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Stratèges de papier: de la projection cartographique à la projection de puissance

Le 4 septembre, l'ONU a adopté une résolution promouvant l'utilisation de la projection Equal Earth pour représenter le monde de manière "plus équitable"


Stratèges de papier: de la projection cartographique à la projection de puissance
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Komlan Edo Dussey, intervient devant l'Assemblée générale de l'ONU dans le cadre de l'initiative "Correct the Map", New York, 25 septembre 2026 © Bianca Otero/ZUMA/SIPA

Mercator contre Equal Earth: choisissez votre carte!


« La carte n’est pas le territoire », selon le célèbre adage du penseur américano-polonais, Alfred Korzybski. Pourtant, maîtriser les représentations cartographiques du monde constitue un enjeu géopolitique dans la mesure où cela permet de renforcer l’idée que telle ou telle nation veut promouvoir de son pouvoir territorial. Une nouvelle projection de la carte du monde vient de focaliser beaucoup de ces tensions politiques liées à la projection de puissance de différentes nations sur le plan géographique.

L’Afrique reprend sa taille

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté, le 4 septembre, une résolution recommandant l’utilisation de cartes représentant plus fidèlement la superficie des continents. Porté par le Togo et soutenu par l’Union africaine, le texte a recueilli 164 voix contre une, celle des États-Unis, et six abstentions. Il promeut notamment la projection « Equal Earth », créée en 2018, sur laquelle l’Afrique apparaît dans ses véritables proportions. La résolution, non contraignante, vise surtout les écoles, les institutions publiques et les médias ; elle ne remet pas en cause l’utilisation de Mercator pour la navigation. 

La polémique repose sur le fait incontestable que sur les planisphères utilisant la projection de Mercator, l’Afrique paraît beaucoup plus petite qu’elle ne l’est. Le Groenland semble presque aussi vaste qu’elle, alors que le continent africain est en réalité quatorze fois plus grand. L’Europe, la Russie et l’Amérique du Nord apparaissent également surdimensionnées.

Cette déformation ne résulte toutefois pas nécessairement d’une volonté de rabaisser l’Afrique. La Terre étant sphérique, il est impossible de représenter sa surface sur un plan sans altérer les superficies, les formes, les distances ou les directions. Toute carte du monde est donc un compromis entre plusieurs exigences incompatibles.

Conçue en 1569 par le cartographe flamand Mercator, la projection qui porte son nom répondait avant tout aux besoins des navigateurs. Elle conserve localement les angles et permet de représenter une route suivie à cap constant par une ligne droite. En revanche, elle agrandit progressivement les territoires à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. L’Afrique équatoriale conserve à peu près ses proportions tandis que le Groenland, le Canada, l’Europe du Nord et la Russie sont fortement dilatés.

La projection Equal Earth poursuit un objectif différent. Elle respecte les rapports de superficie entre les États et les continents et un territoire deux fois plus vaste qu’un autre occupe effectivement une surface deux fois plus grande sur la carte. Ce choix technique répond aussi à un objectif politique assumé. Ses promoteurs estiment que la représentation habituelle du monde a contribué à exagérer visuellement l’importance du Nord et à minimiser celle de l’Afrique. Rétablir les superficies réelles permettrait donc de corriger une perception héritée de plusieurs siècles de domination européenne…

Mais cette carte a elle aussi un prix. Pour préserver les superficies, Equal Earth déforme les contours, les angles, les distances et les directions, particulièrement aux extrémités du planisphère. Une route à cap constant n’y apparaît plus nécessairement comme une ligne droite. Elle est donc moins adaptée à la navigation et ne restitue pas exactement la forme des territoires.

La nouvelle carte n’est donc pas plus « vraie » en tout point que celle de Mercator. Elle est plus exacte pour comparer la superficie des continents, tandis que Mercator demeure plus performante pour représenter les angles et les directions. Il n’existe pas de carte parfaite et nous disposons uniquement des projections adaptées à des usages différents. Le choix d’un planisphère dit ainsi moins ce qu’est le monde que ce que l’on souhaite y observer.

Une question de couleurs

L’adoption de cette proposition par l’ONU peut être considérée comme une forme de revanche postcoloniale ou même « décoloniale ». Le seul pays ayant voté contre, les États-Unis, y a vu une façon de renforcer l’argument des pays africains qui exigent que les pays occidentaux leur versent des sommes d’argent pharamineuses pour compenser le colonialisme ou les effets du réchauffement climatique. Une représentante américaine, Yaryna Ferencevych, a dénoncé une tentative pour « promouvoir les réparations et la « justice cognitive » » (la justice cognitive étant la théorie anticoloniale selon laquelle la science occidentale n’est qu’une forme de savoir parmi d’autres qui se valent toutes). Pour d’autres commentateurs, l’adoption de la nouvelle projection a l’inconvénient d’encourager les dirigeants de certains pays africains à se plaindre des puissances étrangères plutôt que de faire de vrais efforts pour améliorer leur économie et le niveau de vie de leurs citoyens.

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Si la projection Equal Earth modifie les dimensions respectives des masses terrestres, elle ne représente ni ne modifie les frontières politiques. Or, un site web lancé et entretenu par un des créateurs de la nouvelle projection a ajouté ces frontières et colorié les différents territoires nationaux – parfois hâtivement, créant ainsi des quiproquos qui ont donné lieu à de nouvelles tensions. L’Ukraine, qui s’est abstenu lors du vote à l’ONU, a déposé une plainte parce que la Crimée, occupée par la Russie depuis 2014, avait une couleur différente de celle du reste de l’Ukraine. Selon les autorités ukrainiennes, Equal Earth aurait « ouvert une boite de Pandore » en violant la charte de l’ONU et le droit international. Le Japon, qui avait voté en faveur de l’adoption, a protesté par la suite car la version colorée d’Equal Earth montrait les Îles Kouriles, un archipel dans la mer d’Okhotsk, avec la même couleur que la Russie. Certaines de ces îles font l’objet d’une dispute entre les deux pays depuis leur occupation par les Soviétiques en 1945. La situation s’est envenimée au mois d’août quand Vladimir Poutine a fait une visite surprise aux îles, suscitant une condamnation de la part de la Première ministre japonaise, Sanae Takaichi. La plainte du Japon a souligné le besoin qu’a le pays « d’empêcher la propagation d’idées fausses sur nos territoires et noms géographiques ».

Impérialisme, blagues et incompétence

Cette mainmise sur les noms géographiques est liée aux ambitions d’expansion territoriale de Donald Trump, depuis le début de son mandat actuel. En janvier 2025, le président a décrété que le golfe du Mexique s’appellerait désormais le « golfe d’Amérique ». Les cartes du gouvernement fédéral ont adopté la modification, ainsi que certains services de géolocalisation numérique. Le National Maritime Museum of the Gulf of Mexico, dans l’Alabama, qui venait de dépenser presque $100 000 pour se donner une nouvelle image de marque, a été obligé, pour limiter les dégâts financiers, d’abréger son nom de manière un peu absurde, devenant le « National Maritime Museum of the Gulf ».

Le président américain a récidivé en septembre, après l’échec, fin août, des négociations commerciales entre les États-Unis et le Canada. Il a décrété que, pour le gouvernement fédéral, le lac Ontario s’appellerait désormais « Lake America », modification qui a été rejetée sans façon par les autorités canadiennes. Cette dualité onomastique a créé un dilemme pour les services de géolocalisation qui l’ont surmonté de la manière suivante. Google Maps, suivi par Apple Maps (« Plans » en français) qui a subi la pression de Trump, montre « Lake America » aux utilisateurs situés aux États-Unis et « Lake Ontario » à ceux qui se trouvent au Canada. Pour les autres, comme les Français, le lac est étiqueté « Ontario » au nord de la frontière qui le divise et, entre parenthèses, « lac d’Amérique » au sud. Le comté de l’État de New York qui longe le lac, Oswego, a décidé de garder le nom d’origine, citant le coût pour le contribuable de changer tous ses documents et panneaux de signalisation. Le peuple autochtone des Sénécas a contesté la modification, car le nom prend son origine dans sa langue traditionnelle. D’ailleurs, toute la région constituerait un territoire appartenant, non au Canada ou aux États-Unis, mais aux autochtones. Il existe un précédent pour un tel duel cartographique : le golfe Persique est ainsi appelé officiellement par l’ONU, l’Iran et les pays occidentaux, mais les États arabes avoisinants l’appellent « le golfe Arabe » et voudraient faire adopter ce nom par le reste du monde.

Toujours en septembre, Trump a créé d’autres remous en postant sur sa plateforme, Truth Social, une carte où l’on voyait un drapeau américain qui s’étendait non seulement sur le territoire des États-Unis mais aussi sur celui du Panama, du Mexique, des Caraïbes, du Canada, du Groenland et de l’Islande. Les Islandais étaient si furieux que le gouvernement a convoqué l’ambassadeur des États-Unis pour protester. Le post du président ne représentait peut-être qu’une blague de sa part, mais c’était aussi une provocation avec une dimension sérieuse. Car cette projection de l’hégémonie américaine correspond à une doctrine stratégique appelée « défense hémisphérique », doctrine selon laquelle c’est seulement en disposant de ces territoires sur le plan militaire que l’Oncle Sam pourra garantir sa sécurité face aux menaces en provenance du reste du monde. Un universitaire islandais a riposté avec sa propre blague : la même carte recouverte par le drapeau islandais.

Enfin, si les pays en développement soupçonnaient l’administration américaine de faire preuve de mépris à leur égard, ils ont cru en trouver la preuve au mois de juillet. Lors de la conférence annuelle consacrée au sida, « AIDS 2026 », qui avait lieu à Rio de Janeiro, une présentation préparée par le Département d’État américain, l’équivalent du ministère des Affaires étrangères, a été partagée sur LinkedIn. Elle montrait un certain nombre de pays africains dans des endroits géographiques qui ne correspondent nullement à leur localisation réelle. Le Nigéria, par exemple, se trouvait au milieu du désert du Sahara, tandis que la Côte d’Ivoire était envoyée à l’est du continent, au lieu de l’ouest. Le Cameroun avait simplement disparu. La carte, préparée à la hâte avec l’aide d’OpenAI, a été qualifiée d’« erreur malheureuse » par les autorités américaines qui l’ont rapidement corrigée. Une démonstration parfaite de l’idée que la carte n’est pas le territoire mais aussi de celle que les batailles territoriales ont lieu aussi sur les cartes.




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