Ne nous racontons pas de bêtises. En arrivant nettement en tête du premier tour de l’élection présidentielle, François Hollande a désormais de son côté toutes les chances de l’emporter dans quinze jours. Certes, sur le papier, ça n’est pas encore gagné : Nicolas Sarkozy semble bénéficier aujourd’hui d’un réservoir de voix bien supérieur à celui de François Hollande (à condition de penser que le vote lepéniste soit, bel et bien, un vote de droite). Dans une logique assez brutale de reports, le vote de droite a été plus important que celui de la gauche.

Mais, contrairement à ce qu’affirment les commentateurs, cette logique n’a jamais prévalu dans une élection : la politique est un sport de combat. C’est le mouvement et la dynamique qui comptent. Or, la dynamique est aujourd’hui dans le camp de François Hollande.

Ce que l’on doit retenir de ce premier tour, c’est que nous n’avons jamais assisté, dans toute l’histoire de la Ve République à une bipolarisation aussi forte de la vie politique française : la droite représente 47 % de l’électorat, la gauche 44 %. Les 9 % restant sont ceux du centre, c’est-à-dire d’un François Bayrou qui, historiquement, a réduit la « voie centrale » à un score aussi piètre. Il est bien loin de ses résultats de 2007 – il les a divisés par deux. Mais comme c’est un garçon intelligent et qu’il connaît la volatilité de son électorat qui se répartit aussi bien à droite qu’à gauche, il sait pertinemment qu’il ne sera pas, cette année, l’arbitre des élégances : il voulait danser, il fera une nouvelle fois tapisserie.

Pour sa part, Marine Le Pen, qui fait un excellent score, se gardera bien de donner des consignes de vote pour le second tour. Son intérêt politique bien compris est qu’un socialiste accède à l’Elysée : c’est la garantie pour le parti politique qu’elle préside et dont elle veut changer le nom, afin de faciliter la recomposition des droites, de marquer des points à l’avenir.

Restent, donc, deux inconnues. Primo, la capacité de Nicolas Sarkozy à marquer des points. Il en est bien capable. Mais il faudrait, pour ce faire, qu’il soit doué de ce que le Saint Esprit laissa à la Pentecôte aux apôtres : la glossolalie. Il doit, en deux semaines, à la fois rallier le maximum de voix marinistes et le maximum de voix bayrouistes. L’équation semble impossible à tenir, tant les discours d’un Patrick Buisson, capable de parler aux tripes du dernier militant FN, et ceux d’un Jean-Louis Borloo, apte à convaincre le coeur de l’ultime centriste du pays, soient diamétralement opposés. Mais rien n’est impossible. Plus que jamais, Nicolas Sarkozy doit composer avec Henri Guaino, qui n’est pas, contrairement à François Fillon, son « collaborateur ». C’est, en réalité, son meilleur allié : lui seul est capable, parce qu’il s’inscrit dans la plus profonde lignée du gaullisme social, de concilier les Français épris de nation et ceux épris de justice.

Quant à François Hollande, la difficulté est encore plus grande pour lui. Dans les prochains jours, il laissera tomber l’électorat Vert : avec Jean-Louis Borloo, l’écologie avait connu son Grenelle. Avec Eva Joly, elle connaît aujourd’hui son Père-Lachaise. Il consacrera l’entièreté de ses efforts à rougir son discours, pour rallier à lui les voix qui se sont portées, moins que prévues, sur Jean-Luc Mélenchon. Mais se rougir ainsi ne fera-t-il pas fuir l’électorat centriste tenté au second tour par un vote Hollande, plus par détestation conformiste du sarkozysme que par alignement idéologique.

Et puis, arrivant en tête du premier tour de la présidentielle, il échoit à François Hollande de dire très vite quel sera son gouvernement. Il a déjà indiqué ne pas vouloir l’ouverture. C’est son choix de gouverner la France d’une manière partisane. Il a été premier secrétaire du Parti socialiste – c’est son principal titre de gloire. Il fera, très certainement, un excellent premier secrétaire de l’Etat. Sauf que ce n’est pas précisément ce qui lui est demandé. Dépourvu de stature internationale, indécis sur des choix géostratégiques importants, accordant beaucoup de crédit à Pascal Boniface et à Stéphane Hessel sans jamais, pour autant vouloir déplaire au CRIF, notre homme a toujours préféré la Corrèze au Zambèze. Il lui faudra donc compenser et la nécessité des choses l’obligeront à nommer Pascal Lamy à Matignon – Dominique Strauss-Kahn étant, pour l’heure, indisponible. Or, choisir le patron de l’OMC comme Premier ministre ne sera-t-il pas un épouvantail pour l’électorat mélenchoniste peu enclin à se rallier aux thèses libérales et mondialistes, fussent-elles défendues par un socialiste haut teint. Voici l’équation insoluble de François Hollande.

Ce soir, François Hollande bénéficie d’une prime à la dynamique électorale. Saura-t-il entretenir, en quinze longs jours, cette dynamique ? Là est la seule question.