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Gadi Eizenkot, la « force tranquille » d’Israël

L’héritier venu de la périphérie


Gadi Eizenkot, la « force tranquille » d’Israël
Gadi Eizenkot lance la campagne de Yashar à Hod Hasharon, 30 juin 2026, sous le slogan « Israël doit gagner ! », allusion au bras de fer entre l’État civique et les partis religieux © AP Photo/Ariel Schalit

Qui succédera à Netanyahou ? Son rival le plus sérieux, Gadi Eizenkot, fils d’une famille juive marocaine, élevé à Eilat puis formé par les fortes têtes de Golani ? Sa sobriété et son dédain pour l’emphase pourraient offrir un contrepoint salutaire à un Israël chauffé à blanc depuis le 7-Octobre.


Gadi Eizenkot pourrait être un pur produit de la droite bibiste. Né en 1960 à Tibériade dans une famille juive originaire du Maroc, élevé à Eilat, loin de Tel-Aviv, des kibboutzim et de l’ancienne élite ashkénaze, athée et travailliste, il représente cet Israël périphérique, populaire et séfarade qui a fourni au Likoud une grande partie de sa base électorale depuis la victoire de Menahem Begin en 1977.

Pourtant, l’ancien chef d’état-major d’Israël, de 2015 à 2019, est aujourd’hui le principal adversaire de Netanyahou et l’un de ses successeurs possibles. À la tête de Yashar, « Droit » ou « Intègre », il lui dispute le centre et une partie de la droite, notamment des électeurs mizrahim (séfarades) dont les origines ressemblent aux siennes et qui se sentent tenus à distance par l’ancienne élite ashkénaze et laïque. Ce profil lui vaut aussi une certaine sympathie dans les milieux ultra-orthodoxes. Séfarade sans être revanchard, traditionaliste sans être religieux, faucon en matière de sécurité sans être populiste, Eizenkot est à la fois l’enfant de Begin et celui de Ben Gourion.

Son histoire personnelle éclaire cette position singulière. Issu d’une famille nombreuse, il grandit à Eilat, loin des centres du pouvoir, étudie la mécanique navale et passe une partie de son adolescence sur la plage. À 18 ans, tout semble le destiner à la vie sans histoire des classes populaires. Puis vient le service militaire, en 1978. Après avoir brièvement tenté de rejoindre l’aviation de chasse, bastion de l’ancienne élite, il entre dans l’infanterie, au sein de la brigade Golani, populaire, orientale et rugueuse, emblématique de l’Israël périphérique. Elle lui ouvre une autre voie vers les sommets, celle qu’on peut emprunter sans capital social.

Une anecdote datant de ses débuts contient déjà l’essentiel du personnage. Jeune chef de section, il convoque ses hommes à six heures du matin pour un footing. Un seul se présente. Sans crier ni discourir, Eizenkot entre dans la tente et va trouver le vétéran le plus respecté, auquel il fait comprendre que les règles ont changé. Quelques minutes plus tard, tous les soldats sont dehors.

Gadi connaît ces têtes brûlées parce qu’il aurait pu être l’une d’elles. Elles ressemblent aux garçons avec lesquels il a grandi à Eilat et qui n’ont pas choisi, comme lui, l’armée comme voie d’ascension. Il connaît leur défiance envers l’autorité et la frontière entre fermeté et humiliation. Eizenkot ne commande pas un monde étranger au sien, mais celui dont il est issu. Son autorité vient aussi de là. Et peut-être, aujourd’hui, sa capacité à convaincre une partie de ces mêmes Israéliens de voter pour lui.

Le style est déjà là. Eizenkot ne manque pas d’audace, mais ne sera jamais un chef charismatique au sens classique. Son physique débonnaire ne fait pas tourner les têtes et il n’a aucun goût pour la mise en scène. Son autorité repose sur la maîtrise des dossiers, l’exemple et la légitimité de l’officier-soldat, proche de ses hommes sans abolir la distance nécessaire au commandement.

Cette distance augmente pourtant à mesure qu’il monte en grade. Devenu chef de bataillon, il conserve dans sa poche un carnet où il note les arrivées, les départs, les formations et les difficultés personnelles de ses hommes. Il ne le quittera plus. À mesure que les soldats sous ses ordres se comptent par centaines, puis par milliers, le carnet lui permet de continuer à connaître leurs noms, leurs parcours, leurs problèmes, parfois leurs familles. Ses subordonnés s’étonnent qu’un officier de son rang connaisse des situations qui remontent rarement aussi haut. Ce carnet résume sa conception du commandement. Monter dans la hiérarchie ne doit pas signifier perdre de vue ceux que l’on commande.

En 1997, déjà colonel, Eizenkot prend la tête de la brigade Golani. Il hérite d’une unité prestigieuse, mais minée par une culture interne brutale dans laquelle les anciens imposent leur loi et les brimades passent pour des traditions. Il interdit les humiliations et rétablit l’autorité des jeunes officiers. Lorsqu’une compagnie de vétérans se mutine, il emprisonne plusieurs dizaines de soldats, dissout l’unité et disperse ses membres. Accusé d’avoir brisé l’esprit de Golani, il ne cède pas. Ces fortes têtes, il les connaît, les respecte, mais ne les craint pas.

À mesure qu’il monte dans la hiérarchie, son horizon s’élargit. Secrétaire militaire d’Ehud Barak, puis brièvement d’Ariel Sharon, il découvre la relation entre pouvoir civil et commandement militaire et comprend que la force n’est qu’un instrument au service d’un objectif politique. À la tête de la division de Judée et Samarie, il mène les opérations contre les cellules armées tout en constatant les limites de cet instrument. Une armée peut gagner les affrontements sans mettre fin à un conflit politique.

La guerre du Liban de 2006 lui fait franchir une nouvelle étape. À la direction des opérations de l’état-major, il n’hésite pas à contester certains choix de ses supérieurs sans jamais pour autant remettre en cause la chaîne de commandement. Un officier a le devoir de donner son avis, pas de l’ériger en autorité suprême.

Nommé ensuite à la tête du commandement Nord, il prépare une nouvelle confrontation avec le Hezbollah et attache son nom à la « doctrine Dahiya », fondée sur une riposte massive contre les zones abritant ses infrastructures militaires. En 2015, il atteint le sommet de l’armée. Devenu chef d’état-major de Tsahal, il réduit certains formats hérités du passé pour investir davantage dans le renseignement, l’entraînement, les stocks et les nouvelles formes de combat.

C’est à ce poste que sa divergence avec Netanyahou éclate au grand jour. Lorsqu’un soldat abat à Hébron un assaillant palestinien déjà neutralisé, Eizenkot juge l’acte contraire aux normes de l’armée. Une partie de la droite, Netanyahou compris, l’accuse d’abandonner ses soldats. Il ne recule pas. Son raisonnement n’oppose pas droits de l’homme et sécurité. La force militaire repose à ses yeux sur la discipline. Tsahal doit pouvoir tuer, mais seulement lorsque l’ordre légal et la nécessité militaire l’autorisent.

Ce parcours a forgé chez lui la mamlakhtiout, ce républicanisme israélien qui place l’État et l’intérêt général au-dessus des appartenances partisanes. Chef d’état-major, Eizenkot cite Ben Gourion à ses officiers et leur rappelle leur devoir de rester dignes de la confiance publique. Il ne ressemble en rien aux généraux issus des kibboutzim qui dominaient autrefois Tsahal. Mais il prouve que l’héritage de Ben Gourion peut survivre à la disparition du monde qui l’avait porté.

Le 7 octobre 2023 fait basculer son existence. Entré en politique, Eizenkot rejoint le cabinet de guerre constitué après l’attaque du Hamas. Le 7 décembre, son fils, réserviste, est tué dans le nord de Gaza. Eizenkot l’apprend alors qu’il se trouve auprès des forces dans le Sud. Le lendemain, son neveu tombe à son tour. Il refuse de faire de son deuil un argument politique, mais lorsqu’il parle de service militaire et d’égalité, sa parole porte désormais ce poids supplémentaire.

Tout chez Eizenkot semble l’antithèse de Netanyahou. Après quinze ans au pouvoir, celui-ci continue de se présenter en victime du « système » et combat à la fois ses ennemis extérieurs et ceux qu’il désigne à l’intérieur. Eizenkot ne défend pourtant aveuglément ni les magistrats, ni l’armée, ni les anciennes élites. Il accepte que les institutions, y compris la Cour suprême, soient réformées, mais estime qu’on ne les réforme pas en excitant contre elles la colère populaire.

Sa critique de la guerre depuis le 7-Octobre procède de la même logique. Il ne conteste pas la nécessité de combattre le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran, mais reproche au gouvernement de ne pas avoir transformé ses succès militaires en résultats politiques durables. Pour cet ancien chef d’état-major, la guerre n’a de sens qu’au service d’un objectif politique. Eizenkot ne promet ni une paix devenue improbable, ni un État palestinien immédiat. Il refuse en revanche l’annexion de millions de Palestiniens et la marche vers un État binational. Il préconise une séparation progressive, rejette le retour des colonies à Gaza et envisage qu’une Autorité palestinienne profondément réformée puisse remplacer le Hamas. Ce militaire devenu homme d’État, qui tient à la fois de Rabin et de Sharon, considère qu’une occupation durable use l’armée et menace à terme le caractère juif et démocratique d’Israël.

L’homme n’a ni le brio, ni les talents de tribun de Netanyahou. Sa prudence passe parfois pour de l’indécision, son sérieux pour de la grisaille et il se perd volontiers dans les plans de travail, les budgets et le partage des charges. Mais cette absence de flamboyance peut aussi faire sa force dans l’Israël de l’après-7-Octobre. Face à Netanyahou, il incarne une conception presque anticharismatique du pouvoir. Rigoureux mais chaleureux, l’ex-commandant de bataillon au petit carnet est sans doute capable de réconcilier le centre et la périphérie.

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Octobre 2026 - #149

Article extrait du Magazine Causeur




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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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