Le week-end dernier, une fois encore, les casseurs et les pilleurs ont, avec la complaisance des petits bourgeois mélenchonistes, confisqué la vraie lutte sociale portée notamment par les gilets jaunes. Comme d’habitude, les gauchistes ont préservé la domination économique et favorisé la répression.
Le 17 octobre devait être la journée de la « convergence des luttes ». Les lycéens réclamaient des établissements dignes, les salariés du pouvoir d’achat, les syndicats des services publics. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont défilé. Mais de leur colère, que restera-t-il ? Des magasins pillés, des voitures incendiées, des affrontements avec la police. À force de vouloir « mettre le zbeul », certains auront surtout réussi à faire disparaître les revendications sous les décombres.
Une autre question demeure : où était la France des ronds-points, des petites villes, des trajets contraints et des fins de mois impossibles ? De nombreux gilets jaunes étaient présents, certes, mais le mouvement n’a pas retrouvé le visage de l’hiver 2018. S’ils étaient bien là, ils ont été effacés, leur lutte confisquée. Les revendications de la France périphérique ont disparu sous les fumées, les écrans et les écrans de fumée.
Cette convergence manquée rappelle un autre rendez-vous : Mai 68. Ou plutôt les deux Mai 68, que la légende a fini par confondre. D’un côté, le Mai étudiant, celui de la subversion des normes, de l’autorité et des mœurs. De l’autre, le Mai ouvrier, celui des usines occupées, des salaires et des conditions de travail. À Renault-Billancourt, les portes closes devant les étudiants symbolisèrent cette rencontre manquée. Les uns voulaient renverser les interdits, les autres transformer les rapports sociaux.
En mai 68, si les ouvriers ont arraché des conquêtes, c’est la révolution culturelle qui a remporté la bataille de l’imaginaire. Michel Clouscard avait compris ce paradoxe : la subversion des mœurs, loin de renverser le capitalisme, pouvait devenir son meilleur allié. C’est l’avènement du libéralisme-libertaire, permissif envers le consommateur, répressif envers le producteur. Autrement dit, à la bourgeoisie la libération des désirs et les plaisirs de la consommation ; au prolétariat les contraintes du travail et de la production. On libère les mœurs sans libérer les travailleurs.
Le philosophe Jean-Claude Michéa prolongera cette critique : pour lui, le libéralisme économique et le libéralisme culturel sont les deux faces d’une même pièce. L’un libère le marché de ses entraves, l’autre l’individu de ses appartenances et de ses limites. Tous deux concourent à l’avènement d’un individu déraciné, livré à ses désirs autant qu’aux puissances de l’argent. Cinquante-huit ans plus tard, la mécanique paraît familière : la subversion sociétale menace de nouveau d’étouffer les revendications sociales. On prétend renverser l’ordre établi, mais on détourne la colère de ce qui le fonde : la domination économique.
Deux France, trois révoltes
Certes, les revendications du 17 octobre étaient d’abord sociales, et c’est pour cela que le spectacle affiché est à pleurer. Comment ne pas voir la confusion militante qui les entoure ? Des drapeaux palestiniens dans les cortèges ; quelques jours plus tôt, Greta Thunberg, figure internationale de l’activisme écologiste, venue soutenir les lycéens, keffieh palestinien sur les épaules. Sa présence répondait bien à leurs revendications scolaires. Mais cette accumulation de symboles révèle aussi une culture politique où chaque mobilisation tend à devenir le réceptacle de toutes les indignations. La question sociale se retrouve ainsi noyée dans un imaginaire militant bien plus vaste, hérité notamment des combats sociétaux.
Derrière cette confusion se dessine une fracture que l’on a voulu rendre invisible : la lutte des classes. À une partie de la bourgeoisie cultivée, les combats sur les identités, les représentations, les normes ; à la France populaire et périphérique, l’urgence des salaires, du logement, de l’école, du prix de l’essence. Les uns peuvent choisir leurs causes ; pour les autres, la nécessité fait bien souvent le choix. Les uns crèvent de faim, les autres non.
Mais cette opposition entre deux France ne suffit pas à comprendre la culture de la rupture. Une troisième force entre en scène : une jeunesse désaffiliée (au sens du sociologue Robert Castel), privée de perspectives, dont certaines fractions cherchent dans l’affrontement une reconnaissance de leur colère. Elle peut ainsi rejoindre, dans une même fascination pour la subversion, cette bourgeoisie libertaire et bien-pensante qui trouve dans la contestation radicale le prolongement de sa révolution culturelle. La première fournit à la révolte ses manifestations les plus spectaculaires ; la seconde, sa caution intellectuelle. Mais où se trouve, dans cette convergence proclamée, la France des périphéries, celle des petites villes, des ronds-points et des fins de mois impossibles ?
C’est ici que la pensée marxiste d’un Michel Clouscard retrouve toute son actualité. Car le point commun entre le progressisme sociétal et le spectacle de la casse n’est pas leur finalité, mais cette conception de la subversion érigée en vertu politique. On renverse les normes, les symboles, parfois les vitrines, mais rarement les rapports économiques. Le capitalisme peut parfaitement absorber cette transgression, la célébrer, la commercialiser, tant qu’elle ne menace pas les fondements de sa domination. On peut ainsi se donner toutes les apparences de la révolution sans jamais faire avancer la lutte sociale.
On invoque volontiers la tradition révolutionnaire française pour justifier les pillages. Pourtant, en 1830 comme en 1848, des insurgés s’organisaient pour protéger les biens. Sur des drapeaux de 1848 figurait cette inscription : « Respect aux propriétés ; mort aux voleurs ! » Engels lui-même rappelait que les ouvriers révolutionnaires combattaient les pillards, précisant que ce n’était « certes pas par enthousiasme pour la propriété », mais parce qu’ils entendaient se débarrasser de ceux qui dévoyaient leur combat. Quelle étrange révolution que celle qui consiste à dévaliser des magasins et incendier la voiture du voisin ! Les révolutionnaires d’hier ne voulaient pas simplement mettre le désordre : ils prétendaient lui substituer un ordre social juste. On a d’ailleurs vu des manifestants, dans la droite ligne de leurs ancêtres, s’interposer face aux casseurs refusant de laisser leur colère et leurs revendications confisquées par les pillards.
Car la casse a aussi une fonction politique, fût-elle involontaire. Elle offre au pouvoir une échappatoire : au lieu de parler des salaires et des établissements délabrés, on parle des vitrines et des interpellations. Le désordre appelle la répression ; la répression alimente la radicalisation. C’est le pas de deux au-dessus du volcan : deux surenchères qui semblent s’opposer et finissent par se renforcer. L’État peut ainsi abandonner ses fonctions sociales tout en multipliant ses instruments de contrôle. Les premières victimes sont les revendications populaires.
Les Français ne veulent pas « mettre le zbeul », ils veulent qu’enfin, en haut, on entende leur souffrance. Leurs cris de douleur seront étouffés par le bruit et la fureur. Ils veulent un ordre juste : des écoles qui fonctionnent, un travail qui nourrit, des services publics qui protègent. Ni l’anarchie des uns, ni la répression des autres. Ils ne réclament pas le désordre, mais qu’on entende enfin leur voix, qu’on écoute leurs souffrances et qu’on réponde à leurs aspirations. Ils ne demandent pas qu’on parle en leur nom, mais qu’on leur rende la parole. En un mot, la souveraineté : celle d’un peuple qui ne veut plus seulement être gouverné, mais être entendu et décider de son destin.
L’impossible convergence
La convergence des luttes n’aura jamais lieu. Non parce que les colères ne seraient pas légitimes, ni parce que les Français ne partageraient aucune souffrance, mais parce qu’on ne saurait faire une révolution commune avec des aspirations si différentes. Les uns veulent subvertir les normes, d’autres trouvent dans le désordre une manière d’exister, quand la France populaire réclame simplement les moyens de vivre dignement. Les premiers jouent à la révolution, les seconds la mettent en scène, les derniers attendent toujours qu’elle change leur vie. Aux uns la subversion, aux autres le spectacle de l’insurrection ; à la France populaire, la lutte sociale.
En 1968, les travailleurs ont fait grève tandis que d’autres écrivaient la légende. Cinquante-huit ans plus tard, la même mécanique se reproduit. Sous prétexte de convergence, on multiplie les revendications sociétales jusqu’à rendre inaudible la seule lutte qui menace véritablement l’ordre établi : la lutte sociale. Cette confusion n’a rien d’innocent. Elle détourne la colère populaire des rapports de domination économique, substitue la guerre des symboles à celle des intérêts et offre aux classes dominantes le spectacle d’une révolution qui ne menace jamais leurs privilèges.
La confusion sociétale étouffe la lutte sociale sous les symboles ; la casse l’ensevelit sous les décombres. L’une détourne la colère, l’autre la discrédite. Et toutes deux rendent le même service à l’ordre économique qu’elles prétendent combattre : préserver les privilèges de ceux qui possèdent.
Que tout change pour que rien ne change ! Les casseurs d’en bas brisent les vitrines, ceux d’en haut démantèlent les protections sociales. Les premiers offrent aux seconds le prétexte idéal pour poursuivre la casse du pays.
Pendant ce temps, l’esthétique de la révolution permettra toujours à la bourgeoisie de dîner en ville ; les classes populaires, elles, n’auront toujours pas de quoi dîner chez elles.




