Accueil Site Page 2651

Famille : l’âme de la société

6

La famille n'est pas une démocratie entre parents et enfants

La famille n’a qu’une finalité : l’accueil et l’éducation des enfants. Ce qu’on oublie trop, ce sont les caractéristiques de cet être particulier appelé « enfant ». On s’aperçoit que, dans une société très individualiste, les adultes renâclent souvent à considérer les enfants comme tels. Ils les considèrent comme des adultes, pour ne pas trop en être embarrassés.

Françoise Dolto disait que « l’enfant est l’ennemi de l’adulte »… En effet, il lui faut un traitement approprié et particulier, il requiert ainsi tous les soins et toute l’attention, bref il empêche l’adulte de vivre. Une famille normale est un lieu où les adultes se comportent comme des pélicans sacrificiels. On peut répondre à cela en n’ayant pas d’enfant, ce qui est la solution la plus honnête ; ou bien en se débarrassant de ses enfants, comme le fit Rousseau, ce qui est évidemment la solution la plus égoïste et la plus déplorable. Mais ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une famille considérée comme une société d’adultes[access capability= »lire_inedits »] − ce qui est une autre manière, quoiqu’inconsciente, de tourner la douloureuse question de la spécificité fatigante de l’enfant.

Parce que l’enfant est un être incomplet et en formation − et en tant que tel, infiniment fragile −, il ne se développera pas normalement s’il vit directement immergé dans la société civile. La famille doit absolument demeurer un milieu protégé, un enclos, une thébaïde qui permette à l’enfant de grandir dans de bonnes conditions, et qui ne lui ouvre que progressivement les portes du dehors.
La famille joue un rôle de refuge en raison de la faiblesse de l’enfant, encore incapable de supporter les agressions de l’extérieur. Mais il y a autre chose. La grande société est impitoyable. Elle ne fonctionne pas selon les critères de la bonté. Certes, elle entretient des zones d’altruisme et, d’une manière générale, tous tiennent à ce qu’on appelle la décence commune grâce à laquelle, par exemple, vous espérez qu’on donnera son siège à un handicapé dans le métro. Mais, dans l’ensemble, la grande société fonctionne selon la règle du contrat, du donnant-donnant. Chacun y est responsable de ses actes et en subit les conséquences en pleine figure. Pourtant, l’existence humaine ne saurait se contenter des lois qui structurent la grande société. L’existence humaine a un besoin impérieux de don gratuit, de charité au sens de l’agapè grecque ; un individu qui ne connaît pas, de source, sûre un lieu dénué de cynisme et voué à la pure générosité devient tout simplement toqué.
C’est bien ce rôle que joue la famille.

Dans la famille, du fait que les enfants ne sont pas des adultes (évidence trop oubliée), les relations entre les êtres n’ont rien à voir avec celles qui ont cours dans la société civile. Dans la famille, on ne donne pas à chacun selon ses mérites, mais selon ses besoins. Le pardon passe avant la punition. Le don passe avant l’échange. Autrement dit, l’égalité en dignité est concrétisée partout, chacun est pris en compte pour lui-même et non en raison de son utilité − ce qui évidemment n’est pas le cas dans la société civile. La famille est gouvernée selon l’ordre de l’affection plus que du contrat. La société civile ne pourrait pas vivre ainsi, faute de quoi elle deviendrait un chaos dominé par les gens sans scrupules et où les citoyens généreux feraient naufrage.

Dans la famille, l’enfant apprend pour toujours qu’il existe un lieu où l’amour est une atmosphère de vivre-ensemble et un moyen de gouvernement. Et s’il n’a pas appris cela, il a toutes chances de devenir un adulte cynique. Car la société civile incite naturellement au cynisme.
Mais encore faut-il, pour que la famille joue ce rôle essentiel, qu’elle ne s’avise pas de devenir point par point un clone de la société civile. Tentation aujourd’hui très courante.
Observons, pour servir d’exemple, la réponse aux drames de l’inceste à l’intérieur des familles. Autrefois, on n’en parlait pas et, dans le meilleur des cas, on exigeait du coupable le repentir ; mais tout se passait à l’intérieur, portes closes : on « lavait son linge sale en famille ». Aujourd’hui, au contraire, on va aussitôt au procès, et l’on étale tout cela sur la place publique. L’arme du droit est utilisée tout autant ici que dans la grande société. Il faut dire en passant que, par le passé, les familles ont usé et abusé de l’impunité légale conférée par la spécificité communautaire, et tant de victimes en ont souffert. Mais pour justifiées qu’elles soient, ces métamorphoses de comportement transforment les familles en sociétés contractuelles, entraînant nombre de conséquences. Les fratries se sentent liées par le droit davantage que par l’affection, et il devient difficile pour les enfants d’apprendre que certains lieux sont régentés par le seul sentiment.

On se souvient que, dans les années 1960, sous l’impulsion de la philosophie de Dewey, un courant de pensée défendait l’extension de la démocratie à tous les secteurs de la vie sociale. Aujourd’hui , le processus démocratique a d’ailleurs été instauré (avec plus ou moins de bonheur) dans les partis politiques, les syndicats, les universités, et j’en passe ; et il n’est pas rare que des parents s’enorgueillissent de faire voter leurs enfants pour décider du lieu des prochaines vacances. La démocratie n’est pas faite pour les sociétés autres que la société civile, ce n’est pas le lieu de le préciser davantage ici. En tout cas, l’extension de la démocratie à la famille contribue à la dilution et à la perte des finalités au sein de l’institution familiale.
Il faut défendre cette spécificité : dans la famille, l’enfant apprend les vertus morales dont il aura besoin pour que la grande société ne devienne pas tout à fait un enfer. Prenons un exemple : la modestie est une vertu familiale (on cache son intelligence quand ses proches ne sont pas au même niveau) et, dans la grande société, la modestie est une sottise (si je cache mon intelligence, je n’aurai jamais le genre de travail qui me convient). Un enfant qui n’aurait jamais appris que la modestie existe et combien elle importe dans les relations humaines vivrait comme un loup, et il existe d’ailleurs, pour cette raison, beaucoup de loups dans nos entreprises.

Le raisonnement est le même quand on réclame l’ « École ouverte », partant du principe que l’École doit ressembler à la vie afin que les enfants en fassent véritablement l’apprentissage. C’est le contraire. L’École a besoin d’être fermée ! Les enfants n’ont pas encore la capacité de supporter tous les vents du dehors. Ils ont besoin d’apprendre à juger, d’apprendre à être libres, d’apprendre à désirer, et tout cela ne peut se faire que dans le calme d’une micro-société exclusivement faite pour eux. Ils doivent être soustraits au scandale, c’est-à-dire aux spectacles qui les révoltent et les indignent par privation de sens. De la même façon qu’on n’emmène pas ses enfants visiter un bordel, on n’a pas à leur laisser visionner n’importe quel film : la conséquence est mortelle pour l’âme.
On sait à quel point les enfants-soldats, élevés dès le début dans les règles de la société de guerre, deviennent des adultes particulièrement cruels et dénués de cette réserve de compassion qui fait l’humanité des soldats du monde entier. On voit de par le monde ces enfants des rues aux visages burinés déjà par les soucis et les effrois. Sur des corps puérils, des visages d’adultes. C’est pitié. Je me rappelle ces enfants des camin spital de Roumanie : ils semblaient des vieillards, et on lisait dans leurs yeux le tourment trop grand pour eux de la déréliction humaine.

Une famille, c’est le lieu sauvegardé où l’on fait la connaissance de l’amour des autres, sans se hâter d’apprendre que le monde est sauvage. Ainsi ce monde sauvage le sera-t-il un peu moins. En somme, la famille est l’âme de la grande société et, pour ainsi dire, sa conscience.[/access]

*Photo : drinksmachine

Islam : le parti du « mais »

92

Charlie Hebdo moque l'islam et les religions

C’est reparti ! Le parti du « mais » s’en donne à cœur joie. On aime la liberté, mais faut respecter les religions en général et l’islam en particulier. On a le droit à la caricature, mais faut être responsable. C’est pas bien de tuer, mais c’est très mal de faire des films islamophobes. Après une semaine durant laquelle la dénonciation de la « vidéo islamophobe » et la recherche de son auteur avaient largement pris le pas sur la condamnation des violences et du fanatisme, les spécialistes du renvoyage dos à dos et autres experts de l’excuse tournent en boucle sur nos ondes. Et ils ne sont pas contents.
Charlie Hebdo a encore frappé. Ces farceurs irresponsables s’en prennent à nouveau à l’islam et à son prophète. Au demeurant, peut-être suffit-il désormais de caricaturer un musulman énervé lambda pour « provoquer », « choquer » et peut-être « embraser ». En effet, à peine la « une » de l’hebdo – hilarante mais sans le moindre rapport avec Mahomet puisqu’on y voyait un juif et un musulman unis dans leur refus de toute critique – était-elle publique que la machine à s’offusquer tournait à plein régime. Admettons cependant que ce sont les « couvertures auxquelles nous avons échappé », publiées en dernière page, qui suscitent l’ire de nos concitoyens musulmans et de leurs coreligionnaires dans le monde – et ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère, les Charlie, ça cogne dur et drôle – enfin, moi j’ai trouvé ça drôle mais les avis sont partagés.

Que des musulmans soient agacés, peinés, vexés, outrés, je veux bien l’entendre. À condition qu’ils entendent, une fois pour toutes, que dans nos contrées, chacun doit accepter d’être agacé, peiné, vexé, outré par ses compatriotes. On n’a pas tous les jours l’occasion de rendre hommage à oumma.com, mais sur ce coup, les confrères ont eu la seule réaction honorable de la part de croyants en terre d’irrespect : ils ont appelé leurs lecteurs à traiter l’affaire et Charlie Hebdo par le mépris. Oui, qu’on arrête de nous bassiner avec le respect dû à chacun. Le mépris, ça ne tue pas, ça ne crée pas de trouble à l’ordre public et ça n’empêche personne de dormir.

Appelez ça comme vous voudrez : liberté, pluralisme, tolérance, laïcité. Ce qui est sûr, c’est que sous ce régime où les idées se promènent en liberté, l’existence humaine est plus excitante, plus intéressante et plus marrante qu’ailleurs. Oui, je sais, c’est un jugement de valeur et même l’affirmation d’une préférence civilisationnelle. J’en profite tant que c’est autorisé.
Au train où vont les choses, il n’est pas certain, en effet, que notre droit fondamental de déconner soit longtemps garanti. Il est probable qu’on assistera bientôt à une nouvelle offensive venue du monde arabo-musulman pour faire adopter par l’ONU – et pourquoi pas, par les instances européennes – des textes interdisant le blasphème. En tout cas, Charlie n’était pas encore en kiosque que notre Premier ministre exprimait sa « désapprobation » – non sans avoir rappelé que la liberté d’expression était un droit fondamental. (La nuit lui a sans doute porté conseil car le lendemain matin, il désapprouvait moins fortement.) Quant à Laurent Fabius qui, pas de chance, était au Caire, il a dû se livrer à un exercice de tortillage de fondement qui faisait peine à voir.
On m’objectera que les grands principes ne sont pas une politique, surtout à l’heure où les idées et les écrits voyagent plus vite que les personnes. Qu’on le veuille ou non, une « une » de Charlie Hebdo peut avoir des conséquences à Kuala Lumpur et à Téhéran – en l’occurrence, une manifestation contre nos rigolos a eu lieu mercredi à Benghazi. Il était certes déplaisant de voir un ministre de la République ménager la chèvre de l’islamisme et le chou de la liberté d’expression devant les caméras égyptiennes, mais on ne peut pas exiger de nos gouvernants qu’ils se fâchent avec la moitié de la planète qui ne pense pas comme nous. Et on ne peut pas non plus demander au chef de notre diplomatie d’ignorer le risque de représailles contre nos diplomates ou nos concitoyens vivant à l’étranger (qui a justifié la fermeture des ambassades et des écoles françaises vendredi prochain).

Dans ces conditions, les dessinateurs de Charlie se sont-ils montrés « irresponsables », pour reprendre le terme répété sur tous les tons ? Faut-il, comme Bernard Guetta, qui pousse très très loin la compréhension de l’énervement islamique ou islamiste, pointer du doigt les « provocateurs » ? Comme me le souffle Gil Mihaely, cela revient à accuser la fille qui vient de se faire violer d’avoir aguiché ses agresseurs.
Bref, aussi compliquée soit la question, nous n’avons pas le choix. Les commentateurs ne peuvent que s’en laver les mains. Certes, on peut féliciter Charlie d’avoir fait preuve de délicatesse en choisissant pour sa « une » – que tout un chacun peut voir sans l’avoir voulu – le dessin le plus gentillet. Pour le reste, si la critique doit passer sous les fourches caudines de la responsabilité, autant fermer la boutique et annoncer par avance qu’on respectera toutes les susceptibilités ou qu’on se couchera à la première menace. Or, il faut le répéter sans relâche : ce qui pose problème aujourd’hui n’est pas que la critique de l’islam puisse être exagérée, injuste ou carrément nulle comme dans le cas de L’innocence des musulmans, mais qu’elle soit considérée comme intolérable, non seulement à Kaboul ou Benghazi, mais à Sarcelles ou Grigny. Le bon docteur Guetta, qui félicitait la semaine dernière le monde arabo-musulman de son calme (!) et les camarades-procureurs du Nouvel Obs qui dressent la liste des méchants accusés de nourrir le rejet de l’islam devraient se demander ce qui cause le plus grand tort à la religion de paix et d’amour : les livres de Richard Millet ou les images de foules chauffées à blanc par une vidéo minable ? Les « idées sales » recyclées par Causeur ou l’incendie d’un supermarché casher à Sarcelles ? On laissera chacun se faire sa petite idée. Et on rappellera à tous que chez nous, il n’y a pas de « mais » et que se promener en mini-jupe est un droit de la femme – et un plaisir de l’homme mais c’est une autre histoire.

*Photo : Anwaar

Quand Le Nouvel Obs traque les néo-fachos

70

Vous avez aimé Kate seins nus la semaine dernière dans Closer ? Alors vous adorerez l’enquête-choc qui claque ce mercredi en Une du Nouvel Obs : « Les néo-fachos et leurs amis ». Certes les images friponnes n’y sont pas au rendez-vous. Mais que de sensations fortes pour à peine 3,50 euros !

Figurez-vous que Renaud Dély et ses camarades ont débusqué en plein Paris une nouvelle conspiration. Enfin « nouvelle », c’est une façon de parler puisqu’on y retrouve pour l’essentiel les mêmes intellectuels et journalistes récidivistes que l’Obs avait déjà dénoncés en Une il y a quelques mois sous l’appellation « néo-réacs ».

Mais voilà, la pression d’une actualité brûlante exigeait sans doute qu’on upgradât nos néoréacs en néofachos. Après tout, n’est-ce pas de la faute de ces adeptes d’« Alain Finkielkraut, Jean-Claude Michéa et Philippe Muray » (malheureux maîtres à penser admirés à leur corps défendant) si l’on égorge à Benghazi et incendie à Sarcelles ?

Le Nouvel Obs, qui s’est associé à France Culture pour mener à bien cette mission civilisatrice, a donc mis ses meilleurs limiers sur le coup et consacré neuf pleines pages à ce nouveau cancer, provoqué, celui-là, par des intellos génétiquement modifiés. En voilà l’introduction, on est prié d’aller coucher les enfants : « Le rejet des musulmans alimente en Europe et aux Etats-Unis une nouvelle extrême-droite. En France, l’affaire Millet révèle les contours d’une nébuleuse brune au sein de laquelle des écrivains et des journalistes communient dans l’obsession de la sauvegarde d’une identité française « blanche et chrétienne ».» Notons qu’au Nouvel Obs, on a un vocabulaire si limité que toute interrogation ou critique devient « rejet » : en l’occurrence, l’islam ne posant aucun problème comme le montre notre riante actualité, ces gens-là ne sont que d’abominables racistes.

Bien sûr, nous n’avons pas été oubliés par nos fins observateurs. Ils citent Elisabeth Lévy du début à la fin de leur réquisitoire. Exemple : « Drapée dans sa « liberté d’expression », Elisabeth Lévy a fait de son magazine, et du site qui y est adossé, une officine de blanchiment d’idées sales. » Beurk, beurk, beurk ! Reconnaissons au moins qu’au Nouvel Obs, on ne se drape pas dans le pluralisme.

Vous allez dire que tout ça n’est pas très neuf. Oui, mais non. Pour qu’on comprenne bien que ces néo-réacs là transmutés en néofachos sont vraiment, mais alors vraiment dangereux, l’Obs a ajouté à la liste des usual suspects (Elisabeth[1. Qui répondra sur le fond à ces « révélations » dans le prochain numéro de Causeur Magazine et/ou dans quelques jours sur le site.], Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Robert Ménard, Eric Zemmour et bien sûr Renaud Camus et Richard Millet) quelques nouvelles têtes, médias ou partis genre Alain Soral, le Bloc identitaire ou le site Stormfront « fondé par un membre du Klu Klux Klan ». Si l’Obs les met dans le même panier, c’est bien la preuve que tous ces gens sont complices, ma bonne dame. On le sait bien, nous, que Soral, Lévy et Finkielkraut brunchent ensemble tous les dimanches.

Dommage que l’enquête n’ait pas été bouclée un ou deux jours plus tard, ils auraient pu ajouter Charlie Hebdo à leur liste…

L’Église et l’État font mauvais ménage

34

La République contre l'église catholique mais pas l'islam ?

Le 12 septembre, Manuel Valls affirmait : « S’attaquer à une religion, c’est s’attaquer à la République ». La veille, une mosquée de Limoges avait retrouvé ses portes souillées d’excréments.
Le 14 septembre 2012, le même Manuel Valls sortait d’un entretien avec Monseigneur Barbarin et déclarait au sujet du mariage homosexuel : « L’opinion est mûre et favorable à cela, nous parlons là de mariage civil, il s’agit là d’une évolution majeure pour la société, c’est un engagement du président de la République. Personne ne doit se sentir atteint dans sa conviction. Cette loi s’imposera à tous ».
Entre les quarante-huit heures qui séparent ces deux faits, un incroyable bouillonnement de mensonge s’est déchaîné sous le ciel de France.

Le premier mensonge est assez facile à débusquer : il est de l’ordre de la vérité historique. Sachant ce que la République inflige à la religion depuis 1789, il est scandaleux d’entendre Valls claironner que « S’attaquer à une religion, c’est s’attaquer à la République ». Les républicains sont les grands champions du massacre de religieux, par la chair et par l’esprit. En France, mais aussi au Mexique, en Espagne ou en Russie, le bilan est extrêmement lourd dans les paroisses et les monastères qui ont vu passer la République. La répression antireligieuse qui s’abat aujourd’hui très durement sur le christianisme possède une nature idéologique diffuse et insidieuse qui nous baigne dans l’idée que les cathos sont ringards, coincés, pédophiles, responsables de l’épidémie de Sida en Afrique, etc. Bref, tout cela entretient soigneusement un discrédit malhonnête sur l’Église.

Ce qui est assez amusant, c’est qu’aucun Mélenchon ni aucun Poutou ne s’est levé pour signaler l’erreur de Valls. Moi, si j’étais un bon Mélenchon, j’aurais sauté sur l’occasion pour bouffer du Valls ; j’aurai dit quelque chose du genre « Cet âne de Monsieur Valls prétend que s’attaquer à une religion c’est s’attaquer à la République, or je rappelle tout de même à ce monsieur à cravate crème que, justement, la grandeur de la République repose sur des fondements qui sont, non pas la superstition archaïque telle qu’on l’admettait sous l’Ancien Régime, mais la Raison, les Lumières, n’est-ce pas ! Et il est donc du devoir naturel de la République de chasser la religion et les religieux, de s’opposer le plus fermement possible à leur obscurantisme ! Monsieur Valls fait des effets de moulinets pour noyer le poisson et détourner les citoyens de la vraie question qui est celle des inégalités. » Mais je ne suis pas Mélenchon.

Le second mensonge est beaucoup plus subtil : Valls affirme qu’il est d’une certaine façon indigne que la République s’attaque à une religion ; or, en faisant la promotion du mariage homosexuel, il s’attaque clairement à un fondement chrétien majeur de notre société.
La subtilité de ce mensonge n’est pas évidente pour tout le monde, car la République, en s’appropriant les lois du mariage pour déshabiller l’Eglise et se revêtir de ses effets, s’escrime à faire oublier le véritable propriétaire du mariage monogame, hétérosexuel, fidèle, à secours mutuel des conjoints dans l’épreuve, à consentement libre et bilatéral, devant témoins, à but d’éducation responsable et exclusive de sa progéniture, et consigné dans un registre sous l’autorité d’un officier qui rend l’acte social, public, et historique. Parce que le détenteur de ce copyright-là, c’est tout simplement l’Église. Priés de croire qu’ils vivent dans un système universel infiniment supérieur à tous les autres régimes, notamment grâce à l’invention de la laïcité, les Français se se rendent absolument plus compte que le mariage civil est la photocopie en noir et blanc d’une institution profondément chrétienne.

Pourquoi cet oubli ? Parce que l’Église a mangé son chapeau en se pliant devant la République. La communauté musulmane de France pratique de façon régulière le mariage religieux hors de tout mariage civil, ce que, docilement, l’Église catholique ne commet pas par goût de l’honnêteté et refus petit-bourgeois du scandale. Je ne dis pas que les musulmans ont raison, mais il est clair qu’ils ont beaucoup moins l’intention de se laisser déposséder de leurs coutumes et de leurs convictions que ne l’ont consenti les chrétiens depuis ces deux derniers siècles.

Si le mariage homosexuel est sur le point d’être instauré, je crois que la faute en revient hélas largement à l’Eglise elle-même, et ce pour deux raisons majeures :

1. L’Église a adopté le discours sentimentaliste et romantique du « mariage d’amour » au lieu d’invoquer des devoirs moraux et anthropologiques de bien plus grande ampleur. Puisque seul l’amour fonde le mariage, alors toutes les unions sont légitimes. Philippe Muray annonçait la tombée du tabou de l’inceste, nous nous y dirigeons à très grands pas. Je vous rappelle qu’en 2012, nous voyons des femmes porter les enfants de leur propre fille, c’est à dire la semence de leur beau-fils, au nom de l’altruisme et de l’amour. Et les gens ne voient pas où est le problème, puisque c’est par amour.

2. L’Église a accepté de donner des pans entiers de son manteau à Marianne, estimant naïvement que le Bien Commun français porterait pour l’éternité des vertus chrétiennes qui ne se perdraient pas en route. Ce qui s’est avéré totalement illusoire. Il est d’ailleurs complètement hallucinant d’entendre des prêtres célébrer des mariages en mentionnant les vertus du mariage civil par lequel les jeunes époux sont passés avant de se retrouver devant l’autel. Cette attitude me fait immédiatement penser à un pauvre homme exproprié de son palais, et qui se mettrait à chanter les louanges de celui qui l’a mis dehors à coups de pieds au cul et qui s’acharne maintenant à fondre tous les ors et à brûler tous les lambris. Une sorte de syndrome de Stockholm, en somme, à tel point qu’on entend tous les dimanches des prêtres vous enseigner le programme du Parti Socialiste en guise d’homélie.

Monseigneur Barbarin a évoqué récemment la possibilité de passer outre le mariage civil pour marier les couples chrétiens, je crois qu’il a infiniment raison, mais je crois surtout qu’il n’aurait jamais dû en être autrement ! Voilà des années que j’annonce, la mort dans l’âme, le retour des chrétiens aux catacombes ; cette perspective se rapproche à très grands pas. Si je me réjouirai que l’Église prenne des décisions couillues en bravant une République trop longtemps endurée, je redoute en contrepartie une nouvelle scission des chrétiens qui ferait de la France une sorte de République Populaire de Chine, avec d’un côté les fidèles au Pape, prêts à la clandestinité, et de l’autre côté les fidèles à une Eglise du Gouvernement, officielle et bien-pensante. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Pour en revenir au caca répandu sur la porte des mosquées, on se demande vraiment à qui profite le trafic de la stigmatisation quand on fait le compte des profanations quotidiennes qui ont lieu sur les sites chrétiens. Sûrement pas à Sainte Catherine de Sienne, en tout cas.

*Dessin : Jossot.

Enseigner la morale d’une société laïque à chaud !

6

On peut tirer deux profits de cette histoire qui enflamme les … comment dire sans insulter personne? les salafistes, (c’est eux qui disent qu’ils le sont), les djihadistes (idem) et les fondamentalistes (c’est le pape qui a choisi ce mot).

Le premier est de donner la question du blasphème comme banc d’essai des cours de morale laïque à l’école. Genre : que doit-il se passer quand quelqu’un se moque de Jésus, ou de Moïse ? (accessoirement, les familles des victimes de Breivik ont-elles le droit de lyncher l’auteur du livre qui fait l’éloge de cet assassin, parce que cet éloge les offense et les blesse ?)

Ou faut-il laisser à la loi le droit de punir ce qui est jugé intolérable ?

Bref, qu’est-ce qui est sacré POUR TOUT LE MONDE et qu’est-ce qui ne l’est pas dans une société où les chiites et les sunnites (j’allais oublier les catholiques et les protestants ; les bouddhistes, les Juifs, et les athées) ont les mêmes droits?

Une question subsidiaire et amusante à poser à propos des violences vues à la télé : prouvent-elles l’innocence de l’Islam ?

Mariage gay et homoparentalité : reprivatiser nos vies

46

Oui au mariage gay et à l'homoparentalité

Commençons par énoncer deux évidences. La première, c’est que l’homosexualité est un fait. C’est une constante de nos sociétés humaines depuis toujours, dans toutes les civilisations, qu’elle soit largement admise, tout juste tolérée ou franchement réprimée. Que cela vous plaise ou non, des milliers de nos concitoyens sont homosexuels et vivent en couple. Par ailleurs, nous savons, vous et moi, qu’un certain nombre de ces couples composés de deux individus du même sexe élèvent des enfants. Techniquement, ça ne présente pas beaucoup de difficultés : adoption (il suffit de se faire passer pour célibataire… un comble !), insémination artificielle ou fécondation in vitro (en Belgique), coparentalité (un bon copain ou une très bonne amie) ou, plus simplement, les enfants issus d’une première union hétérosexuelle. Bref, l’homoparentalité, comme l’existence de couples homosexuels, est une réalité qui s’impose à vous comme à moi.[access capability= »lire_inedits »]

Or voilà, jusqu’à maintenant, la loi française refuse de reconnaître cet état de fait. J’insiste sur ce point : c’est très important. Le mariage civil, celui qui est reconnu par la loi, est une invention extrêmement récente[1. En France, il fêtera cette année son 220e anniversaire (cf. loi du 20 septembre 1792).] qui n’est qu’une codification d’un mode d’organisation sociale dont les origines se perdent dans la nuit des temps ; le mariage est une conséquence logique de notre nature d’homo sapiens, de notre stratégie de reproduction, le mode d’organisation validé par quelques millions d’années d’expérience qui est le plus à même d’assurer la survie de notre espèce : il précède − et de très loin − toute forme de législation et il existe indépendamment des lois. Entre un couple hétérosexuel marié devant Monsieur le maire et un autre couple hétérosexuel qui n’a pas jugé utile de faire cette démarche, la différence n’est que de pure forme ; le premier est reconnu par la loi, pas le second et, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la loi qui fait la réalité des faits. Un couple homosexuel qui fait cause commune, se promet assistance mutuelle et − de surcroît − élève des enfants est donc marié de fait, mais la loi refuse de reconnaître l’existence de cette famille[2. On ne rentrera pas ici dans le débat byzantin qui consiste à savoir si l’article 144 du Code civil spécifie oui ou non une interdiction du mariage homosexuel : dans les faits, deux personnes du même sexe ne peuvent pas se marier.].
Partant de là, il n’y a que trois attitudes possibles. La première, le statu quo, consiste à penser − peu importent vos raisons − que le mariage homosexuel (et donc l’homoparentalité) est une mauvaise chose (pour la société, pour les enfants, pour vous-même… que sais-je ?) et donc à refuser de reconnaître légalement de telles unions… mais sans les interdire pour autant. Ce qui nous amène naturellement à la deuxième attitude possible : si le mariage homosexuel est nocif, alors il faut l’interdire dans les faits. Il vous faudra alors faire de l’homosexualité et de l’homoparentalité des délits et constituer une police des mœurs chargée de pousser les portes de nos chambres à coucher, d’interroger nos enfants, voisins et amis et d’enquêter dans le détail sur nos mœurs. C’est une simple question de logique et de cohérence : vous n’avez le choix qu’entre l’hypocrisie et l’ordre moral.
En revanche, si, comme moi, vous constatez que le mariage homosexuel ne constitue en rien une atteinte à vos propres droits ; si vous estimez qu’après tout, l’État n’a rien à faire dans nos vies privées et que le mariage devrait être un contrat comme un autre ; si vous n’avez aucune raison objective de penser que les homosexuels font de mauvais parents ; si vous pensez que l’ordre symbolique de la filiation[3. Papa + maman = bébé.] n’a absolument rien à craindre du mariage homosexuel et ce, d’autant plus que les parents homosexuels sont les premiers à vouloir le maintenir ; si vous croyez qu’il vaudra toujours mieux avoir deux papas ou deux mamans plutôt que de grandir dans un orphelinat ; si vous comprenez le drame de ces enfants qui perdent leur papa biologique et se voient, de surcroît, arrachés à l’affection de ce second papa qui est la seule famille qui leur reste ; si vous pensez qu’une société libre ne peut exister sans tolérance, que le fait qu’un mode de vie vous déplaise n’est pas un motif suffisant pour en réclamer l’interdiction ; si, enfin, vous croyez que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et que « l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ».…

Alors, comme moi, vous demanderez à l’État de reconnaître ces mariages et ces familles et nous aurons fait ensemble un premier pas sur la longue route qui nous reste à parcourir pour reprivatiser nos vies.

Islam : et si François Hollande se souvenait de 1453…

36

Si j’ai bien compris les propos tenus au Louvre hier par François Hollande, c’est dans l’islam qu’il faut chercher les valeurs permettant de combattre l’islamisme. C’est à peu de choses près ce que disait Barack Obama dans son discours du Caire. Il mesure aujourd’hui l’inanité de ses propos. Demain, il en sera sans doute de même pour François Hollande. Une erreur d’analyse, passablement doublée de démagogie, conduit inéluctablement à renverser le rapport de force qui oppose depuis des siècles les musulmans au reste du monde.

Comparer, comme l’ânonnent les commentateurs politiques, les affrontements entre chiites et sunnites à ceux qui opposèrent catholiques et protestants, ne me semble guère plus judicieux. Même si les interprétations du Coran peuvent millimétriquement diverger (c’est Allah en personne qui parle), il est hors de question de toucher à la figure du Prophète et de l’insulter en manifestant son impiété, voire en le blasphémant comme Charlie Hebdo nous y invite cette semaine.

La distinction classique que faisait Karl Popper entre sociétés ouvertes et sociétés fermées vaut aussi pour les religions. Ce n’est donc pas dans les vertus de l’islam qu’on cherchera des remèdes pour neutraliser les islamistes, mais dans la voix de la raison qui, comme disait Freud, est souvent affaiblie, mais jamais totalement inaudible.

Est-il enfin bien nécessaire de rappeler la date de la prise de Constantinople – 1453- par des musulmans qui avaient initialement demandé l’hospitalité à Byzance en se faisant passer pour d’humbles et misérables bergers venus des steppes ? Entrer dans le jeu rusé des musulmans jouant entre un islam modéré et un islamisme dont même les plus paisibles ou les plus lâches sont fiers, nous promet le sort réservé à Constantinople. 1453 devait être dans toutes les têtes et, surtout, dans celle de François Hollande.

Caricatures de Mahomet : haro contre Charlie Hebdo !

121

Depuis hier après-midi, la rue Compans, dans le XIXème arrondissement de Paris, est sous haute surveillance policière. C’est là en effet que se trouvent les locaux de Charlie Hebdo qui, dans son édition d’aujourd’hui, publie en pages intérieures de nouvelles caricatures de Mahomet, dessinées par les auteurs-maisons. La couverture du journal, plus soft, met en scène un musulman à turban et un juif à papillotes (voir ci-dessus).

Il n’y a donc pas eu d’affichage public de celui que les musulmans croyants et les journalistes pressés qualifient de prophète, contrairement au numéro du 2 novembre dernier, dont de mystérieux incendiaires avaient pris prétexte pour mettre le feu aux locaux de Charlie, contrairement aussi au fameux numéro de 2006 qui s’en était suivi d’une homérique bataille judiciaire entre l’équipe du journal, alors dirigé par Philippe Val et toute une cohorte d’apprentis censeurs islamiques.

Pour voir les fameuses caricatures, il faut donc aller chez son kiosquier, lui donner de son plein gré des sous, et chercher les quelques images supposées impies parmi la centaine de dessins publiés chaque semaine par la bande de l’ami Charb. Charb que je salue bien bas au passage, ainsi que les vaillants fonctionnaires de police chargés de le protéger 24 heures sur 24 depuis l’attentat de l’automne dernier et les nombreuses menaces anonymes qui l’ont accompagné.

Un naïf aurait pu croire que cette modération relative des satiristes éviterait que l’on jetât de l’huile sur le feu. C’était sans compter avec les nombreux – et concurrents – organismes qui prétendent représenter les musulmans de France. À peine la nouvelle connue, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) part au quart de tour et publie sous le titre « Récidive d’un hebdomadaire irresponsable », un communiqué assez peu nuancé qui commence ainsi: « Nous apprenons que l’hebdomadaire « Charlie Hebdo » s’apprête à publier, demain mercredi 19 septembre, des caricatures blessantes du Prophète de l’islam. Encore une fois, un hebdomadaire insignifiant profite de la liberté d’expression et d’une actualité dramatique pour se faire une notoriété. Notre pays, et le monde plus généralement, n’ont pas besoin de ce genre de provocation. »

La suite est du même tonneau et après un vibrant appel à s’indigner assorti d’une vague précaution oratoire appelant à ne tuer personne, l’UOIF conclut qu’elle va demander à la justice française de faire valoir le droit. Un peu comme viennent de le faire Kate et William d’Angleterre.

Du côté du Conseil Français du Culte Musulman, c’est illico et texto le même credo. Dans un communiqué publié quelques instants plus tard, on lit : « Le CFCM a appris avec une profonde consternation la publication mercredi par l’hebdomadaire Charlie Hebdo de dessins insultants à l’égard du prophète de l’islam. Le CFCM condamne avec la plus grande vigueur ce nouvel acte islamophobe qui vise à offenser délibérément les sentiments des Musulmans. Le CFCM exprime sa profonde inquiétude face à cet acte irresponsable qui, dans un contexte très tendu, risque d’exacerber les tensions et de provoquer des réactions préjudiciables. Le CFCM, profondément attaché à la liberté d’expression considère que rien ne peut justifier l’insulte et l’incitation à la haine. Le CFCM lance un appel pressant aux musulmans de France à ne pas céder à la provocation et les exhorte à exprimer leur indignation dans la sérénité par des moyens légaux. »

On notera qu’il y a toutefois une différence entre ces deux communiqués quasi identiques. Le CFCM n’est pas, contrairement à l’UOIF, une banale association loi 1901 puisque ce fameux Conseil a été porté sur les fonts baptismaux par les représentants de l’État (coucou Nicolas!) pour parler, nous a-t-on dit, au nom de tous les musulmans de France. On peut s’interroger sur la vocation parapublique d’un organisme qui appelle à bafouer les lois de la République, notamment celles garantissant à la presse une réelle liberté d’expression. S’il s’avère que le CCFM a une position contraire à nos valeurs fondamentales, la moindre des choses serait de remettre à plat les questions afférentes à son financement et à celui des associations cultuelles qui en sont l’ossature, qu’il s’agisse d’argent public ou de fonds en provenance d’États étrangers.

Un tour de vis qui risque de se faire attendre : notre premier ministre Jean-Marc Ayrault, qu’on imaginait vaguement garant de nos libertés et a minima, chaud partisan du primat de la laïcité prôné par François Hollande lors de son fameux discours du Bourget a lui aussi entonné la rengaine de la provocation en condamnant à l’avance, dès hier, le geste de Charlie et en exprimant « dans le contexte actuel », sa « désapprobation face à tout excès » et en appelant à ce qu’il qualifie d’ « esprit de responsabilité de chacun ». Je vous ferai grâce de la déclaration encore plus suspecte de Laurent Fabius. Il est vrai que celui-ci a été interrogé par la presse alors qu’il était en visite officielle en Egypte. À Rome, parle comme les Romains.

Je vous épargnerai aussi les mines contrites et les contorsions oratoires des speakers et speakerines des JT ou des grandes radios. Depuis une semaine, ils s’acharnent à nous faire croire qu’un obscur propagandiste copte est à l’origine de la vague de violence et de meurtres qui secoue actuellement le monde arabe – ce qui revient mine de rien à expliquer que les Américains sont directement responsables de ce qui leur est arrivé le 11 septembre 2001.

*Image : Charlie Hebdo/Charb

L’argent public de la BCE doit profiter à l’économie réelle

4

Philippe Murer contre le libre-échange et Mario Draghi de la BCE

Philippe Murer enseigne la finance à la Sorbonne. Il est président du Manifeste pour un débat sur le libre-échange et membre du Forum démocratique.

David Desgouilles. À en croire les déclarations de Mario Draghi le 6 septembre, puis la décision de la Cour de Karlsruhe, le 12, il semble que le temps s’éclaircit sur la zone euro….

Philippe Murer. En utilisant l’argent illimité de la BCE pour faire baisser les emprunts italiens et espagnols, Mario Draghi gagne du temps. Angela Merkel y est favorable car elle pense que cela lui permettra de travailler tranquillement jusqu’aux élections allemandes de Septembre 2013.
L’aide de la BCE est conditionnée à la prise en main de la Commission Européenne sur les budgets. Elle n’est pas gratuite et amènera au contrôle des budgets des pays du Sud. On a affaire à la construction d’une Europe antidémocratique : des gens non élus prennent la main sur les budgets des pays. C’est pour cette raison que l’Espagne et l’Italie attendront le plus possible avant de demander cette « aide ».
Il est également légitime de s’interroger sur les raisons qui conduisent à déverser des montants toujours plus élevés d’argent public (celui de la BCE) dans les marchés financiers et jamais dans l’économie réelle, qui en a pourtant besoin.
Il faut bien comprendre que la crise de l’euro est une crise de compétitivité : les salaires n’augmentant pas au même rythme dans les différents pays, certains pays deviennent très compétitifs (Allemagne) et d’autres perdent leur compétitivité (les pays du Sud). De ce fait, les balances commerciales des pays du Sud se creusent et, du même coup, les dettes de ces pays.
Travailler sur le problème des dettes comme on le fait, ne résoudra jamais la crise puisqu’on ne s’attaque qu’au symptôme, pas au problème premier.

DD. L’euro semble taillé pour l’Allemagne et les pays du nord de l’Europe. Comment expliquez-vous que c’est dans ces pays-là que, malgré tout, les partisans de la sortie de l’euro soient les plus forts ?

PM. Un des points essentiels qu’il faut avoir en tête est que les élites ont fait peur au Français en disant qu’une sortie de l’euro serait une catastrophe. C’est vrai dans tous les pays.
On peut le constater en étudiant un sondage du Pew Research Center de mai 2012. Ainsi, quand on demande aux Français si l’euro est une bonne ou une mauvaise chose, 31% pensent que c’est une bonne chose, 40% estiment que c’est une mauvaise chose.

Mais quand on leur demande s’ils souhaitent garder l’euro, 69% veulent conserver la monnaie unique. Pour les Français, l’euro est donc une mauvaise chose, mais ils préfèrent la conserver. Comment expliquer ceci autrement que par la peur distillée sur la « catastrophe » que représenterait une sortie de l’euro ?
On constate par ailleurs que les Allemands sont plus favorables à l’euro que les Français, Italiens et Espagnols. Les Grecs constituent un cas à part.

DD. Certes, mais le débat est plus ouvert en Allemagne qu’en France.

PM. En Allemagne, les adversaires de l’euro ont la possibilité de déposer des recours devant la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe, ce que les Français ne peuvent pas faire. Ces recours permettent de médiatiser l’opposition à l’euro outre-Rhin. Peut-être que la presse allemande est plus ouverte sur le sujet que la presse française. On voit bien que deux semaines avant la signature du très important traité budgétaire européen, les grands médias se refusent à expliquer le contenu du traité et ses enjeux.
En Allemagne, la monnaie est un des symboles du pays et il a été très difficile pour les Allemands d’avoir abandonné leur Mark chéri. De plus, le discours de Mme Merkel consiste à leur répéter que ce sont eux qui paient. Rien n’est plus faux : les Français paient tout autant. Les Allemands sentent qu’on va leur demander de payer de plus en plus et cela ne les enchante pas. Enfin, ils sont ordolibéraux : ils veulent des règles strictes et le Marché. Avec les rafistolages de l’euro, les règles strictes volent en éclat. Cela leur déplait forcément. Il y a aussi sans doute d’autres explications sociologiques qui m’échappent.

DD. Des économistes comme Markus Korber en Allemagne ou Christian Saint-Etienne en France préconisent la division de la zone euro en deux. Pour aller vite, un euro du nord, autour de l’Allemagne voisinerait avec un euro du sud regroupant l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal. Dans cette hypothèse, quelle zone la France devrait-elle intégrer ?

PM. Cela fonctionnerait un peu mieux si l’euro était coupé en deux. Mais pourquoi garder l’euro et ses inconvénients si c’est pour en avoir deux ? Est-ce que cela ne fonctionnerait pas encore mieux en coupant le problème en 17 et en revenant aux monnaies nationales ?
Pour répondre à votre question, de façon égoïste, la France aurait intérêt à rejoindre l’euro du Sud pour profiter de sa moindre inflation par rapport aux autres pays du Sud. Ainsi, son industrie serait de plus en compétitive par rapport aux pays du Sud. A l’inverse, si elle intégrait un euro du Nord, son industrie serait chaque année un peu plus écrasée par celle de l’Allemagne.
D’autres questions subsidiaires dépendent du rôle des nouvelles Banques Centrales Européennes. Laisserait-on les Etats dans les griffes des Marchés Financiers en les obligeant à se financer par les banques ou les investisseurs ? Ou bien, permettrait-on aux Etats d’emprunter directement à la Banque Centrale pour des projets d’investissement ? Y aurait-il une politique de monnaie forte ou de monnaie faible ?

DD. Un protectionnisme européen est-il envisageable compte tenu de la position de l’Allemagne ?

PM. Oui, mais cela exigerait un gouvernement français courageux et visionnaire. Il faut parler directement aux peuples européens, en passant par-dessus les gouvernements européens, comme ce fut le cas pour la guerre en Irak. On remarquera que le sondage de l’association Manifeste pour un débat sur le libre-échange de juin 2011 montre que 2/3 des Italiens, Espagnols, Allemands et Français sont favorables à un protectionnisme européen.
Cependant, l’élite allemande est farouchement contre et s’y opposera. Pour preuve, Angela Merkel a récemment fait une visite au Canada pour négocier un accord de libre-échange avec l’Europe.
Comme les élites ne sont aujourd’hui ni visionnaires ni courageuses, ce sera au peuple français de prendre son destin en main et de faire pression sur le gouvernement pour obtenir un protectionnisme raisonnable, nécessaire à la baisse du chômage et à la réindustrialisation de la France. L’initiative citoyenne européenne, pétition juridiquement établie par la Commission et le Parlement Européen, que nous avons lancée ici, permettrait d’aller demander au Parlement Européen de se prononcer sur la question : « pour ou contre le protectionnisme européen ». Si les politiques européens refusent ce sujet contre 2/3 des Européens, on saura que la démocratie a été jetée aux oubliettes.

DD. Lors de son discours fondateur au Bourget, fin janvier, le candidat Hollande évoquait l’Adversaire, le « monde de la finance ». Au delà des formules de campagne et de la sincérité ou non de ses propos, que vous évoque cette phrase, vous qui enseignez la finance à la Sorbonne et avez l’expérience des marchés financiers ?

Aujourd’hui, l’économie est au service de la finance ce qui est une très mauvaise chose. La finance doit être un outil au service de l’économie, pas plus, pas moins. Le monde de la finance a pris le pouvoir sur la société notamment grâce à la loi de 1973, qui empêche l’Etat d’emprunter à la Banque de France et donne le droit de création de l’argent exclusivement aux banques privées. Sans cette loi et sa prolongation dans la création de l’euro, les Etats ne seraient pas dans la main des marchés financiers.
Repenser une épargne fléchée qui dirige l’épargne vers les activités les plus utiles pour la société est aussi une nécessité. A cet égard, créer un « livret de développement industrie » ayant des avantages pour les épargnants et destiné uniquement au financement de l’industrie constituerait une excellente idée. De même, un livret d’épargne vert à destination des activités commerciales écologiques pourrait être créé afin de favoriser le développement d’une économie durable.

*Photo : slolee

Le retour de la question québécoise

8

Le souverainisme du Parti Québécois avec Pauline Marois

On avait cessé d’entendre parler du Québec. Sinon par ses chanteuses. Et d’un coup, en 2012, par le printemps érable qui mit en scène pendant plusieurs semaines des manifestations monstres, le monde a tourné le regard vers lui. Le Québec était-il en révolution ? Non. Mais le tumulte social était tel que le gouvernement du Parti libéral (fédéraliste) s’est retrouvé obligé d’aller en élections anticipées.
Où en est le Québec ? Le constat est simple : le Québec n’a jamais été autant divisé depuis trente ans. La question nationale demeure la question « lourde » de la politique québécoise. Entre souverainistes et fédéralistes, on ne voit pas de terrain d’entente. Toutefois, cette pomme de discorde est désormais en concurrence avec la polarisation « gauche-droite » qui s’accentue et s’impose peu à peu avec des partis comme la Coalition Avenir Québec (centre-droit) ou Québec solidaire (gauche radicale).

De quoi le clivage gauche-droite est-il le nom ? Économiquement, les Québécois sont divisés entre leur attachement aux droits sociaux et une conscience aigüe d’un nécessaire désendettement de l’État. Socialement, ils sont plutôt libertaires. Culturellement, on les sait très attachés à leur identité nationale. On ne se tromperait pas en disant qu’ils sont majoritairement des « conservateurs de gauche ».
Mais le fait central est le suivant : les souverainistes sont au pouvoir. Après neuf ans de régime fédéraliste, et avec à Ottawa un gouvernement canadien profondément étranger aux réalités québécoises, la chose est significative. Les souverainistes sont dirigés par Pauline Marois depuis 2007, qui a eu une longue carrière ministérielle. Le mandat péquiste étant néanmoins archi-minoritaire, on peut s’attendre à de nouvelles élections dans les dix-huit prochains mois.

Car le projet souverainiste ne va pas très bien. Trop « progressiste » au goût de certains, incapable de reconstituer la grande coalition « gaullienne » gauche/droite qui avait historiquement fait la force du Parti Québécois, il peine à se donner un nouveau souffle. La mondialisation et sa dévalorisation des nations n’aident pas non plus. L’esprit du temps est à la dénationalisation de la politique et de la démocratie.
On examinera ces causes multiples en gardant une idée à l’esprit : les Québécois, et surtout les francophones, s’identifient massivement et prioritairement au Québec. Leur attachement affectif au Canada est marginal, comme s’ils avaient déjà réalisé leur indépendance « psychologique ». La nation est une expérience historique avant d’être une construction idéologique artificielle.
Si le mandat actuel du Parti Québécois n’offre pas l’occasion d’un référendum, il ne remet pas moins la question nationale à l’avant-scène. Le PQ a pris des engagements fermes pour la défense de l’identité québécoise, et surtout de la langue française, laquelle décline. Cela provoque une levée de boucliers chez les idéologues du multiculturalisme qui voient partout des vexations aux libertés fondamentales.

Au Canada comme eu Europe, le multiculturalisme est en crise. D’autant plus qu’il est inscrit dans la constitution canadienne. Jusqu’ici, il occupait une fonction primordiale : marginaliser la nation québécoise en la transformant en une minorité ethnique parmi d’autres. On lui retirait ainsi son statut de peuple fondateur au Canada. Ce que confirme le rapatriement unilatéral de la constitution de 1982 : trente plus tard, il est ainsi frappant qu’aucun parti, même parmi les plus fédéralistes, ne propose de signer cette constitution.
Mais l’affirmation québécoise se paie toujours du prix de la diffamation canadienne-anglaise. C’est ce qu’on appelle le Quebec bashing. On diabolise la nation québécoise et plus encore les souverainistes. Le Québec révèle une tentation souverainiste persistante. À Toronto, à Calgary, à Ottawa, les accusations grossières, loufoques, insensées, de « nationalisme ethnique » et de xénophobie viennent polluer le débat. Elles confirment la persistance d’une mentalité « néo-coloniale » dans la gestion canadienne de la question québécoise.

Les Québécois croient trop souvent que la question nationale est anachronique. Ils oublient que partout dans le monde, on la redécouvre. On ne sacralise plus les frontières, évidemment. On sait désormais qu’il serait fou de les abolir. Alain Finkielkraut l’a déjà suggéré : la question du Québec est un peu révélatrice de celle des petites nations, qui réclament un point de vue singulier sur le monde, et nécessitent l’indépendance politique pour s’autogouverner.

La situation géopolitique et historique du Québec le confirme. On serait tenté de dire que l’indépendance est inscrite dans la logique de l’histoire du québécoise. Les deux référendums perdus de 1980 et 1995 (60% des Québécois francophones ont toutefois voté OUI) nous interdisent un tel optimisme. Il n’en demeure pas moins que l’idéal souverainiste se normalise. Même les fédéralistes reconnaissent aujourd’hui la viabilité de la souveraineté québécoise. Après la Révolution tranquille, il se pourrait bien que les Québécois réalisent à terme une forme de souveraineté tranquille.
Le gouvernement du Parti Québécois doit surtout bien gouverner au centre et chercher à rassembler les Québécois. Il devra développer une stratégie souverainiste à moyen terme, notamment sur le plan international en refaisant des alliés en France, seule puissance amie non seulement du Québec, mais de la cause souverainiste. Il appartient aux souverainistes de recommencer l’indispensable travail diplomatique qui confirmera leur sérieux dans la poursuite de l’indépendance.

Le retour de la question du Québec confirmerait le retour du politique dans une époque qui avait cru tout sacrifié au mythe du citoyen du monde et à celui de la disparition des frontières. La nation et la démocratie participent d’un même imaginaire. Le poids de l’histoire finit toujours par couler les idéologies à la mode. La lutte pour l’indépendance des Québécois n’est pas à la veille d’aboutir. Mais la marche a peut-être repris. Qui sait où elle mènera ?

Famille : l’âme de la société

6
La famille n'est pas une démocratie entre parents et enfants

La famille n'est pas une démocratie entre parents et enfants

La famille n’a qu’une finalité : l’accueil et l’éducation des enfants. Ce qu’on oublie trop, ce sont les caractéristiques de cet être particulier appelé « enfant ». On s’aperçoit que, dans une société très individualiste, les adultes renâclent souvent à considérer les enfants comme tels. Ils les considèrent comme des adultes, pour ne pas trop en être embarrassés.

Françoise Dolto disait que « l’enfant est l’ennemi de l’adulte »… En effet, il lui faut un traitement approprié et particulier, il requiert ainsi tous les soins et toute l’attention, bref il empêche l’adulte de vivre. Une famille normale est un lieu où les adultes se comportent comme des pélicans sacrificiels. On peut répondre à cela en n’ayant pas d’enfant, ce qui est la solution la plus honnête ; ou bien en se débarrassant de ses enfants, comme le fit Rousseau, ce qui est évidemment la solution la plus égoïste et la plus déplorable. Mais ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une famille considérée comme une société d’adultes[access capability= »lire_inedits »] − ce qui est une autre manière, quoiqu’inconsciente, de tourner la douloureuse question de la spécificité fatigante de l’enfant.

Parce que l’enfant est un être incomplet et en formation − et en tant que tel, infiniment fragile −, il ne se développera pas normalement s’il vit directement immergé dans la société civile. La famille doit absolument demeurer un milieu protégé, un enclos, une thébaïde qui permette à l’enfant de grandir dans de bonnes conditions, et qui ne lui ouvre que progressivement les portes du dehors.
La famille joue un rôle de refuge en raison de la faiblesse de l’enfant, encore incapable de supporter les agressions de l’extérieur. Mais il y a autre chose. La grande société est impitoyable. Elle ne fonctionne pas selon les critères de la bonté. Certes, elle entretient des zones d’altruisme et, d’une manière générale, tous tiennent à ce qu’on appelle la décence commune grâce à laquelle, par exemple, vous espérez qu’on donnera son siège à un handicapé dans le métro. Mais, dans l’ensemble, la grande société fonctionne selon la règle du contrat, du donnant-donnant. Chacun y est responsable de ses actes et en subit les conséquences en pleine figure. Pourtant, l’existence humaine ne saurait se contenter des lois qui structurent la grande société. L’existence humaine a un besoin impérieux de don gratuit, de charité au sens de l’agapè grecque ; un individu qui ne connaît pas, de source, sûre un lieu dénué de cynisme et voué à la pure générosité devient tout simplement toqué.
C’est bien ce rôle que joue la famille.

Dans la famille, du fait que les enfants ne sont pas des adultes (évidence trop oubliée), les relations entre les êtres n’ont rien à voir avec celles qui ont cours dans la société civile. Dans la famille, on ne donne pas à chacun selon ses mérites, mais selon ses besoins. Le pardon passe avant la punition. Le don passe avant l’échange. Autrement dit, l’égalité en dignité est concrétisée partout, chacun est pris en compte pour lui-même et non en raison de son utilité − ce qui évidemment n’est pas le cas dans la société civile. La famille est gouvernée selon l’ordre de l’affection plus que du contrat. La société civile ne pourrait pas vivre ainsi, faute de quoi elle deviendrait un chaos dominé par les gens sans scrupules et où les citoyens généreux feraient naufrage.

Dans la famille, l’enfant apprend pour toujours qu’il existe un lieu où l’amour est une atmosphère de vivre-ensemble et un moyen de gouvernement. Et s’il n’a pas appris cela, il a toutes chances de devenir un adulte cynique. Car la société civile incite naturellement au cynisme.
Mais encore faut-il, pour que la famille joue ce rôle essentiel, qu’elle ne s’avise pas de devenir point par point un clone de la société civile. Tentation aujourd’hui très courante.
Observons, pour servir d’exemple, la réponse aux drames de l’inceste à l’intérieur des familles. Autrefois, on n’en parlait pas et, dans le meilleur des cas, on exigeait du coupable le repentir ; mais tout se passait à l’intérieur, portes closes : on « lavait son linge sale en famille ». Aujourd’hui, au contraire, on va aussitôt au procès, et l’on étale tout cela sur la place publique. L’arme du droit est utilisée tout autant ici que dans la grande société. Il faut dire en passant que, par le passé, les familles ont usé et abusé de l’impunité légale conférée par la spécificité communautaire, et tant de victimes en ont souffert. Mais pour justifiées qu’elles soient, ces métamorphoses de comportement transforment les familles en sociétés contractuelles, entraînant nombre de conséquences. Les fratries se sentent liées par le droit davantage que par l’affection, et il devient difficile pour les enfants d’apprendre que certains lieux sont régentés par le seul sentiment.

On se souvient que, dans les années 1960, sous l’impulsion de la philosophie de Dewey, un courant de pensée défendait l’extension de la démocratie à tous les secteurs de la vie sociale. Aujourd’hui , le processus démocratique a d’ailleurs été instauré (avec plus ou moins de bonheur) dans les partis politiques, les syndicats, les universités, et j’en passe ; et il n’est pas rare que des parents s’enorgueillissent de faire voter leurs enfants pour décider du lieu des prochaines vacances. La démocratie n’est pas faite pour les sociétés autres que la société civile, ce n’est pas le lieu de le préciser davantage ici. En tout cas, l’extension de la démocratie à la famille contribue à la dilution et à la perte des finalités au sein de l’institution familiale.
Il faut défendre cette spécificité : dans la famille, l’enfant apprend les vertus morales dont il aura besoin pour que la grande société ne devienne pas tout à fait un enfer. Prenons un exemple : la modestie est une vertu familiale (on cache son intelligence quand ses proches ne sont pas au même niveau) et, dans la grande société, la modestie est une sottise (si je cache mon intelligence, je n’aurai jamais le genre de travail qui me convient). Un enfant qui n’aurait jamais appris que la modestie existe et combien elle importe dans les relations humaines vivrait comme un loup, et il existe d’ailleurs, pour cette raison, beaucoup de loups dans nos entreprises.

Le raisonnement est le même quand on réclame l’ « École ouverte », partant du principe que l’École doit ressembler à la vie afin que les enfants en fassent véritablement l’apprentissage. C’est le contraire. L’École a besoin d’être fermée ! Les enfants n’ont pas encore la capacité de supporter tous les vents du dehors. Ils ont besoin d’apprendre à juger, d’apprendre à être libres, d’apprendre à désirer, et tout cela ne peut se faire que dans le calme d’une micro-société exclusivement faite pour eux. Ils doivent être soustraits au scandale, c’est-à-dire aux spectacles qui les révoltent et les indignent par privation de sens. De la même façon qu’on n’emmène pas ses enfants visiter un bordel, on n’a pas à leur laisser visionner n’importe quel film : la conséquence est mortelle pour l’âme.
On sait à quel point les enfants-soldats, élevés dès le début dans les règles de la société de guerre, deviennent des adultes particulièrement cruels et dénués de cette réserve de compassion qui fait l’humanité des soldats du monde entier. On voit de par le monde ces enfants des rues aux visages burinés déjà par les soucis et les effrois. Sur des corps puérils, des visages d’adultes. C’est pitié. Je me rappelle ces enfants des camin spital de Roumanie : ils semblaient des vieillards, et on lisait dans leurs yeux le tourment trop grand pour eux de la déréliction humaine.

Une famille, c’est le lieu sauvegardé où l’on fait la connaissance de l’amour des autres, sans se hâter d’apprendre que le monde est sauvage. Ainsi ce monde sauvage le sera-t-il un peu moins. En somme, la famille est l’âme de la grande société et, pour ainsi dire, sa conscience.[/access]

*Photo : drinksmachine

Islam : le parti du « mais »

92
Charlie Hebdo moque l'islam et les religions

Charlie Hebdo moque l'islam et les religions

C’est reparti ! Le parti du « mais » s’en donne à cœur joie. On aime la liberté, mais faut respecter les religions en général et l’islam en particulier. On a le droit à la caricature, mais faut être responsable. C’est pas bien de tuer, mais c’est très mal de faire des films islamophobes. Après une semaine durant laquelle la dénonciation de la « vidéo islamophobe » et la recherche de son auteur avaient largement pris le pas sur la condamnation des violences et du fanatisme, les spécialistes du renvoyage dos à dos et autres experts de l’excuse tournent en boucle sur nos ondes. Et ils ne sont pas contents.
Charlie Hebdo a encore frappé. Ces farceurs irresponsables s’en prennent à nouveau à l’islam et à son prophète. Au demeurant, peut-être suffit-il désormais de caricaturer un musulman énervé lambda pour « provoquer », « choquer » et peut-être « embraser ». En effet, à peine la « une » de l’hebdo – hilarante mais sans le moindre rapport avec Mahomet puisqu’on y voyait un juif et un musulman unis dans leur refus de toute critique – était-elle publique que la machine à s’offusquer tournait à plein régime. Admettons cependant que ce sont les « couvertures auxquelles nous avons échappé », publiées en dernière page, qui suscitent l’ire de nos concitoyens musulmans et de leurs coreligionnaires dans le monde – et ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère, les Charlie, ça cogne dur et drôle – enfin, moi j’ai trouvé ça drôle mais les avis sont partagés.

Que des musulmans soient agacés, peinés, vexés, outrés, je veux bien l’entendre. À condition qu’ils entendent, une fois pour toutes, que dans nos contrées, chacun doit accepter d’être agacé, peiné, vexé, outré par ses compatriotes. On n’a pas tous les jours l’occasion de rendre hommage à oumma.com, mais sur ce coup, les confrères ont eu la seule réaction honorable de la part de croyants en terre d’irrespect : ils ont appelé leurs lecteurs à traiter l’affaire et Charlie Hebdo par le mépris. Oui, qu’on arrête de nous bassiner avec le respect dû à chacun. Le mépris, ça ne tue pas, ça ne crée pas de trouble à l’ordre public et ça n’empêche personne de dormir.

Appelez ça comme vous voudrez : liberté, pluralisme, tolérance, laïcité. Ce qui est sûr, c’est que sous ce régime où les idées se promènent en liberté, l’existence humaine est plus excitante, plus intéressante et plus marrante qu’ailleurs. Oui, je sais, c’est un jugement de valeur et même l’affirmation d’une préférence civilisationnelle. J’en profite tant que c’est autorisé.
Au train où vont les choses, il n’est pas certain, en effet, que notre droit fondamental de déconner soit longtemps garanti. Il est probable qu’on assistera bientôt à une nouvelle offensive venue du monde arabo-musulman pour faire adopter par l’ONU – et pourquoi pas, par les instances européennes – des textes interdisant le blasphème. En tout cas, Charlie n’était pas encore en kiosque que notre Premier ministre exprimait sa « désapprobation » – non sans avoir rappelé que la liberté d’expression était un droit fondamental. (La nuit lui a sans doute porté conseil car le lendemain matin, il désapprouvait moins fortement.) Quant à Laurent Fabius qui, pas de chance, était au Caire, il a dû se livrer à un exercice de tortillage de fondement qui faisait peine à voir.
On m’objectera que les grands principes ne sont pas une politique, surtout à l’heure où les idées et les écrits voyagent plus vite que les personnes. Qu’on le veuille ou non, une « une » de Charlie Hebdo peut avoir des conséquences à Kuala Lumpur et à Téhéran – en l’occurrence, une manifestation contre nos rigolos a eu lieu mercredi à Benghazi. Il était certes déplaisant de voir un ministre de la République ménager la chèvre de l’islamisme et le chou de la liberté d’expression devant les caméras égyptiennes, mais on ne peut pas exiger de nos gouvernants qu’ils se fâchent avec la moitié de la planète qui ne pense pas comme nous. Et on ne peut pas non plus demander au chef de notre diplomatie d’ignorer le risque de représailles contre nos diplomates ou nos concitoyens vivant à l’étranger (qui a justifié la fermeture des ambassades et des écoles françaises vendredi prochain).

Dans ces conditions, les dessinateurs de Charlie se sont-ils montrés « irresponsables », pour reprendre le terme répété sur tous les tons ? Faut-il, comme Bernard Guetta, qui pousse très très loin la compréhension de l’énervement islamique ou islamiste, pointer du doigt les « provocateurs » ? Comme me le souffle Gil Mihaely, cela revient à accuser la fille qui vient de se faire violer d’avoir aguiché ses agresseurs.
Bref, aussi compliquée soit la question, nous n’avons pas le choix. Les commentateurs ne peuvent que s’en laver les mains. Certes, on peut féliciter Charlie d’avoir fait preuve de délicatesse en choisissant pour sa « une » – que tout un chacun peut voir sans l’avoir voulu – le dessin le plus gentillet. Pour le reste, si la critique doit passer sous les fourches caudines de la responsabilité, autant fermer la boutique et annoncer par avance qu’on respectera toutes les susceptibilités ou qu’on se couchera à la première menace. Or, il faut le répéter sans relâche : ce qui pose problème aujourd’hui n’est pas que la critique de l’islam puisse être exagérée, injuste ou carrément nulle comme dans le cas de L’innocence des musulmans, mais qu’elle soit considérée comme intolérable, non seulement à Kaboul ou Benghazi, mais à Sarcelles ou Grigny. Le bon docteur Guetta, qui félicitait la semaine dernière le monde arabo-musulman de son calme (!) et les camarades-procureurs du Nouvel Obs qui dressent la liste des méchants accusés de nourrir le rejet de l’islam devraient se demander ce qui cause le plus grand tort à la religion de paix et d’amour : les livres de Richard Millet ou les images de foules chauffées à blanc par une vidéo minable ? Les « idées sales » recyclées par Causeur ou l’incendie d’un supermarché casher à Sarcelles ? On laissera chacun se faire sa petite idée. Et on rappellera à tous que chez nous, il n’y a pas de « mais » et que se promener en mini-jupe est un droit de la femme – et un plaisir de l’homme mais c’est une autre histoire.

*Photo : Anwaar

Quand Le Nouvel Obs traque les néo-fachos

70

Vous avez aimé Kate seins nus la semaine dernière dans Closer ? Alors vous adorerez l’enquête-choc qui claque ce mercredi en Une du Nouvel Obs : « Les néo-fachos et leurs amis ». Certes les images friponnes n’y sont pas au rendez-vous. Mais que de sensations fortes pour à peine 3,50 euros !

Figurez-vous que Renaud Dély et ses camarades ont débusqué en plein Paris une nouvelle conspiration. Enfin « nouvelle », c’est une façon de parler puisqu’on y retrouve pour l’essentiel les mêmes intellectuels et journalistes récidivistes que l’Obs avait déjà dénoncés en Une il y a quelques mois sous l’appellation « néo-réacs ».

Mais voilà, la pression d’une actualité brûlante exigeait sans doute qu’on upgradât nos néoréacs en néofachos. Après tout, n’est-ce pas de la faute de ces adeptes d’« Alain Finkielkraut, Jean-Claude Michéa et Philippe Muray » (malheureux maîtres à penser admirés à leur corps défendant) si l’on égorge à Benghazi et incendie à Sarcelles ?

Le Nouvel Obs, qui s’est associé à France Culture pour mener à bien cette mission civilisatrice, a donc mis ses meilleurs limiers sur le coup et consacré neuf pleines pages à ce nouveau cancer, provoqué, celui-là, par des intellos génétiquement modifiés. En voilà l’introduction, on est prié d’aller coucher les enfants : « Le rejet des musulmans alimente en Europe et aux Etats-Unis une nouvelle extrême-droite. En France, l’affaire Millet révèle les contours d’une nébuleuse brune au sein de laquelle des écrivains et des journalistes communient dans l’obsession de la sauvegarde d’une identité française « blanche et chrétienne ».» Notons qu’au Nouvel Obs, on a un vocabulaire si limité que toute interrogation ou critique devient « rejet » : en l’occurrence, l’islam ne posant aucun problème comme le montre notre riante actualité, ces gens-là ne sont que d’abominables racistes.

Bien sûr, nous n’avons pas été oubliés par nos fins observateurs. Ils citent Elisabeth Lévy du début à la fin de leur réquisitoire. Exemple : « Drapée dans sa « liberté d’expression », Elisabeth Lévy a fait de son magazine, et du site qui y est adossé, une officine de blanchiment d’idées sales. » Beurk, beurk, beurk ! Reconnaissons au moins qu’au Nouvel Obs, on ne se drape pas dans le pluralisme.

Vous allez dire que tout ça n’est pas très neuf. Oui, mais non. Pour qu’on comprenne bien que ces néo-réacs là transmutés en néofachos sont vraiment, mais alors vraiment dangereux, l’Obs a ajouté à la liste des usual suspects (Elisabeth[1. Qui répondra sur le fond à ces « révélations » dans le prochain numéro de Causeur Magazine et/ou dans quelques jours sur le site.], Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Robert Ménard, Eric Zemmour et bien sûr Renaud Camus et Richard Millet) quelques nouvelles têtes, médias ou partis genre Alain Soral, le Bloc identitaire ou le site Stormfront « fondé par un membre du Klu Klux Klan ». Si l’Obs les met dans le même panier, c’est bien la preuve que tous ces gens sont complices, ma bonne dame. On le sait bien, nous, que Soral, Lévy et Finkielkraut brunchent ensemble tous les dimanches.

Dommage que l’enquête n’ait pas été bouclée un ou deux jours plus tard, ils auraient pu ajouter Charlie Hebdo à leur liste…

L’Église et l’État font mauvais ménage

34
La République contre l'église catholique mais pas l'islam ?

La République contre l'église catholique mais pas l'islam ?

Le 12 septembre, Manuel Valls affirmait : « S’attaquer à une religion, c’est s’attaquer à la République ». La veille, une mosquée de Limoges avait retrouvé ses portes souillées d’excréments.
Le 14 septembre 2012, le même Manuel Valls sortait d’un entretien avec Monseigneur Barbarin et déclarait au sujet du mariage homosexuel : « L’opinion est mûre et favorable à cela, nous parlons là de mariage civil, il s’agit là d’une évolution majeure pour la société, c’est un engagement du président de la République. Personne ne doit se sentir atteint dans sa conviction. Cette loi s’imposera à tous ».
Entre les quarante-huit heures qui séparent ces deux faits, un incroyable bouillonnement de mensonge s’est déchaîné sous le ciel de France.

Le premier mensonge est assez facile à débusquer : il est de l’ordre de la vérité historique. Sachant ce que la République inflige à la religion depuis 1789, il est scandaleux d’entendre Valls claironner que « S’attaquer à une religion, c’est s’attaquer à la République ». Les républicains sont les grands champions du massacre de religieux, par la chair et par l’esprit. En France, mais aussi au Mexique, en Espagne ou en Russie, le bilan est extrêmement lourd dans les paroisses et les monastères qui ont vu passer la République. La répression antireligieuse qui s’abat aujourd’hui très durement sur le christianisme possède une nature idéologique diffuse et insidieuse qui nous baigne dans l’idée que les cathos sont ringards, coincés, pédophiles, responsables de l’épidémie de Sida en Afrique, etc. Bref, tout cela entretient soigneusement un discrédit malhonnête sur l’Église.

Ce qui est assez amusant, c’est qu’aucun Mélenchon ni aucun Poutou ne s’est levé pour signaler l’erreur de Valls. Moi, si j’étais un bon Mélenchon, j’aurais sauté sur l’occasion pour bouffer du Valls ; j’aurai dit quelque chose du genre « Cet âne de Monsieur Valls prétend que s’attaquer à une religion c’est s’attaquer à la République, or je rappelle tout de même à ce monsieur à cravate crème que, justement, la grandeur de la République repose sur des fondements qui sont, non pas la superstition archaïque telle qu’on l’admettait sous l’Ancien Régime, mais la Raison, les Lumières, n’est-ce pas ! Et il est donc du devoir naturel de la République de chasser la religion et les religieux, de s’opposer le plus fermement possible à leur obscurantisme ! Monsieur Valls fait des effets de moulinets pour noyer le poisson et détourner les citoyens de la vraie question qui est celle des inégalités. » Mais je ne suis pas Mélenchon.

Le second mensonge est beaucoup plus subtil : Valls affirme qu’il est d’une certaine façon indigne que la République s’attaque à une religion ; or, en faisant la promotion du mariage homosexuel, il s’attaque clairement à un fondement chrétien majeur de notre société.
La subtilité de ce mensonge n’est pas évidente pour tout le monde, car la République, en s’appropriant les lois du mariage pour déshabiller l’Eglise et se revêtir de ses effets, s’escrime à faire oublier le véritable propriétaire du mariage monogame, hétérosexuel, fidèle, à secours mutuel des conjoints dans l’épreuve, à consentement libre et bilatéral, devant témoins, à but d’éducation responsable et exclusive de sa progéniture, et consigné dans un registre sous l’autorité d’un officier qui rend l’acte social, public, et historique. Parce que le détenteur de ce copyright-là, c’est tout simplement l’Église. Priés de croire qu’ils vivent dans un système universel infiniment supérieur à tous les autres régimes, notamment grâce à l’invention de la laïcité, les Français se se rendent absolument plus compte que le mariage civil est la photocopie en noir et blanc d’une institution profondément chrétienne.

Pourquoi cet oubli ? Parce que l’Église a mangé son chapeau en se pliant devant la République. La communauté musulmane de France pratique de façon régulière le mariage religieux hors de tout mariage civil, ce que, docilement, l’Église catholique ne commet pas par goût de l’honnêteté et refus petit-bourgeois du scandale. Je ne dis pas que les musulmans ont raison, mais il est clair qu’ils ont beaucoup moins l’intention de se laisser déposséder de leurs coutumes et de leurs convictions que ne l’ont consenti les chrétiens depuis ces deux derniers siècles.

Si le mariage homosexuel est sur le point d’être instauré, je crois que la faute en revient hélas largement à l’Eglise elle-même, et ce pour deux raisons majeures :

1. L’Église a adopté le discours sentimentaliste et romantique du « mariage d’amour » au lieu d’invoquer des devoirs moraux et anthropologiques de bien plus grande ampleur. Puisque seul l’amour fonde le mariage, alors toutes les unions sont légitimes. Philippe Muray annonçait la tombée du tabou de l’inceste, nous nous y dirigeons à très grands pas. Je vous rappelle qu’en 2012, nous voyons des femmes porter les enfants de leur propre fille, c’est à dire la semence de leur beau-fils, au nom de l’altruisme et de l’amour. Et les gens ne voient pas où est le problème, puisque c’est par amour.

2. L’Église a accepté de donner des pans entiers de son manteau à Marianne, estimant naïvement que le Bien Commun français porterait pour l’éternité des vertus chrétiennes qui ne se perdraient pas en route. Ce qui s’est avéré totalement illusoire. Il est d’ailleurs complètement hallucinant d’entendre des prêtres célébrer des mariages en mentionnant les vertus du mariage civil par lequel les jeunes époux sont passés avant de se retrouver devant l’autel. Cette attitude me fait immédiatement penser à un pauvre homme exproprié de son palais, et qui se mettrait à chanter les louanges de celui qui l’a mis dehors à coups de pieds au cul et qui s’acharne maintenant à fondre tous les ors et à brûler tous les lambris. Une sorte de syndrome de Stockholm, en somme, à tel point qu’on entend tous les dimanches des prêtres vous enseigner le programme du Parti Socialiste en guise d’homélie.

Monseigneur Barbarin a évoqué récemment la possibilité de passer outre le mariage civil pour marier les couples chrétiens, je crois qu’il a infiniment raison, mais je crois surtout qu’il n’aurait jamais dû en être autrement ! Voilà des années que j’annonce, la mort dans l’âme, le retour des chrétiens aux catacombes ; cette perspective se rapproche à très grands pas. Si je me réjouirai que l’Église prenne des décisions couillues en bravant une République trop longtemps endurée, je redoute en contrepartie une nouvelle scission des chrétiens qui ferait de la France une sorte de République Populaire de Chine, avec d’un côté les fidèles au Pape, prêts à la clandestinité, et de l’autre côté les fidèles à une Eglise du Gouvernement, officielle et bien-pensante. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Pour en revenir au caca répandu sur la porte des mosquées, on se demande vraiment à qui profite le trafic de la stigmatisation quand on fait le compte des profanations quotidiennes qui ont lieu sur les sites chrétiens. Sûrement pas à Sainte Catherine de Sienne, en tout cas.

*Dessin : Jossot.

Enseigner la morale d’une société laïque à chaud !

6

On peut tirer deux profits de cette histoire qui enflamme les … comment dire sans insulter personne? les salafistes, (c’est eux qui disent qu’ils le sont), les djihadistes (idem) et les fondamentalistes (c’est le pape qui a choisi ce mot).

Le premier est de donner la question du blasphème comme banc d’essai des cours de morale laïque à l’école. Genre : que doit-il se passer quand quelqu’un se moque de Jésus, ou de Moïse ? (accessoirement, les familles des victimes de Breivik ont-elles le droit de lyncher l’auteur du livre qui fait l’éloge de cet assassin, parce que cet éloge les offense et les blesse ?)

Ou faut-il laisser à la loi le droit de punir ce qui est jugé intolérable ?

Bref, qu’est-ce qui est sacré POUR TOUT LE MONDE et qu’est-ce qui ne l’est pas dans une société où les chiites et les sunnites (j’allais oublier les catholiques et les protestants ; les bouddhistes, les Juifs, et les athées) ont les mêmes droits?

Une question subsidiaire et amusante à poser à propos des violences vues à la télé : prouvent-elles l’innocence de l’Islam ?

Mariage gay et homoparentalité : reprivatiser nos vies

46
Oui au mariage gay et à l'homoparentalité

Oui au mariage gay et à l'homoparentalité

Commençons par énoncer deux évidences. La première, c’est que l’homosexualité est un fait. C’est une constante de nos sociétés humaines depuis toujours, dans toutes les civilisations, qu’elle soit largement admise, tout juste tolérée ou franchement réprimée. Que cela vous plaise ou non, des milliers de nos concitoyens sont homosexuels et vivent en couple. Par ailleurs, nous savons, vous et moi, qu’un certain nombre de ces couples composés de deux individus du même sexe élèvent des enfants. Techniquement, ça ne présente pas beaucoup de difficultés : adoption (il suffit de se faire passer pour célibataire… un comble !), insémination artificielle ou fécondation in vitro (en Belgique), coparentalité (un bon copain ou une très bonne amie) ou, plus simplement, les enfants issus d’une première union hétérosexuelle. Bref, l’homoparentalité, comme l’existence de couples homosexuels, est une réalité qui s’impose à vous comme à moi.[access capability= »lire_inedits »]

Or voilà, jusqu’à maintenant, la loi française refuse de reconnaître cet état de fait. J’insiste sur ce point : c’est très important. Le mariage civil, celui qui est reconnu par la loi, est une invention extrêmement récente[1. En France, il fêtera cette année son 220e anniversaire (cf. loi du 20 septembre 1792).] qui n’est qu’une codification d’un mode d’organisation sociale dont les origines se perdent dans la nuit des temps ; le mariage est une conséquence logique de notre nature d’homo sapiens, de notre stratégie de reproduction, le mode d’organisation validé par quelques millions d’années d’expérience qui est le plus à même d’assurer la survie de notre espèce : il précède − et de très loin − toute forme de législation et il existe indépendamment des lois. Entre un couple hétérosexuel marié devant Monsieur le maire et un autre couple hétérosexuel qui n’a pas jugé utile de faire cette démarche, la différence n’est que de pure forme ; le premier est reconnu par la loi, pas le second et, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la loi qui fait la réalité des faits. Un couple homosexuel qui fait cause commune, se promet assistance mutuelle et − de surcroît − élève des enfants est donc marié de fait, mais la loi refuse de reconnaître l’existence de cette famille[2. On ne rentrera pas ici dans le débat byzantin qui consiste à savoir si l’article 144 du Code civil spécifie oui ou non une interdiction du mariage homosexuel : dans les faits, deux personnes du même sexe ne peuvent pas se marier.].
Partant de là, il n’y a que trois attitudes possibles. La première, le statu quo, consiste à penser − peu importent vos raisons − que le mariage homosexuel (et donc l’homoparentalité) est une mauvaise chose (pour la société, pour les enfants, pour vous-même… que sais-je ?) et donc à refuser de reconnaître légalement de telles unions… mais sans les interdire pour autant. Ce qui nous amène naturellement à la deuxième attitude possible : si le mariage homosexuel est nocif, alors il faut l’interdire dans les faits. Il vous faudra alors faire de l’homosexualité et de l’homoparentalité des délits et constituer une police des mœurs chargée de pousser les portes de nos chambres à coucher, d’interroger nos enfants, voisins et amis et d’enquêter dans le détail sur nos mœurs. C’est une simple question de logique et de cohérence : vous n’avez le choix qu’entre l’hypocrisie et l’ordre moral.
En revanche, si, comme moi, vous constatez que le mariage homosexuel ne constitue en rien une atteinte à vos propres droits ; si vous estimez qu’après tout, l’État n’a rien à faire dans nos vies privées et que le mariage devrait être un contrat comme un autre ; si vous n’avez aucune raison objective de penser que les homosexuels font de mauvais parents ; si vous pensez que l’ordre symbolique de la filiation[3. Papa + maman = bébé.] n’a absolument rien à craindre du mariage homosexuel et ce, d’autant plus que les parents homosexuels sont les premiers à vouloir le maintenir ; si vous croyez qu’il vaudra toujours mieux avoir deux papas ou deux mamans plutôt que de grandir dans un orphelinat ; si vous comprenez le drame de ces enfants qui perdent leur papa biologique et se voient, de surcroît, arrachés à l’affection de ce second papa qui est la seule famille qui leur reste ; si vous pensez qu’une société libre ne peut exister sans tolérance, que le fait qu’un mode de vie vous déplaise n’est pas un motif suffisant pour en réclamer l’interdiction ; si, enfin, vous croyez que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et que « l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ».…

Alors, comme moi, vous demanderez à l’État de reconnaître ces mariages et ces familles et nous aurons fait ensemble un premier pas sur la longue route qui nous reste à parcourir pour reprivatiser nos vies.

Islam : et si François Hollande se souvenait de 1453…

36

Si j’ai bien compris les propos tenus au Louvre hier par François Hollande, c’est dans l’islam qu’il faut chercher les valeurs permettant de combattre l’islamisme. C’est à peu de choses près ce que disait Barack Obama dans son discours du Caire. Il mesure aujourd’hui l’inanité de ses propos. Demain, il en sera sans doute de même pour François Hollande. Une erreur d’analyse, passablement doublée de démagogie, conduit inéluctablement à renverser le rapport de force qui oppose depuis des siècles les musulmans au reste du monde.

Comparer, comme l’ânonnent les commentateurs politiques, les affrontements entre chiites et sunnites à ceux qui opposèrent catholiques et protestants, ne me semble guère plus judicieux. Même si les interprétations du Coran peuvent millimétriquement diverger (c’est Allah en personne qui parle), il est hors de question de toucher à la figure du Prophète et de l’insulter en manifestant son impiété, voire en le blasphémant comme Charlie Hebdo nous y invite cette semaine.

La distinction classique que faisait Karl Popper entre sociétés ouvertes et sociétés fermées vaut aussi pour les religions. Ce n’est donc pas dans les vertus de l’islam qu’on cherchera des remèdes pour neutraliser les islamistes, mais dans la voix de la raison qui, comme disait Freud, est souvent affaiblie, mais jamais totalement inaudible.

Est-il enfin bien nécessaire de rappeler la date de la prise de Constantinople – 1453- par des musulmans qui avaient initialement demandé l’hospitalité à Byzance en se faisant passer pour d’humbles et misérables bergers venus des steppes ? Entrer dans le jeu rusé des musulmans jouant entre un islam modéré et un islamisme dont même les plus paisibles ou les plus lâches sont fiers, nous promet le sort réservé à Constantinople. 1453 devait être dans toutes les têtes et, surtout, dans celle de François Hollande.

Caricatures de Mahomet : haro contre Charlie Hebdo !

121

Depuis hier après-midi, la rue Compans, dans le XIXème arrondissement de Paris, est sous haute surveillance policière. C’est là en effet que se trouvent les locaux de Charlie Hebdo qui, dans son édition d’aujourd’hui, publie en pages intérieures de nouvelles caricatures de Mahomet, dessinées par les auteurs-maisons. La couverture du journal, plus soft, met en scène un musulman à turban et un juif à papillotes (voir ci-dessus).

Il n’y a donc pas eu d’affichage public de celui que les musulmans croyants et les journalistes pressés qualifient de prophète, contrairement au numéro du 2 novembre dernier, dont de mystérieux incendiaires avaient pris prétexte pour mettre le feu aux locaux de Charlie, contrairement aussi au fameux numéro de 2006 qui s’en était suivi d’une homérique bataille judiciaire entre l’équipe du journal, alors dirigé par Philippe Val et toute une cohorte d’apprentis censeurs islamiques.

Pour voir les fameuses caricatures, il faut donc aller chez son kiosquier, lui donner de son plein gré des sous, et chercher les quelques images supposées impies parmi la centaine de dessins publiés chaque semaine par la bande de l’ami Charb. Charb que je salue bien bas au passage, ainsi que les vaillants fonctionnaires de police chargés de le protéger 24 heures sur 24 depuis l’attentat de l’automne dernier et les nombreuses menaces anonymes qui l’ont accompagné.

Un naïf aurait pu croire que cette modération relative des satiristes éviterait que l’on jetât de l’huile sur le feu. C’était sans compter avec les nombreux – et concurrents – organismes qui prétendent représenter les musulmans de France. À peine la nouvelle connue, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) part au quart de tour et publie sous le titre « Récidive d’un hebdomadaire irresponsable », un communiqué assez peu nuancé qui commence ainsi: « Nous apprenons que l’hebdomadaire « Charlie Hebdo » s’apprête à publier, demain mercredi 19 septembre, des caricatures blessantes du Prophète de l’islam. Encore une fois, un hebdomadaire insignifiant profite de la liberté d’expression et d’une actualité dramatique pour se faire une notoriété. Notre pays, et le monde plus généralement, n’ont pas besoin de ce genre de provocation. »

La suite est du même tonneau et après un vibrant appel à s’indigner assorti d’une vague précaution oratoire appelant à ne tuer personne, l’UOIF conclut qu’elle va demander à la justice française de faire valoir le droit. Un peu comme viennent de le faire Kate et William d’Angleterre.

Du côté du Conseil Français du Culte Musulman, c’est illico et texto le même credo. Dans un communiqué publié quelques instants plus tard, on lit : « Le CFCM a appris avec une profonde consternation la publication mercredi par l’hebdomadaire Charlie Hebdo de dessins insultants à l’égard du prophète de l’islam. Le CFCM condamne avec la plus grande vigueur ce nouvel acte islamophobe qui vise à offenser délibérément les sentiments des Musulmans. Le CFCM exprime sa profonde inquiétude face à cet acte irresponsable qui, dans un contexte très tendu, risque d’exacerber les tensions et de provoquer des réactions préjudiciables. Le CFCM, profondément attaché à la liberté d’expression considère que rien ne peut justifier l’insulte et l’incitation à la haine. Le CFCM lance un appel pressant aux musulmans de France à ne pas céder à la provocation et les exhorte à exprimer leur indignation dans la sérénité par des moyens légaux. »

On notera qu’il y a toutefois une différence entre ces deux communiqués quasi identiques. Le CFCM n’est pas, contrairement à l’UOIF, une banale association loi 1901 puisque ce fameux Conseil a été porté sur les fonts baptismaux par les représentants de l’État (coucou Nicolas!) pour parler, nous a-t-on dit, au nom de tous les musulmans de France. On peut s’interroger sur la vocation parapublique d’un organisme qui appelle à bafouer les lois de la République, notamment celles garantissant à la presse une réelle liberté d’expression. S’il s’avère que le CCFM a une position contraire à nos valeurs fondamentales, la moindre des choses serait de remettre à plat les questions afférentes à son financement et à celui des associations cultuelles qui en sont l’ossature, qu’il s’agisse d’argent public ou de fonds en provenance d’États étrangers.

Un tour de vis qui risque de se faire attendre : notre premier ministre Jean-Marc Ayrault, qu’on imaginait vaguement garant de nos libertés et a minima, chaud partisan du primat de la laïcité prôné par François Hollande lors de son fameux discours du Bourget a lui aussi entonné la rengaine de la provocation en condamnant à l’avance, dès hier, le geste de Charlie et en exprimant « dans le contexte actuel », sa « désapprobation face à tout excès » et en appelant à ce qu’il qualifie d’ « esprit de responsabilité de chacun ». Je vous ferai grâce de la déclaration encore plus suspecte de Laurent Fabius. Il est vrai que celui-ci a été interrogé par la presse alors qu’il était en visite officielle en Egypte. À Rome, parle comme les Romains.

Je vous épargnerai aussi les mines contrites et les contorsions oratoires des speakers et speakerines des JT ou des grandes radios. Depuis une semaine, ils s’acharnent à nous faire croire qu’un obscur propagandiste copte est à l’origine de la vague de violence et de meurtres qui secoue actuellement le monde arabe – ce qui revient mine de rien à expliquer que les Américains sont directement responsables de ce qui leur est arrivé le 11 septembre 2001.

*Image : Charlie Hebdo/Charb

L’argent public de la BCE doit profiter à l’économie réelle

4
Philippe Murer contre le libre-échange et Mario Draghi de la BCE

Philippe Murer contre le libre-échange et Mario Draghi de la BCE

Philippe Murer enseigne la finance à la Sorbonne. Il est président du Manifeste pour un débat sur le libre-échange et membre du Forum démocratique.

David Desgouilles. À en croire les déclarations de Mario Draghi le 6 septembre, puis la décision de la Cour de Karlsruhe, le 12, il semble que le temps s’éclaircit sur la zone euro….

Philippe Murer. En utilisant l’argent illimité de la BCE pour faire baisser les emprunts italiens et espagnols, Mario Draghi gagne du temps. Angela Merkel y est favorable car elle pense que cela lui permettra de travailler tranquillement jusqu’aux élections allemandes de Septembre 2013.
L’aide de la BCE est conditionnée à la prise en main de la Commission Européenne sur les budgets. Elle n’est pas gratuite et amènera au contrôle des budgets des pays du Sud. On a affaire à la construction d’une Europe antidémocratique : des gens non élus prennent la main sur les budgets des pays. C’est pour cette raison que l’Espagne et l’Italie attendront le plus possible avant de demander cette « aide ».
Il est également légitime de s’interroger sur les raisons qui conduisent à déverser des montants toujours plus élevés d’argent public (celui de la BCE) dans les marchés financiers et jamais dans l’économie réelle, qui en a pourtant besoin.
Il faut bien comprendre que la crise de l’euro est une crise de compétitivité : les salaires n’augmentant pas au même rythme dans les différents pays, certains pays deviennent très compétitifs (Allemagne) et d’autres perdent leur compétitivité (les pays du Sud). De ce fait, les balances commerciales des pays du Sud se creusent et, du même coup, les dettes de ces pays.
Travailler sur le problème des dettes comme on le fait, ne résoudra jamais la crise puisqu’on ne s’attaque qu’au symptôme, pas au problème premier.

DD. L’euro semble taillé pour l’Allemagne et les pays du nord de l’Europe. Comment expliquez-vous que c’est dans ces pays-là que, malgré tout, les partisans de la sortie de l’euro soient les plus forts ?

PM. Un des points essentiels qu’il faut avoir en tête est que les élites ont fait peur au Français en disant qu’une sortie de l’euro serait une catastrophe. C’est vrai dans tous les pays.
On peut le constater en étudiant un sondage du Pew Research Center de mai 2012. Ainsi, quand on demande aux Français si l’euro est une bonne ou une mauvaise chose, 31% pensent que c’est une bonne chose, 40% estiment que c’est une mauvaise chose.

Mais quand on leur demande s’ils souhaitent garder l’euro, 69% veulent conserver la monnaie unique. Pour les Français, l’euro est donc une mauvaise chose, mais ils préfèrent la conserver. Comment expliquer ceci autrement que par la peur distillée sur la « catastrophe » que représenterait une sortie de l’euro ?
On constate par ailleurs que les Allemands sont plus favorables à l’euro que les Français, Italiens et Espagnols. Les Grecs constituent un cas à part.

DD. Certes, mais le débat est plus ouvert en Allemagne qu’en France.

PM. En Allemagne, les adversaires de l’euro ont la possibilité de déposer des recours devant la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe, ce que les Français ne peuvent pas faire. Ces recours permettent de médiatiser l’opposition à l’euro outre-Rhin. Peut-être que la presse allemande est plus ouverte sur le sujet que la presse française. On voit bien que deux semaines avant la signature du très important traité budgétaire européen, les grands médias se refusent à expliquer le contenu du traité et ses enjeux.
En Allemagne, la monnaie est un des symboles du pays et il a été très difficile pour les Allemands d’avoir abandonné leur Mark chéri. De plus, le discours de Mme Merkel consiste à leur répéter que ce sont eux qui paient. Rien n’est plus faux : les Français paient tout autant. Les Allemands sentent qu’on va leur demander de payer de plus en plus et cela ne les enchante pas. Enfin, ils sont ordolibéraux : ils veulent des règles strictes et le Marché. Avec les rafistolages de l’euro, les règles strictes volent en éclat. Cela leur déplait forcément. Il y a aussi sans doute d’autres explications sociologiques qui m’échappent.

DD. Des économistes comme Markus Korber en Allemagne ou Christian Saint-Etienne en France préconisent la division de la zone euro en deux. Pour aller vite, un euro du nord, autour de l’Allemagne voisinerait avec un euro du sud regroupant l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal. Dans cette hypothèse, quelle zone la France devrait-elle intégrer ?

PM. Cela fonctionnerait un peu mieux si l’euro était coupé en deux. Mais pourquoi garder l’euro et ses inconvénients si c’est pour en avoir deux ? Est-ce que cela ne fonctionnerait pas encore mieux en coupant le problème en 17 et en revenant aux monnaies nationales ?
Pour répondre à votre question, de façon égoïste, la France aurait intérêt à rejoindre l’euro du Sud pour profiter de sa moindre inflation par rapport aux autres pays du Sud. Ainsi, son industrie serait de plus en compétitive par rapport aux pays du Sud. A l’inverse, si elle intégrait un euro du Nord, son industrie serait chaque année un peu plus écrasée par celle de l’Allemagne.
D’autres questions subsidiaires dépendent du rôle des nouvelles Banques Centrales Européennes. Laisserait-on les Etats dans les griffes des Marchés Financiers en les obligeant à se financer par les banques ou les investisseurs ? Ou bien, permettrait-on aux Etats d’emprunter directement à la Banque Centrale pour des projets d’investissement ? Y aurait-il une politique de monnaie forte ou de monnaie faible ?

DD. Un protectionnisme européen est-il envisageable compte tenu de la position de l’Allemagne ?

PM. Oui, mais cela exigerait un gouvernement français courageux et visionnaire. Il faut parler directement aux peuples européens, en passant par-dessus les gouvernements européens, comme ce fut le cas pour la guerre en Irak. On remarquera que le sondage de l’association Manifeste pour un débat sur le libre-échange de juin 2011 montre que 2/3 des Italiens, Espagnols, Allemands et Français sont favorables à un protectionnisme européen.
Cependant, l’élite allemande est farouchement contre et s’y opposera. Pour preuve, Angela Merkel a récemment fait une visite au Canada pour négocier un accord de libre-échange avec l’Europe.
Comme les élites ne sont aujourd’hui ni visionnaires ni courageuses, ce sera au peuple français de prendre son destin en main et de faire pression sur le gouvernement pour obtenir un protectionnisme raisonnable, nécessaire à la baisse du chômage et à la réindustrialisation de la France. L’initiative citoyenne européenne, pétition juridiquement établie par la Commission et le Parlement Européen, que nous avons lancée ici, permettrait d’aller demander au Parlement Européen de se prononcer sur la question : « pour ou contre le protectionnisme européen ». Si les politiques européens refusent ce sujet contre 2/3 des Européens, on saura que la démocratie a été jetée aux oubliettes.

DD. Lors de son discours fondateur au Bourget, fin janvier, le candidat Hollande évoquait l’Adversaire, le « monde de la finance ». Au delà des formules de campagne et de la sincérité ou non de ses propos, que vous évoque cette phrase, vous qui enseignez la finance à la Sorbonne et avez l’expérience des marchés financiers ?

Aujourd’hui, l’économie est au service de la finance ce qui est une très mauvaise chose. La finance doit être un outil au service de l’économie, pas plus, pas moins. Le monde de la finance a pris le pouvoir sur la société notamment grâce à la loi de 1973, qui empêche l’Etat d’emprunter à la Banque de France et donne le droit de création de l’argent exclusivement aux banques privées. Sans cette loi et sa prolongation dans la création de l’euro, les Etats ne seraient pas dans la main des marchés financiers.
Repenser une épargne fléchée qui dirige l’épargne vers les activités les plus utiles pour la société est aussi une nécessité. A cet égard, créer un « livret de développement industrie » ayant des avantages pour les épargnants et destiné uniquement au financement de l’industrie constituerait une excellente idée. De même, un livret d’épargne vert à destination des activités commerciales écologiques pourrait être créé afin de favoriser le développement d’une économie durable.

*Photo : slolee

Le retour de la question québécoise

8
Le souverainisme du Parti Québécois avec Pauline Marois

Le souverainisme du Parti Québécois avec Pauline Marois

On avait cessé d’entendre parler du Québec. Sinon par ses chanteuses. Et d’un coup, en 2012, par le printemps érable qui mit en scène pendant plusieurs semaines des manifestations monstres, le monde a tourné le regard vers lui. Le Québec était-il en révolution ? Non. Mais le tumulte social était tel que le gouvernement du Parti libéral (fédéraliste) s’est retrouvé obligé d’aller en élections anticipées.
Où en est le Québec ? Le constat est simple : le Québec n’a jamais été autant divisé depuis trente ans. La question nationale demeure la question « lourde » de la politique québécoise. Entre souverainistes et fédéralistes, on ne voit pas de terrain d’entente. Toutefois, cette pomme de discorde est désormais en concurrence avec la polarisation « gauche-droite » qui s’accentue et s’impose peu à peu avec des partis comme la Coalition Avenir Québec (centre-droit) ou Québec solidaire (gauche radicale).

De quoi le clivage gauche-droite est-il le nom ? Économiquement, les Québécois sont divisés entre leur attachement aux droits sociaux et une conscience aigüe d’un nécessaire désendettement de l’État. Socialement, ils sont plutôt libertaires. Culturellement, on les sait très attachés à leur identité nationale. On ne se tromperait pas en disant qu’ils sont majoritairement des « conservateurs de gauche ».
Mais le fait central est le suivant : les souverainistes sont au pouvoir. Après neuf ans de régime fédéraliste, et avec à Ottawa un gouvernement canadien profondément étranger aux réalités québécoises, la chose est significative. Les souverainistes sont dirigés par Pauline Marois depuis 2007, qui a eu une longue carrière ministérielle. Le mandat péquiste étant néanmoins archi-minoritaire, on peut s’attendre à de nouvelles élections dans les dix-huit prochains mois.

Car le projet souverainiste ne va pas très bien. Trop « progressiste » au goût de certains, incapable de reconstituer la grande coalition « gaullienne » gauche/droite qui avait historiquement fait la force du Parti Québécois, il peine à se donner un nouveau souffle. La mondialisation et sa dévalorisation des nations n’aident pas non plus. L’esprit du temps est à la dénationalisation de la politique et de la démocratie.
On examinera ces causes multiples en gardant une idée à l’esprit : les Québécois, et surtout les francophones, s’identifient massivement et prioritairement au Québec. Leur attachement affectif au Canada est marginal, comme s’ils avaient déjà réalisé leur indépendance « psychologique ». La nation est une expérience historique avant d’être une construction idéologique artificielle.
Si le mandat actuel du Parti Québécois n’offre pas l’occasion d’un référendum, il ne remet pas moins la question nationale à l’avant-scène. Le PQ a pris des engagements fermes pour la défense de l’identité québécoise, et surtout de la langue française, laquelle décline. Cela provoque une levée de boucliers chez les idéologues du multiculturalisme qui voient partout des vexations aux libertés fondamentales.

Au Canada comme eu Europe, le multiculturalisme est en crise. D’autant plus qu’il est inscrit dans la constitution canadienne. Jusqu’ici, il occupait une fonction primordiale : marginaliser la nation québécoise en la transformant en une minorité ethnique parmi d’autres. On lui retirait ainsi son statut de peuple fondateur au Canada. Ce que confirme le rapatriement unilatéral de la constitution de 1982 : trente plus tard, il est ainsi frappant qu’aucun parti, même parmi les plus fédéralistes, ne propose de signer cette constitution.
Mais l’affirmation québécoise se paie toujours du prix de la diffamation canadienne-anglaise. C’est ce qu’on appelle le Quebec bashing. On diabolise la nation québécoise et plus encore les souverainistes. Le Québec révèle une tentation souverainiste persistante. À Toronto, à Calgary, à Ottawa, les accusations grossières, loufoques, insensées, de « nationalisme ethnique » et de xénophobie viennent polluer le débat. Elles confirment la persistance d’une mentalité « néo-coloniale » dans la gestion canadienne de la question québécoise.

Les Québécois croient trop souvent que la question nationale est anachronique. Ils oublient que partout dans le monde, on la redécouvre. On ne sacralise plus les frontières, évidemment. On sait désormais qu’il serait fou de les abolir. Alain Finkielkraut l’a déjà suggéré : la question du Québec est un peu révélatrice de celle des petites nations, qui réclament un point de vue singulier sur le monde, et nécessitent l’indépendance politique pour s’autogouverner.

La situation géopolitique et historique du Québec le confirme. On serait tenté de dire que l’indépendance est inscrite dans la logique de l’histoire du québécoise. Les deux référendums perdus de 1980 et 1995 (60% des Québécois francophones ont toutefois voté OUI) nous interdisent un tel optimisme. Il n’en demeure pas moins que l’idéal souverainiste se normalise. Même les fédéralistes reconnaissent aujourd’hui la viabilité de la souveraineté québécoise. Après la Révolution tranquille, il se pourrait bien que les Québécois réalisent à terme une forme de souveraineté tranquille.
Le gouvernement du Parti Québécois doit surtout bien gouverner au centre et chercher à rassembler les Québécois. Il devra développer une stratégie souverainiste à moyen terme, notamment sur le plan international en refaisant des alliés en France, seule puissance amie non seulement du Québec, mais de la cause souverainiste. Il appartient aux souverainistes de recommencer l’indispensable travail diplomatique qui confirmera leur sérieux dans la poursuite de l’indépendance.

Le retour de la question du Québec confirmerait le retour du politique dans une époque qui avait cru tout sacrifié au mythe du citoyen du monde et à celui de la disparition des frontières. La nation et la démocratie participent d’un même imaginaire. Le poids de l’histoire finit toujours par couler les idéologies à la mode. La lutte pour l’indépendance des Québécois n’est pas à la veille d’aboutir. Mais la marche a peut-être repris. Qui sait où elle mènera ?