à la lumière de l’Histoire (qui enseigne que les conversions féminines donnèrent le ton depuis l’empire romain) ou de la Bible (où des tribus entières sont subitement rattachées au peuple de Dieu). Dans cette perspective, la victoire des idées de Sand ne serait pas un désastre pour les juifs, bien plutôt une renaissance sans équivalent depuis les temps prophétiques.

Mais il y a, dans le droit fil de cette première conclusion, une seconde, toute aussi invincible et toute aussi réjouissante : il est impératif que l’Etat d’Israël retire au rabbinat orthodoxe ses pouvoirs délirants – que ces curés de campagne orientaux ne disent plus qui a le droit d’être juif, qui a le droit de se marier, de divorcer, etc., sinon au sein de leur seule obédience. Israël en sortira plus forte, démocratie enfin accomplie, accordant une place plus logique à ses minorités non juives (musulmans, chrétiens, asiatiques). N’est-ce pas, somme toute, ce à quoi aspire déjà une majorité d’Israéliens, qui s’exprime par le cinéma, la littérature et les manifestations monstres ? Shlomo Sand croyait que son essai, d’abord publié en Israël, provoquerait la colère. C’est un best seller. On l’invite partout, on l’interroge, on le discute. C’est ainsi : les juifs n’existent peut-être pas, mais ils prennent leur avenir au sérieux.

Comment le peuple Juif fut inventé

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Un Ricard sinon rien

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Avec la crise financière, les trois valeurs en pointe ces derniers jours dans le CAC40 sont : Vallourec, Danone et Pernod-Ricard. Le premier groupe fait dans la pipeline, le deuxième dans le yaourt et le troisième dans un liquide qu’il serait imprudent de citer ici sous peine de passer sous le coup de la loi Evin. De là à conclure que les golden boys de la place de Paris ont laissé tomber la coke pour se mettre au pastis…

Bourse : surtout, ne vendez pas !

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Clémence Fugain, une jeune et jolie consoeur spécialiste de la Bourse au Journal des Finances va sûrement finir par regretter que l’interview donnée par elle le 16 septembre dernier à Ruth Elkrief de BFM sur le thème : « Faut-il acheter ou faut-il vendre ? », soit encore en ligne sur le site du JdF, de BFM et même du Figaro. Sur un ton qui n’appelle pas vraiment la contradiction, elle y explique qu’il ne faut pas céder à la panique, que la purge est faite après la faillite de Lehmann Brothers, bref qu’il faudrait être bien bête pour vendre.

Bien sûr, ce sont les épargnants qui ont été assez bêtes pour ne pas écouter ses conseils qui s’en sont bien tirés : depuis le 16 septembre, le CAC a perdu plus de 22 %. Mais soyons cléments avec Clémence. Ce sont les hasards de Google qui m’ont guidé vers elle, j’aurais pu taquiner de même des milliers de ses confrères qui ont tous répété exactement la même chose, et sur tous les tons, et depuis des mois, et dans le monde entier.

« Ne cédez pas à la panique ! » C’est, en dernière analyse, le seul mot d’ordre des donneurs d’avis depuis le début de la crise des subprimes. Et comme il ne saurait y avoir deux vérités en science économique, ni même une et demie, ce mantra dépaniqueur des rubriques financières est aussi celui qu’ânonnent en boucle la quasi-totalité des experts. Un exemple parmi des flopées d’autres : le 17 juillet dernier, interrogé par Thierry Philippon du Nouvel Obs, Michel Cicurel, président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, mettait vigoureusement en garde les petits actionnaires sujets à la krachophobie : il est, nous prévient-il, beaucoup trop tard pour vendre ! Et pour les indécrottables trouillards, il ajoutait même : « La question n’est plus : « faut-il vendre ? » mais plutôt : « faut-il recommencer à acheter ? ». » Certains investisseurs le font. Ils sont en tout cas plus raisonnables que ceux qui continuent à céder leurs titres dans la dégringolade. Depuis le 17 juillet 2008, le CAC 40 a perdu 25 %. Si la famille a écouté ses conseils, bientôt on dira « pauvre comme Rothschild ».

On n’aura pas le mauvais goût de penser que l’expertise de Michel Cicurel (et de tous ses collègues) risque d’être biaisée parce qu’il est à la fois juge (il donne dans la presse des conseils d’achat ou de vente) et partie (il donne, à la Bourse, des ordres d’achat ou de vente). D’ailleurs, on retrouve la même fougue anti-paniquards chez des « acteurs du marché » (j’adore l’expression), censés être au-dessus de la mêlée, tel le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer qui martelait, le 30 septembre au micro de RTL : « Il faut qu’on arrête de se faire peur collectivement, qu’on regarde les choses. Il y a des difficultés que chacun connaît, mais il n’y a pas de raisons du tout d’avoir peur et de céder à la panique. » Pas mal, non ? Je vous laisse, vous-même calculer combien la Bourse a perdu depuis les conseils avisés du gouverneur. On notera cependant que par rapport aux précédentes citations, une nouvelle nuance sémantique apparaît en loucedé quand il dit : « Il faut qu’on arrête de se faire peur collectivement. » Pour Christian Noyer, la vraie racine de la peur, ce n’est pas l’état du Marché, mais bel et bien la peur elle-même. Ça ne vous rappelle rien ? Mais si, bien sûr ! C’est une variation sur le thème du fameux « sentiment d’insécurité », sentiment qui, lui seul, pourrit la vie des banlieusards.

Puisqu’on est dans la sémantique, une remarque s’impose. Avez-vous déjà entendu quelqu’un dire : « Il faut immédiatement céder à la panique » ? Dès que l’idée de panique est actée, c’est-à-dire dès que le mot est lancé, la réponse est faite avant qu’arrive le point d’interrogation censé ouvrir le débat en même temps qu’il clôt la phrase. Dire « panique », c’est comme dire « anorexie », « hooliganisme » ou « xénophobie » : on n’en débattra que pour savoir quelle est la meilleure façon de l’éradiquer. Une idée en appelant une autre, je remarque que j’aurai pu ajouter, sans risque de hiatus, le mot « protectionnisme » à cette liste d’infamie. En fait, j’ai l’intime conviction, sans en avoir les preuves, que la pensée financière dominante (« Ne vendez surtout pas ! ») est une sorte de produit dérivé de la pensée économique dominante (« Plus jamais de protectionnisme ! »). Pensée qui, elle-même – et là j’en suis sûr – est une filiale à 100 % de la pensée dominante tout court, celle de la-mondialisation-forcément-bénéfique-pour-tous.

On pourra bien sûr m’objecter que si tout le monde vendait ses actions, la situation ne ferait qu’empirer. Sûrement. Et c’est d’ailleurs un peu ce qui se passe sous nos yeux. Mais ceux qui ont eu la bonne idée liquider leurs positions avant tout le monde, ceux qui ont haussé les épaules quand la presse et les experts se moquaient de leur trouille irraisonnée, stigmatisaient leur irrationalité ou essayaient de les culpabiliser, ceux-là ont fait une vraie bonne affaire. Si tout le monde les avait imités, c’eût été la cata, mais eux, égoïstement, ils ont gagné de l’argent. Et si ça se trouve, c’est aussi pour ça qu’on fait des placements…

Quant à mes amis experts, je ne sais trop que leur conseiller : la peste ou le choléra ? Dire qu’il faut vendre pousse à une chute irraisonnée des cours, donc des placements. Dire qu’il faut conserver, voire acheter risque de ruiner les épargnants qui vous ont fait confiance. Par déduction, il ne reste qu’une seule solution, toute simple : dire qu’on n’en sait fichtre rien. Ou encore mieux, se taire.

Rose saumon

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Notre collègue de Libération, Sylvestre Huet, nous apprend qu’un saumon vient d’être péché au barrage de Suresnes. Cela faisait soixante-dix ans qu’on n’en avait pas repéré aux portes de Paris ! Bertrand Delanoë est vraiment prêt à tout pour devenir premier secrétaire du PS, même à remonter tous les courants.

100 commentaires

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Dieu sait que je n’ai pas l’habitude de parler de « démocratie ». Je parle de ce que je connais, moi. Or, voilà que grâce à l’ami Régis Soubrouillard (quel joli nom pour l’époque !) de Marianne2.fr, mon attention est soudain attirée sur un problème plutôt nouveau pour moi : « Faut-il en finir avec les commentaires de blogs ? »

Je croyais savoir qu’un blog, un site, et toute cette sorte de choses, c’était une communauté choisie. Qu’on écrivait pour des gens qui faisaient la démarche de vous lire – avec éventuellement le droit de réagir. Eh bien pas du tout ! Figurez-vous que pour certains collègues zinfluents « l’afflux de commentaires sur les blogs complique la tâche des blogueurs » (ibid.).

Mais au secours! S’ils ne veulent pas qu’on leur réponde, ces gens-là n’ont qu’à faire comme l’ami Jules Renard : écrire un Journal intime destiné à la postérité (ou, à défaut, à la posthumité).

Vous me direz que Jules n’avait pas le choix. Eh bien si! Il aurait pu publier son Journal dans un journal – ou un hebdo ou un mensuel – et s’attendre du coup à avoir des réactions. D’ailleurs il y en a, y compris la mienne – moi qui n’ai découvert ce chef-d’œuvre que sur le tard.

Mais revenons à l’inessentiel. Ce qui me troue le cul, c’est ce nouveau concept d’ »interactivité unilatérale ». Hé les jeunes, il faut choisir ! Si tu parles aux gens, la moindre des politesses, c’est de leur donner le droit de répondre. J’ai dit « politesse », pas « démocratie ». Pas besoin de 500 signatures de notables pour créer un site, sinon Causeur n’existerait pas ! – du moins je l’espère.

Bref, le commentaire est un suffrage non pas universel mais censitaire et consultatif. Laissez-moi rire des démocrates qui n’acceptent même pas ce mode d’expression, pourtant ultra-filtré par nature même. Bien sûr il y a des glands(e)s qui postent portnawak – et en plus sans rapport avec l’article dont auquel. Sans me vanter, j’ai même été le premier sur ce site non pas à en souffrir, mais à m’en plaindre. Est-ce une raison pour faire taire la populace ou plutôt, en son sein, le « petit troupeau » qui vous a déjà choisi ?

Toujours un peu en retard sur mon époque (mais y a pas qu’elle dans la vie!), je découvre donc presque simultanément l’ »interactivité » et sa mort annoncée, sous le prétexte que les commentateurs ne seraient pas toujours à la hauteur des auteurs. Il faudrait savoir ce que l’on veut : rester sur son Aventin, ou soumettre ses idées à ceux qui veulent bien faire l’effort d’en prendre connaissance ?

On dirait qu’il y a des cerveaux tellement gros qu’ils veulent bien dispenser « le vrai et le beau » – mais à condition de n’être pas contredits.

Dieu fasse que ça n’arrive pas chez nous : entre le « Causons ! » et le « Ta gueule ! », il faut choisir.
D’ailleurs le problème se règle de lui-même, pour peu qu’on lise tout (ou rien) : chaque post con engendre son anti-post anti-con[1. Bien sûr, pas mal de commentateurs écrivent n’importe quoi. Mais qui sommes-nous pour les critiquer ? Au lieu de censurer, relisons-nous dans 50 ans.].

Bref, et j’en aurai terminé, dans cet étrange alternative, il me semble distinguer trois branches :
– soit on censure tout (et pourquoi pas moi, incarnation même de la Liberté ?)
– soit on publie tout (quitte à répondre en deux mots aux blogueurs qui se sont juste trompés de site !)
– soit on écrit soi-même les commentaires, mais ça prend du temps et ça finit par se savoir.

J’ai dit !

Autoportrait de Napoléon Empereur

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Interné dès 1880, Gustave Pivert devint peintre sur le tard, après avoir tenté d’être tour à tour romancier, poète, empereur, porte-avions et même président du Conseil sous Jules Grévy. On doit au directeur de l’asile Sainte-Anne la réalisation de cette œuvre. Sans les vues libérales et prophétiques du généreux médecin, jamais Gustave Pivert n’aurait eu à sa disposition une toile et des couleurs pour la réaliser. C’est d’ailleurs en avalant les pinceaux qui lui servirent à confectionner ce tableau que le malheureux Pivert disparut. Les gouailleurs de la Belle Epoque célébrèrent longtemps sa mémoire en entonnant sur l’air de Monte là-dessus tu verras le Mont-Blanc le refrain bien connu : « Vil Pivert peint avec les pieds, le vil peint, peint sans mettre les mains. »

Gustave Pivert, Autoportrait de Napoléon Empereur, 1886. Conservé à l’oratoire des Sœurs de la Bonne Conscience, Paris.

Les cirques ferment mais les clowns se portent bien

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Pendant quelques jours, au début de la crise, on ne les entendait plus. Les Lamy, les DSK, les Pébereau, les de Boissieu, les Minc, les Sylvestre, les Artus et les Le Boucher, on avait l’impression qu’ils avaient profité des soldes de chez Opodo, direction l’été indien, dans le Pacifique ou aux Antilles. Remarquez, ça nous faisait aussi des vacances. Les grosses crises, ça donne un goût de souffre mais ça réveille forcément en nous un vieux fond de chant révolutionnaire façon 89. Ah ça ira, ça ira, ça ira, les maîtres penseurs (ou plutôt les maîtres-compteurs, non, les maîtres-conteurs), on les aura. Donc, on pouvait se concentrer entièrement sur les pitreries du nouveau duo de fantaisistes BHL-Houellebecq et les lagarderies du moment en comptant les jours qui nous séparaient de la séparation du ministre de l’Economie que, dans sa grande science du casting politique, le chef des pitres – lui aussi silencieux pendant une dizaine de jours – avait offert à la France.

On commençait à s’inquiéter, on s’essayait à penser de travers, et pas comme des porcs ! Certains, comme Emmanuel Todd, Jacques Sapir ou Malakine, nous délivraient leur version de la crise : le libre-échangisme intégral, fondé sur la dépression salariale (des produits toujours moins cher pour un consommateur toujours plus pauvre), engendre une véritable passion pour le crédit, devenu seul instrument de relance, qui finit par faire exploser le système en engendrant moult manoeuvres spéculatives dignes du morceau de scotch que se passaient tous les voyageurs de l’avion dans un des Tintin de notre enfance qui avait stimulé la réflexion de Lacan sur la névrose familiale… D’où les solutions proposées : protectionnisme européen, contrôle des changes, interdiction des paradis fiscaux, plafonnement des rémunérations des grands patrons, interdiction des parachutes. Bref, réglementation législation et redistribution, et non plus régulation.

Et puis, patatras, le naturel a repris le dessus. Le commerce aussi car ces gens-là, voyez-vous, ont toujours quelque chose à vendre. Un poste, un rapport, un livre, un nanar au théâtre ou au cinéma, la maison n’hésite pas à faire dans le polyvalent, voyez Attali. Rhabillés, comme toujours, en Monsieur Je-vous-l’avais-bien-dit, ils sont, dès que Sarkozy a donné le top-départ, remontés sur scène au café du commerce audiovisuel, dans les radios et les TV où ils disposent toujours de leur rond de serviette. Attali, justement, a endossé l’habit qui sied mieux à un moine de son espèce, prophète. Voyez-vous ça, ces pégrelots de journalistes l’ont titillé sur la demi-page de son rapport sur les taxis alors qu’il avait consacré cinq pages, pas moins (sur 350, pensez donc !) à la crise. Lesdits journalistes ont baissé les yeux et se sont presque excusés. Pensez donc, ils prenaient le thé à Neuilly chez un prophète et ils n’avaient pas réalisé ! Pas un (sauf un blogueur, bien sûr) n’a eu l’idée de relire les fameuses cinq pages. Dommage, ils ont raté l’occase de clouer le bec au hibou de l’expertosphère une fois pour toutes. Car si le sieur Attali y parle bien de finance, c’est pour bien préciser à quelles conditions nous pourrions survivre sans déranger le bel ordonnancement du monde des subprimes et autres creditcruncheries.

Heureusement qu’ils sont revenus, tous les pitres professionnels avec leurs pitchs bien léchés sur les « excès » de cette finance, que, voyez-vous, ils avaient toujours dénoncée. Et comme toujours, jusqu’à la prochaine crise, c’est-à-dire la collision suivante avec le réel. Cette crise, de toute façon, ils la verront bien assez tôt. Quand tous les fabriquants d’automobiles auront fermé leurs ateliers, quand les banques auront dégraissé leurs effectifs, quand les caisses sociales auront serré la ceinture de leurs assurés, ils pourront imaginer à quelle bulle spéculative nous serons mangés la prochaine fois. Les énergies nouvelles, par exemple ?

Cet article est extrait de l’éditorial du numéro zéro de Vendredi, nouvel hebdomadaire d’actualité réalisé avec les blogueurs et les sites d’information, et dont le premier numéro paraitra le 17 octobre.

De l’électricité dans l’air

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A un journaliste de Canal + qui lui demandait dimanche si elle envisageait d’équiper la police municipale de Lille de Taser, Martine Aubry avait répondu : « Non certainement pas. Pour plusieurs raisons. D’abord c’est dangereux : 290 morts en Amérique du Nord. » La réaction de la société importatrice de l’arme en France ne s’est pas faite attendre : elle a dépêché un huissier lundi à la mairie de Lille pour… recueillir de la bouche de Martine Aubry les « noms des 290 victimes ». Si maintenant on est sommé d’apporter les preuves de ce qu’on raconte, la démocratie est en danger !

Pour une droite lyrique et une gauche moisie

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C’est une question de langue, de cœur et d’oreille.
Et une fausse idée que l’on se fait généralement de ce qu’est un préjugé.
Il y aurait lieu de rire et de se déprendre de certaines torsions de l’oreille, du cœur et de la langue.
Qui nous font vitupérer sans fin
la « gauche lyrique »
la « droite moisie ».
Mon propos n’est aucunement de faire ici l’éloge du lyrisme et de la moisissure, qui sont tous deux, à l’évidence, choses rebutantes.
Flétrissons le lyrisme !
Flétrissons la moisissure !
Mais non la « gauche lyrique »
La « droite moisie ».
Car il n’existe absolument aucun lien logique impliquant de manière nécessaire et démontrable
qu’un homme de gauche soit lyrique
qu’un homme de droite soit moisi
ni qu’un homme narcissique soit de gauche
ou qu’un être poussiéreux du concept soit de droite.
Pas plus qu’il n’existe de lien logique impliquant de manière nécessaire, contraignante et démontrable
qu’un procureur de la République soit adultère
qu’un homme adultère soit procureur de la République
qu’un sportif aime le miel
ou qu’un criminel soit fatalement adepte du jardinage
et un adepte du jardinage fatalement criminel.
Le lyrisme et la moisissure de l’esprit sont des attitudes existentielles autonomes
parfaitement indépendantes du politique, de toute appartenance politique.
Le Bien transcendant et indémontrable chanté par le lyrisme peut certes être la Révolution ou la transformation illimitée de la société,
mais il peut tout aussi bien être la Nation, l’ordre, la tradition ou, pour les plus farceurs, la main invisible du Marché.
En bataillant avec panache et humour contre la bêtise des idées reçues de gauche, il est arrivé quelquefois à certains membres de la nébuleuse des dits Nouveaux réactionnaires français (dont le Ben Laden n’est autre que Philippe Muray et le Mollah Omar Alain Finkielkraut, que je chatouille ici tous deux, humblement et respectueusement, sous les bras) de laisser se glisser au milieu de mille pensées vivantes et se-faisant quelques idées assises et toutes-faites, qui sont aussi aujourd’hui des idées reçues.
Grâce aux œuvres de l’odieuse nébuleuse, les griefs sans aucun contenu politique adressés à la droite par la non-pensée de gauche sont désormais bien connus :
la droite est figée
(frileuse, poussiéreuse, rancie, repliée, ratatinée, moisie, conformiste et débordante de préjugés, archaïques ou moyenâgeux)
la droite est intolérante
(boursouflée de refus de l’altérité, de l’Autre et parfois même de ses différences)
la droite est sans cœur
(cynique, froide, insensible, égoïste, inhumaine et ignominieusement décomplexée)
la droite porte atteinte à un odorat moral sain
(la droite la plus nauséabonde)
(Il est inexplicable qu’aucun parfumier postmoderne n’ait encore eu l’idée décalée de lancer le Parfum des années 30, accompagné d’une publicité où deux jeunes officiers nazis diablement homoérotiques se roulent une pelle.)

Rouillan, la part maudite de la démocratie française

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Mon brillant camarade de salon, Marc Cohen, estime que Jean-Marc Rouillan est un con. J’aimerais, s’il m’y autorise, nuancer son propos. Le problème est que ce con, après vingt ans de taule orwellienne (le QHS, c’est le goulag de la démocratie), dort de nouveau en prison. Une incarcération générale des cons serait certainement souhaitable et même salubre. On risque cependant d’aggraver dans des proportions inquiétantes une surpopulation pénitentiaire déjà angoissante et, dans le même temps, nous priver d’un nombre important de nos élites autoproclamées.

Plus sérieusement, ce que n’ont eu de cesse de réclamer Action Directe en général et Jean-Marc Rouillan en particulier, c’est un statut de prisonnier politique. La gauche, en 1981, formidable paveuse de bonnes intentions sur la route de l’enfer, a supprimé ce statut, au motif qu’une démocratie aussi parfaite que celle qui allait advenir ne saurait plus tolérer de personnes détenues pour leurs idées. Ainsi le corse, le basque et le gauchiste se sont-ils retrouvés « droits communs », c’est-à-dire au milieu de gens qui étaient davantage préoccupés par l’envie de les sodomiser dans les douches que par celle de débattre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou de la nécessité de la lutte armée contre le capital. C’était d’ailleurs la technique utilisée par tous les totalitarismes, et notamment le nazisme, que de procéder à ce mélange cauchemardesque des genres.

À l’inverse, on peut lire quelque part dans les Mémoires de Léon Daudet des scènes étonnantes sur les prisonniers politiques reconnus comme tels dans la France de la Troisième république. Le vieux lion maurassien raconte comment, dans le couloir qui leur était réservé, régnait une manière d’autogestion – les cellules restaient ouvertes, et les Camelots du Roi conversaient sans façon avec les anarchistes. Il faut donc croire qu’en cette matière comme dans d’autres, le progrès est une jolie illusion, et qu’une prison française de 2008 (qu’un récent rapport européen plaçait presque au dernier rang, juste avant la Moldavie) est plus proche d’un camp totalitaire qu’une geôle du temps de Félix Faure.

Jean-Marc Rouillan n’est pas un con, c’est un symptôme. Celui d’une barbarie démocratique qui veut refouler sa part maudite. Qui peut se vanter en France d’avoir été puni aussi durement et aussi longtemps que les membres d’Action Directe ? Même les assassins d’enfants finissent par être libérés comme les terroristes iraniens quand des intérêts diplomatiques supérieurs sont en jeu. Et Action Directe, que je sache, n’a jamais déposé de bombes dans des cafés, des stations de métro ou des grandes surfaces. Ses membres ont désespérément, romantiquement (connement ?) voulu établir un rapport de force avec un capitalisme en pleine mutation qui allait systématiquement considérer le facteur humain cher à Graham Greene comme une variable de gestion.

Abattre un patron d’entreprise nationalisée devant son domicile est inacceptable. Licencier par dizaines de milliers des ouvriers, transformer des villes entières du Nord et de l’Est en friches gigantesques, provoquer des suicides, des divorces, des dépressions l’est tout autant. En laissant mourir de mort lente les militants d’AD, en organisant pendant des années un silence médiatique seulement troublé de loin en loin par quelque comité de soutien rendu inaudible par la compétente administration de l’amnésie des démocraties spectaculaires-marchandes, c’est sur cette réalité têtue qu’on a voulu poser une chape de plomb. Cachez cet ensauvagement de l’économie que je ne saurais voir. Tartuffe comme figure de l’inconscient national.

Oublier Action Directe, c’était oublier ceux qui s’étaient opposés le plus brutalement à cette destruction programmée de l’État-providence par une « génération lyrique » qui, non contente d’avoir raté 68, l’avait en plus transformé en contre-révolution durable dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. On pourra lire à ce propos les livres de Michel Clouscard et notamment le prophétique Néofascisme et idéologie du désir, qui date de 1973, et qui vient d’être réédité chez Delga[1. Et aussi celui du Canadien François Ricard, La génération lyrique, réédité il y a quelques années par Climats. (EL)].

Plus grave encore, cette réincarcération de Rouillan révèle un glissement du juridique au théologique assez étrange dans un État de droit. Rouillan est retourné en prison parce qu’il est, même implicitement, considéré comme relaps. C’est la logique de l’Inquisition ou celle du tortionnaire de la salle 101 dans 1984 : le système exige non seulement un châtiment mais aussi une abjuration et pour finir, il prétend être aimé de celui qui a voulu le détruire.

« Il aimait Big Brother », écrit Orwell à propos de Winston Smith, son héros qui connaît dans cette dépossession ultime, cette perte totale de son identité, la plus atroce des défaites. On aurait bien voulu, dans un lâche soulagement, que Rouillan soit notre Winston Smith – et qu’il en vînt, donc, à aimer cette « démocratie » contre laquelle il avait pris les armes. Pour l’instant, c’est raté. C’est presque rassurant.

Les Juifs existent-ils ?

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Mauvaise nouvelle pour les juifs : ils n’existent pas. Mais il n’empêche : en tant que juifs, ils doivent quitter le Moyen-Orient ou bien accepter de se fondre dans un Etat palestinien à majorité musulmane. Telle est la thèse et telle est la conclusion de l’essai de l’israélien Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé.

Commençons par la démonstration. La revendication ethnique des juifs sur la terre des Hébreux ne tient pas, soutient Sand, pour la bonne et simple raison que les Israéliens n’ont de liens généalogiques que fort ténus avec leurs ancêtres bibliques. L’universitaire n’apporte, à dire vrai, que peu d’éléments nouveaux : que la majorité des Ashkénazes soit issue du monde slave et du royaume kazhar, et que pour l’essentiel les Sépharades soient des Berbères, des Latins, et des Grecs convertis, voilà qui est dorénavant admis. Il consacre néanmoins de longs développements à nous narrer l’histoire de ces conversions sur trois continents, depuis l’époque où deux souches du judaïsme, la rabbinique et la paulinienne, rivalisaient en Méditerranée. L’une, défaite, privée de son Temple-Etat, renoncera au prosélytisme ; l’autre, ayant fait la conquête de l’empire romain et opéré une mue théologique radicale, refondera sa cité sainte – et entrera, majestueuse, dans l’Histoire sous le nom de catholicisme.

Dans l’ »invention du peuple juif », la période déterminante, poursuit Sand, sera celle des nationalismes européens du XIXe siècle. Redoutant – et combien à raison ! – que leurs coreligionnaires soient éradiqués d’une Europe rêvant d’Etats racialement et religieusement uniformes, une partie de l’intelligentsia juive imaginera un projet similaire. Il fallait pour cela une terre, et sur cette terre, une légitimité. Ce sera Israël, bien sûr, renommée Palestine par les Romains. Restait la question de la légitimité… Les Hébreux ayant été expulsés après la destruction du royaume d’Israël en 70 de notre ère, leur Exil devait prendre fin avec le retour en Terre promise. CQFD.

Le problème, selon Shlomo Sand, est que l’Exil est un mythe : si de très nombreux juifs émigrèrent de leur contrée dévastée, si davantage encore furent livrés à l’esclavage (leur descendants priant aujourd’hui dans des églises siciliennes ou criant « Allah Akbar ! » dans les rues du Caire), la majorité resta sur place, privée de souveraineté. Les millions de juifs revenus en Israël depuis le début du XXe siècle, et plus encore après la fondation de l’Etat en 1948, seraient donc, à en croire l’auteur, les enfants non de l’Exil mais de sa conséquence : la conversion de nouvelles populations. Et sur place, ils trouvèrent face à eux des musulmans en grande partie d’origine juive[1. Hypothèse qui rendrait la question des territoires de Judée et de Samarie encore plus insoluble, s’ils s’avéraient peuplés de juifs qui s’ignorent ? Le Moyen-Orient n’est plus à cela près.].

Si la conclusion de Sand ne nous intéresse guère[2. Ce que Sand reproche aux sionistes, tout bien pesé, c’est d’être arrivés « un peu tard » en regard des colonialismes turc (Anatolie), arabe (Maghreb) ou anglais (Amérique), lesquels ont été entérinés par l’Histoire. De même fait-il abstraction complète de ce qu’a été et demeure le « régime sioniste », comparaison faite avec ses voisins arabes ou ses prédécesseurs européens et musulmans. Causeur reviendra sur ce point crucial.], son récit de la genèse du sionisme comme fiction ethnique (« un peuple-race en errance ») est stimulant. Quiconque s’est promené dans les rues de Tel-Aviv ne peut croire une seconde à l’unicité raciale des juifs : il y a un type danois, un type mongol, mais pas de type juif. Têtes blondes et têtes crépues, yeux bleus et noirs, peaux de lait et de pruneaux : tout cohabite en Israël[3. Illustration grandiose de cette schizophrénie : Les Dix Commandements, film que m’impose régulièrement mon premier-né. Les protagonistes hébreux y sont tous des Anglo-saxons bon teint (à commencer par Moïse, qu’incarne Charlton Heston) à l’exception de Ramsès (Pharaon campé par Yul Brynner, circoncis en son huitième jour) et du peuple d’Israël sortant d’Egypte (tous les figurants, ou presque, sont des musulmans).]. Et c’est sans doute là que commence le débat le plus important : si être juif, ainsi que le dit à chaque page la Bible, ainsi que l’a montré pendant des siècles l’histoire, si être juif n’est pas une histoire de gènes, alors deux conclusions s’imposent à lecture de cet essai.

La première conclusion, c’est que les juifs doivent s’affranchir d’un rabbinat dont la conception du judaïsme les conduira à l’extinction démographique plus sûrement qu’Adolf Hitler[4. Lequel Hitler, me faisait remarquer mon ami new-yorkais Ernest Drucker, avait une conception nettement plus « libérale » du judaïsme : un seul grand-parent rendait éligible pour le grand voyage vers les chambres à gaz. On estime ainsi que des centaines de milliers d’êtres humains ont été exterminés dans les camps en tant que juifs, alors qu’ils n’auraient pas été reconnus comme juifs par l’administration cléricale actuelle.]. Que les juifs reconstruisent leur Temple et se donnent un grand prêtre, puisqu’ils eurent jadis eux aussi un pape ; qu’ils laissent les libéraux, les réformateurs, et toutes les variantes du judaïsme universel, accueillir ceux qui veulent embrasser la foi d’Abraham ; qu’ils renoncent enfin à la seule (et relativement récente) matrilinéarité (« Est juif qui est né de mère juive »), et qu’ils le fassent soit à la lumière de l’Histoire (qui enseigne que les conversions féminines donnèrent le ton depuis l’empire romain) ou de la Bible (où des tribus entières sont subitement rattachées au peuple de Dieu). Dans cette perspective, la victoire des idées de Sand ne serait pas un désastre pour les juifs, bien plutôt une renaissance sans équivalent depuis les temps prophétiques.

Mais il y a, dans le droit fil de cette première conclusion, une seconde, toute aussi invincible et toute aussi réjouissante : il est impératif que l’Etat d’Israël retire au rabbinat orthodoxe ses pouvoirs délirants – que ces curés de campagne orientaux ne disent plus qui a le droit d’être juif, qui a le droit de se marier, de divorcer, etc., sinon au sein de leur seule obédience. Israël en sortira plus forte, démocratie enfin accomplie, accordant une place plus logique à ses minorités non juives (musulmans, chrétiens, asiatiques). N’est-ce pas, somme toute, ce à quoi aspire déjà une majorité d’Israéliens, qui s’exprime par le cinéma, la littérature et les manifestations monstres ? Shlomo Sand croyait que son essai, d’abord publié en Israël, provoquerait la colère. C’est un best seller. On l’invite partout, on l’interroge, on le discute. C’est ainsi : les juifs n’existent peut-être pas, mais ils prennent leur avenir au sérieux.

Comment le peuple Juif fut inventé

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Un Ricard sinon rien

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Avec la crise financière, les trois valeurs en pointe ces derniers jours dans le CAC40 sont : Vallourec, Danone et Pernod-Ricard. Le premier groupe fait dans la pipeline, le deuxième dans le yaourt et le troisième dans un liquide qu’il serait imprudent de citer ici sous peine de passer sous le coup de la loi Evin. De là à conclure que les golden boys de la place de Paris ont laissé tomber la coke pour se mettre au pastis…