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Enfin, les Grecs assument

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L’Europe a joué à se faire peur. Après tant de bruit et de frayeurs, les Grecs ont fini par voter pour ceux-là mêmes qui avaient négocié le mémorandum, ce fameux accord signé en novembre 2011 entre Athènes et ses créanciers, infligeant au pays une cure d’austérité drastique. Avec 128 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec, Antonio Samaras, chef de Nouvelle Démocratie (droite modérée), pourrait former une coalition avec les sociaux-démocrates du Pasok, dont les 33 députés constitueront l’appoint nécessaire à la formation d’une majorité stable. Dans ces conditions, les soupirs de soulagement poussés aux quatre coins de la zone euro sont quelque peu excessifs : contrairement à ce que suggérait la tonalité dramatique des commentaires médiatiques et des déclarations politiques depuis l’élection, le 6 mai, d’un Parlement pris en otage par les extrêmes, nous n’avons pas assisté à une tragédie mais à une comédie, dont l’enjeu ne fut jamais l’annulation de l’accord entre Athènes et ses créanciers, et encore moins la sortie de la zone euro, mais une renégociation à la marge du fameux mémorandum.[access capability= »lire_inedits »]

Autrement dit, les dirigeants grecs ont exercé un chantage implicite sur les bailleurs de fonds en laissant entendre que, si ceux-ci ne desserraient pas un peu l’étau, ce n’est pas à des gens raisonnables qu’ils auraient affaire, mais à des fachos échevelés ou à des gauchos exaltés. Il semble que les électeurs aient compris ce qui se tramait. En tout cas, ce qui était hier impensable est aujourd’hui sur la table : les Grecs seront vraisemblablement récompensés de leur « bon vote » par un rabais sur les exigences européennes. Qui a dit que la démocratie n’avait pas de prix ?

Les dirigeants grecs ont donc habilement fait monter la mayonnaise, dramatisant la crise politique provoquée par le premier scrutin, à la fois pour faire avaler aux électeurs leur adhésion au mémorandum et pour obliger les créanciers de la Grèce et ses partenaires européens à lâcher un peu de lest. Les victimes collatérales de cette pièce de théâtre sont les citoyens naïfs qui ont cru à l’existence d’une véritable alternative, qu’on leur faisait miroiter aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche – encore que, de ce côté, il suffisait de tendre l’oreille pour percevoir les signes annonciateurs d’une relative modération : Alexis Tsipras était visiblement prêt à mettre de l’eau dans son ouzo, ce qui éloignait le danger d’une crise incontrôlable. Et tout le monde le savait, au moins dans les coulisses.

L’accord signé fin 2011 entre le gouvernement grec d’un côté, l’Europe, la Banque mondiale et le FMI de l’autre a été le fruit d’un compromis reflétant les rapports de force – et n’en déplaise à tous ceux qui croient que les relations internationales sont régies par les grands sentiments, on voit mal comment il aurait pu en être autrement. Pendant toute la durée des négociations, la délégation grecque a martelé un seul message : ne tirez pas trop sur la corde ! L’argument était un peu court pour des créanciers convaincus, non sans quelques raisons, que les Grecs sont largement responsables du piteux état de leur économie, bien au-delà des problèmes générés par l’évasion fiscale et les fraudes à la Sécurité sociale. Rappelons que ce pays agricole importe 80 % de sa viande, contre 20 % il y a vingt ans ; et qu’au début du XXIe siècle, beaucoup de petites entreprises, souvent familiales, ne possèdent même pas d’ordinateur.

Dans ces conditions, on peut comprendre que Georges Papandréou, alors premier ministre, ait fini par signer. Mais dès son retour à Athènes, il a compris que, pour son opinion publique, il avait beaucoup trop cédé. La seule solution, pour imposer une renégociation de l’accord, était de modifier les rapports de force qui avaient présidé à sa conclusion, autrement dit de transformer l’extrême faiblesse grecque en force en laissant planer la menace d’une faillite grecque, prélude à un éventuel effondrement de la zone euro.

C’est ainsi que Papandréou a joué un coup de poker en proposant un référendum sur le mémorandum, suscitant, à Berlin et à Paris, un embarras compréhensible : si Sarkozy et Merkel n’avaient pas la moindre envie de voir les électeurs grecs ramener leur fraise et mettre à mal un accord durement obtenu, ils pouvaient difficilement afficher leur hostilité à une procédure si démocratique. Papandréou pensait que la menace d’un vote citoyen suffirait à obliger l’Allemagne et la France à desserrer encore un peu les cordons de la bourse. Il en a été pour ses frais, le président français préférant passer pour un ennemi des peuples plutôt que de se faire rouler dans la farine. C’était partie remise. Comme s’ils avaient, collectivement et inconsciemment, compris la partie qui se jouait, les électeurs grecs réalisèrent, le 6 mai, le pire cauchemar des Européens en élisant un Parlement qui, non seulement ne pouvait pas former une majorité, mais était de surcroît dominé par deux épouvantails : la coalition de gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras, et Aube dorée, le parti néonazi de Nikolaos Michaloliakos. Les six semaines écoulées entre ces élections « ratées » et le rendez-vous électoral du 17 juin auront été le dernier acte de ce poker menteur. On a eu droit à toutes sortes de scénarii catastrophes, à des fuites annonçant que tel État ou telle institution internationale préparait l’explosion de la monnaie unique et/ou à une sortie hellène de la zone euro, à des bruits récurrents sur une ruée sur les banques annonciatrice d’une issue « à l’argentine ». Bref, malgré la fraîcheur de ce faux printemps, la crise grecque a fait transpirer beaucoup de monde.

Dès que le résultat du scrutin a été connu, Guido Westerwelle, le ministre allemand des Affaires étrangères, a clairement énoncé les limites à ne pas franchir : si certaines concessions sont envisageables, notamment sur le calendrier, une renégociation complète du mémorandum est exclue. Son homologue belge, Didier Reynders, a confirmé que, si la nouvelle majorité était prête à mener les réformes nécessaires pour maintenir la Grèce au sein de la zone euro, l’UE et le FMI pourraient lui accorder un peu plus de temps – et peut-être un peu plus de moyens – pour atteindre les objectifs qui lui ont été assignés.

Cette issue, qui permettra d’adoucir légèrement la purge imposée aux Grecs, devrait les satisfaire, 80 % d’entre eux souhaitant le maintien dans l’euro et dans l’Europe, pourtant accusés hier de tous leurs malheurs. À charge pour les deux partis de gouvernement, la Nouvelle Démocratie et le Pasok, de marchander au mieux des intérêts du pays. Quant à Syriza, il reste sans doute de gauche, mais mérite de moins en moins l’adjectif « radical ». Seuls les néonazis, dont le chef est réellement stupide, restent à l’écart de ce consensus national, ce qui les privera sans doute des fruits de leur activisme social – et c’est tant mieux.

N’étaient-ce les difficultés endurées par les Grecs les plus pauvres, on pourrait presque dire que cette crise s’achève sur un happy end. Des deux côtés : pour l’UE et le FMI, quitte à étaler le paiement de la dette, l’important est que les Grecs reconnaissent la logique du mémorandum et en assument collectivement la responsabilité. Le temps où les citoyens se défaussaient de leurs responsabilités sur les « élites » et les « politiques corrompus » est révolu. Après avoir exprimé leur colère contre des puissances tutélaires jugées arrogantes lors du vote du 6 mai, et sauvé l’honneur en obtenant de ces dernières des concessions mineures mais non négligeables, ils peuvent s’attaquer aux racines culturelles et anthropologiques de leur naufrage pour transformer leur État clientéliste et archaïque en État moderne garant de l’intérêt général.

Dans les années 1960, quand les États-Unis étaient empêtrés dans la guerre du Vietnam, le sénateur républicain George Aiken avait lancé : « Déclarons que nous avons gagné et partons ! » Aujourd’hui, les Grecs doivent prendre ce que l’Europe leur donne. À elle de leur donner suffisamment pour qu’ils puissent déclarer qu’ils ont gagné. Et se mettre au boulot.[/access]

WC : relevons la lunette !

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En 2003, Elisabeth Badinter publiait Fausse route, un essai qui mettait en garde les femmes contre la tentation – auxquelles cédaient déjà les tenantes d’un certain féminisme- d’instaurer un nouvel ordre moral. Ce dernier, expliquait-elle, passe notamment par des expériences symboliques visant à nier la masculinité, comme en Suède où il était de bon ton dans certains milieux à la fois féministes et hygiénistes, d’apprendre aux petits garçons à uriner assis, comme leurs soeurs et copines.

Puisque nous sommes en Suède et dans le pipi masculin, restons-y. Le conseil général de la région du Sörmland étudie ainsi une modification de son règlement intérieur visant à obliger tous les hommes à pisser assis. Les promoteurs de cette innovation juridico-urinaire avancent des arguments médicaux. Cette pratique diminuerait les troubles de la prostate. On cherche encore les études scientifiques permettant de donner foi à telle assertion. Mais cela n’arrête pas Viggo Hansen, à l’origine du texte. En évitant de pisser comme depuis des siècles, l’homme serait un bien meilleur amant. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Evidemment, il y a bien un lien entre la tendance dénoncée par Elisabeth Badinter et l’expérience du Sörmland. D’ailleurs, la philosophe signale aussi que le mouvement alternatif berlinois avait apposé sur la porte des W-C des panneaux représentant un mâle en train d’uriner debout barré à gros traits rouges. Dans tous les cas, il s’agit d’aligner le comportement masculin sur le comportement féminin, de bien meilleur aloi. Et cela doit se faire jusque dans les chiottes, comme dirait Vladimir Poutine. On s’interroge sur l’application de telles réglementations. Les urinoirs éradiqués,va-t-on supprimer le verrou de chaque cabine afin d’effectuer des contrôles inopinés ? Dotera-t-on les lieux d’aisance de caméra de vidéo-surveillance ou préférera t-on imaginer un système de radar, calculant la position grâce à la force du jet ? De même, comment sanctionnera-t-on ceux qui violeraient le règlement ? Une simple amende ? L’inscription forcée à des cours de rééducation urinaire ? Les sanctions seront-elles aggravées si c’est une femme qui pisse debout ?

Tant de questions qui nous amusent mais nous inquiètent à la fois. Car les idées suédoises en matière de relations femmes/hommes font souvent des émules dans le reste de l’Europe. Celles qui entrent avec entrain dans nos chambres à coucher afin de nous inciter à oser le clitoris seront-elles ainsi tentées d’entrer dans nos toilettes ? Maintenant qu’elles ont au sein même du cabinet (sic) de Najat Vallaud-Belkacem une représentante, un nouveau droit des femmes pourrait bien être créé, celui, inaliénable de ne pas s’asseoir sur une cuvette souillée par des hommes maladroits. Aussi imploré-je ces derniers de parfaire leur jet de toute urgence ou de relever la lunette. Il y va de notre droit à nous les hommes, de pisser tranquille.

Europe fédérale : c’est oui ou c’est non ?

Sans en exagérer la portée, comme le fait l’UMP, on constate que le fameux « couple franco-allemand » traverse une zone de turbulences depuis l’élection de François Hollande. Quoique Merkel et Hollande soient d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’« Europe politique » comme objectif stratégique à atteindre à moyen ou long terme, ils semblent profondément diverger sur les moyens d’y parvenir.

Angela Merkel est prête à mutualiser les dettes des pays européens et donc à payer un taux d’intérêt plus élevé pour permettre aux Français, aux Espagnols, aux Italiens et aux Grecs de payer moins. A une condition : que ces pays acceptent de passer leurs budgets nationaux sous la toise du contrôle européen. Autrement dit, en échange des « eurobonds », Berlin exige un ministère européen des finances et des budgets.

De ce côté-ci du Rhin, la nouvelle majorité socialiste souhaiterait renverser l’ordre des choses : que l’Allemagne délie d’abord les cordons de sa bourse. Eurobonds d’abord, ministère européen des finances et des budgets ensuite : la France entend tirer les conclusions tactiques de l’échec du Traité Constitutionnel Européen. Pour Hollande, le non de 2005 n’est qu’un échec temporaire qui ne doit pas remettre en cause une stratégie européenne vieille de cinquante ans : puisque les peuples rechignent à construire une Europe fédérale, avançons sur le front de l’union économique pour préparer les esprits à l’union politique.

Bernard Cazeneuve, le ministre français des Affaires européennes, ancien noniste – comme son ministre de tutelle Laurent Fabius – expose cette logique d’une manière limpide : « la priorité n’est pas de mettre en chantier une nouvelle réforme institutionnelle » longue et laborieuse car la crise actuelle nécessite des « réponses urgentes ».

Mais il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de délais. Le fond de l’affaire, explique Cazeneuve, est qu’une réforme aussi ambitieuse ne peut être envisagée sans un large soutien des peuples, inaccessible aussi longtemps que l’Union Européenne n’aura pas fait la démonstration de sa capacité à répondre à la crise. « Sans ces réponses, précise-t-il, la crise démocratique et la crise économique et financière se conjugueront au risque de ruiner les efforts accomplis pour intégrer davantage nos processus de décision politiques. C’est la raison pour laquelle la réforme institutionnelle ne peut être un préalable aux réponses urgentes qu’appelle la crise ». Diplomatie oblige, le ministre français des Affaires européennes propose des formules qui pourraient permettre à Merkel de consentir à un compromis sans perdre la face ni les prochaines élections allemandes : « La France est favorable à l’approfondissement de l’intégration européenne au plan politique. Celle-ci doit inclure la dimension fiscale et sociale et assurer un haut niveau de protection des salariés et des services publics forts ». En clair, comme contrepartie des Eurobonds, en lieu et place du ministère des finances exigé par Berlin, Hollande aimerait proposer à Merkel un ministère européen du Travail et des Affaires sociales. Gageons que Moscovici n’aurait pas accepté une telle proposition !

Si en Allemagne l’adhésion à la position de Merkel dépasse les frontières de son camp politique – il n’est pas sûr que le SPD accepterait le projet d’Eurobonds – ce n’est pas le cas en France. Les récents commentaires de Bruno Le Maire révèlent un alignement des positions de l’UMP sur la ligne allemande (ce qui n’enlève rien à la légitimité de cette opinion) de maîtrise des budgets nationaux comme condition préalable à la mutualisation de la dette. Mais sur le fond, c’est-à-dire sur le fait que l’« Europe politique » reste l’horizon politique de la France, ancienne et nouvelle majorité sont d’accord. Or, dans les deux camps, au delà des divergences entre dirigeants actuels du PS et de l’UMP, cette question pose des problèmes idéologiques majeurs restés irrésolus depuis le référendum de 2005. A gauche, au PS en particulier, la crise du « non » de 2005 a été, au mieux, plâtrée et à droite il s’agit d’une véritable bombe à retardement.

Si aujourd’hui la bataille UMP-FN se focalise sur ce qu’on appelle « les valeurs » – termes vagues qui désignent en fait les positions vis-à-vis de l’islam, de l’immigration et de la lutte contre la criminalité – le vrai fossé idéologique est bien évidemment du côté de l’Europe et de l’euro. Comment différencier autrement quelqu’un comme Florian Philippot d’un Droite pop’ pur sucre comme Jacques Myard voire d’une sarkozyste dure comme Nadine Morano ?

Or, si on peut facilement envisager un compromis UMP-FN sur la laïcité, la sécurité et la politique migratoire[1. Au passage, vu le volte-face de Hollande au sur le vote des étrangers, même un compromis FN-PS sur « les valeurs » n’est pas inenvisageable !], sur la question européenne il semble impossible de faire converger leurs positions diamétralement opposées. Ainsi, si la solution passe par une Europe politique, celle-ci pourrait bientôt déboucher sur une crise politique et démocratique qui n’aura rien à envier à sa sœur aînée, la crise économique et financière.

La seule manière de crever cet abcès est d’arrêter de mentir : l’Europe est d’abord un projet politique visant la stabilité, la démocratie et la paix sur le Vieux continent. L’Europe a soutenu à coup de milliards des anciennes dictatures fascistes (l’Espagne, le Portugal et la Grèce) et plus tard les « démocraties populaires » des pays de l’Est pour y implanter durablement la démocratie dans sa version occidentale et libérale. Dans cette histoire, l’économie ne fut que l’instrument principal au service de cette fin. L’Europe est donc avant tout politique et c’est en tant que telle qu’il faut l’accepter ou la rejeter.

*Photo : Robin Hood Tax

Cécile Duflot recycle ses collègues

Cécile Duflot n’est plus la patronne des Verts. Dorénavant, dans le civil, son job à plein temps, c’est faire ministre de l’Écologie. Ah, non, rectifions : elle s’occupe du Logement. Mais bon, l’embrouille est humaine. A l’Élysée aussi bien qu’à Matignon, on s’était dit : « Une écologiste à l’Écologie, c’est trop peu vraisemblable. C’est comme si on mettait un économiste à l’Économie et aux Finances. » On y a mis Pierre Moscovici. Il n’y entrave rien. C’est pas grave, ce n’est pas son rôle non plus.

Donc, Cécile Duflot se retrouve ministre du Logement. Et comme les journalistes ne sont rien qu’une bande d’Apaches, ils s’y sont mis à trois – RTL-LCI-Le Figaro – pour la faire comparaître, dimanche soir, devant un Grand Jury. Les questions ont fusé.

On lui a, par exemple, demandé si les autorisations de forage accordées en Guyane par l’État à Shell était les bienvenues. On ne sait pas ce qui s’est passé – s’était-elle fait raboter le palais –, mais elle fit preuve de la plus admirable langue de bois. Du jamais vu depuis que Haroun Tazieff, alors secrétaire d’Etat chargé de la Prévention des risques naturels et technologiques majeurs au sein du gouvernement Chirac, acquiesça aux propos du ministre de l’Agriculture de l’époque, François Guillaume : « Le nuage s’est arrêté au Rhin. » Encore que, en matière écologique, nul besoin de titiller les doigts de pied des morts. Il suffit de se souvenir de ce que Dominique Voynet, ministre de l’Écologie sous Lionel Jospin, disait du naufrage de l’Erika : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle. » Dominique Voynet n’est pas non plus une catastrophe, mais elle y contribue.

Donc, le propre d’un écologiste, lorsqu’il se retrouve ministre, c’est de fermer sa gueule. Jean-Pierre Chevènement avait érigé, en 1983, la maxime « Un ministre, ça démissionne ou ça ferme ça gueule » en dogme républicain. Force est de constater que les Verts français l’ont légèrement amendé : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça ferme sa gueule. »

Et sa « gueule » ministérielle, Cécile Duflot l’a fermée, dimanche soir, plus que de raison. Lorsque les journalistes l’ont questionnée sur le mini-remaniement ministériel survenu à l’issu des législatives et qui aura vu Nicole Bricq passer du ministère de l’Écologie à celui du Commerce extérieur, Cécile Duflot a eu ce mot, admirable entre tous : « Elle m’a dit qu’elle avait eu une promotion et je pense qu’elle l’a vécu comme tel. »

A ce stade-là, on ne peut décemment parler de langue de bois. C’est de l’ébénisterie d’art. Cécile Duflot est à la politique ce qu’André-Charles Boulle était au mobilier : elle y va, ne craint rien, ose tout. Parfois, elle frôle le ridicule, mais le ridicule n’est jamais trop éloigné du rococo. Du moins quand il s’agit de commodes. Pour le reste…

Justement, pour le reste, Cécile Duflot confirme la loi suivant laquelle un écologiste demeure écologiste jusqu’à ce qu’il arrive au pouvoir. Quand il y est installé, il se recycle. Ce qui, quand on y pense bien, reste l’attitude la plus écologique qui soit.

Mais on n’aura jamais vu – cette novation, personne ne pourra jamais la retrancher à Mme Duflot –, une écologiste concéder que le ministère du Commerce extérieur représente un mieux-aller par rapport à celui de l’Écologie. Rien n’empêchait Mme Duflot de simplement confesser sa perplexité par rapport à l’éviction de Nicole Bricq du ministère de l’Écologie. Personne ne lui en aurait tenu rigueur : un ministre peut bien être perplexe sur les choix du chef du gouvernement et du chef de l’État… Evidemment, une telle attitude n’aurait pas cassé des briques, elle aurait juste épargné à Cécile Duflot de casser Bricq…

Il n’en demeure pas moins que, sur le fond, les propos de la ministre du Logement sont d’une portée singulière : elle nous apprend que le Commerce extérieur, qui, par le passé, fut souvent cantonné à un secrétariat d’État tout rabougri – on se demande bien pourquoi –, surpasse en honneur et en dignité le ministère de l’Écologie, qui ne sert désormais plus à grand chose, même pas à freiner l’appétit de grandes compagnies qui, non contentes de vouloir forer au large de la Guyane, participent aujourd’hui à la redistribution des rôles au sein du gouvernement de la République…

J’en viens à penser qu’Eva Joly a dégoûté tout le monde de l’écologie. Tout le monde, y compris Cécile Duflot.

*Photo : Parti socialiste

Bollène aime les blonds mais pas les chansons

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La ville de Bollène est dirigée par l’extrême droite, euh non pardon, excusez-moi par la Ligue du Sud. La Ligue du Sud est le mouvement de Jacques Bompard qui ferait passer le Front National et ses principaux responsables pour des paroissiens du MoDem. Notre ami Jacques de Guillebon a néanmoins montré qu’il fallait être énervé et de mauvaise foi communautariste comme un rouge du Front de Gauche pour voir malice dans l’exposition d’une jolie tête blonde à l’entrée de la ville, accompagnée du mot « identité ». On sait bien que le mot « identité » est tout à fait neutre dans la bouche de ces gens-là, c’est bien connu, quand bien même ils seraient très proche du Bloc Identitaire, justement, un mouvement bien connu pour sa vison décrispée des rapports entre les peuples.

Ne pas voir le mal partout donc. Mais il faut reconnaître que Bollène ne nous y aide pas. On apprend ainsi que la même municipalité de Bollène, comme le raconte La Provence qui n’est tout de même pas La Pravda ni même L’Huma, a purement et simplement interdit Le chant des partisans lors des commémorations du 18 Juin. Nous rappellerons donc aimablement à Marie-Claude Bompard, épouse du maire d’Orange et maire de Bollène depuis 2008 que Le chant des partisans n’a jamais été un chant communiste et que ses paroles ont été écrites en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel qui étaient plutôt franchement gaullistes. Mais apparemment, pour la municipalité, gaullistes, communistes, tout ça, c’est du pareil au même et comme on dit en cauchois « toute la pouque sent le hareng. »

Question d’identité, donc, effectivement.

Montebourg : le reniement, c’est maintenant ?

La semaine dernière, une petite phrase politique n’a pas retenu l’attention de la presse et des grands médias, trop occupés à chercher la faute dans la surface de réparation de Nadine Morano ou à couvrir la passionnante bataille socialo-socialiste pour le perchoir. Ces quelques mots au parfum de scandale ont été prononcés par notre Président himself à l’issue du sommet du G20 à Las Cabos, au Mexique.

Comme pour étayer le titre du dernier Causeur magazine, François Hollande se veut idéologiquement « normal, trop normal » parmi les grands gouvernants de ce monde et entend nous le prouver. Quoique mi-figue mi-raisin dans son appréciation du communiqué final du G20, le chef de l’Etat se réjouit que ledit document obéisse « aux quatre objectifs [qu’il s’était] fixé pour la réussite de ce sommet : la croissance, la recherche de la stabilité financière, la lutte contre le protectionnisme et l’emploi ».

Les signataires du texte ne se cachent pas derrière leur petit doigt. Lisez plutôt : « Alors que l’économie mondiale traverse une période critique, il est important de souligner les mérites du système commercial multilatéral pour éviter le protectionnisme et le repli sur soi. Nous réaffirmons nos engagements de statu quo jusqu’à la fin de 2013, comme décidé à Toronto, et nous nous engageons à retirer toutes les nouvelles mesures protectionnistes qui auraient pu apparaître, y compris les nouvelles restrictions aux exportations et les mesures d’encouragement des exportations qui seraient contraires aux règles de l’OMC. (…) Par ailleurs, à titre de contribution à un système commercial basé sur des règles, plus efficace, nous sommes favorables au renforcement de l’OMC qui doit jouer un rôle plus actif dans l’amélioration de la transparence des relations et des politiques commerciales et dans celle du fonctionnement du mécanisme de règlement des différends. »

Lutter contre le protectionnisme ? Est-ce bien l’antienne du président dont l’un des piliers du gouvernement, ministre du redressement productif, a promu un « protectionnisme intelligent aux frontières de l’Europe » au nom de la démondialisation et du mieux-disant social ?
Des mois durant, Arnaud Montebourg citait en exemple la politique protectionniste de l’Argentine inspirée par les théories du philippin Walden Bello pour appuyer son credo démondialiste, que ses rivaux libre-échangistes du P.S associaient à une autarcie quasi-fasciste.

Tout cela avant qu’un beau jour de novembre, l’ancien député de Saône-et-Loire obtienne 17% à la primaire socialiste. Depuis, Montebourg fait les yeux doux à Hollande, en rallié exemplaire qui affiche la foi un peu brouillonne des convertis.
Quelques mois avant la présidentielle, le futur ministre faisait encore des « zones de libre-échange local » et du refus de la « concurrence avec des modèles sociaux asiatiques » sa base idéologique. A un colloque sur le libre-échange organisé à l’Assemblée, il osa même claironner : « Je souhaite la fin de l’Organisation Mondiale du Commerce (je souligne). Il faudra trouver un travail à M. Lamy ! Je souhaite qu’il ne vienne pas trop braconner dans une éventuelle victoire de la gauche » (à 1mn20 sur la vidéo).

Caramba, encore raté ! Avec le satisfecit qu’adresse le président Hollande à la dérégulation commerciale mondiale, une nouvelle ligne a été franchie. Montebourg a beau occuper une place de choix au gouvernement, Pascal Lamy domine toujours l’inconscient de la Hollandie.

Quelques semaines après sa nomination, Arnaud Montebourg avale donc sa première grosse couleuvre[1. Les plus attentifs (et les plus cruels) d’entre vous auront noté qu’Arnaud Montebourg a essuyé une autre déconvenue à travers le limogeage de Nicole Bricq du ministère de l’écologie, pour crime de lèse-pétroliers. Le 13 juin, les deux ministres avaient en effet conjointement signé le communiqué de presse prévoyant la « remise à plat » de tous les permis d’exploration pétroliers et gaziers » avant de- non moins conjointement- enterrer ce projet.] sans moufter ni assumer son reniement. A ce propos, on connaît le mot d’un autre grand pourfendeur de la mondialisation, lui aussi rentré dans le rang hollandiste après avoir si longtemps mangé son chapeau dans des gouvernements socialistes : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Entre les deux termes de l’alternative, Montebourg a, semble-t-il, choisi.

Bukowski n’a jamais fait ça

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En 1978, pour Charles Bukowski, les choses ne vont pas trop mal. Il boit toujours autant mais il écrit de plus en plus et il commence à être connu. La vie d’un écrivain, c’est toujours la même chose : une équation à trois inconnues entre le travail, l’alcool et la célébrité. Il faut savoir les doser, les tenir, ne pas se laisser désespérer par l’une ou par l’autre.

En plus, en 78, Bukowski a épousé une jolie fille, Linda Lee. Jolie comme on l’était dans les seventies. Linda Lee ressemble vaguement à Diane Keaton, elle a une chevelure bouclée afro, de celles qui donnent aux femmes de l’époque une allure à la fois calme et douce de mouton sexy qui appelle la caresse. Alors qu’en fait, à l’intérieur, c’étaient des anciennes dures. Elles avaient conquis de haute lutte toute une série de droits sur les campus du Flower Power, comme celui de brûler leurs soutien-gorges et le drapeau américain. Du coup, elles pouvaient se permettre d’être cools avec les hommes comme Buk et préférer la compagnie des rimailleurs dipsomanes à celles des cadres sup ou des écrivains calibrés pour les rentrées littéraires et les académies. Elles n’avaient plus rien à prouver.

Quand on lit Shakespeare n’a jamais fait ça (13ème Note édition), trente-cinq ans après, on s’aperçoit que les femmes d’aujourd’hui, c’est tout le contraire. Les filles ont l’air dures, s’harnachent comme des mecs, ont des sourires carnassiers et des muscles fitness. C’est pour mieux cacher qu’elles font partie des grandes vaincues du système, répudiées à cinquante ans par des maris volages et moins bien payées pour les mêmes postes alors qu’elles sacrifient pourtant tout à leur carrière.

Sur aucune des photos représentant Bukowski et Linda Lee dans Shakespeare n’a jamais fait ça, on a l’impression que Linda Lee souffre, bien au contraire, d’accompagner Bukowski dans son premier voyage en France et en Allemagne. Elle boit avec lui, tient l’alcool, panique avec lui quand il y a des problèmes de correspondance de train (rien de pire que les femmes qui veulent vous rassurer alors que la situation est vraiment inquiétante), le suit sur les champs de courses de Düsseldorf et le traite de débile quand il s’ennuie à la visite d’une cathédrale. Buk décrit bien cet amour-là qui ne doit rien à la morale ou aux manuels de bien-être conjugal : « Il m’a fallu cinquante six-ans pour trouver Linda et ça valait la peine d’attendre. Un homme doit passer par beaucoup de femmes avant de tomber sur la bonne mais, avec un peu de chance, il y arrive. S’arrêter à la première ou à la deuxième femme de sa vie est un aveu d’ignorance ; un homme n’a encore aucune idée de ce qu’est une femme. »

Shakespeare n’a jamais fait ça est un ouvrage de commande, inédit en France. Des éditeurs avaient demandé à Buk de raconter sa tournée promotionnelle entre Paris, Mannheim, Hambourg et Cologne. Le tout suivi par un ami, le photographe germano-californien Michaël Montfort. Les ouvrages de commande, pour les grands écrivains, c’est toujours la même chose : au début ils vous donnent l’impression de prendre ça par dessus la jambe et puis, malgré eux, la musique revient et le charme opère à nouveau. L’Allemagne, pour Bukowski, c’est un retour à des racines oubliées. Il y est né en 1920 avant que son père ne décide d’émigrer aux USA en 1923. Mauvaise Pioche : Bukowski grandira avec la Grande Dépression, ombre portée sur toute son œuvre que l’on a trop vite fait de réduire à des scènes de sexe dans des appartements miteux et de beuveries dans les bas-fonds de L.A. Bukowski, et Shakespeare n’a jamais fait ça, le rappelle assez bien, c’est avant tout un type qui a peur de la vie alors qu’il voudrait l’aimer. Mais il sait que si « l’amour est un chien de l’enfer », la vie ne vaut guère mieux.

Entre retrouvailles avec son pote le cinéaste Barbet Schroeder, passage catastrophique et mythique à Apostrophes, entretien avec les journalistes, lectures publiques, unique rencontre avec un oncle nonagénaire et évidemment souleries homériques, Buk joue plus ou moins à l’indifférent au début. Il s’intéresse davantage aux tavernes, à la qualité de l’hôtellerie ou à ce qui est buvable (pour lui, à peu près tout) mais on le sent vite gagné par une émotion qu’il refoule. Et quand le lecteur se demande où est, entre autre, le talent de Bukowski, c’est dans ce refoulement, ces larmes retenues à la lisière du Temps, en un mot ce maintien- même si le terme peut sembler paradoxal pour celui qui soigna avec méthode sa légende de « gros dégueulasse ».

A la fin de Shakespeare n’a jamais fait ça, on trouvera quelques témoignages et quelques poèmes inédits de Bukowski. On citera, avant de partir, ces quelques vers : « observer les buveurs de bière dans cette gare/de Mannheim, c’est voir une intime conviction/confirmée, publiquement manifestée : en se tenant debout dans l’histoire/et dans leur propre existence, ces types démontrent que vivre peut être épouvantable/par moments, et à d’autres moments… presque acceptable,/sans qu’il y ait de quoi tomber à la renverse:/ la bière n’est pas si mauvaise, le train va finir par arriver. »

Voilà, Bukowski, c’est ça : la bière n’est pas si mauvaise, le train va finir par arriver.

Charles Bukowski, Shakespeare n’a jamais fait ça , (13ème Note édition).

*Photo : Michael Monfort/13e note editions

Avez-vous lu Adolf Hitler ?

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Le 1er janvier 2016, les droits d’édition de Mein Kampf, l’ouvrage autobiographique et programmatique d’Adolf Hitler, rédigé entre 1924 et 1926, tomberont dans le domaine public. Ce livre est en effet soumis à la loi commune, qui fixe à soixante-dix ans après le décès de l’auteur la période pendant laquelle ses ayants-droit et son éditeur gardent le monopole de la diffusion de l’ouvrage et la perception des bénéfices afférents.
Après l’effondrement du nazisme, en 1945, les Alliés n’interdirent pas la possession de ce livre, qui avait été diffusé à plus de 10 millions d’exemplaires, et distribué − aux frais de l’État − à tous les couples contractant mariage. Mais les autorités américaines d’occupation confièrent la gestion des droits du livre à l’État libre de Bavière (région où avait été imprimée et publiée la première édition), avec la consigne expresse de s’opposer à toute réédition ultérieure, en Allemagne et à l’étranger, de ce texte sulfureux. Les autorités bavaroises respectèrent scrupuleusement cette consigne, en lançant régulièrement des poursuites judiciaires contre les éditeurs pirates du texte à travers le monde. Cela n’a pas empêché, cependant, le succès d’éditions « non autorisées » dans divers pays, où l’inaction ou les lenteurs de la justice locale laissaient suffisamment de temps aux éditeurs pour écouler des milliers d’exemplaire de l’ouvrage. Au cours des deux dernières décennies, on a pu observer dans les pays arabo-musulmans un engouement notable pour Mein Kampf, où il figure dans les vitrines des libraires à côté du Protocole des sages de Sion et autres pamphlets antisémites anciens ou modernes.[access capability= »lire_inedits »]

En Turquie, en 2005, quinze éditeurs ont simultanément publié leur Mein Kampf (Kavgam, en turc), et sont parvenus à en écouler plus de 100 000 exemplaires jusqu’à ce que la justice turque fasse droit, en 2007, à la demande d’interdiction de ces éditions pirates. L’arrivée d’Internet a rendu encore plus vaines ces tentatives de limiter la diffusion de ce texte, qu’il est facile de trouver en accès libre dans la plupart des idiomes de la planète.
Dans ces conditions, le problème n’est pas que cet ouvrage, qualifié par Winston Churchill de « nouveau Coran du fanatisme et de la guerre, emphatique, verbeux, informe, mais porteur d’un message prégnant », soit désormais accessible à tous − puisqu’il l’était déjà −, mais que des éditeurs avides et sans scrupules puissent tirer profit des ventes du texte « brut », voire agrémenté d’une iconographie suggestive style Leni Riefenstahl, risquant de reconstruire un mythe hitlérien à l’usage de potentiels Andréas Breivik.

L’affaire concerne au premier chef les Allemands, qui se doivent de montrer la voie dans la manière de donner un statut public à ce texte. Aussi le débat sur cette réédition s’est-il ouvert en Allemagne bien longtemps avant la date de libération des droits d’auteur, à l’initiative du prestigieux Institut d’histoire contemporaine de Munich. Les historiens de cet établissement ont demandé au gouvernement bavarois de financer un travail éditorial replaçant Mein Kampf dans son contexte historique, expliquant son influence sur les événements ultérieurs et montrant que l’antisémitisme n’était pas un élément parmi d’autres, mais le cœur même de la doctrine nazie. Après s’être fait quelque peu tirer l’oreille, le gouvernement bavarois a débloqué 1 million d’euros pour financer une édition critique et scientifique du texte vendue à un prix raisonnable pour le grand public, ainsi qu’un manuel scolaire comportant de larges extraits assortis de commentaires adaptés à des lycéens − lesquels devraient être disponibles début 2016. Ce projet rencontre une large approbation en Allemagne, pays où la mythologie post-hitlérienne a peu de prise, sauf dans certains milieux de l’ex-RDA où le néo-nazisme s’est souterrainement développé en réaction à l’antifascisme officiel du régime communiste. La communauté juive allemande, d’abord réticente, s’est ralliée à cette initiative.

L’étrange destin de Mein Kampf en France

Une constatation d’abord : en France, la diffusion de la traduction de 1934 de Mein Kampf, publiée par les Nouvelles éditions latines (NEL), est parfaitement légale. On la trouve dans toutes les librairies et sur les sites de vente en ligne pour la somme de 30,90 euros. La Cour d’appel de Paris a en effet décidé, dans un arrêt du 11 juillet 1979, d’autoriser la vente du livre, compte tenu de son intérêt historique et documentaire, mais assortissant cette autorisation de l’insertion en tête d’ouvrage, juste après la couverture et avant les pages de garde, d’une mise en garde de huit pages. Ce texte évoque les dispositions légales en matière d’incitation à la haine raciale et rappelle les crimes contre l’humanité du régime hitlérien.

L’histoire de Mein Kampf dans la France d’avant-guerre mérite cependant qu’on s’y arrête[1. Voir le livre d’Antoine Vitkine, Mein Kampf, histoire d’un livre, Flammarion.]. Créées en 1928 par Fernand Sorlot, un proche de Charles Maurras, les Nouvelles éditions latines décident, en 1934, de publier une traduction française du livre, sans l’accord de l’auteur, pas pour contribuer à la gloire du nouveau chancelier du Reich, mais pour montrer que son idéologie nationaliste et revancharde est un danger pour la France : l’antisémitisme obsessionnel de Hitler chagrinait moins les dirigeants de l’Action française que ses prétentions à récupérer les territoires « arrachés » à l’Allemagne par le « diktat » de Versailles en 1919. Les éditions du Parti nazi, propriétaires des droits, intentèrent immédiatement contre les NEL un procès qu’elles gagnèrent, malgré le soutien apporté à cet éditeur d’extrême droite par la LICA[2. Ligue internationale contre l’antisémitisme.], ancêtre de la LICRA, qui acheta 5000 exemplaires du livre avant sa saisie ordonnée par la justice. En 1940, les occupants nazis placèrent cette version française de l’œuvre du Führer sur la liste des ouvrages interdits… Mais Hitler, qui tenait à ce que sa pensée fût diffusée outre-Rhin, répondit favorablement à la sollicitation d’un grand éditeur parisien, la librairie Arthème Fayard, du nom de son directeur, un proche de la droite extrême de l’époque. Cette traduction autorisée parut en 1938, quelque peu modifiée pour éviter de heurter trop brutalement les sentiments nationaux des lecteurs francophones. Certes, on pouvait toujours y lire une phrase comme : « […] la France, nation impérialiste, est l’ennemie mortelle de l’Allemagne […] » Mais quelques pages plus loin figurait cette citation extraite d’un discours de Hitler : « La frontière entre l’Allemagne et la France est définitivement fixée. Les peuples français et allemand égaux en droit ne doivent plus se considérer comme ennemis héréditaires mais se respecter réciproquement. » Jusqu’à la Libération, le Mein Kampf de Fayard est donc la version officielle approuvée par les autorités d’occupation.

Peu de temps avant son brusque décès, en octobre 2011, Anthony Rowley, directeur éditorial du département Histoire des éditions Fayard, avait persuadé son PDG, Olivier Nora, de se lancer dans une édition critique adaptée au public français. Nora considéra cela comme un défi, et aussi comme une sorte de réparation que Fayard, qui avait, avant et pendant la guerre, gagné de l’argent avec le livre, devait au public français. C’est maintenant l’historien Fabrice d’Almeida, successeur d’Anthony Rowley, qui pilote ce projet dans la plus grande discrétion. Il a commandé une nouvelle traduction, dont le coût se monte à 30 000 euros, et achève de mettre sur pied un comité scientifique composé des meilleurs historiens de la période, chargé d’élaborer l’appareil. Ces derniers, qui tiennent à rester anonymes pour ne pas être importunés, ont tenu à ne toucher aucune rémunération − « On ne fait pas d’argent avec Hitler ! ». L’éditeur qui, pour l’instant, ne bénéficie d’aucune aide publique ou privée, promet que tous les bénéfices générés par cette publication seront reversés à des institutions vouées à la perpétuation de la mémoire des victimes de la Shoah. Ce faisant, Olivier Nora et Fayard pratiquent une forme élégante de repentance: celle qui rend les gens plus intelligents individuellement au lieu de les culpabiliser collectivement.[/access]

Tous les chemins mènent à Burgalat

Le chanteur et producteur Bertrand Burgalat est composé à 80% d’eau, mais cette réalité seule n’épuise pas le mystère de son art. Le jour de sa mort – pour percer à jour l’énigme de son immense talent – peut-être en viendra t-on à analyser la mécanique de son cerveau ; l’expérience a déjà été tentée au XIXème siècle, avec je ne sais plus quel compositeur romantique à sanglots longs et cheveux mi-longs, mais le résultat fut décevant, car son cerveau faisait 1375 grammes, comme tout un chacun. Alors, quoi ? Le nouvel opus de Bertrand Burgalat – Toutes directions (Disques Tricatel) – composé de quinze chansons délectables, tantôt loufoques, nostalgiques, aériennes ou dansantes, est un nouvel élément à apporter au dossier d’instruction, nous permettant d’approcher au plus près de la fabrique de son style.

Mais dressons rapidement le portrait de l’animal, qui n’est pas inconnu des services compétents. M. Burgalat est le fils d’un préfet. Passons. Il porte de grosses lunettes reconnaissables entre mille, qu’il ne faut pas confondre – notamment – avec celles du regretté Kim Jong-Il. Il a des racines corses et pyrénéennes, mais n’a rien contre Paris. Bien au contraire. Il a fondé le label Tricatel qui nous régale en projets musicaux improbables et raffinés depuis une quinzaine d’années (les albums de Valérie Lemercier et Michel Houellebecq écrits par Burgalat lui-même, des talents hors formats comme l’américaine francophile April March ou l’ovni venu de l’espace Etienne Charry, etc.) M. Burgalat, qui jure les grands dieux ne pas aimer sa voix, a déjà commis plusieurs albums solos depuis 2001, truffés de pépites incongrues aux textes écrits par Michel Houellebecq, Philippe Katerine ou encore Matthias Debureaux.

Avec Toutes directions Burgalat ne calcule pas, il arpente. C’est en géographe, ou cartographe, qu’il avale les kilomètres, soucieux de nous ramener des fragments de paysages aptes à former la jeunesse. Il y a de grands espaces, évidemment, et des lumières au néon. Comme dans tous les cauchemars périphériques. « Des milliers de volontés ont fait cette ville unique / Et allument autant de soleil électriques / de part et d’autres de l’autostrade féérique / où glisse ma voiture… très grand tourisme »… chante-il suavement sur une mélodie entêtante… aussi onctueuse que « cette nuit d’été urbaine et parfumée ». L’élégante déambulation de « Très grand tourisme » se finit en errance dans « Réveil en voiture », où les excès envoient brutalement dans le décor… « Ai-je rendez-vous avec le ciel / Dans un tout nouveau terminal ? ».

Dès sa magnifique ouverture instrumentale, l’univers musical délicat de Toutes directions trahit les influences de Burgalat. Il y a du André Popp, du David Whitaker et mille références souterraines à la pop des années 60 et 70. Mais les mélodies qui sortent du creuset ne sont jamais passéistes, pasticheuses, ou stérilement « vintage ». Au-delà d’une certaine ambiance rétro, que le prévenu s’amuse à accentuer de son style vestimentaire préfectoral ludique, la musique de Burgalat est surtout d’une incroyable richesse mélodique ; et l’imagination d’arrangeur, sans bornes, du musicien fait de chacune de ses chansons un court métrage à savourer les yeux fermés.

On danse sur le dansant Bardot’s Dance, où l’on entend ce délicieux : « Éberlue-moi ! » ; mais bien des chansons explorent les lendemains de fêtes, le calme après la tempête et l’envers des décors. « Mais quand le jour s’abime / Je redeviens le solitaire / L’orfèvre patient de ta vie… » (Double peine). Géographie. Cartographie. M. Burgalat nous escorte également sous le soleil de plomb des pétromonarchies climatisées : « Des tours de verre / Et des pur sangs / signent l’azur / Tel un slogan » (Dubaï my love), mais il n’est jamais si touchant que lorsqu’il semble nous parler de lui, de sa famille, et de son intimité ; c’est l’infinie tendresse de Berceuse ou encore de Voyage sans retour qui marque le plus les esprits, car M. Burgalat s’incarne intensément derrière chacun des mots et chacune des notes de ces balades inactuelles, donc indémodables.

Tel est peut-être le secret du style de M. Burgalat… ? Laisser surnager innocemment des joyaux de simplicité poétique, presque intemporels, dans un océan de sophistication – ou une piscine à vagues.

Buren haut en couleurs

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On a pris l’habitude d’un art contemporain voué aux transgressions convenues (le Jean-Paul II mort, de Maurizio Cattelan…) et aux provocations sans limites (la machine à produire de la merde, dite Cloaca, dont l’inventeur est invité au Louvre…) Y a-t-il un enchaînement nécessaire, comme le croit Jean Clair, entre la libération de la subjectivité et la surenchère dans la production de monstres[1. « Les monstres ont triomphé des dieux », interview de Jean Clair à propos de son dernier livre, Hubris (Gallimard), Le Monde, 27 avril 2012.]?
Par contraste, le travail in situ de Buren au Grand Palais fut une belle surprise.[access capability= »lire_inedits »] Loin des expositions d’un Boltanski ou d’un Serra, présentées respectivement en 2010 et 2008 sous cette même verrière, cette installation jouait avec l’immense volume et la lumière du lieu, ajoutant ainsi, au bâtiment lui-même, un commentaire, des prolongements, des variations. En somme, l’artiste a réveillé le génie d’un lieu qui, à proximité de la Concorde et des Invalides, témoigne de ce que Paris n’est pas voué à demeurer éternellement le compendium du classicisme, mais que du neuf peut y faire écho aux œuvres du passé sans les outrager.

Puisque Monumenta a fermé ses portes, tentons, si cela se peut, de faire partager au lecteur l’émotion du visiteur, en la revivant avec lui. Buren avait choisi de faire entrer les visiteurs par un petit côté (le côté nord) et par le sous-sol du Grand Palais, en suivant une rampe montante, évitant la pompe de la grande entrée. De cette manière, on débouchait d’un coup dans cet immense espace en éprouvant soudain ce sentiment de complétude que donnent certaines églises baroques, dites « sans porte », à Prague ou en Bavière, ou celles de Le Corbusier à Ronchamp et à Firminy. On déambulait ensuite avec bonheur sous le toit peu élevé formé de 377 plateaux de couleur portés par une futaie de piliers. C’est seulement en pénétrant dans la clairière ouverte en son milieu qu’on saisissait le sens de cette chatoyante forêt, la vertigineuse verticalité du dôme de verre démultipliée vers le bas par un jeu de miroirs donnant à percevoir, par contraste, le parti pris d’horizontalité de l’intervention de Buren.

Au jeu des volumes répondait celui des lumières. Du balcon occidental, on découvrait que le « toit » ajouté par l’artiste, loin d’amoindrir les grandioses dimensions du Palais, y ajoutait un pavement coloré. Projeté sur le sol par des ombrelles − des ombelles, devrait-on dire −, reliées par l’entrelacs formé de leurs bordures, ce tapis chamarré aux couleurs changeantes au gré des caprices du soleil répondait à la lumière crue s’écoulant des verrières.

Cette fête bigarrée évoquait un précédent connu dans l’art de notre temps, un art qui ne se complaît pas dans l’abstraction solipsiste mais se met au service du visiteur et de l’architecture : la chapelle de Vence, où Matisse donne l’impression d’avoir renversé sur le sol la lumière diaprée et mobile des vitraux, procurant ainsi au visiteur la même sensation d’allégement et d’allégresse. Ce parallèle conduit à s’interroger sur la précarité, le caractère fugitif de l’œuvre et, sans doute, du bonheur auquel elle nous convie. Si la lumière généreuse et fragile du Grand Palais continue, longtemps après qu’on a quitté l’édifice, à illuminer l’âme, l’alignement immuable et péremptoire des colonnes du Palais Royal échoue à susciter un plaisir renouvelé dans le temps, l’implacable cadence de béton finissant au contraire par paraître insistante et indiscrète. Peut-être faut-il en conclure que la modestie sied à notre modernité, et que son art sans code, mobile, éphémère, a, comme le lierre, besoin de murs où s’accrocher.[/access]

Enfin, les Grecs assument

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L’Europe a joué à se faire peur. Après tant de bruit et de frayeurs, les Grecs ont fini par voter pour ceux-là mêmes qui avaient négocié le mémorandum, ce fameux accord signé en novembre 2011 entre Athènes et ses créanciers, infligeant au pays une cure d’austérité drastique. Avec 128 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec, Antonio Samaras, chef de Nouvelle Démocratie (droite modérée), pourrait former une coalition avec les sociaux-démocrates du Pasok, dont les 33 députés constitueront l’appoint nécessaire à la formation d’une majorité stable. Dans ces conditions, les soupirs de soulagement poussés aux quatre coins de la zone euro sont quelque peu excessifs : contrairement à ce que suggérait la tonalité dramatique des commentaires médiatiques et des déclarations politiques depuis l’élection, le 6 mai, d’un Parlement pris en otage par les extrêmes, nous n’avons pas assisté à une tragédie mais à une comédie, dont l’enjeu ne fut jamais l’annulation de l’accord entre Athènes et ses créanciers, et encore moins la sortie de la zone euro, mais une renégociation à la marge du fameux mémorandum.[access capability= »lire_inedits »]

Autrement dit, les dirigeants grecs ont exercé un chantage implicite sur les bailleurs de fonds en laissant entendre que, si ceux-ci ne desserraient pas un peu l’étau, ce n’est pas à des gens raisonnables qu’ils auraient affaire, mais à des fachos échevelés ou à des gauchos exaltés. Il semble que les électeurs aient compris ce qui se tramait. En tout cas, ce qui était hier impensable est aujourd’hui sur la table : les Grecs seront vraisemblablement récompensés de leur « bon vote » par un rabais sur les exigences européennes. Qui a dit que la démocratie n’avait pas de prix ?

Les dirigeants grecs ont donc habilement fait monter la mayonnaise, dramatisant la crise politique provoquée par le premier scrutin, à la fois pour faire avaler aux électeurs leur adhésion au mémorandum et pour obliger les créanciers de la Grèce et ses partenaires européens à lâcher un peu de lest. Les victimes collatérales de cette pièce de théâtre sont les citoyens naïfs qui ont cru à l’existence d’une véritable alternative, qu’on leur faisait miroiter aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche – encore que, de ce côté, il suffisait de tendre l’oreille pour percevoir les signes annonciateurs d’une relative modération : Alexis Tsipras était visiblement prêt à mettre de l’eau dans son ouzo, ce qui éloignait le danger d’une crise incontrôlable. Et tout le monde le savait, au moins dans les coulisses.

L’accord signé fin 2011 entre le gouvernement grec d’un côté, l’Europe, la Banque mondiale et le FMI de l’autre a été le fruit d’un compromis reflétant les rapports de force – et n’en déplaise à tous ceux qui croient que les relations internationales sont régies par les grands sentiments, on voit mal comment il aurait pu en être autrement. Pendant toute la durée des négociations, la délégation grecque a martelé un seul message : ne tirez pas trop sur la corde ! L’argument était un peu court pour des créanciers convaincus, non sans quelques raisons, que les Grecs sont largement responsables du piteux état de leur économie, bien au-delà des problèmes générés par l’évasion fiscale et les fraudes à la Sécurité sociale. Rappelons que ce pays agricole importe 80 % de sa viande, contre 20 % il y a vingt ans ; et qu’au début du XXIe siècle, beaucoup de petites entreprises, souvent familiales, ne possèdent même pas d’ordinateur.

Dans ces conditions, on peut comprendre que Georges Papandréou, alors premier ministre, ait fini par signer. Mais dès son retour à Athènes, il a compris que, pour son opinion publique, il avait beaucoup trop cédé. La seule solution, pour imposer une renégociation de l’accord, était de modifier les rapports de force qui avaient présidé à sa conclusion, autrement dit de transformer l’extrême faiblesse grecque en force en laissant planer la menace d’une faillite grecque, prélude à un éventuel effondrement de la zone euro.

C’est ainsi que Papandréou a joué un coup de poker en proposant un référendum sur le mémorandum, suscitant, à Berlin et à Paris, un embarras compréhensible : si Sarkozy et Merkel n’avaient pas la moindre envie de voir les électeurs grecs ramener leur fraise et mettre à mal un accord durement obtenu, ils pouvaient difficilement afficher leur hostilité à une procédure si démocratique. Papandréou pensait que la menace d’un vote citoyen suffirait à obliger l’Allemagne et la France à desserrer encore un peu les cordons de la bourse. Il en a été pour ses frais, le président français préférant passer pour un ennemi des peuples plutôt que de se faire rouler dans la farine. C’était partie remise. Comme s’ils avaient, collectivement et inconsciemment, compris la partie qui se jouait, les électeurs grecs réalisèrent, le 6 mai, le pire cauchemar des Européens en élisant un Parlement qui, non seulement ne pouvait pas former une majorité, mais était de surcroît dominé par deux épouvantails : la coalition de gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras, et Aube dorée, le parti néonazi de Nikolaos Michaloliakos. Les six semaines écoulées entre ces élections « ratées » et le rendez-vous électoral du 17 juin auront été le dernier acte de ce poker menteur. On a eu droit à toutes sortes de scénarii catastrophes, à des fuites annonçant que tel État ou telle institution internationale préparait l’explosion de la monnaie unique et/ou à une sortie hellène de la zone euro, à des bruits récurrents sur une ruée sur les banques annonciatrice d’une issue « à l’argentine ». Bref, malgré la fraîcheur de ce faux printemps, la crise grecque a fait transpirer beaucoup de monde.

Dès que le résultat du scrutin a été connu, Guido Westerwelle, le ministre allemand des Affaires étrangères, a clairement énoncé les limites à ne pas franchir : si certaines concessions sont envisageables, notamment sur le calendrier, une renégociation complète du mémorandum est exclue. Son homologue belge, Didier Reynders, a confirmé que, si la nouvelle majorité était prête à mener les réformes nécessaires pour maintenir la Grèce au sein de la zone euro, l’UE et le FMI pourraient lui accorder un peu plus de temps – et peut-être un peu plus de moyens – pour atteindre les objectifs qui lui ont été assignés.

Cette issue, qui permettra d’adoucir légèrement la purge imposée aux Grecs, devrait les satisfaire, 80 % d’entre eux souhaitant le maintien dans l’euro et dans l’Europe, pourtant accusés hier de tous leurs malheurs. À charge pour les deux partis de gouvernement, la Nouvelle Démocratie et le Pasok, de marchander au mieux des intérêts du pays. Quant à Syriza, il reste sans doute de gauche, mais mérite de moins en moins l’adjectif « radical ». Seuls les néonazis, dont le chef est réellement stupide, restent à l’écart de ce consensus national, ce qui les privera sans doute des fruits de leur activisme social – et c’est tant mieux.

N’étaient-ce les difficultés endurées par les Grecs les plus pauvres, on pourrait presque dire que cette crise s’achève sur un happy end. Des deux côtés : pour l’UE et le FMI, quitte à étaler le paiement de la dette, l’important est que les Grecs reconnaissent la logique du mémorandum et en assument collectivement la responsabilité. Le temps où les citoyens se défaussaient de leurs responsabilités sur les « élites » et les « politiques corrompus » est révolu. Après avoir exprimé leur colère contre des puissances tutélaires jugées arrogantes lors du vote du 6 mai, et sauvé l’honneur en obtenant de ces dernières des concessions mineures mais non négligeables, ils peuvent s’attaquer aux racines culturelles et anthropologiques de leur naufrage pour transformer leur État clientéliste et archaïque en État moderne garant de l’intérêt général.

Dans les années 1960, quand les États-Unis étaient empêtrés dans la guerre du Vietnam, le sénateur républicain George Aiken avait lancé : « Déclarons que nous avons gagné et partons ! » Aujourd’hui, les Grecs doivent prendre ce que l’Europe leur donne. À elle de leur donner suffisamment pour qu’ils puissent déclarer qu’ils ont gagné. Et se mettre au boulot.[/access]

WC : relevons la lunette !

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En 2003, Elisabeth Badinter publiait Fausse route, un essai qui mettait en garde les femmes contre la tentation – auxquelles cédaient déjà les tenantes d’un certain féminisme- d’instaurer un nouvel ordre moral. Ce dernier, expliquait-elle, passe notamment par des expériences symboliques visant à nier la masculinité, comme en Suède où il était de bon ton dans certains milieux à la fois féministes et hygiénistes, d’apprendre aux petits garçons à uriner assis, comme leurs soeurs et copines.

Puisque nous sommes en Suède et dans le pipi masculin, restons-y. Le conseil général de la région du Sörmland étudie ainsi une modification de son règlement intérieur visant à obliger tous les hommes à pisser assis. Les promoteurs de cette innovation juridico-urinaire avancent des arguments médicaux. Cette pratique diminuerait les troubles de la prostate. On cherche encore les études scientifiques permettant de donner foi à telle assertion. Mais cela n’arrête pas Viggo Hansen, à l’origine du texte. En évitant de pisser comme depuis des siècles, l’homme serait un bien meilleur amant. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Evidemment, il y a bien un lien entre la tendance dénoncée par Elisabeth Badinter et l’expérience du Sörmland. D’ailleurs, la philosophe signale aussi que le mouvement alternatif berlinois avait apposé sur la porte des W-C des panneaux représentant un mâle en train d’uriner debout barré à gros traits rouges. Dans tous les cas, il s’agit d’aligner le comportement masculin sur le comportement féminin, de bien meilleur aloi. Et cela doit se faire jusque dans les chiottes, comme dirait Vladimir Poutine. On s’interroge sur l’application de telles réglementations. Les urinoirs éradiqués,va-t-on supprimer le verrou de chaque cabine afin d’effectuer des contrôles inopinés ? Dotera-t-on les lieux d’aisance de caméra de vidéo-surveillance ou préférera t-on imaginer un système de radar, calculant la position grâce à la force du jet ? De même, comment sanctionnera-t-on ceux qui violeraient le règlement ? Une simple amende ? L’inscription forcée à des cours de rééducation urinaire ? Les sanctions seront-elles aggravées si c’est une femme qui pisse debout ?

Tant de questions qui nous amusent mais nous inquiètent à la fois. Car les idées suédoises en matière de relations femmes/hommes font souvent des émules dans le reste de l’Europe. Celles qui entrent avec entrain dans nos chambres à coucher afin de nous inciter à oser le clitoris seront-elles ainsi tentées d’entrer dans nos toilettes ? Maintenant qu’elles ont au sein même du cabinet (sic) de Najat Vallaud-Belkacem une représentante, un nouveau droit des femmes pourrait bien être créé, celui, inaliénable de ne pas s’asseoir sur une cuvette souillée par des hommes maladroits. Aussi imploré-je ces derniers de parfaire leur jet de toute urgence ou de relever la lunette. Il y va de notre droit à nous les hommes, de pisser tranquille.

Europe fédérale : c’est oui ou c’est non ?

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Sans en exagérer la portée, comme le fait l’UMP, on constate que le fameux « couple franco-allemand » traverse une zone de turbulences depuis l’élection de François Hollande. Quoique Merkel et Hollande soient d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’« Europe politique » comme objectif stratégique à atteindre à moyen ou long terme, ils semblent profondément diverger sur les moyens d’y parvenir.

Angela Merkel est prête à mutualiser les dettes des pays européens et donc à payer un taux d’intérêt plus élevé pour permettre aux Français, aux Espagnols, aux Italiens et aux Grecs de payer moins. A une condition : que ces pays acceptent de passer leurs budgets nationaux sous la toise du contrôle européen. Autrement dit, en échange des « eurobonds », Berlin exige un ministère européen des finances et des budgets.

De ce côté-ci du Rhin, la nouvelle majorité socialiste souhaiterait renverser l’ordre des choses : que l’Allemagne délie d’abord les cordons de sa bourse. Eurobonds d’abord, ministère européen des finances et des budgets ensuite : la France entend tirer les conclusions tactiques de l’échec du Traité Constitutionnel Européen. Pour Hollande, le non de 2005 n’est qu’un échec temporaire qui ne doit pas remettre en cause une stratégie européenne vieille de cinquante ans : puisque les peuples rechignent à construire une Europe fédérale, avançons sur le front de l’union économique pour préparer les esprits à l’union politique.

Bernard Cazeneuve, le ministre français des Affaires européennes, ancien noniste – comme son ministre de tutelle Laurent Fabius – expose cette logique d’une manière limpide : « la priorité n’est pas de mettre en chantier une nouvelle réforme institutionnelle » longue et laborieuse car la crise actuelle nécessite des « réponses urgentes ».

Mais il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de délais. Le fond de l’affaire, explique Cazeneuve, est qu’une réforme aussi ambitieuse ne peut être envisagée sans un large soutien des peuples, inaccessible aussi longtemps que l’Union Européenne n’aura pas fait la démonstration de sa capacité à répondre à la crise. « Sans ces réponses, précise-t-il, la crise démocratique et la crise économique et financière se conjugueront au risque de ruiner les efforts accomplis pour intégrer davantage nos processus de décision politiques. C’est la raison pour laquelle la réforme institutionnelle ne peut être un préalable aux réponses urgentes qu’appelle la crise ». Diplomatie oblige, le ministre français des Affaires européennes propose des formules qui pourraient permettre à Merkel de consentir à un compromis sans perdre la face ni les prochaines élections allemandes : « La France est favorable à l’approfondissement de l’intégration européenne au plan politique. Celle-ci doit inclure la dimension fiscale et sociale et assurer un haut niveau de protection des salariés et des services publics forts ». En clair, comme contrepartie des Eurobonds, en lieu et place du ministère des finances exigé par Berlin, Hollande aimerait proposer à Merkel un ministère européen du Travail et des Affaires sociales. Gageons que Moscovici n’aurait pas accepté une telle proposition !

Si en Allemagne l’adhésion à la position de Merkel dépasse les frontières de son camp politique – il n’est pas sûr que le SPD accepterait le projet d’Eurobonds – ce n’est pas le cas en France. Les récents commentaires de Bruno Le Maire révèlent un alignement des positions de l’UMP sur la ligne allemande (ce qui n’enlève rien à la légitimité de cette opinion) de maîtrise des budgets nationaux comme condition préalable à la mutualisation de la dette. Mais sur le fond, c’est-à-dire sur le fait que l’« Europe politique » reste l’horizon politique de la France, ancienne et nouvelle majorité sont d’accord. Or, dans les deux camps, au delà des divergences entre dirigeants actuels du PS et de l’UMP, cette question pose des problèmes idéologiques majeurs restés irrésolus depuis le référendum de 2005. A gauche, au PS en particulier, la crise du « non » de 2005 a été, au mieux, plâtrée et à droite il s’agit d’une véritable bombe à retardement.

Si aujourd’hui la bataille UMP-FN se focalise sur ce qu’on appelle « les valeurs » – termes vagues qui désignent en fait les positions vis-à-vis de l’islam, de l’immigration et de la lutte contre la criminalité – le vrai fossé idéologique est bien évidemment du côté de l’Europe et de l’euro. Comment différencier autrement quelqu’un comme Florian Philippot d’un Droite pop’ pur sucre comme Jacques Myard voire d’une sarkozyste dure comme Nadine Morano ?

Or, si on peut facilement envisager un compromis UMP-FN sur la laïcité, la sécurité et la politique migratoire[1. Au passage, vu le volte-face de Hollande au sur le vote des étrangers, même un compromis FN-PS sur « les valeurs » n’est pas inenvisageable !], sur la question européenne il semble impossible de faire converger leurs positions diamétralement opposées. Ainsi, si la solution passe par une Europe politique, celle-ci pourrait bientôt déboucher sur une crise politique et démocratique qui n’aura rien à envier à sa sœur aînée, la crise économique et financière.

La seule manière de crever cet abcès est d’arrêter de mentir : l’Europe est d’abord un projet politique visant la stabilité, la démocratie et la paix sur le Vieux continent. L’Europe a soutenu à coup de milliards des anciennes dictatures fascistes (l’Espagne, le Portugal et la Grèce) et plus tard les « démocraties populaires » des pays de l’Est pour y implanter durablement la démocratie dans sa version occidentale et libérale. Dans cette histoire, l’économie ne fut que l’instrument principal au service de cette fin. L’Europe est donc avant tout politique et c’est en tant que telle qu’il faut l’accepter ou la rejeter.

*Photo : Robin Hood Tax

Cécile Duflot recycle ses collègues

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Cécile Duflot n’est plus la patronne des Verts. Dorénavant, dans le civil, son job à plein temps, c’est faire ministre de l’Écologie. Ah, non, rectifions : elle s’occupe du Logement. Mais bon, l’embrouille est humaine. A l’Élysée aussi bien qu’à Matignon, on s’était dit : « Une écologiste à l’Écologie, c’est trop peu vraisemblable. C’est comme si on mettait un économiste à l’Économie et aux Finances. » On y a mis Pierre Moscovici. Il n’y entrave rien. C’est pas grave, ce n’est pas son rôle non plus.

Donc, Cécile Duflot se retrouve ministre du Logement. Et comme les journalistes ne sont rien qu’une bande d’Apaches, ils s’y sont mis à trois – RTL-LCI-Le Figaro – pour la faire comparaître, dimanche soir, devant un Grand Jury. Les questions ont fusé.

On lui a, par exemple, demandé si les autorisations de forage accordées en Guyane par l’État à Shell était les bienvenues. On ne sait pas ce qui s’est passé – s’était-elle fait raboter le palais –, mais elle fit preuve de la plus admirable langue de bois. Du jamais vu depuis que Haroun Tazieff, alors secrétaire d’Etat chargé de la Prévention des risques naturels et technologiques majeurs au sein du gouvernement Chirac, acquiesça aux propos du ministre de l’Agriculture de l’époque, François Guillaume : « Le nuage s’est arrêté au Rhin. » Encore que, en matière écologique, nul besoin de titiller les doigts de pied des morts. Il suffit de se souvenir de ce que Dominique Voynet, ministre de l’Écologie sous Lionel Jospin, disait du naufrage de l’Erika : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle. » Dominique Voynet n’est pas non plus une catastrophe, mais elle y contribue.

Donc, le propre d’un écologiste, lorsqu’il se retrouve ministre, c’est de fermer sa gueule. Jean-Pierre Chevènement avait érigé, en 1983, la maxime « Un ministre, ça démissionne ou ça ferme ça gueule » en dogme républicain. Force est de constater que les Verts français l’ont légèrement amendé : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça ferme sa gueule. »

Et sa « gueule » ministérielle, Cécile Duflot l’a fermée, dimanche soir, plus que de raison. Lorsque les journalistes l’ont questionnée sur le mini-remaniement ministériel survenu à l’issu des législatives et qui aura vu Nicole Bricq passer du ministère de l’Écologie à celui du Commerce extérieur, Cécile Duflot a eu ce mot, admirable entre tous : « Elle m’a dit qu’elle avait eu une promotion et je pense qu’elle l’a vécu comme tel. »

A ce stade-là, on ne peut décemment parler de langue de bois. C’est de l’ébénisterie d’art. Cécile Duflot est à la politique ce qu’André-Charles Boulle était au mobilier : elle y va, ne craint rien, ose tout. Parfois, elle frôle le ridicule, mais le ridicule n’est jamais trop éloigné du rococo. Du moins quand il s’agit de commodes. Pour le reste…

Justement, pour le reste, Cécile Duflot confirme la loi suivant laquelle un écologiste demeure écologiste jusqu’à ce qu’il arrive au pouvoir. Quand il y est installé, il se recycle. Ce qui, quand on y pense bien, reste l’attitude la plus écologique qui soit.

Mais on n’aura jamais vu – cette novation, personne ne pourra jamais la retrancher à Mme Duflot –, une écologiste concéder que le ministère du Commerce extérieur représente un mieux-aller par rapport à celui de l’Écologie. Rien n’empêchait Mme Duflot de simplement confesser sa perplexité par rapport à l’éviction de Nicole Bricq du ministère de l’Écologie. Personne ne lui en aurait tenu rigueur : un ministre peut bien être perplexe sur les choix du chef du gouvernement et du chef de l’État… Evidemment, une telle attitude n’aurait pas cassé des briques, elle aurait juste épargné à Cécile Duflot de casser Bricq…

Il n’en demeure pas moins que, sur le fond, les propos de la ministre du Logement sont d’une portée singulière : elle nous apprend que le Commerce extérieur, qui, par le passé, fut souvent cantonné à un secrétariat d’État tout rabougri – on se demande bien pourquoi –, surpasse en honneur et en dignité le ministère de l’Écologie, qui ne sert désormais plus à grand chose, même pas à freiner l’appétit de grandes compagnies qui, non contentes de vouloir forer au large de la Guyane, participent aujourd’hui à la redistribution des rôles au sein du gouvernement de la République…

J’en viens à penser qu’Eva Joly a dégoûté tout le monde de l’écologie. Tout le monde, y compris Cécile Duflot.

*Photo : Parti socialiste

Bollène aime les blonds mais pas les chansons

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La ville de Bollène est dirigée par l’extrême droite, euh non pardon, excusez-moi par la Ligue du Sud. La Ligue du Sud est le mouvement de Jacques Bompard qui ferait passer le Front National et ses principaux responsables pour des paroissiens du MoDem. Notre ami Jacques de Guillebon a néanmoins montré qu’il fallait être énervé et de mauvaise foi communautariste comme un rouge du Front de Gauche pour voir malice dans l’exposition d’une jolie tête blonde à l’entrée de la ville, accompagnée du mot « identité ». On sait bien que le mot « identité » est tout à fait neutre dans la bouche de ces gens-là, c’est bien connu, quand bien même ils seraient très proche du Bloc Identitaire, justement, un mouvement bien connu pour sa vison décrispée des rapports entre les peuples.

Ne pas voir le mal partout donc. Mais il faut reconnaître que Bollène ne nous y aide pas. On apprend ainsi que la même municipalité de Bollène, comme le raconte La Provence qui n’est tout de même pas La Pravda ni même L’Huma, a purement et simplement interdit Le chant des partisans lors des commémorations du 18 Juin. Nous rappellerons donc aimablement à Marie-Claude Bompard, épouse du maire d’Orange et maire de Bollène depuis 2008 que Le chant des partisans n’a jamais été un chant communiste et que ses paroles ont été écrites en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel qui étaient plutôt franchement gaullistes. Mais apparemment, pour la municipalité, gaullistes, communistes, tout ça, c’est du pareil au même et comme on dit en cauchois « toute la pouque sent le hareng. »

Question d’identité, donc, effectivement.

Montebourg : le reniement, c’est maintenant ?

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La semaine dernière, une petite phrase politique n’a pas retenu l’attention de la presse et des grands médias, trop occupés à chercher la faute dans la surface de réparation de Nadine Morano ou à couvrir la passionnante bataille socialo-socialiste pour le perchoir. Ces quelques mots au parfum de scandale ont été prononcés par notre Président himself à l’issue du sommet du G20 à Las Cabos, au Mexique.

Comme pour étayer le titre du dernier Causeur magazine, François Hollande se veut idéologiquement « normal, trop normal » parmi les grands gouvernants de ce monde et entend nous le prouver. Quoique mi-figue mi-raisin dans son appréciation du communiqué final du G20, le chef de l’Etat se réjouit que ledit document obéisse « aux quatre objectifs [qu’il s’était] fixé pour la réussite de ce sommet : la croissance, la recherche de la stabilité financière, la lutte contre le protectionnisme et l’emploi ».

Les signataires du texte ne se cachent pas derrière leur petit doigt. Lisez plutôt : « Alors que l’économie mondiale traverse une période critique, il est important de souligner les mérites du système commercial multilatéral pour éviter le protectionnisme et le repli sur soi. Nous réaffirmons nos engagements de statu quo jusqu’à la fin de 2013, comme décidé à Toronto, et nous nous engageons à retirer toutes les nouvelles mesures protectionnistes qui auraient pu apparaître, y compris les nouvelles restrictions aux exportations et les mesures d’encouragement des exportations qui seraient contraires aux règles de l’OMC. (…) Par ailleurs, à titre de contribution à un système commercial basé sur des règles, plus efficace, nous sommes favorables au renforcement de l’OMC qui doit jouer un rôle plus actif dans l’amélioration de la transparence des relations et des politiques commerciales et dans celle du fonctionnement du mécanisme de règlement des différends. »

Lutter contre le protectionnisme ? Est-ce bien l’antienne du président dont l’un des piliers du gouvernement, ministre du redressement productif, a promu un « protectionnisme intelligent aux frontières de l’Europe » au nom de la démondialisation et du mieux-disant social ?
Des mois durant, Arnaud Montebourg citait en exemple la politique protectionniste de l’Argentine inspirée par les théories du philippin Walden Bello pour appuyer son credo démondialiste, que ses rivaux libre-échangistes du P.S associaient à une autarcie quasi-fasciste.

Tout cela avant qu’un beau jour de novembre, l’ancien député de Saône-et-Loire obtienne 17% à la primaire socialiste. Depuis, Montebourg fait les yeux doux à Hollande, en rallié exemplaire qui affiche la foi un peu brouillonne des convertis.
Quelques mois avant la présidentielle, le futur ministre faisait encore des « zones de libre-échange local » et du refus de la « concurrence avec des modèles sociaux asiatiques » sa base idéologique. A un colloque sur le libre-échange organisé à l’Assemblée, il osa même claironner : « Je souhaite la fin de l’Organisation Mondiale du Commerce (je souligne). Il faudra trouver un travail à M. Lamy ! Je souhaite qu’il ne vienne pas trop braconner dans une éventuelle victoire de la gauche » (à 1mn20 sur la vidéo).

Caramba, encore raté ! Avec le satisfecit qu’adresse le président Hollande à la dérégulation commerciale mondiale, une nouvelle ligne a été franchie. Montebourg a beau occuper une place de choix au gouvernement, Pascal Lamy domine toujours l’inconscient de la Hollandie.

Quelques semaines après sa nomination, Arnaud Montebourg avale donc sa première grosse couleuvre[1. Les plus attentifs (et les plus cruels) d’entre vous auront noté qu’Arnaud Montebourg a essuyé une autre déconvenue à travers le limogeage de Nicole Bricq du ministère de l’écologie, pour crime de lèse-pétroliers. Le 13 juin, les deux ministres avaient en effet conjointement signé le communiqué de presse prévoyant la « remise à plat » de tous les permis d’exploration pétroliers et gaziers » avant de- non moins conjointement- enterrer ce projet.] sans moufter ni assumer son reniement. A ce propos, on connaît le mot d’un autre grand pourfendeur de la mondialisation, lui aussi rentré dans le rang hollandiste après avoir si longtemps mangé son chapeau dans des gouvernements socialistes : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Entre les deux termes de l’alternative, Montebourg a, semble-t-il, choisi.

Bukowski n’a jamais fait ça

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En 1978, pour Charles Bukowski, les choses ne vont pas trop mal. Il boit toujours autant mais il écrit de plus en plus et il commence à être connu. La vie d’un écrivain, c’est toujours la même chose : une équation à trois inconnues entre le travail, l’alcool et la célébrité. Il faut savoir les doser, les tenir, ne pas se laisser désespérer par l’une ou par l’autre.

En plus, en 78, Bukowski a épousé une jolie fille, Linda Lee. Jolie comme on l’était dans les seventies. Linda Lee ressemble vaguement à Diane Keaton, elle a une chevelure bouclée afro, de celles qui donnent aux femmes de l’époque une allure à la fois calme et douce de mouton sexy qui appelle la caresse. Alors qu’en fait, à l’intérieur, c’étaient des anciennes dures. Elles avaient conquis de haute lutte toute une série de droits sur les campus du Flower Power, comme celui de brûler leurs soutien-gorges et le drapeau américain. Du coup, elles pouvaient se permettre d’être cools avec les hommes comme Buk et préférer la compagnie des rimailleurs dipsomanes à celles des cadres sup ou des écrivains calibrés pour les rentrées littéraires et les académies. Elles n’avaient plus rien à prouver.

Quand on lit Shakespeare n’a jamais fait ça (13ème Note édition), trente-cinq ans après, on s’aperçoit que les femmes d’aujourd’hui, c’est tout le contraire. Les filles ont l’air dures, s’harnachent comme des mecs, ont des sourires carnassiers et des muscles fitness. C’est pour mieux cacher qu’elles font partie des grandes vaincues du système, répudiées à cinquante ans par des maris volages et moins bien payées pour les mêmes postes alors qu’elles sacrifient pourtant tout à leur carrière.

Sur aucune des photos représentant Bukowski et Linda Lee dans Shakespeare n’a jamais fait ça, on a l’impression que Linda Lee souffre, bien au contraire, d’accompagner Bukowski dans son premier voyage en France et en Allemagne. Elle boit avec lui, tient l’alcool, panique avec lui quand il y a des problèmes de correspondance de train (rien de pire que les femmes qui veulent vous rassurer alors que la situation est vraiment inquiétante), le suit sur les champs de courses de Düsseldorf et le traite de débile quand il s’ennuie à la visite d’une cathédrale. Buk décrit bien cet amour-là qui ne doit rien à la morale ou aux manuels de bien-être conjugal : « Il m’a fallu cinquante six-ans pour trouver Linda et ça valait la peine d’attendre. Un homme doit passer par beaucoup de femmes avant de tomber sur la bonne mais, avec un peu de chance, il y arrive. S’arrêter à la première ou à la deuxième femme de sa vie est un aveu d’ignorance ; un homme n’a encore aucune idée de ce qu’est une femme. »

Shakespeare n’a jamais fait ça est un ouvrage de commande, inédit en France. Des éditeurs avaient demandé à Buk de raconter sa tournée promotionnelle entre Paris, Mannheim, Hambourg et Cologne. Le tout suivi par un ami, le photographe germano-californien Michaël Montfort. Les ouvrages de commande, pour les grands écrivains, c’est toujours la même chose : au début ils vous donnent l’impression de prendre ça par dessus la jambe et puis, malgré eux, la musique revient et le charme opère à nouveau. L’Allemagne, pour Bukowski, c’est un retour à des racines oubliées. Il y est né en 1920 avant que son père ne décide d’émigrer aux USA en 1923. Mauvaise Pioche : Bukowski grandira avec la Grande Dépression, ombre portée sur toute son œuvre que l’on a trop vite fait de réduire à des scènes de sexe dans des appartements miteux et de beuveries dans les bas-fonds de L.A. Bukowski, et Shakespeare n’a jamais fait ça, le rappelle assez bien, c’est avant tout un type qui a peur de la vie alors qu’il voudrait l’aimer. Mais il sait que si « l’amour est un chien de l’enfer », la vie ne vaut guère mieux.

Entre retrouvailles avec son pote le cinéaste Barbet Schroeder, passage catastrophique et mythique à Apostrophes, entretien avec les journalistes, lectures publiques, unique rencontre avec un oncle nonagénaire et évidemment souleries homériques, Buk joue plus ou moins à l’indifférent au début. Il s’intéresse davantage aux tavernes, à la qualité de l’hôtellerie ou à ce qui est buvable (pour lui, à peu près tout) mais on le sent vite gagné par une émotion qu’il refoule. Et quand le lecteur se demande où est, entre autre, le talent de Bukowski, c’est dans ce refoulement, ces larmes retenues à la lisière du Temps, en un mot ce maintien- même si le terme peut sembler paradoxal pour celui qui soigna avec méthode sa légende de « gros dégueulasse ».

A la fin de Shakespeare n’a jamais fait ça, on trouvera quelques témoignages et quelques poèmes inédits de Bukowski. On citera, avant de partir, ces quelques vers : « observer les buveurs de bière dans cette gare/de Mannheim, c’est voir une intime conviction/confirmée, publiquement manifestée : en se tenant debout dans l’histoire/et dans leur propre existence, ces types démontrent que vivre peut être épouvantable/par moments, et à d’autres moments… presque acceptable,/sans qu’il y ait de quoi tomber à la renverse:/ la bière n’est pas si mauvaise, le train va finir par arriver. »

Voilà, Bukowski, c’est ça : la bière n’est pas si mauvaise, le train va finir par arriver.

Charles Bukowski, Shakespeare n’a jamais fait ça , (13ème Note édition).

*Photo : Michael Monfort/13e note editions

Avez-vous lu Adolf Hitler ?

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Le 1er janvier 2016, les droits d’édition de Mein Kampf, l’ouvrage autobiographique et programmatique d’Adolf Hitler, rédigé entre 1924 et 1926, tomberont dans le domaine public. Ce livre est en effet soumis à la loi commune, qui fixe à soixante-dix ans après le décès de l’auteur la période pendant laquelle ses ayants-droit et son éditeur gardent le monopole de la diffusion de l’ouvrage et la perception des bénéfices afférents.
Après l’effondrement du nazisme, en 1945, les Alliés n’interdirent pas la possession de ce livre, qui avait été diffusé à plus de 10 millions d’exemplaires, et distribué − aux frais de l’État − à tous les couples contractant mariage. Mais les autorités américaines d’occupation confièrent la gestion des droits du livre à l’État libre de Bavière (région où avait été imprimée et publiée la première édition), avec la consigne expresse de s’opposer à toute réédition ultérieure, en Allemagne et à l’étranger, de ce texte sulfureux. Les autorités bavaroises respectèrent scrupuleusement cette consigne, en lançant régulièrement des poursuites judiciaires contre les éditeurs pirates du texte à travers le monde. Cela n’a pas empêché, cependant, le succès d’éditions « non autorisées » dans divers pays, où l’inaction ou les lenteurs de la justice locale laissaient suffisamment de temps aux éditeurs pour écouler des milliers d’exemplaire de l’ouvrage. Au cours des deux dernières décennies, on a pu observer dans les pays arabo-musulmans un engouement notable pour Mein Kampf, où il figure dans les vitrines des libraires à côté du Protocole des sages de Sion et autres pamphlets antisémites anciens ou modernes.[access capability= »lire_inedits »]

En Turquie, en 2005, quinze éditeurs ont simultanément publié leur Mein Kampf (Kavgam, en turc), et sont parvenus à en écouler plus de 100 000 exemplaires jusqu’à ce que la justice turque fasse droit, en 2007, à la demande d’interdiction de ces éditions pirates. L’arrivée d’Internet a rendu encore plus vaines ces tentatives de limiter la diffusion de ce texte, qu’il est facile de trouver en accès libre dans la plupart des idiomes de la planète.
Dans ces conditions, le problème n’est pas que cet ouvrage, qualifié par Winston Churchill de « nouveau Coran du fanatisme et de la guerre, emphatique, verbeux, informe, mais porteur d’un message prégnant », soit désormais accessible à tous − puisqu’il l’était déjà −, mais que des éditeurs avides et sans scrupules puissent tirer profit des ventes du texte « brut », voire agrémenté d’une iconographie suggestive style Leni Riefenstahl, risquant de reconstruire un mythe hitlérien à l’usage de potentiels Andréas Breivik.

L’affaire concerne au premier chef les Allemands, qui se doivent de montrer la voie dans la manière de donner un statut public à ce texte. Aussi le débat sur cette réédition s’est-il ouvert en Allemagne bien longtemps avant la date de libération des droits d’auteur, à l’initiative du prestigieux Institut d’histoire contemporaine de Munich. Les historiens de cet établissement ont demandé au gouvernement bavarois de financer un travail éditorial replaçant Mein Kampf dans son contexte historique, expliquant son influence sur les événements ultérieurs et montrant que l’antisémitisme n’était pas un élément parmi d’autres, mais le cœur même de la doctrine nazie. Après s’être fait quelque peu tirer l’oreille, le gouvernement bavarois a débloqué 1 million d’euros pour financer une édition critique et scientifique du texte vendue à un prix raisonnable pour le grand public, ainsi qu’un manuel scolaire comportant de larges extraits assortis de commentaires adaptés à des lycéens − lesquels devraient être disponibles début 2016. Ce projet rencontre une large approbation en Allemagne, pays où la mythologie post-hitlérienne a peu de prise, sauf dans certains milieux de l’ex-RDA où le néo-nazisme s’est souterrainement développé en réaction à l’antifascisme officiel du régime communiste. La communauté juive allemande, d’abord réticente, s’est ralliée à cette initiative.

L’étrange destin de Mein Kampf en France

Une constatation d’abord : en France, la diffusion de la traduction de 1934 de Mein Kampf, publiée par les Nouvelles éditions latines (NEL), est parfaitement légale. On la trouve dans toutes les librairies et sur les sites de vente en ligne pour la somme de 30,90 euros. La Cour d’appel de Paris a en effet décidé, dans un arrêt du 11 juillet 1979, d’autoriser la vente du livre, compte tenu de son intérêt historique et documentaire, mais assortissant cette autorisation de l’insertion en tête d’ouvrage, juste après la couverture et avant les pages de garde, d’une mise en garde de huit pages. Ce texte évoque les dispositions légales en matière d’incitation à la haine raciale et rappelle les crimes contre l’humanité du régime hitlérien.

L’histoire de Mein Kampf dans la France d’avant-guerre mérite cependant qu’on s’y arrête[1. Voir le livre d’Antoine Vitkine, Mein Kampf, histoire d’un livre, Flammarion.]. Créées en 1928 par Fernand Sorlot, un proche de Charles Maurras, les Nouvelles éditions latines décident, en 1934, de publier une traduction française du livre, sans l’accord de l’auteur, pas pour contribuer à la gloire du nouveau chancelier du Reich, mais pour montrer que son idéologie nationaliste et revancharde est un danger pour la France : l’antisémitisme obsessionnel de Hitler chagrinait moins les dirigeants de l’Action française que ses prétentions à récupérer les territoires « arrachés » à l’Allemagne par le « diktat » de Versailles en 1919. Les éditions du Parti nazi, propriétaires des droits, intentèrent immédiatement contre les NEL un procès qu’elles gagnèrent, malgré le soutien apporté à cet éditeur d’extrême droite par la LICA[2. Ligue internationale contre l’antisémitisme.], ancêtre de la LICRA, qui acheta 5000 exemplaires du livre avant sa saisie ordonnée par la justice. En 1940, les occupants nazis placèrent cette version française de l’œuvre du Führer sur la liste des ouvrages interdits… Mais Hitler, qui tenait à ce que sa pensée fût diffusée outre-Rhin, répondit favorablement à la sollicitation d’un grand éditeur parisien, la librairie Arthème Fayard, du nom de son directeur, un proche de la droite extrême de l’époque. Cette traduction autorisée parut en 1938, quelque peu modifiée pour éviter de heurter trop brutalement les sentiments nationaux des lecteurs francophones. Certes, on pouvait toujours y lire une phrase comme : « […] la France, nation impérialiste, est l’ennemie mortelle de l’Allemagne […] » Mais quelques pages plus loin figurait cette citation extraite d’un discours de Hitler : « La frontière entre l’Allemagne et la France est définitivement fixée. Les peuples français et allemand égaux en droit ne doivent plus se considérer comme ennemis héréditaires mais se respecter réciproquement. » Jusqu’à la Libération, le Mein Kampf de Fayard est donc la version officielle approuvée par les autorités d’occupation.

Peu de temps avant son brusque décès, en octobre 2011, Anthony Rowley, directeur éditorial du département Histoire des éditions Fayard, avait persuadé son PDG, Olivier Nora, de se lancer dans une édition critique adaptée au public français. Nora considéra cela comme un défi, et aussi comme une sorte de réparation que Fayard, qui avait, avant et pendant la guerre, gagné de l’argent avec le livre, devait au public français. C’est maintenant l’historien Fabrice d’Almeida, successeur d’Anthony Rowley, qui pilote ce projet dans la plus grande discrétion. Il a commandé une nouvelle traduction, dont le coût se monte à 30 000 euros, et achève de mettre sur pied un comité scientifique composé des meilleurs historiens de la période, chargé d’élaborer l’appareil. Ces derniers, qui tiennent à rester anonymes pour ne pas être importunés, ont tenu à ne toucher aucune rémunération − « On ne fait pas d’argent avec Hitler ! ». L’éditeur qui, pour l’instant, ne bénéficie d’aucune aide publique ou privée, promet que tous les bénéfices générés par cette publication seront reversés à des institutions vouées à la perpétuation de la mémoire des victimes de la Shoah. Ce faisant, Olivier Nora et Fayard pratiquent une forme élégante de repentance: celle qui rend les gens plus intelligents individuellement au lieu de les culpabiliser collectivement.[/access]

Tous les chemins mènent à Burgalat

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Le chanteur et producteur Bertrand Burgalat est composé à 80% d’eau, mais cette réalité seule n’épuise pas le mystère de son art. Le jour de sa mort – pour percer à jour l’énigme de son immense talent – peut-être en viendra t-on à analyser la mécanique de son cerveau ; l’expérience a déjà été tentée au XIXème siècle, avec je ne sais plus quel compositeur romantique à sanglots longs et cheveux mi-longs, mais le résultat fut décevant, car son cerveau faisait 1375 grammes, comme tout un chacun. Alors, quoi ? Le nouvel opus de Bertrand Burgalat – Toutes directions (Disques Tricatel) – composé de quinze chansons délectables, tantôt loufoques, nostalgiques, aériennes ou dansantes, est un nouvel élément à apporter au dossier d’instruction, nous permettant d’approcher au plus près de la fabrique de son style.

Mais dressons rapidement le portrait de l’animal, qui n’est pas inconnu des services compétents. M. Burgalat est le fils d’un préfet. Passons. Il porte de grosses lunettes reconnaissables entre mille, qu’il ne faut pas confondre – notamment – avec celles du regretté Kim Jong-Il. Il a des racines corses et pyrénéennes, mais n’a rien contre Paris. Bien au contraire. Il a fondé le label Tricatel qui nous régale en projets musicaux improbables et raffinés depuis une quinzaine d’années (les albums de Valérie Lemercier et Michel Houellebecq écrits par Burgalat lui-même, des talents hors formats comme l’américaine francophile April March ou l’ovni venu de l’espace Etienne Charry, etc.) M. Burgalat, qui jure les grands dieux ne pas aimer sa voix, a déjà commis plusieurs albums solos depuis 2001, truffés de pépites incongrues aux textes écrits par Michel Houellebecq, Philippe Katerine ou encore Matthias Debureaux.

Avec Toutes directions Burgalat ne calcule pas, il arpente. C’est en géographe, ou cartographe, qu’il avale les kilomètres, soucieux de nous ramener des fragments de paysages aptes à former la jeunesse. Il y a de grands espaces, évidemment, et des lumières au néon. Comme dans tous les cauchemars périphériques. « Des milliers de volontés ont fait cette ville unique / Et allument autant de soleil électriques / de part et d’autres de l’autostrade féérique / où glisse ma voiture… très grand tourisme »… chante-il suavement sur une mélodie entêtante… aussi onctueuse que « cette nuit d’été urbaine et parfumée ». L’élégante déambulation de « Très grand tourisme » se finit en errance dans « Réveil en voiture », où les excès envoient brutalement dans le décor… « Ai-je rendez-vous avec le ciel / Dans un tout nouveau terminal ? ».

Dès sa magnifique ouverture instrumentale, l’univers musical délicat de Toutes directions trahit les influences de Burgalat. Il y a du André Popp, du David Whitaker et mille références souterraines à la pop des années 60 et 70. Mais les mélodies qui sortent du creuset ne sont jamais passéistes, pasticheuses, ou stérilement « vintage ». Au-delà d’une certaine ambiance rétro, que le prévenu s’amuse à accentuer de son style vestimentaire préfectoral ludique, la musique de Burgalat est surtout d’une incroyable richesse mélodique ; et l’imagination d’arrangeur, sans bornes, du musicien fait de chacune de ses chansons un court métrage à savourer les yeux fermés.

On danse sur le dansant Bardot’s Dance, où l’on entend ce délicieux : « Éberlue-moi ! » ; mais bien des chansons explorent les lendemains de fêtes, le calme après la tempête et l’envers des décors. « Mais quand le jour s’abime / Je redeviens le solitaire / L’orfèvre patient de ta vie… » (Double peine). Géographie. Cartographie. M. Burgalat nous escorte également sous le soleil de plomb des pétromonarchies climatisées : « Des tours de verre / Et des pur sangs / signent l’azur / Tel un slogan » (Dubaï my love), mais il n’est jamais si touchant que lorsqu’il semble nous parler de lui, de sa famille, et de son intimité ; c’est l’infinie tendresse de Berceuse ou encore de Voyage sans retour qui marque le plus les esprits, car M. Burgalat s’incarne intensément derrière chacun des mots et chacune des notes de ces balades inactuelles, donc indémodables.

Tel est peut-être le secret du style de M. Burgalat… ? Laisser surnager innocemment des joyaux de simplicité poétique, presque intemporels, dans un océan de sophistication – ou une piscine à vagues.

Buren haut en couleurs

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On a pris l’habitude d’un art contemporain voué aux transgressions convenues (le Jean-Paul II mort, de Maurizio Cattelan…) et aux provocations sans limites (la machine à produire de la merde, dite Cloaca, dont l’inventeur est invité au Louvre…) Y a-t-il un enchaînement nécessaire, comme le croit Jean Clair, entre la libération de la subjectivité et la surenchère dans la production de monstres[1. « Les monstres ont triomphé des dieux », interview de Jean Clair à propos de son dernier livre, Hubris (Gallimard), Le Monde, 27 avril 2012.]?
Par contraste, le travail in situ de Buren au Grand Palais fut une belle surprise.[access capability= »lire_inedits »] Loin des expositions d’un Boltanski ou d’un Serra, présentées respectivement en 2010 et 2008 sous cette même verrière, cette installation jouait avec l’immense volume et la lumière du lieu, ajoutant ainsi, au bâtiment lui-même, un commentaire, des prolongements, des variations. En somme, l’artiste a réveillé le génie d’un lieu qui, à proximité de la Concorde et des Invalides, témoigne de ce que Paris n’est pas voué à demeurer éternellement le compendium du classicisme, mais que du neuf peut y faire écho aux œuvres du passé sans les outrager.

Puisque Monumenta a fermé ses portes, tentons, si cela se peut, de faire partager au lecteur l’émotion du visiteur, en la revivant avec lui. Buren avait choisi de faire entrer les visiteurs par un petit côté (le côté nord) et par le sous-sol du Grand Palais, en suivant une rampe montante, évitant la pompe de la grande entrée. De cette manière, on débouchait d’un coup dans cet immense espace en éprouvant soudain ce sentiment de complétude que donnent certaines églises baroques, dites « sans porte », à Prague ou en Bavière, ou celles de Le Corbusier à Ronchamp et à Firminy. On déambulait ensuite avec bonheur sous le toit peu élevé formé de 377 plateaux de couleur portés par une futaie de piliers. C’est seulement en pénétrant dans la clairière ouverte en son milieu qu’on saisissait le sens de cette chatoyante forêt, la vertigineuse verticalité du dôme de verre démultipliée vers le bas par un jeu de miroirs donnant à percevoir, par contraste, le parti pris d’horizontalité de l’intervention de Buren.

Au jeu des volumes répondait celui des lumières. Du balcon occidental, on découvrait que le « toit » ajouté par l’artiste, loin d’amoindrir les grandioses dimensions du Palais, y ajoutait un pavement coloré. Projeté sur le sol par des ombrelles − des ombelles, devrait-on dire −, reliées par l’entrelacs formé de leurs bordures, ce tapis chamarré aux couleurs changeantes au gré des caprices du soleil répondait à la lumière crue s’écoulant des verrières.

Cette fête bigarrée évoquait un précédent connu dans l’art de notre temps, un art qui ne se complaît pas dans l’abstraction solipsiste mais se met au service du visiteur et de l’architecture : la chapelle de Vence, où Matisse donne l’impression d’avoir renversé sur le sol la lumière diaprée et mobile des vitraux, procurant ainsi au visiteur la même sensation d’allégement et d’allégresse. Ce parallèle conduit à s’interroger sur la précarité, le caractère fugitif de l’œuvre et, sans doute, du bonheur auquel elle nous convie. Si la lumière généreuse et fragile du Grand Palais continue, longtemps après qu’on a quitté l’édifice, à illuminer l’âme, l’alignement immuable et péremptoire des colonnes du Palais Royal échoue à susciter un plaisir renouvelé dans le temps, l’implacable cadence de béton finissant au contraire par paraître insistante et indiscrète. Peut-être faut-il en conclure que la modestie sied à notre modernité, et que son art sans code, mobile, éphémère, a, comme le lierre, besoin de murs où s’accrocher.[/access]