Le philosophe Alain Badiou publie Eloge de l'amour, chez Flammarion.

Il n’est rien de plus réactionnaire qu’un ancien révolutionnaire. D’abord parce qu’il a déjà voulu tout casser et que le résultat n’est pas forcément satisfaisant. Ensuite parce que la révolution fait aujourd’hui figure de réaction face au rouleau compresseur de la libre société de marché, dans laquelle la liberté de consommer sans fin absorbe peu à peu toutes les autres.

Marcel Gauchet a bien expliqué cet effet de ciseaux entre la gauche et la droite : aujourd’hui la gauche aspire à conserver les restes de vieux monde que la droite s’empresse de liquider avec une frénésie « modernisatrice » – on l’a vu encore récemment avec la loi sur le travail le dimanche. Et, à la lumière de cette image, tout, soudain, s’éclaire : Debray est devenu péguyste, Gallo est catho, et Badiou est claudélien. En l’occurrence, il l’a toujours été, car j’ai découvert dans ce très beau livre d’entretiens qu’il avait étroitement collaboré à la mythique mise en scène du Soulier de Satin par Vitez. Tout cela fait sens, donc, comme on dit dans le jargon psy, qui ne manque pas non plus (mais sans excès) dans cet ouvrage, où il est question de sentiments et de désir, en passant par la case Lacan, c’était inévitable – Badiou rappelle fort à propos que le fameux « il n’y a pas de rapport sexuel » n’était pas seulement une provocation, mais une vision très profonde et très juste de l’impossible rencontre réelle des individus dans la jouissance.

Mais il est aussi question de durée et de conservation. Et c’est là que ça devient intéressant. L’amour n’est franchement pas moderne, nous dit-il, parce que l’amour n’est ni confortable, ni commode, ni prévisible, ni optionnel, ni jetable. Il est un risque à prendre et, à ce titre, il fait partie du vieux monde : comme jadis la culture, il est ce qui nous reste quand on a tout oublié, ou plus exactement, tout consommé.

Tel Caliban dans la caverne de La Tempête, Badiou rappelle donc aux jeunes princes et princesses modernes de notre brave new world, émerveillés par les infinies possibilités de Meetic et autres sites de rencontre, que l’amour est un risque, un beau risque, un risque à prendre absolument. Parce qu’il reste peut-être le dernier moyen de nous extorquer hors de notre moi en ces temps où tout nous pousse au confort narcissique et à la satisfaction immédiate de nos désirs.

Aller au devant d’autrui, terre inconnue, imprévisible, difficile, nous force à déployer nos ressources et notre énergie dans un but extérieur : comprendre l’autre, vouloir le changer, se découvrir capable d’attention, de prévenance, de tendresse, de violence. C’est toute la beauté de la rencontre. « Que d’enfants si le regard pouvaient féconder ! Et que de morts s’ils pouvaient tuer ! Les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses ! », écrivait Paul Valéry. Encore faut-il, pour aimer, sortir de soi-même.

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