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Poutine me fait peur…

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POUTINE RUSSIE ukraine

Il est grand temps de dénoncer haut et fort Vladimir Poutine. D’abord sur le plan économique. Car qu’a-t-il fait depuis 15 ans, concrètement ? Le pouvoir d’achat des Russes : il a doublé. L’inflation : passée de 100 % à presque rien. La balance commerciale : largement redressée et désormais excédentaire. Le taux d’emploi : en très forte hausse. La dette publique : passée de 90 % du PIB à 10 %. La pauvreté : divisée par 2. Bref, les chiffres parlent d’eux-mêmes : un échec lamentable.

Au niveau politique : des élections régulières, de gros succès électoraux – bien loin de la situation de nos alliés en Chine ou en Arabie Saoudite. Évidemment, sa côte de popularité n’est jamais descendue sous les 65 % d’opinions positives, et elle est remontée à 80 % actuellement – tout ceci étant prévisible vu les chiffres économiques catastrophiques précédemment avancés. D’ailleurs, on se rend bien compte que les chiffres sont évidemment truqués, Obama plafonnant à 40 %, Hollande étant descendu à 15 %, et le taux d’approbation du Congrès américain venant de réussir l’exploit d’atteindre un seul chiffre, avec 9 % de satisfaction des Américains.

Mais c’est au niveau géopolitique que le pire est à craindre. Car que prône M. Poutine ? Des référendums ! Pour demander leur avis aux gens ! Non mais, sérieusement, jusqu’à quand allons-nous tolérer ceci en Europe ?

Faisons bien attention aux conséquences de notre pusillanimité : si nous laissons des référendums se développer en Europe, cela en sera fini de la marche vers le « Progrès Européen ». Terminé les traités budgétaires. Fini l’austérité pour complaire aux marchés financiers. Plus d’augmentation de l’âge des retraites jusqu’à 69 ans. Personne n’acceptera de saigner la Grèce pour rembourser des hedge-funds vampires. Personne n’élira Hermann Van Rompuy Président du Praesidium Européen.

De même, si nous faisons un référendum au Royaume-Uni, il est clair que ce pays quittera rapidement l’Union. Comme le feront pas mal d’autres pays si nous demandons leur avis aux citoyens.

Et quel peuple acceptera de voter pour l’accord d’association UE/Ukraine signé le 21 mars dernier, qui met désormais les entreprises européennes en concurrence avec le pays le plus pauvre d’Europe, où le salaire minimal est de 100 € par mois ? Aucun peuple sensé ne l’acceptera – craignant évidemment le chômage. Il faut donc bannir le référendum et laisser Bruxelles décider.

Mais là où apparaît clairement la perfidie du président russe, c’est que, non seulement il fait voter les habitants de Crimée sur leur avenir pour la première fois, mais en plus, alors que, essentiellement Russes, ils ont logiquement demandé leur rattachement à la Russie à une écrasante majorité, incontestable, eh bien il les écoute et il répond à leur demande ! Imagine-t-on ceci en Europe ? Mais nous n’aurions jamais pu signer le traité de Lisbonne si on avait accepté la demande des Français de 2005.

Alors que, dans cette affaire, la solution était tellement simple – et nous l’aurions surement appliquée si des ministres russes avaient alimenté des manifestations populaires pro-russes au Canada, puis avaient surtout fomenté un coup d’État avec des néonazis qui auraient interdit le français au Québec.

Il fallait donc punir très fortement Poutine (la punition étant désormais un axe central en Diplomatie), renvoyer la Crimée dans le giron du gouvernement putschiste ukrainien non élu, puis envoyer des chars ukrainiens noyer dans le sang le soulèvement qu’il n’y aurait pas manqué d’avoir envers un gouvernement comportant un tiers de néonazis russophobes assumés[1. Dénoncés par la Knesset ou le Congrès Juif Mondial, et ré-inhumant régulièrement des Waffen-SS avec les honneurs militaires par exemple.] et soutenu par un Occident cynique comme jamais. Là, au moins, dans un scénario à la yougoslave, l’UE sait agir : tweets, discours enflammés, résolutions, condamnations, envois d’observateurs et de Bernard-Henri Lévy, puis d’enquêteurs, puis de médecins légistes, saisie de la Cour pénale internationale, etc.

Mais au lieu de cela, Poutine à tout gâché, et le peuple de Crimée a fêté dans la liesse populaire son rattachement à la Russie. Et le peuple de Kiev a manifesté sa révolte le 23 mars, l’ampleur de la manifestation phénoménale de 5 000 personnes montrant bien le caractère totalement illégitime de la chose pour les Ukrainiens – tout comme le fait qu’à peine 20 % des militaires ukrainiens en Crimée aient obéi à l’ordre de rentrer au pays…

Tout ceci est donc désolant, c’est à désespérer du « rêve européen »… Et comme nous ne savons pas jusqu’où ira Poutine, il nous faut donc surtout nous armer de lucidité !

L’art de battre sa maîtresse

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amour courtois gants
Michel Delon, l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIème siècle en général et du libertinage en particulier (il fut l’admirable éditeur des romans de Sade en Pléiade, trois volumes indispensables à tous les bons esprits « qui ne font pas l’étroit »), a pris sa retraite, et se fiche pas mal désormais du qu’en-dira-t-on. Du coup, le voici préfaçant avec tout l’esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d’esprit (non, ce n’est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 l’Art de battre sa maîtresse, petite dissertation pleine de jubilation (celle, tongue in cheek, de l’auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) — un exercice qui fera frémir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-à-jouir qui se croient féministes juste parce qu’elles manquent d’humour. Un tout petit livre élégant réédité opportunément par le Cherche-midi le mois dernier — avec une élégante cravache posée en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et dédoublée à la toute dernière page, comme un X jeté à la face des censeurs, des culs-bénis, des bien-pensants et autres socialistes.

« Qu’on plaisante ou s’indigne, écrit Michel Delon dans une préface érudite et plaisante (non, ce n’est pas incompatible !), la Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse appartient à un Ancien Régime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d’une amie sans voir débarquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble même interdit d’en rire. L’humour noir, auquel André Breton a donné ses lettres de noblesse il y a un demi-siècle, révulse aujourd’hui les belles âmes. Se vouloir « bête et méchant » n’est pas de tout repos. Qu’il soit donc bien entendu qu’il ne faut ni battre sa maîtresse, ni son épouse, ni personne.»

Personne ne s’étonnera que l’un de ses contemporains, prononçant son éloge, ait comparé Grosley à Swift — le Swift de la Modeste proposition, ce chef d’œuvre d’humour noir encensé par Breton — il n’y a pas de hasard dans les parentés d’écrivains.
Grosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :
– position et analyse du problème : « Il est de la bienséance de battre ce qu’on aime, et rien ne produit de si bons effets » ;
– Justification du précédent par les exempla — les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : « Les Grecs ont battu leurs maîtresses, les Romains en ont fait autant » — en ces temps de glissement vers le néo-classique, toute référence aux Anciens est moderne…
– Expansion du thème et de ses illustrations à l’actualité : « On n’a battu sa maîtresse que dans les siècles polis » — au XVIIIème par exemple, « dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées » (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-même, dans la Préface des Liaisons, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre — parentés d’écrivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-même sur Laclos), mais bien moins en notre siècle d’invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l’un des rares films qui me met systématiquement les larmes aux yeux…
Je ne déflorerai pas le détail de la démonstration. Je me contenterai d’en donner un avant-goût. Appréciez donc la démonstration — nous sommes dans la première partie. « Quand même on ne serait point amoureux, écrit Grosley, dès qu’on se prête aux bontés d’une femme, il est de la bienséance de ne lui point épargner les coups. La raison en est simple. Après aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur procédé qu’on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu’en lui prodiguant les démonstrations de l’amour le plus vif et le plus délicat ? J’aimerais même assez qu’en pareil cas on la battît un peu plus que si véritablement on l’aimait : j’ai remarqué que, dans tout sentiment qu’on veut feindre, on ne rend bien la vérité qu’en la chargeant un peu. »
Le reste est à l’unisson. Allez-y voir, je prédis à ce petit livre élégant un statut à venir de « collector ».

Mais ce n’est là qu’un prétexte.
« Ancien Régime du rire », écrit Michel Delon. Oh oui — combien ! Et j’ajouterai : ancien régime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut être lecteur de Fifty Shades (« grisaille bien pensante, conformisme épicé d’une pincée de SM », lance Delon à propos du pesant pensum à caler les armoires d’E.L. James) pour croire que le « regard froid du vrai libertin », comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publié aussi un Art de chier dans la rue que n’aurait pas désavoué son prédécesseur chinonais).
Le rire est d’essence diabolique — on le savait avant même qu’Umberto Eco nous le rappelle dans le Nom de la rose. Le libertinage aussi — or, la Gauche est angélique, et tient à le faire savoir. Elle a l’amour furtif, elle met un casque intégral sur ses escapades, elle n’avoue pas facilement qu’elle procède à des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas libertine — mais elle y a accolé une hypocrisie de bon aloi destinée à ne pas effaroucher les chaisières et les lecteurs du Nouvel Obs, son public naturel depuis qu’elle a renoncé à séduire le peuple. Elle manque de légèreté — rappelez-vous Zadig : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, élu pour museler la finance, et qui se livre à de pitoyables contorsions pour la séduire.

Quand on pense que Sade, ou Laclos — nous y revoilà — furent de vrais révolutionnaires. Sade, brimé, emprisonné par tous les pouvoirs, c’est-à-dire tous les conformismes, Absolutisme, Révolution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d’un féminisme vrai dont Najaut-Belkacem n’est que la caricature, en militant dans la Franc-maçonnerie, et en anticipant le passage à la monarchie parlementaire — tous deux échappant à la guillotine d’un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos?

En voilà un exemple de question rhétorique…

Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie liberté, ne s’accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos maîtresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la réciprocité instinctive, et plus intelligente que cette « parité » qui nous oblige à une alternance des sexes là où il faudrait une unicité des capacités — quelle que soit leur identité. Tant pis si le rire nous appartient aussi, à nous qui ne plions pas le genou devant les pesants postères de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, à l’heure où j’écris, ont glissé dans l’urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j’ai envie de… Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma maîtresse, qui me le rendra bien, j’espère.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00596303_000001

Malaise dans la filiation

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manif pour tous

Selon un sondage récent (Le Parisien du 23 février), si 61 % des Français sont favorables au mariage homosexuel, ils ne sont plus que 39 %  à accepter l’idée de la PMA pour les couples de même sexe. Quant à la GPA, la question n’a même pas été posée. Ce résultat, qui peut s’interpréter de différentes manières, montre que la filiation et son éventuelle réforme constituent assurément un sujet qui mérite une réflexion approfondie. Nous n’allons pas nous désoler ici de ce que la grande majorité des Français serait devenue réactionnaire, laissant cette opinion à l’avant-garde « progressiste » qui ne voit dans cette affaire qu’un enjeu politique. Non ! Nous nous demanderons pourquoi ce peuple qui a admis, majoritairement de bonne grâce, les plus récentes transformations « sociétales » veut, sur ce point, faire entendre un refus catégorique. À l’évidence, il ne s’agit ni d’homophobie ni d’incapacité à accepter l’égalité.

L’homophobie, qui anime bel et bien une minorité d’activistes, est l’une des formes que peut prendre le refus d’un mode de jouissance que l’on ne partage pas et que l’on ne comprend pas. Il arrive malheureusement que ce refus s’exprime de façon violente, comme c’est aussi le cas dans les violences conjugales, les conflits entre populations de religions ou de mœurs différentes, etc. Le plus souvent, il signifie : quiconque ne jouit pas comme moi doit être entravé, censuré ou interdit.[access capability= »lire_inedits »]

L’égalité, chacun en admet la nécessité dans nos démocraties. Cependant, au moment même où on la garantit et où on l’élargit par la loi, il est loisible d’observer que les discriminations et la ségrégation vont en s’accélérant. La raison est à rechercher du côté du « narcissisme de la  petite différence » qui pousse l’individu à affirmer sa singularité quand il est confronté au risque de sa disparition dans une forme ou une autre de dissolution de son « moi ». Mais cette affirmation de la petite différence entre à son tour en conflit avec l’aspiration à se fondre dans un grand TOUT INDIFFÉRENCIÉ. Le communautarisme est hélas l’un des meilleurs moyens de résoudre cette contradiction, dès lors qu’il permet d’être à la fois semblable et différent.

Il faut comprendre cependant que ce conflit tourmente les hommes et les femmes depuis la nuit des temps et que c’est pour le surmonter qu’ils ont établi des règles et des institutions permettant à chacun de prendre acte, non seulement de son origine, mais aussi, serait-ce de façon incomplète, des origines de ceux qui lui ont donné la vie. Cette « invention » des origines explique pourquoi les humains vivants accordent une place importante au culte des humains morts. L’éternité, pour un homme, ce n’est pas l’avenir qu’il ne cesse de vouloir maîtriser, c’est avant tout le plus lointain passé dont il est le fruit. Ce pourquoi le poète Maeterlinck pouvait écrire : « Les enfants nous apportent les dernières nouvelles de l’éternité. »

L’éternité est donc affaire de transmission, et qui dit « transmission » se doit de penser à ce qui pourrait l’empêcher. D’autant que « la vie comme elle va » s’en charge bien assez, en s’ingéniant à gripper ses rouages par la guerre, la maladie physique ou mentale, les catastrophes naturelles ou pas, les secrets de famille ou les mensonges individuels ou d’État, etc.

Bien sûr, on pourrait se déclarer indifférent à ce qui, en dernière analyse, s’avère une chimère pour l’homme de foi religieuse, mais voilà, il se trouve que nous sommes des êtres parlants. Que nous le voulions ou pas, la langue que nous parlons est un morceau d’éternité qui nous façonne à notre insu, et cette langue charrie les mots de notre généalogie, au point d’ailleurs que quand, par accident, elle ne le fait pas, nous en sommes handicapés ou blessés. Toutes les tentatives historiques de « faire du passé table rase » ont été des échecs cuisants quand on les examine sur un temps historique long. Ce qu’une révolution promet d’éradiquer au nom du progrès fait invariablement retour, en particulier quand il s’agit de couper les hommes de leurs racines culturelles, voire fantasmagoriques. Et de même que, chez le névrosé, on observe le retour du refoulé, cela est symptomatique dans la civilisation. Il suffit presque, pour s’en convaincre, de lire et relire la fameuse Lettre au père de Franz Kafka ou, sur le plan collectif, n’importe quelle histoire récente de la Russie où l’on assiste au retour des hiérarques de la religion orthodoxe.

Pour mieux saisir pourquoi il en est ainsi, il n’est pas vain de faire une rapide incursion du côté des pathologies de la mémoire. De quoi souffrent les amnésiques ? Après tout, qui ne rêverait de finir sa vie en étant délesté d’un passé encombrant ou de liens affectifs qui, souvent, ne le sont pas moins ? L’expérience clinique enseigne pourtant que, dans nos moments d’amnésie, nous souffrons de ne pas nous souvenir de l’avenir. L’amnésie pathologique nous prive de nos projets les plus immédiats : que suis-je venu faire dans cette pièce ? Que dois-je faire demain ? Où ai-je mis les clés de la voiture qui me serviront le week-end prochain pour rejoindre mes proches ?

De cela, je ne déduis aucune conclusion. Juste une question : au lieu de dénoncer une résistance collective au changement, ne faudrait-il pas entendre l’angoisse sourde née du sentiment qu’on organise et légalise à marche forcée une rupture dans les structures élémentaires de la parenté, cette charpente symbolique et invisible de l’humanité ? N’y a-t-il pas des raisons d’avoir peur que le langage devienne incapable de rendre compte de ces structures, si elles sont déconnectées des histoires singulières et collectives?

Il n’est pas question de revendiquer la perpétuation d’un ordre patriarcal qui a fait son temps, ni de s’inscrire dans je ne sais quelle tradition religieuse que l’on peut tenir pour obsolète au regard des possibilités offertes par la science. Il s’agit seulement d’entendre ce que la majorité perçoit comme un signal d’alarme. Le grand historien Gershom Scholem, dans un autre contexte, écrivait : « Un jour viendra où la langue se retournera contre ceux qui la parlent. Le langage est nom. C’est dans le nom qu’est enfouie la puissance du langage. C’est en lui qu’est scellé l’abîme qu’il renferme. » En effet, nous ne pouvons user à notre guise, par décret, des fonctions du nom pour forger n’importe quelle fiction au prétexte qu’elle serait en adéquation avec nos convictions égalitaristes. Il y a des hommes, il y a des femmes : c’est un fait. Ni les uns ni les autres ne savent en quoi consistent leurs différences, mais ils se savent différents ; c’est un aspect de leur réel au même titre que la différence entre la vie et la mort. L’ordre dit « patriarcal » n’a rien à faire dans cette histoire, et ce n’est pas en répétant mécaniquement le récit idéologisé de son recul que l’on fera avancer la réflexion. La psychanalyse n’a pas attendu ce siècle pour « déconstruire » la fonction paternelle, mais elle l’a fait en dénonçant la confusion entre la figure du père et celle du maître. Le tyran domestique n’est pas un super-père, c’est un petit maître. En finir avec les avantages auxquels s’accrochent les derniers représentants de l’espèce (patriarcale) n’implique aucunement de détruire les places respectives que le langage reconnaît aux hommes et aux femmes, prenant ainsi acte du fait que le corps est le lieu d’où s’originent nos mots.

Il ne s’agit pas non plus de soutenir, contre tout réalisme, qu’un enfant a besoin de la complémentarité que lui offriraient un père et une mère. C’est même le contraire qu’il faudrait faire valoir. Les enfants se construisent en affrontant la réalité d’une impossible et insaisissable dysharmonie créatrice entre les sexes ; l’harmonie pouvant dans bien des cas s’avérer mensonge catastrophique. Cela étant, prétendre qu’un enfant élevé par deux parents de même sexe ne pourra ignorer la différence des sexes parce qu’il la rencontrera partout ailleurs, dans la rue, à la télé, chez ses amis, c’est oublier que la différence qui importe dans son développement psychique est celle qui a présidé à sa conception, celle du désir de ces deux, momentanément unis bien qu’incompatibles, ces deux dont les mots qu’ils répercutent, sans savoir ce qu’ils disent ou ce qu’ils taisent, recèlent ce qui s’est transmis – ou pas.

En ce sens, il est fort curieux que les mêmes qui s’emploient aujourd’hui à « déconstruire les stéréotypes » dans lesquels nos langues guident nos conduites soient ceux qui s’autorisent à énoncer un savoir de vérité sur ce qui définirait un homme et une femme et, du même coup, sur ce que ne doivent plus être un père (réduit à la fonction tierce) et une mère (réduite à la fonction reproductrice dans l’hypothèse de la GPA par exemple). S’il est bien un domaine où l’on devrait laisser chacun s’arranger comme il le peut sans que les lois politiques s’en mêlent, c’est bien celui-là.

Il en est toujours allé ainsi. Chaque homme et chaque femme tente de se construire avec les matériaux qu’il ou elle trouve dans le réel, dans les fictions, dans l’art, et dans ses fantasmes. Ces matériaux sont le plus souvent rejetés par les sociétés, condamnant les humains à une forme d’hypocrisie adaptatrice sur laquelle les civilisations vivotent jusqu’au moment où elles s’effondrent. C’est pourquoi, comme le disait récemment Lévi-Strauss, seul l’usage dira ce qui est compatible avec la perpétuation de la vie. L’usage, pas le Parlement, fût-il élu démocratiquement.

Raison pour laquelle il semble évident qu’il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours. En attendant, il n’est pas interdit de s’en soucier, quoi qu’en pensent les nostalgiques du « sens de l’Histoire » dont les longues-vues ne voient que le progrès et jamais les régressions.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/SIPA. 00657024_000011

Selfiesez-vous !

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Nicolas Sarkozy a essayé de passer pour une victime, simplement parce qu’il est placé sous écoutes dans tous les moments et lieux de sa vie privée, et que ces enregistrements lâchés par bribes permettent à la presse héritière de l’Incorruptible de faire de sa vie quotidienne un feuilleton populaire ininterrompu.

Cette situation, c’est tout de même presque rien, comparé à l’histoire que raconte le film The Truman show. Son héros, Truman Burbank, est à son insu la star d’une télé-réalité. Depuis sa naissance, son monde n’est qu’un gigantesque plateau de tournage, tous ceux qui l’entourent sont des acteurs, lui seul ignore la réalité.

Or, tout nous laisse penser que Carla et les autres personnes avec lesquelles Sarkozy bavarde sont  réelles, comme sont heureusement très réels tous ceux qui le haïssent.

Pas vous ? Ah bon !

Pas de quoi flipper, donc.

Mais ce que Sarkozy ignorait en se plaignant dans les colonnes du Figaro, et sans hésiter à tomber dans l’anticommunisme le plus viscéralement cinéphilique, c’est que sa tribune produirait un effet paradoxal.

Avant d’y venir, à cet effet, je voudrais m‘adresser en privé aux téléspectateurs qui se souviennent de la série Ally McBeal. Dans l’un de ses épisodes les plus jubilatoires, une employée faisait un procès à son patron pour ne pas l’avoir harcelée sexuellement, et pour l’avoir ainsi privée de la promotion canapé dont d’autres employées avaient bénéficié.

Hé bien, la plainte de Sarkozy a suscité la même jalousie.

« Quoi, je n’intéresse personne ? On ne m’écoute pas ? On ne me publie pas ? C’est donc comme d’habitude, tout pour Sarko, et rien pour moi ? »

La parade a été vite trouvée. Je veux parler des selfies dans l’isoloir.

En ce dimanche électoral, l’isoloir a été vécu comme une exclusion symbolique de la scène publique, quatre murs symboliques de la honte, et de nombreux électeurs se sont pris en photo leur bulletin de vote à la main. Ces aveux publics seront ainsi susceptibles de la plus grande diffusion.

Andy Warhol avait vu plus juste que juste quand il prédisait que dans son futur, qu’est notre présent, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité.

C’est vrai, quoi, chacun a bien le droit de n’avoir plus d’intimité et d’isoloir, nulle part et jamais.

Parce qu’il n’y a pas que Sarko qui soit intéressant, sans blague !

Vous êtes lassés d’attendre d’être mis sous écoutes, enregistré et publié à votre insu et à votre corps défendant ? Exposez-vous vous-mêmes.

Little brothers de tous les pays, selfiesez-vous !

Non, le front républicain n’a jamais existé !

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juppe chirac fn ps

« Ah ! Ce ni-ni de l’UMP ! Ce n’est pas du temps de Chirac et Juppé qu’on aurait vu ça !  » Voilà l’antienne qu’on répète sans cesse de rédaction en studio, et de Twitter en plateau de télé. Et pourtant, il ne s’agit là que d’une calembredaine. Car ce « ni PS ni FN » que l’UMP érige en règle n’est pas une nouveauté. Chirac et Juppé ne peuvent pas désapprouver cette stratégie puisqu’ils en sont les concepteurs.

Il se trouve que je suis un témoin privilégié de cette vieille histoire, adhérent au RPR de 1988 à 1998, notamment pendant la période où Jacques Chirac et Alain Juppé dirigeaient le RPR, l’un à sa présidence et l’autre au secrétariat général (1988-1995). Lors des deux premières années de mandat à l’Elysée du premier, le second cumula la fonction de Premier ministre avec la direction du premier parti de la majorité (avec le succès que l’on sait, soit dit en passant…). Pendant ces années la règle, intangible, était de renvoyer dos à dos gauche et FN en cas de second tour. De désistement au nom d’un front républicain, il ne fut jamais question. Je m’en souviens car, jeune militant, je le regrettais et je m’en étais même étonné un soir de comité départemental alors que la consigne était de ne pas choisir entre un candidat du MDC (le parti de Jean-Pierre Chevènement) et un candidat lepéniste. Alors que mes accointances séguinistes s’accompagnaient déjà d’une admiration pour le Che, j’enrageais que le mouvement gaulliste ne fasse pas un choix authentiquement républicain. Peine perdue. Et on ne plaisantait pas avec cette règle, à l’époque. Passe encore de se faire engueuler dans l’entre-soi d’un comité départemental. Le clamer à l’extérieur aurait été beaucoup plus dangereux. Alain Juppé, ce sage, qu’on pare aujourd’hui des atours d’un gaullisme orthodoxe (j’en ris encore !) ne plaisantait pas avec la règle. En juin 1990, Alain Carignon en fit les frais. Chef du courant VIE au côté de Michel Noir, il appela à voter socialiste à l’occasion du second tour d’une cantonale partielle à Villeurbanne. Comme le montre une vidéo de l’INA, il fit alors l’objet d’une procédure d’exclusion lancée par le maire actuel de Bordeaux. Ecoutez bien son propos sur la vidéo en question. Ils rappellent presque au mot près ceux utilisés par Copé et Guillaume Peltier, lesquels leur valent une volée d’indignation.

C’est à l’occasion des régionales de 1998, alors que Philippe Séguin avait succédé à Juppé à la présidence du RPR, que ce principe a subi quelques remous. Six présidents de région UDF (avec des colistiers RPR) ayant accepté de se faire élire avec les voix des conseillers régionaux FN, Jacques Chirac condamna et les six fauteurs de trouble démissionnèrent les uns après les autres. Mais il était alors seulement question de ne pas être l’otage du FN, jamais de créer un front anti-frontiste.  C’est dans ma Franche-Comté natale qu’on vit en revanche une amorce de front républicain. Gauche et droite ayant le même nombre de conseillers, un accord fut scellé entre Jean-François Humbert (RPR-UDF) et Pierre Moscovici (PS). Les socialistes acceptèrent de laisser Humbert à la présidence en échange de moyens substantiels accordés à l’opposition régionale. Là encore, on peut juste parler d’un accord technique destiné à éviter de confier la présidence au doyen d’âge issu de la droite. Cet accord, peu médiatisé au niveau national, fut imité quelques mois plus tard en Rhône-Alpes, sous le regard de plus nombreux projecteurs, avec l’élection d’Anne-Marie Comparini (UDF), beaucoup plus prompte qu’Humbert à accepter le soutien socialiste. Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy firent tout pour l’empêcher, préférant la solution du doyen d’âge, mais Lyon tint bon. Ces accords techniques réalisés dans le cadre d’une assemblée régionale constituent des exemples bien marginaux et ne peuvent, à l’évidence, pas être considérés comme des « fronts républicains » au sens où on l’entend aujourd’hui, d’autant qu’ils bénéficient à chaque fois à la droite et qu’on ne peut absolument pas préjuger que le RPR et l’UDF auraient accordé la réciproque si le doyen d’âge avait été socialiste.

Quatre ans plus tard, à l’occasion de la présidentielle, c’est encore Jacques Chirac qui va bénéficier de l’appui du PS et de tout le reste de la gauche au second tour. Ce n’est pas nouveau : la gauche appelait déjà à voter contre l’extrême droite avant 2002, même consciente que c’était unilatéral.  Chirac, malin, joue le rôle de « Père de la Nation contre l’extrême droite » après avoir fait une campagne de premier tour axée sur le thème de l’insécurité que n’aurait pas reniée le Sarko buissonnien. Et il efface d’un coup toutes les années 90 où il avait imposé le ni-ni. Très fort. Au cours des années suivantes, aucune occasion ne lui sera donnée de renvoyer l’ascenseur puisque le FN, affaibli localement, ne sera jamais en position d’obliger la nouvelle UMP à se positionner. L’aurait-il renvoyé ? Le doute est permis.

Ce n’est qu’en 2011, lors des élections cantonales, que la question se pose à nouveau. Sarkozy à l’Elysée et Copé au secrétariat général de l’UMP choisissent de faire ce qu’ils ont toujours fait, et qu’ils ont appris de Chirac et Juppé : ni FN ni PS au deuxième tour. Et la presse moutonnière de dénoncer un revirement qui n’existe pas. Cette presse sera d’autant plus injuste que Copé s’avère plus coulant que ses devanciers. Alors que Juppé avait démis Carignon, le secrétaire général de l’UMP n’exclut ni Valérie Pécresse ni NKM qui appellent publiquement à voter PS dans ce cas.  Le « front républicain » n’est pas mort en 2011. Pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais existé dans l’histoire de la droite française, de Chirac à Copé en passant par Sarkozy et Juppé. Le RPR, puis l’UMP n’ont jamais appelé à voter pour la gauche au second tour. Jamais !  Ces partis savaient en revanche très bien profiter des appels de la gauche à voter pour eux en cette circonstance. Qu’à Béziers ou à Cavaillon, certains élus socialistes commencent à ignorer les appels au suicide lancés par Solférino, voilà où est le véritable tournant !

 *Photo : WITT/SIPA .00371919_000020.

Municipale parisienne : ces médias qui ne savent plus compter

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anne hidalgo nkm paris

Personne ne s’attendait à ce que Nathalie Kosciusko-Morizet devance Anne Hidalgo au premier tour des élections municipales à Paris. Quelque peu déroutés par cet imprévu, les médias apportaient avec insistance un bémol de taille dès la diffusion des résultats. Certes, NKM arrivait en tête sur l’ensemble de la capitale avec près de 36% des voix contre un peu plus de 34% à son adversaire, mais elle était battue dans son arrondissement, le XIVe. La candidate de l’UMP y est, en effet, devancée par celle du PS, Carine Petit, sur un score sans appel de 37,89% contre 33,10%.

Rien d’humiliant cependant puisque l’UMP y totalisait 21% des suffrages au premier tour de 2008 contre 45% au PS. Et les observateurs de souligner l’imprudence d’une candidature promise à l’échec, d’aucuns estimant même qu’il est malvenu d’être maire si l’on n’est pas vainqueur sur son arrondissement.

Analyse un peu courte, voire bornée, surtout pour les médias ne sachant pas compter jusqu’à 15. Il suffit de franchir la frontière qui sépare le 14e du 15e et de remonter six années en arrière pour se souvenir que la tête de liste de la gauche d’alors y avait rassemblé 36% des voix et que le candidat de la droite y atteignait péniblement les 34%. En 2014, mêmes noms, mêmes enjeux, la candidate de la majorité municipale et nationale investie par Bertrand Delanoë, dépasse à peine les 29% alors que son challenger Philippe Goujon frôle l’élection au premier tour avec 48,56% des voix. Anne Hidalgo a donc perdu cinq mille voix entre 2008 et 2014 et voit un écart de 19 points se creuser entre sa liste et celle de la droite. Pas de quoi pavoiser.

On peut toujours moquer le choix d’une NKM préférant s’attaquer à un gros bastion pour y arracher un maximum d’élus que d’aller se faire élire maire du IXe, il n’est pas certain que l’entrée de la candidate de la gauche à l’Hôtel de Ville dimanche 30 mars se fasse par la grande porte : « Battue dans le XVe arrondissement, Anne Hidalgo a été élue ce matin maire de Paris ». Ce serait une première dans l’histoire municipale de la capitale. Mais ça, personne ne le lira.

 *Photo : BISSON BERNARD/JDD/SIPA. 00679809_000024.

Avignon en rang d’oignons?

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olivier py fn

Depuis dimanche soir, on ne danse plus sur le pont d’Avignon. Et pour cause. À rebours de tous les pronostics, le candidat FN à la mairie de la cité des papes, Philippe Lottiaux, est arrivé en tête, avec 29, 63% des voix, devançant la candidate socialiste Cécile Helle (29,54%) et l’UMP Bernard Chaussegros, successeur désigné de Marie-Josée Roig. Ici et là, les tractations ont déjà commencé et, une fois n’est pas coutume, l’épouvantail fringant de la bête immonde est ressorti, brandi par des candidats caparaçonnés des valeurs républicaines, prêt à tout pour éviter l’arrivée au siège de premier magistrat de la ville d’un élu bleu marine.

Comme une écholalie, l’indignation culturelle a succédé à l’indignation politique. Interrogé hier matin sur France Info, le directeur du festival d’Avignon, Olivier Py, a prévenu : si le Front National l’emporte au second tour des municipales à Avignon, le festival n’aura « aucune autre solution » que de partir. Et le chevalier blanc de justifier ainsi sa position : « Je ne vois pas comment, d’ailleurs, le festival pourrait vivre, défendre ses idées qui sont des idées d’ouverture, d’accueil de l’autre. Je ne vois pas comment le festival pourrait vivre à Avignon avec une mairie Front national, ça me semble inimaginable. » Ce n’est pas la première fois que ce militant acharné monte au créneau. Que ce soit pendant la guerre en Bosnie où il avait tenu une grève de la faim pendant 28 jours ou à l’occasion du débat sur le mariage gay avec une tribune qui dénonçait « l’intolérable intolérance sexuelle de l’Eglise », Olivier Py rivalise désormais sans conteste avec une autre sommité en matière d’indignation, Jean-Michel Ribes.

Dans ce gargarisme où se mêlent et s’entremêlent les sentiments mièvres d’une certaine élite sociale, on aimerait que chacun revienne à sa place et fasse le job. Que le politique cesse de faire du spectacle sans toutefois perdre le sens de la distance ritualisée et que le monde du spectacle cesse de faire de la politique. Faut-il rappeler que 59% des ressources  du festival IN proviennent de subsides publics ? Lorsque ces fonds ont été collectés, on ne se souciait guère de l’appartenance politique des créanciers ? Dans l’hypothèse où le Front National venait un jour à conquérir d’autres grandes villes, faudrait-il déménager le Louvre, le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation lyonnais,  ou le château de la Buzine, le « Château de ma mère » si cher à Marcel Pagnol qui accueille désormais la Maison des cinématographie de la Méditerranée ?    

Et pourquoi le festival d’Avignon devrait-il choisir son public ou sa mairie ? Les manifestations artistiques n’ont toujours existé que dans la confrontation, ne se sont réinventées que dans l’opposition. Ces événements be trouvent leur plénitude que dans une sorte de transcendance qui rassemble indifféremment les lecteurs de Céline, d’Aragon, de Mauriac, de Malraux. Que faut-il craindre ? Un maire crypto-fasciste qui viendrait enrayer le succès du festival ? Des habitants d’un genre nouveau qui refuseraient de contribuer au succès de la prochaine édition ? Soyons sérieux. À moins que ce festival ne soit devenu un nouveau lieu de l’entre-soi, un travers qu’avait dénoncé sans demi-mesure, il y a quelques mois, Fabrice Luchini en des termes pour le moins crus: « J’ai le sentiment que c’est désormais le lieu d’une secte qui rejette les grands textes. » ?

On peut comprendre les craintes d’Olivier Py à propos du rapport que la droite entretient avec la culture. Si elle ne l’a pas lâchement abandonné, elle la méprise superbement,  comme en témoignent les dires de l’ancien président de la République à propos de la princesse de Clèves ou ceux de l’ancienne ministre de l’économie, Christine Lagarde, lorsqu’elle suggérait que pour agir, il fallait cesser de lire.  Sans doute le comédien se persuade-t-il qu’avec l’extrême droite, on irait au-devant du pire. Mais si tel était le cas, qu’il reste alors ! Et qu’il participe à ce que Malraux voyait comme un moyen d’être moins esclave pour l’homme : la culture comme résurrection de la noblesse du monde.  

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000002.

Thèse, antithèse, foutaise

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didier super concert

D’un côté, j’en suis bien conscient, si je ne me ressaisis pas, jamais je ne vous parlerai, comme promis, de notre bon pape François. Pourtant, qui d’autre le ferait mieux que moi, surtout dans le cadre de cette chronique ? D’un autre côté, il incarne l’éternité, alors que moi, je me sens un peu tenu par l’actualité, surtout quand elle me concerne. Après la mini-thèse dont je fus récemment l’objet sur un site complotiste voilà-t-il pas que je suis sollicité pour une vraie thèse de science politique ! Face à ça, on comprendra que le Scutum Fidei dont je comptais vous entretenir peut bien attendre encore un moi ou deux.

Mes années clubbing

Vendredi 24 janvier

Me voilà donc saisi par courrier d’un questionnaire destiné à une thèse de doctorat. Pas sur moi, hélas, mais sur le Club de l’Horloge, où j’ai quand même officié en tant que « nègre » au sortir des écoles, de 1977 à 1981. Pourquoi ne pas répondre ?[access capability= »lire_inedits »] Non seulement ça flatte mon ego, mais ça fait marcher ma mémoire : jamais mauvais, à nos âges… Je n’ai d’ailleurs jamais nié cette négritude horlogère ; seulement son imputation à crime. À l’époque, les fondateurs du Club, scissionnistes du GRECE, avaient quitté leurs drakkars embrumés pour aborder aux rives du réel. Ils voulaient faire de leur cercle une « boîte à idées » à destination de l’UDF et du RPR qui, hélas, n’en avaient guère l’usage. Quant au Front national, alors groupusculaire et sans débouchés, les membres du Club le toisaient de haut, un peu comme des bacheliers à mention face à des redoublants du certif. En fait de « clubbeurs », les horlogers ressemblaient plutôt à une bande de technocrates bien élevés, mais coincés. Heureusement, ils avaient pour chef Yvan Blot, un authentique personnage de Hergé, mi-Tintin mi-Tournesol et tout à fait baroque. A priori, mon doctorant souhaitait une interview, mais j’ai préféré répondre par écrit. Non seulement par prudence, mais surtout pour pouvoir vous en faire profiter ensuite. Comme disait ma grand-mère, « faut pas gâcher ».

Les droits de l’homme-bête

Lundi 3 février

 Je reste scotché par la condamnation à un an ferme du jeune crétin qui s’est fait filmer en pleine séance de lancer de chat. « À l’extérieur du tribunal », raconte Le Parisien, non sans émotion, « des dizaines de soutiens au chaton Oscar manifestent » ; ils répondent ainsi à l’appel de la SPA qui, heureusement, a souhaité un rassemblement « dans le calme ».  Le Parisien, toujours : « “Je ne sais pas ce qui m’a pris, je ne recommencerai plus, c’est promis”, a vainement tenté de se défendre le jeune homme […] Oscar, lui, se remet douce- ment de ses fractures. » Allons, tant mieux ! Il ne manque que son mail pour les messages de réconfort. Un an ferme ! Même s’il s’agit de « faire un exemple », comme on me l’a expliqué, n’est-ce pas légèrement disproportionné ? Pourquoi cette urgence de la « comparution immédiate », et tant de sévérité pour si peu ? On en fait moins pour les éléphants sans défenses. Serions-nous en train de passer une fois encore d’un extrême à l’autre, de l’« animal-machine » cogité par Descartes au manimal dont Oscar Ier semble inaugurer le règne ? Dans ce cas-là, tout le monde doit devenir végétarien comme Aymeric Caron ! Au nom de quoi aurions-nous le droit d’abattre industriellement certains animaux, parfois dans des conditions tout à fait cruelles, et pas d’en envoyer d’autres valdinguer dans le mur à l’occasion ? Si j’étais veau, vache, cochon, couvée, je rêverais d’être chien ou chat pour ne risquer que ce sort-là ! Cette drôle de zoophilie à géométrie variable change aussi selon les cultures. En Corée, et même dans certains cantons suisses, on mange volontiers du chien à toutes les sauces (ragoût, soupe, saucisson) sans y voir un problème pour la vie en commun − du moins avant le ragoût. Quant au chat routard, on lui conseillera d’éviter la Chine, où on le déguste après l’avoir « saisi » vivant dans l’eau bouillante (sinon, c’est moins bon).  Trêve de balivernes ! Si une patte de chaton cassée vaut un an ferme, je suis inquiet pour l’échelle des peines. À ce tarif-là, combien pour un braquage, même au pistolet à eau ? Et pour un bourre-pif, au hasard, à l’ami Caron ? C’est ça, la nouveauté radicale de la jurisprudence Oscar : un futur plat chinois, délicieux par ailleurs, vaut désormais un frère humain. À quand la Déclaration universelle des droits de l’homme-bête ?

Rock around the clock (club remix)

Dimanche 9 février

 Ça y est, j’ai fini de répondre au questionnaire sur mon « rapport au Club », comme on dit de nos jours. Vous en trouverez ici un résumé adapté à un public non universitaire.  Donc, j’ai travaillé pour le Club de l’Horloge de 1977 à 1981, sans jamais y adhérer et pour cause : ça m’aurait coûté du fric au lieu d’en rapporter. D’ailleurs, comme je le dis très bien moi-même dans ma fiche Wikipédia, « je n’ai jamais adhéré à aucun mouvement dont je ne fusse pas le fondateur » (même le GUD).  En revanche, parallèlement au Club, j’ai travaillé entre 1977 et 1981 pour : – l’Association pour la démocratie, « officine de propagande giscardienne », comme disaient les chiraquiens ; – Michel Poniatowski, pour son livre L’Avenir n’est écrit nulle part (1978) ; – le Parti républicain, alors dirigé par Jacques Blanc, c’est-à-dire Giscard (1978-1981). Au Club, mon travail consistait à transformer en livre une douzaine de chapitres rédigés par des auteurs aux influences littéraires très variées, de Proust à Morse. Pour donner à cet habit d’Arlequin une unité de style, il me fallait le découdre et le recoudre entièrement − après avoir compris, de préférence. Les gens du Club appelaient ça la « tellennisation », du nom de mon vrai nom. Si j’ai cessé de travailler pour le Club, à l’automne 1981, c’était pour me conformer aux ordres de Pasqua. Quand il m’a embauché, il a été très clair : « Je vous prévieng, mon petit Bruno, c’est un plein-temg ! Vous ne bossez plus que pour moi, à partir de maintenang ! » Comment lutter, et surtout pourquoi, si le salaire suit ?  Je n’aurai donc « tellennisé » que les trois premiers ouvrages du Club ; même qu’à la relecture, je prétends que ça se voit encore. Quant à ma présence parmi les « signataires » des deux suivants, elle s’explique par l’intégration dans ces livres de textes antérieurs, et sans doute par l’opportunité d’y faire figurer le « nègre » de Pasqua. Ce dernier n’y voyait d’ailleurs pas d’objection : en ce temps-là, la moitié des techno-clubbeurs faisaient partie du RPR, y compris le président Blot − les autres ayant opté pour l’UDF. C’est seulement à partir de 1986 que la tourelle du think tank giscardo-chiraquien s’est tournée plus à droite. Au lendemain des législatives, les horlogers ont découvert soudain les charmes du FN, passé par la grâce de François Mitterrand de 0 à 35 députés. Au même moment, le même Front ressentait pour la première fois le besoin de se doter d’idées, voire de fiches-argumentaires. Ce mariage de raison durera jusqu’au « puputsch » tragique de 1998, la plupart des clubbeurs ayant suivi Mégret sur sa ligne aventuriste…

Jamais content! 

Jeudi 13 février

 Ce métier de « plume » politique, depuis le Club de l’Horloge jusqu’à Pasqua, on peut dire que j’en aurai soupé. Mais justement : si le boulot n’était guère exaltant, au moins la soupe était bonne ! Il m’arrive de regretter ces chaînes dorées. Selon la taxinomie de La Fontaine, après avoir été chien je suis devenu loup, et c’est rudement fatigant.

Super génial !

Mercredi 19 février

 Suite à la jurisprudence M’bala M’bala, j’en connais un qui a intérêt à garer ses fesses, comme dirait mon beauf, c’est le chanteur Didier Super. Depuis plus de dix ans, ce punk à Deschiens se fout ouvertement de la gueule du monde, avec un répertoire où il s’en prend sans discernement aux pauvres, aux caniches, à l’antiracisme et aux petits Chinois qui fabriquent des jouets de mauvaise qualité au lieu d’aller à l’école.  Bien sûr, il y a la feuille de vigne du énième degré, mais le vent souffle fort, ces temps-ci ! Avant qu’il ne balaye Didier, je vous recommande de jeter un œil à ses prestations sur YouTube. À titre de teasing, je ne résiste même pas au plaisir de vous conter ici sa mémorable entrée en scène lors d’un « Grand concert contre le racisme » en 2008. Épaules voûtées, col roulé acrylique orange et lunettes recollées au scotch, Didier est en superforme. D’emblée, il prend à rebrousse-poil son public − qui est d’ailleurs plutôt celui des Têtes Raides et autres têtes d’affiche « engagées pour la soirée », comme disait Coluche. « Heu, au fait, c’est pour ou contre le racisme ici ? », risque-t-il d’une voix hésitante. Murmures et huées. Ça commence mal… Pourtant, le miracle va se produire ! L’artiste parvient à retourner la foule rien qu’en adoptant un ton militant et en levant le poing à chacune de ses saillies, de plus en plus incongrues par rapport au thème de la soirée : « Avant de commencer, je voudrais remercier les lois sur l’immigration, parce que sans elles, on n’aurait jamais fait cette petite fête ! […] Pour nous les artistes, ce genre de petite fête engagée, c’est important pour faire notre promo ! […] Sérieusement, je trouve que c’est bien qu’on se mobilise tous, parce qu’y en a marre qu’on ait des problèmes avec les immigrés ! » Trois doigts d’honneur au public, trois ovations en réponse… Ça, c’est Super ! En 2004, notre confrère Télérama avait qualifié son premier album de « plus mauvais disque du monde et de tous les temps », non sans quelques raisons, notamment musicales. Mais la vérité oblige à dire que Didier le fait un peu exprès. Quant aux paroles, cette galette contient plusieurs fèves en or telles que Marre des pauvres, On va tous crever (live), Putain d’Chinois ! et même J’ai pas trouvé de titre à celle-là. Accessoirement, nous avons eu le plaisir, mon amie Elvire Adrouät et moi, d’assister à une représentation de sa comédie musicale : Et si Didier Super était la réincarnation de Jésus- Christ ?, et je dois dire que la question reste ouverte.

Mes idées patapolitiques

Samedi 22 février

 Bientôt quinze jours que j’ai répondu aux questions de mon thésard sur le Club de l’Horloge. Si je n’ai pas encore renvoyé la copie, c’est qu’un truc me chiffonne… À la relecture de sa lettre, je comprends ! J’ai failli passer à côté de l’essentiel : le dossier de presse joint, censé servir de base à l’auteur pour « évoquer mes positionnements politiques ». Au secours ! J’ai bien fait de regarder. Ce qui ressort le plus souvent, comme depuis vingt ans (déjà, ou seulement ?) c’est le monstre du Loch GUD. Pourtant, Le Nouvel Obs a dûment consulté des « spécialistes de l’extrême droite », selon lesquels mon nom « n’apparaît jamais » dans l’histoire de cette organisation. Mieux : comme le rappelle l’hebdo, dès 1997, L’Événement du jeudi avait été condamné en première instance, puis en appel, pour cette imputation diffamatoire. Aurais-je donc adhéré à ce groupuscule étudiant à 40 ans passés ?  La dernière trouvaille, on la doit à Mediapart, dans un « article » lui-même recopié sur un blog anonyme : ma « participation à la création du MNR de Bruno Mégret, scission du Front national ». À ma connaissance personne, même dans la meilleure presse, n’a jamais prétendu que j’aie été un jour membre du FN. Or, pour se mutiner contre le capitaine Bligh, il faut quand même avoir navigué sur le Bounty ! Mais bon, à présent que Mediapart en personne a lancé ce ragot, je m’attends à ce qu’il me poursuive au moins jusqu’à ma mort. Encore un nouveau sparadrap pour le capitaine de Koch !

En conclusion, mon correspondant note, non sans une pointe d’ironie, que je semble « très soucieux de ce qui peut s’écrire » sur moi. Est-ce vraiment si original ? Comme tout le monde et lui-même, j’aspire à être jugé – si jugement il y a − sur mes actes et les écrits que je signe. Une saine controverse ne saurait se fonder que sur les idées exprimées par l’autre, pas sur ses arrière-pensées et pulsions putatives. Tel est pourtant le sort réservé, aujourd’hui encore, aux gens étiquetés de droite, victimes a priori de l’« herméneutique du soupçon », voire carrément de la « loi des suspects ». S’il est désormais un peu tard pour jouer à « Où étiez-vous en 1942 ? », le point Godwin et la reductio ad hitlerum fonctionnent à pleins tubes. Pamphlets et dossiers en forme de rafles intellectuelles n’en finissent pas de mettre dans la même charrette tous les suppôts supposés de la Réaction (Zemmour et Rioufol, Lévy et Finkielkraut – et même Brunet et Taddeï, dans des genres pourtant différents.) Et le comble, c’est que les médias dominants accusent désormais ces usual suspects d’avoir « pris le pouvoir médiatique ». Ce traité inégal a beau être risible, il est pénible à vivre, pour moi comme pour les méchants précités. Nul ne songerait sérieusement, aujourd’hui, à reprocher aux gens de Progrès la Terreur ou Staline, au risque d’être couvert de quolibets et d’insultes. Et moi, sous prétexte que je ne suis pas de gauche (désolé, je n’y arrive toujours pas), je serais complice des plus grands crimes, de l’Inquisition à la Shoah ? Voilà un chapeau un peu grand pour moi.  J’assume pleinement mes travaux de « nègre » pour ce qu’ils furent : des boulots d’écriture. Si je les avais jugés déshonorants, je les aurais refusés. Mais un mercenaire, aussi loyal soit-il, n’est pas un militant. Aussi suis-je « très soucieux » qu’on ne me prête pas rétroactivement des engagements que je n’ai jamais pris. Surtout que ces imputations sans fondement sont systématiquement nuisibles à ma réputation… Personne ne m’a jamais accusé de donner pour les Enfants du Mékong !

J’ai toujours répugné à l’embrigadement, plus viscéralement encore que mes meilleurs amis de gauche. Mes idées, je les ai exprimées, au premier ou au deuxième degré, dans nos journaux, parodies et manifs signés Jalons, et à titre personnel dans mes livres et mes chroniques. C’est sur ces faits, gestes et écrits qu’il conviendrait, me semble-t-il, de se fonder pour comprendre mes « positionnements politiques », plutôt que sur un dossier de presse. Par malveillance ou simple paresse, les journalistes ont tendance à recopier, quitte à les déformer, les erreurs volontaires ou non de leurs collègues. Ce n’est pas la source idéale pour une thèse de doctorat, surtout quand il s’agit de moi.

Mini-moi

Un amateur d’art allemand à Picasso, à propos de Guernica : « C’est vous qui avez fait ça ? » – «Non, c’est vous ! »

– Sur Fréquence Protestante, lundi 3 février à 23 heures : vif débat entre deux pasteurs sur La Dogmatique en 26 volumes de Karl Barth (inachevée !) Je serais curieux de connaître l’audimat.

– Superbe aphorisme de Tristan Bernard : « Un journal coupé en morceaux n’intéresse aucune femme, alors qu’une femme coupée en morceaux intéresse tous les journaux. »

– À la « une » de L’Express, 20 mars 2013 : « Les pervers narcissiques » ; 19 février 2014 : « Dans la tête des pervers narcissiques » ; 14 janvier 2015 : « Le salaire des pervers narcissiques » ?

– Un journaliste français à Zhou Enlai : « Que pensez-vous de la Révolution française ? » – « C’est un peu tôt pour se prononcer.[/access]

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA. 00622192_000009

21 avril, deux cent quatre-vingt-dix-huitième

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Ce qu’il y a de stupéfiant chez les socialistes, c’est qu’à chaque fois qu’ils perdent, ils donnent l’impression de tomber des nues. Ils n’en reviennent pas. Ils sont éberlués. Et toujours ils pleurnichent. Comprenez-les : eux si honnêtes, si droits, si en avance sur leur temps, comment peuvent-ils être punis de la sorte par des électeurs sans cœur et sans âme ? Alors qu’à côté, à droite, on a beau nager dans les affaires, les condamnations, les écoutes, on est quand même élu et réélu (Balkany !) – et d’ailleurs à gauche aussi, plusieurs maires  sortants sévèrement casserolés ont fait un carton au premier tour. À croire que la malhonnêteté paye !

C’est que les socialistes qui sont plein de conscience morale manquent cruellement de conscience métaphysique – autant que de pragmatisme. Ils croient que la corruption, les trafics d’influence ou les passe-droits peuvent influer sur la décision de l’électeur. Ils croient que les lois sociétales qu’ils ont fait voter sont passées dans l’opinion sous prétexte qu’elles sont passées dans la Constitution. Ils croient que l’électeur raisonne comme Edwy Plenel et fantasme comme Najat Valllaud-Belkacem. Mais l’électeur se fout d’Edwy Plenel et trouve simplement que Najat Vallaud-Belkacem est une très jolie femme. Non, ce que veut l’électeur, c’est que son petit quotidien s’améliore et que ses petites coutumes ne soient pas mises à mal. Or, ce gouvernement fait le contraire depuis deux ans. Si l’électeur pourra éventuellement lui pardonner ses échecs sociaux (parce qu’il est pragmatique et qu’il sait que la droite au pouvoir n’aurait pas fait mieux – la seule politique possible étant aujourd’hui celle qui consiste à sauver les meubles), il l’a eu plutôt mauvaise qu’on vienne le déranger dans ses préjugés.

Il en a eu un peu ras-le-bol de passer pour un raciste parce qu’il a quelques inquiétudes identitaires, pour un homophobe parce que le mariage pour tous et la théorie du genre ne l’emballent pas tant que ça, pour un sadique parce qu’il trouve que les lois que l’on prépare sont encore moins sévères que celles déjà en règle, et pour un ringard qui ne comprend rien au monde parce que Terra Nova a décrété ce que devait être ou pas la nouvelle humanité. Il en a surtout marre qu’une majorité minoritaire malmène systématiquement sa minorité majoritaire. Bref, l’électeur se rebiffe et ose un chouïa chahuter ceux qui le nient depuis si longtemps, au risque que ceux-ci tombent dans un déni encore plus grand – spectacle réjouissant dont on ne se lassera jamais, il est vrai.

 

Municipales : l’autre enracinement

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front gauche municipales

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.

Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.

Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.

On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.

Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.

Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.

Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.

Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.

Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.

*Photo : Xavier Malafosse/SIPA. 00676548_000004.

Poutine me fait peur…

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POUTINE RUSSIE ukraine

POUTINE RUSSIE ukraine

Il est grand temps de dénoncer haut et fort Vladimir Poutine. D’abord sur le plan économique. Car qu’a-t-il fait depuis 15 ans, concrètement ? Le pouvoir d’achat des Russes : il a doublé. L’inflation : passée de 100 % à presque rien. La balance commerciale : largement redressée et désormais excédentaire. Le taux d’emploi : en très forte hausse. La dette publique : passée de 90 % du PIB à 10 %. La pauvreté : divisée par 2. Bref, les chiffres parlent d’eux-mêmes : un échec lamentable.

Au niveau politique : des élections régulières, de gros succès électoraux – bien loin de la situation de nos alliés en Chine ou en Arabie Saoudite. Évidemment, sa côte de popularité n’est jamais descendue sous les 65 % d’opinions positives, et elle est remontée à 80 % actuellement – tout ceci étant prévisible vu les chiffres économiques catastrophiques précédemment avancés. D’ailleurs, on se rend bien compte que les chiffres sont évidemment truqués, Obama plafonnant à 40 %, Hollande étant descendu à 15 %, et le taux d’approbation du Congrès américain venant de réussir l’exploit d’atteindre un seul chiffre, avec 9 % de satisfaction des Américains.

Mais c’est au niveau géopolitique que le pire est à craindre. Car que prône M. Poutine ? Des référendums ! Pour demander leur avis aux gens ! Non mais, sérieusement, jusqu’à quand allons-nous tolérer ceci en Europe ?

Faisons bien attention aux conséquences de notre pusillanimité : si nous laissons des référendums se développer en Europe, cela en sera fini de la marche vers le « Progrès Européen ». Terminé les traités budgétaires. Fini l’austérité pour complaire aux marchés financiers. Plus d’augmentation de l’âge des retraites jusqu’à 69 ans. Personne n’acceptera de saigner la Grèce pour rembourser des hedge-funds vampires. Personne n’élira Hermann Van Rompuy Président du Praesidium Européen.

De même, si nous faisons un référendum au Royaume-Uni, il est clair que ce pays quittera rapidement l’Union. Comme le feront pas mal d’autres pays si nous demandons leur avis aux citoyens.

Et quel peuple acceptera de voter pour l’accord d’association UE/Ukraine signé le 21 mars dernier, qui met désormais les entreprises européennes en concurrence avec le pays le plus pauvre d’Europe, où le salaire minimal est de 100 € par mois ? Aucun peuple sensé ne l’acceptera – craignant évidemment le chômage. Il faut donc bannir le référendum et laisser Bruxelles décider.

Mais là où apparaît clairement la perfidie du président russe, c’est que, non seulement il fait voter les habitants de Crimée sur leur avenir pour la première fois, mais en plus, alors que, essentiellement Russes, ils ont logiquement demandé leur rattachement à la Russie à une écrasante majorité, incontestable, eh bien il les écoute et il répond à leur demande ! Imagine-t-on ceci en Europe ? Mais nous n’aurions jamais pu signer le traité de Lisbonne si on avait accepté la demande des Français de 2005.

Alors que, dans cette affaire, la solution était tellement simple – et nous l’aurions surement appliquée si des ministres russes avaient alimenté des manifestations populaires pro-russes au Canada, puis avaient surtout fomenté un coup d’État avec des néonazis qui auraient interdit le français au Québec.

Il fallait donc punir très fortement Poutine (la punition étant désormais un axe central en Diplomatie), renvoyer la Crimée dans le giron du gouvernement putschiste ukrainien non élu, puis envoyer des chars ukrainiens noyer dans le sang le soulèvement qu’il n’y aurait pas manqué d’avoir envers un gouvernement comportant un tiers de néonazis russophobes assumés[1. Dénoncés par la Knesset ou le Congrès Juif Mondial, et ré-inhumant régulièrement des Waffen-SS avec les honneurs militaires par exemple.] et soutenu par un Occident cynique comme jamais. Là, au moins, dans un scénario à la yougoslave, l’UE sait agir : tweets, discours enflammés, résolutions, condamnations, envois d’observateurs et de Bernard-Henri Lévy, puis d’enquêteurs, puis de médecins légistes, saisie de la Cour pénale internationale, etc.

Mais au lieu de cela, Poutine à tout gâché, et le peuple de Crimée a fêté dans la liesse populaire son rattachement à la Russie. Et le peuple de Kiev a manifesté sa révolte le 23 mars, l’ampleur de la manifestation phénoménale de 5 000 personnes montrant bien le caractère totalement illégitime de la chose pour les Ukrainiens – tout comme le fait qu’à peine 20 % des militaires ukrainiens en Crimée aient obéi à l’ordre de rentrer au pays…

Tout ceci est donc désolant, c’est à désespérer du « rêve européen »… Et comme nous ne savons pas jusqu’où ira Poutine, il nous faut donc surtout nous armer de lucidité !

L’art de battre sa maîtresse

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amour courtois gants

amour courtois gants
Michel Delon, l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIème siècle en général et du libertinage en particulier (il fut l’admirable éditeur des romans de Sade en Pléiade, trois volumes indispensables à tous les bons esprits « qui ne font pas l’étroit »), a pris sa retraite, et se fiche pas mal désormais du qu’en-dira-t-on. Du coup, le voici préfaçant avec tout l’esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d’esprit (non, ce n’est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 l’Art de battre sa maîtresse, petite dissertation pleine de jubilation (celle, tongue in cheek, de l’auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) — un exercice qui fera frémir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-à-jouir qui se croient féministes juste parce qu’elles manquent d’humour. Un tout petit livre élégant réédité opportunément par le Cherche-midi le mois dernier — avec une élégante cravache posée en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et dédoublée à la toute dernière page, comme un X jeté à la face des censeurs, des culs-bénis, des bien-pensants et autres socialistes.

« Qu’on plaisante ou s’indigne, écrit Michel Delon dans une préface érudite et plaisante (non, ce n’est pas incompatible !), la Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse appartient à un Ancien Régime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d’une amie sans voir débarquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble même interdit d’en rire. L’humour noir, auquel André Breton a donné ses lettres de noblesse il y a un demi-siècle, révulse aujourd’hui les belles âmes. Se vouloir « bête et méchant » n’est pas de tout repos. Qu’il soit donc bien entendu qu’il ne faut ni battre sa maîtresse, ni son épouse, ni personne.»

Personne ne s’étonnera que l’un de ses contemporains, prononçant son éloge, ait comparé Grosley à Swift — le Swift de la Modeste proposition, ce chef d’œuvre d’humour noir encensé par Breton — il n’y a pas de hasard dans les parentés d’écrivains.
Grosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :
– position et analyse du problème : « Il est de la bienséance de battre ce qu’on aime, et rien ne produit de si bons effets » ;
– Justification du précédent par les exempla — les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : « Les Grecs ont battu leurs maîtresses, les Romains en ont fait autant » — en ces temps de glissement vers le néo-classique, toute référence aux Anciens est moderne…
– Expansion du thème et de ses illustrations à l’actualité : « On n’a battu sa maîtresse que dans les siècles polis » — au XVIIIème par exemple, « dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées » (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-même, dans la Préface des Liaisons, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre — parentés d’écrivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-même sur Laclos), mais bien moins en notre siècle d’invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l’un des rares films qui me met systématiquement les larmes aux yeux…
Je ne déflorerai pas le détail de la démonstration. Je me contenterai d’en donner un avant-goût. Appréciez donc la démonstration — nous sommes dans la première partie. « Quand même on ne serait point amoureux, écrit Grosley, dès qu’on se prête aux bontés d’une femme, il est de la bienséance de ne lui point épargner les coups. La raison en est simple. Après aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur procédé qu’on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu’en lui prodiguant les démonstrations de l’amour le plus vif et le plus délicat ? J’aimerais même assez qu’en pareil cas on la battît un peu plus que si véritablement on l’aimait : j’ai remarqué que, dans tout sentiment qu’on veut feindre, on ne rend bien la vérité qu’en la chargeant un peu. »
Le reste est à l’unisson. Allez-y voir, je prédis à ce petit livre élégant un statut à venir de « collector ».

Mais ce n’est là qu’un prétexte.
« Ancien Régime du rire », écrit Michel Delon. Oh oui — combien ! Et j’ajouterai : ancien régime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut être lecteur de Fifty Shades (« grisaille bien pensante, conformisme épicé d’une pincée de SM », lance Delon à propos du pesant pensum à caler les armoires d’E.L. James) pour croire que le « regard froid du vrai libertin », comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publié aussi un Art de chier dans la rue que n’aurait pas désavoué son prédécesseur chinonais).
Le rire est d’essence diabolique — on le savait avant même qu’Umberto Eco nous le rappelle dans le Nom de la rose. Le libertinage aussi — or, la Gauche est angélique, et tient à le faire savoir. Elle a l’amour furtif, elle met un casque intégral sur ses escapades, elle n’avoue pas facilement qu’elle procède à des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas libertine — mais elle y a accolé une hypocrisie de bon aloi destinée à ne pas effaroucher les chaisières et les lecteurs du Nouvel Obs, son public naturel depuis qu’elle a renoncé à séduire le peuple. Elle manque de légèreté — rappelez-vous Zadig : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, élu pour museler la finance, et qui se livre à de pitoyables contorsions pour la séduire.

Quand on pense que Sade, ou Laclos — nous y revoilà — furent de vrais révolutionnaires. Sade, brimé, emprisonné par tous les pouvoirs, c’est-à-dire tous les conformismes, Absolutisme, Révolution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d’un féminisme vrai dont Najaut-Belkacem n’est que la caricature, en militant dans la Franc-maçonnerie, et en anticipant le passage à la monarchie parlementaire — tous deux échappant à la guillotine d’un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos?

En voilà un exemple de question rhétorique…

Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie liberté, ne s’accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos maîtresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la réciprocité instinctive, et plus intelligente que cette « parité » qui nous oblige à une alternance des sexes là où il faudrait une unicité des capacités — quelle que soit leur identité. Tant pis si le rire nous appartient aussi, à nous qui ne plions pas le genou devant les pesants postères de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, à l’heure où j’écris, ont glissé dans l’urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j’ai envie de… Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma maîtresse, qui me le rendra bien, j’espère.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00596303_000001

Malaise dans la filiation

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manif pour tous

manif pour tous

Selon un sondage récent (Le Parisien du 23 février), si 61 % des Français sont favorables au mariage homosexuel, ils ne sont plus que 39 %  à accepter l’idée de la PMA pour les couples de même sexe. Quant à la GPA, la question n’a même pas été posée. Ce résultat, qui peut s’interpréter de différentes manières, montre que la filiation et son éventuelle réforme constituent assurément un sujet qui mérite une réflexion approfondie. Nous n’allons pas nous désoler ici de ce que la grande majorité des Français serait devenue réactionnaire, laissant cette opinion à l’avant-garde « progressiste » qui ne voit dans cette affaire qu’un enjeu politique. Non ! Nous nous demanderons pourquoi ce peuple qui a admis, majoritairement de bonne grâce, les plus récentes transformations « sociétales » veut, sur ce point, faire entendre un refus catégorique. À l’évidence, il ne s’agit ni d’homophobie ni d’incapacité à accepter l’égalité.

L’homophobie, qui anime bel et bien une minorité d’activistes, est l’une des formes que peut prendre le refus d’un mode de jouissance que l’on ne partage pas et que l’on ne comprend pas. Il arrive malheureusement que ce refus s’exprime de façon violente, comme c’est aussi le cas dans les violences conjugales, les conflits entre populations de religions ou de mœurs différentes, etc. Le plus souvent, il signifie : quiconque ne jouit pas comme moi doit être entravé, censuré ou interdit.[access capability= »lire_inedits »]

L’égalité, chacun en admet la nécessité dans nos démocraties. Cependant, au moment même où on la garantit et où on l’élargit par la loi, il est loisible d’observer que les discriminations et la ségrégation vont en s’accélérant. La raison est à rechercher du côté du « narcissisme de la  petite différence » qui pousse l’individu à affirmer sa singularité quand il est confronté au risque de sa disparition dans une forme ou une autre de dissolution de son « moi ». Mais cette affirmation de la petite différence entre à son tour en conflit avec l’aspiration à se fondre dans un grand TOUT INDIFFÉRENCIÉ. Le communautarisme est hélas l’un des meilleurs moyens de résoudre cette contradiction, dès lors qu’il permet d’être à la fois semblable et différent.

Il faut comprendre cependant que ce conflit tourmente les hommes et les femmes depuis la nuit des temps et que c’est pour le surmonter qu’ils ont établi des règles et des institutions permettant à chacun de prendre acte, non seulement de son origine, mais aussi, serait-ce de façon incomplète, des origines de ceux qui lui ont donné la vie. Cette « invention » des origines explique pourquoi les humains vivants accordent une place importante au culte des humains morts. L’éternité, pour un homme, ce n’est pas l’avenir qu’il ne cesse de vouloir maîtriser, c’est avant tout le plus lointain passé dont il est le fruit. Ce pourquoi le poète Maeterlinck pouvait écrire : « Les enfants nous apportent les dernières nouvelles de l’éternité. »

L’éternité est donc affaire de transmission, et qui dit « transmission » se doit de penser à ce qui pourrait l’empêcher. D’autant que « la vie comme elle va » s’en charge bien assez, en s’ingéniant à gripper ses rouages par la guerre, la maladie physique ou mentale, les catastrophes naturelles ou pas, les secrets de famille ou les mensonges individuels ou d’État, etc.

Bien sûr, on pourrait se déclarer indifférent à ce qui, en dernière analyse, s’avère une chimère pour l’homme de foi religieuse, mais voilà, il se trouve que nous sommes des êtres parlants. Que nous le voulions ou pas, la langue que nous parlons est un morceau d’éternité qui nous façonne à notre insu, et cette langue charrie les mots de notre généalogie, au point d’ailleurs que quand, par accident, elle ne le fait pas, nous en sommes handicapés ou blessés. Toutes les tentatives historiques de « faire du passé table rase » ont été des échecs cuisants quand on les examine sur un temps historique long. Ce qu’une révolution promet d’éradiquer au nom du progrès fait invariablement retour, en particulier quand il s’agit de couper les hommes de leurs racines culturelles, voire fantasmagoriques. Et de même que, chez le névrosé, on observe le retour du refoulé, cela est symptomatique dans la civilisation. Il suffit presque, pour s’en convaincre, de lire et relire la fameuse Lettre au père de Franz Kafka ou, sur le plan collectif, n’importe quelle histoire récente de la Russie où l’on assiste au retour des hiérarques de la religion orthodoxe.

Pour mieux saisir pourquoi il en est ainsi, il n’est pas vain de faire une rapide incursion du côté des pathologies de la mémoire. De quoi souffrent les amnésiques ? Après tout, qui ne rêverait de finir sa vie en étant délesté d’un passé encombrant ou de liens affectifs qui, souvent, ne le sont pas moins ? L’expérience clinique enseigne pourtant que, dans nos moments d’amnésie, nous souffrons de ne pas nous souvenir de l’avenir. L’amnésie pathologique nous prive de nos projets les plus immédiats : que suis-je venu faire dans cette pièce ? Que dois-je faire demain ? Où ai-je mis les clés de la voiture qui me serviront le week-end prochain pour rejoindre mes proches ?

De cela, je ne déduis aucune conclusion. Juste une question : au lieu de dénoncer une résistance collective au changement, ne faudrait-il pas entendre l’angoisse sourde née du sentiment qu’on organise et légalise à marche forcée une rupture dans les structures élémentaires de la parenté, cette charpente symbolique et invisible de l’humanité ? N’y a-t-il pas des raisons d’avoir peur que le langage devienne incapable de rendre compte de ces structures, si elles sont déconnectées des histoires singulières et collectives?

Il n’est pas question de revendiquer la perpétuation d’un ordre patriarcal qui a fait son temps, ni de s’inscrire dans je ne sais quelle tradition religieuse que l’on peut tenir pour obsolète au regard des possibilités offertes par la science. Il s’agit seulement d’entendre ce que la majorité perçoit comme un signal d’alarme. Le grand historien Gershom Scholem, dans un autre contexte, écrivait : « Un jour viendra où la langue se retournera contre ceux qui la parlent. Le langage est nom. C’est dans le nom qu’est enfouie la puissance du langage. C’est en lui qu’est scellé l’abîme qu’il renferme. » En effet, nous ne pouvons user à notre guise, par décret, des fonctions du nom pour forger n’importe quelle fiction au prétexte qu’elle serait en adéquation avec nos convictions égalitaristes. Il y a des hommes, il y a des femmes : c’est un fait. Ni les uns ni les autres ne savent en quoi consistent leurs différences, mais ils se savent différents ; c’est un aspect de leur réel au même titre que la différence entre la vie et la mort. L’ordre dit « patriarcal » n’a rien à faire dans cette histoire, et ce n’est pas en répétant mécaniquement le récit idéologisé de son recul que l’on fera avancer la réflexion. La psychanalyse n’a pas attendu ce siècle pour « déconstruire » la fonction paternelle, mais elle l’a fait en dénonçant la confusion entre la figure du père et celle du maître. Le tyran domestique n’est pas un super-père, c’est un petit maître. En finir avec les avantages auxquels s’accrochent les derniers représentants de l’espèce (patriarcale) n’implique aucunement de détruire les places respectives que le langage reconnaît aux hommes et aux femmes, prenant ainsi acte du fait que le corps est le lieu d’où s’originent nos mots.

Il ne s’agit pas non plus de soutenir, contre tout réalisme, qu’un enfant a besoin de la complémentarité que lui offriraient un père et une mère. C’est même le contraire qu’il faudrait faire valoir. Les enfants se construisent en affrontant la réalité d’une impossible et insaisissable dysharmonie créatrice entre les sexes ; l’harmonie pouvant dans bien des cas s’avérer mensonge catastrophique. Cela étant, prétendre qu’un enfant élevé par deux parents de même sexe ne pourra ignorer la différence des sexes parce qu’il la rencontrera partout ailleurs, dans la rue, à la télé, chez ses amis, c’est oublier que la différence qui importe dans son développement psychique est celle qui a présidé à sa conception, celle du désir de ces deux, momentanément unis bien qu’incompatibles, ces deux dont les mots qu’ils répercutent, sans savoir ce qu’ils disent ou ce qu’ils taisent, recèlent ce qui s’est transmis – ou pas.

En ce sens, il est fort curieux que les mêmes qui s’emploient aujourd’hui à « déconstruire les stéréotypes » dans lesquels nos langues guident nos conduites soient ceux qui s’autorisent à énoncer un savoir de vérité sur ce qui définirait un homme et une femme et, du même coup, sur ce que ne doivent plus être un père (réduit à la fonction tierce) et une mère (réduite à la fonction reproductrice dans l’hypothèse de la GPA par exemple). S’il est bien un domaine où l’on devrait laisser chacun s’arranger comme il le peut sans que les lois politiques s’en mêlent, c’est bien celui-là.

Il en est toujours allé ainsi. Chaque homme et chaque femme tente de se construire avec les matériaux qu’il ou elle trouve dans le réel, dans les fictions, dans l’art, et dans ses fantasmes. Ces matériaux sont le plus souvent rejetés par les sociétés, condamnant les humains à une forme d’hypocrisie adaptatrice sur laquelle les civilisations vivotent jusqu’au moment où elles s’effondrent. C’est pourquoi, comme le disait récemment Lévi-Strauss, seul l’usage dira ce qui est compatible avec la perpétuation de la vie. L’usage, pas le Parlement, fût-il élu démocratiquement.

Raison pour laquelle il semble évident qu’il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours. En attendant, il n’est pas interdit de s’en soucier, quoi qu’en pensent les nostalgiques du « sens de l’Histoire » dont les longues-vues ne voient que le progrès et jamais les régressions.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/SIPA. 00657024_000011

Selfiesez-vous !

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Nicolas Sarkozy a essayé de passer pour une victime, simplement parce qu’il est placé sous écoutes dans tous les moments et lieux de sa vie privée, et que ces enregistrements lâchés par bribes permettent à la presse héritière de l’Incorruptible de faire de sa vie quotidienne un feuilleton populaire ininterrompu.

Cette situation, c’est tout de même presque rien, comparé à l’histoire que raconte le film The Truman show. Son héros, Truman Burbank, est à son insu la star d’une télé-réalité. Depuis sa naissance, son monde n’est qu’un gigantesque plateau de tournage, tous ceux qui l’entourent sont des acteurs, lui seul ignore la réalité.

Or, tout nous laisse penser que Carla et les autres personnes avec lesquelles Sarkozy bavarde sont  réelles, comme sont heureusement très réels tous ceux qui le haïssent.

Pas vous ? Ah bon !

Pas de quoi flipper, donc.

Mais ce que Sarkozy ignorait en se plaignant dans les colonnes du Figaro, et sans hésiter à tomber dans l’anticommunisme le plus viscéralement cinéphilique, c’est que sa tribune produirait un effet paradoxal.

Avant d’y venir, à cet effet, je voudrais m‘adresser en privé aux téléspectateurs qui se souviennent de la série Ally McBeal. Dans l’un de ses épisodes les plus jubilatoires, une employée faisait un procès à son patron pour ne pas l’avoir harcelée sexuellement, et pour l’avoir ainsi privée de la promotion canapé dont d’autres employées avaient bénéficié.

Hé bien, la plainte de Sarkozy a suscité la même jalousie.

« Quoi, je n’intéresse personne ? On ne m’écoute pas ? On ne me publie pas ? C’est donc comme d’habitude, tout pour Sarko, et rien pour moi ? »

La parade a été vite trouvée. Je veux parler des selfies dans l’isoloir.

En ce dimanche électoral, l’isoloir a été vécu comme une exclusion symbolique de la scène publique, quatre murs symboliques de la honte, et de nombreux électeurs se sont pris en photo leur bulletin de vote à la main. Ces aveux publics seront ainsi susceptibles de la plus grande diffusion.

Andy Warhol avait vu plus juste que juste quand il prédisait que dans son futur, qu’est notre présent, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité.

C’est vrai, quoi, chacun a bien le droit de n’avoir plus d’intimité et d’isoloir, nulle part et jamais.

Parce qu’il n’y a pas que Sarko qui soit intéressant, sans blague !

Vous êtes lassés d’attendre d’être mis sous écoutes, enregistré et publié à votre insu et à votre corps défendant ? Exposez-vous vous-mêmes.

Little brothers de tous les pays, selfiesez-vous !

Non, le front républicain n’a jamais existé !

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juppe chirac fn ps

juppe chirac fn ps

« Ah ! Ce ni-ni de l’UMP ! Ce n’est pas du temps de Chirac et Juppé qu’on aurait vu ça !  » Voilà l’antienne qu’on répète sans cesse de rédaction en studio, et de Twitter en plateau de télé. Et pourtant, il ne s’agit là que d’une calembredaine. Car ce « ni PS ni FN » que l’UMP érige en règle n’est pas une nouveauté. Chirac et Juppé ne peuvent pas désapprouver cette stratégie puisqu’ils en sont les concepteurs.

Il se trouve que je suis un témoin privilégié de cette vieille histoire, adhérent au RPR de 1988 à 1998, notamment pendant la période où Jacques Chirac et Alain Juppé dirigeaient le RPR, l’un à sa présidence et l’autre au secrétariat général (1988-1995). Lors des deux premières années de mandat à l’Elysée du premier, le second cumula la fonction de Premier ministre avec la direction du premier parti de la majorité (avec le succès que l’on sait, soit dit en passant…). Pendant ces années la règle, intangible, était de renvoyer dos à dos gauche et FN en cas de second tour. De désistement au nom d’un front républicain, il ne fut jamais question. Je m’en souviens car, jeune militant, je le regrettais et je m’en étais même étonné un soir de comité départemental alors que la consigne était de ne pas choisir entre un candidat du MDC (le parti de Jean-Pierre Chevènement) et un candidat lepéniste. Alors que mes accointances séguinistes s’accompagnaient déjà d’une admiration pour le Che, j’enrageais que le mouvement gaulliste ne fasse pas un choix authentiquement républicain. Peine perdue. Et on ne plaisantait pas avec cette règle, à l’époque. Passe encore de se faire engueuler dans l’entre-soi d’un comité départemental. Le clamer à l’extérieur aurait été beaucoup plus dangereux. Alain Juppé, ce sage, qu’on pare aujourd’hui des atours d’un gaullisme orthodoxe (j’en ris encore !) ne plaisantait pas avec la règle. En juin 1990, Alain Carignon en fit les frais. Chef du courant VIE au côté de Michel Noir, il appela à voter socialiste à l’occasion du second tour d’une cantonale partielle à Villeurbanne. Comme le montre une vidéo de l’INA, il fit alors l’objet d’une procédure d’exclusion lancée par le maire actuel de Bordeaux. Ecoutez bien son propos sur la vidéo en question. Ils rappellent presque au mot près ceux utilisés par Copé et Guillaume Peltier, lesquels leur valent une volée d’indignation.

C’est à l’occasion des régionales de 1998, alors que Philippe Séguin avait succédé à Juppé à la présidence du RPR, que ce principe a subi quelques remous. Six présidents de région UDF (avec des colistiers RPR) ayant accepté de se faire élire avec les voix des conseillers régionaux FN, Jacques Chirac condamna et les six fauteurs de trouble démissionnèrent les uns après les autres. Mais il était alors seulement question de ne pas être l’otage du FN, jamais de créer un front anti-frontiste.  C’est dans ma Franche-Comté natale qu’on vit en revanche une amorce de front républicain. Gauche et droite ayant le même nombre de conseillers, un accord fut scellé entre Jean-François Humbert (RPR-UDF) et Pierre Moscovici (PS). Les socialistes acceptèrent de laisser Humbert à la présidence en échange de moyens substantiels accordés à l’opposition régionale. Là encore, on peut juste parler d’un accord technique destiné à éviter de confier la présidence au doyen d’âge issu de la droite. Cet accord, peu médiatisé au niveau national, fut imité quelques mois plus tard en Rhône-Alpes, sous le regard de plus nombreux projecteurs, avec l’élection d’Anne-Marie Comparini (UDF), beaucoup plus prompte qu’Humbert à accepter le soutien socialiste. Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy firent tout pour l’empêcher, préférant la solution du doyen d’âge, mais Lyon tint bon. Ces accords techniques réalisés dans le cadre d’une assemblée régionale constituent des exemples bien marginaux et ne peuvent, à l’évidence, pas être considérés comme des « fronts républicains » au sens où on l’entend aujourd’hui, d’autant qu’ils bénéficient à chaque fois à la droite et qu’on ne peut absolument pas préjuger que le RPR et l’UDF auraient accordé la réciproque si le doyen d’âge avait été socialiste.

Quatre ans plus tard, à l’occasion de la présidentielle, c’est encore Jacques Chirac qui va bénéficier de l’appui du PS et de tout le reste de la gauche au second tour. Ce n’est pas nouveau : la gauche appelait déjà à voter contre l’extrême droite avant 2002, même consciente que c’était unilatéral.  Chirac, malin, joue le rôle de « Père de la Nation contre l’extrême droite » après avoir fait une campagne de premier tour axée sur le thème de l’insécurité que n’aurait pas reniée le Sarko buissonnien. Et il efface d’un coup toutes les années 90 où il avait imposé le ni-ni. Très fort. Au cours des années suivantes, aucune occasion ne lui sera donnée de renvoyer l’ascenseur puisque le FN, affaibli localement, ne sera jamais en position d’obliger la nouvelle UMP à se positionner. L’aurait-il renvoyé ? Le doute est permis.

Ce n’est qu’en 2011, lors des élections cantonales, que la question se pose à nouveau. Sarkozy à l’Elysée et Copé au secrétariat général de l’UMP choisissent de faire ce qu’ils ont toujours fait, et qu’ils ont appris de Chirac et Juppé : ni FN ni PS au deuxième tour. Et la presse moutonnière de dénoncer un revirement qui n’existe pas. Cette presse sera d’autant plus injuste que Copé s’avère plus coulant que ses devanciers. Alors que Juppé avait démis Carignon, le secrétaire général de l’UMP n’exclut ni Valérie Pécresse ni NKM qui appellent publiquement à voter PS dans ce cas.  Le « front républicain » n’est pas mort en 2011. Pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais existé dans l’histoire de la droite française, de Chirac à Copé en passant par Sarkozy et Juppé. Le RPR, puis l’UMP n’ont jamais appelé à voter pour la gauche au second tour. Jamais !  Ces partis savaient en revanche très bien profiter des appels de la gauche à voter pour eux en cette circonstance. Qu’à Béziers ou à Cavaillon, certains élus socialistes commencent à ignorer les appels au suicide lancés par Solférino, voilà où est le véritable tournant !

 *Photo : WITT/SIPA .00371919_000020.

Municipale parisienne : ces médias qui ne savent plus compter

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anne hidalgo nkm paris

anne hidalgo nkm paris

Personne ne s’attendait à ce que Nathalie Kosciusko-Morizet devance Anne Hidalgo au premier tour des élections municipales à Paris. Quelque peu déroutés par cet imprévu, les médias apportaient avec insistance un bémol de taille dès la diffusion des résultats. Certes, NKM arrivait en tête sur l’ensemble de la capitale avec près de 36% des voix contre un peu plus de 34% à son adversaire, mais elle était battue dans son arrondissement, le XIVe. La candidate de l’UMP y est, en effet, devancée par celle du PS, Carine Petit, sur un score sans appel de 37,89% contre 33,10%.

Rien d’humiliant cependant puisque l’UMP y totalisait 21% des suffrages au premier tour de 2008 contre 45% au PS. Et les observateurs de souligner l’imprudence d’une candidature promise à l’échec, d’aucuns estimant même qu’il est malvenu d’être maire si l’on n’est pas vainqueur sur son arrondissement.

Analyse un peu courte, voire bornée, surtout pour les médias ne sachant pas compter jusqu’à 15. Il suffit de franchir la frontière qui sépare le 14e du 15e et de remonter six années en arrière pour se souvenir que la tête de liste de la gauche d’alors y avait rassemblé 36% des voix et que le candidat de la droite y atteignait péniblement les 34%. En 2014, mêmes noms, mêmes enjeux, la candidate de la majorité municipale et nationale investie par Bertrand Delanoë, dépasse à peine les 29% alors que son challenger Philippe Goujon frôle l’élection au premier tour avec 48,56% des voix. Anne Hidalgo a donc perdu cinq mille voix entre 2008 et 2014 et voit un écart de 19 points se creuser entre sa liste et celle de la droite. Pas de quoi pavoiser.

On peut toujours moquer le choix d’une NKM préférant s’attaquer à un gros bastion pour y arracher un maximum d’élus que d’aller se faire élire maire du IXe, il n’est pas certain que l’entrée de la candidate de la gauche à l’Hôtel de Ville dimanche 30 mars se fasse par la grande porte : « Battue dans le XVe arrondissement, Anne Hidalgo a été élue ce matin maire de Paris ». Ce serait une première dans l’histoire municipale de la capitale. Mais ça, personne ne le lira.

 *Photo : BISSON BERNARD/JDD/SIPA. 00679809_000024.

Avignon en rang d’oignons?

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olivier py fn

olivier py fn

Depuis dimanche soir, on ne danse plus sur le pont d’Avignon. Et pour cause. À rebours de tous les pronostics, le candidat FN à la mairie de la cité des papes, Philippe Lottiaux, est arrivé en tête, avec 29, 63% des voix, devançant la candidate socialiste Cécile Helle (29,54%) et l’UMP Bernard Chaussegros, successeur désigné de Marie-Josée Roig. Ici et là, les tractations ont déjà commencé et, une fois n’est pas coutume, l’épouvantail fringant de la bête immonde est ressorti, brandi par des candidats caparaçonnés des valeurs républicaines, prêt à tout pour éviter l’arrivée au siège de premier magistrat de la ville d’un élu bleu marine.

Comme une écholalie, l’indignation culturelle a succédé à l’indignation politique. Interrogé hier matin sur France Info, le directeur du festival d’Avignon, Olivier Py, a prévenu : si le Front National l’emporte au second tour des municipales à Avignon, le festival n’aura « aucune autre solution » que de partir. Et le chevalier blanc de justifier ainsi sa position : « Je ne vois pas comment, d’ailleurs, le festival pourrait vivre, défendre ses idées qui sont des idées d’ouverture, d’accueil de l’autre. Je ne vois pas comment le festival pourrait vivre à Avignon avec une mairie Front national, ça me semble inimaginable. » Ce n’est pas la première fois que ce militant acharné monte au créneau. Que ce soit pendant la guerre en Bosnie où il avait tenu une grève de la faim pendant 28 jours ou à l’occasion du débat sur le mariage gay avec une tribune qui dénonçait « l’intolérable intolérance sexuelle de l’Eglise », Olivier Py rivalise désormais sans conteste avec une autre sommité en matière d’indignation, Jean-Michel Ribes.

Dans ce gargarisme où se mêlent et s’entremêlent les sentiments mièvres d’une certaine élite sociale, on aimerait que chacun revienne à sa place et fasse le job. Que le politique cesse de faire du spectacle sans toutefois perdre le sens de la distance ritualisée et que le monde du spectacle cesse de faire de la politique. Faut-il rappeler que 59% des ressources  du festival IN proviennent de subsides publics ? Lorsque ces fonds ont été collectés, on ne se souciait guère de l’appartenance politique des créanciers ? Dans l’hypothèse où le Front National venait un jour à conquérir d’autres grandes villes, faudrait-il déménager le Louvre, le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation lyonnais,  ou le château de la Buzine, le « Château de ma mère » si cher à Marcel Pagnol qui accueille désormais la Maison des cinématographie de la Méditerranée ?    

Et pourquoi le festival d’Avignon devrait-il choisir son public ou sa mairie ? Les manifestations artistiques n’ont toujours existé que dans la confrontation, ne se sont réinventées que dans l’opposition. Ces événements be trouvent leur plénitude que dans une sorte de transcendance qui rassemble indifféremment les lecteurs de Céline, d’Aragon, de Mauriac, de Malraux. Que faut-il craindre ? Un maire crypto-fasciste qui viendrait enrayer le succès du festival ? Des habitants d’un genre nouveau qui refuseraient de contribuer au succès de la prochaine édition ? Soyons sérieux. À moins que ce festival ne soit devenu un nouveau lieu de l’entre-soi, un travers qu’avait dénoncé sans demi-mesure, il y a quelques mois, Fabrice Luchini en des termes pour le moins crus: « J’ai le sentiment que c’est désormais le lieu d’une secte qui rejette les grands textes. » ?

On peut comprendre les craintes d’Olivier Py à propos du rapport que la droite entretient avec la culture. Si elle ne l’a pas lâchement abandonné, elle la méprise superbement,  comme en témoignent les dires de l’ancien président de la République à propos de la princesse de Clèves ou ceux de l’ancienne ministre de l’économie, Christine Lagarde, lorsqu’elle suggérait que pour agir, il fallait cesser de lire.  Sans doute le comédien se persuade-t-il qu’avec l’extrême droite, on irait au-devant du pire. Mais si tel était le cas, qu’il reste alors ! Et qu’il participe à ce que Malraux voyait comme un moyen d’être moins esclave pour l’homme : la culture comme résurrection de la noblesse du monde.  

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000002.

Thèse, antithèse, foutaise

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didier super concert

didier super concert

D’un côté, j’en suis bien conscient, si je ne me ressaisis pas, jamais je ne vous parlerai, comme promis, de notre bon pape François. Pourtant, qui d’autre le ferait mieux que moi, surtout dans le cadre de cette chronique ? D’un autre côté, il incarne l’éternité, alors que moi, je me sens un peu tenu par l’actualité, surtout quand elle me concerne. Après la mini-thèse dont je fus récemment l’objet sur un site complotiste voilà-t-il pas que je suis sollicité pour une vraie thèse de science politique ! Face à ça, on comprendra que le Scutum Fidei dont je comptais vous entretenir peut bien attendre encore un moi ou deux.

Mes années clubbing

Vendredi 24 janvier

Me voilà donc saisi par courrier d’un questionnaire destiné à une thèse de doctorat. Pas sur moi, hélas, mais sur le Club de l’Horloge, où j’ai quand même officié en tant que « nègre » au sortir des écoles, de 1977 à 1981. Pourquoi ne pas répondre ?[access capability= »lire_inedits »] Non seulement ça flatte mon ego, mais ça fait marcher ma mémoire : jamais mauvais, à nos âges… Je n’ai d’ailleurs jamais nié cette négritude horlogère ; seulement son imputation à crime. À l’époque, les fondateurs du Club, scissionnistes du GRECE, avaient quitté leurs drakkars embrumés pour aborder aux rives du réel. Ils voulaient faire de leur cercle une « boîte à idées » à destination de l’UDF et du RPR qui, hélas, n’en avaient guère l’usage. Quant au Front national, alors groupusculaire et sans débouchés, les membres du Club le toisaient de haut, un peu comme des bacheliers à mention face à des redoublants du certif. En fait de « clubbeurs », les horlogers ressemblaient plutôt à une bande de technocrates bien élevés, mais coincés. Heureusement, ils avaient pour chef Yvan Blot, un authentique personnage de Hergé, mi-Tintin mi-Tournesol et tout à fait baroque. A priori, mon doctorant souhaitait une interview, mais j’ai préféré répondre par écrit. Non seulement par prudence, mais surtout pour pouvoir vous en faire profiter ensuite. Comme disait ma grand-mère, « faut pas gâcher ».

Les droits de l’homme-bête

Lundi 3 février

 Je reste scotché par la condamnation à un an ferme du jeune crétin qui s’est fait filmer en pleine séance de lancer de chat. « À l’extérieur du tribunal », raconte Le Parisien, non sans émotion, « des dizaines de soutiens au chaton Oscar manifestent » ; ils répondent ainsi à l’appel de la SPA qui, heureusement, a souhaité un rassemblement « dans le calme ».  Le Parisien, toujours : « “Je ne sais pas ce qui m’a pris, je ne recommencerai plus, c’est promis”, a vainement tenté de se défendre le jeune homme […] Oscar, lui, se remet douce- ment de ses fractures. » Allons, tant mieux ! Il ne manque que son mail pour les messages de réconfort. Un an ferme ! Même s’il s’agit de « faire un exemple », comme on me l’a expliqué, n’est-ce pas légèrement disproportionné ? Pourquoi cette urgence de la « comparution immédiate », et tant de sévérité pour si peu ? On en fait moins pour les éléphants sans défenses. Serions-nous en train de passer une fois encore d’un extrême à l’autre, de l’« animal-machine » cogité par Descartes au manimal dont Oscar Ier semble inaugurer le règne ? Dans ce cas-là, tout le monde doit devenir végétarien comme Aymeric Caron ! Au nom de quoi aurions-nous le droit d’abattre industriellement certains animaux, parfois dans des conditions tout à fait cruelles, et pas d’en envoyer d’autres valdinguer dans le mur à l’occasion ? Si j’étais veau, vache, cochon, couvée, je rêverais d’être chien ou chat pour ne risquer que ce sort-là ! Cette drôle de zoophilie à géométrie variable change aussi selon les cultures. En Corée, et même dans certains cantons suisses, on mange volontiers du chien à toutes les sauces (ragoût, soupe, saucisson) sans y voir un problème pour la vie en commun − du moins avant le ragoût. Quant au chat routard, on lui conseillera d’éviter la Chine, où on le déguste après l’avoir « saisi » vivant dans l’eau bouillante (sinon, c’est moins bon).  Trêve de balivernes ! Si une patte de chaton cassée vaut un an ferme, je suis inquiet pour l’échelle des peines. À ce tarif-là, combien pour un braquage, même au pistolet à eau ? Et pour un bourre-pif, au hasard, à l’ami Caron ? C’est ça, la nouveauté radicale de la jurisprudence Oscar : un futur plat chinois, délicieux par ailleurs, vaut désormais un frère humain. À quand la Déclaration universelle des droits de l’homme-bête ?

Rock around the clock (club remix)

Dimanche 9 février

 Ça y est, j’ai fini de répondre au questionnaire sur mon « rapport au Club », comme on dit de nos jours. Vous en trouverez ici un résumé adapté à un public non universitaire.  Donc, j’ai travaillé pour le Club de l’Horloge de 1977 à 1981, sans jamais y adhérer et pour cause : ça m’aurait coûté du fric au lieu d’en rapporter. D’ailleurs, comme je le dis très bien moi-même dans ma fiche Wikipédia, « je n’ai jamais adhéré à aucun mouvement dont je ne fusse pas le fondateur » (même le GUD).  En revanche, parallèlement au Club, j’ai travaillé entre 1977 et 1981 pour : – l’Association pour la démocratie, « officine de propagande giscardienne », comme disaient les chiraquiens ; – Michel Poniatowski, pour son livre L’Avenir n’est écrit nulle part (1978) ; – le Parti républicain, alors dirigé par Jacques Blanc, c’est-à-dire Giscard (1978-1981). Au Club, mon travail consistait à transformer en livre une douzaine de chapitres rédigés par des auteurs aux influences littéraires très variées, de Proust à Morse. Pour donner à cet habit d’Arlequin une unité de style, il me fallait le découdre et le recoudre entièrement − après avoir compris, de préférence. Les gens du Club appelaient ça la « tellennisation », du nom de mon vrai nom. Si j’ai cessé de travailler pour le Club, à l’automne 1981, c’était pour me conformer aux ordres de Pasqua. Quand il m’a embauché, il a été très clair : « Je vous prévieng, mon petit Bruno, c’est un plein-temg ! Vous ne bossez plus que pour moi, à partir de maintenang ! » Comment lutter, et surtout pourquoi, si le salaire suit ?  Je n’aurai donc « tellennisé » que les trois premiers ouvrages du Club ; même qu’à la relecture, je prétends que ça se voit encore. Quant à ma présence parmi les « signataires » des deux suivants, elle s’explique par l’intégration dans ces livres de textes antérieurs, et sans doute par l’opportunité d’y faire figurer le « nègre » de Pasqua. Ce dernier n’y voyait d’ailleurs pas d’objection : en ce temps-là, la moitié des techno-clubbeurs faisaient partie du RPR, y compris le président Blot − les autres ayant opté pour l’UDF. C’est seulement à partir de 1986 que la tourelle du think tank giscardo-chiraquien s’est tournée plus à droite. Au lendemain des législatives, les horlogers ont découvert soudain les charmes du FN, passé par la grâce de François Mitterrand de 0 à 35 députés. Au même moment, le même Front ressentait pour la première fois le besoin de se doter d’idées, voire de fiches-argumentaires. Ce mariage de raison durera jusqu’au « puputsch » tragique de 1998, la plupart des clubbeurs ayant suivi Mégret sur sa ligne aventuriste…

Jamais content! 

Jeudi 13 février

 Ce métier de « plume » politique, depuis le Club de l’Horloge jusqu’à Pasqua, on peut dire que j’en aurai soupé. Mais justement : si le boulot n’était guère exaltant, au moins la soupe était bonne ! Il m’arrive de regretter ces chaînes dorées. Selon la taxinomie de La Fontaine, après avoir été chien je suis devenu loup, et c’est rudement fatigant.

Super génial !

Mercredi 19 février

 Suite à la jurisprudence M’bala M’bala, j’en connais un qui a intérêt à garer ses fesses, comme dirait mon beauf, c’est le chanteur Didier Super. Depuis plus de dix ans, ce punk à Deschiens se fout ouvertement de la gueule du monde, avec un répertoire où il s’en prend sans discernement aux pauvres, aux caniches, à l’antiracisme et aux petits Chinois qui fabriquent des jouets de mauvaise qualité au lieu d’aller à l’école.  Bien sûr, il y a la feuille de vigne du énième degré, mais le vent souffle fort, ces temps-ci ! Avant qu’il ne balaye Didier, je vous recommande de jeter un œil à ses prestations sur YouTube. À titre de teasing, je ne résiste même pas au plaisir de vous conter ici sa mémorable entrée en scène lors d’un « Grand concert contre le racisme » en 2008. Épaules voûtées, col roulé acrylique orange et lunettes recollées au scotch, Didier est en superforme. D’emblée, il prend à rebrousse-poil son public − qui est d’ailleurs plutôt celui des Têtes Raides et autres têtes d’affiche « engagées pour la soirée », comme disait Coluche. « Heu, au fait, c’est pour ou contre le racisme ici ? », risque-t-il d’une voix hésitante. Murmures et huées. Ça commence mal… Pourtant, le miracle va se produire ! L’artiste parvient à retourner la foule rien qu’en adoptant un ton militant et en levant le poing à chacune de ses saillies, de plus en plus incongrues par rapport au thème de la soirée : « Avant de commencer, je voudrais remercier les lois sur l’immigration, parce que sans elles, on n’aurait jamais fait cette petite fête ! […] Pour nous les artistes, ce genre de petite fête engagée, c’est important pour faire notre promo ! […] Sérieusement, je trouve que c’est bien qu’on se mobilise tous, parce qu’y en a marre qu’on ait des problèmes avec les immigrés ! » Trois doigts d’honneur au public, trois ovations en réponse… Ça, c’est Super ! En 2004, notre confrère Télérama avait qualifié son premier album de « plus mauvais disque du monde et de tous les temps », non sans quelques raisons, notamment musicales. Mais la vérité oblige à dire que Didier le fait un peu exprès. Quant aux paroles, cette galette contient plusieurs fèves en or telles que Marre des pauvres, On va tous crever (live), Putain d’Chinois ! et même J’ai pas trouvé de titre à celle-là. Accessoirement, nous avons eu le plaisir, mon amie Elvire Adrouät et moi, d’assister à une représentation de sa comédie musicale : Et si Didier Super était la réincarnation de Jésus- Christ ?, et je dois dire que la question reste ouverte.

Mes idées patapolitiques

Samedi 22 février

 Bientôt quinze jours que j’ai répondu aux questions de mon thésard sur le Club de l’Horloge. Si je n’ai pas encore renvoyé la copie, c’est qu’un truc me chiffonne… À la relecture de sa lettre, je comprends ! J’ai failli passer à côté de l’essentiel : le dossier de presse joint, censé servir de base à l’auteur pour « évoquer mes positionnements politiques ». Au secours ! J’ai bien fait de regarder. Ce qui ressort le plus souvent, comme depuis vingt ans (déjà, ou seulement ?) c’est le monstre du Loch GUD. Pourtant, Le Nouvel Obs a dûment consulté des « spécialistes de l’extrême droite », selon lesquels mon nom « n’apparaît jamais » dans l’histoire de cette organisation. Mieux : comme le rappelle l’hebdo, dès 1997, L’Événement du jeudi avait été condamné en première instance, puis en appel, pour cette imputation diffamatoire. Aurais-je donc adhéré à ce groupuscule étudiant à 40 ans passés ?  La dernière trouvaille, on la doit à Mediapart, dans un « article » lui-même recopié sur un blog anonyme : ma « participation à la création du MNR de Bruno Mégret, scission du Front national ». À ma connaissance personne, même dans la meilleure presse, n’a jamais prétendu que j’aie été un jour membre du FN. Or, pour se mutiner contre le capitaine Bligh, il faut quand même avoir navigué sur le Bounty ! Mais bon, à présent que Mediapart en personne a lancé ce ragot, je m’attends à ce qu’il me poursuive au moins jusqu’à ma mort. Encore un nouveau sparadrap pour le capitaine de Koch !

En conclusion, mon correspondant note, non sans une pointe d’ironie, que je semble « très soucieux de ce qui peut s’écrire » sur moi. Est-ce vraiment si original ? Comme tout le monde et lui-même, j’aspire à être jugé – si jugement il y a − sur mes actes et les écrits que je signe. Une saine controverse ne saurait se fonder que sur les idées exprimées par l’autre, pas sur ses arrière-pensées et pulsions putatives. Tel est pourtant le sort réservé, aujourd’hui encore, aux gens étiquetés de droite, victimes a priori de l’« herméneutique du soupçon », voire carrément de la « loi des suspects ». S’il est désormais un peu tard pour jouer à « Où étiez-vous en 1942 ? », le point Godwin et la reductio ad hitlerum fonctionnent à pleins tubes. Pamphlets et dossiers en forme de rafles intellectuelles n’en finissent pas de mettre dans la même charrette tous les suppôts supposés de la Réaction (Zemmour et Rioufol, Lévy et Finkielkraut – et même Brunet et Taddeï, dans des genres pourtant différents.) Et le comble, c’est que les médias dominants accusent désormais ces usual suspects d’avoir « pris le pouvoir médiatique ». Ce traité inégal a beau être risible, il est pénible à vivre, pour moi comme pour les méchants précités. Nul ne songerait sérieusement, aujourd’hui, à reprocher aux gens de Progrès la Terreur ou Staline, au risque d’être couvert de quolibets et d’insultes. Et moi, sous prétexte que je ne suis pas de gauche (désolé, je n’y arrive toujours pas), je serais complice des plus grands crimes, de l’Inquisition à la Shoah ? Voilà un chapeau un peu grand pour moi.  J’assume pleinement mes travaux de « nègre » pour ce qu’ils furent : des boulots d’écriture. Si je les avais jugés déshonorants, je les aurais refusés. Mais un mercenaire, aussi loyal soit-il, n’est pas un militant. Aussi suis-je « très soucieux » qu’on ne me prête pas rétroactivement des engagements que je n’ai jamais pris. Surtout que ces imputations sans fondement sont systématiquement nuisibles à ma réputation… Personne ne m’a jamais accusé de donner pour les Enfants du Mékong !

J’ai toujours répugné à l’embrigadement, plus viscéralement encore que mes meilleurs amis de gauche. Mes idées, je les ai exprimées, au premier ou au deuxième degré, dans nos journaux, parodies et manifs signés Jalons, et à titre personnel dans mes livres et mes chroniques. C’est sur ces faits, gestes et écrits qu’il conviendrait, me semble-t-il, de se fonder pour comprendre mes « positionnements politiques », plutôt que sur un dossier de presse. Par malveillance ou simple paresse, les journalistes ont tendance à recopier, quitte à les déformer, les erreurs volontaires ou non de leurs collègues. Ce n’est pas la source idéale pour une thèse de doctorat, surtout quand il s’agit de moi.

Mini-moi

Un amateur d’art allemand à Picasso, à propos de Guernica : « C’est vous qui avez fait ça ? » – «Non, c’est vous ! »

– Sur Fréquence Protestante, lundi 3 février à 23 heures : vif débat entre deux pasteurs sur La Dogmatique en 26 volumes de Karl Barth (inachevée !) Je serais curieux de connaître l’audimat.

– Superbe aphorisme de Tristan Bernard : « Un journal coupé en morceaux n’intéresse aucune femme, alors qu’une femme coupée en morceaux intéresse tous les journaux. »

– À la « une » de L’Express, 20 mars 2013 : « Les pervers narcissiques » ; 19 février 2014 : « Dans la tête des pervers narcissiques » ; 14 janvier 2015 : « Le salaire des pervers narcissiques » ?

– Un journaliste français à Zhou Enlai : « Que pensez-vous de la Révolution française ? » – « C’est un peu tôt pour se prononcer.[/access]

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA. 00622192_000009

21 avril, deux cent quatre-vingt-dix-huitième

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Ce qu’il y a de stupéfiant chez les socialistes, c’est qu’à chaque fois qu’ils perdent, ils donnent l’impression de tomber des nues. Ils n’en reviennent pas. Ils sont éberlués. Et toujours ils pleurnichent. Comprenez-les : eux si honnêtes, si droits, si en avance sur leur temps, comment peuvent-ils être punis de la sorte par des électeurs sans cœur et sans âme ? Alors qu’à côté, à droite, on a beau nager dans les affaires, les condamnations, les écoutes, on est quand même élu et réélu (Balkany !) – et d’ailleurs à gauche aussi, plusieurs maires  sortants sévèrement casserolés ont fait un carton au premier tour. À croire que la malhonnêteté paye !

C’est que les socialistes qui sont plein de conscience morale manquent cruellement de conscience métaphysique – autant que de pragmatisme. Ils croient que la corruption, les trafics d’influence ou les passe-droits peuvent influer sur la décision de l’électeur. Ils croient que les lois sociétales qu’ils ont fait voter sont passées dans l’opinion sous prétexte qu’elles sont passées dans la Constitution. Ils croient que l’électeur raisonne comme Edwy Plenel et fantasme comme Najat Valllaud-Belkacem. Mais l’électeur se fout d’Edwy Plenel et trouve simplement que Najat Vallaud-Belkacem est une très jolie femme. Non, ce que veut l’électeur, c’est que son petit quotidien s’améliore et que ses petites coutumes ne soient pas mises à mal. Or, ce gouvernement fait le contraire depuis deux ans. Si l’électeur pourra éventuellement lui pardonner ses échecs sociaux (parce qu’il est pragmatique et qu’il sait que la droite au pouvoir n’aurait pas fait mieux – la seule politique possible étant aujourd’hui celle qui consiste à sauver les meubles), il l’a eu plutôt mauvaise qu’on vienne le déranger dans ses préjugés.

Il en a eu un peu ras-le-bol de passer pour un raciste parce qu’il a quelques inquiétudes identitaires, pour un homophobe parce que le mariage pour tous et la théorie du genre ne l’emballent pas tant que ça, pour un sadique parce qu’il trouve que les lois que l’on prépare sont encore moins sévères que celles déjà en règle, et pour un ringard qui ne comprend rien au monde parce que Terra Nova a décrété ce que devait être ou pas la nouvelle humanité. Il en a surtout marre qu’une majorité minoritaire malmène systématiquement sa minorité majoritaire. Bref, l’électeur se rebiffe et ose un chouïa chahuter ceux qui le nient depuis si longtemps, au risque que ceux-ci tombent dans un déni encore plus grand – spectacle réjouissant dont on ne se lassera jamais, il est vrai.

 

Municipales : l’autre enracinement

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front gauche municipales

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Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.

Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.

Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.

On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.

Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.

Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.

Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.

Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.

Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.

*Photo : Xavier Malafosse/SIPA. 00676548_000004.