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Le pouvoir, pour quoi faire?

La notice d'utilisation du pouvoir est-elle égarée ? Gouverner, ce n'est pas commenter


Le pouvoir, pour quoi faire?
Le Premier ministre Lecornu et le ministre de l'Intérieur Nunez, réunion de crise au palais de l'Elysée, 18 octobre 2026 © Ludovic Marin/AP/SIPA

Les scènes insurrectionnelles de samedi ont montré un État tenu en échec. Face aux casseurs, émeutiers et pilleurs, la prison et la force intransigeante de l’État sont les seules réponses possibles. Hier soir, à 20 heures, le président Macron a exprimé à la télévision sa « colère » et sa « honte » après les violences, a promis que l’exécutif serait désormais « intraitable » face aux casseurs et que les préfets prendraient les décisions qui s’imposent pour protéger nos villes.


La France est un pays où l’on se bat férocement pour conquérir un pouvoir dont on semble avoir perdu le mode d’emploi. Il faut voir avec quelle ardeur nos responsables politiques se disputent les ministères, les investitures, les palais de la République. Ils y consacrent leur vie, leurs amitiés, parfois leurs convictions. On intrigue, on trahit, on négocie jusqu’au milieu de la nuit. Pour quoi faire, au juste ? La question mérite d’être posée.

Trop aimable ?

Ce samedi 17 octobre, tandis que des Français manifestaient contre la vie chère, des groupes de casseurs s’en sont pris aux commerces, aux bâtiments publics et aux forces de l’ordre. Bien sûr, le gouvernement a condamné les violences. Le Premier ministre a promis la fermeté, salué les policiers et les gendarmes. On connaît la liturgie puisque l’indignation ministérielle est devenue une fonction régalienne à part entière qui présente l’avantage de ne nécessiter aucun résultat.

Pourtant, l’État français a longtemps été une affaire sérieuse. Il avait sa morgue, ses préfets, ses circulaires, son goût immodéré pour les règlements. On pouvait le détester car il avait été conçu pour résister à cette détestation. C’est lui qui, au fil des siècles, avait fabriqué la nation française, rassemblé ses provinces, imposé une langue, construit une administration, assuré la continuité d’un pays que ses divisions auraient pu défaire cent fois. Il n’était pas nécessairement aimable, mais il gouvernait.

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Aujourd’hui, la responsabilité semble s’être évaporée de notre vie politique. Gouverner ne consiste pas à occuper une fonction, encore moins à commenter les événements depuis le perron d’un ministère. C’est répondre de ce qui arrive, accepter que l’autorité comporte des devoirs autrement plus exigeants que le privilège de donner des conférences de presse.
La sécurité des citoyens, la justice, l’instruction, la défense, la continuité des services publics : voilà des obligations assez anciennes pour qu’on n’ait pas besoin de réunir une commission chargée de les redécouvrir.

Hélas, le pouvoir est devenu une carrière, une consécration personnelle, quelquefois une revanche sociale. On veut être ministre comme on voulait autrefois entrer à l’Académie française, à ceci près qu’un académicien n’a jamais prétendu garantir l’ordre public.

Les lycées se bloquent, les violences se répètent, la justice s’essouffle, la dette s’accumule. L’État, lui, produit, en France, des circulaires. Nous avons inventé cette merveille administrative, un pouvoir qui réglemente jusqu’à l’absurde ce qu’il ne parvient plus à gouverner.

A qui le tour ?

Nos dirigeants ne manquent pourtant ni de diplômes ni d’intelligence. Ils connaissent les contraintes, les équilibres, les subtilités budgétaires, et excellent dans cet art moderne qui consiste à transformer une défaillance en problème de communication. Les ministres passent, les hauts fonctionnaires demeurent, et les commissions prospèrent. La République a beau manquer d’argent, elle trouve toujours de quoi assurer le recyclage de ses élites.

Et l’opposition dans tout ça ? Elle attend son tour avec une impatience qui laisse songeur. Ceux qui dénoncent chaque jour l’impuissance du gouvernement paraissent souvent plus pressés d’en recueillir l’héritage que d’expliquer comment ils assumeraient les responsabilités qui l’accompagnent. Les uns promettent de tout changer, les autres de tout rétablir. On aimerait savoir comment mais les questions pratiques ont ce défaut de gâcher les grandes envolées.

Il y avait jadis, dans l’engagement politique, quelque chose qui relevait du sacrifice. On pouvait s’y tromper, s’y perdre, commettre des fautes considérables mais l’ambition trouvait sa justification dans une certaine idée du bien commun. De Gaulle n’a pas consacré sa vie à la France pour obtenir un maroquin, et Mendès France ne confondait pas la parole publique avec un exercice de séduction. Ces hommes avaient leurs défauts, leurs aveuglements. Ils savaient au moins que le pouvoir oblige.

La France continue pourtant de vivre, de travailler, d’inventer. Elle tient grâce à des millions de citoyens qui n’ont pas le loisir de transformer leurs échecs en éléments de langage. Un artisan répond de son ouvrage, un médecin de ses décisions et un chef d’entreprise de ses comptes. Il est curieux que la responsabilité devienne si insaisissable à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie de l’État.

Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. Un siècle plus tard, nous avons perfectionné le système : la conviction sert à conquérir le pouvoir, la responsabilité à expliquer pourquoi il est impossible de l’exercer. Au fond, c’est peut-être là que réside la véritable faillite de nos élites. Elles ont conservé le goût du pouvoir après en avoir perdu le sens. Elles veulent diriger un État dont elles acceptent avec une sorte de résignation le recul de l’autorité, jusque dans ses missions les plus élémentaires. Elles promettent le redressement national avec le sérieux de gens qui savent qu’ils n’auront probablement pas à rendre compte de leurs promesses.

Alors, pourquoi vouloir gouverner ? Pourquoi tant d’acharnement à conquérir l’État si l’on n’est plus disposé à en assumer les devoirs ? Pourquoi cette passion des fonctions lorsque s’est perdu le sens de la fonction ? On voit bien que la France ne manque pas de candidats au pouvoir. Elle aimerait simplement savoir ce qu’ils comptent en faire.




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