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Modiano, sans fin

La rentrée littéraire de Pascal Louvrier (8)


Modiano, sans fin
« La littérature est l’oxygène dont nous avons besoin dans un monde de plus en plus étouffant et de plus en plus brutal » Patrick Modiano dans la Grande Librairie / Capture France 5

Chez l’écrivain, qui publie L’Eléphant, on découvre dans chaque roman que le passé est lourd de quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir…


Les numéros de téléphone, dans les romans de Modiano, jouent un rôle important. Un personnage ouvre un vieux carnet aux pages jaunies, et ça agit comme la madeleine de Proust : un souvenir surgit qu’on croyait coincé dans les plis de la mémoire. Il y avait l’indicatif du quartier. On composait les trois premières lettres, puis les quatre chiffres. AUTeuil 54-73, par exemple, dans Chevreuse, un grand cru modianesque. Puis, avec le temps, le 01 s’est imposé. À présent, il y a le portable, mais le 06 n’évoque pas grand-chose pour un personnage de Modiano. La patine ne recouvre pas le smartphone. Composer un numéro, c’est être en ligne directe avec le passé : l’Occupation, les années 1950, 1960, rarement 1970. Le plus souvent personne ne décroche, ou l’appelé n’est pas le bon. L’un des personnages du nouveau roman de Modiano, peut-être le dernier avant son entrée dans la Pléiade, L’Éléphant, qui a failli s’appeler Derrière les vitres, a le numéro suivant : 01.44.69.90.92. Ce numéro, c’est celui de Christiane Thouvenin. Elle va permettre au personnage principal, Ludo Van Walle, de se replonger dans l’année de ses dix-huit ans, quand il se demandait ce qu’il allait « faire dans la vie », attiré par la médecine, mais il avait passé le bac latin-grec, tournant le dos aux mathématiques, alors c’était impossible d’être médecin, ce qu’il voulait être. Je me suis dit que pour entrer dans la valse des personnages de Modiano, ceux qu’ils nomment les « revenants », pour enfin connaitre les coulisses de la création romanesque du prix Nobel 2014, il me suffirait de composer le numéro de Christiane Thouvenin, d’entendre sa voix, de demander si elle était bien Christiane Thouvenin, que j’étais un ami de Van Walle, et que je souhaitais en savoir plus sur elle. Mais on n’entre pas si facilement dans l’univers crypté de Modiano. Les zones opaques, situées à Paris ou la proche banlieue, sont impénétrables. Une voix enregistrée me dit que le numéro n’était plus attribué.

Le temps, obsession modianesque

Ludo Van Walle, donc. C’est le personnage principal. Il traine son obésité sur le bitume de Paris. Il mesure 1,95 mètres, sa démarche est lente et malhabile, c’est pour cela qu’on le surnomme « L’éléphant ». Il chaloupe dans les rues de Paris, tourne en rond, hésite à s’aventurer hors de son quartier de prédilection, le Champ-de-Mars, pourtant agité de touristes, alors il faut bifurquer vers des rues désertées, en évitant le carrefour de La Motte-Piquet et du Champs-de- Mars qui provoque l’angoisse due à un souvenir refoulé. Il est donc à la merci de ce souvenir surgissant d’un passé qu’il voudrait définitivement aboli. Quand la mémoire est trop pleine, l’oubli peut être une aubaine.

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Van Walle est lecteur et traducteur pour Hornbacher fils, patron des éditions du Sablier – le temps, obsession modianesque. L’éditeur lui demande d’écrire ses Mémoires, lui qui a connu tant de gens. Il répond qu’il travaille sur l’essai d’un certain Howard Pease, Toute la mémoire du monde. Sûrement un clin d’œil de Modiano à Alain Resnais. Le paradoxe, c’est que Van Walle est amnésique. Dès qu’il veut se remémorer des moments importants de sa vie, ça bloque. Il y a comme un court-circuit. « À ces instants-là, écrit Modiano, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » On pourrait le formuler autrement et dire que l’inconscient le protégeait de son pire ennemi : sa mémoire. Il y a toujours un trauma originel qui fragilise les personnages de Modiano. L’écrivain tourne autour comme il tourne en rond dans la capitale qu’il reconnait de moins en moins désormais ; des images surgissent, vaporeuses et grises, un nom, un visage, un appartement, une maison de rendez-vous, une silhouette inquiétante, ces images engendrent une atmosphère glauque, poisseuse, où le fric, la trahison, les disparitions, le sexe sale prolifèrent. Il s’est passé quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir. Modiano a fait de Van Walle un personnage hitchcockien qui observe, à l’aide de jumelles, derrière les vitres de son appartement, les voisins d’en face. C’est un voyeur qui va, par hasard, retrouver quelques fragments de son passé. Par hasard ? Pas si sûr. « L’éléphant » peut nous tromper en se trompant lui-même. Il n’y a jamais de certitude dans les romans de Modiano. On le suit, la fameuse musique nous envoûte, elle tient en haleine comme dans une enquête du commissaire Maigret, elle nous perd, le doute s’installe, tout cela a-t-il réellement existé ? L’Histoire, parfois, fait irruption. Cette Histoire qui dort dans les placards d’une maison inhabitée ou d’un appartement haussmannien. Modiano sait les entrouvrir avec des mots-clés : « Rafle », « panier à salade », « gabardine », « menottes ». Il agite les fantômes d’une mémoire collective métastasée.

Revenants

Van Walle va donc observer Christiane Thouvenin – que j’ai vainement appelée –, Yvonne Beulaigne, Bernard Pinguet, ces « revenants » qu’il a connus lorsque le gras ne l’avait pas envahi, et qu’il prenait encore le métro, traversait la Seine, marchait Rive Droite vers Pigalle, bref, qu’il ne se tenait pas à l’écart d’un monde devenu trop bruyant, menacé à nouveau par la guerre, un mot « incompréhensible ». C’est, comme toujours chez Modiano, la description romanesque de « l’éternel retour du même ». C’est, d’une certaine manière, se rassurer en voyant la répétition du mécanisme narratif. C’est épier, derrière les vitres, Yvonne Beulaigne, « vêtue d’un peignoir rouge (qui) prenait ses repas et se couchait vers dix heures sur le matelas. Elle lisait puis éteignait la lumière principale, au plafond, et la lampe posée par terre. » C’est aussi tenter de se souvenir d’une voix, la voix d’un frère disparu, d’un père aux identités multiples, liée à l’enfance. Modiano : « Mais peut-on se souvenir vraiment d’une voix ? » Entre le bruit qui déforme et l’oubli qui efface, il y a la quête de Modiano, cette recherche d’un événement fondateur « dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées. » Il s’est produit quelque chose de mauvais, et ce quelque chose est flouté.

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« L’éléphant » finit par retrouver peu à peu la mémoire, il écrit une centaine de pages, et ce qu’il écrit constitue la trame de ce que nous lisons, dont la chute vient étonnamment buter sur ce café avec un juke-box situé au carrefour de La Motte-Picquet et du Champ-de-Mars. Le même procédé avait été utilisé pour Chevreuse.

En exergue de l’ouvrage Toute la mémoire du monde que traduit Van Walle, on peut lire : « C’est d’ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu’il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire. » Assurément une confidence de Modiano, en passant. Depuis son premier roman, La Place de l’Étoile, salué par Paul Morand conquis par le style du jeune homme âgé de 22 ans, Modiano, à 81 ans, n’a plus rien à prouver. Son lectorat est solide et se renouvelle. Il sait toucher au cœur avec la simplicité de l’écrivain chevronné. Ce qui n’est pas rien. « Cela avait débuté peut-être à l’époque de l’enfance et de l’adolescence, cette époque où vous dépendez entièrement des adultes et où vous êtes contraint de les observer avec l’attention et la méfiance d’un veilleur de nuit. »

Patrick Modiano, L’Éléphant, Gallimard, 98 pages.



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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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