La galerie de Martine Gossieaux est un temple de poche où l’on vénère le dessin d’humour. À ses simaises, Sempé, Chaval ou Savignac clabaudent gaiement dans leurs traits de crayons et leurs traits d’esprit, indifférents à jamais au catéchisme et au ricanement contemporains.

C’est un mouchoir de poche à l’orée du faubourg Saint-Germain, une boutique discrète dont l’auvent rayé de vert ombrage la devanture. La petite porte vitrée s’ouvre sur un quadrilatère aux murs tapissés de dessins encadrés. Bienvenue à la galerie Martine Gossieaux. De cette souriante urbanité à laquelle décidément le siècle n’est plus guère accoutumé, l’hôtesse des lieux se lève pour accueillir le visiteur. Coulés dans le sésame de ce timbre caressant, les mânes de Sempé hantent l’intimité congrue de cette enceinte.

Une galerie bien vivante
C’est en 1979 que Martine Gossieaux rencontre le célèbre dessinateur ; elle deviendra sa femme. Disparu en 2022, à l’âge de 89 ans, le créateur du Petit Nicolas, le poète de Saint-Tropez Forever, d’Un peu de Paris, de Garder le cap, l’aquarelliste d’Un peu de la France, l’illustrateur de Modiano et de Süskind, célébré tant en France qu’à l’étranger par d’innombrables rétrospectives, est encore et toujours chez lui, ici, au 56 rue de l’Université.
Venue de la publicité, mais de longue date passionnée d’art graphique, son épouse n’a pas tardé à faire de cette galerie ouverte en 1992, non seulement le réceptacle de son travail, mais aussi, plus largement, le site divulgateur de cette expression artistique singulière, à la croisée de la BD et de la caricature : le dessin d’humour. Autant dire que cette joyeuse galerie n’a rien d’un cénotaphe ! C’est au contraire le lieu d’une mémoire vivante qui, sur ses cimaises, cristallise dans des formats, chromatismes, palettes infiniment variés, l’essence énigmatique d’un genre qui a ses codes, ses spécificités, ses hérauts. Pour Martine Gossieaux, cette forme de talent née de la presse s’en est détachée de façon progressive au cours du XXe siècle et se distingue par « l’immédiateté de la feuille blanche, la justesse du dessin, la fulgurance du trait, sans soutien préalable d’un texte : le dessin d’humour exprime tout en une seule image, fonctionne comme une idée visuelle, condense une situation en un clin d’œil. Beaucoup plus qu’il ne produit un effet comique, il manifeste un trait d’esprit ».
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L’esprit n’est pas farceur. Sempé ne dégage-t-il pas, bien souvent, en arrière-plan de sa surface humoristique, un fond de mélancolie ? C’est le cas de bien d’autres signatures dont les œuvres font le sel de l’exposition baptisée « La Passion du dessin d’humour », issues de la collection personnelle de Martine Gossieaux. Faisant suite à toute une série d’accrochages monographiques (Quentin Blake, Emmanuel Pierre, Nicola Magrin…), celui-ci a la densité d’un cabinet de curiosités : florilège, parcours sensible, traversée au long cours. Bien mieux qu’une rétrospective, une hétéroclite « chambre des merveilles ».Y voisinent, par exemple, un savoureux Paganini cuisinant avec son archet, feuille colorée signée Pierre Le-Tan ; un mystérieux collage polychrome d’Emmanuel Pierre ; une pure rareté de Steig, millésimée 1936 ; un grand format à la gouache de Savignac, pub pour la « Quinzaine de la laine » avec un souriant mouton rose ; ou encore ce joli Chaval à l’encre noire, titré Acrobates tentant l’impossible – soit une courte-échelle d’athlètes tenant un wagon retourné en équilibre… Ouverte cet été, l’exposition se promet ainsi de renouveler, au fil des mois, les éclectiques variations d’un art fort éloigné des ésotérismes fumeux propres à un certain « art contemporain ». Ultime provocation, par les temps qui courent : en tous points distant du féminisme revanchard d’aujourd’hui, le dessin d’humour reste un art essentiellement masculin – dans l’écurie, quasiment aucun artiste femme !

« La Passion du dessin d’humour » reprend le titre d’un ouvrage qui, loin de toute visée anthologique, récapitule pourtant, au fil des pages, la genèse, les compagnonnages, le devenir d’une pratique venue des États-Unis, influencée par le cartoon, et dont les couvertures du New Yorker (hebdomadaire à la fabuleuse longévité, il fut créé en 1925 !) ont porté l’esthétique vers le plus extrême raffinement grâce au talent de Chas Addams, Abe Birnbaum, William Steig, Koren, Rea Irvin, Saul Steinberg, Frank Walts, pour ne citer que ces emblèmes… Côté français, à côté de Sempé, il y a Chaval, André François, Bosc, Aldebert, Savignac, Tetsu et puis, bien sûr, Topor, Copi, Reiser, le délicieux Pierre-le-Tan. Et tant d’autres !

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L’humour, un art majeur
Art mineur ? Le dessin d’humour a mis du temps à se frayer un chemin de la feuille de presse au marché de l’art. Livres, gravures, sérigraphies attirent désormais toute une clientèle d’amateurs éclairés, séduits par la délicatesse, l’oblicité de ces approches où s’imprime, sur le blanc du papier, l’espace d’un récit : ce que l’écriture nomme litote se fait ici ellipse. Dans l’entretien qui ouvre La Passion du dessin d’humour, Martine Gossieaux fustige « le cynisme, la vulgarité, le ricanement », et confie que l’humour, « tel qu’il me passionne, est complètement inattendu, léger, il nous surprend, nous fait rire spontanément ou sourire, comme une chanson »… Et ajoute : « Il est toujours le fruit d’un long travail, d’une maturité, qui forcent l’admiration. » Le regretté Philippe Caubet (1956-2015) lui fait écho dans sa belle préface : « La fantaisie et l’acuité de ces dessinateurs nous dévoilent une réalité ignorée dont nous sommes les figurants ou les protagonistes, et à laquelle nous prétendons être étrangers. » Erreur ! Nous voilà saisis en miroir dans ces « flots de grâce jaillis – entre parenthèse de l’horreur des guerres – de l’insensé xxe siècle. Cette grâce a-t-elle un avenir quand tout, chaque jour, s’alourdit, s’abrutit, et se grise en féroce nullité ? » s’interrogeait encore l’écrivain avec prescience. Espérons-le.
À voir
« La Passion du dessin d’humour », galerie Martine Gossieaux, 56, rue de l’Université, 75007 Paris. Du mardi au samedi, 14 h 30 – 19 h, entrée libre.
À lire
La Passion du dessin d’humour, Martine Gossieaux (préface de Philippe Caubet), « Les Cahiers Dessinés », Buchet-Chastel/Martine Gossieaux, 2008 (en vente à la galerie), 164 pages.



