Le gouvernement s’invite dans l’affaire Patrick Bruel
« S’inviter » est exagéré. Maud Bregeon aurait certainement préféré que la question ne lui soit pas posée. C’était hier dans Télématin sur France 2. La porte-parole du gouvernement s’exprimait à titre personnel et a vaillamment défendu deux principes fondamentaux : la présomption d’innocence et la séparation des pouvoirs, répétant que c’est à la justice de trancher. Face à l’insistance du journaliste, qui voulait absolument lui faire dire que Bruel devrait être interdit de concert et de théâtre, elle a concédé qu’elle n’irait sans doute pas le voir, même s’il avait le droit de se produire.
Une dizaine de plaintes pour agressions sexuelles et viols, dont celle de Flavie Flament, une trentaine d’années après les faits allégués, en sont au stade de l’enquête préliminaire ; aucune instruction n’est encore ouverte. Patrick Bruel nie en bloc.
Mais dans l’âge post-judiciaire ouvert par #MeToo, des meutes lyncheuses se substituent à la justice, exigeant qu’un homme soit condamné à la mort sociale dès qu’il est accusé. Hier, quatre concerts prévus au Québec en décembre ont été annulés. Marine Turchi, de Mediapart, voudrait institutionnaliser ce système en faisant payer les frais d’annulation par les assurances.
Le plus grave, c’est que ces meutes numériques terrorisent et intimident. Ne pas participer au lynchage, c’est être complice.
« Peut-être, mais les témoignages sont nombreux et choquants », me réplique-t-on. Certes, mais êtes-vous juge ? Avez-vous interrogé les plaignantes, le prévenu, confronté leurs versions ? Non, pas plus que moi. Vous ne pouvez donc pas vous prononcer, encore moins condamner.
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Au-delà du cas Bruel, on peut observer un mécanisme récurrent. Souvent, dans ce genre d’affaire, la multiplication des témoignages dans les médias produit un effet de vérité trompeur. En réalité, on peut en déduire soit que la parole d’une victime donne du courage aux autres, soit qu’un effet d’entraînement, conjugué à la séduction du statut victimaire, pousse certaines femmes à qualifier a posteriori de non consentie une relation insatisfaisante ou regrettée.
Oui, à entendre ces récits douloureux, nous sommes choqués et indignés. « Nul ne ment autant qu’un homme indigné », disait Nietzsche. La civilisation, c’est le dépassement des pulsions, de l’émotion et de l’indignation par la raison. Et la raison nous dit trois choses :
- Premièrement, que seule la justice peut condamner — il faut bien le rappeler.
- Deuxièmement, que même un homme condamné a le droit de reprendre sa vie une fois sa dette payée. Mais, bizarrement, en ce domaine, la gauche ne croit ni à la rédemption ni aux deuxièmes chances.
- Troisièmement, que lorsqu’on prétend faire disparaître le mal de la société, cela finit toujours très mal.
On voudrait que les politiques résistent au chantage émotionnel et moral des militants et des journalistes. D’ailleurs, un tel courage pourrait être payant. Malgré le battage médiatique, la pétition exigeant l’annulation des concerts de Bruel n’a recueilli que 22 000 signatures. Ce n’est pas beaucoup. Peut-être les électeurs sont-ils plus sages que les journalistes.




