Accueil Site Page 3105

Obama : oui, il peut !

99
Barack Obama
Photo Flickr / Barack Obama

Aucun anniversaire ni événement médiatique carillonné ne justifie ce texte : ce qui rend le moment propice pour parler de la présidence d’Obama. La très longue campagne présidentielle de 2007-2008 avait de quoi faire douter de sa capacité à se libérer de la cage dorée des attentes quasi messianiques qui ont accompagné la montée en puissance de sa candidature. Mais comme l’a dit le romancier israélien Amos Oz, le plus surprenant ne fut pas que les Américains aient élu un Noir mais qu’ils aient installé à la Maison-Blanche un véritable intellectuel.

Les premiers mois de sa présidence ont surtout confirmé cette dimension-là du personnage ainsi que ses talents d’orateur, capable de puiser à la fois dans la tradition des preachers, les prédicateurs des Eglises américaines, notamment noires, et dans celle des avocats. Pourtant, Obama n’abuse pas des formules faciles. Dans son adresse au monde musulman prononcée au Caire le 4 juin 2009, le président américain a évoqué les relations « immuables » entre Israël et les Etats-Unis, rappelé le droit des juifs à un Etat-nation en Palestine, sans oublier de parler des coptes et d’appeler à plus de tolérance religieuse en terre d’islam. Certes, ceux qui attendaient une dénonciation des excès de l’islam ont été déçus et beaucoup, en France, ont été agacés par ses critiques à peine voilées des restrictions au port du voile, mais Obama devait se rendre audible avant d’agir.

En réalité, le président démocrate s’inscrit plutôt dans le sillon d’un Richard Nixon que dans celui d’un Carter ou d’un Kennedy, comme en témoigne notamment son discours de réception du prix Nobel de la paix. « Nous n’allons pas éradiquer les conflits violents de notre vivant. Il y aura des moments où des nations, agissant seules ou de concert, trouveront le recours à la force non seulement nécessaire mais aussi moralement justifié. » Evitant à la fois l’angélisme droit-de-l’hommiste et le cynisme, il remet à la mode – et ce n’est pas trop tôt – la realpolitik. C’est ainsi qu’il tarde à faire rentrer les GI d’Irak et envisage de renforcer le dispositif militaire américain en Afghanistan. Tout cela, il l’avait annoncé. Mais ce n’est pas du goût de ceux qui l’adoraient religieusement hier dont certains n’hésitent pas, depuis quelques mois, à le critiquer publiquement.

Pendant presque un an, Obama a pris son temps, parlant plus qu’il n’agissait, soucieux de comprendre et d’être compris avant de prendre des décisions. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne croit pas que les choses qui ne sont pas faites pendant les trois premiers mois d’un mandat ne le seront jamais. D’ailleurs, l’une des rares décisions prise à la hâte, la fermeture de Guantanamo, est largement considérée comme une erreur, y compris par lui.

Après l’assurance-maladie, la réforme des banques ?

C’est donc à l’automne que Barack Obama a réellement commencé à agir. Sa politique étrangère est certes critiquable, notamment pour ceux qui croient plus aux bâtons qu’aux carottes, mais elle a le mérite de la cohérence. Exemple : face à l’Iran, il a réussi à rallier Moscou et Pékin aux sanctions, au prix, il est vrai d’une certaine dilution de la menace. Reste qu’il y a un an, ce consensus était difficilement imaginable. Bien sûr, il a aussi commis des erreurs, notamment sur le conflit israélo-palestinien dont il a – selon ses propres dires – mésestimé la complexité. Et sur les dossiers irakien et afghan, seize mois après son entrée à la Maison Blanche, tout reste à faire. Au moins a-t-il appliqué la première règle enseignée aux futurs médecins : primo non nocere, d’abord ne pas nuire.

Sur le front intérieur, la méthode Obama, faite de ténacité et d’intelligence politique, lui a permis de mener à bien le chantier de l’assurance-maladie. Il a négocié, écouté, vu la mouvance Tea party prendre son envol tandis que sa cote de popularité prenait le chemin inverse. On peut critiquer la complexité du nouveau système et l’opacité des arrangements mis au point pour s’assurer une majorité dans les deux chambres et le soutien ou, à tout le moins, la neutralité des assureurs. Reste qu’Obama a réussi là où les Clinton ont échoué il y a quinze ans. Et l’on n’a sans doute pas tout vu. Souvenez-vous des titres annonçant, il y a quelques mois, que les lobbies de Wall Street avaient réussi à enterrer la réforme du secteur bancaire ? Il est pourtant en train d’y arriver. Son texte, sévèrement dilué il est vrai par une série de compromis, a été voté fin mai par le Sénat : un pas décisif vers son adoption.

Bien sûr, rien n’est jamais acquis à l’homme politique. Reste qu’en menant une politique, Obama a su rompre avec l’inquiétante exaltation de l’automne 2008, puis surmonter la déception née de cette exaltation. On peut le critiquer, mais il faut se réjouir que les Etats-Unis soient gouvernés par un véritable homme d’Etat.    

Notre ami Roland Dumas

Roland Dumas.

En regardant, l’autre soir, l’altercation entre Roland Dumas et la taulière chez Taddei, sont remontés en moi quelques souvenirs datant de ma fréquentation professionnelle du personnage, qui, comme chacun sait, joua jadis un rôle considérable au sein de la mitterrandie. Notamment cette rencontre, en 1988 dans le château d’Ernich, à Bonn, qui servait alors de résidence à l’ambassadeur de France en Allemagne. Le titulaire du poste était alors Serge Boidevaix, un chiraquien pur sucre, qui avait été notamment l’artisan de la vente à Saddam Hussein du réacteur nucléaire Osirak, auquel l’aviation israélienne réserva le sort que l’on sait. Roland Dumas était là, de passage, comme ministre des Affaires européennes, et les deux hommes recevaient, en petit comité, quelques journalistes en poste à Bonn.

Bons de pétrole pour services rendus
Les relations que semblaient entretenir Boidevaix et Dumas dépassaient largement ce que la courtoisie républicaine exige des serviteurs de l’Etat. En dépit de leur appartenance à des camps politiques opposés, les deux hommes avait l’air de vieux complices se retrouvant avec une satisfaction non dissimulée : la langue de bois diplomatique qu’ils s’efforçaient de pratiquer pour essayer de nous enfumer sur la réalité des divergences franco-allemandes sur divers dossiers épineux à l’époque était démenti par leur langage corporel. Celui-ci traduisait leur hâte à se débarrasser des journaleux pour aller tranquillement deviser de choses plus sérieuses en tête à tête. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris le lien qui unissait les deux personnages : une commune inclination pour le dictateur irakien, fondée, bien sûr, sur une analyse géopolitique partagée de la situation au Moyen-Orient, mais aussi sur quelques avantages matériels que pouvait leur apporter cette amitié d’un despote éclairé au pétrole. Une fois sorti de la « carrière », Serge Boidevaix devint le principal animateur du lobby pro-Saddam en France, notamment comme président de la Chambre de commerce franco-arabe. Epinglé dans le rapport de l’ONU sur les malversations liés au programme « pétrole contre nourriture » mis en place pour l’Irak après la première guerre du Golfe et les sanctions contre Bagdad, Serge Boidevaix doit maintenant rendre des comptes à la justice française pour les « bons de pétrole » offerts par Saddam à ses amis en remerciement de leurs bons et loyaux services. Roland Dumas a, lui, été relaxé en appel dans l’affaire dite « Elf » qui avait, elle aussi, une forte odeur de pétrole moyen-oriental.

Pour en revenir à l’épisode de Bonn, je fis part, quelques jours plus tard, à Boidevaix de mon étonnement devant la chaleur plutôt inattendue de ses rapports avec Roland Dumas. « Ah ! » me répondit-il, Voyez-vous, nous sommes deux hommes qui auraient été parfaitement à l’aise dans le XVIIIe siècle… Nos choix politiques nous séparent, mais nos goûts esthétiques et notre vision du monde nous rapprochent… » Dans Talleyrand, comme dans le cochon, tout est bon, y compris la corruption de haut vol…

L’affaire George Habache
Une autre histoire concernant Roland Dumas, à laquelle je fus mêlé quelques années plus tard, nous ramène en 1992 à Paris, au Quai d’Orsay. Il est monté en grade en devenant ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Rocard, une nomination qui fait partie des multiples avanies que fit subir Mitterrand à son meilleur ennemi promu à Matignon. Je visitais alors régulièrement un ancien camarade de lycée, Daniel Bernard[1. C’est lui qui, devenu ambassadeur à Londres, traita publiquement Israël de « Shitty little country », petit pays de merde.], aujourd’hui décédé, qui était devenu son directeur de cabinet après l’affaire rocambolesque de la venue à Paris du Palestinien George Habache, le chef du FPLP et terroriste recherché dans le monde entier. Roland Dumas avait fait porter le chapeau de cette bévue, dont il était le principal organisateur, à son très intègre directeur de cabinet, François Scheer, qui fut viré séance tenante. Bernard, qui voyait venir la débâcle de la gauche aux législatives de 1993, aurait préféré se faire propulser dans une ambassade pépère, au Maroc par exemple, au lieu de gérer quotidiennement le comportement incontrôlable de son ministre. Mais le diplomate de gauche chevronné étant une denrée rare sur le marché, il ne put faire autrement que d’accepter le poste.
Lors d’une de mes visites, je trouve Daniel Bernard accablé. « Tu viens encore d’avoir le général Aoun au téléphone ? » lui demandai-je, car à l’époque le dirigeant maronite libanais faisait le siège du Quai pour qu’on lui permette de s’exprimer publiquement sur les affaires du Liban, en dépit de son statut de réfugié politique. « Non, ce n’est pas ça, je viens de recevoir deux moustachus (membres des services spéciaux) qui m’ont remis ça… » Il me montre alors une demi-douzaine de photos montrant Roland Dumas sortant d’un immeuble cossu enlaçant amoureusement une jolie brune, pas toute jeune mais toujours charmante. « Tu sais qui c’est ? » me demande-t-il. Le visage me disait vaguement quelque chose, j’avais dû l’apercevoir en feuilletant des magazines people, mais j’étais incapable de mettre un nom sur ce minois oriental. « C’est Nahed Ojjeh, la veuve du milliardaire saoudien Akram Ojjeh, qui se trouve être également la fille de Mustapha Tlass[2. Tlass fut pendant de longues années ministre de la défense de Syrie et homme des basses œuvres de Hafez el Assad. Il est également l’auteur de plusieurs brûlots outrageusement antisémites qui l’empêchèrent d’obtenir le titre de docteur en Sorbonne auquel il aspirait. Lorsque l’histoire des relations de sa fille avec Dumas fut connue au Quai, le ministre gagna le surnom de « Lion de la Tlass ».]… » Le plus étonnant de l’histoire, c’est que les hommes de la DST n’avaient pas pour mission de « planquer » devant cet immeuble de l’avenue Foch pour surveiller les amours du ministre, mais parce que l’on soupçonnait des ressortissants iraniens de s’y livrer à des activités dommageables à la sécurité nationale.

Vie publique et affaires privées
Après l’affaire Habache, Bernard subodore que si cette liaison est portée à la connaissance des Israéliens – on est alors dans les négociations secrètes ayant précédé les accords d’Oslo – l’action de la diplomatie française dans ce dossier risque de s’en trouver sérieusement entravée. Les Israéliens auront alors beau jeu de justifier la mise à l’écart d’un Dumas dont ils connaissaient trop bien l’hostilité viscérale qu’il leur porte. En me mettant au parfum, et à travers moi Le Monde dont j’étais alors l’employé, Bernard tente de monter un contre-feu en faisant suggérer par le journal de référence, avec l’hypocrisie doucereuse dont il peut faire usage dans ces circonstances, qu’il est des comportements ministériels de nature à porter atteinte à la fonction occupée. Cela aurait pu inciter Dumas à mettre un terme à cette liaison ou, au moins, à la cultiver dans la discrétion. Cette manœuvre, à laquelle je me prêtai volontiers, autant par patriotisme que par amitié pour mon vieux pote de lycée, fit long feu. Elle se heurta à l’opposition farouche et catholique de Bruno Frappat, à l’époque directeur de la rédaction du journal : « On ne touche jamais à la vie privée des politiques. Point barre. » En conséquence, quelques jours plus tard, on vit paraître les photos à la une de Maariv et du Yedioth Aharonot, quotidiens israéliens à grand tirage. Nahed Ojjeh, quelques mois plus tard, fit don d’un scanner à l’hôpital de Sarlat, en Dordogne, chef-lieu de la circonscription où Roland Dumas était candidat à la députation. Cela ne l’empêcha pas d’être battu par le RPR Dominique de Peretti, dont la première épouse, Christine Deviers-Joncour, devint tout à la fois, selon ses propres termes, « putain de la République » et maîtresse de Roland Dumas dans l’ivresse de l’affaire Elf. Cela se passait au XXe siècle.

Reductio ad hitlerum

Au tout début des années 1990, le facétieux juriste Mike Godwin, observant les comportements des internautes sur les premiers forums de discussion, a établi une loi impitoyablement vraie : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1. » On appelle communément cette proposition la « loi de Godwin ». De fait, quel que soit le sujet en débat sur internet, dans les cénacles politiques, ou sur les plateaux de télévision, dès que le débat s’allonge et s’envenime un interlocuteur en vient toujours à convoquer Hitler, Pétain, Staline ou je ne sais quel faquin politique afin de disqualifier son adversaire par le jeu pervers de la comparaison. « Ah oui, avec ces lois liberticides Sarkozy nous fait revivre les pires heures de l’histoire ! », « Votre discours gauchiste décadent aurait vite fait de nous ramener sous Staline ! », « Je suis en parfait désaccord avec votre recette de la tarte aux poireaux… dont l’infamie aurait certainement plu à Ceausescu ! », etc. Quelle ne fut pas ma surprise – moi qui regarde si rarement des émissions sérieuses à la télé – de subir il y a quelques jours l’assaut d’une authentique reductio ad hitlerum sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (France 3). Frédéric Taddei avait notamment invité l’ancien Ministre socialiste Roland Dumas, le philosophe Raphaël Enthoven et notre rédactrice en chef Elisabeth Levy, afin de discuter de l’affaire de la flottille de la « paix » interceptée par l’armée israélienne. Et au fil du débat le vieil homme aux bottines cirées, désapprouvant sans surprise Israël, en vient à introduire confusément, avec une morgue ridicule, l’histoire de la seconde guerre mondiale… Et le propos de Roland Dumas glisse très perceptiblement, jusqu’à laisser entendre qu’Elisabeth Levy incarnerait la figure d’Adolf Hitler : « La façon dont vous défendez Israël me laisse penser que vous avez des bribes… », dit le vieil avocat mitterrandien. Des « bribes » d’hitlérisme… Diable ! La sidération des différents invités n’efface pas cette réalité : la loi de Godwin s’est encore vérifiée… signe de faiblesse argumentative, et de mépris profond des idées. Roland Dumas au piquet ! Avec le bonnet d’âne !

Lettre à l’Ecole avant son assassinat

Tableau

Cette fois-ci, vois-tu, je crois que tu vas mourir. Vraiment.

J’aurais espéré pour toi une fin digne de ton épopée. Après tout, en moins d’un demi-siècle, tu as réussi l’exploit d’alphabétiser une population, de lui donner une culture commune, de l’émanciper. Mais on n’aime plus tellement ce mot. Et pourtant, ce fut bien d’émancipation qu’il s’agit. Marianne a oublié qu’elle te devait son unité, que c’est grâce à toi qu’elle a brisé les ethno-régionalismes qui ressurgissent aujourd’hui, bons petits chevaux de Troie de l’Union Européenne, elle-même faux-nez de la mondialisation malheureuse.

J’avais espéré quelque chose comme un sursaut désespéré, une de ces belles fins qui permettent de mourir dans la légende : Fort-Alamo, Fort-Chabrol ou Camerone. Tu parles… On va t’achever comme une chienne et l’on n’entendra même pas tes couinements entre la clameur des stades sud-africains, les soubresauts géopolitiques au Proche-Orient et le lent naufrage de notre vieil Etat-providence pour satisfaire à quelques agences de notations paranoïaques et incompétentes.

Non, tu n’auras pas le droit à une fin de ce genre. Quand on a essayé de te tuer, par exemple en 1968 ou en 1984 (en 84, c’est toi qui as ouvert les hostilités mais tu étais déjà tellement affaiblie que c’était la manière d’appliquer les vieux préceptes chers à Napoléon ou à Foch, « la meilleure défense c’est l’attaque »), en 1989 ou en 1997, cela avait encore de la gueule. Des maoïstes deleuziens dans la pulsion, des curés qui voulaient prendre leur revanche sur Jules Ferry en ameutant la France moisie, des trotskystes bourdivins ayant infiltré l’appareil d’état et pour finir Allègre, revenu à la manœuvre, dans l’outrance haineuse et la démagogie populiste et pédagogiste.

Tu étais attaquée, oui, mais c’était frontal. On te faisait mettre un genou à terre mais il y avait encore quelque chose d’un combat pour des valeurs, des enjeux de civilisation, des visions contradictoires de la France. Tu as perdu à chaque fois, ou presque. Tu sais qu’on ne t’aime pas, qu’on ne t’a jamais aimée. Une certaine droite s’est toujours demandée qui tu étais au juste, pour échapper à toutes les aliénations, celles des religions comme celles des marchés. Tu n’avais pas besoin d’être rentable, quelle honte ! Et il y avait des instituteurs pour classe unique de neuf élèves en Lozère et des professeurs de lettres classiques qui apprenaient le grec à cinq Arabes dans une ZEP.

Une certaine gauche non plus ne t’aimait pas. Tu étais trop élitiste, trop coercitive. Tu bridais les spontanéités, tu étais l’héritière d’une culture bourgeoise, tu te moquais de ce qui se passait dans la rue. En un mot, tu reproduisais.

Mais là, ma belle, tu as vu qui va te donner le coup de grâce ?

Ma pauvre vieille Ecole, liquidée par un comptable

Luc Chatel. Tu ne seras pas tuée par un titan de la Réaction ou un géant du Gauchisme, non tu vas être abattue par un comptable. D’ailleurs, tu es devenue si peu importante qu’il ne s’occupe même pas que de toi, qui fut pourtant le beau souci de tant de ministres, puisqu’il est aussi porte-parole du gouvernement.

Un comptable, je te dis : la preuve c’est lui qui a annoncé après la grève du 27 mai pour les retraites que la mobilisation avait été « peu suivie ». Fillon l’a recadré le lendemain parce que Fillon sait quand même qu’il n’y a pas que les chiffres dans la vie, que Fillon est encore un peu, oh si peu, un homme politique. Les hommes politiques, vois-tu, quand ils s’occupaient de toi, ils savaient que tu ne te résumais pas à quelques graphiques dressés par des gestionnaires qui feraient les mêmes dans une multinationale, un bordel ou une épicerie.

Luc Chatel, je le verrais bien jouer un des bourreaux de Joseph K à la fin du Procès, tu te souviens ?: « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna deux fois. Les yeux mourants, K vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien ! dit-il et c’est comme si la honte dût lui survivre. »

Les messieurs en question, en ce qui te concerne, ils ont scellé ton cas dans une réunion qui aurait dû rester confidentielle et dont la presse s’est fait l’écho. À moins que cela n’ait été un ballon d’essai pour voir tes réactions. Si c’est le cas, ils n’ont pas de quoi s’inquiéter, les messieurs de Luc Chatel. Tes syndicats qui te cogèrent incestueusement depuis des décennies avec le ministère et qui ne sont plus que des fournisseurs d’assurance-mutation ont parlé d’une voix inaudible dans un vide sidéral.

Je te le répète, tu n’intéresses plus personne ou plus exactement tu n’es plus qu’une variable d’ajustement comme une autre dans le grand abaissement national et l’acceptation de la paupérisation programmée de l’Occident.

Tu sais ce qui a été décidé, pour t’achever ? Eh bien, aux cinquante mille postes supprimés depuis 2007, on va ajouter à ton cercueil les clous suivants :

  1. L’augmentation des effectifs dans chaque classe ce qui signifie, surtout dans les zones sensibles où l’on sait ce que requiert d’attention chaque élève, encore plus de chances pour les plus faibles d’échouer.
  2. La disparition progressive de la scolarisation à partir de deux ans et à terme de la maternelle alors que cet enseignement était une exception française souvent citée en exemple pour son utilité sociale et pédagogique.
  3. Le remplacement des titulaires par des contractuels : l’étudiant en Histoire pourra toujours faire des maths et l’élève qui a raté pour la deuxième fois son BTS d’action commerciale viendra enseigner la philo. Ils seront de surcroit payés avec un lance-pierre.
  4. Et pour finir, last but not least, la disparition des assistants étrangers pour les langues vivantes qui venaient épauler des profs déjà obligés d’essayer de faire parler trente élèves au moins une fois par cours, ce qui relevait de la mission impossible.

Ce que l’on veut te faire subir, vois-tu, ressemble par sa violence destructrice, au plan d’austérité imposé à la Grèce. Au moins les Grecs ont-il eu une réaction d’orgueil et continuent-ils de résister et de tenter des barouds d’honneur.

Pour toi, rien. Absolument rien.

Relire La Guerre des Boutons

Quand j’ai appris que tu allais mourir, ce n’est pas Péguy que j’ai relu. C’est La Guerre des boutons. On devrait tous relire, enfin ceux qui t’ont aimée malgré tout, ce « roman de la douzième année. ». C’est une épopée gauloise et rieuse où s’affrontent deux bandes d’enfants appartenant à des villages rivaux dans la France rurale du début du siècle. Elle est placée sous le double patronage d’Homère et Rabelais. Et, à la nostalgie de l’enfance, maintenant que ta mort est certaine, j’ai éprouvé de manière beaucoup plus poignante encore la nostalgie de cette France disparue, manière d’Arcadie laïque et républicaine, parsemée d’écoles communales où l’apprentissage de la liberté, de l’égalité et de la fraternité n’était pas un vain mot. Ah, ils avaient le sens du devoir tes hussards noirs ! Louis Pergaud, instituteur, trouva la mort à la tête de sa section, du côté de Marchéville, dans la Meuse, le 4 avril 1915. Moins d’un an après celle de Péguy, fauché dans la Brie, dans des conditions identiques.

Mais je te parle de choses dont tu ne dois même pas te souvenir, ma pauvre vieille. Je te parle de l’époque où tu étais l’honneur d’une grande nation et non le service public rabougri et castré d’un tout petit pays qui ne croit même plus en ses enfants.

Un petit pays avec des Luc Chatel partout pour faire les comptes.

La Guerre des boutons

Prix: 1,99 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

61, 62, voire 63 piges

Vous avez cherché des crosses avec votre réforme sur les retraites ? Eh bien, vous les avez trouvées. A force de vouloir maintenir les vioques au taf, le gouvernement, qui n’hésite cependant pas à arroser le tout-venant des cadors de chez PSA ou Renault quand il s’agit de renvoyer le chef d’atelier de cinquante piges chez maman, vu qu’il coûte bonbon par rapport à un jeune qu’ira pas, en plus, faire le malfaisant chez les syndicats, le gouvernement donc se retrouve avec de drôles de paroissiens sur les endosses.
Voilà-t-il pas que les truands, les vrais, les durs, les tatoués remettent le couvert à soixante piges et mèche, (64 et 69 pour être précis). Nos deux anciens, sapés comme des milords, se sont présentés ce lundi dans le XIIIe chez un cave pognonné. Ils avaient les fafiots qu’allaient bien et se sont fait passer pour la maison poulaga. Quand le cave a renaudé, nos deux gonzes ont pas hésité à sortir les soufflants. Ils ont raflé toute la joncaille et 30 000 euros. Mais ils savaient pas qu’ils avaient la BRI aux miches. Ils se sont fait coxer sans faire de rififi parce que cette génération-là sait se tenir et défouraille pas pour nib comme des jeunots énervés de la gâchette. N’empêche, si on veut pas se retrouver avec une délinquance sénile, faudra expliquer à Woerth, ce grand flandrin, qu’un régime spécial pour les malandrins, ça va devenir d’intérêt national. Et pis, c’est pas totalement louf : le monte-en-l’air, c’est comme le maçon, y a « pénibilité », comme on dit dans la jactance des dégarnis du ciboulot.

Horst Köhler, un Allemand très convenable

83
Horst Köhler.

On se souvient de l’adage chevènementiste : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », largement battu en brèche par le n’importe quoi régissant aujourd’hui nos mœurs politiques. En allemand, cela pourrait se traduire par la formule : « Un président fédéral, ça démissionne après qu’il l’a ouverte. » Précisons tout de suite qu’en République fédérale d’Allemagne, le président, élu par les deux chambres réunies, exerce un rôle essentiellement honorifique et représentatif, le pouvoir effectif étant exercé par le chancelier, qui se trouve être actuellement une chancelière. On désigne généralement pour cette fonction des personnalités en fin de carrière, qui ont su acquérir une popularité et une autorité morale dépassant les frontières de leur famille politique. Ce fut le cas, dans le passé récent, pour le chrétien-démocrate Richard von Weizsäcker et le social-démocrate Johannes Rau. Parfois, les parlementaires allemands eurent la main moins heureuse, par exemple avec Heinrich Lübke, qui fut accusé d’avoir contribué, comme architecte, à la construction du camp d’extermination d’Auschwitz. Il poursuivit, néanmoins, son mandat jusqu’à son terme.

Patriote, pas nationaliste
Horst Köhler, 67 ans, issu d’une famille d’agriculteurs allemands de Bessarabie réfugiée en RFA après la débâcle hitlérienne, et un court passage dans la RDA communiste, est entré en politique par l’économie. Il fut chef de cabinet de plusieurs ministres des finances, avant de devenir le principal négociateur allemand des traités de Maastricht et conseiller du chancelier Kohl dans les grandes négociations internationales. Pour l’avoir vu à l’œuvre dans ces fonctions, je peux assurer que derrière l’exquise courtoisie de cet homme et son sourire avenant se trouvait un défenseur inflexible des intérêts économiques de l’Allemagne, pour qui il n’a pas été facile de lâcher le deutschemark pour l’euro…

Ce conservateur éclairé évitait pourtant toute rodomontade nationaliste excessive, car il avait intégré dans sa pensée économique le poids de l’histoire allemande. Jusqu’à la réunification, la retenue et l’usage modéré de la puissance financière de la RFA relevait d’une nécessité politique : assurer le retour définitif de l’Allemagne dans le cercle des nations civilisées, ce qui nécessite un certain temps après les horreurs du siècle dernier.

En 2003, à son retour de Washington, où il dirigea le FMI, il est proposé par le chancelier Gerhard Schröder pour succéder au social-démocrate Johannes Rau au château de Bellevue, à Berlin, siège de la présidence fédérale. En mai 2009, son mandat de cinq ans est renouvelé à la quasi unanimité. En bonne logique, Horst Köhler aurait dû couler des jours paisibles et studieux dans son palais de Berlin-Charlottenburg jusqu’en 2014. On ne lui connaît en effet aucun vice caché pouvant lui créer des ennuis : bon mari monogame dans le temps et l’espace, bon père de famille, sans enfant adultérin connu, il a toujours mené la vie aisée, mais non ostentatoire, d’un haut fonctionnaire allemand. Et pourtant il sera le premier président fédéral de l’Allemagne d’après guerre à démissionner de ses fonctions. Il a annoncé sa décision le 29 mai, en la motivant par le flot de critiques provoqué par une déclaration à la radio nationale, à la suite de sa visite au contingent allemand en Afghanistan. Voici la teneur de ces propos, jugés scandaleux outre-Rhin : « A mon avis, la société {allemande} dans son ensemble est en train d’accepter progressivement (…) que dans le doute et en cas de nécessité, un engagement militaire peut être nécessaire pour protéger nos intérêts, par exemple la liberté des voies commerciales, ou en empêchant l’instabilité dans des régions entières qui aurait des effets négatifs sur nos échanges, nos emplois et nos revenus. » Ach ! Mein Gott ! Que n’avait-il pas dit là ! Suggérer, avec d’infinies précautions, que les soldats allemands pourraient se voir, par exemple, donner comme mission de garantir la libre circulation des exportations allemandes embarquées sur des navires marchands au large de la Somalie relève, pour certains commentateurs politiques d’outre Rhin, d’une tentative de reconstitution de ligue dissoute, à savoir le mythique Afrikakorps d’Erwin Rommel. En Afghanistan, d’ailleurs, les soldats allemands sont la plupart du temps confinés dans leurs casernes, et n’en sortent que pour donner un appui logistique aux « vrais » combattants, américains, britanniques, français ou canadiens…Aucun gouvernement de Berlin ne pourrait survivre à plus d’une dizaine de soldats de la Bundeswehr tués au feu.

Le poids du passé, un prétexte commode à l’inaction
« Que cela est bel et bon ! », diront quelques Français qui regardent trop souvent Arte : mieux vaut une Bundeswehr de couilles molles qu’une Wehrmacht défilant au pas de l’oie sur les Champs-Elysées. Imparable, mais un peu court. L’abstinence militaire allemande a changé de nature avec l’évolution géopolitique du monde au cours du dernier demi-siècle : d’abord imposée par les puissances victorieuses en 1945, puis intégrée dans la doctrine de tous les dirigeants de la RFA jusqu’en 1989, elle a été décrétée caduque à la fin des années 90 par le ministre vert des Affaires étrangères Joshka Fischer, l’ami francfortois de Cohn-Bendit. L’ancien pacifiste intransigeant qui braillait « Plutôt rouge que mort ! » en 1983, lors de la controverse sur les euromissiles, s’est converti à la realpolitik. Il a compris que le poids du passé était devenu un prétexte bien commode pour l’Allemagne pour se tirer des flûtes quand l’Europe et l’Occident doivent sortir le gros bâton pour se faire respecter, et accessoirement protéger leurs citoyens contre des menées terroristes. Bien commode, la repentance extensible à l’infini des belles âmes gauchistes, qui converge avec les intérêts des marchands cyniques. Laissons les autres faire les marioles avec leurs chars et leurs hélicos dans les contrées lointaines, et arrivons ensuite, bardés de bonne conscience et de bons de commandes pour récupérer la mise commerciale !
Cette hyper-repentance, dont nous ne sommes pas épargnés en France avec le ressassement morbide des crimes de la colonisation masquant les turpitudes actuelles des dirigeants des pays ex-colonisés, est-elle plus ou moins dangereuse et immorale que le déni de mémoire ? Horst Köhler a répondu en claquant la porte, qui pourtant était dorée. Il mérite le respect.

Guère de religion

73

L’affaire commence à faire du potin outre-Atlantique : Abby Nurre, une prof de maths de 26 ans, a été licenciée du collège catholique de Fort Dodge (Iowa), où elle enseignait, à cause d’un questionnaire publié sur sa page personnelle Facebook. À la question « Croyez-vous en Dieu ? », elle avait en effet coché la case « non ». Mauvaise pioche apparemment, puisque l’évêque du coin l’a aussitôt suspendue et que son école l’a licenciée dans la foulée pour faute grave. Heureusement pour elle, le tribunal qui vient de juger l’affaire a estimé que ladite faute grave n’était pas prouvée, d’autant plus que la page Facebook d’Abby était accessible à ses seuls amis, et donc pas à ses élèves. On pourra peut-être regretter qu’aux USA, pays jusque-là béni en matière de liberté d’expression, certains prélats catholiques se comportent comme de vulgaires prêcheurs évangélistes. On pourra néanmoins penser qu’il n’était pas très malin pour cette demoiselle de faire un coming out athée alors qu’elle était salariée par le Bon Dieu – dont nul n’ignore qu’Il sait tout et voit tout, y compris donc les pages perso verrouillées sur Facebook.

Gaza : piège en eaux troubles

1 213

Comme d’habitude quand il s’agit du conflit israélo-palestinien, l’émotion semble interdire tout calme examen des faits. Il s’agit donc de tenter de comprendre ce qui s’est passé et surtout de recenser les différents choix qui étaient offerts aux décisionnaires israéliens. Après quoi, ceux qui le souhaitent auront tout loisir pour condamner et faire part de leur profonde indignation.

Il faut partir du blocus israélo-égyptien imposé à Gaza avec le soutien de la Communauté internationale depuis qu’en 2007 le Hamas a pris le contrôle du territoire et refuse avec constance d’accéder aux exigences minimales de la Communauté internationale – reconnaissance d’Israël, renoncement à la lutte armée, acceptation des accords d’Oslo.

Dès lors qu’Israël et l’Emirat de Gaza (c’est ainsi qu’à Ramallah on nomme le gouvernement du Hamas) sont en état de guerre, cette mesure sévère voire draconienne – mais tout de même moins que des bombardements – peut se comprendre. Quant à son utilité et à la capacité d’Israël de l’appliquer dans l’état actuel de son crédit diplomatique international, j’émets des doutes que je réserve pour un autre article.

Israël a donc décidé de bloquer la libre circulation des personnes, capitaux et marchandises vers une entité déclarée hostile et qui ne manque pas une occasion d’en donner des preuves détonantes. Par-dessus le marché, Israël prend la décision de concert avec l’Egypte, sans laquelle un tel blocus serait impossible.

Côté aérien, pas de problème particulier pour le moment. Mais si l’on examine les dimensions terrestre et maritime, c’est un vrai casse-tête. Si Israël parvient à boucler presque hermétiquement sa frontière avec la bande de Gaza, les douze kilomètres de frontière avec l’Egypte sont loin d’être étanches. Entre la misère de la troupe égyptienne – véritable prolétariat militaire -, les tensions avec les tribus bédouines du Sinaï et la culture du bakchich, les capacités du Caire dans ce domaine sont restreintes.

Mais c’est le blocus maritime qui, faute d’obstacle naturel, se révèle le plus compliqué à mettre en œuvre et les « flottilles humanitaires » – terme désormais consacré – savent parfaitement exploiter cette faiblesse. Les marines modernes sont faites pour régler les problèmes de loin, très loin, et l’abordage des navires ennemis a longtemps été réservé aux films d’époque, jusqu’au détournement en 1985 du paquebot Achille Lauro par le FPLP. Puisqu’il est hors de question de couler un navire qui ne vous tire pas dessus à l’artillerie, dans le cas où un vaisseau ignorerait les ordres de la marine imposant le blocus, les options de cette dernière sont limitées : laisser passer, endommager la capacité de manœuvre du vaisseau ou bien l’aborder pour en prendre le contrôle.

Le premier choix a un avantage : zéro risque. Mais l’inconvénient, c’est que l’autre côté gagne doublement la partie : la première fois avec son entrée triomphale dans le port de Gaza, la deuxième lorsqu’il quitte Gaza – avec le risque par exemple d’une exfiltration de Gilad Shalit vers des pays où il sera hors de portée de Tsahal. Il faut ajouter que cette option – « laissons-les passer et ils se lasseront quand les médias s’en désintéresseront » – a été testée sans le moindre effet et que l’Egypte s’y est formellement opposée.

Endommager les navires et les empêcher de manœuvrer (en neutralisant les hélices par exemple), c’était perdre le contrôle de la situation. À la dérive, les vaisseaux auraient pu, au fil des jours, devenir les héros d’un long feuilleton, aggravé de risques supplémentaires, comme l’intervention d’autres navires ou une urgence médicale à bord. La seule option raisonnable était donc l’abordage.

Une fois choisi le modus operandi, il fallait décider de l’heure et de l’endroit de l’intervention. Il fallait commencer l’abordage loin des côtes pour empêcher un scénario d’accostage pendant l’opération. Deuxième contrainte : agir la nuit pour jouer sur l’effet de surprise et bénéficier de l’avantage des appareils de vision nocturne. C’est pourquoi la deadline pour l’intervention se situait environ une heure avant l’aube. La flottille se trouvait à ce moment-là à 70 milles nautique de Gaza, soit à quatre heures de navigation de sa destination. Attendre aurait signifié agir en plein jour et peut-être trop près des côtes.

Restait à définir les règles d’engagement. L’expérience de précédentes flottilles laissait penser que les militants qui se trouvaient à bord étaient plutôt non-violents. Aussi les commandos ont-ils reçu l’ordre de se comporter en CRS plutôt qu’en gendarmes du Raid. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle des grenades lacrymogènes n’ont pas été utilisées : s’il s’agissait de déloger du pont quelques manifestants opposant une résistance passive, pourquoi risquer des problèmes respiratoires chez les gens âgés présents à bord ? À trop vouloir rendre proportionnelle l’usage de la force, les militaires israéliens ont été rapidement débordés et se sont retrouvés en danger de mort. Pire encore, profitant de la pagaille, des militants auraient pu s’emparer d’un soldat blessé ou isolé et le prendre en otage en s’enfermant dans une cabine. Dans les autres cinq vaisseaux de la flottille, l’approche « CRS » du problème a montré son efficacité. Il ne faut pas oublier non plus que les hommes de cette même unité ont déjà abordé et pris le contrôle de navires utilisés par des trafiquants d’armes sans causer de pertes. Le problème était donc bien le passage d’un mode CRS/manifestants au mode commando/terroristes.

Pour autant, il n’est pas si facile de parer à ce genre d’éventualité quand le parti d’en face peut, lui, jouer sur les deux tableaux ? Le militant humanitaire pacifiste peut s’armer de couteaux, de haches ou de barres de fer pour redevenir simple activiste de droits de l’homme une fois les armes lâchées. Ceux qui admettent que le Hamas n’a pas complètement raison et qu’Israël n’est pas à 100 % dans son tort feraient bien de réfléchir à cette question.

Euro 2016 : un mois d’apéro géant

J’aime bien le foot. C’est fluctuant au gré de mes amours, amis et emmerdes, mais à force de bonne volonté, je suis devenue capable d’apprécier un beau but et même un beau match. De plus, je suis assez tricolore et je n’ai pas envie de casser l’ambiance. Mais je vais la casser quand même. On me dira que les Israéliens s’en sont chargés avec le fiasco de la flottille qui a même chassé Roland Garros de la « une » durant 24 heures. En Israël, on devrait adorer le dieu du ballon rond : quelques jours à tenir dans l’opprobre général et on ne parlera plus que de la Coupe du monde.

Causer football dans l’atmosphère survoltée créée par l’échec sanglant de l’armée israélienne peut sembler dérisoire. Mais il est difficile de penser dans toute cette émotion, difficile de ne pas céder à la tentation de l’appartenance face à la réprobation d’Israël, surtout quand elle semble si justifiée. La sémantique est implacable : que dire face aux cadavres de neuf militants humanitaires, qu’ils étaient des combattants de la guerre des images ? Que les Israéliens « ne l’ont pas fait exprès » – ce qui mériterait d’ailleurs d’être rappelé ? À entendre certains commentaires, on pourrait presque penser que Netanyahu, ivre de puissance, avait décidé de tuer pour l’exemple – « pour démontrer leur force et jouir de leur impunité », selon Elias Sanbar.

Faute d’avoir une contribution intéressante ou encourageante à faire à la condamnation planétaire, autant se réfugier dans le dérisoire qui regagnera bientôt ses droits quand un nouveau clou chassera celui-là. En attendant de nouvelles révélations sur le foie de Johnny, le football s’impose. D’ailleurs, le charivari diplomatique n’a pas empêché Nicolas Sarkozy d’ouvrir le dîner du sommet franco-africain, dîner « élargi » à tous ceux qui ne peuvent pas prétendre au titre d’ami (terme désignant un dirigeant susceptible de participer à la vie politique française en finançant ses partis), par un toast à la Coupe du monde. Si le président ose, on ne va pas se gêner.

Patriotisme de fusion et d’effusion
J’ai donc été atterrée par la décision de la FIFA de confier l’organisation de l’Euro 2016 à la France et plus atterrée encore par l’enthousiasme délirant que cette décision a déclenché. À lire certains commentaires, ce serait la plus belle chose qui nous soit arrivée depuis longtemps, excusez du peu. Même Martine Aubry, tout en critiquant l’opération de com présidentielle, y est allée de son petit couplet sentimental et patriotique. « Partager des émotions ensemble et réunir les Français est finalement une bonne identité nationale », a-t-elle déclaré. Bon, j’aime bien le foot mais si c’est la seule chose qui nous rassemble, je vais me sentir un peu exilée dans mon pays. Ce patriotisme de fusion et d’effusion n’est pas le mien.

Tout d’abord, j’ai du mal à considérer que la promesse d’un mois d’apéros géants soit une bonne nouvelle. Les touristes en grappes ont déjà remplacé les promeneurs et les voyageurs dans nos villes, et il faudrait se réjouir à l’idée que celles-ci soient livrées aux supporteurs ? Dans la vraie vie, la fête du sport, ce sera des braillards avinés et éventuellement violents. Du reste, la mobilisation policière annoncée montre que les organisateurs de ces festivités savent à quoi nous devons nous attendre. Ce sera la fête du commerce, peut-être faut-il s’en féliciter, mais il n’y a pas de quoi mobiliser la rhétorique de l’amour, de la fraternité et du lien social.

Sarkozy promet des Jeux ? Qu’au moins il fournisse le pain !
On m’objectera les valeurs du sport. Admettons qu’elles existent dans le sport qu’on pratique avec ses copains ou sa famille, dans son club de Trifouilly les Oies ou dans son équipe de quatorzième division. On les cherche en vain dans le sport de haut niveau, devenu à la fois un spectacle, un business et une guerre et cumulant les défauts des trois catégories. Nicolas Sarkozy qui a cru bon de sacrifier une matinée pour cette affaire a évoqué le fair play : sans doute faisait-il allusion à la façon élégante dont la France s’est qualifiée pour la Coupe du monde. En fait de lien social, on observe surtout l’idolâtrie de joueurs surpayés qui semblent se croire d’une autre étoffe que le commun des mortels quand ils ne sont plus que des people comme les autres. Quant à la fraternité, elle est omniprésente, que l’on songe à ces Français célébrant la victoire algérienne en cassant des vitrines, voire en brûlant un drapeau, à ces supporteurs d’un même club prêts à s’entretuer au sens propre, ou aux invectives qui accueillent toute équipe d’une ville jouant dans le stade d’une autre – conception très singulière des règles de l’hospitalité. Dans la grande famille du football, tous les hommes ne sont pas frères.

La prestation de Nicolas Sarkozy à Genève a donc de quoi taper sur les nerfs. Il est déplaisant que le président compte sur le football pour regagner en popularité et encore plus déplaisant qu’il y parvienne. Ce que cela dit de nous n’est pas très engageant. Si médias et classe politique rivalisent dans cette hystérie collective, c’est dans un seul but, celui de nous plaire. De capter notre vote ou notre temps de cerveau disponible. « Nous pensons, a déclaré Sarkozy, que le sport est une réponse à la crise. » On a peu commenté, sinon pour l’approuver, cette ahurissante formule. On pensait qu’il avait été élu pour faire de la politique. Il nous promet des Jeux ? Qu’au moins, il fournisse le pain ! Et qu’on arrête de se raconter des histoires. Un attroupement de gens qui ne se connaissent pas n’est pas un apéro entre copains. Et une foule ne fait pas un peuple. Même quand elle gagne.

Onfray délire

Divan
L'objet du délit : le divan de Freud.

Avant même sa sortie, le livre de Michel Onfray, Crépuscule d’une idole, a fait la une des journaux qu’il faut lire. Libération : « Onfray tue le père Freud » ; Le Point : « Onfray déboulonne Freud » ; Le Nouvel Observateur : « Onfray dénonce le complot Œdipe »…

À l’instar de Nietzsche, qui se décrit, dans Le Crépuscule des idoles, comme l’« attrapeur de rats qui arrive à faire parler ce qui voudrait rester muet… », Onfray prétend révéler au monde entier ce que les psychanalystes garderaient secret, à savoir la névrose de Freud, son antisémitisme, ses perversions en tout genre, son appétence pour l’argent, l’inefficacité de sa méthode thérapeutique, etc.

En bref et en résumé, la psychanalyse serait une entreprise juteuse, montée par un escroc qui aurait trouvé là le moyen de satisfaire ses perversions tout en s’en mettant plein les poches…

[access capability= »lire_inedits »]
Plus accablant que la bêtise des propos d’Onfray, la riposte des psychanalystes

Rien de très nouveau sous le soleil, et cette déclaration de guerre n’arrive pas à la cheville de celle que Nietzsche, avec sa philosophie au marteau, fit en son temps aux « idoles éternelles ». Cela étant dit, le plus accablant dans cette affaire, c’est moins la banale bêtise des propos d’Onfray que les réactions des psychanalystes eux-mêmes. « La psychanalyse ne guérit pas, elle sauve » (Philippe Grimbert) ; « Onfray nous insulte » (Serge Hefez) ; « Un canevas délirant » (J. A. Miller) ; « Onfray réhabilite un discours d’extrême droite » (E. Roudinesco) : j’en passe, et des meilleures sans doute.

Je rappellerai juste au passage à Jacques-Alain Miller que tout délire comporte une part de vérité historique. Et que ce n’est sûrement pas en disant à un patient qu’il délire qu’on l’aidera à aller mieux (B-A BA, niveau première année de psycho). Quant à Élisabeth Roudinesco, faut-il lui indiquer que la projection (en cette occurrence, attribuer à Onfray des idées d’extrême droite parce qu’Onfray attribue ces mêmes idées à Freud) est le mécanisme de défense favori des paranoïaques et qu’à tomber dans le panneau, on ne peut qu’y perdre des plumes. Qui veut trop prouver s’égare !

Alors quoi, vous Messieurs, Mesdames les psychanalystes, vous n’avez rien de mieux à faire qu’à vous évanouir, vous alarmer, sonner le tocsin et jouer les vierges effarouchées qui pétitionnent en boucle parce qu’« on n’a pas le droit de dire des choses comme ça ! » ! Franchement, vous n’avez pas mieux à faire ? Pas de colloque en vue, pas de séminaire de travail, pas de texte à écrire, pas de patients ? Votre temps si précieux, qui chez certains justifie des séances au chrono, vous le perdez dans les méandres des discussions de comptoir ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Si Onfray a tout lu, tout vu, tout bu, il n’a bien évidemment rien compris. Mais est-ce vraiment si grave ? Le livre n’était même pas sorti que, déjà, vous lui faisiez la meilleure des publicités. Résistants de la première heure, vous brandissiez l’étendard de ceux qui, sûrs de leur bon droit, se lancent à corps perdu dans une guerre déshonorante. Vous résistez ? J’en suis fort aise… Eh bien, révisez vos classiques, maintenant !

Je vous renvoie aux pages 375 à 377 des Écrits de Jacques Lacan. L’humeur obsidionale dont vous vous parez pourrait porter ses fruits si seulement vous la mettiez à l’école de la lutte réelle. Vous apprendriez alors que « la réponse la plus efficace à une défense n’est pas d’y porter l’épreuve de force. »

À ignorer cela, vous offrez, comme le dit Lacan, le spectacle de gens « qui n’étaient appelés à leur profession par rien d’autre que d’être en posture d’y avoir toujours le dernier mot, et qui, pour y rencontrer un peu plus de difficulté que dans d’autres activités libérales, montrent la figure ridicule de Purgons obsédés par la “défense” de quiconque ne comprend pas ce pourquoi sa fille est muette ».

Suivez les conseils de Lacan et relisez Clausewitz !

Vos réponses du tac au tac où vous vous disputez la vérité participent d’un même dessein, d’un même mensonge, d’un même aveuglement. La guerre n’est-elle pas qu’un prolongement des moyens de la politique ? Un peu plus de stratégie, un peu plus de technique, un peu plus de courage : suivez les conseils de Lacan et relisez Clausewitz !

Qui se souvient des Féeries anatomiques de Michel Onfray ? Moi, je l’ai lu, tout au moins le début. L’on y apprend que sa femme a eu un cancer du sein. Il a beaucoup souffert ! Pauvre homme ! Mais il a su adopter la bonne attitude. Chapeau l’artiste ! Quel courage ! Quelle belle preuve d’amour que de publier sa souffrance pour l’autre !

Adèle Blanc-Sec pour adulte ; responsable mais pas coupable de l’accident de sa sœur, elle gagne sa bonne conscience en ressuscitant des pharaons et en gagnant au passage argent et notoriété !

Mais une grande âme comme Onfray ne pouvait pas réserver sa compassion à sa seule épouse, surtout après que celle-ci a guéri. Sa mission libératrice vaut pour l’ensemble de l’humanité – lectrice de préférence. Après s’en être pris aux cancers de la religion et de la réaction, le voici qui arrache à mains nues la tumeur du freudisme, libérant pour la modique somme de 22 euros des centaines de milliers de patients otages de l’obscurantisme psychanalytique.

Depuis toujours, la psychanalyse a été critiquée, malmenée, science juive, aujourd’hui antisémite, et demain ? Homophobe, raciste, que sais-je encore ? Du sublime au ridicule, il semblerait que le pas ait été franchi.

Éternel retour du même ! Incipit tragedia.[/access]

Obama : oui, il peut !

99
Barack Obama
Photo Flickr / Barack Obama
Barack Obama
Photo Flickr / Barack Obama

Aucun anniversaire ni événement médiatique carillonné ne justifie ce texte : ce qui rend le moment propice pour parler de la présidence d’Obama. La très longue campagne présidentielle de 2007-2008 avait de quoi faire douter de sa capacité à se libérer de la cage dorée des attentes quasi messianiques qui ont accompagné la montée en puissance de sa candidature. Mais comme l’a dit le romancier israélien Amos Oz, le plus surprenant ne fut pas que les Américains aient élu un Noir mais qu’ils aient installé à la Maison-Blanche un véritable intellectuel.

Les premiers mois de sa présidence ont surtout confirmé cette dimension-là du personnage ainsi que ses talents d’orateur, capable de puiser à la fois dans la tradition des preachers, les prédicateurs des Eglises américaines, notamment noires, et dans celle des avocats. Pourtant, Obama n’abuse pas des formules faciles. Dans son adresse au monde musulman prononcée au Caire le 4 juin 2009, le président américain a évoqué les relations « immuables » entre Israël et les Etats-Unis, rappelé le droit des juifs à un Etat-nation en Palestine, sans oublier de parler des coptes et d’appeler à plus de tolérance religieuse en terre d’islam. Certes, ceux qui attendaient une dénonciation des excès de l’islam ont été déçus et beaucoup, en France, ont été agacés par ses critiques à peine voilées des restrictions au port du voile, mais Obama devait se rendre audible avant d’agir.

En réalité, le président démocrate s’inscrit plutôt dans le sillon d’un Richard Nixon que dans celui d’un Carter ou d’un Kennedy, comme en témoigne notamment son discours de réception du prix Nobel de la paix. « Nous n’allons pas éradiquer les conflits violents de notre vivant. Il y aura des moments où des nations, agissant seules ou de concert, trouveront le recours à la force non seulement nécessaire mais aussi moralement justifié. » Evitant à la fois l’angélisme droit-de-l’hommiste et le cynisme, il remet à la mode – et ce n’est pas trop tôt – la realpolitik. C’est ainsi qu’il tarde à faire rentrer les GI d’Irak et envisage de renforcer le dispositif militaire américain en Afghanistan. Tout cela, il l’avait annoncé. Mais ce n’est pas du goût de ceux qui l’adoraient religieusement hier dont certains n’hésitent pas, depuis quelques mois, à le critiquer publiquement.

Pendant presque un an, Obama a pris son temps, parlant plus qu’il n’agissait, soucieux de comprendre et d’être compris avant de prendre des décisions. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne croit pas que les choses qui ne sont pas faites pendant les trois premiers mois d’un mandat ne le seront jamais. D’ailleurs, l’une des rares décisions prise à la hâte, la fermeture de Guantanamo, est largement considérée comme une erreur, y compris par lui.

Après l’assurance-maladie, la réforme des banques ?

C’est donc à l’automne que Barack Obama a réellement commencé à agir. Sa politique étrangère est certes critiquable, notamment pour ceux qui croient plus aux bâtons qu’aux carottes, mais elle a le mérite de la cohérence. Exemple : face à l’Iran, il a réussi à rallier Moscou et Pékin aux sanctions, au prix, il est vrai d’une certaine dilution de la menace. Reste qu’il y a un an, ce consensus était difficilement imaginable. Bien sûr, il a aussi commis des erreurs, notamment sur le conflit israélo-palestinien dont il a – selon ses propres dires – mésestimé la complexité. Et sur les dossiers irakien et afghan, seize mois après son entrée à la Maison Blanche, tout reste à faire. Au moins a-t-il appliqué la première règle enseignée aux futurs médecins : primo non nocere, d’abord ne pas nuire.

Sur le front intérieur, la méthode Obama, faite de ténacité et d’intelligence politique, lui a permis de mener à bien le chantier de l’assurance-maladie. Il a négocié, écouté, vu la mouvance Tea party prendre son envol tandis que sa cote de popularité prenait le chemin inverse. On peut critiquer la complexité du nouveau système et l’opacité des arrangements mis au point pour s’assurer une majorité dans les deux chambres et le soutien ou, à tout le moins, la neutralité des assureurs. Reste qu’Obama a réussi là où les Clinton ont échoué il y a quinze ans. Et l’on n’a sans doute pas tout vu. Souvenez-vous des titres annonçant, il y a quelques mois, que les lobbies de Wall Street avaient réussi à enterrer la réforme du secteur bancaire ? Il est pourtant en train d’y arriver. Son texte, sévèrement dilué il est vrai par une série de compromis, a été voté fin mai par le Sénat : un pas décisif vers son adoption.

Bien sûr, rien n’est jamais acquis à l’homme politique. Reste qu’en menant une politique, Obama a su rompre avec l’inquiétante exaltation de l’automne 2008, puis surmonter la déception née de cette exaltation. On peut le critiquer, mais il faut se réjouir que les Etats-Unis soient gouvernés par un véritable homme d’Etat.    

Notre ami Roland Dumas

207
Roland Dumas.
Roland Dumas.

En regardant, l’autre soir, l’altercation entre Roland Dumas et la taulière chez Taddei, sont remontés en moi quelques souvenirs datant de ma fréquentation professionnelle du personnage, qui, comme chacun sait, joua jadis un rôle considérable au sein de la mitterrandie. Notamment cette rencontre, en 1988 dans le château d’Ernich, à Bonn, qui servait alors de résidence à l’ambassadeur de France en Allemagne. Le titulaire du poste était alors Serge Boidevaix, un chiraquien pur sucre, qui avait été notamment l’artisan de la vente à Saddam Hussein du réacteur nucléaire Osirak, auquel l’aviation israélienne réserva le sort que l’on sait. Roland Dumas était là, de passage, comme ministre des Affaires européennes, et les deux hommes recevaient, en petit comité, quelques journalistes en poste à Bonn.

Bons de pétrole pour services rendus
Les relations que semblaient entretenir Boidevaix et Dumas dépassaient largement ce que la courtoisie républicaine exige des serviteurs de l’Etat. En dépit de leur appartenance à des camps politiques opposés, les deux hommes avait l’air de vieux complices se retrouvant avec une satisfaction non dissimulée : la langue de bois diplomatique qu’ils s’efforçaient de pratiquer pour essayer de nous enfumer sur la réalité des divergences franco-allemandes sur divers dossiers épineux à l’époque était démenti par leur langage corporel. Celui-ci traduisait leur hâte à se débarrasser des journaleux pour aller tranquillement deviser de choses plus sérieuses en tête à tête. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris le lien qui unissait les deux personnages : une commune inclination pour le dictateur irakien, fondée, bien sûr, sur une analyse géopolitique partagée de la situation au Moyen-Orient, mais aussi sur quelques avantages matériels que pouvait leur apporter cette amitié d’un despote éclairé au pétrole. Une fois sorti de la « carrière », Serge Boidevaix devint le principal animateur du lobby pro-Saddam en France, notamment comme président de la Chambre de commerce franco-arabe. Epinglé dans le rapport de l’ONU sur les malversations liés au programme « pétrole contre nourriture » mis en place pour l’Irak après la première guerre du Golfe et les sanctions contre Bagdad, Serge Boidevaix doit maintenant rendre des comptes à la justice française pour les « bons de pétrole » offerts par Saddam à ses amis en remerciement de leurs bons et loyaux services. Roland Dumas a, lui, été relaxé en appel dans l’affaire dite « Elf » qui avait, elle aussi, une forte odeur de pétrole moyen-oriental.

Pour en revenir à l’épisode de Bonn, je fis part, quelques jours plus tard, à Boidevaix de mon étonnement devant la chaleur plutôt inattendue de ses rapports avec Roland Dumas. « Ah ! » me répondit-il, Voyez-vous, nous sommes deux hommes qui auraient été parfaitement à l’aise dans le XVIIIe siècle… Nos choix politiques nous séparent, mais nos goûts esthétiques et notre vision du monde nous rapprochent… » Dans Talleyrand, comme dans le cochon, tout est bon, y compris la corruption de haut vol…

L’affaire George Habache
Une autre histoire concernant Roland Dumas, à laquelle je fus mêlé quelques années plus tard, nous ramène en 1992 à Paris, au Quai d’Orsay. Il est monté en grade en devenant ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Rocard, une nomination qui fait partie des multiples avanies que fit subir Mitterrand à son meilleur ennemi promu à Matignon. Je visitais alors régulièrement un ancien camarade de lycée, Daniel Bernard[1. C’est lui qui, devenu ambassadeur à Londres, traita publiquement Israël de « Shitty little country », petit pays de merde.], aujourd’hui décédé, qui était devenu son directeur de cabinet après l’affaire rocambolesque de la venue à Paris du Palestinien George Habache, le chef du FPLP et terroriste recherché dans le monde entier. Roland Dumas avait fait porter le chapeau de cette bévue, dont il était le principal organisateur, à son très intègre directeur de cabinet, François Scheer, qui fut viré séance tenante. Bernard, qui voyait venir la débâcle de la gauche aux législatives de 1993, aurait préféré se faire propulser dans une ambassade pépère, au Maroc par exemple, au lieu de gérer quotidiennement le comportement incontrôlable de son ministre. Mais le diplomate de gauche chevronné étant une denrée rare sur le marché, il ne put faire autrement que d’accepter le poste.
Lors d’une de mes visites, je trouve Daniel Bernard accablé. « Tu viens encore d’avoir le général Aoun au téléphone ? » lui demandai-je, car à l’époque le dirigeant maronite libanais faisait le siège du Quai pour qu’on lui permette de s’exprimer publiquement sur les affaires du Liban, en dépit de son statut de réfugié politique. « Non, ce n’est pas ça, je viens de recevoir deux moustachus (membres des services spéciaux) qui m’ont remis ça… » Il me montre alors une demi-douzaine de photos montrant Roland Dumas sortant d’un immeuble cossu enlaçant amoureusement une jolie brune, pas toute jeune mais toujours charmante. « Tu sais qui c’est ? » me demande-t-il. Le visage me disait vaguement quelque chose, j’avais dû l’apercevoir en feuilletant des magazines people, mais j’étais incapable de mettre un nom sur ce minois oriental. « C’est Nahed Ojjeh, la veuve du milliardaire saoudien Akram Ojjeh, qui se trouve être également la fille de Mustapha Tlass[2. Tlass fut pendant de longues années ministre de la défense de Syrie et homme des basses œuvres de Hafez el Assad. Il est également l’auteur de plusieurs brûlots outrageusement antisémites qui l’empêchèrent d’obtenir le titre de docteur en Sorbonne auquel il aspirait. Lorsque l’histoire des relations de sa fille avec Dumas fut connue au Quai, le ministre gagna le surnom de « Lion de la Tlass ».]… » Le plus étonnant de l’histoire, c’est que les hommes de la DST n’avaient pas pour mission de « planquer » devant cet immeuble de l’avenue Foch pour surveiller les amours du ministre, mais parce que l’on soupçonnait des ressortissants iraniens de s’y livrer à des activités dommageables à la sécurité nationale.

Vie publique et affaires privées
Après l’affaire Habache, Bernard subodore que si cette liaison est portée à la connaissance des Israéliens – on est alors dans les négociations secrètes ayant précédé les accords d’Oslo – l’action de la diplomatie française dans ce dossier risque de s’en trouver sérieusement entravée. Les Israéliens auront alors beau jeu de justifier la mise à l’écart d’un Dumas dont ils connaissaient trop bien l’hostilité viscérale qu’il leur porte. En me mettant au parfum, et à travers moi Le Monde dont j’étais alors l’employé, Bernard tente de monter un contre-feu en faisant suggérer par le journal de référence, avec l’hypocrisie doucereuse dont il peut faire usage dans ces circonstances, qu’il est des comportements ministériels de nature à porter atteinte à la fonction occupée. Cela aurait pu inciter Dumas à mettre un terme à cette liaison ou, au moins, à la cultiver dans la discrétion. Cette manœuvre, à laquelle je me prêtai volontiers, autant par patriotisme que par amitié pour mon vieux pote de lycée, fit long feu. Elle se heurta à l’opposition farouche et catholique de Bruno Frappat, à l’époque directeur de la rédaction du journal : « On ne touche jamais à la vie privée des politiques. Point barre. » En conséquence, quelques jours plus tard, on vit paraître les photos à la une de Maariv et du Yedioth Aharonot, quotidiens israéliens à grand tirage. Nahed Ojjeh, quelques mois plus tard, fit don d’un scanner à l’hôpital de Sarlat, en Dordogne, chef-lieu de la circonscription où Roland Dumas était candidat à la députation. Cela ne l’empêcha pas d’être battu par le RPR Dominique de Peretti, dont la première épouse, Christine Deviers-Joncour, devint tout à la fois, selon ses propres termes, « putain de la République » et maîtresse de Roland Dumas dans l’ivresse de l’affaire Elf. Cela se passait au XXe siècle.

Reductio ad hitlerum

38

Au tout début des années 1990, le facétieux juriste Mike Godwin, observant les comportements des internautes sur les premiers forums de discussion, a établi une loi impitoyablement vraie : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1. » On appelle communément cette proposition la « loi de Godwin ». De fait, quel que soit le sujet en débat sur internet, dans les cénacles politiques, ou sur les plateaux de télévision, dès que le débat s’allonge et s’envenime un interlocuteur en vient toujours à convoquer Hitler, Pétain, Staline ou je ne sais quel faquin politique afin de disqualifier son adversaire par le jeu pervers de la comparaison. « Ah oui, avec ces lois liberticides Sarkozy nous fait revivre les pires heures de l’histoire ! », « Votre discours gauchiste décadent aurait vite fait de nous ramener sous Staline ! », « Je suis en parfait désaccord avec votre recette de la tarte aux poireaux… dont l’infamie aurait certainement plu à Ceausescu ! », etc. Quelle ne fut pas ma surprise – moi qui regarde si rarement des émissions sérieuses à la télé – de subir il y a quelques jours l’assaut d’une authentique reductio ad hitlerum sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (France 3). Frédéric Taddei avait notamment invité l’ancien Ministre socialiste Roland Dumas, le philosophe Raphaël Enthoven et notre rédactrice en chef Elisabeth Levy, afin de discuter de l’affaire de la flottille de la « paix » interceptée par l’armée israélienne. Et au fil du débat le vieil homme aux bottines cirées, désapprouvant sans surprise Israël, en vient à introduire confusément, avec une morgue ridicule, l’histoire de la seconde guerre mondiale… Et le propos de Roland Dumas glisse très perceptiblement, jusqu’à laisser entendre qu’Elisabeth Levy incarnerait la figure d’Adolf Hitler : « La façon dont vous défendez Israël me laisse penser que vous avez des bribes… », dit le vieil avocat mitterrandien. Des « bribes » d’hitlérisme… Diable ! La sidération des différents invités n’efface pas cette réalité : la loi de Godwin s’est encore vérifiée… signe de faiblesse argumentative, et de mépris profond des idées. Roland Dumas au piquet ! Avec le bonnet d’âne !

Lettre à l’Ecole avant son assassinat

421
Tableau

Tableau

Cette fois-ci, vois-tu, je crois que tu vas mourir. Vraiment.

J’aurais espéré pour toi une fin digne de ton épopée. Après tout, en moins d’un demi-siècle, tu as réussi l’exploit d’alphabétiser une population, de lui donner une culture commune, de l’émanciper. Mais on n’aime plus tellement ce mot. Et pourtant, ce fut bien d’émancipation qu’il s’agit. Marianne a oublié qu’elle te devait son unité, que c’est grâce à toi qu’elle a brisé les ethno-régionalismes qui ressurgissent aujourd’hui, bons petits chevaux de Troie de l’Union Européenne, elle-même faux-nez de la mondialisation malheureuse.

J’avais espéré quelque chose comme un sursaut désespéré, une de ces belles fins qui permettent de mourir dans la légende : Fort-Alamo, Fort-Chabrol ou Camerone. Tu parles… On va t’achever comme une chienne et l’on n’entendra même pas tes couinements entre la clameur des stades sud-africains, les soubresauts géopolitiques au Proche-Orient et le lent naufrage de notre vieil Etat-providence pour satisfaire à quelques agences de notations paranoïaques et incompétentes.

Non, tu n’auras pas le droit à une fin de ce genre. Quand on a essayé de te tuer, par exemple en 1968 ou en 1984 (en 84, c’est toi qui as ouvert les hostilités mais tu étais déjà tellement affaiblie que c’était la manière d’appliquer les vieux préceptes chers à Napoléon ou à Foch, « la meilleure défense c’est l’attaque »), en 1989 ou en 1997, cela avait encore de la gueule. Des maoïstes deleuziens dans la pulsion, des curés qui voulaient prendre leur revanche sur Jules Ferry en ameutant la France moisie, des trotskystes bourdivins ayant infiltré l’appareil d’état et pour finir Allègre, revenu à la manœuvre, dans l’outrance haineuse et la démagogie populiste et pédagogiste.

Tu étais attaquée, oui, mais c’était frontal. On te faisait mettre un genou à terre mais il y avait encore quelque chose d’un combat pour des valeurs, des enjeux de civilisation, des visions contradictoires de la France. Tu as perdu à chaque fois, ou presque. Tu sais qu’on ne t’aime pas, qu’on ne t’a jamais aimée. Une certaine droite s’est toujours demandée qui tu étais au juste, pour échapper à toutes les aliénations, celles des religions comme celles des marchés. Tu n’avais pas besoin d’être rentable, quelle honte ! Et il y avait des instituteurs pour classe unique de neuf élèves en Lozère et des professeurs de lettres classiques qui apprenaient le grec à cinq Arabes dans une ZEP.

Une certaine gauche non plus ne t’aimait pas. Tu étais trop élitiste, trop coercitive. Tu bridais les spontanéités, tu étais l’héritière d’une culture bourgeoise, tu te moquais de ce qui se passait dans la rue. En un mot, tu reproduisais.

Mais là, ma belle, tu as vu qui va te donner le coup de grâce ?

Ma pauvre vieille Ecole, liquidée par un comptable

Luc Chatel. Tu ne seras pas tuée par un titan de la Réaction ou un géant du Gauchisme, non tu vas être abattue par un comptable. D’ailleurs, tu es devenue si peu importante qu’il ne s’occupe même pas que de toi, qui fut pourtant le beau souci de tant de ministres, puisqu’il est aussi porte-parole du gouvernement.

Un comptable, je te dis : la preuve c’est lui qui a annoncé après la grève du 27 mai pour les retraites que la mobilisation avait été « peu suivie ». Fillon l’a recadré le lendemain parce que Fillon sait quand même qu’il n’y a pas que les chiffres dans la vie, que Fillon est encore un peu, oh si peu, un homme politique. Les hommes politiques, vois-tu, quand ils s’occupaient de toi, ils savaient que tu ne te résumais pas à quelques graphiques dressés par des gestionnaires qui feraient les mêmes dans une multinationale, un bordel ou une épicerie.

Luc Chatel, je le verrais bien jouer un des bourreaux de Joseph K à la fin du Procès, tu te souviens ?: « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna deux fois. Les yeux mourants, K vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien ! dit-il et c’est comme si la honte dût lui survivre. »

Les messieurs en question, en ce qui te concerne, ils ont scellé ton cas dans une réunion qui aurait dû rester confidentielle et dont la presse s’est fait l’écho. À moins que cela n’ait été un ballon d’essai pour voir tes réactions. Si c’est le cas, ils n’ont pas de quoi s’inquiéter, les messieurs de Luc Chatel. Tes syndicats qui te cogèrent incestueusement depuis des décennies avec le ministère et qui ne sont plus que des fournisseurs d’assurance-mutation ont parlé d’une voix inaudible dans un vide sidéral.

Je te le répète, tu n’intéresses plus personne ou plus exactement tu n’es plus qu’une variable d’ajustement comme une autre dans le grand abaissement national et l’acceptation de la paupérisation programmée de l’Occident.

Tu sais ce qui a été décidé, pour t’achever ? Eh bien, aux cinquante mille postes supprimés depuis 2007, on va ajouter à ton cercueil les clous suivants :

  1. L’augmentation des effectifs dans chaque classe ce qui signifie, surtout dans les zones sensibles où l’on sait ce que requiert d’attention chaque élève, encore plus de chances pour les plus faibles d’échouer.
  2. La disparition progressive de la scolarisation à partir de deux ans et à terme de la maternelle alors que cet enseignement était une exception française souvent citée en exemple pour son utilité sociale et pédagogique.
  3. Le remplacement des titulaires par des contractuels : l’étudiant en Histoire pourra toujours faire des maths et l’élève qui a raté pour la deuxième fois son BTS d’action commerciale viendra enseigner la philo. Ils seront de surcroit payés avec un lance-pierre.
  4. Et pour finir, last but not least, la disparition des assistants étrangers pour les langues vivantes qui venaient épauler des profs déjà obligés d’essayer de faire parler trente élèves au moins une fois par cours, ce qui relevait de la mission impossible.

Ce que l’on veut te faire subir, vois-tu, ressemble par sa violence destructrice, au plan d’austérité imposé à la Grèce. Au moins les Grecs ont-il eu une réaction d’orgueil et continuent-ils de résister et de tenter des barouds d’honneur.

Pour toi, rien. Absolument rien.

Relire La Guerre des Boutons

Quand j’ai appris que tu allais mourir, ce n’est pas Péguy que j’ai relu. C’est La Guerre des boutons. On devrait tous relire, enfin ceux qui t’ont aimée malgré tout, ce « roman de la douzième année. ». C’est une épopée gauloise et rieuse où s’affrontent deux bandes d’enfants appartenant à des villages rivaux dans la France rurale du début du siècle. Elle est placée sous le double patronage d’Homère et Rabelais. Et, à la nostalgie de l’enfance, maintenant que ta mort est certaine, j’ai éprouvé de manière beaucoup plus poignante encore la nostalgie de cette France disparue, manière d’Arcadie laïque et républicaine, parsemée d’écoles communales où l’apprentissage de la liberté, de l’égalité et de la fraternité n’était pas un vain mot. Ah, ils avaient le sens du devoir tes hussards noirs ! Louis Pergaud, instituteur, trouva la mort à la tête de sa section, du côté de Marchéville, dans la Meuse, le 4 avril 1915. Moins d’un an après celle de Péguy, fauché dans la Brie, dans des conditions identiques.

Mais je te parle de choses dont tu ne dois même pas te souvenir, ma pauvre vieille. Je te parle de l’époque où tu étais l’honneur d’une grande nation et non le service public rabougri et castré d’un tout petit pays qui ne croit même plus en ses enfants.

Un petit pays avec des Luc Chatel partout pour faire les comptes.

La Guerre des boutons

Prix: 1,99 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

61, 62, voire 63 piges

77

Vous avez cherché des crosses avec votre réforme sur les retraites ? Eh bien, vous les avez trouvées. A force de vouloir maintenir les vioques au taf, le gouvernement, qui n’hésite cependant pas à arroser le tout-venant des cadors de chez PSA ou Renault quand il s’agit de renvoyer le chef d’atelier de cinquante piges chez maman, vu qu’il coûte bonbon par rapport à un jeune qu’ira pas, en plus, faire le malfaisant chez les syndicats, le gouvernement donc se retrouve avec de drôles de paroissiens sur les endosses.
Voilà-t-il pas que les truands, les vrais, les durs, les tatoués remettent le couvert à soixante piges et mèche, (64 et 69 pour être précis). Nos deux anciens, sapés comme des milords, se sont présentés ce lundi dans le XIIIe chez un cave pognonné. Ils avaient les fafiots qu’allaient bien et se sont fait passer pour la maison poulaga. Quand le cave a renaudé, nos deux gonzes ont pas hésité à sortir les soufflants. Ils ont raflé toute la joncaille et 30 000 euros. Mais ils savaient pas qu’ils avaient la BRI aux miches. Ils se sont fait coxer sans faire de rififi parce que cette génération-là sait se tenir et défouraille pas pour nib comme des jeunots énervés de la gâchette. N’empêche, si on veut pas se retrouver avec une délinquance sénile, faudra expliquer à Woerth, ce grand flandrin, qu’un régime spécial pour les malandrins, ça va devenir d’intérêt national. Et pis, c’est pas totalement louf : le monte-en-l’air, c’est comme le maçon, y a « pénibilité », comme on dit dans la jactance des dégarnis du ciboulot.

Horst Köhler, un Allemand très convenable

83
Horst Köhler.
Horst Köhler.

On se souvient de l’adage chevènementiste : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », largement battu en brèche par le n’importe quoi régissant aujourd’hui nos mœurs politiques. En allemand, cela pourrait se traduire par la formule : « Un président fédéral, ça démissionne après qu’il l’a ouverte. » Précisons tout de suite qu’en République fédérale d’Allemagne, le président, élu par les deux chambres réunies, exerce un rôle essentiellement honorifique et représentatif, le pouvoir effectif étant exercé par le chancelier, qui se trouve être actuellement une chancelière. On désigne généralement pour cette fonction des personnalités en fin de carrière, qui ont su acquérir une popularité et une autorité morale dépassant les frontières de leur famille politique. Ce fut le cas, dans le passé récent, pour le chrétien-démocrate Richard von Weizsäcker et le social-démocrate Johannes Rau. Parfois, les parlementaires allemands eurent la main moins heureuse, par exemple avec Heinrich Lübke, qui fut accusé d’avoir contribué, comme architecte, à la construction du camp d’extermination d’Auschwitz. Il poursuivit, néanmoins, son mandat jusqu’à son terme.

Patriote, pas nationaliste
Horst Köhler, 67 ans, issu d’une famille d’agriculteurs allemands de Bessarabie réfugiée en RFA après la débâcle hitlérienne, et un court passage dans la RDA communiste, est entré en politique par l’économie. Il fut chef de cabinet de plusieurs ministres des finances, avant de devenir le principal négociateur allemand des traités de Maastricht et conseiller du chancelier Kohl dans les grandes négociations internationales. Pour l’avoir vu à l’œuvre dans ces fonctions, je peux assurer que derrière l’exquise courtoisie de cet homme et son sourire avenant se trouvait un défenseur inflexible des intérêts économiques de l’Allemagne, pour qui il n’a pas été facile de lâcher le deutschemark pour l’euro…

Ce conservateur éclairé évitait pourtant toute rodomontade nationaliste excessive, car il avait intégré dans sa pensée économique le poids de l’histoire allemande. Jusqu’à la réunification, la retenue et l’usage modéré de la puissance financière de la RFA relevait d’une nécessité politique : assurer le retour définitif de l’Allemagne dans le cercle des nations civilisées, ce qui nécessite un certain temps après les horreurs du siècle dernier.

En 2003, à son retour de Washington, où il dirigea le FMI, il est proposé par le chancelier Gerhard Schröder pour succéder au social-démocrate Johannes Rau au château de Bellevue, à Berlin, siège de la présidence fédérale. En mai 2009, son mandat de cinq ans est renouvelé à la quasi unanimité. En bonne logique, Horst Köhler aurait dû couler des jours paisibles et studieux dans son palais de Berlin-Charlottenburg jusqu’en 2014. On ne lui connaît en effet aucun vice caché pouvant lui créer des ennuis : bon mari monogame dans le temps et l’espace, bon père de famille, sans enfant adultérin connu, il a toujours mené la vie aisée, mais non ostentatoire, d’un haut fonctionnaire allemand. Et pourtant il sera le premier président fédéral de l’Allemagne d’après guerre à démissionner de ses fonctions. Il a annoncé sa décision le 29 mai, en la motivant par le flot de critiques provoqué par une déclaration à la radio nationale, à la suite de sa visite au contingent allemand en Afghanistan. Voici la teneur de ces propos, jugés scandaleux outre-Rhin : « A mon avis, la société {allemande} dans son ensemble est en train d’accepter progressivement (…) que dans le doute et en cas de nécessité, un engagement militaire peut être nécessaire pour protéger nos intérêts, par exemple la liberté des voies commerciales, ou en empêchant l’instabilité dans des régions entières qui aurait des effets négatifs sur nos échanges, nos emplois et nos revenus. » Ach ! Mein Gott ! Que n’avait-il pas dit là ! Suggérer, avec d’infinies précautions, que les soldats allemands pourraient se voir, par exemple, donner comme mission de garantir la libre circulation des exportations allemandes embarquées sur des navires marchands au large de la Somalie relève, pour certains commentateurs politiques d’outre Rhin, d’une tentative de reconstitution de ligue dissoute, à savoir le mythique Afrikakorps d’Erwin Rommel. En Afghanistan, d’ailleurs, les soldats allemands sont la plupart du temps confinés dans leurs casernes, et n’en sortent que pour donner un appui logistique aux « vrais » combattants, américains, britanniques, français ou canadiens…Aucun gouvernement de Berlin ne pourrait survivre à plus d’une dizaine de soldats de la Bundeswehr tués au feu.

Le poids du passé, un prétexte commode à l’inaction
« Que cela est bel et bon ! », diront quelques Français qui regardent trop souvent Arte : mieux vaut une Bundeswehr de couilles molles qu’une Wehrmacht défilant au pas de l’oie sur les Champs-Elysées. Imparable, mais un peu court. L’abstinence militaire allemande a changé de nature avec l’évolution géopolitique du monde au cours du dernier demi-siècle : d’abord imposée par les puissances victorieuses en 1945, puis intégrée dans la doctrine de tous les dirigeants de la RFA jusqu’en 1989, elle a été décrétée caduque à la fin des années 90 par le ministre vert des Affaires étrangères Joshka Fischer, l’ami francfortois de Cohn-Bendit. L’ancien pacifiste intransigeant qui braillait « Plutôt rouge que mort ! » en 1983, lors de la controverse sur les euromissiles, s’est converti à la realpolitik. Il a compris que le poids du passé était devenu un prétexte bien commode pour l’Allemagne pour se tirer des flûtes quand l’Europe et l’Occident doivent sortir le gros bâton pour se faire respecter, et accessoirement protéger leurs citoyens contre des menées terroristes. Bien commode, la repentance extensible à l’infini des belles âmes gauchistes, qui converge avec les intérêts des marchands cyniques. Laissons les autres faire les marioles avec leurs chars et leurs hélicos dans les contrées lointaines, et arrivons ensuite, bardés de bonne conscience et de bons de commandes pour récupérer la mise commerciale !
Cette hyper-repentance, dont nous ne sommes pas épargnés en France avec le ressassement morbide des crimes de la colonisation masquant les turpitudes actuelles des dirigeants des pays ex-colonisés, est-elle plus ou moins dangereuse et immorale que le déni de mémoire ? Horst Köhler a répondu en claquant la porte, qui pourtant était dorée. Il mérite le respect.

Guère de religion

73

L’affaire commence à faire du potin outre-Atlantique : Abby Nurre, une prof de maths de 26 ans, a été licenciée du collège catholique de Fort Dodge (Iowa), où elle enseignait, à cause d’un questionnaire publié sur sa page personnelle Facebook. À la question « Croyez-vous en Dieu ? », elle avait en effet coché la case « non ». Mauvaise pioche apparemment, puisque l’évêque du coin l’a aussitôt suspendue et que son école l’a licenciée dans la foulée pour faute grave. Heureusement pour elle, le tribunal qui vient de juger l’affaire a estimé que ladite faute grave n’était pas prouvée, d’autant plus que la page Facebook d’Abby était accessible à ses seuls amis, et donc pas à ses élèves. On pourra peut-être regretter qu’aux USA, pays jusque-là béni en matière de liberté d’expression, certains prélats catholiques se comportent comme de vulgaires prêcheurs évangélistes. On pourra néanmoins penser qu’il n’était pas très malin pour cette demoiselle de faire un coming out athée alors qu’elle était salariée par le Bon Dieu – dont nul n’ignore qu’Il sait tout et voit tout, y compris donc les pages perso verrouillées sur Facebook.

Gaza : piège en eaux troubles

1213

Comme d’habitude quand il s’agit du conflit israélo-palestinien, l’émotion semble interdire tout calme examen des faits. Il s’agit donc de tenter de comprendre ce qui s’est passé et surtout de recenser les différents choix qui étaient offerts aux décisionnaires israéliens. Après quoi, ceux qui le souhaitent auront tout loisir pour condamner et faire part de leur profonde indignation.

Il faut partir du blocus israélo-égyptien imposé à Gaza avec le soutien de la Communauté internationale depuis qu’en 2007 le Hamas a pris le contrôle du territoire et refuse avec constance d’accéder aux exigences minimales de la Communauté internationale – reconnaissance d’Israël, renoncement à la lutte armée, acceptation des accords d’Oslo.

Dès lors qu’Israël et l’Emirat de Gaza (c’est ainsi qu’à Ramallah on nomme le gouvernement du Hamas) sont en état de guerre, cette mesure sévère voire draconienne – mais tout de même moins que des bombardements – peut se comprendre. Quant à son utilité et à la capacité d’Israël de l’appliquer dans l’état actuel de son crédit diplomatique international, j’émets des doutes que je réserve pour un autre article.

Israël a donc décidé de bloquer la libre circulation des personnes, capitaux et marchandises vers une entité déclarée hostile et qui ne manque pas une occasion d’en donner des preuves détonantes. Par-dessus le marché, Israël prend la décision de concert avec l’Egypte, sans laquelle un tel blocus serait impossible.

Côté aérien, pas de problème particulier pour le moment. Mais si l’on examine les dimensions terrestre et maritime, c’est un vrai casse-tête. Si Israël parvient à boucler presque hermétiquement sa frontière avec la bande de Gaza, les douze kilomètres de frontière avec l’Egypte sont loin d’être étanches. Entre la misère de la troupe égyptienne – véritable prolétariat militaire -, les tensions avec les tribus bédouines du Sinaï et la culture du bakchich, les capacités du Caire dans ce domaine sont restreintes.

Mais c’est le blocus maritime qui, faute d’obstacle naturel, se révèle le plus compliqué à mettre en œuvre et les « flottilles humanitaires » – terme désormais consacré – savent parfaitement exploiter cette faiblesse. Les marines modernes sont faites pour régler les problèmes de loin, très loin, et l’abordage des navires ennemis a longtemps été réservé aux films d’époque, jusqu’au détournement en 1985 du paquebot Achille Lauro par le FPLP. Puisqu’il est hors de question de couler un navire qui ne vous tire pas dessus à l’artillerie, dans le cas où un vaisseau ignorerait les ordres de la marine imposant le blocus, les options de cette dernière sont limitées : laisser passer, endommager la capacité de manœuvre du vaisseau ou bien l’aborder pour en prendre le contrôle.

Le premier choix a un avantage : zéro risque. Mais l’inconvénient, c’est que l’autre côté gagne doublement la partie : la première fois avec son entrée triomphale dans le port de Gaza, la deuxième lorsqu’il quitte Gaza – avec le risque par exemple d’une exfiltration de Gilad Shalit vers des pays où il sera hors de portée de Tsahal. Il faut ajouter que cette option – « laissons-les passer et ils se lasseront quand les médias s’en désintéresseront » – a été testée sans le moindre effet et que l’Egypte s’y est formellement opposée.

Endommager les navires et les empêcher de manœuvrer (en neutralisant les hélices par exemple), c’était perdre le contrôle de la situation. À la dérive, les vaisseaux auraient pu, au fil des jours, devenir les héros d’un long feuilleton, aggravé de risques supplémentaires, comme l’intervention d’autres navires ou une urgence médicale à bord. La seule option raisonnable était donc l’abordage.

Une fois choisi le modus operandi, il fallait décider de l’heure et de l’endroit de l’intervention. Il fallait commencer l’abordage loin des côtes pour empêcher un scénario d’accostage pendant l’opération. Deuxième contrainte : agir la nuit pour jouer sur l’effet de surprise et bénéficier de l’avantage des appareils de vision nocturne. C’est pourquoi la deadline pour l’intervention se situait environ une heure avant l’aube. La flottille se trouvait à ce moment-là à 70 milles nautique de Gaza, soit à quatre heures de navigation de sa destination. Attendre aurait signifié agir en plein jour et peut-être trop près des côtes.

Restait à définir les règles d’engagement. L’expérience de précédentes flottilles laissait penser que les militants qui se trouvaient à bord étaient plutôt non-violents. Aussi les commandos ont-ils reçu l’ordre de se comporter en CRS plutôt qu’en gendarmes du Raid. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle des grenades lacrymogènes n’ont pas été utilisées : s’il s’agissait de déloger du pont quelques manifestants opposant une résistance passive, pourquoi risquer des problèmes respiratoires chez les gens âgés présents à bord ? À trop vouloir rendre proportionnelle l’usage de la force, les militaires israéliens ont été rapidement débordés et se sont retrouvés en danger de mort. Pire encore, profitant de la pagaille, des militants auraient pu s’emparer d’un soldat blessé ou isolé et le prendre en otage en s’enfermant dans une cabine. Dans les autres cinq vaisseaux de la flottille, l’approche « CRS » du problème a montré son efficacité. Il ne faut pas oublier non plus que les hommes de cette même unité ont déjà abordé et pris le contrôle de navires utilisés par des trafiquants d’armes sans causer de pertes. Le problème était donc bien le passage d’un mode CRS/manifestants au mode commando/terroristes.

Pour autant, il n’est pas si facile de parer à ce genre d’éventualité quand le parti d’en face peut, lui, jouer sur les deux tableaux ? Le militant humanitaire pacifiste peut s’armer de couteaux, de haches ou de barres de fer pour redevenir simple activiste de droits de l’homme une fois les armes lâchées. Ceux qui admettent que le Hamas n’a pas complètement raison et qu’Israël n’est pas à 100 % dans son tort feraient bien de réfléchir à cette question.

Euro 2016 : un mois d’apéro géant

280

J’aime bien le foot. C’est fluctuant au gré de mes amours, amis et emmerdes, mais à force de bonne volonté, je suis devenue capable d’apprécier un beau but et même un beau match. De plus, je suis assez tricolore et je n’ai pas envie de casser l’ambiance. Mais je vais la casser quand même. On me dira que les Israéliens s’en sont chargés avec le fiasco de la flottille qui a même chassé Roland Garros de la « une » durant 24 heures. En Israël, on devrait adorer le dieu du ballon rond : quelques jours à tenir dans l’opprobre général et on ne parlera plus que de la Coupe du monde.

Causer football dans l’atmosphère survoltée créée par l’échec sanglant de l’armée israélienne peut sembler dérisoire. Mais il est difficile de penser dans toute cette émotion, difficile de ne pas céder à la tentation de l’appartenance face à la réprobation d’Israël, surtout quand elle semble si justifiée. La sémantique est implacable : que dire face aux cadavres de neuf militants humanitaires, qu’ils étaient des combattants de la guerre des images ? Que les Israéliens « ne l’ont pas fait exprès » – ce qui mériterait d’ailleurs d’être rappelé ? À entendre certains commentaires, on pourrait presque penser que Netanyahu, ivre de puissance, avait décidé de tuer pour l’exemple – « pour démontrer leur force et jouir de leur impunité », selon Elias Sanbar.

Faute d’avoir une contribution intéressante ou encourageante à faire à la condamnation planétaire, autant se réfugier dans le dérisoire qui regagnera bientôt ses droits quand un nouveau clou chassera celui-là. En attendant de nouvelles révélations sur le foie de Johnny, le football s’impose. D’ailleurs, le charivari diplomatique n’a pas empêché Nicolas Sarkozy d’ouvrir le dîner du sommet franco-africain, dîner « élargi » à tous ceux qui ne peuvent pas prétendre au titre d’ami (terme désignant un dirigeant susceptible de participer à la vie politique française en finançant ses partis), par un toast à la Coupe du monde. Si le président ose, on ne va pas se gêner.

Patriotisme de fusion et d’effusion
J’ai donc été atterrée par la décision de la FIFA de confier l’organisation de l’Euro 2016 à la France et plus atterrée encore par l’enthousiasme délirant que cette décision a déclenché. À lire certains commentaires, ce serait la plus belle chose qui nous soit arrivée depuis longtemps, excusez du peu. Même Martine Aubry, tout en critiquant l’opération de com présidentielle, y est allée de son petit couplet sentimental et patriotique. « Partager des émotions ensemble et réunir les Français est finalement une bonne identité nationale », a-t-elle déclaré. Bon, j’aime bien le foot mais si c’est la seule chose qui nous rassemble, je vais me sentir un peu exilée dans mon pays. Ce patriotisme de fusion et d’effusion n’est pas le mien.

Tout d’abord, j’ai du mal à considérer que la promesse d’un mois d’apéros géants soit une bonne nouvelle. Les touristes en grappes ont déjà remplacé les promeneurs et les voyageurs dans nos villes, et il faudrait se réjouir à l’idée que celles-ci soient livrées aux supporteurs ? Dans la vraie vie, la fête du sport, ce sera des braillards avinés et éventuellement violents. Du reste, la mobilisation policière annoncée montre que les organisateurs de ces festivités savent à quoi nous devons nous attendre. Ce sera la fête du commerce, peut-être faut-il s’en féliciter, mais il n’y a pas de quoi mobiliser la rhétorique de l’amour, de la fraternité et du lien social.

Sarkozy promet des Jeux ? Qu’au moins il fournisse le pain !
On m’objectera les valeurs du sport. Admettons qu’elles existent dans le sport qu’on pratique avec ses copains ou sa famille, dans son club de Trifouilly les Oies ou dans son équipe de quatorzième division. On les cherche en vain dans le sport de haut niveau, devenu à la fois un spectacle, un business et une guerre et cumulant les défauts des trois catégories. Nicolas Sarkozy qui a cru bon de sacrifier une matinée pour cette affaire a évoqué le fair play : sans doute faisait-il allusion à la façon élégante dont la France s’est qualifiée pour la Coupe du monde. En fait de lien social, on observe surtout l’idolâtrie de joueurs surpayés qui semblent se croire d’une autre étoffe que le commun des mortels quand ils ne sont plus que des people comme les autres. Quant à la fraternité, elle est omniprésente, que l’on songe à ces Français célébrant la victoire algérienne en cassant des vitrines, voire en brûlant un drapeau, à ces supporteurs d’un même club prêts à s’entretuer au sens propre, ou aux invectives qui accueillent toute équipe d’une ville jouant dans le stade d’une autre – conception très singulière des règles de l’hospitalité. Dans la grande famille du football, tous les hommes ne sont pas frères.

La prestation de Nicolas Sarkozy à Genève a donc de quoi taper sur les nerfs. Il est déplaisant que le président compte sur le football pour regagner en popularité et encore plus déplaisant qu’il y parvienne. Ce que cela dit de nous n’est pas très engageant. Si médias et classe politique rivalisent dans cette hystérie collective, c’est dans un seul but, celui de nous plaire. De capter notre vote ou notre temps de cerveau disponible. « Nous pensons, a déclaré Sarkozy, que le sport est une réponse à la crise. » On a peu commenté, sinon pour l’approuver, cette ahurissante formule. On pensait qu’il avait été élu pour faire de la politique. Il nous promet des Jeux ? Qu’au moins, il fournisse le pain ! Et qu’on arrête de se raconter des histoires. Un attroupement de gens qui ne se connaissent pas n’est pas un apéro entre copains. Et une foule ne fait pas un peuple. Même quand elle gagne.

Onfray délire

9
Divan
L'objet du délit : le divan de Freud.
Divan
L'objet du délit : le divan de Freud.

Avant même sa sortie, le livre de Michel Onfray, Crépuscule d’une idole, a fait la une des journaux qu’il faut lire. Libération : « Onfray tue le père Freud » ; Le Point : « Onfray déboulonne Freud » ; Le Nouvel Observateur : « Onfray dénonce le complot Œdipe »…

À l’instar de Nietzsche, qui se décrit, dans Le Crépuscule des idoles, comme l’« attrapeur de rats qui arrive à faire parler ce qui voudrait rester muet… », Onfray prétend révéler au monde entier ce que les psychanalystes garderaient secret, à savoir la névrose de Freud, son antisémitisme, ses perversions en tout genre, son appétence pour l’argent, l’inefficacité de sa méthode thérapeutique, etc.

En bref et en résumé, la psychanalyse serait une entreprise juteuse, montée par un escroc qui aurait trouvé là le moyen de satisfaire ses perversions tout en s’en mettant plein les poches…

[access capability= »lire_inedits »]
Plus accablant que la bêtise des propos d’Onfray, la riposte des psychanalystes

Rien de très nouveau sous le soleil, et cette déclaration de guerre n’arrive pas à la cheville de celle que Nietzsche, avec sa philosophie au marteau, fit en son temps aux « idoles éternelles ». Cela étant dit, le plus accablant dans cette affaire, c’est moins la banale bêtise des propos d’Onfray que les réactions des psychanalystes eux-mêmes. « La psychanalyse ne guérit pas, elle sauve » (Philippe Grimbert) ; « Onfray nous insulte » (Serge Hefez) ; « Un canevas délirant » (J. A. Miller) ; « Onfray réhabilite un discours d’extrême droite » (E. Roudinesco) : j’en passe, et des meilleures sans doute.

Je rappellerai juste au passage à Jacques-Alain Miller que tout délire comporte une part de vérité historique. Et que ce n’est sûrement pas en disant à un patient qu’il délire qu’on l’aidera à aller mieux (B-A BA, niveau première année de psycho). Quant à Élisabeth Roudinesco, faut-il lui indiquer que la projection (en cette occurrence, attribuer à Onfray des idées d’extrême droite parce qu’Onfray attribue ces mêmes idées à Freud) est le mécanisme de défense favori des paranoïaques et qu’à tomber dans le panneau, on ne peut qu’y perdre des plumes. Qui veut trop prouver s’égare !

Alors quoi, vous Messieurs, Mesdames les psychanalystes, vous n’avez rien de mieux à faire qu’à vous évanouir, vous alarmer, sonner le tocsin et jouer les vierges effarouchées qui pétitionnent en boucle parce qu’« on n’a pas le droit de dire des choses comme ça ! » ! Franchement, vous n’avez pas mieux à faire ? Pas de colloque en vue, pas de séminaire de travail, pas de texte à écrire, pas de patients ? Votre temps si précieux, qui chez certains justifie des séances au chrono, vous le perdez dans les méandres des discussions de comptoir ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Si Onfray a tout lu, tout vu, tout bu, il n’a bien évidemment rien compris. Mais est-ce vraiment si grave ? Le livre n’était même pas sorti que, déjà, vous lui faisiez la meilleure des publicités. Résistants de la première heure, vous brandissiez l’étendard de ceux qui, sûrs de leur bon droit, se lancent à corps perdu dans une guerre déshonorante. Vous résistez ? J’en suis fort aise… Eh bien, révisez vos classiques, maintenant !

Je vous renvoie aux pages 375 à 377 des Écrits de Jacques Lacan. L’humeur obsidionale dont vous vous parez pourrait porter ses fruits si seulement vous la mettiez à l’école de la lutte réelle. Vous apprendriez alors que « la réponse la plus efficace à une défense n’est pas d’y porter l’épreuve de force. »

À ignorer cela, vous offrez, comme le dit Lacan, le spectacle de gens « qui n’étaient appelés à leur profession par rien d’autre que d’être en posture d’y avoir toujours le dernier mot, et qui, pour y rencontrer un peu plus de difficulté que dans d’autres activités libérales, montrent la figure ridicule de Purgons obsédés par la “défense” de quiconque ne comprend pas ce pourquoi sa fille est muette ».

Suivez les conseils de Lacan et relisez Clausewitz !

Vos réponses du tac au tac où vous vous disputez la vérité participent d’un même dessein, d’un même mensonge, d’un même aveuglement. La guerre n’est-elle pas qu’un prolongement des moyens de la politique ? Un peu plus de stratégie, un peu plus de technique, un peu plus de courage : suivez les conseils de Lacan et relisez Clausewitz !

Qui se souvient des Féeries anatomiques de Michel Onfray ? Moi, je l’ai lu, tout au moins le début. L’on y apprend que sa femme a eu un cancer du sein. Il a beaucoup souffert ! Pauvre homme ! Mais il a su adopter la bonne attitude. Chapeau l’artiste ! Quel courage ! Quelle belle preuve d’amour que de publier sa souffrance pour l’autre !

Adèle Blanc-Sec pour adulte ; responsable mais pas coupable de l’accident de sa sœur, elle gagne sa bonne conscience en ressuscitant des pharaons et en gagnant au passage argent et notoriété !

Mais une grande âme comme Onfray ne pouvait pas réserver sa compassion à sa seule épouse, surtout après que celle-ci a guéri. Sa mission libératrice vaut pour l’ensemble de l’humanité – lectrice de préférence. Après s’en être pris aux cancers de la religion et de la réaction, le voici qui arrache à mains nues la tumeur du freudisme, libérant pour la modique somme de 22 euros des centaines de milliers de patients otages de l’obscurantisme psychanalytique.

Depuis toujours, la psychanalyse a été critiquée, malmenée, science juive, aujourd’hui antisémite, et demain ? Homophobe, raciste, que sais-je encore ? Du sublime au ridicule, il semblerait que le pas ait été franchi.

Éternel retour du même ! Incipit tragedia.[/access]