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Grève étudiante au Québec, premier bilan

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La grève des étudiants au Québec

Ce qui est à ce jour la plus longue grève étudiante de l’histoire du Québec paraît en voie de résolution. Aussi, la rentrée universitaire s’annonce plutôt calme. Après 7 mois de grève étudiante, la crise déclenchée contre la hausse des frais de scolarité opposant les étudiants aux libéraux de l’ancien Premier ministre Jean Charest touche à sa fin. Si la mobilisation n’a pas eu le succès escompté, les élections générales semblent avoir été déterminante dans la résolution du conflit. Ça n’était pas gagné d’avance.
Dans la plupart des mouvements sociaux, l’arrivée de l’été fait figure de test. Pour les acteurs de ces luttes, l’arrivée des vacances est un virage dangereux qui peut mettre fin aux contestations ou au contraire, devenir l’illustration d’un bras de fer solide. Le Printemps érable n’a pas échappé à la règle. Même si la mobilisation est restée forte jusqu’à la fin de la dernière année scolaire, le mécontentement et l’impatience d’un nombre croissant d’étudiants inquiétaient les leaders des associations étudiantes.

Face à eux, l’ancien Premier ministre Jean Charest a d’abord misé sur l’essoufflement de la mobilisation puis a carrément joué la carte de la répression. Fragilisée par les vacances d’été, la reprise de la mobilisation fin août a dû faire face à l’intervention des forces policières s’opposant aux mandats de grève des syndicats étudiants. Mais toutes ces considérations ne tiennent pas compte des élections législatives déclenchées par le premier ministre québécois. Car si 7 mois de grève étudiante n’ont pas fait plier le gouvernement Charest, les élections du 4 septembre ont changé la donne. Le combat s’est déplacé des rues vers les urnes.

Grand gagnant des élections générales de 2007 au terme desquelles il avait recueilli 33,08% des voix (48 sièges), le parti libéral de Jean Charest s’est vu opposé cette année au Parti québécois (PQ) de Pauline Marois. Le 4 septembre au soir, le verdict est tombé : avec 54 sièges sur les 125 que compte l’Assemblée nationale du Québec, Pauline Marois devient la première femme à occuper le poste de Premier ministre au Québec. Or, bien qu’arrivant en deuxième position, l’ancien Premier ministre n’a pas entièrement été désavoué puisque les libéraux ont remporté 50 sièges, se posant en éventuel recours.
La vague antilibérale tant espérée par les leaders étudiants n’a donc pas eu lieu et la coalition anti-libéraux qui semblait avoir été créé par le printemps érable ne fut qu’une chimère.
En effet les résultats des élections démontrent que les suffrages des Québécois se divisent entre trois partis recueillant près d’un tiers des voix chacun (31,2% des suffrages pour le Parti libéral, 31,9% pour le PQ et 27,1% pour la Coalition avenir Québec représentant la droite nationaliste). Dans ce contexte, la marge de manœuvre de Pauline Marois parait donc réduite. Le nouveau chef du gouvernement devrait imposer son agenda politique à l’Assemblée nationale en s’appuyant sur un rapport de force aléatoire. En cas d’échec, il est fort probable que des élections anticipées soient déclenchées.

Malgré ses marges réduites, Pauline Marois s’est engagée à revenir sur la hausse des frais de scolarité décrétée par l’ancien gouvernement libéral et a promis de démanteler le dispositif répressif mis au point par son prédécesseur, à commencer par l’abrogation de la loi spéciale limitant le droit de manifester. Le Premier ministre compte défendre l’idée d’une indexation de ces droits sur le coût de la vie, ce qui reveint à maintenir leur hausse mais à en limiter la portée par la négociation. Tout en restant prudentes, les associations étudiantes ont accueilli la nouvelle avec enthousiasme et soulagement.

Au-delà de ses conséquences politiques immédiates, le conflit étudiant, s’il a échoué à afficher un front uni face aux libéraux, a néanmoins rallumé la flamme citoyenne des québécois, un phénomène dont témoigne le taux de participation de 73,7%, le plus élevé dans la province depuis les élections de 1998.
Reste à savoir si cet accès de civisme a touché les jeunes de 18 à 24 ans, qui votent de moins en moins depuis les années 1980[1. En 2008, seuls 36,15% des jeunes âgés de 18 à 24 ans avaient voté]. Les données permettant une analyse fine de la participation ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines. Au niveau du vote des jeunes, 2012 pourrait être un très bon cru…

*Photo : Maxime Paquin

Que serait l’Obs sans les « néo fachos » ?

Le Nouvel Obs dénonce les néo fachos comme Causeur

La nature est répétition écrivait Chesterton. Le soleil se lève chaque jour, la marée monte et redescend, les oiseaux migrent chaque année (sauf chez Oscar Wilde) et les feuilles tombent des arbres à chaque rentrée. La grande presse aussi est répétition mais Chesterton n’aurait sans doute écrit là-dessus que pour s’en désoler, pour en rire ou faire rire. Selon un cycle immuable, L’Express ou Le Nouvel Obs, pour citer ces deux titres emblématiques de la « grande presse à l’américaine », comme on disait dans les années cinquante, réclament à date fixe le marronnier de l’été ou de la rentrée. Ainsi la ménagère de plus de cinquante ans et le retraité éclairé, qui constituent la plus grande part du public du Nouvel Observateur, peuvent-ils constater le retour rassurant et régulier des thèmes fétiches des deux magazines : les franc-maçons (leur histoire, comment ils ont installé leur pouvoir, etc.), le dossier sur l’immobilier (bien investir, les prix à la baisse, ne manquez pas notre dossier spécial : « Comment racheter le XIXe et foutre les classes populaires dehors tout en continuant à se dire de gauche »…), les salaires des cadres, et bien sûr le « Comment bronzer intelligent de l’été ».

Depuis peu, Le Nouvel Observateur semble avoir laissé pousser une branche supplémentaire sur le marronnier en proposant le thème ultra-récurrent du retour des « nouveaux réacs », de la « nébuleuse brune » et de l’amicale des fachos réunis s’attaquant à l’antiracisme et aux gentils journalistes qui pensent que se prétendre de gauche suffit à vous assurer une respectabilité morale éternelle. On sent cependant que nos braves plumitifs ne sont pas encore très bien rodés. L’exercice est nouveau, le journaliste du Nouvel Obs manie avec plus de facilité la crème à bronzer et le cliché estival que la plume destinée à faire semblant de débattre avec ses nouveaux adversaires. Pour Renaud Dély par exemple, auteur d’une charge contre les « néofachos » et la réacosphère qui se voudrait pertinente et acide, on sent que ça n’est pas évident : ça patine, ça ronronne, ça pontifie. Bref, à lire les réflexions éclairées du journaliste sur cette « nébuleuse […] sorte d’amicale brune, reflet de l’air du temps » (quinousrappellelesheureslesplussombresdenotrehistoire ?), on s’ennuie ferme et on a l’impression de retrouver le bon vieux dossier sur les franc-macs adaptée à l’actualité avec un type un peu plus énervé que d’habitude derrière sa plume. Tous les clichés habituels y passent : « élucubrations aux saillies poujadistes », « solidarité de réprouvés »… avec bien sûr l’inévitable mention des victimes innocentes des infâmes néofachos : « les musulmans et les bobos bien-pensants ». C’est vrai que les premiers faisaient de parfaites victimes lundi dernier en hurlant « Allah Akhbar » et « Mort aux juifs » face à l’ambassade américaine cible de leur courroux. Mais le véritable danger pour la démocratie, le pluralisme et le thé de cinq heures reste, ne l’oublions pas, ces ignobles réactionnaires sont si méchants avec leur ennemi juré : le bobo bien-pensant. On peut rassurer Renaud Dély, le bobo bien-pensant n’est pas si exécrable que cela, il est seulement méprisable et, bien que son agitation actuelle dans la presse le rende incontournable, on peut parfaitement ignorer sa très pathétique existence.

Cette fois, le ton du Nouvel Obs a changé par rapport aux marronniers habituels. On lit entre les lignes agressives de Renaud Dély une panique à peine contenue. L’heure est grave, la publication de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik aura décidément traumatisée cette grande presse consensuelle qui ronronnait d’aise jusque-là depuis la victoire hollandienne. Les réactions complétement aberrantes du monde arabe à la diffusion du navet Innocence of Muslims et les vociférations meurtrières de la troupe de cinglés réunis sur les Champs-Elysées risqueraient-elles de laisser penser que Millet a appuyé là où ça fait mal ? Ou les malheureux salariés de ce journal pour retraités de gauche auraient-ils peur qu’une part grandissante de l’opinion finisse par se rendre compte qu’ils ne servent à rien ?

Du coup, les auteurs du « dossier » du Nouvel Obs en font des tonnes. Dans cette nébuleuse d’extrême droite qu’ils fantasment, ils jettent pêle-mêle Millet, Camus, Soral, Lévy, Finkielkraut, Buisson, Stormfront, Raspail, Zemmour et Rioufol. En matière d’associations délirantes, les auteurs de l’arbre généalogique du fascisme à la française ont l’imagination aussi fertile qu’Anders Breivik lui-même. Et si la caricature est aussi ridicule que d’habitude, la calomnie et la menace viennent largement assaisonner le fiel du discours. Peu soucieuse de faire dans la nuance, la caution universitaire de service, Gisèle Sapiro, n’hésite pas à comparer tous ces intellectuels réactionnaires aux fascistes et aux nazis des années trente et à faire appel à Walter Benjamin, qui n’avait rien demandé à personne, pour dénoncer une nouvelle « entreprise d’esthétisation de la politique » comparable à celle des régimes totalitaires. Quant à Renaud Dély, il n’hésite pas à qualifier le journal Causeur d’ « officine de blanchiment d’idées sales ». La dernière partie du dossier qui dénonce l’omniprésence de la « fachosphère » sur internet laisse le mot de la fin à Yannick Cahuzac , « spécialiste de l’extrême-droite sur internet », nous apprend-t-on, « qui souhaite la multiplication des outils de vérification de l’information » et martèle pour finir : « Il faut de la pédagogie, beaucoup de pédagogie. »

Au vu de la très haute qualité journalistique du dossier du Nouvel Obs et du ton vitupérant qui y domine, on voit bien quelle sorte de pédagogie pourrait tenter cette gauche bien-pensante qui semble être en train de perdre les pédales.

*Image : Le Nouvel Observateur

Lettre à Marine Le Pen

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Marine Le Pen contre le voile; la kippa... et le FC Sochaux ?

Madame Le Pen,

Aujourd’hui, vous avez annoncé vouloir interdire certains vêtements dans la rue. Dans votre viseur, le voile et la kippa dont le port dans l’espace public serait, selon vous, attentatoire au principe de laïcité. Je pourrais vous demander pourquoi vous incriminez ces deux signes-là tout en épargnant les tenues de nonne. Je pourrais aussi vous demander pourquoi les laïcards de 1905 n’avaient pas interdit aux curés de déambuler en soutane hors de leurs églises. Mais cela n’irait pas bien loin. Vous me feriez valoir que la France est chrétienne depuis deux mille ans et qu’une exception était donc légitime par antériorité. Je serais convaincu par l’antériorité et beaucoup plus réservé sur la légitimité que celle-ci entraîne et le débat s’arrêterait là, n’ayant pas avancé d’un pouce.

Certes, les pouvoirs publics interdisent déjà le port de certaines tenues dans l’espace public. Vous avez fait notamment valoir qu’il était interdit de se promener nu dans la rue. J’ajouterai moi-même que de nombreuses communes balnéaires interdisent par arrêté de se promener en maillot de bain dans certaines rues commerçantes. La rue, en effet, ce n’est pas la plage. Le juge administratif n’a, pour l’heure, pas trouvé ces actes administratifs liberticides. De même, le législateur a récemment interdit de dissimuler son visage dans l’espace public, ce qui incluait le fameux voile intégral. Là encore, pour des raisons de sécurité et d’ordre public, on peut comprendre que les pouvoirs publics aient dû instaurer une telle norme.

Ambitieux que je suis, je ne crains pas d’entrer sur votre terrain identitaire ou civilisationnel et d’y marquer un point décisif. « Chez nous », Madame Le Pen, on ne dissimule pas son visage. « Chez nous », on ne se promène pas dans la rue à poil, ou presque. Mais, « chez nous », on a le droit de porter tout type de vêtement en dehors de ces deux tenues-là. Même religieux. Et la loi de 1905, séparant les églises de l’Etat n’y a rien changé. On ne voit pas en quoi un voile, permettant de voir le sourire et le regard de la dame qui le porte, attente à notre décence commune. Quant à la kippa, puisque vous la citez aussi – il faut bien respecter les équilibres au sein du bureau politique du FN -, elle n’est pas plus attentatoire à notre socle civilisationnel que les papillottes, si d’aventure vous décidiez de vouloir aussi réglementer les salons de coiffure.

J’en viens à mon cas personnel. J’ai un aveu à vous faire, Madame Le Pen. J’ai moi-même une religion que vous pourriez souhaiter bouter hors de l’espace public. Ma religion à moi – pauvre mécréant que je suis – c’est le FC Sochaux-Montbéliard. Il s’agit d’une religion fort mal classée actuellement mais ce n’est pas la question. Il m’est arrivé, afin de montrer à mes semblables parcourant l’espace public combien j’étais croyant, de porter le maillot jaune et bleu de ce club, surtout l’été en vacances. Si vous étiez logique, vous me l’interdiriez aussi. Car ma religion porte parfois à l’intégrisme. Figurez-vous que, parfois, je me laisse aller à douter de l’honnêteté de tel arbitre et d’être une mauvaise foi ayatollesque sur un hors-jeu non sifflé. Figurez-vous que la vue d’un maillot marseillais ou parisien aux abords de ma cathédrale, le Stade Bonal, me rend irritable voire même discourtois les soirs de défaite. Certes, je ne participe à nulle bagarre contre les supporteurs adverses ni ne caillasse les bus du PSG et de l’OM, mais ma susceptibilité religieuse peut parfois être chatouilleuse, surtout quand on est classé dix-neuvième.

Il serait donc cohérent de m’interdire de porter ce vêtement ostentatoire dans l’espace public. Ce qui m’éviterait d’ailleurs de ressembler à l’un des personnages de Camping et empêcherait mes enfants de prendre leur père pour un beauf parfait. Pendant que vous y êtes, vous devriez aussi vous occuper des bikers fans de Johnny Hallyday qui font pas mal dans l’ostentatoire. Ils parlent de leur héros comme d’un Dieu, ce n’est pas très sain.

Madame Le Pen, votre argumentation soutenant que l’interdiction d’un vêtement à connotation religieuse pourrait être interdite dans l’espace public sous prétexte de laïcité ne tient pas, ainsi que je viens de le prouver. Votre intention était de faire le buzz, ce que vous avez d’ailleurs fort bien réussi. Ce qui prouve que, comme Jean-François Copé, Bernard-Henri Lévy ou Olivier Besancenot, vous avez bien compris notre époque. Ce qui prouve que vous pourriez tout aussi bien demain présenter une émission de « relooking » sur M6 que présider un parti politique. Ce qui ne prouve pas forcément que vous ayez l’étoffe d’une femme d’Etat.

*Photo : blandinelc

Famille : Œdipe expulsé du kibboutz…

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En Israël, des kibboutz séparaient enfants et parents

En février 1848, quand le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels proclame la fin de la famille bourgeoise, ses lecteurs n’imaginent sans doute pas que ce projet sera mis à exécution soixante-dix ans plus tard par quelques dizaines de juifs russes à peine sortis de l’adolescence, dans l’un des coins les plus reculés de l’Empire ottoman. Pourtant, et c’est l’un des aspects les moins connus de l’histoire d’Israël, la destruction de la famille bourgeoise était au cœur du projet révolutionnaire sioniste.
Pour les pères fondateurs de l’État et du kibboutz, l’idée directrice de ce nouveau type de communauté collectiviste, dont la première a été fondée en 1909, n’était pas d’assurer son salut individuel mais bien de transformer en profondeur les cadres de l’existence du peuple juif, dans un premier temps, puis de l’humanité tout entière. La famille « à l’ancienne » représentait en effet un obstacle majeur sur le chemin menant au meilleur des mondes et à l’émancipation collective.[access capability= »lire_inedits »]

Après une décennie d’improvisation, les années 1920 sont celles de la théorisation, grâce notamment à la contribution des immigrés juifs qui ont vécu la Révolution soviétique d’Octobre. Comme l’écrit joliment le psychanalyste et historien israélien Eran Rolnik, « ils débarquèrent dans le port de Jaffa avec Le Capital dans une main et L’interprétation des rêves dans l’autre ». L’idée du kibboutz est en effet venue de la jeune URSS qui appliquait les théories freudiennes dans certains orphelinats. Il s’agissait, disait-on, de contourner le complexe d’Œdipe et d’épargner aux enfants les effets malheureux de la famille bourgeoise. Les idéologues du kibboutz partageaient cette lecture de Marx et de Freud. Pour eux, il ne faisait aucun doute que les membres de la famille nucléaire reproduiraient le schéma traditionnel petit-bourgeois et diasporique de leurs parents, ce qui favoriserait les intérêts égoïstes au détriment du bien-être collectif.

En quelques années, on assiste à l’élaboration d’un modèle de famille alternative fondée sur des théories psychologiques et pédagogiques, ces beaux principes étant promptement traduits en règlements, plans d’urbanisme et institutions. Le couple, toléré, avait le droit à l’intimité, mais celle-ci devait être discrète et les amoureux membres du kibboutz étaient priés de ne jamais arriver ensemble à l’assemblée générale ou à la salle à manger. Mais le cœur du projet concernait l’élevage collectif des enfants, séparés de leurs géniteurs pour être confiés à des professionnels.
En lieu et place de la famille traditionnelle, on mit sur pied des instances de substitution : la « maison des enfants » remplaçait le foyer parental ; le dortoir commun prenait la place de la chambre, l’éducatrice remplaçait la mère, et à la fratrie se substituait le groupe d’enfants nés la même année. Le repas familial était banni. Les parents mangeaient avec leurs collègues et les enfants dans un autre réfectoire. Pour parachever le tout, les enfants appelaient tous les adultes par leurs prénoms, y compris leurs parents biologiques.

Le monde extérieur – la Police, la Justice et les institutions de l’État – restait à la porte du kibboutz. Pour la famille nouvelle, les lois de la société n’avaient aucune pertinence. D’autres « étrangers » étaient tenus à distance : des parents non-membres du kibboutz étaient considérés comme une véritable menace car leur présence aurait rappelé l’existence des liens du sang, ce qui était aussi dangereux que leurs modes de vie et leur « individualisme bourgeois. » Les grand-mères faisaient l’objet d’une méfiance particulière. En effet, les enfants éprouvaient trop vite, lors des vacances passées auprès d’elles, le sentiment d’être uniques. Et quand les grands-parents mouraient, l’héritage qu’ils laissaient à leurs enfants kibboutzniks – argent ou, pire, bien immobilier − était à l’origine de multiples crises et de tensions permanentes.

Ce système savamment mis en place pendant les années 1920 s’est écroulé dans les années 1970-1980 et le dernier kibboutz à appliquer le système dans toute sa rigueur a jeté l’éponge en 1997. La famille traditionnelle avait gagné. Mais soyons honnêtes : malgré le caractère très strict des règlements, il y a toujours eu des accommodements avec la norme. Avraham Balavann, un écrivain israélien né dans un kibboutz, a bien résumé la situation : « Loin du tablier de maman, nous allions élever des enfants sains et proches de la nature. Mais l’amour maternel surgissait par les fenêtres, regardait furtivement à travers les fissures. Têtu comme un paysan, il s’obstina […] comme les lois de la gravité maintiennent le navire sur les vagues. »

Heureusement, sans doute, pour les enfants ainsi élevés, nombre des « hommes nouveaux » n’ont pas complètement joué le jeu. Le kibboutz n’a pas réussi à éradiquer la famille et il a fini par payer le prix de cette vaine tentative. Il était impossible pour les parents d’être à la fois présents et absents, suivant les injonctions contradictoires de la vie en communauté, et cette ambiguïté permanente a lentement sapé les fondements du collectivisme à l’israélienne. La persistance de la « petite » famille a fini par avoir la peau de la « grande », car celle-ci était incapable de satisfaire les besoins émotionnels des enfants et des adultes.

La famille traditionnelle s’est ainsi montrée plus forte que l’utopie du kibboutz. Elle a réclamé ses enfants au collectif et elle les a repris. Mais cette victoire, paradoxalement, a démontré que les pionniers avaient raison : la famille est incompatible avec la Révolution.[/access]

*Photo : maxnathans (Kibboutz Eilon)

Bruxelles : Qui peut le plus pour les riches peut le moins pour les salariés

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On sait qu’une des solutions pour réduire ou stopper l’immigration de travail serait par exemple, outre de punir sévèrement les employeurs qui y ont recours illégalement – notamment dans le BTP, la restauration ou le travail saisonnier- de favoriser le développement industriel dans les pays d’origine. Bon, autant dire que ce n’est pas pour demain la veille, la dernière fois que ces solutions ayant été évoquées remontant au temps de Pasqua et Chevènement. Pour une fois qu’il y aurait eu un tiers-mondisme qui aurait plu même à droite…

On pourrait penser qu’une solution analogue serait la bienvenue en matière d’exil fiscal. La neutralisation des paradis fiscaux dénoncés à droite et à gauche depuis des années n’a pas avancé d’un pouce et c’est très facilement que l’on peut trouver sur Internet des sites proposant obligeamment des solutions pour ouvrir des comptes offshore.

Quant au dumping fiscal de nos voisins proches, si proches, il prouve notamment que si la Commission de Bruxelles a parfaitement su harmoniser les conditions de vie des plus riches pour qu’ils le soient plus encore, l’Union Européenne a en revanche été incapable de penser, même d’un point de vue théorique, même pour un avenir lointain, une législation du travail, une sécu ou un salaire minimum communs. Comme c’est étrange…

Affaire Millet : Patrick Besson scalpe Annie Ernaux

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Patrick Besson pourfend la pétition d'Annie Ernaux contre Richard Millet

Je ne vais pas passer ma vie à vous signaler chaque semaine le billet de Patrick Besson dans Le Point, mais il justifierait à lui tout seul qu’on souscrive un abonnement de soutien à l’excellent hebdo de FOG. Renseignement pris, il n’y a pas d’abonnement de soutien au Point. Souscrivez-en donc un à Causeur magazine, et lisez le Besson de la semaine contre menue rétribution à votre kiosquier, ou gratuitement sur lepoint.fr, ou chez le docteur. Mais lisez-le !

Le billet de cette semaine revient sur une des conséquences les plus épatantes de l’Affaire Millet (que l’abominable homme des Gobelins nous avait déjà contée en version caillera il y quinze jours). Cette fois, c’est de la courageuse pétition du Monde qu’il s’agit, celle contre « le pamphlet fasciste qui déshonore la littérature »[1. Dans un style très différent, et qu’on en approuve ou pas toutes les conclusions, on lira aussi toutes affaires cessantes le texte magnifique publié par Pierre Jourde sur son blog : « Pourquoi je n’aurais pas signé le texte d’Annie Ernaux ».]. On y parle bien sûr d’Annie Ernaux, affublée d’un adjectif assez méchant, mais probablement en dessous de la vérité, cette personne étant à proprement parler inqualifiable.

Au gré des attaques ad hominem, on y croise quelques signataires connus ou semi-connus comme Olivier Adam, Alain Mabanckou, Tahar Ben Jelloun, « un ancien ami d’Hassan II bien connu dans les prisons marocaines pour son esprit démocratique » ou encore Bertrand Leclair, autrefois fayot de première à L’Idiot International et même l’inénarrable Michèle Gazier, à qui, si ma mémoire est bonne, Patrick Besson avait envoyé du temps de sa splendeur (à elle , quand elle était chef des livres à Télérama) son dernier roman accompagné de cette dédicace : « Chèque suit » . En plus de tous ses vices avérés, Besson n’est qu’un sale menteur : il ne lui a jamais envoyé le chèque promis.

Mais le plus réjouissant n’est peut-être pas à chercher du côté de ces rhabillages en série. Au fil du texte, on apprend en effet que ce méchant garçon s’apprête à publier en janvier prochain, chez Fayard, un Précis incendiaire de littérature contemporaine. D’ici là, je risque de trouver le temps long. Heureusement que l’auteur est un gros travailleur (en vrai, je ne lui connais guère d’autre perversion) et que j’ai pour patienter son « Contre les calomniateurs de la Serbie » qui vient de paraître, chez Fayard again. On nous y parle d’un conflit armé du siècle dernier, qui comme l’affaire Millet, s’était terminé en guerre d’écrivains à Saint-Germain-des-Prés. En France, tout finit par des pétitions.

*Photo : Bekathwia

Mariage gay : de quoi je me mêle ?

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L'Eglise n'a pas à juger du mariage civil homosexuel

La question du mariage homosexuel divise. Et c’est fort heureux puisqu’il s’agit là d’une des seules dissensions réelles de la dernière campagne présidentielle. On a tendance à ranger les « pro » dans le camp des progressistes ouverts et tolérants, et les « antis » dans celui des réacs souvent manipulés par des instances religieuses fermées aux évolutions de la société. On ne peut pourtant, selon moi, être croyant et s’opposer à l’avènement du mariage civil homosexuel. Le combat de l’Eglise catholique est à la fois d’arrière-garde et à côté de la plaque.

Un chrétien ne peut en effet que militer pour l’égalité des droits, égalité fondée sur la dignité humaine, juste héritage de l’Évangile. Il se doit de promouvoir le mariage civil homosexuel pour plusieurs raisons. D’abord parce que le mariage civil ne comporte pas l’obligation d’avoir des enfants. Cette décision reste un choix personnel des époux, dont la loi reconnaît et organise les effets par l’article 213 du Code civil. Un mariage civil ne sera pas invalidé par l’absence de descendance. La question du mariage homosexuel ne devrait donc pas être juridiquement liée à celle de l’ouverture de l’adoption aux couples de même sexe. Ensuite parce que le mariage civil n’est qu’une forme d’organisation de la vie commune en concurrence avec le PACS ou le concubinage. Pourquoi un de ces modes d’association resterait-il donc fermé à des couples de même sexe dès lors qu’ils s’engagent à se devoir « mutuellement respect, fidélité, secours, assistance » ? D’autant plus que le choix du mariage ou du concubinage entraîne des conséquences fiscales. En 2007, l’INSEE notait que si 77% des couples ont fiscalement intérêt à être mariés, 23% ont en revanche intérêt à vivre en union libre, et ce principalement parmi les foyers à revenus modestes . Que les homosexuels puissent se marier ne serait finalement que justice fiscale.

Enfin parce que le Christ lui-même, bien avant 1905, a posé le principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il n’y a donc pas d’obstacle réel à l’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels, au nom de l’évolution des mœurs et de l’égalité des droits. Mais si tous les couples sans discrimination doivent avoir le droit de se marier, tous sans discrimination doivent avoir le droit de ne pas le faire.

Et pourtant en France chaque année, de nombreux couples sont tenus par la loi de se marier civilement. En effet, l’article 433-21 du code pénal pose le principe de subordination du mariage religieux au mariage civil. En France, pour pouvoir se marier devant son Dieu, il faut au préalable s’être dit « oui » devant la photo du Président. Pourtant, si le mariage civil a copié le décorum du mariage religieux, les deux institutions n’ont de commun que le nom. Toutes les religions sans exception fondent l’institution du mariage sur l’union d’un homme et d’une femme dans une démarche de fécondité. Mariages civil et religieux n’ont en réalité aucun point commun. D’un côté il y a un contrat dissoluble entre deux individus en vue d’organiser leur vie commune, de l’autre un sacrement indissoluble entre un homme et une femme procréateurs, c’est-à-dire créateurs à la suite de Dieu. Que l’on soit croyant ou non, l’accroissement des différences fondamentales entre ces deux institutions paraît flagrante. Dès lors, l’égalité des droits doit pousser les défenseurs du mariage homosexuel, en toute honnêteté intellectuelle, à militer pour l’abandon de la nécessité du mariage civil comme préalable légal au mariage religieux. De cette façon, tous les couples sans discrimination auraient le droit de choisir leur mode d’union civile (et les avantages fiscaux qui vont avec). Ainsi des célibataires ou des pacsés pourraient se marier devant leur Dieu. Leurs enfants, protégés juridiquement comme la moitié d’entre eux nés hors mariage, seraient également reconnus dans la foi.

L’égalité des droits n’existe en effet que si elle est totale. La logique du mariage homosexuel porte en elle l’abandon de la subordination du mariage religieux au mariage civil puisqu’il en révèle toutes les différences. Le mariage homosexuel n’est envisageable, que si l’on accepte que mariage religieux et mariage civil n’aient plus que l’homonymie en commun. Finalement, cet acquis égalitaire achèverait la séparation de l’Etat et des églises.

*Photo : Wyoming_Jackrabbi

On l’a jusqu’à l’Obs !

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Le Nouvel Obs traque les "néo fachos" à Causeur

Aujourd’hui, mes copains hésitent à l’utiliser devant moi, mais entre nous, nous avions une expression pour qualifier, sans avoir besoin d’entrer dans les détails, le beauf à la Cabu, raciste et antisémite, qui vivait dans l’amour de son berger allemand comme dans la haine des arabes. Nous disions : un gros con qui vote FN.

À présent, une autre expression pourrait naître pour qualifier les lecteurs de l’hebdomadaire en passe de devenir l’organe de délation du Parti socialiste français ou ceux d’entre eux qui croient ce qu’ils y lisent : les imbéciles qui lisent Le Nouvel Obs. Pardon maman.
Dans le dernier numéro du journal de feu l’esprit de Jean Daniel, un dossier est consacré aux néo-fachos. Qu’on ne s’y trompe pas, on n’y trouve pas la moindre critique de ceux qui, aujourd’hui en France, menacent la liberté d’expression et tentent, par un chantage à peine voilé à l’émeute et à la violence, d’introduire chez nous un délit de blasphème que l’on croyait mort et enterré.
On n’y trouve d’ailleurs pas la moindre critique sérieuse mais plutôt une suite de dénonciations, d’amalgames, de contre-sens et de contre-vérités qui laissent penser qu’au sein d’ « une nébuleuse brune d’écrivains et de journalistes qui communient dans l’obsession de la sauvegarde d’une identité française blanche et chrétienne », Alain Soral et Alain de Benoist, Elisabeth Lévy et Eric Zemmour mèneraient le même combat idéologique, chacun dans sa branche, sous le haut parrainage d’Alain Finkielkraut et Jean-Claude Michéa.

On a du mal à savoir s’ils sont mal-comprenants, malhonnêtes ou un peu des deux; et on se demande si nous avons échappé au titre « Les néo-nazis » parce qu’il leur reste un peu de bon sens ou simplement parce que l’on trouve parmi les accusés une proportion non négligeable de juifs. Les auteurs des articles qualifient tranquillement leurs adversaires de racistes ou fascistes mais leur logiciel antiraciste refuse d’associer juifs et nazis. Réjouissons-nous, même si les mêmes plis de leur pensée les empêchent souvent de voir des immigrés antisémites, des « défavorisés » racistes, des « populaires » homophobes ou des « sensibles » sexistes, si l’on m’autorise à donner aux individus les noms de leurs quartiers pour éviter de stigmatiser races et religions.
Comme souvent, dans ce genre de mise au poteau, car l’exercice est en train de devenir un marronnier de gauche, la présentation des photos évoque l’Affiche rouge et le champ sémantique est une décharge publique. Les nouveaux réacs d’hier sont devenus des néo-fachos et leurs idées sont sales et nauséabondes, quand les prises de position des écrivains, des journalistes et des intellectuels mis en cause sont encore considérées comme des idées car le soupçon de la posture pour occuper des places dans les médias ne se lit pas entre les lignes, il emplit des paragraphes.

Enfin, l’« enquête » donne la parole à un chercheur « spécialiste » de l’extrême droite qui confie à propos des sites étudiés, de Causeur – qualifié par Renaud Dély « d’officine de blanchiment d’idées sales » – au site du Bloc identitaire, « qu’il faut les laisser exister, qu’il faut leur répondre » et appelle à « ne pas laisser certains sujets uniquement aux mains de quelques mouvements ou partis ». En voilà une idée. Mais qu’attendent-ils donc ? Qui abordera à gauche, par exemple, la question délicate de l’opportunité de poursuivre l’immigration dans une France qui n’intègre plus ? Craignent-ils, ces accusateurs publics, parce qu’ils auront vu ce que tout le monde voit et dit ce que tout le monde pense, d’être traités un jour de fachos par plus « à gauche » qu’eux ? Qu’ils se rassurent, la calomnie ne tue pas, la lâcheté et le ridicule, si. Enfin dans la France « fantasmée » que je regrette de voir disparaître et pour laquelle nous écrivons.

*Photo : L’imaGiraphe

Privatiser nos vies ? Chiche !

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Contre la privatisation du mariage homosexuel

Dans le dernier numéro de Causeur magazine, mon estimé confrère Georges Kaplan signe un article intitulé « Reprivatiser nos vies », invitant celles et ceux de bonne volonté à demander à l’Etat de reconnaître le mariage homosexuel et les familles monoparentales. Avec un talent certain et tout libéral qu’il dit être, Georges Kaplan appuie entre autres son raisonnement sur la réalité de l’existence de l’homosexualité et des familles homosexuelles ainsi que sur l’impossibilité de la loi de nier les réalités[1. « Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la loi qui fait la réalité des faits » nous explique Kaplan.]. Il y ajoute un petit laïus bien connu sur l’exercice de la liberté de chaque homme, limité par celle de son voisin.

L’ensemble de cet argumentaire amène le lecteur à conclure que ce type de mariage et de familles existent de fait, que leur consécration par la loi n’est en rien une atteinte à nos droits individuels, et qu’il faut donc légiférer, au risque, dans le cas contraire, de rouvrir la voie au délit d’homosexualité. Je dois reconnaître à Georges Kaplan son habileté – suffisamment rare pour être soulignée – à conduire une argumentation dont beaucoup ressortiront convaincus. A n’en point douter, il eût été de l’époque de Platon que le philosophe, à défaut d’en faire son Giton, l’aurait nommé Gorgias à la place de Gorgias. J’accorderais aussi à Georges Kaplan un certificat d’infaillibilité sur au moins un des postulats : l’homosexualité est un fait et une constante de nos sociétés humaines. Ceci étant dit, qu’il me soit maintenant permis de lui répondre et de lui exposer les contradictions de son argumentation.

Tout bon philosophe du droit qui se respecte reconnaîtra aisément que le droit n’a pas vocation à nier les réalités, pas plus qu’il n’a vocation à les entériner au prétexte de l’évolution de la société. L’homme, passé de l’état de nature à celui de culture sans s’être totalement débarrassé de sa primitivité originelle, nous montre tous les jours combien il joue toujours avec la transgression, souvenir immortel de son état de nature. La transgression de la loi est une réalité et c’est bien parce qu’elle existe que la loi existe. Dès lors, arguer d’une réalité qui transgresse la loi pour légiférer ou abroger une règle existante revient tout bonnement à condamner la loi à la disparition puisque toute loi n’est précisément que la réponse ou la prévention à l’expression humaine d’une transgression. C’est dire, en suivant le raisonnement de Georges Kaplan, que tout ce qui existe et que la loi interdit, doit devenir licite puisque cela existe, au diable la loi[2. Et si venir poignarder quelqu’un parce que je ne partage pas son opinion est interdit par la loi, mais que je le fais quand même, vous serez d’accord pour abroger la loi ?].

Mais puisque Georges a décidé que la loi ne pouvait nier les réalités – ce en quoi on peut en partie être d’accord-, je voudrais aussi qu’il m’explique pourquoi, dans le même temps, la loi sur le mariage homosexuel et l’adoption autorisera un des deux (ou les deux) parents d’un couple à nier la réalité à « leur enfant ». Car, cher Georges, si un jour vous appreniez que l’un de vos parents n’est pas votre père ou votre mère au sens biologique du terme, je doute que vous n’éprouveriez pas, ne fût-ce qu’un court instant, l’irrépressible envie de lui demander pourquoi il vous a caché cette réalité. Autoriser la loi à mentir sur la filiation, n’est-ce pas un profond déni de réalité ?[3. Nous aurions pu évoquer la directive de l’Education nationale qui oblige les professeurs de SVT à expliquer à un garçon que ce n’est pas son sexe qui fait de lui un homme.]
Au sujet de cette même loi qu’il semble affectionner, Georges Kaplan déduit que le refus par certains de reconnaître légalement le mariage homosexuel (et donc l’homoparentalité) sans l’interdire pour autant, doit les amener (puisque c’est « nocif » et qu’il y a une logique) à vouloir rendre ce type de sexualité délictuel. C’est oublier un peu vite que les opposants au mariage homosexuels ne sont pas tous des abrutis à l’équation directe et au sophisme facile. Mais surtout que, de tout temps, la loi a su battre la mesure entre ce qui était réprimé en tant qu’offense au corps social ou alors ignoré en tant qu’indifférence au corps social[4. Indifférence en ce que le couple homosexuel ne peut, par son infécondité, participer à la perpétuation du corps social.], et pour mieux préserver la paix sociale. Dans votre jargon, on appelle ça la tolérance.

J’en viens maintenant au plus intéressant mais aussi au plus paradoxal de ses arguments. Le partisan de la privatisation absolue qu’est Georges Kaplan, donc de la dérégulation sans limites, invite les lecteurs à demander à l’Etat de légiférer. Pincez-moi, je rêve ! Mais s’il est un opposant farouche de l’intervention de l’Etat dans nos vies privées, que ne l’est-il pour le mariage homosexuel qui incarne l’immixtion suprême du Léviathan dans la vie privée ? Mais ! nous rétorque Georges Kaplan en argument individualiste ultime, cela ne constitue en rien une atteinte à nos propres droits, feignant un peu vite d’oublier ceux des enfants d’homosexuels (s’il ne s’en fout pas tout simplement) que cela pourrait déranger – pour ne pas dire perturber[5. Puisqu’on nous explique qu’aucune étude ne prouve que l’enfant pourrait être perturbé par des parents de même sexe, j’objecte qu’aucune étude ne prouve le contraire.]. Car eux aussi ont le droit de croire à l’ordre symbolique de la filiation « que les parents homosexuels sont les premiers à vouloir maintenir », et plus encore que d’y croire, d’en bénéficier. J’ajoute, en prime, que ces enfants pourraient à leur tour invoquer une inégalité que la loi devra régler un jour, en ce qu’ils n’ont pas eu, à l’instar d’une majorité d’autres enfants, un papa et une maman. Ou quand le serpent de l’égalité se mord la queue.

Pour tout vous dire, cher Georges, votre discours est conforme au libéralisme que vous prônez. Je ne le partage aucunement parce que je le trouve profondément incohérent. Mais puisque vous semblez dire que le mariage homosexuel (et l’homoparentalité) ne vous dérangeant pas, on peut légiférer, je souhaite vous répondre que, pour ma part, l’interdiction des licenciements et le rétablissement des douanes ne me dérangent pas non plus.

Attentat de Sarcelles : les témoins entre peur et déni

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Je descendais du bus quand j’ai entendu une déflagration. Elle venait du supermarché casher Naouri à 300 m de là. Le magasin se situe dans le centre commercial des Flanades, mais à l’extérieur, sur l’ avenue Auguste Perret, l’une des trois grandes artères de Sarcelles. Il me fallut du temps pour comprendre d’où était venue l’explosion, grâce aux premières sirènes de police. Quand j’arrivais sur les lieux, des cordons de sécurité empêchaient déjà tout accès au magasin. Je me mis à questionner les passants.

« Un cocktail Molotov a été balancé contre la porte du magasin par deux hommes en noir cagoulés. « Tout s’est passé très vite. Ils se sont enfuis. », « Le commissaire est là avec le maire… », « Il y a juste un blessé léger et la caissière est très choquée ».
C’était l’heure du déjeuner. Il n’y avait pas la foule habituelle des Flanades et de Sarcelles en général. Mais malgré son petit nombre, toujours le même panel représentatif propre à la ville : femmes arabes, juives, hommes à kippa, Africains, jeunes beurs etc. Après avoir récolté ces premières infos vagues, je décidai de poser ici et là d’autres questions.

Qui a pu faire ça d’après vous? Vous avez peur ? Vous en pensez quoi ?
Et voici les réponses : les femmes arabes soupiraient que « c’est des jeunes idiots, ils font ça pour s’amuser, faut pas faire attention ».
Les jeunes (filles ou garçons) arabes affirment qu’ « on sait pas qui a fait ça … ». Et ils n‘en diront pas plus.
Les femmes juives : « Il n’y a pas de blessés, tant mieux, ce n’est pas aussi grave que ça aurait pu ». Un garçon à kippa, refusant manifestement de parler, prend la tangente; « Je le connaîs le gars qui est blessé ».
Et enfin un vieil homme juif que je croise parfois osa : « C’est un signal, ma fille. »

Banalisation pour les uns, minimisation de circonstance et ton apeuré chez les autres, le désir de ne pas envenimer l’atmosphère est palpable. J’avais dans mon sac la carte de vœux du maire envoyée à la communauté juive pour la nouvelle année. On y lit que « face à l’antisémitisme qui s’exprime dans notre pays avec violence on peut compter sur sa vigilance et qu’il le combattra avec force en prenant toutes les mesures qu’il convient. ».

Sarcelles, ville phare, touchée aujourd’hui par ce qu’on sait à présent n’être qu’une grenade d’exercice et un pavé balancés sur un magasin juif devrait être un signal/symbole très fort pour le pays tout entier. Quelle rêveuse je suis : j’oublie que ni nos dirigeants ni nos concitoyens ne se sont jusque-là alarmés du fait que les jeunes juifs ne fréquentent plus les écoles publiques de cette ville, fondée en grande partie par leurs parents et grands-parents .

Grève étudiante au Québec, premier bilan

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La grève des étudiants au Québec

La grève des étudiants au Québec

Ce qui est à ce jour la plus longue grève étudiante de l’histoire du Québec paraît en voie de résolution. Aussi, la rentrée universitaire s’annonce plutôt calme. Après 7 mois de grève étudiante, la crise déclenchée contre la hausse des frais de scolarité opposant les étudiants aux libéraux de l’ancien Premier ministre Jean Charest touche à sa fin. Si la mobilisation n’a pas eu le succès escompté, les élections générales semblent avoir été déterminante dans la résolution du conflit. Ça n’était pas gagné d’avance.
Dans la plupart des mouvements sociaux, l’arrivée de l’été fait figure de test. Pour les acteurs de ces luttes, l’arrivée des vacances est un virage dangereux qui peut mettre fin aux contestations ou au contraire, devenir l’illustration d’un bras de fer solide. Le Printemps érable n’a pas échappé à la règle. Même si la mobilisation est restée forte jusqu’à la fin de la dernière année scolaire, le mécontentement et l’impatience d’un nombre croissant d’étudiants inquiétaient les leaders des associations étudiantes.

Face à eux, l’ancien Premier ministre Jean Charest a d’abord misé sur l’essoufflement de la mobilisation puis a carrément joué la carte de la répression. Fragilisée par les vacances d’été, la reprise de la mobilisation fin août a dû faire face à l’intervention des forces policières s’opposant aux mandats de grève des syndicats étudiants. Mais toutes ces considérations ne tiennent pas compte des élections législatives déclenchées par le premier ministre québécois. Car si 7 mois de grève étudiante n’ont pas fait plier le gouvernement Charest, les élections du 4 septembre ont changé la donne. Le combat s’est déplacé des rues vers les urnes.

Grand gagnant des élections générales de 2007 au terme desquelles il avait recueilli 33,08% des voix (48 sièges), le parti libéral de Jean Charest s’est vu opposé cette année au Parti québécois (PQ) de Pauline Marois. Le 4 septembre au soir, le verdict est tombé : avec 54 sièges sur les 125 que compte l’Assemblée nationale du Québec, Pauline Marois devient la première femme à occuper le poste de Premier ministre au Québec. Or, bien qu’arrivant en deuxième position, l’ancien Premier ministre n’a pas entièrement été désavoué puisque les libéraux ont remporté 50 sièges, se posant en éventuel recours.
La vague antilibérale tant espérée par les leaders étudiants n’a donc pas eu lieu et la coalition anti-libéraux qui semblait avoir été créé par le printemps érable ne fut qu’une chimère.
En effet les résultats des élections démontrent que les suffrages des Québécois se divisent entre trois partis recueillant près d’un tiers des voix chacun (31,2% des suffrages pour le Parti libéral, 31,9% pour le PQ et 27,1% pour la Coalition avenir Québec représentant la droite nationaliste). Dans ce contexte, la marge de manœuvre de Pauline Marois parait donc réduite. Le nouveau chef du gouvernement devrait imposer son agenda politique à l’Assemblée nationale en s’appuyant sur un rapport de force aléatoire. En cas d’échec, il est fort probable que des élections anticipées soient déclenchées.

Malgré ses marges réduites, Pauline Marois s’est engagée à revenir sur la hausse des frais de scolarité décrétée par l’ancien gouvernement libéral et a promis de démanteler le dispositif répressif mis au point par son prédécesseur, à commencer par l’abrogation de la loi spéciale limitant le droit de manifester. Le Premier ministre compte défendre l’idée d’une indexation de ces droits sur le coût de la vie, ce qui reveint à maintenir leur hausse mais à en limiter la portée par la négociation. Tout en restant prudentes, les associations étudiantes ont accueilli la nouvelle avec enthousiasme et soulagement.

Au-delà de ses conséquences politiques immédiates, le conflit étudiant, s’il a échoué à afficher un front uni face aux libéraux, a néanmoins rallumé la flamme citoyenne des québécois, un phénomène dont témoigne le taux de participation de 73,7%, le plus élevé dans la province depuis les élections de 1998.
Reste à savoir si cet accès de civisme a touché les jeunes de 18 à 24 ans, qui votent de moins en moins depuis les années 1980[1. En 2008, seuls 36,15% des jeunes âgés de 18 à 24 ans avaient voté]. Les données permettant une analyse fine de la participation ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines. Au niveau du vote des jeunes, 2012 pourrait être un très bon cru…

*Photo : Maxime Paquin

Que serait l’Obs sans les « néo fachos » ?

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Le Nouvel Obs dénonce les néo fachos comme Causeur

Le Nouvel Obs dénonce les néo fachos comme Causeur

La nature est répétition écrivait Chesterton. Le soleil se lève chaque jour, la marée monte et redescend, les oiseaux migrent chaque année (sauf chez Oscar Wilde) et les feuilles tombent des arbres à chaque rentrée. La grande presse aussi est répétition mais Chesterton n’aurait sans doute écrit là-dessus que pour s’en désoler, pour en rire ou faire rire. Selon un cycle immuable, L’Express ou Le Nouvel Obs, pour citer ces deux titres emblématiques de la « grande presse à l’américaine », comme on disait dans les années cinquante, réclament à date fixe le marronnier de l’été ou de la rentrée. Ainsi la ménagère de plus de cinquante ans et le retraité éclairé, qui constituent la plus grande part du public du Nouvel Observateur, peuvent-ils constater le retour rassurant et régulier des thèmes fétiches des deux magazines : les franc-maçons (leur histoire, comment ils ont installé leur pouvoir, etc.), le dossier sur l’immobilier (bien investir, les prix à la baisse, ne manquez pas notre dossier spécial : « Comment racheter le XIXe et foutre les classes populaires dehors tout en continuant à se dire de gauche »…), les salaires des cadres, et bien sûr le « Comment bronzer intelligent de l’été ».

Depuis peu, Le Nouvel Observateur semble avoir laissé pousser une branche supplémentaire sur le marronnier en proposant le thème ultra-récurrent du retour des « nouveaux réacs », de la « nébuleuse brune » et de l’amicale des fachos réunis s’attaquant à l’antiracisme et aux gentils journalistes qui pensent que se prétendre de gauche suffit à vous assurer une respectabilité morale éternelle. On sent cependant que nos braves plumitifs ne sont pas encore très bien rodés. L’exercice est nouveau, le journaliste du Nouvel Obs manie avec plus de facilité la crème à bronzer et le cliché estival que la plume destinée à faire semblant de débattre avec ses nouveaux adversaires. Pour Renaud Dély par exemple, auteur d’une charge contre les « néofachos » et la réacosphère qui se voudrait pertinente et acide, on sent que ça n’est pas évident : ça patine, ça ronronne, ça pontifie. Bref, à lire les réflexions éclairées du journaliste sur cette « nébuleuse […] sorte d’amicale brune, reflet de l’air du temps » (quinousrappellelesheureslesplussombresdenotrehistoire ?), on s’ennuie ferme et on a l’impression de retrouver le bon vieux dossier sur les franc-macs adaptée à l’actualité avec un type un peu plus énervé que d’habitude derrière sa plume. Tous les clichés habituels y passent : « élucubrations aux saillies poujadistes », « solidarité de réprouvés »… avec bien sûr l’inévitable mention des victimes innocentes des infâmes néofachos : « les musulmans et les bobos bien-pensants ». C’est vrai que les premiers faisaient de parfaites victimes lundi dernier en hurlant « Allah Akhbar » et « Mort aux juifs » face à l’ambassade américaine cible de leur courroux. Mais le véritable danger pour la démocratie, le pluralisme et le thé de cinq heures reste, ne l’oublions pas, ces ignobles réactionnaires sont si méchants avec leur ennemi juré : le bobo bien-pensant. On peut rassurer Renaud Dély, le bobo bien-pensant n’est pas si exécrable que cela, il est seulement méprisable et, bien que son agitation actuelle dans la presse le rende incontournable, on peut parfaitement ignorer sa très pathétique existence.

Cette fois, le ton du Nouvel Obs a changé par rapport aux marronniers habituels. On lit entre les lignes agressives de Renaud Dély une panique à peine contenue. L’heure est grave, la publication de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik aura décidément traumatisée cette grande presse consensuelle qui ronronnait d’aise jusque-là depuis la victoire hollandienne. Les réactions complétement aberrantes du monde arabe à la diffusion du navet Innocence of Muslims et les vociférations meurtrières de la troupe de cinglés réunis sur les Champs-Elysées risqueraient-elles de laisser penser que Millet a appuyé là où ça fait mal ? Ou les malheureux salariés de ce journal pour retraités de gauche auraient-ils peur qu’une part grandissante de l’opinion finisse par se rendre compte qu’ils ne servent à rien ?

Du coup, les auteurs du « dossier » du Nouvel Obs en font des tonnes. Dans cette nébuleuse d’extrême droite qu’ils fantasment, ils jettent pêle-mêle Millet, Camus, Soral, Lévy, Finkielkraut, Buisson, Stormfront, Raspail, Zemmour et Rioufol. En matière d’associations délirantes, les auteurs de l’arbre généalogique du fascisme à la française ont l’imagination aussi fertile qu’Anders Breivik lui-même. Et si la caricature est aussi ridicule que d’habitude, la calomnie et la menace viennent largement assaisonner le fiel du discours. Peu soucieuse de faire dans la nuance, la caution universitaire de service, Gisèle Sapiro, n’hésite pas à comparer tous ces intellectuels réactionnaires aux fascistes et aux nazis des années trente et à faire appel à Walter Benjamin, qui n’avait rien demandé à personne, pour dénoncer une nouvelle « entreprise d’esthétisation de la politique » comparable à celle des régimes totalitaires. Quant à Renaud Dély, il n’hésite pas à qualifier le journal Causeur d’ « officine de blanchiment d’idées sales ». La dernière partie du dossier qui dénonce l’omniprésence de la « fachosphère » sur internet laisse le mot de la fin à Yannick Cahuzac , « spécialiste de l’extrême-droite sur internet », nous apprend-t-on, « qui souhaite la multiplication des outils de vérification de l’information » et martèle pour finir : « Il faut de la pédagogie, beaucoup de pédagogie. »

Au vu de la très haute qualité journalistique du dossier du Nouvel Obs et du ton vitupérant qui y domine, on voit bien quelle sorte de pédagogie pourrait tenter cette gauche bien-pensante qui semble être en train de perdre les pédales.

*Image : Le Nouvel Observateur

Lettre à Marine Le Pen

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Marine Le Pen contre le voile; la kippa... et le FC Sochaux ?

Marine Le Pen contre le voile; la kippa... et le FC Sochaux ?

Madame Le Pen,

Aujourd’hui, vous avez annoncé vouloir interdire certains vêtements dans la rue. Dans votre viseur, le voile et la kippa dont le port dans l’espace public serait, selon vous, attentatoire au principe de laïcité. Je pourrais vous demander pourquoi vous incriminez ces deux signes-là tout en épargnant les tenues de nonne. Je pourrais aussi vous demander pourquoi les laïcards de 1905 n’avaient pas interdit aux curés de déambuler en soutane hors de leurs églises. Mais cela n’irait pas bien loin. Vous me feriez valoir que la France est chrétienne depuis deux mille ans et qu’une exception était donc légitime par antériorité. Je serais convaincu par l’antériorité et beaucoup plus réservé sur la légitimité que celle-ci entraîne et le débat s’arrêterait là, n’ayant pas avancé d’un pouce.

Certes, les pouvoirs publics interdisent déjà le port de certaines tenues dans l’espace public. Vous avez fait notamment valoir qu’il était interdit de se promener nu dans la rue. J’ajouterai moi-même que de nombreuses communes balnéaires interdisent par arrêté de se promener en maillot de bain dans certaines rues commerçantes. La rue, en effet, ce n’est pas la plage. Le juge administratif n’a, pour l’heure, pas trouvé ces actes administratifs liberticides. De même, le législateur a récemment interdit de dissimuler son visage dans l’espace public, ce qui incluait le fameux voile intégral. Là encore, pour des raisons de sécurité et d’ordre public, on peut comprendre que les pouvoirs publics aient dû instaurer une telle norme.

Ambitieux que je suis, je ne crains pas d’entrer sur votre terrain identitaire ou civilisationnel et d’y marquer un point décisif. « Chez nous », Madame Le Pen, on ne dissimule pas son visage. « Chez nous », on ne se promène pas dans la rue à poil, ou presque. Mais, « chez nous », on a le droit de porter tout type de vêtement en dehors de ces deux tenues-là. Même religieux. Et la loi de 1905, séparant les églises de l’Etat n’y a rien changé. On ne voit pas en quoi un voile, permettant de voir le sourire et le regard de la dame qui le porte, attente à notre décence commune. Quant à la kippa, puisque vous la citez aussi – il faut bien respecter les équilibres au sein du bureau politique du FN -, elle n’est pas plus attentatoire à notre socle civilisationnel que les papillottes, si d’aventure vous décidiez de vouloir aussi réglementer les salons de coiffure.

J’en viens à mon cas personnel. J’ai un aveu à vous faire, Madame Le Pen. J’ai moi-même une religion que vous pourriez souhaiter bouter hors de l’espace public. Ma religion à moi – pauvre mécréant que je suis – c’est le FC Sochaux-Montbéliard. Il s’agit d’une religion fort mal classée actuellement mais ce n’est pas la question. Il m’est arrivé, afin de montrer à mes semblables parcourant l’espace public combien j’étais croyant, de porter le maillot jaune et bleu de ce club, surtout l’été en vacances. Si vous étiez logique, vous me l’interdiriez aussi. Car ma religion porte parfois à l’intégrisme. Figurez-vous que, parfois, je me laisse aller à douter de l’honnêteté de tel arbitre et d’être une mauvaise foi ayatollesque sur un hors-jeu non sifflé. Figurez-vous que la vue d’un maillot marseillais ou parisien aux abords de ma cathédrale, le Stade Bonal, me rend irritable voire même discourtois les soirs de défaite. Certes, je ne participe à nulle bagarre contre les supporteurs adverses ni ne caillasse les bus du PSG et de l’OM, mais ma susceptibilité religieuse peut parfois être chatouilleuse, surtout quand on est classé dix-neuvième.

Il serait donc cohérent de m’interdire de porter ce vêtement ostentatoire dans l’espace public. Ce qui m’éviterait d’ailleurs de ressembler à l’un des personnages de Camping et empêcherait mes enfants de prendre leur père pour un beauf parfait. Pendant que vous y êtes, vous devriez aussi vous occuper des bikers fans de Johnny Hallyday qui font pas mal dans l’ostentatoire. Ils parlent de leur héros comme d’un Dieu, ce n’est pas très sain.

Madame Le Pen, votre argumentation soutenant que l’interdiction d’un vêtement à connotation religieuse pourrait être interdite dans l’espace public sous prétexte de laïcité ne tient pas, ainsi que je viens de le prouver. Votre intention était de faire le buzz, ce que vous avez d’ailleurs fort bien réussi. Ce qui prouve que, comme Jean-François Copé, Bernard-Henri Lévy ou Olivier Besancenot, vous avez bien compris notre époque. Ce qui prouve que vous pourriez tout aussi bien demain présenter une émission de « relooking » sur M6 que présider un parti politique. Ce qui ne prouve pas forcément que vous ayez l’étoffe d’une femme d’Etat.

*Photo : blandinelc

Famille : Œdipe expulsé du kibboutz…

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En Israël, des kibboutz séparaient enfants et parents

En février 1848, quand le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels proclame la fin de la famille bourgeoise, ses lecteurs n’imaginent sans doute pas que ce projet sera mis à exécution soixante-dix ans plus tard par quelques dizaines de juifs russes à peine sortis de l’adolescence, dans l’un des coins les plus reculés de l’Empire ottoman. Pourtant, et c’est l’un des aspects les moins connus de l’histoire d’Israël, la destruction de la famille bourgeoise était au cœur du projet révolutionnaire sioniste.
Pour les pères fondateurs de l’État et du kibboutz, l’idée directrice de ce nouveau type de communauté collectiviste, dont la première a été fondée en 1909, n’était pas d’assurer son salut individuel mais bien de transformer en profondeur les cadres de l’existence du peuple juif, dans un premier temps, puis de l’humanité tout entière. La famille « à l’ancienne » représentait en effet un obstacle majeur sur le chemin menant au meilleur des mondes et à l’émancipation collective.[access capability= »lire_inedits »]

Après une décennie d’improvisation, les années 1920 sont celles de la théorisation, grâce notamment à la contribution des immigrés juifs qui ont vécu la Révolution soviétique d’Octobre. Comme l’écrit joliment le psychanalyste et historien israélien Eran Rolnik, « ils débarquèrent dans le port de Jaffa avec Le Capital dans une main et L’interprétation des rêves dans l’autre ». L’idée du kibboutz est en effet venue de la jeune URSS qui appliquait les théories freudiennes dans certains orphelinats. Il s’agissait, disait-on, de contourner le complexe d’Œdipe et d’épargner aux enfants les effets malheureux de la famille bourgeoise. Les idéologues du kibboutz partageaient cette lecture de Marx et de Freud. Pour eux, il ne faisait aucun doute que les membres de la famille nucléaire reproduiraient le schéma traditionnel petit-bourgeois et diasporique de leurs parents, ce qui favoriserait les intérêts égoïstes au détriment du bien-être collectif.

En quelques années, on assiste à l’élaboration d’un modèle de famille alternative fondée sur des théories psychologiques et pédagogiques, ces beaux principes étant promptement traduits en règlements, plans d’urbanisme et institutions. Le couple, toléré, avait le droit à l’intimité, mais celle-ci devait être discrète et les amoureux membres du kibboutz étaient priés de ne jamais arriver ensemble à l’assemblée générale ou à la salle à manger. Mais le cœur du projet concernait l’élevage collectif des enfants, séparés de leurs géniteurs pour être confiés à des professionnels.
En lieu et place de la famille traditionnelle, on mit sur pied des instances de substitution : la « maison des enfants » remplaçait le foyer parental ; le dortoir commun prenait la place de la chambre, l’éducatrice remplaçait la mère, et à la fratrie se substituait le groupe d’enfants nés la même année. Le repas familial était banni. Les parents mangeaient avec leurs collègues et les enfants dans un autre réfectoire. Pour parachever le tout, les enfants appelaient tous les adultes par leurs prénoms, y compris leurs parents biologiques.

Le monde extérieur – la Police, la Justice et les institutions de l’État – restait à la porte du kibboutz. Pour la famille nouvelle, les lois de la société n’avaient aucune pertinence. D’autres « étrangers » étaient tenus à distance : des parents non-membres du kibboutz étaient considérés comme une véritable menace car leur présence aurait rappelé l’existence des liens du sang, ce qui était aussi dangereux que leurs modes de vie et leur « individualisme bourgeois. » Les grand-mères faisaient l’objet d’une méfiance particulière. En effet, les enfants éprouvaient trop vite, lors des vacances passées auprès d’elles, le sentiment d’être uniques. Et quand les grands-parents mouraient, l’héritage qu’ils laissaient à leurs enfants kibboutzniks – argent ou, pire, bien immobilier − était à l’origine de multiples crises et de tensions permanentes.

Ce système savamment mis en place pendant les années 1920 s’est écroulé dans les années 1970-1980 et le dernier kibboutz à appliquer le système dans toute sa rigueur a jeté l’éponge en 1997. La famille traditionnelle avait gagné. Mais soyons honnêtes : malgré le caractère très strict des règlements, il y a toujours eu des accommodements avec la norme. Avraham Balavann, un écrivain israélien né dans un kibboutz, a bien résumé la situation : « Loin du tablier de maman, nous allions élever des enfants sains et proches de la nature. Mais l’amour maternel surgissait par les fenêtres, regardait furtivement à travers les fissures. Têtu comme un paysan, il s’obstina […] comme les lois de la gravité maintiennent le navire sur les vagues. »

Heureusement, sans doute, pour les enfants ainsi élevés, nombre des « hommes nouveaux » n’ont pas complètement joué le jeu. Le kibboutz n’a pas réussi à éradiquer la famille et il a fini par payer le prix de cette vaine tentative. Il était impossible pour les parents d’être à la fois présents et absents, suivant les injonctions contradictoires de la vie en communauté, et cette ambiguïté permanente a lentement sapé les fondements du collectivisme à l’israélienne. La persistance de la « petite » famille a fini par avoir la peau de la « grande », car celle-ci était incapable de satisfaire les besoins émotionnels des enfants et des adultes.

La famille traditionnelle s’est ainsi montrée plus forte que l’utopie du kibboutz. Elle a réclamé ses enfants au collectif et elle les a repris. Mais cette victoire, paradoxalement, a démontré que les pionniers avaient raison : la famille est incompatible avec la Révolution.[/access]

*Photo : maxnathans (Kibboutz Eilon)

Bruxelles : Qui peut le plus pour les riches peut le moins pour les salariés

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On sait qu’une des solutions pour réduire ou stopper l’immigration de travail serait par exemple, outre de punir sévèrement les employeurs qui y ont recours illégalement – notamment dans le BTP, la restauration ou le travail saisonnier- de favoriser le développement industriel dans les pays d’origine. Bon, autant dire que ce n’est pas pour demain la veille, la dernière fois que ces solutions ayant été évoquées remontant au temps de Pasqua et Chevènement. Pour une fois qu’il y aurait eu un tiers-mondisme qui aurait plu même à droite…

On pourrait penser qu’une solution analogue serait la bienvenue en matière d’exil fiscal. La neutralisation des paradis fiscaux dénoncés à droite et à gauche depuis des années n’a pas avancé d’un pouce et c’est très facilement que l’on peut trouver sur Internet des sites proposant obligeamment des solutions pour ouvrir des comptes offshore.

Quant au dumping fiscal de nos voisins proches, si proches, il prouve notamment que si la Commission de Bruxelles a parfaitement su harmoniser les conditions de vie des plus riches pour qu’ils le soient plus encore, l’Union Européenne a en revanche été incapable de penser, même d’un point de vue théorique, même pour un avenir lointain, une législation du travail, une sécu ou un salaire minimum communs. Comme c’est étrange…

Affaire Millet : Patrick Besson scalpe Annie Ernaux

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Patrick Besson pourfend la pétition d'Annie Ernaux contre Richard Millet

Patrick Besson pourfend la pétition d'Annie Ernaux contre Richard Millet

Je ne vais pas passer ma vie à vous signaler chaque semaine le billet de Patrick Besson dans Le Point, mais il justifierait à lui tout seul qu’on souscrive un abonnement de soutien à l’excellent hebdo de FOG. Renseignement pris, il n’y a pas d’abonnement de soutien au Point. Souscrivez-en donc un à Causeur magazine, et lisez le Besson de la semaine contre menue rétribution à votre kiosquier, ou gratuitement sur lepoint.fr, ou chez le docteur. Mais lisez-le !

Le billet de cette semaine revient sur une des conséquences les plus épatantes de l’Affaire Millet (que l’abominable homme des Gobelins nous avait déjà contée en version caillera il y quinze jours). Cette fois, c’est de la courageuse pétition du Monde qu’il s’agit, celle contre « le pamphlet fasciste qui déshonore la littérature »[1. Dans un style très différent, et qu’on en approuve ou pas toutes les conclusions, on lira aussi toutes affaires cessantes le texte magnifique publié par Pierre Jourde sur son blog : « Pourquoi je n’aurais pas signé le texte d’Annie Ernaux ».]. On y parle bien sûr d’Annie Ernaux, affublée d’un adjectif assez méchant, mais probablement en dessous de la vérité, cette personne étant à proprement parler inqualifiable.

Au gré des attaques ad hominem, on y croise quelques signataires connus ou semi-connus comme Olivier Adam, Alain Mabanckou, Tahar Ben Jelloun, « un ancien ami d’Hassan II bien connu dans les prisons marocaines pour son esprit démocratique » ou encore Bertrand Leclair, autrefois fayot de première à L’Idiot International et même l’inénarrable Michèle Gazier, à qui, si ma mémoire est bonne, Patrick Besson avait envoyé du temps de sa splendeur (à elle , quand elle était chef des livres à Télérama) son dernier roman accompagné de cette dédicace : « Chèque suit » . En plus de tous ses vices avérés, Besson n’est qu’un sale menteur : il ne lui a jamais envoyé le chèque promis.

Mais le plus réjouissant n’est peut-être pas à chercher du côté de ces rhabillages en série. Au fil du texte, on apprend en effet que ce méchant garçon s’apprête à publier en janvier prochain, chez Fayard, un Précis incendiaire de littérature contemporaine. D’ici là, je risque de trouver le temps long. Heureusement que l’auteur est un gros travailleur (en vrai, je ne lui connais guère d’autre perversion) et que j’ai pour patienter son « Contre les calomniateurs de la Serbie » qui vient de paraître, chez Fayard again. On nous y parle d’un conflit armé du siècle dernier, qui comme l’affaire Millet, s’était terminé en guerre d’écrivains à Saint-Germain-des-Prés. En France, tout finit par des pétitions.

*Photo : Bekathwia

Mariage gay : de quoi je me mêle ?

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L'Eglise n'a pas à juger du mariage civil homosexuel

L'Eglise n'a pas à juger du mariage civil homosexuel

La question du mariage homosexuel divise. Et c’est fort heureux puisqu’il s’agit là d’une des seules dissensions réelles de la dernière campagne présidentielle. On a tendance à ranger les « pro » dans le camp des progressistes ouverts et tolérants, et les « antis » dans celui des réacs souvent manipulés par des instances religieuses fermées aux évolutions de la société. On ne peut pourtant, selon moi, être croyant et s’opposer à l’avènement du mariage civil homosexuel. Le combat de l’Eglise catholique est à la fois d’arrière-garde et à côté de la plaque.

Un chrétien ne peut en effet que militer pour l’égalité des droits, égalité fondée sur la dignité humaine, juste héritage de l’Évangile. Il se doit de promouvoir le mariage civil homosexuel pour plusieurs raisons. D’abord parce que le mariage civil ne comporte pas l’obligation d’avoir des enfants. Cette décision reste un choix personnel des époux, dont la loi reconnaît et organise les effets par l’article 213 du Code civil. Un mariage civil ne sera pas invalidé par l’absence de descendance. La question du mariage homosexuel ne devrait donc pas être juridiquement liée à celle de l’ouverture de l’adoption aux couples de même sexe. Ensuite parce que le mariage civil n’est qu’une forme d’organisation de la vie commune en concurrence avec le PACS ou le concubinage. Pourquoi un de ces modes d’association resterait-il donc fermé à des couples de même sexe dès lors qu’ils s’engagent à se devoir « mutuellement respect, fidélité, secours, assistance » ? D’autant plus que le choix du mariage ou du concubinage entraîne des conséquences fiscales. En 2007, l’INSEE notait que si 77% des couples ont fiscalement intérêt à être mariés, 23% ont en revanche intérêt à vivre en union libre, et ce principalement parmi les foyers à revenus modestes . Que les homosexuels puissent se marier ne serait finalement que justice fiscale.

Enfin parce que le Christ lui-même, bien avant 1905, a posé le principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il n’y a donc pas d’obstacle réel à l’ouverture du mariage civil aux couples homosexuels, au nom de l’évolution des mœurs et de l’égalité des droits. Mais si tous les couples sans discrimination doivent avoir le droit de se marier, tous sans discrimination doivent avoir le droit de ne pas le faire.

Et pourtant en France chaque année, de nombreux couples sont tenus par la loi de se marier civilement. En effet, l’article 433-21 du code pénal pose le principe de subordination du mariage religieux au mariage civil. En France, pour pouvoir se marier devant son Dieu, il faut au préalable s’être dit « oui » devant la photo du Président. Pourtant, si le mariage civil a copié le décorum du mariage religieux, les deux institutions n’ont de commun que le nom. Toutes les religions sans exception fondent l’institution du mariage sur l’union d’un homme et d’une femme dans une démarche de fécondité. Mariages civil et religieux n’ont en réalité aucun point commun. D’un côté il y a un contrat dissoluble entre deux individus en vue d’organiser leur vie commune, de l’autre un sacrement indissoluble entre un homme et une femme procréateurs, c’est-à-dire créateurs à la suite de Dieu. Que l’on soit croyant ou non, l’accroissement des différences fondamentales entre ces deux institutions paraît flagrante. Dès lors, l’égalité des droits doit pousser les défenseurs du mariage homosexuel, en toute honnêteté intellectuelle, à militer pour l’abandon de la nécessité du mariage civil comme préalable légal au mariage religieux. De cette façon, tous les couples sans discrimination auraient le droit de choisir leur mode d’union civile (et les avantages fiscaux qui vont avec). Ainsi des célibataires ou des pacsés pourraient se marier devant leur Dieu. Leurs enfants, protégés juridiquement comme la moitié d’entre eux nés hors mariage, seraient également reconnus dans la foi.

L’égalité des droits n’existe en effet que si elle est totale. La logique du mariage homosexuel porte en elle l’abandon de la subordination du mariage religieux au mariage civil puisqu’il en révèle toutes les différences. Le mariage homosexuel n’est envisageable, que si l’on accepte que mariage religieux et mariage civil n’aient plus que l’homonymie en commun. Finalement, cet acquis égalitaire achèverait la séparation de l’Etat et des églises.

*Photo : Wyoming_Jackrabbi

On l’a jusqu’à l’Obs !

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Le Nouvel Obs traque les

Le Nouvel Obs traque les "néo fachos" à Causeur

Aujourd’hui, mes copains hésitent à l’utiliser devant moi, mais entre nous, nous avions une expression pour qualifier, sans avoir besoin d’entrer dans les détails, le beauf à la Cabu, raciste et antisémite, qui vivait dans l’amour de son berger allemand comme dans la haine des arabes. Nous disions : un gros con qui vote FN.

À présent, une autre expression pourrait naître pour qualifier les lecteurs de l’hebdomadaire en passe de devenir l’organe de délation du Parti socialiste français ou ceux d’entre eux qui croient ce qu’ils y lisent : les imbéciles qui lisent Le Nouvel Obs. Pardon maman.
Dans le dernier numéro du journal de feu l’esprit de Jean Daniel, un dossier est consacré aux néo-fachos. Qu’on ne s’y trompe pas, on n’y trouve pas la moindre critique de ceux qui, aujourd’hui en France, menacent la liberté d’expression et tentent, par un chantage à peine voilé à l’émeute et à la violence, d’introduire chez nous un délit de blasphème que l’on croyait mort et enterré.
On n’y trouve d’ailleurs pas la moindre critique sérieuse mais plutôt une suite de dénonciations, d’amalgames, de contre-sens et de contre-vérités qui laissent penser qu’au sein d’ « une nébuleuse brune d’écrivains et de journalistes qui communient dans l’obsession de la sauvegarde d’une identité française blanche et chrétienne », Alain Soral et Alain de Benoist, Elisabeth Lévy et Eric Zemmour mèneraient le même combat idéologique, chacun dans sa branche, sous le haut parrainage d’Alain Finkielkraut et Jean-Claude Michéa.

On a du mal à savoir s’ils sont mal-comprenants, malhonnêtes ou un peu des deux; et on se demande si nous avons échappé au titre « Les néo-nazis » parce qu’il leur reste un peu de bon sens ou simplement parce que l’on trouve parmi les accusés une proportion non négligeable de juifs. Les auteurs des articles qualifient tranquillement leurs adversaires de racistes ou fascistes mais leur logiciel antiraciste refuse d’associer juifs et nazis. Réjouissons-nous, même si les mêmes plis de leur pensée les empêchent souvent de voir des immigrés antisémites, des « défavorisés » racistes, des « populaires » homophobes ou des « sensibles » sexistes, si l’on m’autorise à donner aux individus les noms de leurs quartiers pour éviter de stigmatiser races et religions.
Comme souvent, dans ce genre de mise au poteau, car l’exercice est en train de devenir un marronnier de gauche, la présentation des photos évoque l’Affiche rouge et le champ sémantique est une décharge publique. Les nouveaux réacs d’hier sont devenus des néo-fachos et leurs idées sont sales et nauséabondes, quand les prises de position des écrivains, des journalistes et des intellectuels mis en cause sont encore considérées comme des idées car le soupçon de la posture pour occuper des places dans les médias ne se lit pas entre les lignes, il emplit des paragraphes.

Enfin, l’« enquête » donne la parole à un chercheur « spécialiste » de l’extrême droite qui confie à propos des sites étudiés, de Causeur – qualifié par Renaud Dély « d’officine de blanchiment d’idées sales » – au site du Bloc identitaire, « qu’il faut les laisser exister, qu’il faut leur répondre » et appelle à « ne pas laisser certains sujets uniquement aux mains de quelques mouvements ou partis ». En voilà une idée. Mais qu’attendent-ils donc ? Qui abordera à gauche, par exemple, la question délicate de l’opportunité de poursuivre l’immigration dans une France qui n’intègre plus ? Craignent-ils, ces accusateurs publics, parce qu’ils auront vu ce que tout le monde voit et dit ce que tout le monde pense, d’être traités un jour de fachos par plus « à gauche » qu’eux ? Qu’ils se rassurent, la calomnie ne tue pas, la lâcheté et le ridicule, si. Enfin dans la France « fantasmée » que je regrette de voir disparaître et pour laquelle nous écrivons.

*Photo : L’imaGiraphe

Privatiser nos vies ? Chiche !

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Contre la privatisation du mariage homosexuel

Contre la privatisation du mariage homosexuel

Dans le dernier numéro de Causeur magazine, mon estimé confrère Georges Kaplan signe un article intitulé « Reprivatiser nos vies », invitant celles et ceux de bonne volonté à demander à l’Etat de reconnaître le mariage homosexuel et les familles monoparentales. Avec un talent certain et tout libéral qu’il dit être, Georges Kaplan appuie entre autres son raisonnement sur la réalité de l’existence de l’homosexualité et des familles homosexuelles ainsi que sur l’impossibilité de la loi de nier les réalités[1. « Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la loi qui fait la réalité des faits » nous explique Kaplan.]. Il y ajoute un petit laïus bien connu sur l’exercice de la liberté de chaque homme, limité par celle de son voisin.

L’ensemble de cet argumentaire amène le lecteur à conclure que ce type de mariage et de familles existent de fait, que leur consécration par la loi n’est en rien une atteinte à nos droits individuels, et qu’il faut donc légiférer, au risque, dans le cas contraire, de rouvrir la voie au délit d’homosexualité. Je dois reconnaître à Georges Kaplan son habileté – suffisamment rare pour être soulignée – à conduire une argumentation dont beaucoup ressortiront convaincus. A n’en point douter, il eût été de l’époque de Platon que le philosophe, à défaut d’en faire son Giton, l’aurait nommé Gorgias à la place de Gorgias. J’accorderais aussi à Georges Kaplan un certificat d’infaillibilité sur au moins un des postulats : l’homosexualité est un fait et une constante de nos sociétés humaines. Ceci étant dit, qu’il me soit maintenant permis de lui répondre et de lui exposer les contradictions de son argumentation.

Tout bon philosophe du droit qui se respecte reconnaîtra aisément que le droit n’a pas vocation à nier les réalités, pas plus qu’il n’a vocation à les entériner au prétexte de l’évolution de la société. L’homme, passé de l’état de nature à celui de culture sans s’être totalement débarrassé de sa primitivité originelle, nous montre tous les jours combien il joue toujours avec la transgression, souvenir immortel de son état de nature. La transgression de la loi est une réalité et c’est bien parce qu’elle existe que la loi existe. Dès lors, arguer d’une réalité qui transgresse la loi pour légiférer ou abroger une règle existante revient tout bonnement à condamner la loi à la disparition puisque toute loi n’est précisément que la réponse ou la prévention à l’expression humaine d’une transgression. C’est dire, en suivant le raisonnement de Georges Kaplan, que tout ce qui existe et que la loi interdit, doit devenir licite puisque cela existe, au diable la loi[2. Et si venir poignarder quelqu’un parce que je ne partage pas son opinion est interdit par la loi, mais que je le fais quand même, vous serez d’accord pour abroger la loi ?].

Mais puisque Georges a décidé que la loi ne pouvait nier les réalités – ce en quoi on peut en partie être d’accord-, je voudrais aussi qu’il m’explique pourquoi, dans le même temps, la loi sur le mariage homosexuel et l’adoption autorisera un des deux (ou les deux) parents d’un couple à nier la réalité à « leur enfant ». Car, cher Georges, si un jour vous appreniez que l’un de vos parents n’est pas votre père ou votre mère au sens biologique du terme, je doute que vous n’éprouveriez pas, ne fût-ce qu’un court instant, l’irrépressible envie de lui demander pourquoi il vous a caché cette réalité. Autoriser la loi à mentir sur la filiation, n’est-ce pas un profond déni de réalité ?[3. Nous aurions pu évoquer la directive de l’Education nationale qui oblige les professeurs de SVT à expliquer à un garçon que ce n’est pas son sexe qui fait de lui un homme.]
Au sujet de cette même loi qu’il semble affectionner, Georges Kaplan déduit que le refus par certains de reconnaître légalement le mariage homosexuel (et donc l’homoparentalité) sans l’interdire pour autant, doit les amener (puisque c’est « nocif » et qu’il y a une logique) à vouloir rendre ce type de sexualité délictuel. C’est oublier un peu vite que les opposants au mariage homosexuels ne sont pas tous des abrutis à l’équation directe et au sophisme facile. Mais surtout que, de tout temps, la loi a su battre la mesure entre ce qui était réprimé en tant qu’offense au corps social ou alors ignoré en tant qu’indifférence au corps social[4. Indifférence en ce que le couple homosexuel ne peut, par son infécondité, participer à la perpétuation du corps social.], et pour mieux préserver la paix sociale. Dans votre jargon, on appelle ça la tolérance.

J’en viens maintenant au plus intéressant mais aussi au plus paradoxal de ses arguments. Le partisan de la privatisation absolue qu’est Georges Kaplan, donc de la dérégulation sans limites, invite les lecteurs à demander à l’Etat de légiférer. Pincez-moi, je rêve ! Mais s’il est un opposant farouche de l’intervention de l’Etat dans nos vies privées, que ne l’est-il pour le mariage homosexuel qui incarne l’immixtion suprême du Léviathan dans la vie privée ? Mais ! nous rétorque Georges Kaplan en argument individualiste ultime, cela ne constitue en rien une atteinte à nos propres droits, feignant un peu vite d’oublier ceux des enfants d’homosexuels (s’il ne s’en fout pas tout simplement) que cela pourrait déranger – pour ne pas dire perturber[5. Puisqu’on nous explique qu’aucune étude ne prouve que l’enfant pourrait être perturbé par des parents de même sexe, j’objecte qu’aucune étude ne prouve le contraire.]. Car eux aussi ont le droit de croire à l’ordre symbolique de la filiation « que les parents homosexuels sont les premiers à vouloir maintenir », et plus encore que d’y croire, d’en bénéficier. J’ajoute, en prime, que ces enfants pourraient à leur tour invoquer une inégalité que la loi devra régler un jour, en ce qu’ils n’ont pas eu, à l’instar d’une majorité d’autres enfants, un papa et une maman. Ou quand le serpent de l’égalité se mord la queue.

Pour tout vous dire, cher Georges, votre discours est conforme au libéralisme que vous prônez. Je ne le partage aucunement parce que je le trouve profondément incohérent. Mais puisque vous semblez dire que le mariage homosexuel (et l’homoparentalité) ne vous dérangeant pas, on peut légiférer, je souhaite vous répondre que, pour ma part, l’interdiction des licenciements et le rétablissement des douanes ne me dérangent pas non plus.

Attentat de Sarcelles : les témoins entre peur et déni

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Je descendais du bus quand j’ai entendu une déflagration. Elle venait du supermarché casher Naouri à 300 m de là. Le magasin se situe dans le centre commercial des Flanades, mais à l’extérieur, sur l’ avenue Auguste Perret, l’une des trois grandes artères de Sarcelles. Il me fallut du temps pour comprendre d’où était venue l’explosion, grâce aux premières sirènes de police. Quand j’arrivais sur les lieux, des cordons de sécurité empêchaient déjà tout accès au magasin. Je me mis à questionner les passants.

« Un cocktail Molotov a été balancé contre la porte du magasin par deux hommes en noir cagoulés. « Tout s’est passé très vite. Ils se sont enfuis. », « Le commissaire est là avec le maire… », « Il y a juste un blessé léger et la caissière est très choquée ».
C’était l’heure du déjeuner. Il n’y avait pas la foule habituelle des Flanades et de Sarcelles en général. Mais malgré son petit nombre, toujours le même panel représentatif propre à la ville : femmes arabes, juives, hommes à kippa, Africains, jeunes beurs etc. Après avoir récolté ces premières infos vagues, je décidai de poser ici et là d’autres questions.

Qui a pu faire ça d’après vous? Vous avez peur ? Vous en pensez quoi ?
Et voici les réponses : les femmes arabes soupiraient que « c’est des jeunes idiots, ils font ça pour s’amuser, faut pas faire attention ».
Les jeunes (filles ou garçons) arabes affirment qu’ « on sait pas qui a fait ça … ». Et ils n‘en diront pas plus.
Les femmes juives : « Il n’y a pas de blessés, tant mieux, ce n’est pas aussi grave que ça aurait pu ». Un garçon à kippa, refusant manifestement de parler, prend la tangente; « Je le connaîs le gars qui est blessé ».
Et enfin un vieil homme juif que je croise parfois osa : « C’est un signal, ma fille. »

Banalisation pour les uns, minimisation de circonstance et ton apeuré chez les autres, le désir de ne pas envenimer l’atmosphère est palpable. J’avais dans mon sac la carte de vœux du maire envoyée à la communauté juive pour la nouvelle année. On y lit que « face à l’antisémitisme qui s’exprime dans notre pays avec violence on peut compter sur sa vigilance et qu’il le combattra avec force en prenant toutes les mesures qu’il convient. ».

Sarcelles, ville phare, touchée aujourd’hui par ce qu’on sait à présent n’être qu’une grenade d’exercice et un pavé balancés sur un magasin juif devrait être un signal/symbole très fort pour le pays tout entier. Quelle rêveuse je suis : j’oublie que ni nos dirigeants ni nos concitoyens ne se sont jusque-là alarmés du fait que les jeunes juifs ne fréquentent plus les écoles publiques de cette ville, fondée en grande partie par leurs parents et grands-parents .