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Le siècle des lumières éteintes

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À partir de ce mercredi, 130 kilomètres d’autoroutes d’Ile-de-France seront progressivement privés d’éclairage nocturne. La nouvelle, d’apparence fluette, m’a plongé non pas dans l’obscurité mais dans une certaine perplexité, teintée de grosse colère.

Tout d’abord parce j’aime les autoroutes éclairées la nuit. J’ai plus qu’à mon tour roulé dans des antiquités aux phares cacochymes et j’ai toujours soupiré d’aise quand, me rapprochant de Paris ou de Nice, je devinais au loin les canyons de lampadaires providentiels. Ceux qui allaient me permettre d’y voir à plus de vingt mètres et qui accessoirement allaient enfin me mettre à l’abri des feux au xénon surboostés des gros cons en 607 de la voie d’en face, dont je reste persuadé qu’ils se sont tous surendettés à vie dans l’unique dessein de me forcer à conduire en plissant les yeux.

Il m’est même arrivé assez souvent de choisir Bruxelles comme but d’excursion du week-end, rien que pour le plaisir de rouler nuitamment sur les autoroutes belges illuminés a giorno. Le réseau se voit depuis la Lune, j’adore. Arrivé à l’hôtel Amigo, je m’endormais heureux en rêvant qu’un jour ce serait pareil chez nous, et qu’on pourrait y utiliser astucieusement des centaines de milliers de jeunes chômeurs. Ouais, ben je rêvais… Parce que c’est très exactement le contraire qu’on va faire.

Au commencement étaient des câbles volés dans le 9/5

La genèse de cette décision est édifiante, un vrai conte de fée postmoderne. Tout commence vers 2005-2006, quand la presse locale rend compte que les 25 kilomètres d’autoroute entre Paris et Cergy ne sont plus équipés d’éclairage public, à cause de voleurs de cuivre qui ont pillé les câbles électriques de ce tronçon. On imagine que dans un monde normal le premier objectif des autorités aurait été de mettre ce gang de crétins hors circuit. Oui mais voilà, les habitants du 9/5 ont un préfet statisticien. Plutôt que de ferrailler contre les ferrailleurs, il a décidé d’en faire des auxiliaires involontaires de justice.

Qu’a répondu, en effet, le préfet Paul-Henri Trollé à ses administrés black-outés ? Eh bien, que grâce aux voleurs de câbles, il avait eu une illumination: « Les statistiques sont claires : sur l’A15, on est passé de 14 accidents de nuit en 2005 à 9 en 2007. La prudence des automobilistes s’est accrue depuis la coupure. » En conséquence de quoi, on n’a jamais rétabli le courant dans le Val-d’Oise et, au contraire, on décida finalement ces temps-ci de généraliser cette extinction.

Les politiques étant en général nuls en calcul – sinon ils auraient sans doute fait Centrale ou X-Mines pour aller travailler dans les back offices de Lehman Brothers –, personne ne s’est avisé de faire remarquer au haut fonctionnaire en question que sa démonstration mathématique vaudrait un zéro à un cancre de Première L : pas de statistiques valables sur échantillon aussi riquiqui, et puis, surtout, pas de comparaison avec les chiffres globaux de la mortalité routière, qui a brutalement décru partout en France à la même époque : moins 40 % de tués sur les routes entre 2002 et 2007, notamment du fait des radars.

Décision idiote, presse élogieuse

Comme nos élus sont aussi piètres logiciens, personne ne s’est avisé de stigmatiser le préfet Trollé pour le caractère hallucinant de sa démonstration (en clair, sans lumière, les chauffards roulent moins vite, donc moins d’accidents). Personne n’a eu la bonne idée de lui faire remarquer qu’à ce tarif-là, il y aurait encore moins d’accidents sur les autoroutes si on les fermait la nuit. Et plus d’accidents du tout, et nulle part, si on décrétait l’interdiction de rouler après le coucher du soleil. Je vous laisse imaginer les dégâts, si, par malheur, ce genre de raisonnements se généralisait. On finirait par supprimer, disons, les épreuves de culture générale des concours administratifs pour éviter l’échec scolaire. OK, je sors…

Bien entendu, l’extension de cette connerie à toute l’Ile-de-France a été, en outre, parée d’oripeaux écolo, je vous passe les commentaires élogieux de la presse sur les substantielles économies d’énergie réalisées à l’occasion. Figurez-vous qu’éteindre les autoroutes sauve non seulement les vies des automobilistes franciliens mais aussi celles des ours polaires. Accoupler brutalement le principe de précaution et la lutte contre le réchauffement climatique, c’est quand même plus sexy que d’expliquer qu’on n’a pas assez de policiers pour courir après les voleurs de câbles, pas assez d’agents de l’Equipement pour entretenir le réseau et que les 8 millions d’euros économisés par cette mesure seront bien mieux employés pour subventionner la HALDE, le logement de fonction de Jean-Claude Trichet, la guerre en Afghanistan ou la Fête des Voisins.

Henry Miller décrivait le XX siècle comme un cauchemar climatisé. Maybe, maybe not. Perso, dès l’adolescence, j’ai plutôt été ému par le trait de génie de Lénine quand il disait : « Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité. » En conséquence de quoi, circa 1977, je fus un des rares autonomes à refuser de transhumer avec mon fligh-jacket et ma barre de fer vers le surrégénérateur honni de Creys-Malville. J’ai des principes, je défile pas avec les décroissants. J’aime les centrales nucléaires, j’aime les barrages géants, j’aime les cyclotrons et même les champs d’éoliennes de Twentynine Palms. J’aime la lumière. J’aime l’électricité.

Notre cauchemar à nous sera fait de couches lavables et de bougies parfumées.

Bain de sang ne saurait mentir

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Clotilde Reiss lors de son procès à Téhéran.

À quelques semaines de l’anniversaire des célèbres élections en Iran, Téhéran va recevoir un petit cadeau : le retour au pays de l’assassin de Chapour Bakhtiar. Si c’est le prix payé pour Clotilde Reiss, on peut s’en réjouir : la libération d’un prisonnier déjà libérable ne me semble pas une rançon excessive. Ce n’est donc pas la France qui sort abaissée de cette affaire mais plutôt la prétendue « gagnante » du bras de fer, la République islamique de l’Iran. À l’infamie de la détention de Clotilde Reiss, elle vient d’ajouter la honte de revendiquer et d’accueillir l’homme qui a massacré Chapour Bakhtiar.

Ultime premier ministre du Shah, Bakhtiar était un adversaire du nouveau régime qui l’avait chassé et du pouvoir et de son pays. Ancien combattant de l’armée française et résistant sous l’Occupation allemande, il ne manquait ni de lucidité ni de courage. Il savait très bien que sa résistance aux ayatollahs lui réserverait une bonne place sur la liste des opposants à liquider. Même ceux qui soutenaient Bakhtiar et sa cause reconnaîtraient qu’il s’était lancé dans une guerre contre Téhéran et qu’il risquait gros. On peut aussi comprendre les craintes de Téhéran et l’état d’esprit de ses élites politiques pendant la première décennie après la Révolution, époque marquée par une guerre à mort contre l’Irak de Saddam Hussein. Pour le régime iranien, Bakhtiar aurait pu effectivement représenter une menace.

Méthodes barbares
En revanche, ce qu’on ne peut ni comprendre ni jamais accepter, c’est la méthode de ces fidèles d’Allah et d’Ali. Quand on a dit violence, on n’a pas tout dit et il faut regarder de plus près. Là aussi, Dieu est dans les détails. Et donc, pour ceux qui l’ignorent encore, l’ancien premier ministre du Shah a d’abord été frappé à la gorge, un coup terrible dont la violence lui a fracassé le larynx. Ensuite, ses assassins ont pris un couteau à viande et un couteau à pain dans les tiroirs de la cuisine de Bakhtiar à l’aide desquels ils ont égorgé leur victime – qui ne pouvait à ce moment ni respirer ni crier – et coupé ses poignets.

Le rôle primordial de l’effusion de sang
La violence c’est la violence, me direz-vous. Eh bien non ! Les détails de la mise à mort, souvent passés sous silence par égard pour la sensibilité du public, sont d’une importance majeure. Certes, il vaut mieux ne pas tuer, mais si la décision est prise par un gouvernement qui estime ses intérêts vitaux menacés ou par un groupe terroriste qui lutte pour une cause, le choix de la mise à mort est révélateur, il en dit long sur le monde que ces gens-là appellent de leurs vœux s’ils gagnent.

Ainsi, la boucherie sanglante qui s’est déroulée dans la villa de Bakhtiar à Suresnes montre le véritable visage de la République islamique iranienne. Il suffit de voir ses monuments aux morts, édifiés autour de fontaines où coule une eau colorée en rouge, pour comprendre le rôle primordial de l’effusion de sang. Les pratiques chiites traditionnelles comme l’Achoura, fête religieuse où les fidèles s’infligent des coups de rasoir et défilent dans les rues en se flagellant, le visage ensanglanté, sont largement dépassées par la surenchère sanguinaire iranienne.

Ahmadinejad ne pouvait pas trouver un meilleur symbole pour marquer l’anniversaire de sa réélection, que le retour au pays d’Ali Vakili Rad, celui qui a égorgé un homme de 76 ans et son secrétaire privé avec un couteau à pain.

Portugal sociétal

Tout va bien au Portugal. Ce pays a beau être le prochain sur la liste des serial killer de la spéculation, l’essentiel est sauvé. Bon, le premier ministre socialiste, Jose Socrates, a certes été obligé de monter la TVA normale à 21 %, de baisser les salaires des fonctionnaires de 5 %, d’augmenter l’impôt sur le revenu des ménages de 2 % et de geler tous les investissements dans le secteur public (santé, éducation, transports). Mais de quoi se plaint-on ? Cette orthodoxie budgétaire est la preuve que les latins savent se montrer rigoureux en économie et, divine surprise, remarquablement cool sur le plan sociétal : le président Cavaco Silva (droite) vient d’approuver la loi sur le mariage homosexuel votée par le Parlement. Ils en ont de la chance les gays lusitaniens : non seulement ils vont pouvoir passer devant le maire, mais en plus ils pourront resserrer leur ceinture de deux ou trois crans pour être encore plus beaux, minces et affamés.

Les Trente Anxieuses

Le papy-boom a commencé. Préparez vos casquettes.
Le papy-boom a commencé. Préparez vos casquettes.

Le débat sur la retraite en cache un autre, bien plus explosif. Il est d’ailleurs probable qu’il n’aura pas lieu. C’est qu’il aboutirait à une conclusion embarrassante : il est temps d’en finir avec le pouvoir des enfants du « baby-boom ». Depuis plus d’un demi-siècle, la France vit au rythme de leurs préoccupations, de leurs caprices dans les années lyriques, de leurs intérêts depuis. Avec eux, on a écouté « Salut les copains » et Johnny, découvert l’amour libre et la jouissance sans entraves. Quand ils s’ennuyaient, c’était une affaire d’État. Pour s’amuser, ils ont prétendu changer le monde.

Puis, jeunesse se passant, ils ont trouvé du boulot sans la moindre difficulté. Ils ont découvert le sens du mot « chômage » trente ans plus tard, au moment où celui-ci s’est abattu sur leurs enfants. Jeunes, ils ont conquis la contraception ; pour leur maturité, l’industrie pharmaceutique leur a offert le Viagra. Pour ne pas être désagréables, nous ne poserons pas leur question fétiche : combien d’enfants africains aurait-on sauvés avec l’argent investi pour permettre aux baby-boomers de rester forever young ?

Les voilà aujourd’hui, en tout cas pour le gros des troupes, à quelques années de la retraite. Évidemment, on ne parle que de ça.

[access capability= »lire_inedits »]Dans les dernières décennies du XXe siècle, les jeunes entrant dans la vie active étaient plus nombreux que les personnes qui atteignaient l’âge de la retraite – on ne disait pas encore « seniors ». Alors que les derniers membres des « classes creuses » (nés avant 1943) cessent leur activité, le rapport entre actifs et inactifs est en train de s’inverser, en particulier en France, où le « baby-boom » a été particulièrement intense.

En finir avec la dictature des enfants du « baby-boom »

Moins d’actifs potentiels, plus d’inactifs réels : on a longtemps cru que cette formule allait au moins résoudre le lancinant problème du chômage. Le départ massif en retraite des parents aurait libéré des emplois pour les enfants et petits-enfants. En réalité, il n’en est rien, dès lors que les entreprises, tout comme l’administration, ne procèdent pas au remplacement systématique des départs en retraite et que, par surcroît, un nombre croissant de retraités sont déjà chômeurs depuis de longues années. À quoi il faut ajouter que ces retraités plus nombreux vivent plus longtemps, ce qui rend heureux leurs enfants et chagrine les cotisants – qui sont les mêmes mais, heureusement, ne le savent pas.

Ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes

Le résultat est un déséquilibre croissant entre la génération qui arrive à la fin de sa vie professionnelle et celles qui suivent. La paupérisation de la jeunesse se lit dans les stratégies des familles qui pallient les carences de l’État et procèdent à un transfert de richesse entre les générations de plus en plus précoce. Depuis le début des années 1990, le nombre de parents qui aident leurs enfants après que ceux-ci ont quitté le domicile familial ne cesse de croître. Le montant des donations entre vivants dépasse celui des héritages − on profite de ses parents plus longtemps, mais de leurs économies plus tard. L’âge moyen auquel on hérite est passé de 42 ans en 1984 à 47 ans aujourd’hui.

En conséquence, cela fait trente ans qu’on observe une dégradation du sort des « jeunes adultes en phase d’insertion » – statut qui perdure désormais jusqu’à un âge où l’on était naguère confirmé : dévalorisation des diplômes, stagnation du salaire d’embauche, emplois rares et difficiles d’accès, multiplication des emplois précaires… inutile de s’étendre. Les nouvelles générations semblent décalées par rapport à leur âge, car tout leur arrive plus tard : l’indépendance, le travail, la carrière, l’achat d’un logement, les enfants et, on le sait désormais, la retraite. Et quand tout cela finit par arriver, c’est en modèle réduit. Petit à petit, c’est l’avenir même qui change de couleur : il n’a plus celle de l’espoir, mais de l’angoisse.

Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses

Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses, résumées en un constat : ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes. En 1970, 35 % de Français de plus de 65 ans étaient considérés comme pauvres quand le taux de pauvreté général était de 19,1 %. En 2006, seulement 7,7 % de plus de 65 ans (contre 13,2 % de la population) vivent en dessous du seuil de pauvreté – oui, c’est trop, mais nous parlons du monde réel. Dans la même année, 18,9 % des jeunes de 18 à 24 ans étaient considérés comme pauvres, et il ne s’agissait pas seulement d’étudiants.

L’écart grandissant entre le salaire du parent et celui de son fils ou de sa fille (15 % en 1975, 35 % en 2000) démontre à quel point les uns ont bénéficié du plein emploi et de contrats protecteurs permettant une augmentation quasi automatique des salaires par ancienneté et avancement tandis que les autres doivent se frayer un chemin sur un marché difficile voire hostile, accepter des salaires bas à l’embauche qui, de plus, stagnent tout au long de carrières de plus en plus erratiques. Les fanatiques du « risque » – généralement pour les autres, comme ces hauts fonctionnaires qui dérégulent à tout-va protégés par un statut en béton – adorent, les millions de gens qui aspirent à vivre agréablement du fruit d’un travail raisonnablement intéressant un peu moins.

La démographie ne dit pas la démocratie

La France doit en finir avec les exigences démesurées de la « génération lyrique ». La démographie ne dit pas l’entièreté de la démographie. Être les plus nombreux ne suffit pas à être les plus légitimes. Les intérêts des plus de 60 ans ne sont pas nécessairement ceux de la société. Ils ont eu le privilège de vivre leur vie adulte dans un monde qui croyait au progrès illimité des forces productives et avait quelques raisons d’y croire. Ils ont le devoir de rendre un peu de ce qu’ils ont reçu au profit des plus jeunes qui sont aussi les plus pauvres.

Soyons clairs et vaguement prosaïques. La solution juste à l’équation des retraites, c’est de diminuer le montant des pensions des Français nés entre 1943 et 1960. Et lorsque les enfants moins chanceux des années 1960-1970 arriveront au terme de leur vie professionnelle, la justice commandera d’augmenter ce montant. L’ennui, c’est que le monde heureux du « one man one vote » est aussi celui du « combien de divisions ? ». Désormais, le premier parti est le parti des vieux. On peut craindre qu’ils préfèrent leur retraite à la justice. À moins, bien sûr, que la société des individus ne retrouve le sens de l’intérêt général.

La génération lyrique : essai sur la vie et l'oeuvre des premiers-nés du baby-boom

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Le Monde est austère

La grande crise de 2008 semblait avoir remis en cause certaines certitudes et tempérer la croyance théologique dans les vertus du marché. Mais, comme dans le monde politique, la crise actuelle semble révéler les idées et le caractère de chacun. Malheur aux vaincus !

« Merci les marchés et vive la rigueur »

C’est par ce titre surréaliste que le nouveau responsable de l’économie du quotidien du soir a titré sa chronique de samedi. Sa présentation de la crise actuelle est à sens unique. Les Etats sont coupables de « cavalerie budgétaire » et « d’incurie », les marchés ont bien raison de leur mettre la pression et d’ailleurs « le pouvoir des marchés sur les Etats a augmenté au même rythme que progressait l’endettement de ces derniers ». Une seule solution : la rigueur.

Ce manque de nuance est assez stupéfiant. Si l’on ne peut naturellement pas exonérer les hommes politiques de responsabilités en France du fait du laxisme budgétaire de la plupart des équipes au pouvoir depuis trente ans, le raisonnement du journaliste du Monde est totalement excessif. Mettre l’Espagne dans le même panier est totalement injuste puisque ce pays avait une dette de moins de 40 % du PIB en 2007 après plusieurs années d’excédents budgétaires.

Et puis, il est tout de même incroyable de sanctifier à ce point le dieu marché, à peine 18 mois après une crise où les marchés financiers étaient partis pour s’autodétruire si les Etats n’étaient pas venus à leur secours. L’histoire récente nous a de tout de même montré le caractère autodestructeur, exubérant et égoïste des marchés et toutes les limites qu’il y a à les laisser faire sans la moindre contrainte véritablement structurante. Tout ceci semble avoir été totalement oublié.

Le summum de la pensée unique

Ce qu’il y a également de choquant dans cette chronique est l’affirmation à peine voilée qu’il n’y a qu’une seule politique possible. L’auteur ridiculise la proposition du Front de Gauche et du Parti Communiste de fermer les marchés pour un mois et ne propose comme alternative que des taux d’intérêt à 15 %, une faillite ou une explosion des dettes publiques. En clair, la seule politique possible serait l’austérité budgétaire (terme plus juste que la rigueur vu les politiques suivies).

Et, naturellement, les divins marchés ont en plus la délicatesse « d’avoir fait comprendre aux dirigeants européens, certes par la manière forte, que sans évolution rapide vers le fédéralisme, sans politique budgétaire commune, l’union monétaire était vouée à disparaître ». Pour ceux qui n’auraient pas compris : les gouvernements nationaux vont devoir rapidement céder à nouveau des prérogatives à Bruxelles pour essayer de faire tenir cette construction bancale qu’est l’euro.

Bref, nous aurions le choix entre la continuation, et même l’accélération de l’intégration européenne couplée à une austérité budgétaire et une fausse alternative que serait la vision crypto marxiste du Front de Gauche. L’adorateur du marché devrait pourtant reconnaître que même les marchés doutent de son modèle dont ils se demandent bien comment il pourra produire la moindre croissance et s’il ne risque pas d’aggraver la situation au lieu de résoudre les problèmes.

Il est absolument hallucinant de lire une telle chronique empreinte d’un culte sans nuance pour le marché à peine quelques mois après la plus grave crise du capitalisme depuis près d’un siècle. Naturellement, l’auteur passe complètement à côté des solutions alternatives.

Texte publié initialement sur le blog de Laurent Pinsolle.

Une histoire d’amour radioactive

Depuis qu’elle est passée en grand format sous la direction d’Aurélien Masson, la Série Noire qui fit les beaux jours du polar en France depuis l’après-guerre est devenue une collection à la fois plus littéraire et plus expérimentale, notamment dans le domaine français. Des noms que nous avons déjà évoqués ici, comme Thierry Marignac, tentent de renouveler le roman noir tandis que Caryl Ferey ou DOA redonnent leurs lettres de noblesse au thriller en gardant l’efficacité et la documentation à l’américaine mais en la mêlant d’une french touch qui évite les psychologies calibrées et les ficelles trop évidentes tissées dans ces aberrations que sont les universités enseignant « l’écriture créative » comme s’il s’agissait là d’une technique modélisable.

Antoine Chainas, lui, a ceci de particulier, qu’il semble avoir inventé en quatre romans un genre à lui tout seul. Le dernier, Une histoire d’amour radioactive, semble résumer les qualités des précédents, s’inscrire dans la continuité d’un univers cohérent et, en même temps, franchir une étape supplémentaire.

Auparavant, une précaution d’usage. La lecture de Chainas est vivement décommandée à ceux qui continuent à voir dans la littérature policière un genre mineur mais aussi à ceux qui auraient l’estomac sensible. Le monde et l’écriture de Chainas sont de l’ordre d’une expérience des limites. La violence et la tension latente de ses textes, les thèmes abordés peuvent choquer comme choque toute tentative littéraire qui débroussaille des sentiers inexplorés ou mal balisés.

« Lentement, je me transforme en tentative d’assassinat » dit magnifiquement un des personnages d’Une histoire d’amour radioactive. Il faut savoir que comme tous les vrais écrivains, Chainas veut tuer son lecteur. Tuer ses vieilles façons de percevoir, tuer ses réflexes moraux obsolètes, tuer ses espérances factices. C’est la démarche de Virgile qui emmène Dante en visite guidée aux Enfers. Vous n’êtes pas obligé de vouloir ce genre de choses. Dans ce cas, continuez de lire Marc Levy ou Guillaume Musso. Chainas ne vous en voudra pas, il sait pouvoir compter désormais sur cette poignée de lecteurs fidèles qui font de lui, finalement assez vite puisque son premier roman Aime-moi Casanova date de 2007, un de ces auteurs dont la réputation ne sera jamais liée à un tirage, bon ou mauvais d’ailleurs.

Une histoire d’amour radioactive, pour résumer assez rapidement, raconte comment une performeuse d’art contemporain, qui aurait pu faire partie des actionnistes viennois, convainc des cadres dirigeants à la vie programmée de faire l’amour avec elle en s’irradiant dans des salles de radiologie et de déclencher en eux des cancers foudroyants en buvant des boissons radioactives. Cela leur permet, dans une joie insoutenable, d’utiliser leurs derniers mois à vivre intensément leur mort, à sentir enfin leur corps d’hommes égarés dans le virtuel de la modernité grâce à l’archaïsme de la douleur. On n’est pas loin ici de George Bataille et de son « approbation de la vie jusque dans la mort ».

Chainas, pour raconter cette histoire, progresse sur deux plans parallèles : le récit à la première personne d’un flic homosexuel et celui à la troisième d’un personnage que l’on ne connaîtra que sous l’appellation de DRH. D’une part un lyrisme violent, somptueusement sordide, pornographique et amoureux, d’autre part un constat clinique sur le fonctionnement mental d’une machine à sang froid, rouage d’une économie inhumaine qui progressivement, en ayant rencontré l’artiste sérial-killeuse, se révèle à lui-même par la maladie.

Le flic est amoureux d’un jeune collègue lui-même victime consentante de cette femme fatale qui est sans doute une enfant de Tchernobyl et qui est devenue une obsessionnelle de la contamination nucléaire considérée comme un des beaux-arts. Son enquête finira par l’amener à rencontrer DRH. Pour compliquer le tout, des services de renseignement intérieurs cherchent à étouffer l’affaire et à orienter l’enquête pour éviter que le public apprenne que des dirigeants économiques préfèrent se suicider dans le bonheur plutôt que de continuer à servir le système.

Tout cela se déroule dans un pays et une ville qui, comme d’habitude chez Antoine Chainas, ne sont pas nommés. C’est la France, sans aucun doute, mais une France légèrement anticipée, une France dans un monde décalé, une dimension voisine. Les procédures policières ne sont pas tout à fait les mêmes, le noms des services administratifs nous rappellent quelque chose mais ne sont pas ceux que l’on connaît et il est question d’une ville qui pourrait être une grande ville du Sud sans que l’on sache au juste laquelle. En tout cas, elle est rongée par une crise financière sans précédent et la criminalité la plus irrationnelle avec tueries collectives grimpe en flèche sans que le lien entre les deux phénomènes soit explicite. C’est la méthode qu’utilisait finalement le regretté JG Ballard qui refusait que l’on dise de ses livres qu’ils étaient des romans d’anticipation mais qui préférait parler pour eux d’une mise en scène de qu’il appelait « un présent visionnaire ».

Cela contribue à faire baigner Une histoire d’amour radioactive dans une atmosphère légèrement irréelle qui contraste avec l’hyperréalisme avec lequel Chainas sait rendre la dégradation des corps, le pourrissement des organes et la violence des sexualités hyperboliques.

Pourquoi une telle démarche aussi extrême chez un auteur qui de roman en roman semble vouloir se faire le chantre des freaks et du corps comme signal, comme marqueur des aberrations d’une modernité qui se perd de vue ? Sans doute pour nous rappeler, paradoxalement, à une humanité oubliée afin que nous redevenions « les seuls êtres conscients au cœur d’un charnier aseptisé ».

Au bout du compte, le très sombre et très talentueux Antoine Chainas est un grand écrivain de la compassion.

Une histoire d'amour radioactive

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Ali at work

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Le mensuel Causeur est disponible, sur le site, par abonnement ou au numéro. On peut se le procurer également dans quelques librairies de choix. Mais, comme on n’arrête pas le progrès, Causeur est disponible, depuis mai, à la criée : Ali, le vendeur ambulant haut en couleurs du boulevard Saint-Germain à Paris, recèle la came. Alors, à la criée, il est pas frais, mon Causeur ?

Causeur, disponible boulevard Saint-Germain, à Paris. Photo absolument pas floue de Marc Cohen.

Vichy fait de la résistance

Le député de l’Allier Gérard Charasse (aucun rapport avec le fumeur de cigares promu au Conseil constitutionnel) n’a pas du tout apprécié le discours de Colmar de Nicolas Sarkozy pour les célébrations du 8 mai. « Vichy a trahi la France ! » s’est exclamé le président de la République devant un parterre enthousiaste d’Alsaciens. L’usage métonymique de la sous-préfecture de l’Allier pour désigner l’Etat français de Pétain et Laval est de moins en moins bien supporté par ses habitants actuels. Ils ne se sentent pas plus traîtres à la patrie que les Marseillais ou les Lillois. Ce combat, pour être juste, n’en est pas moins désespéré : Paris est trop content de faire porter à la ville thermale préférée de Napoléon III les turpitudes qui, pour la plupart, s’élaboraient dans les officines collaborationnistes de la capitale occupée. Il reste à attendre la prochaine défaite, étrange ou non, pour oublier Vichy.

Prenons l’apéro !

Comment faudrait-il s’y prendre pour expliquer à un homme du XIXe siècle ce qu’est un « Apéro Facebook » ? Comme le dire à Victor Hugo ? Comme le faire comprendre au Préfet Poubelle, ou au Baron Haussmann ? Comment décrire la pénible poésie macabre de ces fêtes collectives insensées à un Zola ou à un Léon Bloy ? Essayons malgré tout de leur expliquer quelle mouche hystérique a piqué l’homme moderne.

L’ « Apéro géant » est une grande fête initiée sur la plateforme de socialisation Facebook, réunissant des individus – grégaires par nature – qui ne sont liés par rien d’autre que leur inscription commune sur ce site. Généralement les organisateurs lancent une page dédiée à la manifestation qu’ils envisagent, afin d’informer les participants sur les modalités pratiques de la rencontre (lieux, date, heure, etc.) S’en suit, dans les rues de telle ou telle ville de province, sur les places publiques et dans les artères principales, de monstrueuses foules d’amis « virtuels » devenus soudainement bien réels. Bien trop réels, parfois. Beuveries. Comportements à risque. Circulation de stupéfiants. Déprédations diverses. Problèmes sanitaires. Tapages infernaux. Les autorités locales (maires et Préfets) se sont rapidement saisis du problème, afin de mettre un terme à ces dantesques attroupements non-autorisés –plutôt inquiétants – de plusieurs milliers de personnes.

Jusqu’à ces derniers jours la question des « Apéros Facebook » n’avait pas vraiment passionnée les plus hautes autorités de l’Etat. On rangeait ce phénomène parmi les dégâts collatéraux du réseau de socialisation américain… au même titre que la multiplication des cambriolages commis chez les génies qui rendent accessibles leurs dates de congés à la terre entière à travers leur « statut » Facebook. C’était avant qu’un jeune-homme percute la Camarde, ivre-mort, en chutant d’un pont à l’issu de l' »Apéro géant » organisé à Nantes jeudi dernier. Une manifestation – dépourvue de tout plan de prévention des risques – qui a réuni plus de 10.000 personnes, et où l’alcool a comme d’habitude coulé à flot. L’AFP, taquine, nous rafraîchissait la mémoire quelques heures après le drame : « Suite à un premier apéro géant en novembre 2009 au cours duquel avaient été comptabilisés 50 comas éthyliques et des chutes dans la Loire, la préfecture de Loire-Atlantique avait mis en garde les organisateurs. » Mais rien ne résiste à la pulsion du néo-Apéro ! Et de la néo-amitié Facebook !

Le bon sens voudrait évidemment que soient interdits ces rassemblements sauvages sur la voie publique qui n’appartient pas aux seuls « tuffeurs » (ces derniers se l’approprient indument avec autorité et une certaine violence), mais à l’ensemble de la population. Mais c’était sans compter le front de défense des « Apéros Facebook »… Et dès qu’il y a une grosse cause à défendre, on trouve toujours un sociologue au front, au plus près du feu. Dès le jour de la mort du jeune nantais de 21 ans, Christophe Moreau, comique troupier et sociologue breton ayant participé à cet « Apéro » venait nous sermonner dans la presse, en nous assurant que ces réunions étaient « festives » et que les « gens s’y parlaient beaucoup ». Oui, il est bien connu que l’alcool désinhibe ; et que le ridicule tue, surtout du haut d’un pont par traumatismes crânien et thoracique. Le sociologue demande évidemment que l’état-mama s’adapte à la dernière lubie puérile à la mode, en installant des « espaces de danse » dans les villes. Cet épisode nous renvoie sombrement aux pires heures du pays, occupé par le discours insipide des défenseurs des « rave parties », estimant leurs libertés fondamentales en carton dangereusement menacées (dont l’inénarrable droit à faire la fête)… dès qu’une poignée de gendarme venait leur demander des comptes sur l’occupation sauvage d’un champ agricole, ou dès qu’un Préfet leur interdisait telle ou telle manifestation dégénérée.

L’Etat – soyons honnête – n’a pas tardé à se saisir du dossier. Brice Hortefeux, Ministre de l’intérieur, a annoncé gravement la tenue prochaine d’une réunion spéciale dédiée aux « Apéros géants ». Jean-Marc Ayrault, député socialiste de Nantes a appelé le gouvernement à une « concertation », afin de « casser la spirale » de ce type de réunions. A quand une cellule psychologique, une mission parlementaire et un Grenelle ? Même Bertrand Delanoë s’angoisse publiquement pour la prochaine réunion qui doit se dérouler à Paris le 23 mai, baptisée « Record du plus grand apéro de France à Paris ». Croyez-bien que j’y serai pour voir cela de mes propres yeux…

Mais cette prudence n’a fait qu’attiser la prudence des « vigilants », acharnés à défendre l’ultime cause des sans-causes. L’ultime cause de ceux qui sont prêts à embrasser toutes les causes. Dans un éditorial titré « Prohibition » l’immense Laurent Joffrin, patron de Libération, nous met en garde contre les pulsions réactionnaires enfouies, avec la gravité du patriarche garant des libertés universelles… après un long et déchirant couplet sur les dangers de l’alcool, le Sage vibrant dit : « Ces rassemblements qui restent essentiellement festifs ne doivent pas susciter une réaction excessive. On notera d’abord qu’Internet est, dans ce cas le vecteur de réunions dont l’atmosphère reste, pour la grande majorité des participants, conviviale et bon enfant. » Voilà. Il suffisait de le dire. Le tout est de cracher le morceau. La lecture des éditos de Laurent Joffrin a toujours sur moi l’effet d’un gaz hilarant.

Sauf que Laurent Joffrin se trompe. Ces réunions – tristement pimentées au Binge Drinking – ne sont pas moins virtuelles que la plateforme Facebook d’où elles sont organisées. Maintenant que l’on se berce de l’illusion naïve d’avoir 500, 1000 ou 5000 amis sur les sites de socialisation, quoi de plus normal que d’en rejoindre 10.000 pour prendre l’apéro ? Illusion risible du moderne qui croit que l’on peut être ami avec le monde entier, sans passer par l’étape des rencontres, des contacts, des affinités, de l’intimité, de la parole, des cercles restreints et sélectifs. Non… ils sont tous mélangés dans le grand creuset pseudo-amical et indifférencié de la « grand place », pour oublier dans l’alcool leurs regrettables solitudes modernes et citadines. Comme quoi une agrégation d’individus ne forme décidemment pas toujours un groupe. Preuve en est. Le Préfet Poubelle et le Baron Haussmann sont d’accord avec moi… d’ailleurs ils retournent vers leur XIX ème siècle natal, dans un méprisant haussement d’épaule.

Une bonne fessée et au lit !

Les Aventures de Tom Sawyer, 1938
Les Aventures de Tom Sawyer, 1938.

Edwige Antier est une femme ! Edwige Antier fait de la radio et de la télévision ! Edwige Antier fait de la politique ! Edwige Antier a des cheveux jaunes et s’habille en rose comme Barbara Cartland ! Edwige Antier a des opinions, et le fait savoir ! Edwige Antier blogue, et il est même probable que, parfois, elle twitte ! Edwige Antier est contre la violence ! Bref, Edwige Antier est une femme moderne qui se bat sur tous les fronts. Mais le plus cocasse est que la grande passion de la vie d’Edwige Antier soit de faire interdire la fessée. Sans explorer la question marécageuse des motivations intimes de la députée UMP dans cette obsessionnelle croisade contre les châtiments corporels (on s’interdira fermement de se poser la question de savoir si la dame a été trop fessée dans son enfance ou pas assez à l’âge adulte), Edwige Antier ne pense qu’à ça ! Edwige vit « fessée » ! Elle pense « fessée » ! Elle mange « fessée » ! Elle rumine « fessée » ! Elle fulmine « fessée » ! Edwige est une authentique fessophobe, qui ne veut absolument plus vivre dans ce monde d’antan où des parents responsables, maîtres de leur autorité parentale – dans le secret d’un foyer inaccessible à la science intrusive des « pédiatres » citoyens et non-violents – infligeaient parfois des tapes au cul à leurs rejetons !

« La loi antifessée : un message envoyé aux enfants »

En farfouillant un peu, on trouve dès octobre 2008, au sein d’un dossier du Figaro Magazine titré « La fin de l’enfant-roi », une ferme déclaration d’Edwige contre les châtiments corporels aux enfants : « Je suis favorable à l’interdiction de la fessée dans la loi. Ce serait un excellent message envoyé aux enfants. » Oui, produisons des lois pour envoyer des « messages » aux enfants ! Il est bien entendu que les mômes suivent de très près l’actualité parlementaire. En général, les enfants lisent Spirou, Astrapi, Mickey Mag puis le « Bleu » de Profession Politique… Mais Edwige a toujours été douée pour développer des idées baroques de ce genre-là. On retrouve des coupures de presse comiques, remontant au milieu des années 2000, faisant état de sa croisade contre le cinéma pornographique… Edwige voulait alors carrément interdire les films « X » qui constituaient − selon ses termes − un « viol de l’imaginaire ». Diable !

[access capability= »lire_inedits »]Mi-novembre 2009 : Edwige revient et frappe ! Députée UMP, elle annonce le dépôt d’une proposition de loi contre la fessée. La fessophobe se rapproche alors du Parisien pour exposer son projet. Le journal écrit : « À la veille des vingt ans de la Convention internationale des droits de l’enfant, le médecin estime qu’il est temps de changer les mentalités et de s’aligner sur la demande formulée par les Nations unies il y a cinq ans déjà, reprise par le Conseil de l’Europe en 2008, et également suggérée par la défenseure des enfants l’an dernier. » Changer les mentalités ! S’aligner ! Oui, comment ne pas plier face à autant d’autorités éminemment respectables ? L’ONU, l’Europe, la « défenseure » (sic) des enfants ! Et la pédiatre rose d’expliquer− ensuite − que sa loi bavarde ne sera en rien contraignante : « Il ne s’agit pas d’envoyer les parents en prison ni de les en menacer ! Je ne propose d’ailleurs pas d’inscrire la loi dans le Code pénal mais, comme en Allemagne, dans le Code civil. L’article serait lu aux parents lors du mariage… » Oui, une loi pour simplement pimenter les cérémonies civiles de mariage d’un instant de comédie baroque… car il est déjà parfaitement prévu dans la loi que les coups, blessures, et maltraitances soient punis, avec – notamment – des circonstances aggravantes à la clé pour les Thénardier de service.

Avec Gorbatchev et le Conseil de l’Europe contre la fessée

La proposition d’Edwige ne convainc pas. Selon un sondage TNS-Sofres pour Ouest-France, 82 % des Français sont opposés à son projet. Dans son propre camp, la grogne se fait entendre. Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, déclare sur BFM : « Qu’Edwige Antier s’exprime en tant que pédiatre, c’est son droit, elle a sa conception des choses. Mais des lois sur tout, partout, ça va bien. […] Il ne faut pas trop de lois. La responsabilité parentale est pour moi un des fondements de notre société. » Autre visage de la droite traditionnelle, Bernadette Chirac tempête contre Edwige : « C’est ridicule ! Quand un enfant est odieux, une bonne fessée, ni trop forte ni trop longue, ne lui fait pas de mal ! » Le gros bon sens conservateur reprend enfin le dessus sur les pédiatres et les « enfants odieux » ! Et des baffes se perdent !

« Levons la main contre la fessée ! »

Cela n’empêche pas la presse, toujours féconde, d’oser des titres aussi amusants que « Loi antifessée : une idée plus pan-pan que cul-cul » (Charente Libre), « La fessée prend une rouste » (20 Minutes). « La fessée, un débat culotté » (Bakchich Info). Car, oui, le sujet passionne. Il passionne mais déplaît. Donc Edwige reste en retrait quelque temps.

Puis c’est l’annonce de la sortie du nouveau livre de notre moraliste molle, intitulé L’Autorité sans fessées, et son retour fracassant sur les plateaux de télévision, appuyé par plusieurs aubaines improbables. La première ? L’engagement acharné du Conseil de l’Europe dans la lutte contre les châtiments corporels, passant notamment par ce slogan lourd comme du plomb : « Levons la main contre la fessée ! » et par l’organisation d’un « débat international » à Strasbourg. Car oui, il est certainement plus vendeur de lutter pour les droits de l’enfant, des animaux ou des plantes grasses que pour les droits de l’homme en général. La seconde aubaine, permettant à Edwige d’étaler toute sa fessophobie ? Une grande pétition internationale, émise toujours par le Conseil de l’Europe, et recueillant les signatures comiques de personnalités telles que Claudia Cardinale, le prince Felipe de Bourbon, la reine Silvia de Suède et Mikhaïl Gorbatchev. On notera que Benoît XVI n’est pas signataire de cette pétition, ce qui en dit long sur le personnage…

Il est peu probable que le législateur hexagonal s’engage sérieusement dans cette affaire. D’autant que les visées d’Edwige sont non seulement impopulaires, mais obscures : on sent bien chez elle la volonté badine de faire avancer les droits de l’homme, de transformer le monde et de le rendre meilleur. Mais derrière la condescendance du personnage et l’insupportable « pédagogie » qu’elle instille à chacun de ses passages dans les médias, réside une incompréhensible envie de judiciariser encore et toujours la sphère privée. Edwige veut à nouveau renforcer les droits de l’enfant-roi contemporain qui, à l’abri de la fessée (bientôt de la réprimande ?), et finalement à l’abri de l’éducation de ses parents, pourra dérouler en toute quiétude sa tyrannie domestique intrinsèque… On pourrait conseiller à Edwige de s’intéresser plutôt aux droits des animaux ou à la question des droits de l’homme au Turkménistan… Les enfants de France n’ont pas besoin de son insupportable bienveillance maternante pour grandir, ni les parents de ses mises en garde doctes et doucement furieuses. Edwige… une bonne fessée, et au lit ![/access]

Le siècle des lumières éteintes

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À partir de ce mercredi, 130 kilomètres d’autoroutes d’Ile-de-France seront progressivement privés d’éclairage nocturne. La nouvelle, d’apparence fluette, m’a plongé non pas dans l’obscurité mais dans une certaine perplexité, teintée de grosse colère.

Tout d’abord parce j’aime les autoroutes éclairées la nuit. J’ai plus qu’à mon tour roulé dans des antiquités aux phares cacochymes et j’ai toujours soupiré d’aise quand, me rapprochant de Paris ou de Nice, je devinais au loin les canyons de lampadaires providentiels. Ceux qui allaient me permettre d’y voir à plus de vingt mètres et qui accessoirement allaient enfin me mettre à l’abri des feux au xénon surboostés des gros cons en 607 de la voie d’en face, dont je reste persuadé qu’ils se sont tous surendettés à vie dans l’unique dessein de me forcer à conduire en plissant les yeux.

Il m’est même arrivé assez souvent de choisir Bruxelles comme but d’excursion du week-end, rien que pour le plaisir de rouler nuitamment sur les autoroutes belges illuminés a giorno. Le réseau se voit depuis la Lune, j’adore. Arrivé à l’hôtel Amigo, je m’endormais heureux en rêvant qu’un jour ce serait pareil chez nous, et qu’on pourrait y utiliser astucieusement des centaines de milliers de jeunes chômeurs. Ouais, ben je rêvais… Parce que c’est très exactement le contraire qu’on va faire.

Au commencement étaient des câbles volés dans le 9/5

La genèse de cette décision est édifiante, un vrai conte de fée postmoderne. Tout commence vers 2005-2006, quand la presse locale rend compte que les 25 kilomètres d’autoroute entre Paris et Cergy ne sont plus équipés d’éclairage public, à cause de voleurs de cuivre qui ont pillé les câbles électriques de ce tronçon. On imagine que dans un monde normal le premier objectif des autorités aurait été de mettre ce gang de crétins hors circuit. Oui mais voilà, les habitants du 9/5 ont un préfet statisticien. Plutôt que de ferrailler contre les ferrailleurs, il a décidé d’en faire des auxiliaires involontaires de justice.

Qu’a répondu, en effet, le préfet Paul-Henri Trollé à ses administrés black-outés ? Eh bien, que grâce aux voleurs de câbles, il avait eu une illumination: « Les statistiques sont claires : sur l’A15, on est passé de 14 accidents de nuit en 2005 à 9 en 2007. La prudence des automobilistes s’est accrue depuis la coupure. » En conséquence de quoi, on n’a jamais rétabli le courant dans le Val-d’Oise et, au contraire, on décida finalement ces temps-ci de généraliser cette extinction.

Les politiques étant en général nuls en calcul – sinon ils auraient sans doute fait Centrale ou X-Mines pour aller travailler dans les back offices de Lehman Brothers –, personne ne s’est avisé de faire remarquer au haut fonctionnaire en question que sa démonstration mathématique vaudrait un zéro à un cancre de Première L : pas de statistiques valables sur échantillon aussi riquiqui, et puis, surtout, pas de comparaison avec les chiffres globaux de la mortalité routière, qui a brutalement décru partout en France à la même époque : moins 40 % de tués sur les routes entre 2002 et 2007, notamment du fait des radars.

Décision idiote, presse élogieuse

Comme nos élus sont aussi piètres logiciens, personne ne s’est avisé de stigmatiser le préfet Trollé pour le caractère hallucinant de sa démonstration (en clair, sans lumière, les chauffards roulent moins vite, donc moins d’accidents). Personne n’a eu la bonne idée de lui faire remarquer qu’à ce tarif-là, il y aurait encore moins d’accidents sur les autoroutes si on les fermait la nuit. Et plus d’accidents du tout, et nulle part, si on décrétait l’interdiction de rouler après le coucher du soleil. Je vous laisse imaginer les dégâts, si, par malheur, ce genre de raisonnements se généralisait. On finirait par supprimer, disons, les épreuves de culture générale des concours administratifs pour éviter l’échec scolaire. OK, je sors…

Bien entendu, l’extension de cette connerie à toute l’Ile-de-France a été, en outre, parée d’oripeaux écolo, je vous passe les commentaires élogieux de la presse sur les substantielles économies d’énergie réalisées à l’occasion. Figurez-vous qu’éteindre les autoroutes sauve non seulement les vies des automobilistes franciliens mais aussi celles des ours polaires. Accoupler brutalement le principe de précaution et la lutte contre le réchauffement climatique, c’est quand même plus sexy que d’expliquer qu’on n’a pas assez de policiers pour courir après les voleurs de câbles, pas assez d’agents de l’Equipement pour entretenir le réseau et que les 8 millions d’euros économisés par cette mesure seront bien mieux employés pour subventionner la HALDE, le logement de fonction de Jean-Claude Trichet, la guerre en Afghanistan ou la Fête des Voisins.

Henry Miller décrivait le XX siècle comme un cauchemar climatisé. Maybe, maybe not. Perso, dès l’adolescence, j’ai plutôt été ému par le trait de génie de Lénine quand il disait : « Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité. » En conséquence de quoi, circa 1977, je fus un des rares autonomes à refuser de transhumer avec mon fligh-jacket et ma barre de fer vers le surrégénérateur honni de Creys-Malville. J’ai des principes, je défile pas avec les décroissants. J’aime les centrales nucléaires, j’aime les barrages géants, j’aime les cyclotrons et même les champs d’éoliennes de Twentynine Palms. J’aime la lumière. J’aime l’électricité.

Notre cauchemar à nous sera fait de couches lavables et de bougies parfumées.

Bain de sang ne saurait mentir

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Clotilde Reiss lors de son procès à Téhéran.
Clotilde Reiss lors de son procès à Téhéran.

À quelques semaines de l’anniversaire des célèbres élections en Iran, Téhéran va recevoir un petit cadeau : le retour au pays de l’assassin de Chapour Bakhtiar. Si c’est le prix payé pour Clotilde Reiss, on peut s’en réjouir : la libération d’un prisonnier déjà libérable ne me semble pas une rançon excessive. Ce n’est donc pas la France qui sort abaissée de cette affaire mais plutôt la prétendue « gagnante » du bras de fer, la République islamique de l’Iran. À l’infamie de la détention de Clotilde Reiss, elle vient d’ajouter la honte de revendiquer et d’accueillir l’homme qui a massacré Chapour Bakhtiar.

Ultime premier ministre du Shah, Bakhtiar était un adversaire du nouveau régime qui l’avait chassé et du pouvoir et de son pays. Ancien combattant de l’armée française et résistant sous l’Occupation allemande, il ne manquait ni de lucidité ni de courage. Il savait très bien que sa résistance aux ayatollahs lui réserverait une bonne place sur la liste des opposants à liquider. Même ceux qui soutenaient Bakhtiar et sa cause reconnaîtraient qu’il s’était lancé dans une guerre contre Téhéran et qu’il risquait gros. On peut aussi comprendre les craintes de Téhéran et l’état d’esprit de ses élites politiques pendant la première décennie après la Révolution, époque marquée par une guerre à mort contre l’Irak de Saddam Hussein. Pour le régime iranien, Bakhtiar aurait pu effectivement représenter une menace.

Méthodes barbares
En revanche, ce qu’on ne peut ni comprendre ni jamais accepter, c’est la méthode de ces fidèles d’Allah et d’Ali. Quand on a dit violence, on n’a pas tout dit et il faut regarder de plus près. Là aussi, Dieu est dans les détails. Et donc, pour ceux qui l’ignorent encore, l’ancien premier ministre du Shah a d’abord été frappé à la gorge, un coup terrible dont la violence lui a fracassé le larynx. Ensuite, ses assassins ont pris un couteau à viande et un couteau à pain dans les tiroirs de la cuisine de Bakhtiar à l’aide desquels ils ont égorgé leur victime – qui ne pouvait à ce moment ni respirer ni crier – et coupé ses poignets.

Le rôle primordial de l’effusion de sang
La violence c’est la violence, me direz-vous. Eh bien non ! Les détails de la mise à mort, souvent passés sous silence par égard pour la sensibilité du public, sont d’une importance majeure. Certes, il vaut mieux ne pas tuer, mais si la décision est prise par un gouvernement qui estime ses intérêts vitaux menacés ou par un groupe terroriste qui lutte pour une cause, le choix de la mise à mort est révélateur, il en dit long sur le monde que ces gens-là appellent de leurs vœux s’ils gagnent.

Ainsi, la boucherie sanglante qui s’est déroulée dans la villa de Bakhtiar à Suresnes montre le véritable visage de la République islamique iranienne. Il suffit de voir ses monuments aux morts, édifiés autour de fontaines où coule une eau colorée en rouge, pour comprendre le rôle primordial de l’effusion de sang. Les pratiques chiites traditionnelles comme l’Achoura, fête religieuse où les fidèles s’infligent des coups de rasoir et défilent dans les rues en se flagellant, le visage ensanglanté, sont largement dépassées par la surenchère sanguinaire iranienne.

Ahmadinejad ne pouvait pas trouver un meilleur symbole pour marquer l’anniversaire de sa réélection, que le retour au pays d’Ali Vakili Rad, celui qui a égorgé un homme de 76 ans et son secrétaire privé avec un couteau à pain.

Portugal sociétal

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Tout va bien au Portugal. Ce pays a beau être le prochain sur la liste des serial killer de la spéculation, l’essentiel est sauvé. Bon, le premier ministre socialiste, Jose Socrates, a certes été obligé de monter la TVA normale à 21 %, de baisser les salaires des fonctionnaires de 5 %, d’augmenter l’impôt sur le revenu des ménages de 2 % et de geler tous les investissements dans le secteur public (santé, éducation, transports). Mais de quoi se plaint-on ? Cette orthodoxie budgétaire est la preuve que les latins savent se montrer rigoureux en économie et, divine surprise, remarquablement cool sur le plan sociétal : le président Cavaco Silva (droite) vient d’approuver la loi sur le mariage homosexuel votée par le Parlement. Ils en ont de la chance les gays lusitaniens : non seulement ils vont pouvoir passer devant le maire, mais en plus ils pourront resserrer leur ceinture de deux ou trois crans pour être encore plus beaux, minces et affamés.

Les Trente Anxieuses

Le
Le "papy-boom" a commencé. Préparez vos casquettes.
Le papy-boom a commencé. Préparez vos casquettes.
Le papy-boom a commencé. Préparez vos casquettes.

Le débat sur la retraite en cache un autre, bien plus explosif. Il est d’ailleurs probable qu’il n’aura pas lieu. C’est qu’il aboutirait à une conclusion embarrassante : il est temps d’en finir avec le pouvoir des enfants du « baby-boom ». Depuis plus d’un demi-siècle, la France vit au rythme de leurs préoccupations, de leurs caprices dans les années lyriques, de leurs intérêts depuis. Avec eux, on a écouté « Salut les copains » et Johnny, découvert l’amour libre et la jouissance sans entraves. Quand ils s’ennuyaient, c’était une affaire d’État. Pour s’amuser, ils ont prétendu changer le monde.

Puis, jeunesse se passant, ils ont trouvé du boulot sans la moindre difficulté. Ils ont découvert le sens du mot « chômage » trente ans plus tard, au moment où celui-ci s’est abattu sur leurs enfants. Jeunes, ils ont conquis la contraception ; pour leur maturité, l’industrie pharmaceutique leur a offert le Viagra. Pour ne pas être désagréables, nous ne poserons pas leur question fétiche : combien d’enfants africains aurait-on sauvés avec l’argent investi pour permettre aux baby-boomers de rester forever young ?

Les voilà aujourd’hui, en tout cas pour le gros des troupes, à quelques années de la retraite. Évidemment, on ne parle que de ça.

[access capability= »lire_inedits »]Dans les dernières décennies du XXe siècle, les jeunes entrant dans la vie active étaient plus nombreux que les personnes qui atteignaient l’âge de la retraite – on ne disait pas encore « seniors ». Alors que les derniers membres des « classes creuses » (nés avant 1943) cessent leur activité, le rapport entre actifs et inactifs est en train de s’inverser, en particulier en France, où le « baby-boom » a été particulièrement intense.

En finir avec la dictature des enfants du « baby-boom »

Moins d’actifs potentiels, plus d’inactifs réels : on a longtemps cru que cette formule allait au moins résoudre le lancinant problème du chômage. Le départ massif en retraite des parents aurait libéré des emplois pour les enfants et petits-enfants. En réalité, il n’en est rien, dès lors que les entreprises, tout comme l’administration, ne procèdent pas au remplacement systématique des départs en retraite et que, par surcroît, un nombre croissant de retraités sont déjà chômeurs depuis de longues années. À quoi il faut ajouter que ces retraités plus nombreux vivent plus longtemps, ce qui rend heureux leurs enfants et chagrine les cotisants – qui sont les mêmes mais, heureusement, ne le savent pas.

Ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes

Le résultat est un déséquilibre croissant entre la génération qui arrive à la fin de sa vie professionnelle et celles qui suivent. La paupérisation de la jeunesse se lit dans les stratégies des familles qui pallient les carences de l’État et procèdent à un transfert de richesse entre les générations de plus en plus précoce. Depuis le début des années 1990, le nombre de parents qui aident leurs enfants après que ceux-ci ont quitté le domicile familial ne cesse de croître. Le montant des donations entre vivants dépasse celui des héritages − on profite de ses parents plus longtemps, mais de leurs économies plus tard. L’âge moyen auquel on hérite est passé de 42 ans en 1984 à 47 ans aujourd’hui.

En conséquence, cela fait trente ans qu’on observe une dégradation du sort des « jeunes adultes en phase d’insertion » – statut qui perdure désormais jusqu’à un âge où l’on était naguère confirmé : dévalorisation des diplômes, stagnation du salaire d’embauche, emplois rares et difficiles d’accès, multiplication des emplois précaires… inutile de s’étendre. Les nouvelles générations semblent décalées par rapport à leur âge, car tout leur arrive plus tard : l’indépendance, le travail, la carrière, l’achat d’un logement, les enfants et, on le sait désormais, la retraite. Et quand tout cela finit par arriver, c’est en modèle réduit. Petit à petit, c’est l’avenir même qui change de couleur : il n’a plus celle de l’espoir, mais de l’angoisse.

Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses

Après les Trente Glorieuses, voici les Trente Anxieuses, résumées en un constat : ça va mieux pour les vieux, moins bien pour les jeunes. En 1970, 35 % de Français de plus de 65 ans étaient considérés comme pauvres quand le taux de pauvreté général était de 19,1 %. En 2006, seulement 7,7 % de plus de 65 ans (contre 13,2 % de la population) vivent en dessous du seuil de pauvreté – oui, c’est trop, mais nous parlons du monde réel. Dans la même année, 18,9 % des jeunes de 18 à 24 ans étaient considérés comme pauvres, et il ne s’agissait pas seulement d’étudiants.

L’écart grandissant entre le salaire du parent et celui de son fils ou de sa fille (15 % en 1975, 35 % en 2000) démontre à quel point les uns ont bénéficié du plein emploi et de contrats protecteurs permettant une augmentation quasi automatique des salaires par ancienneté et avancement tandis que les autres doivent se frayer un chemin sur un marché difficile voire hostile, accepter des salaires bas à l’embauche qui, de plus, stagnent tout au long de carrières de plus en plus erratiques. Les fanatiques du « risque » – généralement pour les autres, comme ces hauts fonctionnaires qui dérégulent à tout-va protégés par un statut en béton – adorent, les millions de gens qui aspirent à vivre agréablement du fruit d’un travail raisonnablement intéressant un peu moins.

La démographie ne dit pas la démocratie

La France doit en finir avec les exigences démesurées de la « génération lyrique ». La démographie ne dit pas l’entièreté de la démographie. Être les plus nombreux ne suffit pas à être les plus légitimes. Les intérêts des plus de 60 ans ne sont pas nécessairement ceux de la société. Ils ont eu le privilège de vivre leur vie adulte dans un monde qui croyait au progrès illimité des forces productives et avait quelques raisons d’y croire. Ils ont le devoir de rendre un peu de ce qu’ils ont reçu au profit des plus jeunes qui sont aussi les plus pauvres.

Soyons clairs et vaguement prosaïques. La solution juste à l’équation des retraites, c’est de diminuer le montant des pensions des Français nés entre 1943 et 1960. Et lorsque les enfants moins chanceux des années 1960-1970 arriveront au terme de leur vie professionnelle, la justice commandera d’augmenter ce montant. L’ennui, c’est que le monde heureux du « one man one vote » est aussi celui du « combien de divisions ? ». Désormais, le premier parti est le parti des vieux. On peut craindre qu’ils préfèrent leur retraite à la justice. À moins, bien sûr, que la société des individus ne retrouve le sens de l’intérêt général.

La génération lyrique : essai sur la vie et l'oeuvre des premiers-nés du baby-boom

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Le Monde est austère

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La grande crise de 2008 semblait avoir remis en cause certaines certitudes et tempérer la croyance théologique dans les vertus du marché. Mais, comme dans le monde politique, la crise actuelle semble révéler les idées et le caractère de chacun. Malheur aux vaincus !

« Merci les marchés et vive la rigueur »

C’est par ce titre surréaliste que le nouveau responsable de l’économie du quotidien du soir a titré sa chronique de samedi. Sa présentation de la crise actuelle est à sens unique. Les Etats sont coupables de « cavalerie budgétaire » et « d’incurie », les marchés ont bien raison de leur mettre la pression et d’ailleurs « le pouvoir des marchés sur les Etats a augmenté au même rythme que progressait l’endettement de ces derniers ». Une seule solution : la rigueur.

Ce manque de nuance est assez stupéfiant. Si l’on ne peut naturellement pas exonérer les hommes politiques de responsabilités en France du fait du laxisme budgétaire de la plupart des équipes au pouvoir depuis trente ans, le raisonnement du journaliste du Monde est totalement excessif. Mettre l’Espagne dans le même panier est totalement injuste puisque ce pays avait une dette de moins de 40 % du PIB en 2007 après plusieurs années d’excédents budgétaires.

Et puis, il est tout de même incroyable de sanctifier à ce point le dieu marché, à peine 18 mois après une crise où les marchés financiers étaient partis pour s’autodétruire si les Etats n’étaient pas venus à leur secours. L’histoire récente nous a de tout de même montré le caractère autodestructeur, exubérant et égoïste des marchés et toutes les limites qu’il y a à les laisser faire sans la moindre contrainte véritablement structurante. Tout ceci semble avoir été totalement oublié.

Le summum de la pensée unique

Ce qu’il y a également de choquant dans cette chronique est l’affirmation à peine voilée qu’il n’y a qu’une seule politique possible. L’auteur ridiculise la proposition du Front de Gauche et du Parti Communiste de fermer les marchés pour un mois et ne propose comme alternative que des taux d’intérêt à 15 %, une faillite ou une explosion des dettes publiques. En clair, la seule politique possible serait l’austérité budgétaire (terme plus juste que la rigueur vu les politiques suivies).

Et, naturellement, les divins marchés ont en plus la délicatesse « d’avoir fait comprendre aux dirigeants européens, certes par la manière forte, que sans évolution rapide vers le fédéralisme, sans politique budgétaire commune, l’union monétaire était vouée à disparaître ». Pour ceux qui n’auraient pas compris : les gouvernements nationaux vont devoir rapidement céder à nouveau des prérogatives à Bruxelles pour essayer de faire tenir cette construction bancale qu’est l’euro.

Bref, nous aurions le choix entre la continuation, et même l’accélération de l’intégration européenne couplée à une austérité budgétaire et une fausse alternative que serait la vision crypto marxiste du Front de Gauche. L’adorateur du marché devrait pourtant reconnaître que même les marchés doutent de son modèle dont ils se demandent bien comment il pourra produire la moindre croissance et s’il ne risque pas d’aggraver la situation au lieu de résoudre les problèmes.

Il est absolument hallucinant de lire une telle chronique empreinte d’un culte sans nuance pour le marché à peine quelques mois après la plus grave crise du capitalisme depuis près d’un siècle. Naturellement, l’auteur passe complètement à côté des solutions alternatives.

Texte publié initialement sur le blog de Laurent Pinsolle.

Une histoire d’amour radioactive

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Depuis qu’elle est passée en grand format sous la direction d’Aurélien Masson, la Série Noire qui fit les beaux jours du polar en France depuis l’après-guerre est devenue une collection à la fois plus littéraire et plus expérimentale, notamment dans le domaine français. Des noms que nous avons déjà évoqués ici, comme Thierry Marignac, tentent de renouveler le roman noir tandis que Caryl Ferey ou DOA redonnent leurs lettres de noblesse au thriller en gardant l’efficacité et la documentation à l’américaine mais en la mêlant d’une french touch qui évite les psychologies calibrées et les ficelles trop évidentes tissées dans ces aberrations que sont les universités enseignant « l’écriture créative » comme s’il s’agissait là d’une technique modélisable.

Antoine Chainas, lui, a ceci de particulier, qu’il semble avoir inventé en quatre romans un genre à lui tout seul. Le dernier, Une histoire d’amour radioactive, semble résumer les qualités des précédents, s’inscrire dans la continuité d’un univers cohérent et, en même temps, franchir une étape supplémentaire.

Auparavant, une précaution d’usage. La lecture de Chainas est vivement décommandée à ceux qui continuent à voir dans la littérature policière un genre mineur mais aussi à ceux qui auraient l’estomac sensible. Le monde et l’écriture de Chainas sont de l’ordre d’une expérience des limites. La violence et la tension latente de ses textes, les thèmes abordés peuvent choquer comme choque toute tentative littéraire qui débroussaille des sentiers inexplorés ou mal balisés.

« Lentement, je me transforme en tentative d’assassinat » dit magnifiquement un des personnages d’Une histoire d’amour radioactive. Il faut savoir que comme tous les vrais écrivains, Chainas veut tuer son lecteur. Tuer ses vieilles façons de percevoir, tuer ses réflexes moraux obsolètes, tuer ses espérances factices. C’est la démarche de Virgile qui emmène Dante en visite guidée aux Enfers. Vous n’êtes pas obligé de vouloir ce genre de choses. Dans ce cas, continuez de lire Marc Levy ou Guillaume Musso. Chainas ne vous en voudra pas, il sait pouvoir compter désormais sur cette poignée de lecteurs fidèles qui font de lui, finalement assez vite puisque son premier roman Aime-moi Casanova date de 2007, un de ces auteurs dont la réputation ne sera jamais liée à un tirage, bon ou mauvais d’ailleurs.

Une histoire d’amour radioactive, pour résumer assez rapidement, raconte comment une performeuse d’art contemporain, qui aurait pu faire partie des actionnistes viennois, convainc des cadres dirigeants à la vie programmée de faire l’amour avec elle en s’irradiant dans des salles de radiologie et de déclencher en eux des cancers foudroyants en buvant des boissons radioactives. Cela leur permet, dans une joie insoutenable, d’utiliser leurs derniers mois à vivre intensément leur mort, à sentir enfin leur corps d’hommes égarés dans le virtuel de la modernité grâce à l’archaïsme de la douleur. On n’est pas loin ici de George Bataille et de son « approbation de la vie jusque dans la mort ».

Chainas, pour raconter cette histoire, progresse sur deux plans parallèles : le récit à la première personne d’un flic homosexuel et celui à la troisième d’un personnage que l’on ne connaîtra que sous l’appellation de DRH. D’une part un lyrisme violent, somptueusement sordide, pornographique et amoureux, d’autre part un constat clinique sur le fonctionnement mental d’une machine à sang froid, rouage d’une économie inhumaine qui progressivement, en ayant rencontré l’artiste sérial-killeuse, se révèle à lui-même par la maladie.

Le flic est amoureux d’un jeune collègue lui-même victime consentante de cette femme fatale qui est sans doute une enfant de Tchernobyl et qui est devenue une obsessionnelle de la contamination nucléaire considérée comme un des beaux-arts. Son enquête finira par l’amener à rencontrer DRH. Pour compliquer le tout, des services de renseignement intérieurs cherchent à étouffer l’affaire et à orienter l’enquête pour éviter que le public apprenne que des dirigeants économiques préfèrent se suicider dans le bonheur plutôt que de continuer à servir le système.

Tout cela se déroule dans un pays et une ville qui, comme d’habitude chez Antoine Chainas, ne sont pas nommés. C’est la France, sans aucun doute, mais une France légèrement anticipée, une France dans un monde décalé, une dimension voisine. Les procédures policières ne sont pas tout à fait les mêmes, le noms des services administratifs nous rappellent quelque chose mais ne sont pas ceux que l’on connaît et il est question d’une ville qui pourrait être une grande ville du Sud sans que l’on sache au juste laquelle. En tout cas, elle est rongée par une crise financière sans précédent et la criminalité la plus irrationnelle avec tueries collectives grimpe en flèche sans que le lien entre les deux phénomènes soit explicite. C’est la méthode qu’utilisait finalement le regretté JG Ballard qui refusait que l’on dise de ses livres qu’ils étaient des romans d’anticipation mais qui préférait parler pour eux d’une mise en scène de qu’il appelait « un présent visionnaire ».

Cela contribue à faire baigner Une histoire d’amour radioactive dans une atmosphère légèrement irréelle qui contraste avec l’hyperréalisme avec lequel Chainas sait rendre la dégradation des corps, le pourrissement des organes et la violence des sexualités hyperboliques.

Pourquoi une telle démarche aussi extrême chez un auteur qui de roman en roman semble vouloir se faire le chantre des freaks et du corps comme signal, comme marqueur des aberrations d’une modernité qui se perd de vue ? Sans doute pour nous rappeler, paradoxalement, à une humanité oubliée afin que nous redevenions « les seuls êtres conscients au cœur d’un charnier aseptisé ».

Au bout du compte, le très sombre et très talentueux Antoine Chainas est un grand écrivain de la compassion.

Une histoire d'amour radioactive

Prix: 11,70 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,33 €

Ali at work

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Causeur, disponible boulevard Saint-Germain, à Paris.

Le mensuel Causeur est disponible, sur le site, par abonnement ou au numéro. On peut se le procurer également dans quelques librairies de choix. Mais, comme on n’arrête pas le progrès, Causeur est disponible, depuis mai, à la criée : Ali, le vendeur ambulant haut en couleurs du boulevard Saint-Germain à Paris, recèle la came. Alors, à la criée, il est pas frais, mon Causeur ?

Causeur, disponible boulevard Saint-Germain, à Paris. Photo absolument pas floue de Marc Cohen.

Vichy fait de la résistance

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Le député de l’Allier Gérard Charasse (aucun rapport avec le fumeur de cigares promu au Conseil constitutionnel) n’a pas du tout apprécié le discours de Colmar de Nicolas Sarkozy pour les célébrations du 8 mai. « Vichy a trahi la France ! » s’est exclamé le président de la République devant un parterre enthousiaste d’Alsaciens. L’usage métonymique de la sous-préfecture de l’Allier pour désigner l’Etat français de Pétain et Laval est de moins en moins bien supporté par ses habitants actuels. Ils ne se sentent pas plus traîtres à la patrie que les Marseillais ou les Lillois. Ce combat, pour être juste, n’en est pas moins désespéré : Paris est trop content de faire porter à la ville thermale préférée de Napoléon III les turpitudes qui, pour la plupart, s’élaboraient dans les officines collaborationnistes de la capitale occupée. Il reste à attendre la prochaine défaite, étrange ou non, pour oublier Vichy.

Prenons l’apéro !

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Comment faudrait-il s’y prendre pour expliquer à un homme du XIXe siècle ce qu’est un « Apéro Facebook » ? Comme le dire à Victor Hugo ? Comme le faire comprendre au Préfet Poubelle, ou au Baron Haussmann ? Comment décrire la pénible poésie macabre de ces fêtes collectives insensées à un Zola ou à un Léon Bloy ? Essayons malgré tout de leur expliquer quelle mouche hystérique a piqué l’homme moderne.

L’ « Apéro géant » est une grande fête initiée sur la plateforme de socialisation Facebook, réunissant des individus – grégaires par nature – qui ne sont liés par rien d’autre que leur inscription commune sur ce site. Généralement les organisateurs lancent une page dédiée à la manifestation qu’ils envisagent, afin d’informer les participants sur les modalités pratiques de la rencontre (lieux, date, heure, etc.) S’en suit, dans les rues de telle ou telle ville de province, sur les places publiques et dans les artères principales, de monstrueuses foules d’amis « virtuels » devenus soudainement bien réels. Bien trop réels, parfois. Beuveries. Comportements à risque. Circulation de stupéfiants. Déprédations diverses. Problèmes sanitaires. Tapages infernaux. Les autorités locales (maires et Préfets) se sont rapidement saisis du problème, afin de mettre un terme à ces dantesques attroupements non-autorisés –plutôt inquiétants – de plusieurs milliers de personnes.

Jusqu’à ces derniers jours la question des « Apéros Facebook » n’avait pas vraiment passionnée les plus hautes autorités de l’Etat. On rangeait ce phénomène parmi les dégâts collatéraux du réseau de socialisation américain… au même titre que la multiplication des cambriolages commis chez les génies qui rendent accessibles leurs dates de congés à la terre entière à travers leur « statut » Facebook. C’était avant qu’un jeune-homme percute la Camarde, ivre-mort, en chutant d’un pont à l’issu de l' »Apéro géant » organisé à Nantes jeudi dernier. Une manifestation – dépourvue de tout plan de prévention des risques – qui a réuni plus de 10.000 personnes, et où l’alcool a comme d’habitude coulé à flot. L’AFP, taquine, nous rafraîchissait la mémoire quelques heures après le drame : « Suite à un premier apéro géant en novembre 2009 au cours duquel avaient été comptabilisés 50 comas éthyliques et des chutes dans la Loire, la préfecture de Loire-Atlantique avait mis en garde les organisateurs. » Mais rien ne résiste à la pulsion du néo-Apéro ! Et de la néo-amitié Facebook !

Le bon sens voudrait évidemment que soient interdits ces rassemblements sauvages sur la voie publique qui n’appartient pas aux seuls « tuffeurs » (ces derniers se l’approprient indument avec autorité et une certaine violence), mais à l’ensemble de la population. Mais c’était sans compter le front de défense des « Apéros Facebook »… Et dès qu’il y a une grosse cause à défendre, on trouve toujours un sociologue au front, au plus près du feu. Dès le jour de la mort du jeune nantais de 21 ans, Christophe Moreau, comique troupier et sociologue breton ayant participé à cet « Apéro » venait nous sermonner dans la presse, en nous assurant que ces réunions étaient « festives » et que les « gens s’y parlaient beaucoup ». Oui, il est bien connu que l’alcool désinhibe ; et que le ridicule tue, surtout du haut d’un pont par traumatismes crânien et thoracique. Le sociologue demande évidemment que l’état-mama s’adapte à la dernière lubie puérile à la mode, en installant des « espaces de danse » dans les villes. Cet épisode nous renvoie sombrement aux pires heures du pays, occupé par le discours insipide des défenseurs des « rave parties », estimant leurs libertés fondamentales en carton dangereusement menacées (dont l’inénarrable droit à faire la fête)… dès qu’une poignée de gendarme venait leur demander des comptes sur l’occupation sauvage d’un champ agricole, ou dès qu’un Préfet leur interdisait telle ou telle manifestation dégénérée.

L’Etat – soyons honnête – n’a pas tardé à se saisir du dossier. Brice Hortefeux, Ministre de l’intérieur, a annoncé gravement la tenue prochaine d’une réunion spéciale dédiée aux « Apéros géants ». Jean-Marc Ayrault, député socialiste de Nantes a appelé le gouvernement à une « concertation », afin de « casser la spirale » de ce type de réunions. A quand une cellule psychologique, une mission parlementaire et un Grenelle ? Même Bertrand Delanoë s’angoisse publiquement pour la prochaine réunion qui doit se dérouler à Paris le 23 mai, baptisée « Record du plus grand apéro de France à Paris ». Croyez-bien que j’y serai pour voir cela de mes propres yeux…

Mais cette prudence n’a fait qu’attiser la prudence des « vigilants », acharnés à défendre l’ultime cause des sans-causes. L’ultime cause de ceux qui sont prêts à embrasser toutes les causes. Dans un éditorial titré « Prohibition » l’immense Laurent Joffrin, patron de Libération, nous met en garde contre les pulsions réactionnaires enfouies, avec la gravité du patriarche garant des libertés universelles… après un long et déchirant couplet sur les dangers de l’alcool, le Sage vibrant dit : « Ces rassemblements qui restent essentiellement festifs ne doivent pas susciter une réaction excessive. On notera d’abord qu’Internet est, dans ce cas le vecteur de réunions dont l’atmosphère reste, pour la grande majorité des participants, conviviale et bon enfant. » Voilà. Il suffisait de le dire. Le tout est de cracher le morceau. La lecture des éditos de Laurent Joffrin a toujours sur moi l’effet d’un gaz hilarant.

Sauf que Laurent Joffrin se trompe. Ces réunions – tristement pimentées au Binge Drinking – ne sont pas moins virtuelles que la plateforme Facebook d’où elles sont organisées. Maintenant que l’on se berce de l’illusion naïve d’avoir 500, 1000 ou 5000 amis sur les sites de socialisation, quoi de plus normal que d’en rejoindre 10.000 pour prendre l’apéro ? Illusion risible du moderne qui croit que l’on peut être ami avec le monde entier, sans passer par l’étape des rencontres, des contacts, des affinités, de l’intimité, de la parole, des cercles restreints et sélectifs. Non… ils sont tous mélangés dans le grand creuset pseudo-amical et indifférencié de la « grand place », pour oublier dans l’alcool leurs regrettables solitudes modernes et citadines. Comme quoi une agrégation d’individus ne forme décidemment pas toujours un groupe. Preuve en est. Le Préfet Poubelle et le Baron Haussmann sont d’accord avec moi… d’ailleurs ils retournent vers leur XIX ème siècle natal, dans un méprisant haussement d’épaule.

Une bonne fessée et au lit !

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Les Aventures de Tom Sawyer, 1938
Les Aventures de Tom Sawyer, 1938.
Les Aventures de Tom Sawyer, 1938
Les Aventures de Tom Sawyer, 1938.

Edwige Antier est une femme ! Edwige Antier fait de la radio et de la télévision ! Edwige Antier fait de la politique ! Edwige Antier a des cheveux jaunes et s’habille en rose comme Barbara Cartland ! Edwige Antier a des opinions, et le fait savoir ! Edwige Antier blogue, et il est même probable que, parfois, elle twitte ! Edwige Antier est contre la violence ! Bref, Edwige Antier est une femme moderne qui se bat sur tous les fronts. Mais le plus cocasse est que la grande passion de la vie d’Edwige Antier soit de faire interdire la fessée. Sans explorer la question marécageuse des motivations intimes de la députée UMP dans cette obsessionnelle croisade contre les châtiments corporels (on s’interdira fermement de se poser la question de savoir si la dame a été trop fessée dans son enfance ou pas assez à l’âge adulte), Edwige Antier ne pense qu’à ça ! Edwige vit « fessée » ! Elle pense « fessée » ! Elle mange « fessée » ! Elle rumine « fessée » ! Elle fulmine « fessée » ! Edwige est une authentique fessophobe, qui ne veut absolument plus vivre dans ce monde d’antan où des parents responsables, maîtres de leur autorité parentale – dans le secret d’un foyer inaccessible à la science intrusive des « pédiatres » citoyens et non-violents – infligeaient parfois des tapes au cul à leurs rejetons !

« La loi antifessée : un message envoyé aux enfants »

En farfouillant un peu, on trouve dès octobre 2008, au sein d’un dossier du Figaro Magazine titré « La fin de l’enfant-roi », une ferme déclaration d’Edwige contre les châtiments corporels aux enfants : « Je suis favorable à l’interdiction de la fessée dans la loi. Ce serait un excellent message envoyé aux enfants. » Oui, produisons des lois pour envoyer des « messages » aux enfants ! Il est bien entendu que les mômes suivent de très près l’actualité parlementaire. En général, les enfants lisent Spirou, Astrapi, Mickey Mag puis le « Bleu » de Profession Politique… Mais Edwige a toujours été douée pour développer des idées baroques de ce genre-là. On retrouve des coupures de presse comiques, remontant au milieu des années 2000, faisant état de sa croisade contre le cinéma pornographique… Edwige voulait alors carrément interdire les films « X » qui constituaient − selon ses termes − un « viol de l’imaginaire ». Diable !

[access capability= »lire_inedits »]Mi-novembre 2009 : Edwige revient et frappe ! Députée UMP, elle annonce le dépôt d’une proposition de loi contre la fessée. La fessophobe se rapproche alors du Parisien pour exposer son projet. Le journal écrit : « À la veille des vingt ans de la Convention internationale des droits de l’enfant, le médecin estime qu’il est temps de changer les mentalités et de s’aligner sur la demande formulée par les Nations unies il y a cinq ans déjà, reprise par le Conseil de l’Europe en 2008, et également suggérée par la défenseure des enfants l’an dernier. » Changer les mentalités ! S’aligner ! Oui, comment ne pas plier face à autant d’autorités éminemment respectables ? L’ONU, l’Europe, la « défenseure » (sic) des enfants ! Et la pédiatre rose d’expliquer− ensuite − que sa loi bavarde ne sera en rien contraignante : « Il ne s’agit pas d’envoyer les parents en prison ni de les en menacer ! Je ne propose d’ailleurs pas d’inscrire la loi dans le Code pénal mais, comme en Allemagne, dans le Code civil. L’article serait lu aux parents lors du mariage… » Oui, une loi pour simplement pimenter les cérémonies civiles de mariage d’un instant de comédie baroque… car il est déjà parfaitement prévu dans la loi que les coups, blessures, et maltraitances soient punis, avec – notamment – des circonstances aggravantes à la clé pour les Thénardier de service.

Avec Gorbatchev et le Conseil de l’Europe contre la fessée

La proposition d’Edwige ne convainc pas. Selon un sondage TNS-Sofres pour Ouest-France, 82 % des Français sont opposés à son projet. Dans son propre camp, la grogne se fait entendre. Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, déclare sur BFM : « Qu’Edwige Antier s’exprime en tant que pédiatre, c’est son droit, elle a sa conception des choses. Mais des lois sur tout, partout, ça va bien. […] Il ne faut pas trop de lois. La responsabilité parentale est pour moi un des fondements de notre société. » Autre visage de la droite traditionnelle, Bernadette Chirac tempête contre Edwige : « C’est ridicule ! Quand un enfant est odieux, une bonne fessée, ni trop forte ni trop longue, ne lui fait pas de mal ! » Le gros bon sens conservateur reprend enfin le dessus sur les pédiatres et les « enfants odieux » ! Et des baffes se perdent !

« Levons la main contre la fessée ! »

Cela n’empêche pas la presse, toujours féconde, d’oser des titres aussi amusants que « Loi antifessée : une idée plus pan-pan que cul-cul » (Charente Libre), « La fessée prend une rouste » (20 Minutes). « La fessée, un débat culotté » (Bakchich Info). Car, oui, le sujet passionne. Il passionne mais déplaît. Donc Edwige reste en retrait quelque temps.

Puis c’est l’annonce de la sortie du nouveau livre de notre moraliste molle, intitulé L’Autorité sans fessées, et son retour fracassant sur les plateaux de télévision, appuyé par plusieurs aubaines improbables. La première ? L’engagement acharné du Conseil de l’Europe dans la lutte contre les châtiments corporels, passant notamment par ce slogan lourd comme du plomb : « Levons la main contre la fessée ! » et par l’organisation d’un « débat international » à Strasbourg. Car oui, il est certainement plus vendeur de lutter pour les droits de l’enfant, des animaux ou des plantes grasses que pour les droits de l’homme en général. La seconde aubaine, permettant à Edwige d’étaler toute sa fessophobie ? Une grande pétition internationale, émise toujours par le Conseil de l’Europe, et recueillant les signatures comiques de personnalités telles que Claudia Cardinale, le prince Felipe de Bourbon, la reine Silvia de Suède et Mikhaïl Gorbatchev. On notera que Benoît XVI n’est pas signataire de cette pétition, ce qui en dit long sur le personnage…

Il est peu probable que le législateur hexagonal s’engage sérieusement dans cette affaire. D’autant que les visées d’Edwige sont non seulement impopulaires, mais obscures : on sent bien chez elle la volonté badine de faire avancer les droits de l’homme, de transformer le monde et de le rendre meilleur. Mais derrière la condescendance du personnage et l’insupportable « pédagogie » qu’elle instille à chacun de ses passages dans les médias, réside une incompréhensible envie de judiciariser encore et toujours la sphère privée. Edwige veut à nouveau renforcer les droits de l’enfant-roi contemporain qui, à l’abri de la fessée (bientôt de la réprimande ?), et finalement à l’abri de l’éducation de ses parents, pourra dérouler en toute quiétude sa tyrannie domestique intrinsèque… On pourrait conseiller à Edwige de s’intéresser plutôt aux droits des animaux ou à la question des droits de l’homme au Turkménistan… Les enfants de France n’ont pas besoin de son insupportable bienveillance maternante pour grandir, ni les parents de ses mises en garde doctes et doucement furieuses. Edwige… une bonne fessée, et au lit ![/access]