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Plumes de plomb

Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868.

Comme chaque année, le Salon du livre aura accouché collatéralement d’un numéro spécial de Libé, rédigé exclusivement par des écrivains. Un exercice a priori rafraîchissant pour le lecteur, un pas de côté bien agréable, un peu comme, quand on était petit, Michel Delpech ou Claude Sautet se retrouvaient bombardés, le samedi midi, red’chef du « Journal inattendu » de RTL − mais en plus classieux, bien sûr.

Seulement, on n’en a pas eu ce jeudi 25 mars, pour son euro et trente centimes, avec lesquels on aurait mieux fait de s’offrir un deuxième café, sans doute à cause de la crise mondiale et de Sarko qu’a même pas été fichu de l’interdire. Car hormis quelques valeurs sûres (Patrick Modiano, Pierre Pelot et Marc Weitzmann, dont l’excellent « Ma mère et Jean Ferrat » n’aurait pas déparé dans votre site préféré), c’est du très grand n’importe quoi, on s’emmerde à cent sous de l’heure, on se pince en se demandant si Libé n’est pas, pour une fois, en avance sur son temps en publiant dès le 25 mars son numéro du 1er avril, entièrement rédigé par des stagiaires de troisième ou par des élèves de l’EFAP. On exagère ? Même pas ! On a les noms, les textes et, la colère aidant, on va pas se gêner pour cafter.

[access capability= »lire_inedits »]En charge du making off de cette opération-commando, Véronique Fiszman, éditrice inspirée par ailleurs, y va d’emblée à la truelle. À lire le titre de son compte-rendu « Et soudain, soudain, le beau gosse Joffrin ! », on a cru tout d’abord à une tentative de distanciation brechtienne, voire à une parodie malhabile de pastiche dekochien. La suite nous prouva que non. Comme vous n’êtes pas obligés (quoique…) de nous croire sur parole, on vous laissera juges en vous livrant sa − trop tardive − conclusion : « Bonheur. Dans cette ambiance de travail se diffuse un air de bonheur. Quelque chose n’est pas comme d’habitude. Certes, les professionnels de l’information sont particulièrement détendus, puisqu’ils sont en semi-repos aujourd’hui. Mais il s’agit d’autre chose. C’est qu’exceptionnellement, l’écrivain, représenté ici par un panel d’une quarantaine de personnes habituellement inquiètes, crânes, timides ou grincheuses, est heureux dans cette place. Aujourd’hui, l’écrivain sourit. »

Hélas, mille fois hélas, Véronique n’a pas le monopole des semelles de plomb. In cauda casseburnum, on ne résistera pas au plaisir de vous faire humer la chute du papier citoyen de Sylvie Granotier sur la réforme de la garde à vue : « Une affaire à suivre de près, lecteurs vigilants. » Ou celle de Geneviève Brisac sur le Salon du livre devenu, sortez vos mouchoirs, « une manifestation strictement commerciale grimée en événement culturel ». Ou encore celle de Camille Laurens pour son portrait du psychanalyste-pétitionnaire Roland Gori : « Sa question fondamentale, toujours, partout : “Comment faire quelque chose tout en restant vrai ?” L’Appel des appels, né de cette interrogation, en constitue aussi la réponse. » On sait, tout ça est monstrueusement indigeste, mais n’allez pas espérer qu’on va vous plaindre : nous, avant de vous livrer ce best of des conclusions, on a dû se taper les papiers en entier…

Cela dit, on n’écrit pas uniquement des chutes déplorables dans ce Libé des écrivains. Certaines entames valent aussi leur pesant de Lexo. Quand, par exemple, Joy Sorman se fait historienne et moraliste en plus de journaliste (et, nous dit-on, d’« auteure ») sur le droit de vote des étrangers : « Le droit de vote des femmes aura été débattu six fois au Parlement avant d’être adopté en 1945. Les femmes ont ramé, alors les étrangers, vous imaginez. » C’est-y pas mignon, ça ? Histoire de vous faire boire le calice jusqu’à l’hallali, on vous garde pour la bonne bouche le style nerveux de Frédéric Junqua, qui n’a pas peur, lui de s’en prendre aux puissants : « Eric Zemmour avait la parole libre, il l’a maintenant libérée. Ce cachetonneur des médias a foulé aux pieds la rigueur intellectuelle et le sens des responsabilités, que l’avocat général blogueur Bilger trouve chic de confondre avec la bien-pensance et l’hypocrisie. Las, Zemmour ne fait qu’ajouter au délitement du projet démocratique, où chacun serait en mesure de participer au débat public, on en est loin. » C’est dommage (on n’ose pas dire « Las ! », on n’est pas écrivains), on aimerait bien reproduire tout ce torrent néo-voltairien in extenso, mais on a peur que Joffrin, mauvais joueur, nous envoie du papier bleu et nous réclame des sous…

Nous, on entend siffler le train. C’est l’heure d’emballer le poisson avec ce qui reste du journal, sans savoir in fine si c’est la presse ou la littérature qui est le plus à plaindre. Mais après tout, pouvait-on attendre mieux dans un pays où Florence Aubenas ose se prendre pour George Orwell sans que personne ne meure de rire ?[/access]

McCarthy en Série Noire

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Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948.

Il est difficile d’imaginer la terreur tranquille que fait régner Didier Daeninckx dans le roman noir français. Celui qui fut l’un des grands du polars dans les années 1980, s’attachant, non sans talent, à ressusciter des épisodes oubliés, et même refoulés, d’une histoire récente comme la grande ratonnade d’octobre 1961, dans Meurtres pour mémoires, est devenu le McCarthy d’un milieu où l’on ne peut se passer de son onction quand on veut être invité dans les festivals ou convié à animer des ateliers d’écriture, ces derniers étant le pain quotidien ou presque des forçats de l’Underwood ou plutôt du MacBook.

Dans le milieu du polar où l’antifascisme, sans doute sincère au début, est vite devenu une niche commerciale bien pratique, qualifiant automatiquement ses porte-drapeaux pour jouer les reines de beauté dans le camp du Bien, Didier Daeninckx pratique périodiquement, lui, l’attaque disqualifiante. Untel est un facho, untel est ami d’un facho, untel est l’ami de l’ami d’un facho et untel a édité, préfacé un facho ou correspondu avec lui.

[access capability= »lire_inedits »]Le problème, c’est que les adversaires de Daeninckx ne sont pas d’extrême droite. Pas plus que les généraux fusillés par Staline n’étaient vendus aux nazis.

Il voudrait qu’ils le soient, nuance. Il procède donc régulièrement à des purges dans son propre camp, politique et littéraire. Il a accusé les uns d’être rouge-brun à l’époque de L’Idiot international de Jean-Edern Hallier puis, au milieu des années 1990, s’en est pris aux autres, soupçonnés d’être révisionnistes et même négationnistes au prétexte qu’ils avaient côtoyé, avant de s’en séparer très vite, un libraire, ancien autonome, ayant sombré dans un délire putride sur les camps de la mort. Pour se laver des accusations de Daeninckx, les accusés ont dû alors faire appel à Pierre Vidal-Naquet − rien que ça.

Ces accusations, évidemment infondées, ont parfois même conduit à des affrontements physiques (oh, rien de bien sérieux, nous sommes en France) comme lors du salon de la Bastille, en 2001, et à un certain nombre de procès en diffamation (nous sommes en France, aussi, sur ce point-là, il n’y a pas de doute).

Ceux qui ont résisté à Didier Daeninckx sont ceux qui peuvent ou pouvaient espérer une survie alimentaire et professionnelle hors du milieu du polar. Thierry Jonquet, paix à son âme, était de ceux-là. Mais aussi, par exemple, Serge Quadruppani, qui ne se contente pas d’être un bon écrivain mais aussi un remarquable directeur de collection, traducteur de l’italien qui fait passer le meilleur de la production noire transalpine chez Anne-Marie Métaillé. Il faut savoir qu’un salon du Polar sur deux est parrainé à un moment ou à un autre par Didier Daeninckx, qui ne retrouve rien à redire au fait qu’on le nomme à tout bout de chant « pape » du polar. Pourtant, en suivant sa logique, pape fait référence à Benoît XVI, Benoît XVI aux Jeunesses hitlériennes, donc toute personne l’appelant « pape du polar » est probablement lui-même un jeune hitlérien cherchant à le déstabiliser.

Il faut savoir aussi qu’il peut encore arriver, plus de quinze ans après les accusations de Daeninckx, que Quadruppani se retrouve interdit de salon comme ce fut le cas, encore récemment, pour une de ces manifestations, qui va se tenir dans le Sud-Ouest de la France, où l’éditrice elle-même a renoncé à venir, par solidarité avec son directeur de collection, devant une mystérieuse fin de non-recevoir des organisateurs.

La dernière affaire en date est née de la réédition, par Baleine, d’un roman de François Brigneau. Ce qui a suscité l’ire de notre purificateur. Il est certain que l’exhumation de ce polar de 1947, écrit par l’un des noms les plus connus de l’extrême droite française, quand bien même il s’agirait d’un document plutôt bien vu sur l’argot et l’atmosphère d’une époque, y compris dans le racisme vintage, relevait largement de la provoc, surtout si l’on songe que cette maison d’édition fut celle du Poulpe, ce héros récurrent de polars libertaires, que Daeninckx et Pouy portèrent sur les fonts baptismaux.

Le moins qu’on puisse dire – quand on est poli −, c’est que Daeninckx a sur-réagi : indignation pétitionnaire partout sur le Net, invention d’un droit de retrait des auteurs de Baleine pour ne pas figurer à côté d’un ancien milicien au catalogue. Il est vrai qu’à 86 ans, Brigneau représente une vraie menace pour la démocratie : c’est sûrement de sa faute si le Front a fait des scores à deux chiffres dans les régions où il a pu se maintenir.

La pétition a été plutôt moyennement suivie par les auteurs de Baleine. C’est qu’ils ne peuvent pas tous, comme Daeninckx, se replier fièrement chez Gallimard et sa collection Folio/Policier.

Gallimard, vous savez : l’éditeur de Rebatet, Céline, Drieu, Nimier, ADG, ces grands antifascistes.[/access]

Sale printemps à Prague

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Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67.

Il ne faut pas croire que nous soyons les seuls, en France, à bénéficier d’une police de la pensée et de la parole fonctionnant à la satisfaction générale. Dans ce domaine, c’est vrai que nous ne sommes pas trop mauvais : Georges Frêche, Eric Zemmour, Philippe Bilger, comme auparavant Alain Finkielkraut, ont été cloués au pilori numérique et médiatique pour quelques propos incorrects ou supposés tels. Peu importe qu’ils aient été, souvent, sortis de leur contexte ou rapportés bien longtemps après leur émission, ils vouent leurs auteurs au quart d’heure d’infamie, l’inverse du quart d’heure de célébrité warholien.

Ce que disent ces gens-là de la surreprésentation de certaines catégories de la population dans les établissements pénitentiaires ou les équipes de football en fait des traîtres à leur classe, celle des élites intellectuelles et médiatiques, car ils parlent comme le peuple au lieu de lui faire la leçon. Peu importe si leur constat présente quelques analogies avec la réalité, ils n’ont même pas le temps de tirer les conséquences politiques, philosophiques ou sportives de leur perception du réel.

[access capability= »lire_inedits »]Ils sont immédiatement convoqués devant le tribunal de la pensée correcte, sommés de s’expliquer, de s’excuser, de faire amende honorable et de promettre qu’ils ne recommenceront plus. Le simulacre devient la règle pour donner à cette mise au pli le caractère spectaculaire propre à inspirer la crainte aux éventuels émules des délinquants du verbe et de l’écrit. La convocation de Zemmour par la direction du Figaro ressemble, pour de faux, bien sûr, aux simulacres d’exécution auxquels on procédait jadis.

Ceux qui gémissent sur le déclin du rayonnement de la France en Europe et dans le monde trouveront un motif de satisfaction en prenant connaissance de la mésaventure dont vient d’être victime le chef de la droite tchèque, Mirek Topolanek, descendu en flammes en pleine campagne législative au pays du Brave soldat Chvéïk. Ayant consenti à poser pour une série de photos pour le magazine Lui, équivalent tchèque de Têtu, il s’est laissé allé à échanger quelques propos avec ses hôtes pendant qu’il se faisait shooter sous toutes les coutures. Il s’en est pris en ces termes à l’Église catholique : « Dans le christianisme primitif, il n’y avait pas d’Église. L’Église a pris le pouvoir par l’abêtissement des masses, par le brainwashing [lavage de cerveau]. C’est de cette façon que l’Église a pris le pouvoir sur les gens et sur leurs cerveaux. Elle a utilisé le christianisme comme un instrument de pouvoir. Mais le christianisme lui-même n’est pas nocif. » Bon d’accord, c’est un peu court comme interprétation de deux mille ans d’histoire politique et religieuse, mais cela mérite-t-il le bûcher ? Il s’est également lâché contre le premier ministre, Jan Fischer, en faisant allusion à ses origines juives, et au ministre des transports en évoquant son homosexualité. Ce n’est pas bien du tout, mais comme on n’a pas le verbatim exact de ces paroles colportées de taverne en taverne par les gens de Lui, il est bien difficile de faire la part des choses et de prononcer sur le champ l’excommunication morale de Topolanek pour crime d’antisémitisme et d’homophobie.

Tout cela, bien sûr était en parfait « off » mais, dans l’heure qui a suivi, tout Prague bruissait des dérapages de « Topo », qui a été alors prestement débarqué de la tête de liste de son parti pour les élections législatives de mai. Ce même Topolanek avait survécu politiquement à la publication de photos volées le montrant en train de se doucher, nu, en compagnie de demoiselles fort dévêtues dans l’une des propriétés de son ami Silvio Berlusconi. Ainsi se dessine en creux la morale de notre XXIe siècle.[/access]

Madame Figaro à poil !

Dassault nous a épargné Mademoiselle Figaro (une hilarante publication pour adolescentes qui n’a vécu que quelques numéros, avec une rubrique golf et des comparatifs de sacs à main à 500 €), mais nous accable toujours de Madame Figaro, le magazine féminin glacé, au papier qui tâche, boursouflé d’épaisses platitudes.

Le dernier numéro nous gratifie, dans ses insondables pages « Société » d’une enquête amusante titrée « Mâle à barbe, attention fragile ». Une certaine Valérie de Saint-Pierre, dramatise : « Les rangs des métrosexuels imberbes sont de plus en plus clairsemés ». La France a peur ! Mais la journaliste vite nous rassure : « Place à la barbe de trois jours, signe d’une virilité apprivoisée » Nous ne savions pas que la virilité devait s’apprivoiser, ni la féminité se mettre sous camisole. Ce qui serait malheureux.

La journaliste poursuit « cette nouvelle pilosité masque bien souvent les doutes existentiels d’un homme un poil fragile. » Passons charitablement sur le jeu de mot. Une sociologue, brocardant le duvet « cracra » (dit-elle) de Gainsbourg introduit l’idée que la barbe « de 2010 » sert à se « remasculiniser ». C’est étrange, je n’avais pas songé qu’une barbe puisse avoir un millésime, ni de quelle façon l’idée de se « remasculiniser » vient à l’esprit du moderne.

La même sociologue rassure, il s’agit de développer une « virilité soft« . Il faut pas moins de trois femmes pour expliquer la néo-barbe… après la journaliste, la sociologue, voici l’ethnologue… qui nous explique que le poil est un message envoyé aux femmes : « Attention, on peut piquer ! ». La journaliste synthétise le propos: les hommes « gentiment velus » veulent « faire mâle, mais pas trop. » Ce « pas trop » est passionnant… toute notre modernité tendant à gommer au maximum les différences entre hommes et femmes se résume dans cette tentative de modération de ce qui n’est évidemment pas modérable. J’aurais pu finir en écrivant « La barbe ! », mais j’ai ma dignité.

Les bons salafistes et les méchants racistes

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Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion

D’un côté de gentils salafistes, de l’autre de méchants discrimineurs : les hasards de la programmation télévisuelle dessinaient hier soir un édifiant portrait de la France. Sur TF1, Harry Roselmack nous présentait des fondamentalistes musulmans, certes exotiques et un rien baroques dans notre République, mais bien propres sur eux, respectueux des vieilles dames et des filles – il est vrai qu’ils se débrouillent pour n’en croiser qu’une, et sous bonne surveillance, celle qu’ils vont épouser. Avec un seul critère : la piété, parce que celle-ci dure et même croît avec l’âge, contrairement à la beauté, comme l’a expliqué un des personnages. Quant aux femmes interrogées, elles sont là pour expliquer à quel point, derrière leur voile intégral pour celles qui ont le privilège de le porter, elles sont modernes et épanouies même si les pauvrettes ne comprennent pas qu’on les regarde bizarrement dans la rue. En prime, tous ces braves gens (qui le sont vraiment) sont marseillais et fort malheureux d’être stigmatisés par leurs concitoyens. Rien à voir avec le genre islamiste au couteau entre les dents – ils évoquent plutôt des loubavitchs musulmans.

Au même moment, sur France 2, « Les Infiltrés », l’émission de David Pujadas réalisée en caméra cachée, nous révélait la France des beaufs, des agents immobiliers et des recruteurs qui ne veulent pas de noirs, d’arabes, de femmes et de vieux et qui, heureusement, vivent maintenant sous la menace permanente de la Halde.

On me dira qu’il ne s’agissait pas là de fictions mais d’enquêtes de terrain. Et on le sait, le terrain ne ment pas. Les gentils salafistes et leurs fantomettes existent tout autant que les méchants discrimineurs. Seulement, la réalité n’est pas une somme de faits, aussi vrais soient-ils.

Pétri de bonnes intentions, Roselmack se fait balader sur la face visible de l’iceberg. Il nous montre une minorité hors-sol qui, comme le dit un des jeunes, ne deale pas, ne vole pas et se contente de vivre à l’écart du reste de la nation, tout en essayant de ramener le plus possible de brebis égarées dans le droit chemin. Mais sur les conséquences de cette conception pour le moins singulière du vivre-ensemble qui recrute un nombre croissant d’adeptes – y compris parmi les « de souche » ce qui devrait faire litière de toute lecture ethnique ou raciale -, silence radio. Que pensent ces bons garçons de ceux qui au nom d’une conception aussi littérale de l’islam que la leur, prétendent soumettre, en plus de leurs femmes, filles et sœurs, les juifs et les croisés ? On apprend simplement que lorsque le sympathique imam a traité, dans un prêche, Ben Laden d’assassin, la mosquée s’est vidée. Et quand on lui demande ce qu’il a ressenti le jour où il est devenu français, il répond : « Je suis fier d’être musulman ». Chacun pense ce qu’il veut, on est en République, non ?

En face, ces recruteurs et ces logeurs qui acceptent à mots couverts d’éliminer les candidats trop bronzés ou trop vieux ont tout des parfaits salauds. « Tu fais du business, pas du social », lance le patron d’une agence immobilière à sa fausse stagiaire et vraie journaliste. On ne sait pas combien d’agences d’intérim l’équipe des « Infiltrés » a dû tester avant de tomber, un peu plus tard dans le reportage, sur le dérapage incontestable – le type qui accepte de ne sélectionner que des gars bien de chez nous, tout en précisant que c’est du off, il connaît les risques. On aurait surtout voulu savoir comment ces chefs d’entreprise ou ces propriétaires sont devenus des discrimineurs patentés : est-ce le fruit d’expériences malheureuses qu’ils ont assurément le tort de généraliser, de besoins spécifiques qui pourraient leur faire préférer, par exemple, un jeune à un vieux, ou d’affreux préjugés, racistes, mais aussi sexistes et âgistes, qu’ils partagent avec le reste de leurs concitoyens ? De cela, on ne nous a pas dit un mot. Trop compliqué sans doute.

On comprend au passage que toute préférence peut constituer une discrimination passible d’une amende de 100 000 € et d’une peine d’emprisonnement de cinq ans. J’aimerais bien savoir par quel miracle légal la plupart des réceptionnistes dans les grandes entreprises, sont des femmes, souvent jolies en plus. Un pur hasard certainement. Il me revient avoir déjà déclaré publiquement que je préférais travailler avec des hommes qu’avec des femmes. Je vous jure, c’était une blague. Pitié ! Pas la Halde !

Ce face-à-face involontaire et cathodique entre notre sombre passé et notre avenir radieux devrait nous rendre optimiste. Quand nos aimables fondamentalistes seront plus nombreux que nos vilains racistes, tout ira pour le mieux.

Requiem pour l’humour français

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Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.

L’humour français a toujours été d’un usage strictement domestique et n’a jamais acquis un statut universel, à l’image de l’humour juif ou anglais. Cela ne signifie pas que ses productions à travers les siècles aient été médiocres, bien au contraire, mais il se trouve qu’il voyage mal, comme le reblochon. Alphonse Allais ne résisterait pas à une traduction en allemand, bien qu’une édition dans la langue de Goethe de L’Album primo-avrilesque du génie de Honfleur soit parue confidentiellement, en 1993, à Munich. Je ne l’ai pas lue, mais je crains le pire.

L’art du contrepet et de la charade à tiroirs illustré par le regretté Luc Etienne, les exercices de style de l’Ouvroir de littérature potentielle du Collège de Pataphysique ne sont pas délocalisables, même si certains des membres les plus éminents de cette vénérable institution viennent du monde anglophone.

La satire politique fut, jadis, une forme de l’humour où l’on retrouvait l’esprit français, au meilleur sens du terme, aussi bien dans sa forme populaire que dans les textes satiriques des grands écrivains qui ne dédaignaient pas ce genre de littérature.

[access capability= »lire_inedits »]J’ai, personnellement, été élevé au lait de Guignol (en fait du beaujolais), pas ceux de Canal+, mais celui de Laurent Mourguet, montreur lyonnais de marionnettes dont les personnages se prenaient bille en tête les puissants de la capitale des Gaules.

On me faisait taire, le dimanche à midi, quand venait l’heure du « Grenier de Montmartre » animé par des chansonniers comme Robert Rocca, Edmond Meunier, Pierre-Jean Vaillard, qui rimaillaient délicieusement sur les péripéties gouvernementales de la IVe République. Laurent Ruquier est le dernier rejeton de cette lignée.

Pierre Dac et Francis Blanche s’aventuraient parfois dans ce domaine, mais préféraient rester dans le registre de la grosse blague qui n’était pourtant jamais vulgaire.

Fernand Raynaud n’était certes pas un comique « politique », mais son sketch sur le boulanger arabe a plus fait pour l’antiracisme qu’un millier de communiqués du MRAP.

Coluche était de gauche, Thierry Le Luron de droite, ils cognaient dur contre le camp adverse, mais leur talent – et celui de ceux qui écrivaient pour eux – les mettait à l’abri de la vulgarité et du soupçon d’acharnement partisan.

Quant à Pierre Desproges, il pratiquait un humour métapolitique : à part Léon Schwartzenberg, éphémère ministre, qui devint sa tête de turc lorsqu’il se sut atteint par le cancer, Desproges ne s’abaissait pas à cartonner sur le physique ou les bourdes langagières des politiciens de son temps. Et pourtant, son discours était politique jusqu’à la moelle, mais inclassable dans les catégories habituelles de la gauche, de la droite ou du centre.

Existe-t-il aujourd’hui, dans notre pays, une satire politique qui ait pris la relève des « grands anciens » que je viens d’évoquer ? Au risque de passer pour un vieux con radoteur, je suis obligé de répondre par la négative. Il existe, certes, d’excellents comiques imitateurs, comme Laurent Gerra, Nicolas Canteloup ou Eric Dahan, qui savent nous divertir en pastichant les tics langagiers de nos gouvernants, mais on ne peut dire qu’il s’agisse là de satire, de critique par l’humour de l’action des puissants.

Depuis des années, l’espace de la satire est occupé presque tout entier par les « Guignols de l’Info » de Canal+, production sophistiquée aux dimensions quasi hollywoodiennes, en fait une adaptation française de « Spitting Image », de la BBC britannique. Alain Finkielkraut s’est livré, naguère, à une démolition en règle des « Guignols », avec comme principal argument que cette émission avait procédé à un renversement de perspective : les marionnettes ont cessé de prendre pour cibles les puissants, qui sont plutôt bien traités et arrivent, comme Jacques Chirac, à tirer bénéfice de l’image de leur double en latex. En revanche, il se comportent en élite qui se moque du peuple, comme lorsqu’ils s’acharnent sur un Richard Virenque dopé « à l’insu de son plein gré » ou sur les pataquès d’un Jean-Pierre Papin. J’ajouterai que cette émission s’adresse à ceux que leurs parents ont placé dès leur plus jeune âge devant les « Télétubbies », tant est utilisé le comique de répétition à usage des débiles.

Reste le cas Guillon, porte-drapeau d’une nouvelle espèce de satiriste politique, le pamphlétaire teigneux qui se sert du statut d’humoriste comme Agnan (du Petit Nicolas) se sert de ses lunettes : pour se mettre à l’abri des coups que lui vaudraient ses attaques ad hominem qu’il balance en toute impunité. Ces gens-là méritent des baffes.[/access]

Benoît XVI, anticapitaliste calomnié

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Le Pape doit venir visiter le Royaume-Uni au mois de septembre. C’est un saint homme, vraiment. Que peut-il espérer de ce pays anglican où il pleut tout le temps et où les gens ne parlent ni d’argent ni de sexe mais y pensent sans arrêt. La preuve : deux Britanniques, le scientifique Richard Dawkins et l’auteur Christopher Hitchens entendent faire arrêter le pape Benoît XVI pour « crimes contre l’humanité », lors de sa visite au Royaume-Uni, à la suite des accusations selon lesquelles il aurait couvert des prêtres pédophiles. La justice du cru est saisie, mais aussi, allons-y gaiment, la CPI de La Haye. Benoît XVI, pour ces adeptes de la mesure, serait ni plus ni moins le Karadzic de la pédophilie. Bon, en même temps, la vraie raison de la haine britannique pour le pape n’est pas à chercher ici, malgré les apparences. En fait, cette petite nation désindustrialisée et clochardisée, où l’on ne vit bien que dans quelques salles de marché de la City ne peut pas supporter un chef d’état comme le Pape qui, depuis la crise de 2008, pense le monde légèrement à gauche de Chavez. On pourra lire ainsi avec profit l’Encyclique de juin 2009 Caritas in Veritate, où le souverain pontife écrit notamment: « Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale ».

Et que ça saute !

Usine

La désindustrialisation, ces derniers temps, prend l’allure de la mer quand elle remonte au Mont-Saint-Michel : celle d’un cheval au galop. Pas un jour sans qu’un nom vienne s’ajouter à cette litanie du renoncement français à rester une grande puissance industrielle. Metaleurop, Arcelor, Continental, Celatex, Philips, Freescale, Sullair, Sodimatex. On peut aussi constater un deuxième souffle particulièrement puissant depuis la fin des régionales dans l’annonce des fermetures à venir : SCA (couches pour bébé), Schneider Electric, Lejaby (lingerie), Jacob Delafon, France Champignons, Manitowoc (ex-Potain), Gardy (disjoncteurs), Panavy (boulangerie industrielle). On dirait le poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, quand il égrène les noms des villages du vieux pays comme autant de lieux de résistance.

Sauf que là, c’est tout le contraire. Chaque nom correspond à une bataille perdue et à des suppressions d’emplois qui se chiffrent, au minimum, entre cent et trois cents personnes. On mènerait une guerre outre-mer avec de tels chiffres en pertes humaines, il y aurait une révolte pacifiste généralisée et aucune société ne le supporterait. Ce n’est pas la même chose, me direz-vous ? Comparaison n’est pas raison ? Ces hommes et ces femmes ne meurent pas ? Non, c’est vrai, pour la plupart, à condition d’exclure les suicides par pendaison, par alcoolisme et les dépressions qui valent bien les syndromes post-traumatiques des combattants de la guerre d’Irak.

L’emploi industriel : une guerre perdue ?

Mais s’ils ne sont pas morts, ils ne vivent plus non plus : ils sont devenus des invisibles. Quelqu’un à qui viendrait l’idée saugrenue de se promener dans certaines régions de l’Est ou du Nord, dans le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine, constaterait que certaines villes, littéralement, ont l’air d’avoir subi un bombardement, avec d’immenses poches de vides qui apparaissent au coin d’une rue, derrière un terril ou la silhouette cylindrique et démesurée d’un gazomètre mort.

Le candidat de 2007, élu président de la République sur l’idée de rendre sa dignité au travail, à la « France qui se lève tôt », a évidemment fait le contraire. Nous disons « évidemment » non pas comme une accusation mais comme un constat désabusé. En admettant que le volontarisme de Sarkozy ait été sincère, en admettant qu’il n’ait pas commis le pêché originel de la nuit au Fouquet’s , en admettant qu’il n’ait pas vu la contradiction entre des dispositions fiscales favorisant davantage la spéculation que l’investissement dans l’économie réelle, il n’en demeure pas moins qu’il était effectivement évident qu’il allait avoir sur la question de l’emploi industriel une marge de manœuvre à peu près identiques à celle des assiégés texans de Fort-Alamo, avec Christian Estrosi dans le rôle de Davy Crockett et les multinationales dans le rôle des armées du général Santa-Anna.

La mutation du capitalisme en néo-libéralisme, pour aggraver les choses, a trouvé un allié objectif : le discours écolo-décroissant qui gagne insidieusement les consciences (après le gramscisme de gauche et le gramscisme de droite, on pourrait parler d’un gramscisme vert) transforme la France en une gigantesque friche.

Cette alliance objective, je l’ai vue, alors que j’accompagnais mon regretté ami Frédéric Fajardie qui recueillait les témoignages des ouvriers de Metaleurop promis à la grande broyeuse. Quand on écrira l’histoire de la fin de ce site, il faudra bien remarquer comment le groupe suisse Glencore a pu s’appuyer en 2003 sur les écologistes du cru qui ne cessaient de dénoncer la pollution, au plomb notamment, engendrée par le site sur les villes environnantes. Maintenant, le site est très beau, les salades sont vertes dans les jardins ouvriers de Noyelles- Godault mais il n’y a plus que des chômeurs pour les manger.

Emile Pouget n’a pas gagné contre la CGT. Pas encore

Depuis quelques années, les ouvriers désespérés menacent de s’en prendre à l’outil de travail. Le tabou avait été brisé par les Celatex de Givet dans les Ardennes (Martine Aubry était ministre du Travail…) en 2000.

C’est nouveau, quoiqu’on en dise. Dans la culture syndicaliste française, les méthodes luddites ou anarchistes sont toujours restées marginales. On a, sous nos cieux, pour le meilleur ou pour le pire, toujours préféré la CGT de Benoît Frachon, Henri Krasucki ou Georges Séguy qui sauvèrent la baraque en 1946 et 1968 – « Il faut savoir terminer une grève », à Emile Pouget, auteur d’un célèbre livre Le sabotage qui fut la bible flamboyante des despérados libertaires à la fin du siècle dernier. Ceux qui ont passé leur vie à maudire la CGT feraient bien de lire ce qui aurait pu arriver si les idées de Pouget avaient pris le dessus comme ce fut par exemple le cas en Catalogne ou la CNT-FAI, syndicat anarchiste pur et dur, pratiqua l’action violente et la destruction des machines si l’appropriation était impossible. Ils étaient d’ailleurs tellement bien entrainés à cette violence sociale et politique qu’ils furent, lors de la guerre d’Espagne, parmi les combattants les plus aguerris.

Mais écoutons Emile Pouget, en 1898 : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure. Le sabotage capitaliste, lui, n’est qu’un moyen d’exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l’expression d’une répugnant rapacité, d’une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire… Loin d’engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort. » On est loin de Bernard Thibault en duo avec Sophie de Menthon …

Alors, quand on apprend que les ouvriers de chez PIP spécialisés dans la prothèse mammaire (oui, je sais…) à La Seyne sur Mer, menacent de faire sauter des tonnes de silicone, faut-il penser qu’Emile Pouget est devenu l’inspirateur de cette colère ?

Qu’on se rassure, en face…

Epuisée, démoralisée, la classe ouvrière dans ces combats désespérés ne demande qu’une chose : partir avec la plus grosse indemnité possible. Le Grand Soir sera pour un autre jour. Un fatalisme, peut-être pire que tout, fait que l’on décide de tirer sa pelote le mieux possible dans l’effondrement. Qui leur en voudrait ? Depuis vingt ans, on leur explique qu’ils vont passer dans une économie de service.

On sait ce que ça veut dire, la reconversion tertiaire pour ces gens-là, et eux aussi le savent : à la place d’une nation de mineurs et de sidérurgistes, on devient un pays de coiffeurs et de cireurs de chaussures, de vendeurs de beignets sur les plages et d’esclaves de plate-forme téléphonique. Vas-y camarade, deviens auto-entrepreneur…

Il n’est pas dit que cette fierté ravalée, cette humiliation infligée par le tout-marché ne ressurgisse pas, un jour ou l’autre.

Et c’est là que ceux qui s’affolent aujourd’hui de quelques occupations musclées de sites industriels pourront alors vraiment avoir peur.

On ne prête qu’aux niches

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Niche fiscale

Dès qu’on prononce le mot « niche fiscale » la machine à fantasmes se déclenche : on imagine des riches flanqués d’avocats spécialisés montant des sociétés-écrans dans des paradis fiscaux, ces merveilleux endroits où le moindre verre d’eau est servi avec un petit parapluie en papier bariolé et une rondelle de citron. La réalité est bien plus banale et moins exotique. Les niches fiscales constituent un système perverti par un Etat réduit à l’impuissance politique qui s’y accroche comme l’un des derniers leviers lui permettant d’agir.

Au commencement, rappelons-le, une « niche fiscale » est un outil fondé sur le bon sens. Pour citer Gilles Carrez, député du Val-de-Marne et auteur de la loi du même nom, « il est parfaitement légitime de créer des régimes fiscaux dérogatoires afin de favoriser tel comportement économique ou de modifier la distribution des richesses nationales. » Il est vrai aussi qu’une niche fiscale peut être une faille dans la législation permettant aux gros malins d’échapper totalement ou partiellement à l’impôt. Dans le premier cas, il s’agit d’un outil politique intéressant pour encourager les bons comportements (dépenses et investissements jugés utiles pour l’intérêt général) et d’en éviter d’autres, jugés nocifs. Dans le deuxième cas – légal lui aussi -, cela rappelle la réponse d’un rabbin à une femme qui lui demande si un poulet tombé dans un pot de chambre est toujours bon à manger, du point de vue de la religion : « Oui madame, c’est casher, mais ça pue… « .

On réduit les recettes pour ne pas augmenter les dépenses

Or, le vrai problème n’est pas là mais dans le fait que en réalité, cet outil qui devrait être l’un des moyens de la politique fiscale et budgétaire est devenu l’un des derniers instruments à la disposition du gouvernement français qui ne peut plus agir directement ni sur les taux d’intérêt ni sur le taux de change. Et puisqu’il en est réduit à cela, le gouvernement en abuse : de 50 milliards d’euros en 2003, leur montant, c’est-à-dire le manque à gagner pour l’Etat, a atteint 74 milliards cinq ans plus tard. La raison principale de cette explosion est que les niches fiscales permettent au gouvernement de remplacer une dépense budgétaire (augmentation des crédits pour financer l’action publique) par une dépense fiscale (réduction des recettes). C’est exactement le sens des propos du député socialiste de la Meuse Jean-Louis Dumont lorsqu’il estime que « l’inflation de création des niches fiscales ces dernières années » aboutit à une « débudgétisation ». Autrement dit, Bercy se comporte comme un propriétaire qui, pour ne pas débourser d’argent pour entretenir son bien, demande à son locataire de le faire à sa place en échange d’une déduction du loyer.

L’avantage du système est évident : pour les partenaires européens et pour les citoyens français un objectif de réduction des dépenses publiques sans changer le niveau réel des interventions de l’Etat. Ce jeu de passe-passe n’est pas un secret. Un rapport publié il y a deux ans par la Commission des finances de l’Assemblée nationale constate que le recours aux niches fiscales se banalise afin de limiter d’une manière artificielle la croissance des dépenses publiques et que ce phénomène est le principal responsable de la hausse spectaculaire du coût des niches. Agir sur les recettes étant plus facile que d’augmenter les crédits, il en résulte une perversion du système et la création d’un sentiment d’injustice, c’est-à-dire l’équivalent en politique d’un bâton de dynamite. Il est plus facile de tomber à bras raccourcis sur les riches que de s’attaquer au problème de l’impuissance publique car la véritable niche qu’il faudrait plafonner est celle permettant au gouvernement de contourner le budget et de déguiser les dépenses en dérogations fiscales.

Florence Aubenas cherche sponsors

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Après le succès de son ouvrage Le quai d’Ouistreham, qui raconte sa plongée dans le monde des travailleurs pauvres et précaires, la journaliste du Nouvel Obs récidive avec un nouveau livre qui devrait s’intituler Le quai de Béthune. Non, elle ne va pas s’immerger pendant six mois dans la vie des corons en se faisant passer pour une veuve de mineur silicosé, mais elle cherche un pied à terre d’une surface minimum de 350 m2 sur cette artère de l’Ile Saint-Louis, à Paris. Afin de passer inaperçue dans le monde implacable des riches de chez riches, il lui faut faire montre de tous les attributs de cette classe sociale mal comprise et donc mal aimée des autres Français. Elle aurait déjà obtenu une table ouverte au Fouquet’s gracieusement offerte par Dominique Desseigne et l’usage ad libitum de sa villa de Tanger par BHL. Reste à trouver une Bentley avec chauffeur, un jet privé au Bourget, et une tenue de camouflage griffée Yves Saint-Laurent ou Gucci, ainsi que le financement de la psychothérapie indispensable à l’issue d’une expérience aussi traumatisante. Les offres de sponsorisation de la municipalité ardéchoise d’Aubenas ont été poliment, mais fermement rejetées, en revanche celles de la ville de Florence devraient être considérées avec bienveillance.

Plumes de plomb

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Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868.
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868
Edouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868.

Comme chaque année, le Salon du livre aura accouché collatéralement d’un numéro spécial de Libé, rédigé exclusivement par des écrivains. Un exercice a priori rafraîchissant pour le lecteur, un pas de côté bien agréable, un peu comme, quand on était petit, Michel Delpech ou Claude Sautet se retrouvaient bombardés, le samedi midi, red’chef du « Journal inattendu » de RTL − mais en plus classieux, bien sûr.

Seulement, on n’en a pas eu ce jeudi 25 mars, pour son euro et trente centimes, avec lesquels on aurait mieux fait de s’offrir un deuxième café, sans doute à cause de la crise mondiale et de Sarko qu’a même pas été fichu de l’interdire. Car hormis quelques valeurs sûres (Patrick Modiano, Pierre Pelot et Marc Weitzmann, dont l’excellent « Ma mère et Jean Ferrat » n’aurait pas déparé dans votre site préféré), c’est du très grand n’importe quoi, on s’emmerde à cent sous de l’heure, on se pince en se demandant si Libé n’est pas, pour une fois, en avance sur son temps en publiant dès le 25 mars son numéro du 1er avril, entièrement rédigé par des stagiaires de troisième ou par des élèves de l’EFAP. On exagère ? Même pas ! On a les noms, les textes et, la colère aidant, on va pas se gêner pour cafter.

[access capability= »lire_inedits »]En charge du making off de cette opération-commando, Véronique Fiszman, éditrice inspirée par ailleurs, y va d’emblée à la truelle. À lire le titre de son compte-rendu « Et soudain, soudain, le beau gosse Joffrin ! », on a cru tout d’abord à une tentative de distanciation brechtienne, voire à une parodie malhabile de pastiche dekochien. La suite nous prouva que non. Comme vous n’êtes pas obligés (quoique…) de nous croire sur parole, on vous laissera juges en vous livrant sa − trop tardive − conclusion : « Bonheur. Dans cette ambiance de travail se diffuse un air de bonheur. Quelque chose n’est pas comme d’habitude. Certes, les professionnels de l’information sont particulièrement détendus, puisqu’ils sont en semi-repos aujourd’hui. Mais il s’agit d’autre chose. C’est qu’exceptionnellement, l’écrivain, représenté ici par un panel d’une quarantaine de personnes habituellement inquiètes, crânes, timides ou grincheuses, est heureux dans cette place. Aujourd’hui, l’écrivain sourit. »

Hélas, mille fois hélas, Véronique n’a pas le monopole des semelles de plomb. In cauda casseburnum, on ne résistera pas au plaisir de vous faire humer la chute du papier citoyen de Sylvie Granotier sur la réforme de la garde à vue : « Une affaire à suivre de près, lecteurs vigilants. » Ou celle de Geneviève Brisac sur le Salon du livre devenu, sortez vos mouchoirs, « une manifestation strictement commerciale grimée en événement culturel ». Ou encore celle de Camille Laurens pour son portrait du psychanalyste-pétitionnaire Roland Gori : « Sa question fondamentale, toujours, partout : “Comment faire quelque chose tout en restant vrai ?” L’Appel des appels, né de cette interrogation, en constitue aussi la réponse. » On sait, tout ça est monstrueusement indigeste, mais n’allez pas espérer qu’on va vous plaindre : nous, avant de vous livrer ce best of des conclusions, on a dû se taper les papiers en entier…

Cela dit, on n’écrit pas uniquement des chutes déplorables dans ce Libé des écrivains. Certaines entames valent aussi leur pesant de Lexo. Quand, par exemple, Joy Sorman se fait historienne et moraliste en plus de journaliste (et, nous dit-on, d’« auteure ») sur le droit de vote des étrangers : « Le droit de vote des femmes aura été débattu six fois au Parlement avant d’être adopté en 1945. Les femmes ont ramé, alors les étrangers, vous imaginez. » C’est-y pas mignon, ça ? Histoire de vous faire boire le calice jusqu’à l’hallali, on vous garde pour la bonne bouche le style nerveux de Frédéric Junqua, qui n’a pas peur, lui de s’en prendre aux puissants : « Eric Zemmour avait la parole libre, il l’a maintenant libérée. Ce cachetonneur des médias a foulé aux pieds la rigueur intellectuelle et le sens des responsabilités, que l’avocat général blogueur Bilger trouve chic de confondre avec la bien-pensance et l’hypocrisie. Las, Zemmour ne fait qu’ajouter au délitement du projet démocratique, où chacun serait en mesure de participer au débat public, on en est loin. » C’est dommage (on n’ose pas dire « Las ! », on n’est pas écrivains), on aimerait bien reproduire tout ce torrent néo-voltairien in extenso, mais on a peur que Joffrin, mauvais joueur, nous envoie du papier bleu et nous réclame des sous…

Nous, on entend siffler le train. C’est l’heure d’emballer le poisson avec ce qui reste du journal, sans savoir in fine si c’est la presse ou la littérature qui est le plus à plaindre. Mais après tout, pouvait-on attendre mieux dans un pays où Florence Aubenas ose se prendre pour George Orwell sans que personne ne meure de rire ?[/access]

McCarthy en Série Noire

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Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948.
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948
Alan H. Posner, The argyle secrets, 1948.

Il est difficile d’imaginer la terreur tranquille que fait régner Didier Daeninckx dans le roman noir français. Celui qui fut l’un des grands du polars dans les années 1980, s’attachant, non sans talent, à ressusciter des épisodes oubliés, et même refoulés, d’une histoire récente comme la grande ratonnade d’octobre 1961, dans Meurtres pour mémoires, est devenu le McCarthy d’un milieu où l’on ne peut se passer de son onction quand on veut être invité dans les festivals ou convié à animer des ateliers d’écriture, ces derniers étant le pain quotidien ou presque des forçats de l’Underwood ou plutôt du MacBook.

Dans le milieu du polar où l’antifascisme, sans doute sincère au début, est vite devenu une niche commerciale bien pratique, qualifiant automatiquement ses porte-drapeaux pour jouer les reines de beauté dans le camp du Bien, Didier Daeninckx pratique périodiquement, lui, l’attaque disqualifiante. Untel est un facho, untel est ami d’un facho, untel est l’ami de l’ami d’un facho et untel a édité, préfacé un facho ou correspondu avec lui.

[access capability= »lire_inedits »]Le problème, c’est que les adversaires de Daeninckx ne sont pas d’extrême droite. Pas plus que les généraux fusillés par Staline n’étaient vendus aux nazis.

Il voudrait qu’ils le soient, nuance. Il procède donc régulièrement à des purges dans son propre camp, politique et littéraire. Il a accusé les uns d’être rouge-brun à l’époque de L’Idiot international de Jean-Edern Hallier puis, au milieu des années 1990, s’en est pris aux autres, soupçonnés d’être révisionnistes et même négationnistes au prétexte qu’ils avaient côtoyé, avant de s’en séparer très vite, un libraire, ancien autonome, ayant sombré dans un délire putride sur les camps de la mort. Pour se laver des accusations de Daeninckx, les accusés ont dû alors faire appel à Pierre Vidal-Naquet − rien que ça.

Ces accusations, évidemment infondées, ont parfois même conduit à des affrontements physiques (oh, rien de bien sérieux, nous sommes en France) comme lors du salon de la Bastille, en 2001, et à un certain nombre de procès en diffamation (nous sommes en France, aussi, sur ce point-là, il n’y a pas de doute).

Ceux qui ont résisté à Didier Daeninckx sont ceux qui peuvent ou pouvaient espérer une survie alimentaire et professionnelle hors du milieu du polar. Thierry Jonquet, paix à son âme, était de ceux-là. Mais aussi, par exemple, Serge Quadruppani, qui ne se contente pas d’être un bon écrivain mais aussi un remarquable directeur de collection, traducteur de l’italien qui fait passer le meilleur de la production noire transalpine chez Anne-Marie Métaillé. Il faut savoir qu’un salon du Polar sur deux est parrainé à un moment ou à un autre par Didier Daeninckx, qui ne retrouve rien à redire au fait qu’on le nomme à tout bout de chant « pape » du polar. Pourtant, en suivant sa logique, pape fait référence à Benoît XVI, Benoît XVI aux Jeunesses hitlériennes, donc toute personne l’appelant « pape du polar » est probablement lui-même un jeune hitlérien cherchant à le déstabiliser.

Il faut savoir aussi qu’il peut encore arriver, plus de quinze ans après les accusations de Daeninckx, que Quadruppani se retrouve interdit de salon comme ce fut le cas, encore récemment, pour une de ces manifestations, qui va se tenir dans le Sud-Ouest de la France, où l’éditrice elle-même a renoncé à venir, par solidarité avec son directeur de collection, devant une mystérieuse fin de non-recevoir des organisateurs.

La dernière affaire en date est née de la réédition, par Baleine, d’un roman de François Brigneau. Ce qui a suscité l’ire de notre purificateur. Il est certain que l’exhumation de ce polar de 1947, écrit par l’un des noms les plus connus de l’extrême droite française, quand bien même il s’agirait d’un document plutôt bien vu sur l’argot et l’atmosphère d’une époque, y compris dans le racisme vintage, relevait largement de la provoc, surtout si l’on songe que cette maison d’édition fut celle du Poulpe, ce héros récurrent de polars libertaires, que Daeninckx et Pouy portèrent sur les fonts baptismaux.

Le moins qu’on puisse dire – quand on est poli −, c’est que Daeninckx a sur-réagi : indignation pétitionnaire partout sur le Net, invention d’un droit de retrait des auteurs de Baleine pour ne pas figurer à côté d’un ancien milicien au catalogue. Il est vrai qu’à 86 ans, Brigneau représente une vraie menace pour la démocratie : c’est sûrement de sa faute si le Front a fait des scores à deux chiffres dans les régions où il a pu se maintenir.

La pétition a été plutôt moyennement suivie par les auteurs de Baleine. C’est qu’ils ne peuvent pas tous, comme Daeninckx, se replier fièrement chez Gallimard et sa collection Folio/Policier.

Gallimard, vous savez : l’éditeur de Rebatet, Céline, Drieu, Nimier, ADG, ces grands antifascistes.[/access]

Sale printemps à Prague

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Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67.
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67
Honoré Daumier, Le Pardon, 1865-67.

Il ne faut pas croire que nous soyons les seuls, en France, à bénéficier d’une police de la pensée et de la parole fonctionnant à la satisfaction générale. Dans ce domaine, c’est vrai que nous ne sommes pas trop mauvais : Georges Frêche, Eric Zemmour, Philippe Bilger, comme auparavant Alain Finkielkraut, ont été cloués au pilori numérique et médiatique pour quelques propos incorrects ou supposés tels. Peu importe qu’ils aient été, souvent, sortis de leur contexte ou rapportés bien longtemps après leur émission, ils vouent leurs auteurs au quart d’heure d’infamie, l’inverse du quart d’heure de célébrité warholien.

Ce que disent ces gens-là de la surreprésentation de certaines catégories de la population dans les établissements pénitentiaires ou les équipes de football en fait des traîtres à leur classe, celle des élites intellectuelles et médiatiques, car ils parlent comme le peuple au lieu de lui faire la leçon. Peu importe si leur constat présente quelques analogies avec la réalité, ils n’ont même pas le temps de tirer les conséquences politiques, philosophiques ou sportives de leur perception du réel.

[access capability= »lire_inedits »]Ils sont immédiatement convoqués devant le tribunal de la pensée correcte, sommés de s’expliquer, de s’excuser, de faire amende honorable et de promettre qu’ils ne recommenceront plus. Le simulacre devient la règle pour donner à cette mise au pli le caractère spectaculaire propre à inspirer la crainte aux éventuels émules des délinquants du verbe et de l’écrit. La convocation de Zemmour par la direction du Figaro ressemble, pour de faux, bien sûr, aux simulacres d’exécution auxquels on procédait jadis.

Ceux qui gémissent sur le déclin du rayonnement de la France en Europe et dans le monde trouveront un motif de satisfaction en prenant connaissance de la mésaventure dont vient d’être victime le chef de la droite tchèque, Mirek Topolanek, descendu en flammes en pleine campagne législative au pays du Brave soldat Chvéïk. Ayant consenti à poser pour une série de photos pour le magazine Lui, équivalent tchèque de Têtu, il s’est laissé allé à échanger quelques propos avec ses hôtes pendant qu’il se faisait shooter sous toutes les coutures. Il s’en est pris en ces termes à l’Église catholique : « Dans le christianisme primitif, il n’y avait pas d’Église. L’Église a pris le pouvoir par l’abêtissement des masses, par le brainwashing [lavage de cerveau]. C’est de cette façon que l’Église a pris le pouvoir sur les gens et sur leurs cerveaux. Elle a utilisé le christianisme comme un instrument de pouvoir. Mais le christianisme lui-même n’est pas nocif. » Bon d’accord, c’est un peu court comme interprétation de deux mille ans d’histoire politique et religieuse, mais cela mérite-t-il le bûcher ? Il s’est également lâché contre le premier ministre, Jan Fischer, en faisant allusion à ses origines juives, et au ministre des transports en évoquant son homosexualité. Ce n’est pas bien du tout, mais comme on n’a pas le verbatim exact de ces paroles colportées de taverne en taverne par les gens de Lui, il est bien difficile de faire la part des choses et de prononcer sur le champ l’excommunication morale de Topolanek pour crime d’antisémitisme et d’homophobie.

Tout cela, bien sûr était en parfait « off » mais, dans l’heure qui a suivi, tout Prague bruissait des dérapages de « Topo », qui a été alors prestement débarqué de la tête de liste de son parti pour les élections législatives de mai. Ce même Topolanek avait survécu politiquement à la publication de photos volées le montrant en train de se doucher, nu, en compagnie de demoiselles fort dévêtues dans l’une des propriétés de son ami Silvio Berlusconi. Ainsi se dessine en creux la morale de notre XXIe siècle.[/access]

Madame Figaro à poil !

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Dassault nous a épargné Mademoiselle Figaro (une hilarante publication pour adolescentes qui n’a vécu que quelques numéros, avec une rubrique golf et des comparatifs de sacs à main à 500 €), mais nous accable toujours de Madame Figaro, le magazine féminin glacé, au papier qui tâche, boursouflé d’épaisses platitudes.

Le dernier numéro nous gratifie, dans ses insondables pages « Société » d’une enquête amusante titrée « Mâle à barbe, attention fragile ». Une certaine Valérie de Saint-Pierre, dramatise : « Les rangs des métrosexuels imberbes sont de plus en plus clairsemés ». La France a peur ! Mais la journaliste vite nous rassure : « Place à la barbe de trois jours, signe d’une virilité apprivoisée » Nous ne savions pas que la virilité devait s’apprivoiser, ni la féminité se mettre sous camisole. Ce qui serait malheureux.

La journaliste poursuit « cette nouvelle pilosité masque bien souvent les doutes existentiels d’un homme un poil fragile. » Passons charitablement sur le jeu de mot. Une sociologue, brocardant le duvet « cracra » (dit-elle) de Gainsbourg introduit l’idée que la barbe « de 2010 » sert à se « remasculiniser ». C’est étrange, je n’avais pas songé qu’une barbe puisse avoir un millésime, ni de quelle façon l’idée de se « remasculiniser » vient à l’esprit du moderne.

La même sociologue rassure, il s’agit de développer une « virilité soft« . Il faut pas moins de trois femmes pour expliquer la néo-barbe… après la journaliste, la sociologue, voici l’ethnologue… qui nous explique que le poil est un message envoyé aux femmes : « Attention, on peut piquer ! ». La journaliste synthétise le propos: les hommes « gentiment velus » veulent « faire mâle, mais pas trop. » Ce « pas trop » est passionnant… toute notre modernité tendant à gommer au maximum les différences entre hommes et femmes se résume dans cette tentative de modération de ce qui n’est évidemment pas modérable. J’aurais pu finir en écrivant « La barbe ! », mais j’ai ma dignité.

Les bons salafistes et les méchants racistes

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Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion
Harry Roselmack en immersion

D’un côté de gentils salafistes, de l’autre de méchants discrimineurs : les hasards de la programmation télévisuelle dessinaient hier soir un édifiant portrait de la France. Sur TF1, Harry Roselmack nous présentait des fondamentalistes musulmans, certes exotiques et un rien baroques dans notre République, mais bien propres sur eux, respectueux des vieilles dames et des filles – il est vrai qu’ils se débrouillent pour n’en croiser qu’une, et sous bonne surveillance, celle qu’ils vont épouser. Avec un seul critère : la piété, parce que celle-ci dure et même croît avec l’âge, contrairement à la beauté, comme l’a expliqué un des personnages. Quant aux femmes interrogées, elles sont là pour expliquer à quel point, derrière leur voile intégral pour celles qui ont le privilège de le porter, elles sont modernes et épanouies même si les pauvrettes ne comprennent pas qu’on les regarde bizarrement dans la rue. En prime, tous ces braves gens (qui le sont vraiment) sont marseillais et fort malheureux d’être stigmatisés par leurs concitoyens. Rien à voir avec le genre islamiste au couteau entre les dents – ils évoquent plutôt des loubavitchs musulmans.

Au même moment, sur France 2, « Les Infiltrés », l’émission de David Pujadas réalisée en caméra cachée, nous révélait la France des beaufs, des agents immobiliers et des recruteurs qui ne veulent pas de noirs, d’arabes, de femmes et de vieux et qui, heureusement, vivent maintenant sous la menace permanente de la Halde.

On me dira qu’il ne s’agissait pas là de fictions mais d’enquêtes de terrain. Et on le sait, le terrain ne ment pas. Les gentils salafistes et leurs fantomettes existent tout autant que les méchants discrimineurs. Seulement, la réalité n’est pas une somme de faits, aussi vrais soient-ils.

Pétri de bonnes intentions, Roselmack se fait balader sur la face visible de l’iceberg. Il nous montre une minorité hors-sol qui, comme le dit un des jeunes, ne deale pas, ne vole pas et se contente de vivre à l’écart du reste de la nation, tout en essayant de ramener le plus possible de brebis égarées dans le droit chemin. Mais sur les conséquences de cette conception pour le moins singulière du vivre-ensemble qui recrute un nombre croissant d’adeptes – y compris parmi les « de souche » ce qui devrait faire litière de toute lecture ethnique ou raciale -, silence radio. Que pensent ces bons garçons de ceux qui au nom d’une conception aussi littérale de l’islam que la leur, prétendent soumettre, en plus de leurs femmes, filles et sœurs, les juifs et les croisés ? On apprend simplement que lorsque le sympathique imam a traité, dans un prêche, Ben Laden d’assassin, la mosquée s’est vidée. Et quand on lui demande ce qu’il a ressenti le jour où il est devenu français, il répond : « Je suis fier d’être musulman ». Chacun pense ce qu’il veut, on est en République, non ?

En face, ces recruteurs et ces logeurs qui acceptent à mots couverts d’éliminer les candidats trop bronzés ou trop vieux ont tout des parfaits salauds. « Tu fais du business, pas du social », lance le patron d’une agence immobilière à sa fausse stagiaire et vraie journaliste. On ne sait pas combien d’agences d’intérim l’équipe des « Infiltrés » a dû tester avant de tomber, un peu plus tard dans le reportage, sur le dérapage incontestable – le type qui accepte de ne sélectionner que des gars bien de chez nous, tout en précisant que c’est du off, il connaît les risques. On aurait surtout voulu savoir comment ces chefs d’entreprise ou ces propriétaires sont devenus des discrimineurs patentés : est-ce le fruit d’expériences malheureuses qu’ils ont assurément le tort de généraliser, de besoins spécifiques qui pourraient leur faire préférer, par exemple, un jeune à un vieux, ou d’affreux préjugés, racistes, mais aussi sexistes et âgistes, qu’ils partagent avec le reste de leurs concitoyens ? De cela, on ne nous a pas dit un mot. Trop compliqué sans doute.

On comprend au passage que toute préférence peut constituer une discrimination passible d’une amende de 100 000 € et d’une peine d’emprisonnement de cinq ans. J’aimerais bien savoir par quel miracle légal la plupart des réceptionnistes dans les grandes entreprises, sont des femmes, souvent jolies en plus. Un pur hasard certainement. Il me revient avoir déjà déclaré publiquement que je préférais travailler avec des hommes qu’avec des femmes. Je vous jure, c’était une blague. Pitié ! Pas la Halde !

Ce face-à-face involontaire et cathodique entre notre sombre passé et notre avenir radieux devrait nous rendre optimiste. Quand nos aimables fondamentalistes seront plus nombreux que nos vilains racistes, tout ira pour le mieux.

Requiem pour l’humour français

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Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.
Les Guignols de l'Info, la marionnette de G.W. Bush.

L’humour français a toujours été d’un usage strictement domestique et n’a jamais acquis un statut universel, à l’image de l’humour juif ou anglais. Cela ne signifie pas que ses productions à travers les siècles aient été médiocres, bien au contraire, mais il se trouve qu’il voyage mal, comme le reblochon. Alphonse Allais ne résisterait pas à une traduction en allemand, bien qu’une édition dans la langue de Goethe de L’Album primo-avrilesque du génie de Honfleur soit parue confidentiellement, en 1993, à Munich. Je ne l’ai pas lue, mais je crains le pire.

L’art du contrepet et de la charade à tiroirs illustré par le regretté Luc Etienne, les exercices de style de l’Ouvroir de littérature potentielle du Collège de Pataphysique ne sont pas délocalisables, même si certains des membres les plus éminents de cette vénérable institution viennent du monde anglophone.

La satire politique fut, jadis, une forme de l’humour où l’on retrouvait l’esprit français, au meilleur sens du terme, aussi bien dans sa forme populaire que dans les textes satiriques des grands écrivains qui ne dédaignaient pas ce genre de littérature.

[access capability= »lire_inedits »]J’ai, personnellement, été élevé au lait de Guignol (en fait du beaujolais), pas ceux de Canal+, mais celui de Laurent Mourguet, montreur lyonnais de marionnettes dont les personnages se prenaient bille en tête les puissants de la capitale des Gaules.

On me faisait taire, le dimanche à midi, quand venait l’heure du « Grenier de Montmartre » animé par des chansonniers comme Robert Rocca, Edmond Meunier, Pierre-Jean Vaillard, qui rimaillaient délicieusement sur les péripéties gouvernementales de la IVe République. Laurent Ruquier est le dernier rejeton de cette lignée.

Pierre Dac et Francis Blanche s’aventuraient parfois dans ce domaine, mais préféraient rester dans le registre de la grosse blague qui n’était pourtant jamais vulgaire.

Fernand Raynaud n’était certes pas un comique « politique », mais son sketch sur le boulanger arabe a plus fait pour l’antiracisme qu’un millier de communiqués du MRAP.

Coluche était de gauche, Thierry Le Luron de droite, ils cognaient dur contre le camp adverse, mais leur talent – et celui de ceux qui écrivaient pour eux – les mettait à l’abri de la vulgarité et du soupçon d’acharnement partisan.

Quant à Pierre Desproges, il pratiquait un humour métapolitique : à part Léon Schwartzenberg, éphémère ministre, qui devint sa tête de turc lorsqu’il se sut atteint par le cancer, Desproges ne s’abaissait pas à cartonner sur le physique ou les bourdes langagières des politiciens de son temps. Et pourtant, son discours était politique jusqu’à la moelle, mais inclassable dans les catégories habituelles de la gauche, de la droite ou du centre.

Existe-t-il aujourd’hui, dans notre pays, une satire politique qui ait pris la relève des « grands anciens » que je viens d’évoquer ? Au risque de passer pour un vieux con radoteur, je suis obligé de répondre par la négative. Il existe, certes, d’excellents comiques imitateurs, comme Laurent Gerra, Nicolas Canteloup ou Eric Dahan, qui savent nous divertir en pastichant les tics langagiers de nos gouvernants, mais on ne peut dire qu’il s’agisse là de satire, de critique par l’humour de l’action des puissants.

Depuis des années, l’espace de la satire est occupé presque tout entier par les « Guignols de l’Info » de Canal+, production sophistiquée aux dimensions quasi hollywoodiennes, en fait une adaptation française de « Spitting Image », de la BBC britannique. Alain Finkielkraut s’est livré, naguère, à une démolition en règle des « Guignols », avec comme principal argument que cette émission avait procédé à un renversement de perspective : les marionnettes ont cessé de prendre pour cibles les puissants, qui sont plutôt bien traités et arrivent, comme Jacques Chirac, à tirer bénéfice de l’image de leur double en latex. En revanche, il se comportent en élite qui se moque du peuple, comme lorsqu’ils s’acharnent sur un Richard Virenque dopé « à l’insu de son plein gré » ou sur les pataquès d’un Jean-Pierre Papin. J’ajouterai que cette émission s’adresse à ceux que leurs parents ont placé dès leur plus jeune âge devant les « Télétubbies », tant est utilisé le comique de répétition à usage des débiles.

Reste le cas Guillon, porte-drapeau d’une nouvelle espèce de satiriste politique, le pamphlétaire teigneux qui se sert du statut d’humoriste comme Agnan (du Petit Nicolas) se sert de ses lunettes : pour se mettre à l’abri des coups que lui vaudraient ses attaques ad hominem qu’il balance en toute impunité. Ces gens-là méritent des baffes.[/access]

Benoît XVI, anticapitaliste calomnié

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Le Pape doit venir visiter le Royaume-Uni au mois de septembre. C’est un saint homme, vraiment. Que peut-il espérer de ce pays anglican où il pleut tout le temps et où les gens ne parlent ni d’argent ni de sexe mais y pensent sans arrêt. La preuve : deux Britanniques, le scientifique Richard Dawkins et l’auteur Christopher Hitchens entendent faire arrêter le pape Benoît XVI pour « crimes contre l’humanité », lors de sa visite au Royaume-Uni, à la suite des accusations selon lesquelles il aurait couvert des prêtres pédophiles. La justice du cru est saisie, mais aussi, allons-y gaiment, la CPI de La Haye. Benoît XVI, pour ces adeptes de la mesure, serait ni plus ni moins le Karadzic de la pédophilie. Bon, en même temps, la vraie raison de la haine britannique pour le pape n’est pas à chercher ici, malgré les apparences. En fait, cette petite nation désindustrialisée et clochardisée, où l’on ne vit bien que dans quelques salles de marché de la City ne peut pas supporter un chef d’état comme le Pape qui, depuis la crise de 2008, pense le monde légèrement à gauche de Chavez. On pourra lire ainsi avec profit l’Encyclique de juin 2009 Caritas in Veritate, où le souverain pontife écrit notamment: « Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale ».

Et que ça saute !

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Usine

Usine

La désindustrialisation, ces derniers temps, prend l’allure de la mer quand elle remonte au Mont-Saint-Michel : celle d’un cheval au galop. Pas un jour sans qu’un nom vienne s’ajouter à cette litanie du renoncement français à rester une grande puissance industrielle. Metaleurop, Arcelor, Continental, Celatex, Philips, Freescale, Sullair, Sodimatex. On peut aussi constater un deuxième souffle particulièrement puissant depuis la fin des régionales dans l’annonce des fermetures à venir : SCA (couches pour bébé), Schneider Electric, Lejaby (lingerie), Jacob Delafon, France Champignons, Manitowoc (ex-Potain), Gardy (disjoncteurs), Panavy (boulangerie industrielle). On dirait le poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, quand il égrène les noms des villages du vieux pays comme autant de lieux de résistance.

Sauf que là, c’est tout le contraire. Chaque nom correspond à une bataille perdue et à des suppressions d’emplois qui se chiffrent, au minimum, entre cent et trois cents personnes. On mènerait une guerre outre-mer avec de tels chiffres en pertes humaines, il y aurait une révolte pacifiste généralisée et aucune société ne le supporterait. Ce n’est pas la même chose, me direz-vous ? Comparaison n’est pas raison ? Ces hommes et ces femmes ne meurent pas ? Non, c’est vrai, pour la plupart, à condition d’exclure les suicides par pendaison, par alcoolisme et les dépressions qui valent bien les syndromes post-traumatiques des combattants de la guerre d’Irak.

L’emploi industriel : une guerre perdue ?

Mais s’ils ne sont pas morts, ils ne vivent plus non plus : ils sont devenus des invisibles. Quelqu’un à qui viendrait l’idée saugrenue de se promener dans certaines régions de l’Est ou du Nord, dans le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine, constaterait que certaines villes, littéralement, ont l’air d’avoir subi un bombardement, avec d’immenses poches de vides qui apparaissent au coin d’une rue, derrière un terril ou la silhouette cylindrique et démesurée d’un gazomètre mort.

Le candidat de 2007, élu président de la République sur l’idée de rendre sa dignité au travail, à la « France qui se lève tôt », a évidemment fait le contraire. Nous disons « évidemment » non pas comme une accusation mais comme un constat désabusé. En admettant que le volontarisme de Sarkozy ait été sincère, en admettant qu’il n’ait pas commis le pêché originel de la nuit au Fouquet’s , en admettant qu’il n’ait pas vu la contradiction entre des dispositions fiscales favorisant davantage la spéculation que l’investissement dans l’économie réelle, il n’en demeure pas moins qu’il était effectivement évident qu’il allait avoir sur la question de l’emploi industriel une marge de manœuvre à peu près identiques à celle des assiégés texans de Fort-Alamo, avec Christian Estrosi dans le rôle de Davy Crockett et les multinationales dans le rôle des armées du général Santa-Anna.

La mutation du capitalisme en néo-libéralisme, pour aggraver les choses, a trouvé un allié objectif : le discours écolo-décroissant qui gagne insidieusement les consciences (après le gramscisme de gauche et le gramscisme de droite, on pourrait parler d’un gramscisme vert) transforme la France en une gigantesque friche.

Cette alliance objective, je l’ai vue, alors que j’accompagnais mon regretté ami Frédéric Fajardie qui recueillait les témoignages des ouvriers de Metaleurop promis à la grande broyeuse. Quand on écrira l’histoire de la fin de ce site, il faudra bien remarquer comment le groupe suisse Glencore a pu s’appuyer en 2003 sur les écologistes du cru qui ne cessaient de dénoncer la pollution, au plomb notamment, engendrée par le site sur les villes environnantes. Maintenant, le site est très beau, les salades sont vertes dans les jardins ouvriers de Noyelles- Godault mais il n’y a plus que des chômeurs pour les manger.

Emile Pouget n’a pas gagné contre la CGT. Pas encore

Depuis quelques années, les ouvriers désespérés menacent de s’en prendre à l’outil de travail. Le tabou avait été brisé par les Celatex de Givet dans les Ardennes (Martine Aubry était ministre du Travail…) en 2000.

C’est nouveau, quoiqu’on en dise. Dans la culture syndicaliste française, les méthodes luddites ou anarchistes sont toujours restées marginales. On a, sous nos cieux, pour le meilleur ou pour le pire, toujours préféré la CGT de Benoît Frachon, Henri Krasucki ou Georges Séguy qui sauvèrent la baraque en 1946 et 1968 – « Il faut savoir terminer une grève », à Emile Pouget, auteur d’un célèbre livre Le sabotage qui fut la bible flamboyante des despérados libertaires à la fin du siècle dernier. Ceux qui ont passé leur vie à maudire la CGT feraient bien de lire ce qui aurait pu arriver si les idées de Pouget avaient pris le dessus comme ce fut par exemple le cas en Catalogne ou la CNT-FAI, syndicat anarchiste pur et dur, pratiqua l’action violente et la destruction des machines si l’appropriation était impossible. Ils étaient d’ailleurs tellement bien entrainés à cette violence sociale et politique qu’ils furent, lors de la guerre d’Espagne, parmi les combattants les plus aguerris.

Mais écoutons Emile Pouget, en 1898 : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure. Le sabotage capitaliste, lui, n’est qu’un moyen d’exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l’expression d’une répugnant rapacité, d’une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire… Loin d’engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort. » On est loin de Bernard Thibault en duo avec Sophie de Menthon …

Alors, quand on apprend que les ouvriers de chez PIP spécialisés dans la prothèse mammaire (oui, je sais…) à La Seyne sur Mer, menacent de faire sauter des tonnes de silicone, faut-il penser qu’Emile Pouget est devenu l’inspirateur de cette colère ?

Qu’on se rassure, en face…

Epuisée, démoralisée, la classe ouvrière dans ces combats désespérés ne demande qu’une chose : partir avec la plus grosse indemnité possible. Le Grand Soir sera pour un autre jour. Un fatalisme, peut-être pire que tout, fait que l’on décide de tirer sa pelote le mieux possible dans l’effondrement. Qui leur en voudrait ? Depuis vingt ans, on leur explique qu’ils vont passer dans une économie de service.

On sait ce que ça veut dire, la reconversion tertiaire pour ces gens-là, et eux aussi le savent : à la place d’une nation de mineurs et de sidérurgistes, on devient un pays de coiffeurs et de cireurs de chaussures, de vendeurs de beignets sur les plages et d’esclaves de plate-forme téléphonique. Vas-y camarade, deviens auto-entrepreneur…

Il n’est pas dit que cette fierté ravalée, cette humiliation infligée par le tout-marché ne ressurgisse pas, un jour ou l’autre.

Et c’est là que ceux qui s’affolent aujourd’hui de quelques occupations musclées de sites industriels pourront alors vraiment avoir peur.

On ne prête qu’aux niches

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Niche fiscale

Niche fiscale

Dès qu’on prononce le mot « niche fiscale » la machine à fantasmes se déclenche : on imagine des riches flanqués d’avocats spécialisés montant des sociétés-écrans dans des paradis fiscaux, ces merveilleux endroits où le moindre verre d’eau est servi avec un petit parapluie en papier bariolé et une rondelle de citron. La réalité est bien plus banale et moins exotique. Les niches fiscales constituent un système perverti par un Etat réduit à l’impuissance politique qui s’y accroche comme l’un des derniers leviers lui permettant d’agir.

Au commencement, rappelons-le, une « niche fiscale » est un outil fondé sur le bon sens. Pour citer Gilles Carrez, député du Val-de-Marne et auteur de la loi du même nom, « il est parfaitement légitime de créer des régimes fiscaux dérogatoires afin de favoriser tel comportement économique ou de modifier la distribution des richesses nationales. » Il est vrai aussi qu’une niche fiscale peut être une faille dans la législation permettant aux gros malins d’échapper totalement ou partiellement à l’impôt. Dans le premier cas, il s’agit d’un outil politique intéressant pour encourager les bons comportements (dépenses et investissements jugés utiles pour l’intérêt général) et d’en éviter d’autres, jugés nocifs. Dans le deuxième cas – légal lui aussi -, cela rappelle la réponse d’un rabbin à une femme qui lui demande si un poulet tombé dans un pot de chambre est toujours bon à manger, du point de vue de la religion : « Oui madame, c’est casher, mais ça pue… « .

On réduit les recettes pour ne pas augmenter les dépenses

Or, le vrai problème n’est pas là mais dans le fait que en réalité, cet outil qui devrait être l’un des moyens de la politique fiscale et budgétaire est devenu l’un des derniers instruments à la disposition du gouvernement français qui ne peut plus agir directement ni sur les taux d’intérêt ni sur le taux de change. Et puisqu’il en est réduit à cela, le gouvernement en abuse : de 50 milliards d’euros en 2003, leur montant, c’est-à-dire le manque à gagner pour l’Etat, a atteint 74 milliards cinq ans plus tard. La raison principale de cette explosion est que les niches fiscales permettent au gouvernement de remplacer une dépense budgétaire (augmentation des crédits pour financer l’action publique) par une dépense fiscale (réduction des recettes). C’est exactement le sens des propos du député socialiste de la Meuse Jean-Louis Dumont lorsqu’il estime que « l’inflation de création des niches fiscales ces dernières années » aboutit à une « débudgétisation ». Autrement dit, Bercy se comporte comme un propriétaire qui, pour ne pas débourser d’argent pour entretenir son bien, demande à son locataire de le faire à sa place en échange d’une déduction du loyer.

L’avantage du système est évident : pour les partenaires européens et pour les citoyens français un objectif de réduction des dépenses publiques sans changer le niveau réel des interventions de l’Etat. Ce jeu de passe-passe n’est pas un secret. Un rapport publié il y a deux ans par la Commission des finances de l’Assemblée nationale constate que le recours aux niches fiscales se banalise afin de limiter d’une manière artificielle la croissance des dépenses publiques et que ce phénomène est le principal responsable de la hausse spectaculaire du coût des niches. Agir sur les recettes étant plus facile que d’augmenter les crédits, il en résulte une perversion du système et la création d’un sentiment d’injustice, c’est-à-dire l’équivalent en politique d’un bâton de dynamite. Il est plus facile de tomber à bras raccourcis sur les riches que de s’attaquer au problème de l’impuissance publique car la véritable niche qu’il faudrait plafonner est celle permettant au gouvernement de contourner le budget et de déguiser les dépenses en dérogations fiscales.

Florence Aubenas cherche sponsors

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Après le succès de son ouvrage Le quai d’Ouistreham, qui raconte sa plongée dans le monde des travailleurs pauvres et précaires, la journaliste du Nouvel Obs récidive avec un nouveau livre qui devrait s’intituler Le quai de Béthune. Non, elle ne va pas s’immerger pendant six mois dans la vie des corons en se faisant passer pour une veuve de mineur silicosé, mais elle cherche un pied à terre d’une surface minimum de 350 m2 sur cette artère de l’Ile Saint-Louis, à Paris. Afin de passer inaperçue dans le monde implacable des riches de chez riches, il lui faut faire montre de tous les attributs de cette classe sociale mal comprise et donc mal aimée des autres Français. Elle aurait déjà obtenu une table ouverte au Fouquet’s gracieusement offerte par Dominique Desseigne et l’usage ad libitum de sa villa de Tanger par BHL. Reste à trouver une Bentley avec chauffeur, un jet privé au Bourget, et une tenue de camouflage griffée Yves Saint-Laurent ou Gucci, ainsi que le financement de la psychothérapie indispensable à l’issue d’une expérience aussi traumatisante. Les offres de sponsorisation de la municipalité ardéchoise d’Aubenas ont été poliment, mais fermement rejetées, en revanche celles de la ville de Florence devraient être considérées avec bienveillance.