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Romero et Mélenchon doivent réviser leur code!

romero melenchon homosexualite

Le jour même de l’adoption définitive du projet de loi Taubira instaurant le mariage et l’adoption pour tous, le conseiller régional d’Ile-de-France Jean-Luc Romero a accusé François Fillon de s’être opposé à la « dépénalisation de l’homosexualité » en 1982. Une fable devenue vérité incontestable et reprise mot pour mot par Jean- Luc Mélenchon dans son one man show du 25 avril sur France 2.
Armons-nous de notre Dalloz et rembobinons la cassette de l’Histoire. L’homosexualité n’est plus pénalisée en France depuis… 1791. Dès lors, si la répression des comportements sexuels minoritaires a pu s’exercer par des voies détournées (atteinte à la pudeur…), la justice française ne condamne plus l’homosexualité en tant que telle.[access capability= »lire_inedits »] Une loi de 1863 fixe ainsi la majorité sexuelle à 13 ans, sans distinction aucune.
À l’été 1942, le gouvernement de Vichy édicte une ordonnance discriminatoire qui pénalise les relations homosexuelles avec un mineur de 13 à 21 ans.
Si la majorité (hétéro)sexuelle est relevée à 15 ans à la Libération, le texte de Vichy se voit repris en 1945 par le Code pénal, dont l’article 331 sanctionne les « actes impudiques ou contre nature commis avec un mineur du même sexe ». De 1945 à 1982, la discrimination porte donc sur l’âge auquel les relations sexuelles ne relèvent plus de la loi pénale (15 ans pour les hétéros, 21 ans, puis 18 ans pour les homos).
Il faudra attendre l’arrivée de Mitterrand à l’Élysée pour que le législateur aligne la majorité sexuelle « homo » sur l’hétéro : 15 ans pour tous en juillet 1982[1. Pour un exposé exhaustif, lire Les Alinéas au
placard
, Antoine Idier, Cartouche, 2013. Que l’auteur et son éditeur Emmanuel Pierrat soient remerciés pour leur éclairage juridique.] ! Lorsque le député Fillon vota contre cette réforme (ce qui n’était ni très malin, ni très grave), son camarade Jean-Luc Romero, alors militant RPR dans la très droitière fédération gaulliste de Seine-Saint-Denis, ne cilla pas. Aujourd’hui passé avec armes et bagages au Parti radical de gauche, Romero reprend à son compte le mythe de la « dépénalisation de l’homosexualité en 1982 » : et cette contre-vérité apparaît jusque dans l’exposé des motifs de la loi Taubira !
À sa décharge, reconnaissons que JLR coche aujourd’hui toutes les bonnes cases progressistes : fervent partisan de la procréation médicalement assistée, avocat de la dépénalisation du cannabis et infatigable prêcheur du « droit à mourir dans la dignité », plus pudiquement appelé euthanasie. Pourquoi s’arrêterait-il en si bon chemin ? Le rétablissement du délit d’opinion pourrait être la prochaine avancée sociétale « pour tous ». On n’arrête pas l’homme de progrès ![/access]

*Photo : itélé.

Eric Woerth aurait-il dû couler ?

eric woerth justice

La naïveté serait-elle devenue mon fort pour paraphraser le génial Paul Valéry dont la bêtise en effet n’était pas la faiblesse fondamentale ?
Le 14 mai, j’ai publié un billet ayant pour titre « L’UMP coule, Woerth surnage ». Sans fatuité, il a été beaucoup lu. Sur sa première partie, il reste plus que jamais d’actualité. Sur la seconde, il mériterait d’être corrigé.
Je ne pensais jamais qu’un jour, dans le domaine judiciaire, je pécherais par une forme de sulpicianisme. Pourtant, prenant connaissance alors des réquisitions de non-lieu en faveur d’Eric Woerth et du communiqué du procureur, j’avais crédité le parquet bordelais d’une équité qu’il me semblait devoir saluer en ces temps où la politisation de tout est une menace. J’avais par ailleurs souligné la difficulté intrinsèque à l’établissement indiscutable de l’infraction de trafic d’influence.
Mais mon argumentation baignait, si j’ose dire, dans la certitude irénique que l’ensemble des magistrats, siège et parquet confondus, était heureux de pouvoir se sentir, enfin, les coudées franches et l’esprit libre. Je présumais ainsi que le procureur et le procureur général de Bordeaux avaient été évidemment à l’unisson de ceux qui avaient eu la charge de régler la procédure et que hiérarchie et base s’étaient accordées pour le bien de la justice et la manifestation de la vérité. Certes, j’avais émis un léger bémol, fait part d’un peu d’étonnement devant l’étrange communiqué du procureur, totalement inutile en l’occurrence, et je m’étais interrogé sur ses motivations sans soupçonner une seconde que derrière cette démarche peu banale, il y avait, d’une part, une obéissance hiérarchique et, d’autre part, une volonté de déstabiliser par anticipation les juges d’instruction.
On sait en effet, maintenant, qu’un réquisitoire de 70 pages renvoyant Eric Woerth et Patrice de Maistre devant le tribunal correctionnel pour trafic d’influence passif et actif avait été rédigé par la vice-procureur de la juridiction interrégionale spécialisée du tribunal de Bordeaux, Géraldine Bouzard, et que ce document argumenté a été transmis par le procureur Laplaud au procureur général Ride. On peut à la rigueur admettre la validité d’un tel processus : il faut bien que la structure hiérarchique donne l’impression de servir à quelque chose.
Ce qui, en revanche, devient choquant et contraire au code de procédure pénale tient à l’injonction de substituer au renvoi des deux susnommés devant la juridiction des réquisitions de non-lieu qu’à la demande du procureur général peu suspect de socialisme, le procureur devait faire accepter à sa collègue vice-procureur alors qu’il s’agissait d’un changement de fond. Elle a refusé et légitimement – un courage trop rare – elle a imposé à son chef d’assumer ses responsabilités.
Le procureur général n’avait, d’ailleurs, aucun titre pour exiger cette mansuétude quand en revanche il aurait eu toute latitude pour ordonner un renvoi (Le Monde, articles de Gérard Davet, Fabrice Lhomme et Franck Johannès).
Dénoncer ce processus est nécessaire alors que le seul acquis incontestablement positif de ce pouvoir était précisément la liberté laissée aux magistrats dans le traitement des dossiers sensibles.
Il n’y a aucune raison pour que le parquet, encore composé, ici ou là, de professionnels adeptes de la justice retenue ne s’adapte pas à cette nouvelle donne qui honore la démocratie quand l’ancienne y portait atteinte.
De surcroît, tolérer un tel impérialisme et une partialité aussi éclatante, qu’aucune tradition des parquets ne saurait valider, reviendrait aussi à faire perdre à Christiane Taubira, en face de son passif causé et occulté par son goût du verbe, l’actif indiscutable de sa non immixtion dans les instructions complexes et délicates.
Loin de moi l’idée de prôner une chasse aux sorcières mais il convient aussi que des deux côtés on fasse un effort : pour le Pouvoir, respecter les compétences, pour certains magistrats, s’habituer à l’indépendance. Ce n’est pas si simple. Sur Twitter, un avocat frénétique, parce que j’énonçais ces évidences en 140 signes, n’avait pour obsession que de me faire poursuivre par le garde des Sceaux pour outrages (sic !) à ce procureur et à ce procureur général de Bordeaux.
Je regrette de n’avoir plus le droit de faire l’impasse sur mon pessimisme d’hier, quand on percevait à quel point l’officiel de la justice était gangrené par l’officieux, la scène par les coulisses, le judiciaire par le partisan.
Qu’aujourd’hui, quelques magistrats encore décalés ne profitent pas de ce climat d’indépendance générale pour, dans leur coin, continuer « leur petite cuisine » et rendre encore plus coupable ma naïveté d’un billet !

*Photo : Ministère du Travail, de l’Emploi et de la santé.

Suspendons le pacte de stabilité !

marie noëlle liennemanDans votre projet  « Le tournant de la relance », vous préconisez un recours massif à la dépense publique pour relancer la consommation et  la croissance. En économie  ouverte, ne craignez-vous pas que ce chèque à la consommation ne se transforme en chèque à l’importation, comme  le plan de relance mitterrandien de 1981 ? 
Nos propositions de relance de la consommation sont très ciblées : amélioration des indemnisations du chômage, allongement de la durée d’indemnisation, facilitation du recours au chômage partiel, application effective du RSA activité, une augmentation exceptionnelle sous conditions de ressources des prestations sociales  pour les enfants, création d’une allocation autonomie pour les jeunes, ainsi qu’une hausse des salaires dans les secteurs peu soumis à la concurrence mondiale et qui vont profiter de la manne du crédit compétitivité-emploi sans contrepartie.
En clair, il s’agit essentiellement des couches populaires dont la consommation est majoritairement hexagonale. Plusieurs études montrent que la part des importations dans la consommation populaire avoisine les 12%, ce qui est finalement assez peu. En revanche, plus les catégories sociales sont élevées, plus cette part augmente et les cadeaux fiscaux faits aux plus riches ont eu pour conséquence soit un accroissement très fort de l’épargne, soit une consommation plus favorable à l’extérieur.
Nos propositions concernant la relance de l’investissement sont orientées vers des secteurs industriels français qui ont besoin d’être soutenus ou accompagnés dans leur mutation, en particulier au regard de la transition écologique.
Vous  proposez une  « baisse temporaire du niveau de la TVA ». Pourquoi ne pas plutôt mettre en place une  « TVA sociale » qui permettrait de favoriser la production locale en transférant une partie des cotisations sociales vers le consommateur ?
Non, nous estimons au contraire qu’une baisse temporaire de la TVA serait une fausse piste qui d’une part ne prendrait pas en compte les différences de revenus dans le bénéfice qui en serait retiré et qui d’autre part renforcerait les marges de la grande distribution. En revanche, nous n’approuvons pas les 7 milliards de hausse de TVA qui ont été votés pour financer le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi car cet impôt indirect est très injuste et pénalise les plus faibles.  En tout cas, la hausse de la TVA  ou la TVA dite sociale ne sont pas une bonne solution, elles touchent tous les produits donc massivement les produits français et peu de produits importés. Elles ne changent pas l’écart de prix entre les productions nationales et les autres, qui orientent le consommateur. Il existe d’autres mesures pour créer des protections que la France et l’Europe utilisent peu comme le recours aux normes : une taxation liée au bilan Carbone en prenant en compte les dépenses de transports en est un exemple. Enfin, nous sommes convaincus de la pertinence du discours tenu avant les élections et jugeons très dangereux pour la démocratie d’en changer maintenant.
Si vous admettez volontiers que « les pays qui connaissent les taux de croissance les plus élevés sont aussi les plus protectionnistes », on ne trouve dans votre projet ni leviers protectionnistes, ni mesures contre le dumping social à l’intérieur même de l’Union européenne. Pourquoi ce tabou ?
Pas du tout, ce sujet n’est pas un tabou, nous le considérons même comme essentiel et d’ailleurs avons déposé en ce sens un texte alternatif à la convention nationale du PS sur l’Europe avec des propositions concrètes susceptibles d’engager réellement une réorientation de la construction européenne. Nous demandons au gouvernement français de refuser l’ouverture des négociations transatlantiques qui visent à élargir encore la concurrence libre et non faussée. Nous exigeons la mise en place de convergences sociales vers le haut, en particulier en matière de  salaires. Chaque pays, en premier lieu l’Allemagne, doit avoir un salaire minimum et, à l’instar du serpent monétaire européen, il convient d’encadrer et réduire progressivement les écarts entre SMIC pour aller vers un SMIC européen. Il en va de même pour la fiscalité qui doit être harmonisée. D’ailleurs, nous avons signé un appel des gauches des partis socialistes et sociaux-démocrates européens pour que le Parti socialiste Européen s’engage avec force sur ce point.
Mais notre plan de relance a volontairement mis de côté l’enjeu européen qui fait l’objet d’autres prises de positions dans notre courant pour montrer qu’indépendamment des choix bruxellois, on peut agir en France. L’UE sert trop souvent de prétexte à l’inaction des Etats membres où à leurs concessions au libéralisme. Par ailleurs, pour faire bouger l’Europe et engager son indispensable réorientation, il faut poser des actes. Que la France assume qu’elle privilégie la croissance, l’emploi à une réduction des déficits publics à marche forcée serait un fait politique incontournable pour les autres partenaires et obligerait à rediscuter du cadre macro-économique en sortant du carcan absurde du pacte de stabilité. En cela, il peut aussi contribuer à une relance européenne.
Dans un entretien à Marianne, Emmanuel Todd a déclaré : « si nous restons dans la zone euro, toute prétention à l’action est une blague ».  Vous n’envisagez pas l’éventualité d’une sortie de la monnaie unique. Dans ce cas, au-delà des pétitions de principes, quelles sont vos solutions concrètes pour inventer une Europe plus sociale ?
Je ne crois pas au tout ou rien. Il est indispensable de modifier radicalement nos politiques européennes et singulièrement la politique monétaire de l’UE. On ne peut plus attendre, nous promettre pour demain des choix meilleurs, et finalement au nom de la stratégie des petits pas, de la nécessité de convaincre les 27, accepter d’acter tant de renoncements accumulés. C’est pourquoi nous estimons incontournable de créer un rapport de force, de poser des actes qui, au-delà même de notre pays, viendront en écho à l’aspiration de millions de citoyens Européens de tous les Etats.
Alors nous proposons la suspension du pacte de stabilité, véritable carcan anti-croissance. La France doit demander ce moratoire et décider, comme l’ont fait les néerlandais, qu’elle ne respectera pas ce couperet des 3%, ni n’acceptera les « contraintes » fixées par la commission européenne qui  visent à imposer des « réformes structurelles » qui démantèlent notre modèle social, républicain, et inscrit dans la durée une austérité suicidaire. Un changement de la pratique et du rôle de la BCE pour stimuler la croissance s’impose. Cela doit être inscrit dans ses missions. Il faut  arrêter ce système aberrant qui renforce l’endettement des pays, où la BCE prête aux banques qui elles même prêtent aux Etats, engrangeant au passage à travers des taux d’intérêt plus élevés, de substantiels profits. Dans l’immédiat, la BCE doit racheter les dettes et des obligations d’Etat.  Mais pour contraindre la BCE à changer sa politique, en particulier celle de l’Euro surévalué qui pénalise nos industries comme nos exportations, les traités donnent aux Etats membres un moyen d’action : ce sont les Etats membres et l’UE qui, selon les articles 119 et 219 du titre VIII du traité de fonctionnement de l’UE, sont responsables de la politique de change et qui peuvent donc contraindre la BCE en décidant de la parité entre l’Euro, le Dollar, le Yen ou encore le Huang. La France doit exiger qu’un sommet exceptionnel soit convoqué d’ici 2013 pour appliquer ces articles et changer la politique de l’Euro. Elle doit dès à présent déposer un mémorandum sur les décisions à prendre. Le temps des rapports de force  et des confrontations est venu. De Gaulle en son temps, comme hier Thatcher, ont su taper du poing sur la table et ont finalement été entendus pour ce qu’ils défendaient. La France doit passer des paroles sur l’Europe souhaitée aux actes pour la transformer. Il y a de grandes chances qu’avec la crise actuelle et l’impasse où la politique  actuelle de l’UE et de Mme Merkel nous conduit, elle soit mieux entendue, comprise et suivie.

Burgaud vs. Tavernier : Le juge et le cinéaste

Le peintre Honoré Daumier ne s’y est pas trompé : les deux principales cibles de ses caricatures acerbes étaient les politiciens et les magistrats. Ces derniers, drapés dans la robe épaisse de leurs certitudes évoluent – chez Daumier – comme de replets notables ivres d’autosatisfaction. Aujourd’hui l’apparence a changé. Les magistrats entrent dans des costumes Hugo Boss, font du vélo le week-end, sont abonnés à Canal+ et s’amusent à bâtir de colossaux « mur des cons«  à l’heure de la pause dans le local syndical, havre de paix dans un monde de brutes. Mais le fond est là : le juge est sûr de lui, admet rarement ses erreurs, accable souvent ses contemporains d’une arrogance satisfaite, ballade sur l’époque son intime conviction avec morgue, et exhibe avec fierté, à chacun de ses visiteurs, son glorieux diplôme de l’Ecole nationale de la magistrature. Par ailleurs le juge est apolitique. L’histoire récente l’a largement démontré. À l’instar de Thierry Jean-Pierre, Eric Halphen ou Eva Joly, il mène des croisades contre les politiciens corrompus (Jean-Pierre contre ceux de gauche, Halphen et Joly contre ceux de droite) sans jamais – au grand jamais ! – s’engager en politique… Bref, voilà une corporation amusante, dont l’observation tout à la fois délasse et instruit sur l’humain.
L’un des spécimens les plus fascinants est le juge Burgaud. Mais si, souvenez-vous : le génie qui a démêlé avec brio le monstrueux imbroglio d’Outreau, et qui jamais (au grand jamais !) ne s’est laissé aller – sous l’influence de Mme Badaoui –  à emprisonner un peu vite des « notables » innocents. On se souvient aussi de son audition publique, par les parlementaires, après le fiasco de l’affaire… de son refus de s’excuser et de montrer un visage humain. On pensait le juge Burgaud tombé dans les limbes de l’oubli. Après une discrète réprimande puis (logiquement…) un avancement à la Cour de cassation de Paris, on espérait ne plus entendre parler de lui. Que nenni ! On vient d’apprendre que le petit juge vient de porter plainte contre le réalisateur Bertrand Tavernier (L627, Coup de torchon, La vie et rien d’autre…), après les propos que ce dernier a tenu sur un plateau de télévision : « je suis contre la peine de mort, mais c’est quelqu’un que vous avez envie d’exécuter le juge d’Outreau ». L’avocat de Burgaud invoque, sans plaisanter : « un appel à l’exécution capitale ». La mauvaise foi vire ici au comique : Tavernier n’ayant jamais voulu la mort de personne (à ma connaissance…), mais parlait en l’espèce d’une exécution « professionnelle » du juge d’Outreau… et soulignait la réponse faible de sa hiérarchie judiciaire face à ses défaillances.
Il en revient maintenant au procureur de Paris de décider d’engager au non des poursuites pour « incitation au crime ». Mais cette péripétie médiatique renvoie les cinéphiles à l’année 1976, quand Bertrand Tavernier – encore jeune cinéaste – tournait l’un de ses chefs d’œuvre : Le juge et l’assassin. Lyrique et scrupuleux, ce film fait le portrait d’un juge (Philippe Noiret) tout à la fois intelligent falot et lâche, dans sa relation à un tueur en série mystique (Michel Galabru) qu’il traque à travers la France de la fin du XIXe siècle. L’un des ressorts de l’intrigue est la relation de séduction entre le juge et l’assassin – le magistrat gagnant la confiance du criminel pour obtenir ses aveux, puis le condamner à mort. Le juge Rousseau ne rechignant pas non plus à actionner le levier médiatique pour arriver à ses fins.
Dans une scène touchante, Bouvier, le tueur de bergères, dit à une amie : « Tu sais, Louise, ce qui n’est pas loyal dans le juge, c’est qu’il ne connait pas les vrais pauvres. Il habite trop loin de la grand’route… » Mais Tavernier ne visait pas l’immense juge Burgaud, qui était à peine né.

Homophobie pour tous!

mur des homophobes act upLa France reconnaît désormais aux homosexuels le droit de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants. Certains se désolent, d’autres se réjouissent. Nous avons tous perdu une bataille. Pas celle du mariage : celle de la confrontation civilisée – je n’ose parler de l’esprit des Lumières, il paraît que c’est une ruse de la domination coloniale. Le mariage, gay ou non, m’indiffère, je n’ai aucun point de vue sur l’élevage des enfants ; cela me contrarie qu’on introduise une rupture symbolique dans leur fabrication – en instaurant, via l’adoption plénière, une filiation homosexuelle (qui revient à faire « comme si » des homosexuels avaient procréé entre eux). Tôt ou tard, les institutions suivront la science. Certes, on utilisera toujours la recette de grand-mère : une cellule mâle, une cellule femelle. Déjà, cela n’exige plus (ou pour un temps limité) la rencontre entre un homme et une femme. Je ne trouve pas que tout cela soit un progrès, mais je m’y ferai. Je le dis à mon amie Virginie (Frigide Barjot à la ville) : une loi votée par le Parlement qu’ont élu une majorité de Français est celle de la République. Donc la tienne. Mazel tov à tous les homo-amoureux qui vont enfin découvrir les joies d’Ikéa. Moi, je choisis les chapeaux que je porterai pour les noces – à défaut de trouver un mari, je m’y ferai des tas d’amis.
Affaire classée. Pas trop tôt. Entre le malin qui, à l’Assemblée, a parlé d’« assassins d’enfants », Harlem Désir qui évoque des « milices fascistes », la droite qui somme le Président de céder à la rue et les manifestants qui se baladent avec des pancartes « KiIl Frigide Barjot », le caniveau monte comme disait l’ami Luc Rosenzweig. Barjot a eu l’honnêteté de reconnaître qu’elle avait dit une ânerie (« Il y aura du sang. »). Dans ce paysage, l’honnêteté se fait rare.

Le plus effrayant est ailleurs : les mots n’ont plus de poids. Trois mois à expliquer, argumenter, nuancer. Pour se heurter aux mêmes ritournelles. D’abord, on s’aime, on a le droit. Depuis quand s’aimer donne-t-il des droits ? À ce compte-là, interdisons le mariage et la filiation à ceux qui ne s’aiment pas. Deuxième salve: si vous êtes contre l’égalité des droits, vous pensez que les homos et les hétéros ne sont pas égaux. Verdict : homophobe ! Est-il permis de penser que l’égalité ne consiste pas à donner les mêmes droits à tous, et que l’Etat n’a pas le devoir de « réparer » toutes les différences de situation ? Si deux homosexuels ne peuvent pas avoir d’enfants ensemble, ce n’est pas, me semble-t-il, une inégalité, c’est une différence. On pourrait au moins en discuter. Désolée, si on me traite d’homophobe, je ne discute plus. Basta !

On a donc assisté à ce renversement inouï : la France vient d’adopter le mariage gay et la pointe avancée de la « communauté » et de ses perroquets médiatiques dénonce à cor et à cri l’homophobie ordinaire qui, à en croire le sociologue Eric Fassin « sort du placard républicain ». Le comique de Libération, Sylvain Bourmeau, écrit pour sa part : « L’espace public se trouve saturé de haine à force de dérapages plus ou moins calculés. En la matière, la responsabilité de la vaste majorité de la droite est avérée. » Quand Pierre Bergé a rediffusé un tweet disant que si une bombe explosait sur le parcours d’une « manif pour tous » il ne pleurerait pas, l’âme sensible de Bourmeau n’a pas bronché. Ni quand des manifestants anti-mariage ont été roués de coups. Ne s’agissait-il pas de légitime défense, face à des violences bien plus graves ? C’est bien connu, le méchant réac cogne plus dur que le gentil progressiste.

Fassin, Bourmeau et tous les autres ont une lourde responsabilité : en traitant d’homophobe quiconque ne pense pas comme eux, ils banalisent l’homophobie, la vraie, la haine du « pédé ». Celle qui saccage des bars, tabasse des homosexuels, dit qu’ils sont inférieurs. À la fin du mouvement de protestation, elle a indéniablement relevé la tête. C’est atroce, mais presque mécanique : ceux qui le reste du temps, gardent par devers eux leurs détestables sentiments ont dû trouver insupportable que les gays occupent ainsi le devant de la scène. Ils doivent être jugés et punis. Comme les agresseurs de manifestants anti-mariage.
Seulement, pour nos flics des coeurs et des reins, l’ennemi ce n’est pas le skinhead, mais ce ramassis de beaufs dont certains, il est vrai, pensent vaguement que deux hommes ensemble, quand même. Peut-être trouvent-ils que tout va trop vite, est-ce méprisable ? Les militants gays pourraient avoir la joie généreuse. Mais non, pour qu’ils puissent rester collectivement victimes, il faut que leurs adversaires soient des monstres.

Cette extension du domaine de l’homophobie n’est pas un dérapage : elle était au programme. Le gouvernement a explicitement placé son texte sous l’étendard de la lutte contre les discriminations. La bataille du « mariage pour tous » devait opposer deux camps : les homosexuels et les partisans de l’égalité d’un côté, les homophobes et les réactionnaires de l’autre. On se souvient de Najat Vallaud-Belkacem concédant, sur le plateau du « Grand Journal », que « tous les manifestants n’étaient pas foncièrement homophobes ». Elle s’est bravement employée, en fin de parcours, à dénoncer les « amalgames ». Un peu tard. Tous homophobes, vous dit-on.

La moitié de la population devrait donc être placée sous surveillance idéologique. Sans oublier les adolescents travaillés par la puberté qui ricanent bêtement quand ils voient deux femmes s’embrasser. Les défenseurs de tous les droits, décidément, n’aiment guère celui de penser. Pour eux, ce n’est pas la haine qui est coupable, c’est la divergence. La modernité en avait fini avec le délit d’opinion, la post-modernité est en train de le réinventer.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°2 (nouvelle série) de mai 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.


*Photo: Mur des homophobes, Act-up

Morale laïque : le multicu, c’est maintenant

vincent peillon morale laique multiculturalisme

Il faut croire que le leurre des « rythmes scolaires » a fort bien fonctionné pour que si peu s’alarment de la conception de la laïcité véhiculée par le projet de loi Peillon. Le tout récent « Rapport sur l’enseignement laïque de la morale », commandé par le ministre à un aréopage d’« experts », chargés de préciser le contenu et les modalités de mise en œuvre de l’article 28 de la loi, ne comporte malheureusement rien de rassurant.
Commençons par la loi et son article 28, dont le vocabulaire résonne agréablement à des oreilles kantiennes, nostalgiques d’une refondation style « IIIe République » de l’école. Il y est en effet question de  « respect » et de « personne » : « L’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité. »[1. Article 28 du projet de loi Peillon sur la refondation de l’école républicaine.]
Tout lecteur à l’oreille républicaine devrait ici sursauter : que veut dire « respecter les origines et les différences de la personne » ?  Ici, la référence implicite à Kant est purement formelle, car si le respect kantien s’adresse effectivement bien à la personne, il ne s’agit certainement pas de la personne définie par « ses origines et ses différences », mais de la personne morale, c’est-à-dire de la capacité en chacun d’agir librement selon la Raison. Le texte confond la personne et l’individu défini par ses caractéristiques empiriques, par son identité. Du coup c’est aussi le concept central de respect chez Kant qui est trahi. Car pour le philosophe de Königsberg, c’est la Raison en nous et dans les autres qui est respectable. Les origines et les différences de l’individu n’ont en elles-mêmes rien de respectable, elles sont, c’est tout. On peut certes les admirer ou les envier, les désirer, mais cela est un tout autre problème, qui renvoie au désir de reconnaissance et d’identification de l’individu, non au respect de la personne morale.
En une seule phrase, l’article 28, intitulé : « L’Enseignement moral et civique », assimile en outre deux principes antinomiques qui fondent deux politiques contradictoires : la reconnaissance de l’individu défini par son identité, qui fonde la politique de la reconnaissance chère à Charles Taylor,  et le respect de la personne  morale définie par sa liberté, qui fonde la politique républicaine de la laïcité. On comprend alors que l’opération « morale laïque » n’a pas seulement été montée pour détourner les républicains du caractère indigeste du reste du projet mais qu’elle consiste aussi à les berner.
Dans cette perspective, le rapport remis au ministre chargé de préciser l’article 28 de la loi apparaît comme un chef d’œuvre de jésuitisme et d’ambiguïté. Il faut le lire autant pour ce qu’il tait que pour ce qu’il dit. Nous nous en tiendrons à l’analyse de la partie 2, chargée de définir « Les principes et les orientations d’un enseignement laïque de la morale ». Passons sur l’objectif de cet enseignement de la morale, passablement idéaliste : « faire communauté »[2. Rapport sur l’enseignement laïc de la morale, p.23. Toutes les citations suivantes proviennent de cette même source.]. Il apparaît que la refondation républicaine de l’école n’est pas tant la refondation de l’école par la République que la refondation de la République par l’école ! Pauvre école ! Déjà écrasée depuis trente ans par le nombre des missions « éducatives » dont on l’affuble, voilà qu’elle doit maintenant refonder la République en fabriquant du « commun »… Mais quel commun se voit-elle chargée de fabriquer par le rapport ? S’agit-il du commun de la Raison ? S’agit-il de recentrer l’école sur sa mission d’instruction pour développer une Raison sur laquelle les élèves pourront s’appuyer demain en tant que sujets moraux et responsables ? C’est malheureusement une toute autre idée du commun qui transparaît à travers ce rapport. Ce qu’il affirme comme étant commun n’est pas la Raison, mais le fait que nous n’avons justement rien en commun :
« Le principe et le fait du pluralisme doivent être respectés ». Le rapport se fait extrêmement pudique sur la nature de ce pluralisme, pourtant il apparaît rapidement à qui sait lire, et surtout entendre, qu’il s’agit du pluralisme des valeurs et des identités, celui-là même qui est défini comme nous l’avons vu dans l’article 28.
Il ne s’agit pas pour l’école de mettre hors de son domaine la relativité des opinions morales. Il ne s’agit pas d’exercer une neutralité bienveillante, en séparant le domaine de l’instruction du domaine des opinions, dans lesquelles le maître n’a pas à entrer, même s’il peut en exposer la diversité tout en renvoyant leur discussion à l’espace familial ou à l’espace public. Non, il s’agit de pousser l’élève à devenir le champ de la contradiction des opinions, la violence ne provenant pas de l’affrontement de celles-ci, mais de celui qui n’a pas appris à aimer la contradiction pour elle-même : « Le manque d’empathie, l’indifférence aux autres, le mépris, l’absence de considération du point de vue de l’autre ou l’habitude de voir l’autre comme un ennemi, un concurrent ou un objet sont au cœur de la violence, une violence qui peut être tout à fait ordinaire. ».
Comment ne pas voir au contraire que la véritable violence vient du refus de reconnaître le caractère irréductible de l’antagonisme de certaines opinions ? Nier cet antagonisme en demandant à l’élève de partager l’opinion adverse, d’éprouver pour elle de l’« empathie », c’est le pousser à se réfugier dans un relativisme le rendant indifférent à toute forme d’opinion, ou à sombrer dans une forme de schizophrénie préparant une réaction et une réaffirmation identitaire catastrophique.
Cette « alterophilie » prônée et pratiquée par l’éducation nationale n’est pas une nouveauté, ce qui est nouveau est qu’on ose la rebaptiser « morale laïque ». Le principe appelé à refonder la laïcité n’est donc pas le respect d’une Raison universelle, fût-elle en construction par-delà la relativité des cultures, fût-elle limitée aussi dans le champ de sa juridiction, mais le respect des identités définies par leurs origines et leurs différences, le respect des identités culturelles, comme le confirme le rapport dans la lignée de l’article 28 : « C’est l’idée qu’il est impossible à l’individu d’effacer le temps et la succession des générations, d’ignorer son histoire personnelle et plus globalement la culture dont il est imbibé (…). ».
Curieuse refondation républicaine qui enferme l’individu dans une identité culturelle que le professeur devra « respecter ». Si l’on voulait rendre aux enseignants la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà, on ne s’y prendrait pas autrement ! Comment le professeur d’histoire ou de biologie pourront-ils transmettre, non seulement des connaissances, mais l’exigence d’une méthode qui implique justement de mettre à distance et de neutraliser tout préjugé culturel ou lié à l’ « histoire personnelle » ? D’ailleurs, plus loin, le rapport nous avertit que l’enseignant devra prendre garde à ne pas blesser cette identité culturelle : « (…) transmettre sans imposer, sans faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles, avoir constamment à l’esprit le souci du commun, de l’intérêt général afin de ne pas heurter les intérêts privés. ».
Curieuse refondation de l’école républicaine qui conçoit le bien commun comme effacement devant les intérêts privés ou simple respect de la coexistence de ceux-ci ! Une telle conception du « bien commun » exige-t-elle aussi que l’instruction scientifique transmise par l’école veille à ne pas « faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles » ?
Le multiculturalisme est la doctrine qui consiste à transformer un simple fait – la coexistence et le pluralisme d’identités culturelles diverses – en principe ou valeur. C’est cette doctrine que le rapport entérine en la rebaptisant « enseignement laïque de la morale ».
Il est vrai que le multiculturalisme était déjà la doctrine et la pratique officieuse de l’école mais – surmoi républicain oblige – il ne pouvait en devenir la doctrine officielle. Et si la refondation de l’école républicaine n’était en réalité que la dernière étape de sa déconstruction, nos socialistes étant depuis longtemps passés maîtres dans l’art de faire du vrai un moment du faux ?

*Photo : tsweden.

Dangereusement français

france benoit duteurtreBenoît Duteurtre est-il réactionnaire ? Polémiques, son dernier recueil d’essais mêlant politique, critique littéraire ou musicale et descriptions de nos mœurs contemporaines, ne va pas arranger son dossier. On a souvent dit de Duteurtre que c’était un pourfendeur inlassable de la modernité. Tout lecteur attentif comprend vite, pourtant, que son objet prioritaire d’irritation est une forme de néo-conformisme. On pourra objecter que notre modernité a partie liée avec cette expression élaborée de la bêtise contemporaine, mais ce genre de caricature n’est pas non plus sa tasse de thé : « Je suis un nostalgique de la modernité, amoureux des aventures, mais persuadé que l’esprit moderne doit inlassablement s’attaquer au système moderne. » [access capability= »lire_inedits »]
Paradoxe ? Seulement si on oublie qu’un des maîtres de Duteurtre est Marcel Aymé, le modèle même du réactionnaire nuancé dont le scepticisme sarcastique n’épargnait aucune pensée préfabriquée. En lisant Polémiques, on pense ainsi souvent au Confort intellectuel, cet essai de 1949 où Marcel Aymé dénonçait déjà les taxinomies hâtives et les étiquettes définitives.
Dans Polémiques, des choses énerveront à droite comme à gauche. Il y a cet éloge des drogues douces par celui qui fut un jeune homme romanesque des années 1980, ou encore un plaidoyer pour l’euthanasie. Cela ne l’empêche pas de se livrer à de réjouissantes « Variations sur le mariage gay », de moquer le goût d’une communauté « libérée » pour une institution typiquement bourgeoise, ou encore de critiquer notre « diplomatie du Bien », qu’il oppose à la tradition politique gaulliste, qui « n’était pas fondée sur la naïveté morale, mais sur les rapports de force ». Comme quoi on peut aimer fumer un pétard et faire l’éloge de la force de frappe.
En fait, Benoît Duteurtre est dangereusement français, idée qui fait ici l’objet d’un chapitre intitulé :
« Pourquoi tout le monde déteste la France ? » Aucune paranoïa ethnique chez Duteurtre, mais un constat assez lucide sur un pays dont la vocation d’universalité ne semble plus de saison à l’époque du choc programmé des civilisations, de la « privatisation de l’État » et de l’Europe supranationale. Il en découle une certaine tristesse calme à constater que la France, outre une sale manie pour la repentance, devient une manière de parc à thèmes à forte valeur ajoutée touristique et un musée de clichés dont nous ne serions plus que les gardiens inquiets et désabusés.[/access]

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 2013

*Photo: Kento 973

Un pavé noir pour le Kosovo

kosovo pierre pean

Le nouveau livre de Pierre Péan, paru cette semaine chez Fayard, est un pavé noir de cinq cents pages. Sur la couverture nous dévisage un homme masqué par une cagoule frappée de l’emblème de l’UÇK. Au-dessus, un sous-titre rouge: « Une guerre « juste » pour un État mafieux ». Et surplombant le tout, en grosses lettres blanches : Kosovo.
Le nouveau Péan est plus qu’un pavé : un monument de lucidité. Un temple du courage intellectuel et physique. Une brique d’amertume. Il s’ouvre et s’achève par le récit d’un épisode parmi les plus horribles de la guerre civile yougoslave: l’extraction, à vif, du cœur d’un jeune homme serbe par un jeune médecin albanais, tremblant de terreur, qui finira par se rendre et se confesser des années plus tard, hanté par son crime et traqué comme témoin gênant par ses ex-patrons, trafiquants de chair humaine. Lesquels patrons, Péan l’affirme à la suite de Dick Marty, sont des personnages de premier plan de l’État mort-né du Kosovo, issu de l’union passionnée de l’OTAN et d’une mafia sans merci.
Le voici dans toute sa hideuse vérité, belles âmes humanitaires, le fruit de vos songes creux. Si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, nous interroge Péan, à quoi mène cette autoroute d’illusions, de manigances politiques et d’aveuglement délibéré ? Son livre est une encyclopédie de la manipulation. En l’ouvrant, c’est une malle de souvenirs cauchemardesques que je déverrouille dans ma tête. Guerres fratricides attisées de l’étranger; montages photo à charge, grossiers et bâclés comme le sont les mensonges les plus efficaces; rumeurs de « camps de la mort » et de « viols de masse de femmes musulmanes » jetées après usage, mais qu’il était interdit de questionner sur le moment; dizaines de courriers inutiles à des rédactions de presse qui s’étaient promues agents RP des « gentils », bosniaques ou albanais; 78 jours de bombes sur la Serbie à cause de son refus de ramper; Kouchner et les militaires occidentaux se jetant dans les bras des caïds balkaniques…
D’écœurement devant tant de bêtise, j’avais opté pour le camp des « méchants » Serbes. Passer pour un vilain aux yeux des imbéciles est une volupté de fin gourmet, aurait dit Courteline. Mais c’est faux. Cela flatte votre orgueil un instant, puis cela vous fait désespérer : soit de votre propre santé mentale, soit de celle des humains qui vous entourent.
Le pavé de Péan, fortement documenté, est moins une consolation qu’un soulagement : non, ce n’était pas mon esprit qui déraillait. L’affaire qui a marqué mes années d’apprentissage et formé ma vision du monde était bel et bien un « Tchernobyl de l’information » qui a irradié les consciences en Occident, étouffé le sens commun et fait de l’esprit des masses un disque dur vierge, sans mémoire ni structure logique, prêt à avaler n’importe quel bobard diffusé d’« en haut ». Si, désormais, les nouvelles du monde à l’intention du grand public ressemblent à des contes à dormir debout, c’est dans l’ex-Yougo que ce théâtre de Guignol fut testé et mis au point.

Kosovo : une guerre juste pour créer un Etat mafieux, Pierre Péan, Fayard.

*Photo : klestaaaaaa.

Toi qui rougis au nom de Saint-Chinian

C’est donc pour la troisième année consécutive que Paco Mora, caviste à Ivry, organise le salon des « vins libres » et offre pour trois jours, au bout de la ligne 7,  dans ce qui reste de la banlieue rouge, la possibilité d’en boire. Mais on pourra aussi dès vendredi prochain, déguster du blanc ou même des bulles pour ceux qui préfèrent, chez ces nouveaux FTP (Francs tireurs de la picole) qui se réuniront autour de Mora. Pourquoi les « vins libres » ? Sans doute parce qu’on oublie qu’il y a  encore beaucoup trop de vins prisonniers dans les geôles du goût standardisé et des intrants chimiques, au point que ce qui faisait la typicité de leur terroir a été complètement oubliée.
Les « vins libres » proposés par Paco Mora retrouvent, eux, les règles ancestrales qui prennent aujourd’hui des noms un peu rébarbatifs pour le profane mais sonnent de manière enchanteresse aux oreilles du buveur rebelle : vins biologiques, biodynamiques ou naturels. Pour réconcilier écologie et ivresse,  décroissance soutenable et bonheur de vider des canons entre copains,  ces boutanches franches comme l’or du temps et ces quilles coquines comme une donzelle affranchie offrent une voie royale vers l’ivresse à l’ancienne, celle qui rend heureux sans faire mal à la tête à cause du souffre dont abuse trop souvent certains malfaisants qui confondent vinification et assurance tout risques.
Pour cette troisième édition, on aura l’impression de se promener dans un poème d’Aragon qui célèbre le vieux pays à travers la beauté de ses noms. Quelles sonorités sont plus françaises et rêveuses, en effet, que Giennois, Aubance, Bugey, Volnay, Gaillac, Montlouis…
Mais les FTP n’oublient pas que le vin naturel ne saurait connaître une seule patrie et c’est au nom d’un internationalisme bien compris que l’on pourra découvrir à Ivry Silvio Morando, anarchiste comme tous les vrais piémontais, lecteur de Mario Rigoni Stern, et qui produit logiquement une cuvée au doux nom d’Anarchico, histoire de découvrir un délicieux cépage, le grignolino del Monferrato Casalese.
À mon commandement ! Anjou ? Feu !

francs-tireurs-picole

Elsa Marpeau à Singapour

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elsa marpeau expatriee

Intelligent, sensuel, pervers, moite et ambigu, il serait dommage que vous vous priviez de la lecture de L’expatriée d’Elsa Marpeau (Série Noire), sous le prétexte qu’il s’agit d’un polar. En matière de thriller psychologique, il y a longtemps que l’on n’avait pas lu une telle réussite et le seul point de comparaison qui nous vient à l’esprit est Patricia Highsmith, mais une Patricia Highsmith sans le refoulement de la sexualité, une Patricia Highsmith qui n’aurait pas peur de montrer le corps dans tous ses états et serait capable de repérer les fragrances de Bel-Ami sur le torse d’un amant, ce qui prouve, en plus de tout le reste, le bon goût de l’auteur en matière d’eau de toilette masculine.
L’expatriée se passe à Singapour, dans le milieu très clos de  gens venus travailler à des milliers de kilomètres de chez eux et qui s’enferment dans des « condos », ces résidences sécurisées, climatisées où l’on passe son temps autour des piscines en plein ciel, à colporter des ragots essentiellement sexuels entre Bovary en bikini qui espionnent mutuellement leurs éventuelles surcharges pondérales. Arrive parmi eux la narratrice qui est écrivain. Un écrivain, dans un tel contexte, c’est un expatrié au carré. Non seulement il se retrouve dans un milieu étranger mais en plus, comme d’habitude, il se dédouble pour se regarder exister et pouvoir écrire.
D’emblée la narratrice ne se sent pas très bien. Elle rejoint son mari avec sa petite fille mais sa petite fille ne l’intéresse plus tellement. Elle s’essaie à l’inhumanité sans s’en rendre compte. D’ailleurs, elle écrit un roman sur les corps écorchés, torturés. C’est une grande lectrice de Georges Bataille et elle reste fascinée de longs moments devant la célèbre photo du jeune chinois dépecé vivant mais qui garde un sourire extatique. Elle n’arrive pas à écrire, ce qui achève de la désespérer malgré les coups de fils de son éditeur car un éditeur n’oublie jamais un écrivain en retard, même à Singapour.
Dehors, évidemment, ça cancane de plus en plus. La narratrice qui n’est pas si méchante, voudrait bien prévenir tout le monde de l’illusion qui consiste à se croire en sécurité dans la bulle hors sol de ce décor faussement aseptisé. Elle sent que la nature est là, derrière les buildings high tech, une nature prête à reprendre ses droits dès que la civilisation aura le dos tourné : « Des champignons recouvraient en une ou deux nuits nos semelles. Le cuir de nos chaussures s’usait au bout de six mois. Les toits fuyaient à cause des intempéries. Le bois de nos meubles cédait sous la température et les pluies. Le fer de nos rasoirs fuyait en quelques jours. Et je crois que nos âmes ne pourrissaient pas moins vite. »
Evidemment, il va lui arriver une sale histoire. Une liaison avec un autre expatrié, qu’elle surnomme l’Arabe blond mais qui n’est pas arabe. Cela, elle le découvrira seulement après l’assassinat. Un assassinat dont elle est soupçonnée. Si la police singapourienne enquête mollement, cela ne signifie pas que la narratrice est pour autant tirée d’affaire. Elle tombe sous la coupe de sa bonne philippine, Fely. Fely a récupéré le portable de sa patronne chez l’Arabe blond le jour du meurtre et effacé tous les indices. Pour rendre service ? Pas vraiment… La narratrice croyait qu’elle faisait pourtant partie des expats qui traitaient humainement les domestiques. C’était vrai. Mais on sait depuis Octave Mirbeau que les domestiques ne pardonnent pas, de toute façon, d’être des domestiques. Fely avait déjà accaparé l’affection de la petite fille de la narratrice, maintenant elle va la faire chanter. De manière parfois assez originale, par exemple en la forçant à passer l’aspirateur. C’est l’application concrète de la dialectique du maître et de l’esclave. Cela ne lui déplaît pas forcément. Elle est aussi un peu masochiste, la narratrice, et surtout étrangère à elle-même : le roman renvoie d’ailleurs assez souvent, par le ton employé, à L’Étranger de Camus, cité en exergue.
Mais en fait, est-elle coupable ? Et pourquoi son mari avait-il prêté 25 000 dollars à l’Arabe blond ? Elle n’en sait rien elle-même, toujours cette satanée chaleur alors que l’étau se resserre sur fond de légendes singapouriennes qui font intervenir des fantômes affamés de femmes aux cheveux noirs à la recherche de leur bébé.
Nous en avons assez dit. Il est temps pour le lecteur de découvrir L’expatriée d’Elsa Marpeau, roman noir torpide d’une névrose délocalisée, parfaitement réussi.

L’expatriée, Elsa Marpeau (Série Noire/Gallimard)

 

*Photo :  khamael.

Romero et Mélenchon doivent réviser leur code!

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romero melenchon homosexualite

romero melenchon homosexualite

Le jour même de l’adoption définitive du projet de loi Taubira instaurant le mariage et l’adoption pour tous, le conseiller régional d’Ile-de-France Jean-Luc Romero a accusé François Fillon de s’être opposé à la « dépénalisation de l’homosexualité » en 1982. Une fable devenue vérité incontestable et reprise mot pour mot par Jean- Luc Mélenchon dans son one man show du 25 avril sur France 2.
Armons-nous de notre Dalloz et rembobinons la cassette de l’Histoire. L’homosexualité n’est plus pénalisée en France depuis… 1791. Dès lors, si la répression des comportements sexuels minoritaires a pu s’exercer par des voies détournées (atteinte à la pudeur…), la justice française ne condamne plus l’homosexualité en tant que telle.[access capability= »lire_inedits »] Une loi de 1863 fixe ainsi la majorité sexuelle à 13 ans, sans distinction aucune.
À l’été 1942, le gouvernement de Vichy édicte une ordonnance discriminatoire qui pénalise les relations homosexuelles avec un mineur de 13 à 21 ans.
Si la majorité (hétéro)sexuelle est relevée à 15 ans à la Libération, le texte de Vichy se voit repris en 1945 par le Code pénal, dont l’article 331 sanctionne les « actes impudiques ou contre nature commis avec un mineur du même sexe ». De 1945 à 1982, la discrimination porte donc sur l’âge auquel les relations sexuelles ne relèvent plus de la loi pénale (15 ans pour les hétéros, 21 ans, puis 18 ans pour les homos).
Il faudra attendre l’arrivée de Mitterrand à l’Élysée pour que le législateur aligne la majorité sexuelle « homo » sur l’hétéro : 15 ans pour tous en juillet 1982[1. Pour un exposé exhaustif, lire Les Alinéas au
placard
, Antoine Idier, Cartouche, 2013. Que l’auteur et son éditeur Emmanuel Pierrat soient remerciés pour leur éclairage juridique.] ! Lorsque le député Fillon vota contre cette réforme (ce qui n’était ni très malin, ni très grave), son camarade Jean-Luc Romero, alors militant RPR dans la très droitière fédération gaulliste de Seine-Saint-Denis, ne cilla pas. Aujourd’hui passé avec armes et bagages au Parti radical de gauche, Romero reprend à son compte le mythe de la « dépénalisation de l’homosexualité en 1982 » : et cette contre-vérité apparaît jusque dans l’exposé des motifs de la loi Taubira !
À sa décharge, reconnaissons que JLR coche aujourd’hui toutes les bonnes cases progressistes : fervent partisan de la procréation médicalement assistée, avocat de la dépénalisation du cannabis et infatigable prêcheur du « droit à mourir dans la dignité », plus pudiquement appelé euthanasie. Pourquoi s’arrêterait-il en si bon chemin ? Le rétablissement du délit d’opinion pourrait être la prochaine avancée sociétale « pour tous ». On n’arrête pas l’homme de progrès ![/access]

*Photo : itélé.

Eric Woerth aurait-il dû couler ?

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eric woerth justice

eric woerth justice

La naïveté serait-elle devenue mon fort pour paraphraser le génial Paul Valéry dont la bêtise en effet n’était pas la faiblesse fondamentale ?
Le 14 mai, j’ai publié un billet ayant pour titre « L’UMP coule, Woerth surnage ». Sans fatuité, il a été beaucoup lu. Sur sa première partie, il reste plus que jamais d’actualité. Sur la seconde, il mériterait d’être corrigé.
Je ne pensais jamais qu’un jour, dans le domaine judiciaire, je pécherais par une forme de sulpicianisme. Pourtant, prenant connaissance alors des réquisitions de non-lieu en faveur d’Eric Woerth et du communiqué du procureur, j’avais crédité le parquet bordelais d’une équité qu’il me semblait devoir saluer en ces temps où la politisation de tout est une menace. J’avais par ailleurs souligné la difficulté intrinsèque à l’établissement indiscutable de l’infraction de trafic d’influence.
Mais mon argumentation baignait, si j’ose dire, dans la certitude irénique que l’ensemble des magistrats, siège et parquet confondus, était heureux de pouvoir se sentir, enfin, les coudées franches et l’esprit libre. Je présumais ainsi que le procureur et le procureur général de Bordeaux avaient été évidemment à l’unisson de ceux qui avaient eu la charge de régler la procédure et que hiérarchie et base s’étaient accordées pour le bien de la justice et la manifestation de la vérité. Certes, j’avais émis un léger bémol, fait part d’un peu d’étonnement devant l’étrange communiqué du procureur, totalement inutile en l’occurrence, et je m’étais interrogé sur ses motivations sans soupçonner une seconde que derrière cette démarche peu banale, il y avait, d’une part, une obéissance hiérarchique et, d’autre part, une volonté de déstabiliser par anticipation les juges d’instruction.
On sait en effet, maintenant, qu’un réquisitoire de 70 pages renvoyant Eric Woerth et Patrice de Maistre devant le tribunal correctionnel pour trafic d’influence passif et actif avait été rédigé par la vice-procureur de la juridiction interrégionale spécialisée du tribunal de Bordeaux, Géraldine Bouzard, et que ce document argumenté a été transmis par le procureur Laplaud au procureur général Ride. On peut à la rigueur admettre la validité d’un tel processus : il faut bien que la structure hiérarchique donne l’impression de servir à quelque chose.
Ce qui, en revanche, devient choquant et contraire au code de procédure pénale tient à l’injonction de substituer au renvoi des deux susnommés devant la juridiction des réquisitions de non-lieu qu’à la demande du procureur général peu suspect de socialisme, le procureur devait faire accepter à sa collègue vice-procureur alors qu’il s’agissait d’un changement de fond. Elle a refusé et légitimement – un courage trop rare – elle a imposé à son chef d’assumer ses responsabilités.
Le procureur général n’avait, d’ailleurs, aucun titre pour exiger cette mansuétude quand en revanche il aurait eu toute latitude pour ordonner un renvoi (Le Monde, articles de Gérard Davet, Fabrice Lhomme et Franck Johannès).
Dénoncer ce processus est nécessaire alors que le seul acquis incontestablement positif de ce pouvoir était précisément la liberté laissée aux magistrats dans le traitement des dossiers sensibles.
Il n’y a aucune raison pour que le parquet, encore composé, ici ou là, de professionnels adeptes de la justice retenue ne s’adapte pas à cette nouvelle donne qui honore la démocratie quand l’ancienne y portait atteinte.
De surcroît, tolérer un tel impérialisme et une partialité aussi éclatante, qu’aucune tradition des parquets ne saurait valider, reviendrait aussi à faire perdre à Christiane Taubira, en face de son passif causé et occulté par son goût du verbe, l’actif indiscutable de sa non immixtion dans les instructions complexes et délicates.
Loin de moi l’idée de prôner une chasse aux sorcières mais il convient aussi que des deux côtés on fasse un effort : pour le Pouvoir, respecter les compétences, pour certains magistrats, s’habituer à l’indépendance. Ce n’est pas si simple. Sur Twitter, un avocat frénétique, parce que j’énonçais ces évidences en 140 signes, n’avait pour obsession que de me faire poursuivre par le garde des Sceaux pour outrages (sic !) à ce procureur et à ce procureur général de Bordeaux.
Je regrette de n’avoir plus le droit de faire l’impasse sur mon pessimisme d’hier, quand on percevait à quel point l’officiel de la justice était gangrené par l’officieux, la scène par les coulisses, le judiciaire par le partisan.
Qu’aujourd’hui, quelques magistrats encore décalés ne profitent pas de ce climat d’indépendance générale pour, dans leur coin, continuer « leur petite cuisine » et rendre encore plus coupable ma naïveté d’un billet !

*Photo : Ministère du Travail, de l’Emploi et de la santé.

Suspendons le pacte de stabilité !

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marie noëlle lienneman

marie noëlle liennemanDans votre projet  « Le tournant de la relance », vous préconisez un recours massif à la dépense publique pour relancer la consommation et  la croissance. En économie  ouverte, ne craignez-vous pas que ce chèque à la consommation ne se transforme en chèque à l’importation, comme  le plan de relance mitterrandien de 1981 ? 
Nos propositions de relance de la consommation sont très ciblées : amélioration des indemnisations du chômage, allongement de la durée d’indemnisation, facilitation du recours au chômage partiel, application effective du RSA activité, une augmentation exceptionnelle sous conditions de ressources des prestations sociales  pour les enfants, création d’une allocation autonomie pour les jeunes, ainsi qu’une hausse des salaires dans les secteurs peu soumis à la concurrence mondiale et qui vont profiter de la manne du crédit compétitivité-emploi sans contrepartie.
En clair, il s’agit essentiellement des couches populaires dont la consommation est majoritairement hexagonale. Plusieurs études montrent que la part des importations dans la consommation populaire avoisine les 12%, ce qui est finalement assez peu. En revanche, plus les catégories sociales sont élevées, plus cette part augmente et les cadeaux fiscaux faits aux plus riches ont eu pour conséquence soit un accroissement très fort de l’épargne, soit une consommation plus favorable à l’extérieur.
Nos propositions concernant la relance de l’investissement sont orientées vers des secteurs industriels français qui ont besoin d’être soutenus ou accompagnés dans leur mutation, en particulier au regard de la transition écologique.
Vous  proposez une  « baisse temporaire du niveau de la TVA ». Pourquoi ne pas plutôt mettre en place une  « TVA sociale » qui permettrait de favoriser la production locale en transférant une partie des cotisations sociales vers le consommateur ?
Non, nous estimons au contraire qu’une baisse temporaire de la TVA serait une fausse piste qui d’une part ne prendrait pas en compte les différences de revenus dans le bénéfice qui en serait retiré et qui d’autre part renforcerait les marges de la grande distribution. En revanche, nous n’approuvons pas les 7 milliards de hausse de TVA qui ont été votés pour financer le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi car cet impôt indirect est très injuste et pénalise les plus faibles.  En tout cas, la hausse de la TVA  ou la TVA dite sociale ne sont pas une bonne solution, elles touchent tous les produits donc massivement les produits français et peu de produits importés. Elles ne changent pas l’écart de prix entre les productions nationales et les autres, qui orientent le consommateur. Il existe d’autres mesures pour créer des protections que la France et l’Europe utilisent peu comme le recours aux normes : une taxation liée au bilan Carbone en prenant en compte les dépenses de transports en est un exemple. Enfin, nous sommes convaincus de la pertinence du discours tenu avant les élections et jugeons très dangereux pour la démocratie d’en changer maintenant.
Si vous admettez volontiers que « les pays qui connaissent les taux de croissance les plus élevés sont aussi les plus protectionnistes », on ne trouve dans votre projet ni leviers protectionnistes, ni mesures contre le dumping social à l’intérieur même de l’Union européenne. Pourquoi ce tabou ?
Pas du tout, ce sujet n’est pas un tabou, nous le considérons même comme essentiel et d’ailleurs avons déposé en ce sens un texte alternatif à la convention nationale du PS sur l’Europe avec des propositions concrètes susceptibles d’engager réellement une réorientation de la construction européenne. Nous demandons au gouvernement français de refuser l’ouverture des négociations transatlantiques qui visent à élargir encore la concurrence libre et non faussée. Nous exigeons la mise en place de convergences sociales vers le haut, en particulier en matière de  salaires. Chaque pays, en premier lieu l’Allemagne, doit avoir un salaire minimum et, à l’instar du serpent monétaire européen, il convient d’encadrer et réduire progressivement les écarts entre SMIC pour aller vers un SMIC européen. Il en va de même pour la fiscalité qui doit être harmonisée. D’ailleurs, nous avons signé un appel des gauches des partis socialistes et sociaux-démocrates européens pour que le Parti socialiste Européen s’engage avec force sur ce point.
Mais notre plan de relance a volontairement mis de côté l’enjeu européen qui fait l’objet d’autres prises de positions dans notre courant pour montrer qu’indépendamment des choix bruxellois, on peut agir en France. L’UE sert trop souvent de prétexte à l’inaction des Etats membres où à leurs concessions au libéralisme. Par ailleurs, pour faire bouger l’Europe et engager son indispensable réorientation, il faut poser des actes. Que la France assume qu’elle privilégie la croissance, l’emploi à une réduction des déficits publics à marche forcée serait un fait politique incontournable pour les autres partenaires et obligerait à rediscuter du cadre macro-économique en sortant du carcan absurde du pacte de stabilité. En cela, il peut aussi contribuer à une relance européenne.
Dans un entretien à Marianne, Emmanuel Todd a déclaré : « si nous restons dans la zone euro, toute prétention à l’action est une blague ».  Vous n’envisagez pas l’éventualité d’une sortie de la monnaie unique. Dans ce cas, au-delà des pétitions de principes, quelles sont vos solutions concrètes pour inventer une Europe plus sociale ?
Je ne crois pas au tout ou rien. Il est indispensable de modifier radicalement nos politiques européennes et singulièrement la politique monétaire de l’UE. On ne peut plus attendre, nous promettre pour demain des choix meilleurs, et finalement au nom de la stratégie des petits pas, de la nécessité de convaincre les 27, accepter d’acter tant de renoncements accumulés. C’est pourquoi nous estimons incontournable de créer un rapport de force, de poser des actes qui, au-delà même de notre pays, viendront en écho à l’aspiration de millions de citoyens Européens de tous les Etats.
Alors nous proposons la suspension du pacte de stabilité, véritable carcan anti-croissance. La France doit demander ce moratoire et décider, comme l’ont fait les néerlandais, qu’elle ne respectera pas ce couperet des 3%, ni n’acceptera les « contraintes » fixées par la commission européenne qui  visent à imposer des « réformes structurelles » qui démantèlent notre modèle social, républicain, et inscrit dans la durée une austérité suicidaire. Un changement de la pratique et du rôle de la BCE pour stimuler la croissance s’impose. Cela doit être inscrit dans ses missions. Il faut  arrêter ce système aberrant qui renforce l’endettement des pays, où la BCE prête aux banques qui elles même prêtent aux Etats, engrangeant au passage à travers des taux d’intérêt plus élevés, de substantiels profits. Dans l’immédiat, la BCE doit racheter les dettes et des obligations d’Etat.  Mais pour contraindre la BCE à changer sa politique, en particulier celle de l’Euro surévalué qui pénalise nos industries comme nos exportations, les traités donnent aux Etats membres un moyen d’action : ce sont les Etats membres et l’UE qui, selon les articles 119 et 219 du titre VIII du traité de fonctionnement de l’UE, sont responsables de la politique de change et qui peuvent donc contraindre la BCE en décidant de la parité entre l’Euro, le Dollar, le Yen ou encore le Huang. La France doit exiger qu’un sommet exceptionnel soit convoqué d’ici 2013 pour appliquer ces articles et changer la politique de l’Euro. Elle doit dès à présent déposer un mémorandum sur les décisions à prendre. Le temps des rapports de force  et des confrontations est venu. De Gaulle en son temps, comme hier Thatcher, ont su taper du poing sur la table et ont finalement été entendus pour ce qu’ils défendaient. La France doit passer des paroles sur l’Europe souhaitée aux actes pour la transformer. Il y a de grandes chances qu’avec la crise actuelle et l’impasse où la politique  actuelle de l’UE et de Mme Merkel nous conduit, elle soit mieux entendue, comprise et suivie.

Burgaud vs. Tavernier : Le juge et le cinéaste

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Le peintre Honoré Daumier ne s’y est pas trompé : les deux principales cibles de ses caricatures acerbes étaient les politiciens et les magistrats. Ces derniers, drapés dans la robe épaisse de leurs certitudes évoluent – chez Daumier – comme de replets notables ivres d’autosatisfaction. Aujourd’hui l’apparence a changé. Les magistrats entrent dans des costumes Hugo Boss, font du vélo le week-end, sont abonnés à Canal+ et s’amusent à bâtir de colossaux « mur des cons«  à l’heure de la pause dans le local syndical, havre de paix dans un monde de brutes. Mais le fond est là : le juge est sûr de lui, admet rarement ses erreurs, accable souvent ses contemporains d’une arrogance satisfaite, ballade sur l’époque son intime conviction avec morgue, et exhibe avec fierté, à chacun de ses visiteurs, son glorieux diplôme de l’Ecole nationale de la magistrature. Par ailleurs le juge est apolitique. L’histoire récente l’a largement démontré. À l’instar de Thierry Jean-Pierre, Eric Halphen ou Eva Joly, il mène des croisades contre les politiciens corrompus (Jean-Pierre contre ceux de gauche, Halphen et Joly contre ceux de droite) sans jamais – au grand jamais ! – s’engager en politique… Bref, voilà une corporation amusante, dont l’observation tout à la fois délasse et instruit sur l’humain.
L’un des spécimens les plus fascinants est le juge Burgaud. Mais si, souvenez-vous : le génie qui a démêlé avec brio le monstrueux imbroglio d’Outreau, et qui jamais (au grand jamais !) ne s’est laissé aller – sous l’influence de Mme Badaoui –  à emprisonner un peu vite des « notables » innocents. On se souvient aussi de son audition publique, par les parlementaires, après le fiasco de l’affaire… de son refus de s’excuser et de montrer un visage humain. On pensait le juge Burgaud tombé dans les limbes de l’oubli. Après une discrète réprimande puis (logiquement…) un avancement à la Cour de cassation de Paris, on espérait ne plus entendre parler de lui. Que nenni ! On vient d’apprendre que le petit juge vient de porter plainte contre le réalisateur Bertrand Tavernier (L627, Coup de torchon, La vie et rien d’autre…), après les propos que ce dernier a tenu sur un plateau de télévision : « je suis contre la peine de mort, mais c’est quelqu’un que vous avez envie d’exécuter le juge d’Outreau ». L’avocat de Burgaud invoque, sans plaisanter : « un appel à l’exécution capitale ». La mauvaise foi vire ici au comique : Tavernier n’ayant jamais voulu la mort de personne (à ma connaissance…), mais parlait en l’espèce d’une exécution « professionnelle » du juge d’Outreau… et soulignait la réponse faible de sa hiérarchie judiciaire face à ses défaillances.
Il en revient maintenant au procureur de Paris de décider d’engager au non des poursuites pour « incitation au crime ». Mais cette péripétie médiatique renvoie les cinéphiles à l’année 1976, quand Bertrand Tavernier – encore jeune cinéaste – tournait l’un de ses chefs d’œuvre : Le juge et l’assassin. Lyrique et scrupuleux, ce film fait le portrait d’un juge (Philippe Noiret) tout à la fois intelligent falot et lâche, dans sa relation à un tueur en série mystique (Michel Galabru) qu’il traque à travers la France de la fin du XIXe siècle. L’un des ressorts de l’intrigue est la relation de séduction entre le juge et l’assassin – le magistrat gagnant la confiance du criminel pour obtenir ses aveux, puis le condamner à mort. Le juge Rousseau ne rechignant pas non plus à actionner le levier médiatique pour arriver à ses fins.
Dans une scène touchante, Bouvier, le tueur de bergères, dit à une amie : « Tu sais, Louise, ce qui n’est pas loyal dans le juge, c’est qu’il ne connait pas les vrais pauvres. Il habite trop loin de la grand’route… » Mais Tavernier ne visait pas l’immense juge Burgaud, qui était à peine né.

Homophobie pour tous!

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mur des homophobes act up

mur des homophobes act upLa France reconnaît désormais aux homosexuels le droit de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants. Certains se désolent, d’autres se réjouissent. Nous avons tous perdu une bataille. Pas celle du mariage : celle de la confrontation civilisée – je n’ose parler de l’esprit des Lumières, il paraît que c’est une ruse de la domination coloniale. Le mariage, gay ou non, m’indiffère, je n’ai aucun point de vue sur l’élevage des enfants ; cela me contrarie qu’on introduise une rupture symbolique dans leur fabrication – en instaurant, via l’adoption plénière, une filiation homosexuelle (qui revient à faire « comme si » des homosexuels avaient procréé entre eux). Tôt ou tard, les institutions suivront la science. Certes, on utilisera toujours la recette de grand-mère : une cellule mâle, une cellule femelle. Déjà, cela n’exige plus (ou pour un temps limité) la rencontre entre un homme et une femme. Je ne trouve pas que tout cela soit un progrès, mais je m’y ferai. Je le dis à mon amie Virginie (Frigide Barjot à la ville) : une loi votée par le Parlement qu’ont élu une majorité de Français est celle de la République. Donc la tienne. Mazel tov à tous les homo-amoureux qui vont enfin découvrir les joies d’Ikéa. Moi, je choisis les chapeaux que je porterai pour les noces – à défaut de trouver un mari, je m’y ferai des tas d’amis.
Affaire classée. Pas trop tôt. Entre le malin qui, à l’Assemblée, a parlé d’« assassins d’enfants », Harlem Désir qui évoque des « milices fascistes », la droite qui somme le Président de céder à la rue et les manifestants qui se baladent avec des pancartes « KiIl Frigide Barjot », le caniveau monte comme disait l’ami Luc Rosenzweig. Barjot a eu l’honnêteté de reconnaître qu’elle avait dit une ânerie (« Il y aura du sang. »). Dans ce paysage, l’honnêteté se fait rare.

Le plus effrayant est ailleurs : les mots n’ont plus de poids. Trois mois à expliquer, argumenter, nuancer. Pour se heurter aux mêmes ritournelles. D’abord, on s’aime, on a le droit. Depuis quand s’aimer donne-t-il des droits ? À ce compte-là, interdisons le mariage et la filiation à ceux qui ne s’aiment pas. Deuxième salve: si vous êtes contre l’égalité des droits, vous pensez que les homos et les hétéros ne sont pas égaux. Verdict : homophobe ! Est-il permis de penser que l’égalité ne consiste pas à donner les mêmes droits à tous, et que l’Etat n’a pas le devoir de « réparer » toutes les différences de situation ? Si deux homosexuels ne peuvent pas avoir d’enfants ensemble, ce n’est pas, me semble-t-il, une inégalité, c’est une différence. On pourrait au moins en discuter. Désolée, si on me traite d’homophobe, je ne discute plus. Basta !

On a donc assisté à ce renversement inouï : la France vient d’adopter le mariage gay et la pointe avancée de la « communauté » et de ses perroquets médiatiques dénonce à cor et à cri l’homophobie ordinaire qui, à en croire le sociologue Eric Fassin « sort du placard républicain ». Le comique de Libération, Sylvain Bourmeau, écrit pour sa part : « L’espace public se trouve saturé de haine à force de dérapages plus ou moins calculés. En la matière, la responsabilité de la vaste majorité de la droite est avérée. » Quand Pierre Bergé a rediffusé un tweet disant que si une bombe explosait sur le parcours d’une « manif pour tous » il ne pleurerait pas, l’âme sensible de Bourmeau n’a pas bronché. Ni quand des manifestants anti-mariage ont été roués de coups. Ne s’agissait-il pas de légitime défense, face à des violences bien plus graves ? C’est bien connu, le méchant réac cogne plus dur que le gentil progressiste.

Fassin, Bourmeau et tous les autres ont une lourde responsabilité : en traitant d’homophobe quiconque ne pense pas comme eux, ils banalisent l’homophobie, la vraie, la haine du « pédé ». Celle qui saccage des bars, tabasse des homosexuels, dit qu’ils sont inférieurs. À la fin du mouvement de protestation, elle a indéniablement relevé la tête. C’est atroce, mais presque mécanique : ceux qui le reste du temps, gardent par devers eux leurs détestables sentiments ont dû trouver insupportable que les gays occupent ainsi le devant de la scène. Ils doivent être jugés et punis. Comme les agresseurs de manifestants anti-mariage.
Seulement, pour nos flics des coeurs et des reins, l’ennemi ce n’est pas le skinhead, mais ce ramassis de beaufs dont certains, il est vrai, pensent vaguement que deux hommes ensemble, quand même. Peut-être trouvent-ils que tout va trop vite, est-ce méprisable ? Les militants gays pourraient avoir la joie généreuse. Mais non, pour qu’ils puissent rester collectivement victimes, il faut que leurs adversaires soient des monstres.

Cette extension du domaine de l’homophobie n’est pas un dérapage : elle était au programme. Le gouvernement a explicitement placé son texte sous l’étendard de la lutte contre les discriminations. La bataille du « mariage pour tous » devait opposer deux camps : les homosexuels et les partisans de l’égalité d’un côté, les homophobes et les réactionnaires de l’autre. On se souvient de Najat Vallaud-Belkacem concédant, sur le plateau du « Grand Journal », que « tous les manifestants n’étaient pas foncièrement homophobes ». Elle s’est bravement employée, en fin de parcours, à dénoncer les « amalgames ». Un peu tard. Tous homophobes, vous dit-on.

La moitié de la population devrait donc être placée sous surveillance idéologique. Sans oublier les adolescents travaillés par la puberté qui ricanent bêtement quand ils voient deux femmes s’embrasser. Les défenseurs de tous les droits, décidément, n’aiment guère celui de penser. Pour eux, ce n’est pas la haine qui est coupable, c’est la divergence. La modernité en avait fini avec le délit d’opinion, la post-modernité est en train de le réinventer.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°2 (nouvelle série) de mai 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.


*Photo: Mur des homophobes, Act-up

Morale laïque : le multicu, c’est maintenant

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vincent peillon morale laique multiculturalisme

vincent peillon morale laique multiculturalisme

Il faut croire que le leurre des « rythmes scolaires » a fort bien fonctionné pour que si peu s’alarment de la conception de la laïcité véhiculée par le projet de loi Peillon. Le tout récent « Rapport sur l’enseignement laïque de la morale », commandé par le ministre à un aréopage d’« experts », chargés de préciser le contenu et les modalités de mise en œuvre de l’article 28 de la loi, ne comporte malheureusement rien de rassurant.
Commençons par la loi et son article 28, dont le vocabulaire résonne agréablement à des oreilles kantiennes, nostalgiques d’une refondation style « IIIe République » de l’école. Il y est en effet question de  « respect » et de « personne » : « L’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité. »[1. Article 28 du projet de loi Peillon sur la refondation de l’école républicaine.]
Tout lecteur à l’oreille républicaine devrait ici sursauter : que veut dire « respecter les origines et les différences de la personne » ?  Ici, la référence implicite à Kant est purement formelle, car si le respect kantien s’adresse effectivement bien à la personne, il ne s’agit certainement pas de la personne définie par « ses origines et ses différences », mais de la personne morale, c’est-à-dire de la capacité en chacun d’agir librement selon la Raison. Le texte confond la personne et l’individu défini par ses caractéristiques empiriques, par son identité. Du coup c’est aussi le concept central de respect chez Kant qui est trahi. Car pour le philosophe de Königsberg, c’est la Raison en nous et dans les autres qui est respectable. Les origines et les différences de l’individu n’ont en elles-mêmes rien de respectable, elles sont, c’est tout. On peut certes les admirer ou les envier, les désirer, mais cela est un tout autre problème, qui renvoie au désir de reconnaissance et d’identification de l’individu, non au respect de la personne morale.
En une seule phrase, l’article 28, intitulé : « L’Enseignement moral et civique », assimile en outre deux principes antinomiques qui fondent deux politiques contradictoires : la reconnaissance de l’individu défini par son identité, qui fonde la politique de la reconnaissance chère à Charles Taylor,  et le respect de la personne  morale définie par sa liberté, qui fonde la politique républicaine de la laïcité. On comprend alors que l’opération « morale laïque » n’a pas seulement été montée pour détourner les républicains du caractère indigeste du reste du projet mais qu’elle consiste aussi à les berner.
Dans cette perspective, le rapport remis au ministre chargé de préciser l’article 28 de la loi apparaît comme un chef d’œuvre de jésuitisme et d’ambiguïté. Il faut le lire autant pour ce qu’il tait que pour ce qu’il dit. Nous nous en tiendrons à l’analyse de la partie 2, chargée de définir « Les principes et les orientations d’un enseignement laïque de la morale ». Passons sur l’objectif de cet enseignement de la morale, passablement idéaliste : « faire communauté »[2. Rapport sur l’enseignement laïc de la morale, p.23. Toutes les citations suivantes proviennent de cette même source.]. Il apparaît que la refondation républicaine de l’école n’est pas tant la refondation de l’école par la République que la refondation de la République par l’école ! Pauvre école ! Déjà écrasée depuis trente ans par le nombre des missions « éducatives » dont on l’affuble, voilà qu’elle doit maintenant refonder la République en fabriquant du « commun »… Mais quel commun se voit-elle chargée de fabriquer par le rapport ? S’agit-il du commun de la Raison ? S’agit-il de recentrer l’école sur sa mission d’instruction pour développer une Raison sur laquelle les élèves pourront s’appuyer demain en tant que sujets moraux et responsables ? C’est malheureusement une toute autre idée du commun qui transparaît à travers ce rapport. Ce qu’il affirme comme étant commun n’est pas la Raison, mais le fait que nous n’avons justement rien en commun :
« Le principe et le fait du pluralisme doivent être respectés ». Le rapport se fait extrêmement pudique sur la nature de ce pluralisme, pourtant il apparaît rapidement à qui sait lire, et surtout entendre, qu’il s’agit du pluralisme des valeurs et des identités, celui-là même qui est défini comme nous l’avons vu dans l’article 28.
Il ne s’agit pas pour l’école de mettre hors de son domaine la relativité des opinions morales. Il ne s’agit pas d’exercer une neutralité bienveillante, en séparant le domaine de l’instruction du domaine des opinions, dans lesquelles le maître n’a pas à entrer, même s’il peut en exposer la diversité tout en renvoyant leur discussion à l’espace familial ou à l’espace public. Non, il s’agit de pousser l’élève à devenir le champ de la contradiction des opinions, la violence ne provenant pas de l’affrontement de celles-ci, mais de celui qui n’a pas appris à aimer la contradiction pour elle-même : « Le manque d’empathie, l’indifférence aux autres, le mépris, l’absence de considération du point de vue de l’autre ou l’habitude de voir l’autre comme un ennemi, un concurrent ou un objet sont au cœur de la violence, une violence qui peut être tout à fait ordinaire. ».
Comment ne pas voir au contraire que la véritable violence vient du refus de reconnaître le caractère irréductible de l’antagonisme de certaines opinions ? Nier cet antagonisme en demandant à l’élève de partager l’opinion adverse, d’éprouver pour elle de l’« empathie », c’est le pousser à se réfugier dans un relativisme le rendant indifférent à toute forme d’opinion, ou à sombrer dans une forme de schizophrénie préparant une réaction et une réaffirmation identitaire catastrophique.
Cette « alterophilie » prônée et pratiquée par l’éducation nationale n’est pas une nouveauté, ce qui est nouveau est qu’on ose la rebaptiser « morale laïque ». Le principe appelé à refonder la laïcité n’est donc pas le respect d’une Raison universelle, fût-elle en construction par-delà la relativité des cultures, fût-elle limitée aussi dans le champ de sa juridiction, mais le respect des identités définies par leurs origines et leurs différences, le respect des identités culturelles, comme le confirme le rapport dans la lignée de l’article 28 : « C’est l’idée qu’il est impossible à l’individu d’effacer le temps et la succession des générations, d’ignorer son histoire personnelle et plus globalement la culture dont il est imbibé (…). ».
Curieuse refondation républicaine qui enferme l’individu dans une identité culturelle que le professeur devra « respecter ». Si l’on voulait rendre aux enseignants la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà, on ne s’y prendrait pas autrement ! Comment le professeur d’histoire ou de biologie pourront-ils transmettre, non seulement des connaissances, mais l’exigence d’une méthode qui implique justement de mettre à distance et de neutraliser tout préjugé culturel ou lié à l’ « histoire personnelle » ? D’ailleurs, plus loin, le rapport nous avertit que l’enseignant devra prendre garde à ne pas blesser cette identité culturelle : « (…) transmettre sans imposer, sans faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles, avoir constamment à l’esprit le souci du commun, de l’intérêt général afin de ne pas heurter les intérêts privés. ».
Curieuse refondation de l’école républicaine qui conçoit le bien commun comme effacement devant les intérêts privés ou simple respect de la coexistence de ceux-ci ! Une telle conception du « bien commun » exige-t-elle aussi que l’instruction scientifique transmise par l’école veille à ne pas « faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles » ?
Le multiculturalisme est la doctrine qui consiste à transformer un simple fait – la coexistence et le pluralisme d’identités culturelles diverses – en principe ou valeur. C’est cette doctrine que le rapport entérine en la rebaptisant « enseignement laïque de la morale ».
Il est vrai que le multiculturalisme était déjà la doctrine et la pratique officieuse de l’école mais – surmoi républicain oblige – il ne pouvait en devenir la doctrine officielle. Et si la refondation de l’école républicaine n’était en réalité que la dernière étape de sa déconstruction, nos socialistes étant depuis longtemps passés maîtres dans l’art de faire du vrai un moment du faux ?

*Photo : tsweden.

Dangereusement français

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france benoit duteurtre

france benoit duteurtreBenoît Duteurtre est-il réactionnaire ? Polémiques, son dernier recueil d’essais mêlant politique, critique littéraire ou musicale et descriptions de nos mœurs contemporaines, ne va pas arranger son dossier. On a souvent dit de Duteurtre que c’était un pourfendeur inlassable de la modernité. Tout lecteur attentif comprend vite, pourtant, que son objet prioritaire d’irritation est une forme de néo-conformisme. On pourra objecter que notre modernité a partie liée avec cette expression élaborée de la bêtise contemporaine, mais ce genre de caricature n’est pas non plus sa tasse de thé : « Je suis un nostalgique de la modernité, amoureux des aventures, mais persuadé que l’esprit moderne doit inlassablement s’attaquer au système moderne. » [access capability= »lire_inedits »]
Paradoxe ? Seulement si on oublie qu’un des maîtres de Duteurtre est Marcel Aymé, le modèle même du réactionnaire nuancé dont le scepticisme sarcastique n’épargnait aucune pensée préfabriquée. En lisant Polémiques, on pense ainsi souvent au Confort intellectuel, cet essai de 1949 où Marcel Aymé dénonçait déjà les taxinomies hâtives et les étiquettes définitives.
Dans Polémiques, des choses énerveront à droite comme à gauche. Il y a cet éloge des drogues douces par celui qui fut un jeune homme romanesque des années 1980, ou encore un plaidoyer pour l’euthanasie. Cela ne l’empêche pas de se livrer à de réjouissantes « Variations sur le mariage gay », de moquer le goût d’une communauté « libérée » pour une institution typiquement bourgeoise, ou encore de critiquer notre « diplomatie du Bien », qu’il oppose à la tradition politique gaulliste, qui « n’était pas fondée sur la naïveté morale, mais sur les rapports de force ». Comme quoi on peut aimer fumer un pétard et faire l’éloge de la force de frappe.
En fait, Benoît Duteurtre est dangereusement français, idée qui fait ici l’objet d’un chapitre intitulé :
« Pourquoi tout le monde déteste la France ? » Aucune paranoïa ethnique chez Duteurtre, mais un constat assez lucide sur un pays dont la vocation d’universalité ne semble plus de saison à l’époque du choc programmé des civilisations, de la « privatisation de l’État » et de l’Europe supranationale. Il en découle une certaine tristesse calme à constater que la France, outre une sale manie pour la repentance, devient une manière de parc à thèmes à forte valeur ajoutée touristique et un musée de clichés dont nous ne serions plus que les gardiens inquiets et désabusés.[/access]

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 2013

*Photo: Kento 973

Un pavé noir pour le Kosovo

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kosovo pierre pean

kosovo pierre pean

Le nouveau livre de Pierre Péan, paru cette semaine chez Fayard, est un pavé noir de cinq cents pages. Sur la couverture nous dévisage un homme masqué par une cagoule frappée de l’emblème de l’UÇK. Au-dessus, un sous-titre rouge: « Une guerre « juste » pour un État mafieux ». Et surplombant le tout, en grosses lettres blanches : Kosovo.
Le nouveau Péan est plus qu’un pavé : un monument de lucidité. Un temple du courage intellectuel et physique. Une brique d’amertume. Il s’ouvre et s’achève par le récit d’un épisode parmi les plus horribles de la guerre civile yougoslave: l’extraction, à vif, du cœur d’un jeune homme serbe par un jeune médecin albanais, tremblant de terreur, qui finira par se rendre et se confesser des années plus tard, hanté par son crime et traqué comme témoin gênant par ses ex-patrons, trafiquants de chair humaine. Lesquels patrons, Péan l’affirme à la suite de Dick Marty, sont des personnages de premier plan de l’État mort-né du Kosovo, issu de l’union passionnée de l’OTAN et d’une mafia sans merci.
Le voici dans toute sa hideuse vérité, belles âmes humanitaires, le fruit de vos songes creux. Si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, nous interroge Péan, à quoi mène cette autoroute d’illusions, de manigances politiques et d’aveuglement délibéré ? Son livre est une encyclopédie de la manipulation. En l’ouvrant, c’est une malle de souvenirs cauchemardesques que je déverrouille dans ma tête. Guerres fratricides attisées de l’étranger; montages photo à charge, grossiers et bâclés comme le sont les mensonges les plus efficaces; rumeurs de « camps de la mort » et de « viols de masse de femmes musulmanes » jetées après usage, mais qu’il était interdit de questionner sur le moment; dizaines de courriers inutiles à des rédactions de presse qui s’étaient promues agents RP des « gentils », bosniaques ou albanais; 78 jours de bombes sur la Serbie à cause de son refus de ramper; Kouchner et les militaires occidentaux se jetant dans les bras des caïds balkaniques…
D’écœurement devant tant de bêtise, j’avais opté pour le camp des « méchants » Serbes. Passer pour un vilain aux yeux des imbéciles est une volupté de fin gourmet, aurait dit Courteline. Mais c’est faux. Cela flatte votre orgueil un instant, puis cela vous fait désespérer : soit de votre propre santé mentale, soit de celle des humains qui vous entourent.
Le pavé de Péan, fortement documenté, est moins une consolation qu’un soulagement : non, ce n’était pas mon esprit qui déraillait. L’affaire qui a marqué mes années d’apprentissage et formé ma vision du monde était bel et bien un « Tchernobyl de l’information » qui a irradié les consciences en Occident, étouffé le sens commun et fait de l’esprit des masses un disque dur vierge, sans mémoire ni structure logique, prêt à avaler n’importe quel bobard diffusé d’« en haut ». Si, désormais, les nouvelles du monde à l’intention du grand public ressemblent à des contes à dormir debout, c’est dans l’ex-Yougo que ce théâtre de Guignol fut testé et mis au point.

Kosovo : une guerre juste pour créer un Etat mafieux, Pierre Péan, Fayard.

*Photo : klestaaaaaa.

Toi qui rougis au nom de Saint-Chinian

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C’est donc pour la troisième année consécutive que Paco Mora, caviste à Ivry, organise le salon des « vins libres » et offre pour trois jours, au bout de la ligne 7,  dans ce qui reste de la banlieue rouge, la possibilité d’en boire. Mais on pourra aussi dès vendredi prochain, déguster du blanc ou même des bulles pour ceux qui préfèrent, chez ces nouveaux FTP (Francs tireurs de la picole) qui se réuniront autour de Mora. Pourquoi les « vins libres » ? Sans doute parce qu’on oublie qu’il y a  encore beaucoup trop de vins prisonniers dans les geôles du goût standardisé et des intrants chimiques, au point que ce qui faisait la typicité de leur terroir a été complètement oubliée.
Les « vins libres » proposés par Paco Mora retrouvent, eux, les règles ancestrales qui prennent aujourd’hui des noms un peu rébarbatifs pour le profane mais sonnent de manière enchanteresse aux oreilles du buveur rebelle : vins biologiques, biodynamiques ou naturels. Pour réconcilier écologie et ivresse,  décroissance soutenable et bonheur de vider des canons entre copains,  ces boutanches franches comme l’or du temps et ces quilles coquines comme une donzelle affranchie offrent une voie royale vers l’ivresse à l’ancienne, celle qui rend heureux sans faire mal à la tête à cause du souffre dont abuse trop souvent certains malfaisants qui confondent vinification et assurance tout risques.
Pour cette troisième édition, on aura l’impression de se promener dans un poème d’Aragon qui célèbre le vieux pays à travers la beauté de ses noms. Quelles sonorités sont plus françaises et rêveuses, en effet, que Giennois, Aubance, Bugey, Volnay, Gaillac, Montlouis…
Mais les FTP n’oublient pas que le vin naturel ne saurait connaître une seule patrie et c’est au nom d’un internationalisme bien compris que l’on pourra découvrir à Ivry Silvio Morando, anarchiste comme tous les vrais piémontais, lecteur de Mario Rigoni Stern, et qui produit logiquement une cuvée au doux nom d’Anarchico, histoire de découvrir un délicieux cépage, le grignolino del Monferrato Casalese.
À mon commandement ! Anjou ? Feu !

francs-tireurs-picole

Elsa Marpeau à Singapour

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elsa marpeau expatriee

elsa marpeau expatriee

Intelligent, sensuel, pervers, moite et ambigu, il serait dommage que vous vous priviez de la lecture de L’expatriée d’Elsa Marpeau (Série Noire), sous le prétexte qu’il s’agit d’un polar. En matière de thriller psychologique, il y a longtemps que l’on n’avait pas lu une telle réussite et le seul point de comparaison qui nous vient à l’esprit est Patricia Highsmith, mais une Patricia Highsmith sans le refoulement de la sexualité, une Patricia Highsmith qui n’aurait pas peur de montrer le corps dans tous ses états et serait capable de repérer les fragrances de Bel-Ami sur le torse d’un amant, ce qui prouve, en plus de tout le reste, le bon goût de l’auteur en matière d’eau de toilette masculine.
L’expatriée se passe à Singapour, dans le milieu très clos de  gens venus travailler à des milliers de kilomètres de chez eux et qui s’enferment dans des « condos », ces résidences sécurisées, climatisées où l’on passe son temps autour des piscines en plein ciel, à colporter des ragots essentiellement sexuels entre Bovary en bikini qui espionnent mutuellement leurs éventuelles surcharges pondérales. Arrive parmi eux la narratrice qui est écrivain. Un écrivain, dans un tel contexte, c’est un expatrié au carré. Non seulement il se retrouve dans un milieu étranger mais en plus, comme d’habitude, il se dédouble pour se regarder exister et pouvoir écrire.
D’emblée la narratrice ne se sent pas très bien. Elle rejoint son mari avec sa petite fille mais sa petite fille ne l’intéresse plus tellement. Elle s’essaie à l’inhumanité sans s’en rendre compte. D’ailleurs, elle écrit un roman sur les corps écorchés, torturés. C’est une grande lectrice de Georges Bataille et elle reste fascinée de longs moments devant la célèbre photo du jeune chinois dépecé vivant mais qui garde un sourire extatique. Elle n’arrive pas à écrire, ce qui achève de la désespérer malgré les coups de fils de son éditeur car un éditeur n’oublie jamais un écrivain en retard, même à Singapour.
Dehors, évidemment, ça cancane de plus en plus. La narratrice qui n’est pas si méchante, voudrait bien prévenir tout le monde de l’illusion qui consiste à se croire en sécurité dans la bulle hors sol de ce décor faussement aseptisé. Elle sent que la nature est là, derrière les buildings high tech, une nature prête à reprendre ses droits dès que la civilisation aura le dos tourné : « Des champignons recouvraient en une ou deux nuits nos semelles. Le cuir de nos chaussures s’usait au bout de six mois. Les toits fuyaient à cause des intempéries. Le bois de nos meubles cédait sous la température et les pluies. Le fer de nos rasoirs fuyait en quelques jours. Et je crois que nos âmes ne pourrissaient pas moins vite. »
Evidemment, il va lui arriver une sale histoire. Une liaison avec un autre expatrié, qu’elle surnomme l’Arabe blond mais qui n’est pas arabe. Cela, elle le découvrira seulement après l’assassinat. Un assassinat dont elle est soupçonnée. Si la police singapourienne enquête mollement, cela ne signifie pas que la narratrice est pour autant tirée d’affaire. Elle tombe sous la coupe de sa bonne philippine, Fely. Fely a récupéré le portable de sa patronne chez l’Arabe blond le jour du meurtre et effacé tous les indices. Pour rendre service ? Pas vraiment… La narratrice croyait qu’elle faisait pourtant partie des expats qui traitaient humainement les domestiques. C’était vrai. Mais on sait depuis Octave Mirbeau que les domestiques ne pardonnent pas, de toute façon, d’être des domestiques. Fely avait déjà accaparé l’affection de la petite fille de la narratrice, maintenant elle va la faire chanter. De manière parfois assez originale, par exemple en la forçant à passer l’aspirateur. C’est l’application concrète de la dialectique du maître et de l’esclave. Cela ne lui déplaît pas forcément. Elle est aussi un peu masochiste, la narratrice, et surtout étrangère à elle-même : le roman renvoie d’ailleurs assez souvent, par le ton employé, à L’Étranger de Camus, cité en exergue.
Mais en fait, est-elle coupable ? Et pourquoi son mari avait-il prêté 25 000 dollars à l’Arabe blond ? Elle n’en sait rien elle-même, toujours cette satanée chaleur alors que l’étau se resserre sur fond de légendes singapouriennes qui font intervenir des fantômes affamés de femmes aux cheveux noirs à la recherche de leur bébé.
Nous en avons assez dit. Il est temps pour le lecteur de découvrir L’expatriée d’Elsa Marpeau, roman noir torpide d’une névrose délocalisée, parfaitement réussi.

L’expatriée, Elsa Marpeau (Série Noire/Gallimard)

 

*Photo :  khamael.