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Du bon maniement du remaniement

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valls hollande ayrault

Il y a deux ans, j’expliquais pourquoi la logique des institutions de la Ve République et toute son histoire commandaient à François Hollande d’appeler Manuel Valls à Matignon. Pour vous la faire courte, le premier hôte de Matignon d’un mandat  présidentiel est imposé par la situation, et le second est choisi par le Président.

François Hollande a nommé un de ses hommes à Matignon, Jean-Marc Ayrault, sa solution de confort, oubliant cette règle non écrite. Et il vient donc de nommer Manuel Valls comme deuxième chef de gouvernement de son mandat. Il avait pourtant, d’après quelques indiscrétions, choisi un de ses proches, Jean-Yves Le Drian. Ce dernier l’a non seulement éconduit mais lui a fortement conseillé d’offrir la promotion à son collègue de la Place Beauvau. Quelle solutions restait-il à François Hollande ? Garder Ayrault au moins jusqu’en juin ? C’était la solution la plus évidente, tant la rouste du 25 mai aux européennes devrait rapidement faire oublier la dégelée de dimanche aux municipales. Plus facile à dire qu’à faire.

Jean-Marc Ayrault est apparu au soir de la défaite tel un zombie et il ne semblait plus en mesure de continuer sa mission, d’autant qu’une majorité de députés PS promettait une fronde dès mardi en cas de reconduction. Nommer Fabius ou Delanoë ? Ils ne semblaient pas vouloir du poste. Restaient Claude Bartolone voire Arnaud Montebourg, pour calmer l’aile gauche de la majorité. Mais le Président ne pouvait s’y résoudre tant les idées de ces derniers vont à l’encontre de ses projets européens. On y est ! Dans quelques jours, le gouvernement devra présenter son fameux plan d’économie de cinquante milliards à la Commission européenne. Et cette perspective pouvait-elle être mise en musique par ceux qui étaient dépeints il y a peu comme des germanophobes parce qu’ils réclamaient une confrontation avec l’Allemagne ? Assurément non. Dans les circonstances actuelles, c’est la solution Pascal Lamy qui était la plus logique. Issu comme Hollande de la galaxie Delors, il aurait été un relais idéal des préconisations de Bruxelles. Mais un tel accès de franchise aurait aussi relevé de la provocation pour toute l’aile gauche de la majorité, davantage encore que celui qui a été finalement choisi.

Reste donc Manuel Valls. Valls imposé au Président, comme ne l’a jamais été un deuxième chef de gouvernement de mandat, sous la Ve République. Hollande avait été surnommé naguère par les Guignols de l’Info « Monsieur Contretemps ». En mettant cul par dessus tête l’ordonnancement traditionnel de la nomination des hôtes de Matignon, il n’a jamais autant mérité ce sobriquet. D’autant que Valls n’a plus l’image qu’il avait dans le pays à l’automne dernier, alors que les attaques venues de la majorité le renforçaient. L’affaire Dieudonné, ses gesticulations martiales avant la dernière Manif pour tous ainsi que des envolées mal maîtrisées au Palais Bourbon ont passablement entaché sa popularité, notamment au centre et à droite sans le renforcer à la gauche de la gauche. François Hollande a sans doute autre chose en tête. Faire endosser à Valls toute l’impopularité du plan d’économie, après tout, cela peut apporter quelques avantages. Qui sait si Jacques Chirac, au lieu de nommer Dominique de Villepin en 2005, avait promu Nicolas Sarkozy à Matignon ?Le premier aurait pu devenir le candidat de la droite en 2007, le second finissant rincé par deux ans à Matignon, et ne pouvant donc pas faire sa campagne sur « la rupture ». François Hollande a peut-être ce schéma en tête. En levant l’hypothèque Valls, laissant davantage le Premier ministre déterminer et conduire la politique de la nation, comme le commande l’article 20 de la constitution, le Président pourrait-il reprendre de la hauteur et redevenir plus populaire que l’hôte de Matignon, comme au bon vieux temps ? Rien n’est moins sûr. Depuis que ce foutu quinquennat a été mis en place, les courbes de popularité des deux têtes de l’exécutif restent imperturbablement corrélées, chacun attirant l’autre vers le bas, comme deux alpinistes en grande difficulté.

Si François Hollande a fini par se laisser imposer un Premier Ministre, tout en faisant ce calcul misérable et dangereux, cela démontrerait définitivement que « Monsieur Contretemps » a une bien piètre idée de sa fonction.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21413351_000001.

Où est partie la poésie?

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Washington DC, 20 janvier 2009, investiture de Barack Obama. Après avoir prêté serment, le voilà officiellement le 44e président des États-Unis. Suivent 21 coups de canon, puis la marche Hail to the Chief. Obama prononce son discours. Ensuite la poètesse Elizabeth Alexander lit Praise Song for the Day, poème qu’elle a écrit pour la circonstance. Puis le pasteur Joseph Lowery bénit l’assemblée, et le United States Navy Band clôt la cérémonie par l’hymne américain. En France, on se souvient du discours, on se souvient aussi d’Aretha Franklin chantant My Country, ‘Tis of Thee pour l’ouverture sublime, mais qui se souvient d’Elizabeth Alexander lisant Praise Song for the Day[1. Qu’on peut traduire par « Loué soit ce jour ! », le poème glorifiant tous ceux qui, par leur lutte, ont permis l’élection d’Obama.]

? Pas un sonnet, encore moins un haïku : quatorze strophes de trois vers chacune, plus le vers final. À la télévision française, une voix traduisait le discours d’Obama. Mais personne n’a traduit le poème. Personne ne l’a même entendu : un commentaire vaguement explicatif du discours du Président couvrait la voix d’Elizabeth Alexander. Aucun journal français n’a pris la peine de publier le poème, ni même de le mentionner. Il eût fallu, pourtant : le discours du nouveau président, puis les vers de louange, puis la bénédiction, puis l’hymne national, c’est-à-dire l’État fédéral, la poésie, la religion, le drapeau, constituaient un fameux carré de symboles. La foi de l’Amérique en sa politique, en sa langue, en son Dieu, en son armée patriotique. Il y avait de l’âme dans ces strophes qui escortaient à Washington la prestation de serment du premier président noir. Bien plus qu’un supplément d’âme : l’âme de tout un peuple rassemblée dans un poème.[access capability= »lire_inedits »]

Évidemment, pour nous autres Français, ce genre de mélange – l’État, la poésie, le bon dieu, la nation – compose une soupe fort peu républicaine, qui dégage un drôle de fumet, une impression de moisi, un relent d’anachronisme tout à fait réac. Représentez-vous la lecture d’un poème à la Bastille le soir du 6 mai 2012, après l’élection de François Hollande : vous aurez du mal, car cette scène est inimaginable. On aurait ri. Écarquillé les yeux et les oreilles. Suffoqué d’ennui. C’est en tout cas ce que croient nos gouvernants. Mais peut-être que si l’on avait osé, si on avait lu un poème évitant à la fois l’emphase et la fausse subversion, qui sait… Quant à l’« âme », surtout celle d’un peuple ! Mot désuet, bon pour les calotins. C’est pourtant Rimbaud qui l’employait à propos de la langue universelle du poète futur : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant[2. Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871. Dans cette même lettre, il dit du poète qu’il « se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Et, plus loin, « Je est un autre ».] ». Pas de littérature, pas de style, pas d’ailes sans âme. Rimbaud poursuivait, visionnaire exalté : « Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable − lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. » Que les femmes redoublent d’ardeur, qu’elles se ruent sur leurs encriers, car aujourd’hui, dans les journaux en France, sur les ondes, sur les écrans de nos ordinateurs, de nos smartphones, la poésie s’en est allée. Elle n’a plus droit de cité. Elle a disparu de la scène publique. Elle est devenue invisible, inaudible, saugrenue même.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Âme asséchée d’un peuple qui ne croit plus en lui. D’une langue déshabituée de ce qui élève, de ce qui donne force, espérance − d’où le règne des humoristes et des cyniques, les deux faces du nihilisme. En 1960, dans Pourquoi la littérature respire mal, Julien Gracq s’inquiétait déjà du « dépérissement lent et continu de la poésie[3. Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade.] ». Il attribuait le phénomène au sentiment du non qui dominait l’époque, représenté par l’œuvre de Sartre, dont La Nausée, à rebours du sentiment du oui, représenté par l’œuvre de Claudel. D’un côté l’opposition absolue à la société existante, voire à toute société possible, de l’autre l’acquiescement euphorique à la Création sous toutes ses formes. Rien n’est plus étranger à la poésie que le non, observait-il, où elle va chercher de quoi contester son propre droit d’exister. Poésie critique de la poésie, comme chez Michaux, chez Queneau. À l’inverse, ce qui plaisait à Julien Gracq chez Breton, chez René Char, c’était « ce ton resté majeur d’une poésie qui se dispense d’abord de toute excuse, qui n’a pas à se justifier d’être, étant précisément et d’abord ce par quoi toutes choses sont justifiées ». Réflexion d’une justesse admirable. Pourquoi, dans les camps de concentration, les captifs s’acharnaient-ils à se réciter des poèmes, sinon parce qu’à la négation dont les accablaient leurs bourreaux, ils opposaient l’affirmation de leur vie, qui se justifiait d’être par elle-même, tout simplement par le fait d’être. « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de grand poète, ajoutait Gracq, de poète si sombre, si désespéré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui, tout au fond, le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre. » C’est la merveille qu’éprouvent les enfants, ces poètes-nés, avant que l’École, désormais, ne les normalise pour leur apprendre à habiter un monde plat, techniciste, voué à l’économisme, financièrement vivable. Là se perd l’âme : un monde purement terrestre, obsédé par les choses, et plombé par la com’, cet enfer de la langue.

La France d’aujourd’hui subit comme jamais le sentiment du non. Elle s’en emmitoufle, elle s’en oint. Alors, chez elle, la poésie n’a plus cours, et le meilleur d’elle-même est dédaigné, répudié. Elle s’excuse de tout, elle s’excuse d’être. Patrie, grandeur, goût du noble, quête du beau, orgueil de sa propre langue naguère universelle, fierté de sa propre histoire en dépit de ses heures noires, autant de renoncements. Songeons à la Défense et illustration de la langue française par Joachim du Bellay. C’était un poète. La renaissance du royaume passait par la glorification de son idiome. Le chirurgien Ambroise Paré mêla des poèmes à ses ouvrages techniques. Ronsard, à la fois, chanta l’amour et célébra le trône. Comme Malherbe, comme Racine. Tout à l’avenant : la France sans Victor Hugo serait une carcasse, un mannequin de cire sans Baudelaire, une dépouille sans Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, une fripouille sans ses poètes de la Résistance, dont Aragon, Éluard. Ceux-ci communistes, mais d’abord patriotes, avec tout un peuple derrière eux. La poésie qu’on écoute fait caisse de résonance. L’individualisme lui est contraire. À présent, on a le rap, le slam : trop de rage, trop de bave, mais du moins la langue bouillonne. Et là aussi une cause, un collectif à défendre. Quelque chose s’y invente malgré les nullités. En regard, voici la « non-poésie des non-poètes » pour reprendre la formule de Martin Rueff[4. Libération, mai 2013. Martin Rueff note dans son article qu’« aujourd’hui, en France, la poésie est célébrée dans la mesure même où c’est la “non-poésie des non-poètes”. »], la traduction des Fragments de Marylin Monroe accueillie en octobre 2010 par un vibrant succès, ou les vers convenus, vieil- lots, d’un Houellebecq dont, en avril 2013, le recueil Configuration du dernier rivage reçut un hommage unanime de la critique enthousiaste et fut vendu par paquets de treize à la douzaine.

La poésie ne représente plus rien. Elle s’est coupée de la société, qui le lui a bien rendu. Elle s’est perdue dans les arabesques, le maniérisme, l’abscons. Denis Hirson, poète français d’origine sud-africaine, assure ne jamais se sentir aussi peu français que lorsqu’il lit de la poésie française. Il cite un poète sud-africain, Robert Berold, s’adressant à sa chambre : « Aujourd’hui les arbres commencent à se couvrir de feuilles / Je te le dis lentement, à toi qui ne sors jamais. » C’est ce poème, explique Denis Hirson, « que les prisonniers de Fresnes m’ont demandé de relire, puisqu’il résonnait avec leur enfermement, quand je suis allé leur rendre visite avec d’autres poètes sud-africains en mai 2013. Ce n’est qu’un exemple du lien que des auditoires ont pu nouer avec des poèmes d’Afrique du Sud lors de dizaines de lectures auxquelles j’ai participé partout en France, certaines dans le cadre de la récente Biennale inter- nationale des poètes en Val-de-Marne, et en bien d’autres occasions. Je constate un réel besoin en France pour une poésie simple d’accès mais non pas simpliste, une poésie de la présence, dépouillée de l’abstraction hermétique ; une poésie qui ouvrirait un espace intérieur ancré ici. » Sans écho dans le public, la poésie des poètes a laissé le champ libre aux vers de mirliton où excelle la variété. S’il existe des chansons à texte, les radios préfèrent les ignorer. Inutile de s’attarder sur les podiums télévisés. Sous l’aspect qu’on lui connaît, ou qu’on lui connaissait, la poésie semble d’un autre temps.

Et pourtant, rien n’est joué. Les Œuvres de Philippe Jaccottet viennent d’être publiées dans la Pléiade. Le troisième tome des Œuvres complètes de Péguy y paraîtra sous peu. La poésie jaillit dans les marges, forte de vertus politiques encore vivantes. Dans son introduction à l’anthologie Poètes de la Méditerranée, publiée par Poésie/ Gallimard en 2010 et préfacée par Yves Bonnefoy, Eglal Errera note qu’il n’y eut « aucune réserve, jamais, de la part des poètes sollicités, à cohabiter avec l’ennemi d’hier ou d’aujourd’hui. Pas de réticence politique ou idéologique de la part des Palestiniens, Israéliens, Grecs, Turcs de l’île de Chypre, Croates, Serbes, musulmans et chrétiens des Balkans, aucune exigence d’exclusivité au nom d’une quelconque prérogative linguistique chez les poètes de langue arabe à l’égard de leurs compatriotes francophones − le plus souvent leurs aînés résidant en France. » France terre d’accueil, encore, des arts et des lettres. Et sans doute, si l’Europe fédérait ce qui se rapporte aux moyens de gouvernement tout en conservant à chacun de ses peuples la souveraineté culturelle qui en exprime l’âme, à commencer par l’exigeant respect de leurs langues, ces biens inaliénables, l’harmonie d’un destin commun pourrait s’y construire enfin. Il faut voir dans la poésie soucieuse de ses vertus l’emblème de cette vigueur qui nous manque en Europe comme en France, de cet élan vers le haut dont nous avons tant besoin pour vaincre le sentiment du non qui nous diminue, nous confine dans la dérision, l’amertume et la peur.[/access]

*Photo : ECLAIR MONDIAL/SIPA. 00072041_000002

Municipales : où sont passées mes lunettes ?

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Je dois suivre les soirées électorales depuis, disons, l’âge de 15 ou 16 ans, quand je ne suis pas requis par la présidence d’un bureau de vote, qui vous prend douze ou treize heures d’affilée, dépouillement des résultats  compris.  C’est l’avantage de naître dans une famille très à gauche (ou très à droite, d’ailleurs) : la politisation précoce. Car on n’est jamais assez politisé, surtout par les temps qui courent, où plein de gens d’horizons très différents nous expliquent avec une insistance suspecte où se mêlent la fausse commisération et le vrai mépris que la politique, ça n’a plus aucun pouvoir et que les politiques, c’est tous les mêmes, voire c’est « tous pourris ». D’ailleurs, les gens qui pensent ça ne disent plus « les politiques » mais « les politiciens ». Le diable du poujadisme soft se niche dans les détails de la connotation.

Alors, nous disent ces bonnes âmes, autant laisser « faire ceux qui savent », – c’est la version technocratique- ou ceux « qui vont rompre avec l’UMPS » , – c’est la version populiste-, les deux visages du même Janus, puisque la version technocratique a tout intérêt à ce que la version populiste monte un peu, mais pas trop, afin de se présenter comme unique recours. Et ainsi, pendant que les chiens de l’abstentionnisme aboient, la caravane du libéralisme à la sauce bruxelloise peut passer tranquillement.

Voilà pourquoi l’on se retrouve avec une soirée électorale qui laisse un profond malaise, non pas parce qu’elle serait favorable ou défavorable à la gauche ou à la droite. Qui se souvient des législatives de 93 ou du premier tour de 2002 sait ce qu’est un vrai jeu de massacre pour un électeur de gauche, de même que la présidentielle de 88 ou les régionales de 2010 pour un électeur de droite. Non, le malaise était ailleurs. Il était dans le caractère profondément illisible des résultats, d’autant plus illisible que chacun s’efforçait de masquer ce fait en adoptant une attitude étrange, décalée, mécanique.

Les excellences socialistes comme Sapin et Moscovici avaient l’œil mort et le débit ralenti des consommateurs de Prozac. Hypothèse évidente : ils étaient sonnés par la défaite, Moscovici ayant même trouvé le moyen de perdre dans sa bonne commune de Valentigney. Ou bien, autre possibilité, ils étaient affolés à l’idée de perdre assez vite leur ministère. Ou encore, ils venaient de s’apercevoir que de manière confuse, informelle, chaotique, on assistait peut-être à l’émergence d’une autre gauche sur leur gauche, où se retrouvent du PCF avec ou sans le FDG et du FDG avec ou sans les écolos.

Ils avaient, en fait, manifestement envie d’oublier qu’il y avait autre chose que le repoussoir FN pour invalider leur politique comme l’avait montré par exemple la véritable bataille de Stalingrad que fut la Seine-Saint-Denis : malgré des pertes assez lourdes, le PCF et le FDG ont sauvé ou reconquis des villes de plus de cent mille habitants comme Saint-Denis et Montreuil, sans compter Aubervilliers en résistant à l’assaut conjugué, eux aussi, d’un genre de Front républicain, mais un Front républicain antirouge, façon Thiers, qui comportait implicitement le PS, l’UMP,  l’UDI, EELV et bien sûr le FN… Ce qui a permis de faire perdre de vieilles citadelles du communisme municipal comme Bobigny, Saint-Ouen, Le Blanc-Mesnil, Villejuif. Mais enfin, ce qui est apparu de manière concentrée en Seine-Saint-Denis, on l’a vu un peu partout en France. Mélenchon a eu raison de s’intéresser au cas de Grenoble et d’y voir « une lueur d’espoir ». Après tout, c’est une liste écolo et parti de gauche qui a réussi dans une quadrangulaire à mettre en échec le successeur désigné du social-libéral Destot. Alors bien sûr, comme le dit l’ami Daoud, ce n’est peut-être pas eux qui vont mettre tout de suite en œuvre le programme du groupe néo-luddite et isérois Pièces et Mains d’œuvre Mais en faisant un choix écosocialiste de décroissance soutenable dans une grande ville française, on assiste peut-être à la première étape de cette recomposition de la gauche où l’on recherche la martingale pour en finir avec l’hégémonie du PS, un peu à la manière dont a procédé en Grèce, la coalition Syriza de Tsipras qui a renvoyé le vieux PASOK a des limbes quasi-groupusculaires.

Pour la droite aussi, ce n’était pas très clair, voire complètement informe. Il n’est jamais difficile de gagner une élection quand on n’a pas de programme (ou le même que son principal adversaire), et quand on n’a pas de chef non plus. On a bien senti que se créait un axe Juppé-Bayrou-Raffarin. Tout ce monde-là a bien envie d’en finir avec l’ère Buisson. Il semblerait en effet que la tactique qui consiste à faire des câlins avec le FN a moyennement réussi (la maire PCF de Villeneuve-Saint-Georges a été réélue contre une coalition de fait UMP-FN) et que ce sont les modérés de l’UMP et l’UDI qui remportent de belles victoires comme la très symbolique Neuilly où dès le premier tour le candidat UDI avait battu le sarkozyste. Bref, Juppé en recours à fois républicain, européen et comme solution à la guerre des chefs, on sent que ça monte.

Ce qui n’empêche pas, toujours dans le genre autiste, d’avoir assisté à l’hallucinant point presse de Copé, présenté comme la réaction officielle de l’UMP. Il était entouré de vrais leaders d’avenir, avec de belles têtes de vainqueurs, comme Pierre Charon, Roger Karoutchi et Nadine Morano et ânonnait assez péniblement son absence de doctrine sur la France, l’Europe et l’économie qui masquait mal son angoisse à l’idée, lors des prochaines élections pour le parlement de Strasbourg, de devoir faire cohabiter Guaino et au hasard, Alain Lamassoure.

Quant au FN, on voyait bien au visage moins radieux de Marine Le Pen que c’était maintenant que les problèmes commençaient. Cet enracinement après lequel le parti courait depuis des années, il l’avait mais ils l’avait avec les inconvénients qui vont avec. C’est-à-dire que les ténors nationaux ont été traités comme des ténors nationaux, avec une certaine défiance, ce qui prouve bien que les électeurs frontistes eux aussi se méfient des envolées lyriques : Collard, Philippot et Aliot ont perdu assez sèchement. Ce sont des mômes qui ont gagné ailleurs et avec les mômes, on ne sait jamais. Entre la fougue, l’inexpérience et les vieux tropismes extrémistes, là non plus, on n’est pas à l’abri de mauvaises surprises.

Bref, on se retrouve avec deux droites, deux gauches, voire deux FN.  Et, répétons-le, 40% d’électeurs qui n’en on plus rien à fiche. Bonne chance à tous.

 

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00680385_000008.

Remaniement : et si Hollande devenait enfin Chirac ?

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Bis repetita non placent. À dix ans d’intervalle, la plupart des candidats PS qui fêtaient leur victoire aux régionales de 2004 font aujourd’hui grise mine. Juste retour de balancier, depuis le tournant de la rigueur de 1983, les élections intermédiaires font infailliblement chanceler les gouvernements. Sans remonter aux désillusions de l’ère Mitterrand, on note que la séquence politique actuelle rappelle étrangement les dégelées du second mandat Chirac.

Aux régionales de 2004, bientôt suivies par des européennes calamiteuses, l’UMP perdit alors 21 régions sur 22, ne sauvant que l’Alsace, au grand bénéfice d’un Parti socialiste qui pansait ses plaies du 21 avril 2002. Comme de bien entendu, les commentateurs avisés encourageaient le président Chirac, élu dans un rare moment d’unanimisme avec 82% des suffrages, à engager LE tournant social du quinquennat. À l’époque, une croissance molle, qui nous ferait aujourd’hui rêver, et un taux de chômage à la hausse minaient la popularité du couple Chirac-Raffarin, contraint de remanier le gouvernement après la Bérézina des régionales. Cela ne vous rappelle rien?

Nul ne sait si Hollande procèdera aux mêmes changements cosmétiques que son lointain prédécesseur, issu du même fief rad-soc corrézien. Changera, changera pas de Premier ministre ? Les paris sont ouverts. On ne donnait en tout cas pas plus cher de la peau de Jean-Pierre Raffarin au printemps 2004 que du scalp d’Ayrault aujourd’hui. Les mêmes scènes de la vie politique se suivent et se ressemblent. On a déjà vu un impétueux ministre de l’Intérieur à l’ambition dévorante, auxquels les sondages promettaient un bel avenir présidentiel, bouder Matignon.

En 2004, après un passage éclair à Bercy, Nicolas Sarkozy, prit le contrôle de l’UMP, d’où il lança sa future campagne présidentielle, laissant le pauvre Raffarin rouler sa bosse à la tête du gouvernement jusqu’au lendemain du référendum européen du 29 mars 2005. Valls serait bien en peine de reproduire la même stratégie, isolé qu’il est à la droite du PS…

Flanqué d’un Borloo ministre de la Cohésion sociale, le cabinet Raffarin-3 vécut quatorze mois en 2004-2005. Le temps de lancer de grands chantiers de rénovation urbaine, de plastronner dans les médias et d’alléger un peu plus la fiscalité des ménages. Une politique de la demande comme en rêverait… la gauche du PS. Il fallait entendre Nicolas Domenach faire des gorges chaudes de la politique du nouveau gouvernement italien Renzi, obligé d’alléger la pression fiscale sur les ménages transalpins pour réveiller une croissance atone.

C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures marmites, nous disent les sympathiques porte-parole de la gauche du PS. Nostalgiques de la parenthèse 1981-1983 et même, sans le dire, des années Chirac où l’on ne parlait pas encore de la « baisse du coût du travail », mais où l’on abaissait l’impôt sur le revenu au bénéfice des plus aisés, les Guedj, Maurel et consorts visent avant tout l’abrogation du Pacte de compétivité. Un objectif a priori raisonnable quoiqu’inatteignable : comme le post-gaulliste Chirac, Hollande agit sous l’œil de la Stasi bruxelloise. N’attendons rien du jeu de chaises musicales qui s’annonce, c’est le plus sûr moyen de ne pas être déçu…

*Photo : VILLARD/SIPA. 00669901_000067.

Municipales : la vague bleue n’a pas droitisé la France

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La jeunesse emmerde le front républicain, chanteraient aujourd’hui les Béru en pensant à David Rachline, Julien Sanchez, ou Fabien Engelmann. Car les nouveaux maires frontistes de Fréjus, Beaucaire et Hayange ont à peine trente ans de moyenne d’âge, en bons représentants  de la génération Philippot. Parmi la dizaine d’édiles lepénistes élus hier soir, ces trois-là peuvent se targuer d’une longue implantation locale, par-delà leurs différents itinéraires : Rachline vient de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, Sanchez du lepénisme version Jean-Marie et Engelmann de la CGT. S’il est encore bien trop tôt pour analyser en détails les données sociologiques de ces municipales, quelques précédents électoraux nous permettent de comprendre les ressorts du succès frontiste.

Primo, contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de continuum socio-politique entre les nouveaux électeurs frontistes et les sympathisants UMP. Les rodomontades de la droite méridionale ne doivent pas nous faire oublier la différence d’intérêts entre le chômeur d’Hénin-Beaumont ou de Fréjus et la mémé niçoise lasse de se faire piquer son sac à main sur la promenade des Anglais. Avec un zeste de scientificité en plus, Christophe Guilluy et les autres spécialistes de la carte électorale française nous démontrent depuis déjà quelques années qu’un néo-électorat frontiste s’enracine durablement dans les zones rurales et périurbaines grandes perdantes de la mondialisation.

Secundo, un petit coup d’œil sur le plan de Paris confirme l’étroite corrélation entre abstention, vote FN et (trop rares) foyers populaires. Le Nouvel Obs a eu l’honnêteté de reconnaître que les derniers prolos parisiens ne votent plus à gauche. Ils s’abstiennent en masse, comme les 38.5% de Français inscrits sur les listes qui ont préféré aller à la pêche dimanche, sans parler des électeurs absents des registres électoraux… Pour le Front, Paris est un cas d’école : si Wallerand de Saint-Just, figure du barreau et de la droite nationale propre sur elle a su dépasser son ancrage bourgeois pour fédérer quelques voix populaires au premier tour, cela laissait augurer des lendemains qui chantent dans les villes moins rupines. Ainsi de Marseille, où Stéphane Ravier emporte un secteur de plus de 150 000 habitants, devenant de fait la plus importante commune gérée par le FN.

Vous m’avez compris, le populo, s’il en a ras la casquette, ne saurait être assimilé à un droitard impénitent, qui rêve de faire suer le burnous à des régiments de nécessiteux. Preuve en est, la drolatique tribune de Laurence Parisot dans Le Monde de ce week-end. L’ancienne présidente du  Medef joignait sa voix aux imprécations d’Olivier Py pour intimer au peuple de faire front… républicain. « Peu importe de voter à droite si l’on est à gauche ou à gauche si l’on est à droite. Souvenons-nous de la honte et de la peur du 21 avril 2002 au soir. Souvenons-nous des titres des journaux nationaux le lendemain : la France se réveillait avec la gueule de bois ; souvenons-nous de ce que la presse étrangère découvrait avec stupéfaction du pays des droits de l’homme. », lit-on dans cette magnifique défense et illustration de l’UMPS. Hélas, l’électeur rebelle n’a pas toujours entendu l’appel antifasciste patronal, confiant même sans ciller la mairie de Villers-Cotterêts (quel symbole !) au parti lepéniste.  Si j’étais complotiste, je jurerais que Parisot roule aujourd’hui pour le FN, en alliée objective d’un mouvement tribunicien qui poursuit les mêmes fins que ses rivaux : croissance, ordre et intégration républicaine pour tous, en jurant d’user de moyens un peu plus musclés. Mais non, Parisot mord sincèrement, les arrière-pensées électorales en moins, la conscience de classe en plus, là où NKM avait déjà frappé.

D’un électorat bobo l’autre, après le dénouement à leur profit du match NKM/Hidalgo, les Verts se la jouent gros bras de l’écologisme municipal et fer de lance de la lutte anti-FN. Que ceux qui croient encore en la radicalité autoproclamée d’EELV en rabattent un peu : non seulement les Verts excellent dans les centre-ville bourgeois, parisiens, lillois ou grenoblois, mais une fois élus, ils se font les parfaits télégraphistes de l’urbanisation et de la grande industrie. À Grenoble, il semblerait que tout change au profit des Verts pour que rien ne change, car le maire Eric Piolle a toutes les chances de développer nanotechnologies et partenariats industriels locaux, comme il l’annonçait entre les deux tours de l’élection.

Ah, je vois au moins une bonne raison de se réjouir du tsunami droitier d’hier soir. Après pareille soufflante, qu’il reste ou non à Matignon, Jean-Marc Ayrault consentira peut-être à renoncer au projet de grand aéroport nantais. Objecteurs de croissance, tempérez votre optimisme, l’ambitieux Valls pourrait envoyer la troupe dans le bocage s’il venait à prendre du galon. Dis Manuel, c’est encore loin Notre-Dame-des-Landes ?

*Photo : DUCLOUX/SIPA. 00679069_000021.

Éric Rohmer, conteur moral

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eric rohmer baecque

Éric Rohmer, de son vrai nom Maurice Schérer, est un classique. Pas seulement par la place que lui accorde l’histoire du cinéma, mais d’abord par choix esthétique, moral et même politique. L’un des grands mérites de la biographie publiée ces jours-ci par Antoine de Baecque et Noël Herpe est de mettre l’accent sur cette ligne de force d’une œuvre souvent réduite par ceux qui ne l’aiment pas à quelques clichés autour de jeunes filles marivaudant dans des décors de téléfilms et jouant insupportablement faux. Dans un de ses tout premiers articles critiques, le cinéaste s’est amusé à inverser le célèbre axiome rimbaldien, « Il faut être absolument moderne », en proclamant : « Il faut être absolument classique. » Mais il s’agit, selon les auteurs, d’un « classicisme d’après les ruines, aussi consubstantiel au chaos de l’après-guerre que la musique de Beethoven ou les romans de Balzac le furent au lendemain de la Révolution. Le cinéma est bel et bien investi d’une mission rédemptrice, celle d’exhumer les soubassements mythiques que ne sait plus voir le XXe siècle. De retrouver, par-delà la catastrophe, le secret de la beauté indubitable. »

Cette inscription dans l’héritage peut déconcerter tant Rohmer est identifié à la Nouvelle Vague, dont on répète sans trop se poser de questions qu’elle a « révolutionné le cinéma ». Il est vrai que le classicisme de Rohmer s’est construit sur la certitude que les autres arts, peinture, littérature, musique, qu’il connaissait très bien, étaient arrivés en bout de course et ne pouvaient plus que se caricaturer dans des expérimentations de plus en plus stériles. Le cinéma, encore jeune, pouvait, non pas les remplacer, mais les sauver et rendre à la tradition sa modernité puisque, Rohmer le savait, seule la tradition est moderne.[access capability= »lire_inedits »]

Classique, passe encore, mais en prime Rohmer est plutôt réac, ce qui gêne aux entournures les deux biographes. Ainsi s’efforcent-ils, non sans mauvaise foi, de minimiser le rôle des amis sulfureux de l’après-guerre, comme Paul Gégauff, provocateur, séducteur, fêtard, cynique, tout l’opposé de Rohmer et l’un de ses scénaristes préférés. Rohmer lui-même ne clame pas sur tous les toits qu’il était abonné à La Nation française de Pierre Boutang, et lié avec l’écrivain Jean Parvulesco, émigré roumain, proche de l’OAS, qui jouera dans plusieurs de ses films,

La postérité repose parfois sur des malentendus. Pour le critique des Cahiers du Cinéma comme pour le metteur en scène de Ma nuit chez Maud, la Nouvelle Vague ne pouvait être qu’un retour au classicisme

y compris des plus tardifs comme L’Arbre, le maire et la médiathèque, fable écologiste sortie à la veille des législatives de 1993.

C’est sans doute dur à avaler pour les amateurs d’idées binaires, mais la Nouvelle Vague fut une avant-garde réactionnaire. Rohmer était l’aîné d’une petite bande qui l’a aidé à prendre le contrôle des Cahiers du Cinéma. Ils avaient pour nom Godard, Chabrol, Truffaut. Et n’avaient guère à voir avec la légende gauchisante, si l’on en croit Parvulesco : « Ce groupe a toujours été d’extrême droite, sauf Rivette. Bien sûr, rien n’était crié sur les toits, mais dans notre baratin entre nous, c’était clair. Gégauff l’était par pose, Godard par dandysme, Truffaut était fasciné par les collaborateurs, Schérer était un grand mystique, catholique et royaliste. » Ce secret des origines ne dit sans doute pas tout de la Nouvelle Vague ni du cinéma de Rohmer en particulier. Mais il explique que la question de la foi en soit le cœur vivant.

Le « grand Momo » était un homme secret, qui s’épanchait peu – la morale classique, toujours. Il est né à Tulle en 1920, dans une maison avec vue sur la Corrèze, deux ans avant son frère, le futur philosophe René Schérer. Son père, fonctionnaire à la préfecture, ne jure que par l’éducation de ses enfants : lectures, mises en scène de pièces de théâtre au lycée, mais aussi jeux sous les combles et dans le jardin. Maurice est un enfant sage, peut-être un peu mélancolique.

Sa première passion, l’écriture, l’accompagnera toute sa vie. Les scénarios de ses films seront souvent tirés de nouvelles écrites par le jeune homme déçu, devenu professeur certifié de lettres classiques après avoir échoué à Normale sup’ et à l’agrégation. Démobilisé et installé à Paris dans une chambre meublée dès 1943, il publie des textes où perce déjà ce qui, vingt- cinq ans plus tard, irriguera la trame janséniste et sensuelle de Ma nuit chez Maud ou celle, aimablement fétichiste, du Genou de Claire[1. Ces nouvelles sont recueillies pour la première fois dans Friponnes de Porcelaine (Stock), qui accompagne la sortie de la biographie.]. Mais son roman, Élisabeth, publié en 1946 chez Gallimard, ne connaît aucun succès.

À cette occasion, il fait pour la première fois usage d’un pseudonyme. Sur cette manie des alias, on croira Rohmer sur parole : Maurice ne voulait surtout pas faire de peine à sa mère, pour qui toute carrière autre que professorale s’apparentait à une inacceptable bohème. Peut- être est-elle aussi, cette manie, une autre marque d’un classicisme qui entend dompter les errements du moi par la perfection formelle et la finesse des personnages. Peu importe l’auteur, seule l’œuvre compte. D’où, aussi, l’économie de moyens à laquelle il se tiendra, même dans les périodes plus fastes de sa carrière.

Cependant, soyons honnête, sans les actrices rohmériennes, on ne serait peut-être pas devenu rohmérien. Certains d’entre nous ne se sont jamais remis d’avoir vu le corps de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle ou celui d’Haydée Politoff dans La Collectionneuse. Pas tant parce que Rohmer les aimait, mais parce qu’il savait les faire bouger, lui qui définissait le cinéma comme « art de l’espace ». Fasciné par Pascal autant que par la comtesse de Ségur, Rohmer a donné à ses comédiennes ce mélange de gravité et de candeur, de pertinence et de cruauté, qui font d’elles autant de petites amies possibles, éternellement jeunes, que l’on retrouve sur les plages bretonnes ou dans les décors d’une ville nouvelle, toujours habitées par ce qu’on pourrait appeler, par un léger abus de terminologie pascalienne, la grâce efficace.[/access]

Éric Rohmer, d’Antoine de Baecque et Noël Herpe (stock, 2014).

On signalera la parution récente de Rohmer, l’intégrale, Éditions Potemkine, 30 DVD.

La droite la plus bête du monde

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En France, la gauche a une chance exceptionnelle. Il lui suffit de l’être pour avoir raison. Même quand elle se prend une rouste dans les urnes. Parce que chez nous, c’est elle qui décide, c’est comme ça. Ces jours-ci par exemple, elle prend à nouveau ses responsabilités dans ce qu’elle appelle la « recomposition de la droite ». Normal, puisque celle-ci a gagné partout, il est grand temps qu’elle se recompose. Mais elle ne saurait y parvenir seule, la pauvre.

La droite française est toujours « la plus bête du monde » (© Guy Mollet). Et elle le prouve à la moindre occasion. Au lieu de se réjouir de son éclatante victoire aux municipales, et d’en profiter pour se choisir un chef digne de ce nom (pas Copé, quoi), elle poursuit gaiement sa décomposition. Et ce faisant, elle laisse encore une fois la gauche lui montrer la voie… vers sa prochaine défaite électorale.

Car n’en doutons pas, le plus grand défi de la droite, dans cette Vème République inventée pour elle, reste encore et toujours de réussir l’exploit de perdre une élection. Pour ce faire, la gauche, elle, n’est jamais à court d’idées. Et d’abord la gauche au pouvoir, bien au-dessus des élus locaux administrant leurs 36 000 clochers, c’est-à-dire les vieux médias de gauche et leurs patrons milliardaires.

Pour donner une chance à la droite de perdre, ils ont déjà pensé à tout. Le meilleur scénario leur semblait jusqu’à présent de tout miser sur Sarkozy. Déjà multidiabolisé, politiquement carbonisé par cinq ans de gestion d’une crise inédite, il était sans conteste le parfait candidat à battre. Il suffisait donc de l’attaquer quotidiennement, sur tous les fronts, obligeant les braves électeurs de droite à le défendre, pour le présenter comme leur champion. Et le convaincre de revenir.

Mais avec la déculottée historique du PS aux municipales, de nouvelles opportunités de « recomposition » encore plus certainement fatales à la droite se sont fait jour. Au premier rang desquelles le score inespéré d’Alain Juppé dans sa petite bourgade de bord de mer. Tout le monde avait oublié celui que la gauche a toujours aimé que la droite appelle « le meilleur d’entre nous », mais l’occasion était trop belle de le rappeler aux affaires. À grands coups de « unes » de journaux, les flatteurs se sont mis à l’ouvrage.

Résultat : si le plan se déroule sans accroc, François Fillon devrait être relégué au rang de petit outsider inoffensif sous peu, et Henri Guaino continuer d’amuser la galerie sans se laisser pousser plus de velléités. Quant à Jean-François Copé, inutile de l’aider à se désintégrer. Le Maire ? Wauquiez ? Qui c’est ? Non, le peuple de droite n’aura plus le choix qu’entre un ancien président et un ancien premier ministre connus pour avoir su offrir ses plus belles mobilisations à la gauche, contre eux.

Avec le concours larmoyant d’un perdant patenté comme François Bayrou, redevenu le caillou des Pyrénées idéal à glisser dans la chaussure de ses futurs ex alliés, on voit à peu près où tout cela est censé nous mener. Sauf si on est un responsable politique de droite, bien sûr, convaincu d’avoir repris les commandes du pays sous prétexte de vague bleue printanière. « Victoire, victoire ! » La gauche française reste au pouvoir.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000002. 

Plaidoyer pour une humanité humaine

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chantal delsol pierres angle

Chantal Delsol, de l’Institut, est philosophe et catholique : elle ne nie pas cette seconde détermination, et pourtant il serait vain de lire dans son œuvre un essai de théologie ou même de philosophie chrétienne, au sens qu’Étienne Gilson avait conféré, dans les années 1930, à cette possibilité de recherche de la vérité. Quand Delsol parle de « pierres d’angle », titre de son dernier ouvrage, qu’elle éclaire immédiatement d’un « À quoi tenons-nous ? » lapidaire, elle ne se prend donc nulle- ment pour le Chateaubriand du Génie du christianisme. Au contraire, elle met immédiatement en garde son lecteur contre deux tentations : considérer la modernité comme un monde clos sur soi-même, d’une part, et rêver au retour d’une introuvable « chrétienté » idéale de l’autre. Elle laisse volontiers les morts enterrer les morts, et le passé retrouver sa place évidente : celle du temps qui ne reviendra plus.

Ces « pierres d’angle », Delsol les définit comme « ce dont nous ne voulons pas nous débarrasser, au-delà de notre relativisme  ». Elles ont été posées par d’autres, avant nous et pour nous : en conséquence, elles fondent une civilisation : la nôtre.[access capability= »lire_inedits »] Delsol prend acte de l’échec de deux dogmatiques, qui pensaient sincèrement se justifier par elles-mêmes, la judéo-chrétienne et la moderne. Mais paradoxalement, elle les considère comme incontournables dès lors qu’elles sont apparues : « Ces principes fondateurs ne sont pas, en soi, légitimables par le raisonnement. Des croyances les portent », dit-elle, et pourtant ils constituent notre socle. Les refuser reviendrait à accepter l’écroulement total de notre weltanschauung, ce qui nous mènerait soit au chaos, soit au monde régi par la tradition qui nous serait inhabitable.

Ces « pierres d’angle », que seul l’Occident a adoptées comme fondations − ce qui ne permet cependant pas, selon elle, de conclure à sa supériorité sur le reste du monde − sont l’inaliénable dignité humaine, la recherche de la vérité, l’idée de progrès et la liberté de conscience. Refusant l’apologétique, Delsol ne s’attarde pas à démontrer ce qu’elle tient pour des évidences, se contentant de les illustrer par des exemples, comme le refus de l’« exposition » de l’enfant à la naissance[1. Typique des sociétés antiques, ce rituel autorisait le père à refuser un enfant à la naissance, soit qu’il le jugeât difforme, soit qu’il en eût trop, soit que son sexe lui déplût. L’enfant était en général abandonné à la charité publique.], que l’on doit au judaïsme et au christianisme. Elle vise surtout le mouvement rétrograde de la « modernité tardive » qui, oublieuse des motifs de la tradition dont elle hérite, retourne ces principes contre eux-mêmes : ainsi de la « dignité humaine » qui sert maintenant à légitimer le droit à mourir, quand elle était à l’origine attachée, de manière non négociable, à la personne en elle-même, interdisant à la société de décider du sort d’une vie, comme en témoigne l’abolition de la peine de mort. Plaidant pour un « relativisme relatif », elle fait continûment appel au paradoxe d’une raison qui se représente à elle-même comme une transcendance, non démontrable par définition : « Le souci de transcendance est l’honneur de l’Europe », écrit-elle. Par où elle rejoint Pascal, qui tenait qu’il existe deux excès : « Exclure la raison, n’ad- mettre que la raison. »

Le malheur de ce raisonnement, qui se fonde in fine − et Delsol l’écrit explicitement − sur l’espérance, est qu’il exige de l’humanité contemporaine l’accès à une raison supérieure qui lui fasse redécouvrir l’humilité de ses origines, ou au moins la conscience qu’elle court à la catastrophe. Or, tant que le boomerang n’est pas encore revenu lui cogner dans les tempes, on peut plutôt parier sur la propension de l’humain à s’aveugler sur l’histoire qu’il fait.[/access]

Chantal Delsol, Les Pierres d’angle : À quoi tenons-nous ? Cerf, janvier 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00656862_000020.

NKM : la révolution s’habille en Prada

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nkm paris hidalgo

Qui a dit que le peuple ne comptait plus ? En période électorale, bien sûr, il est à nouveau au centre de toutes les attentions, il a droit à tous les égards. Jean-Jacques Rousseau le remarquait déjà du temps où les Lumières pré-révolutionnaires prenaient pour modèle l’Angleterre libérale : le peuple est roi durant les élections avant de retomber en esclavage en attendant la prochaine échéance. Le grand rite électoral a indéniablement plus d’un point commun avec le carnaval des temps médiévaux. Pendant quelques heures, on joue à renverser le pouvoir et les puissants s’amusent à faire croire qu’ils se soumettent à la volonté des humbles. Oui mais voilà, le problème c’est que le peuple n’a pas de parole, il parle à travers mille voix, récrimine, se récrie, et ceux qui veulent le séduire sont prêts à enfourcher des tonneaux, à charger des épouvantails et à se grimer de toutes les manières pour le séduire. Mais l’agitation finit par retomber et tout finit par revenir à la normale sous le règne des anciens ou des nouveaux représentants que le carnaval a fait acclamer.

Nathalie Kosciusko-Morizet a montré qu’elle pensait beaucoup au peuple, jusqu’à en faire l’acteur principal de sa victoire, fièrement revendiquée après le premier tour (en politique, tant qu’on n’a pas officiellement perdu, on est toujours potentiellement vainqueur…). L’égérie préraphaélite de la droite moderne et décomplexée a eu le verbe rebelle et belliqueux au soir de l’annonce des résultats du premier tour en appelant le « peuple de Paris libre » à « l’insurrection démocratique », rien moins. « Le peuple de Paris, fidèle à sa tradition libre et rebelle, a fait mentir les pronostics ». Mazette. Serait-il temps de ressortir les fusils de leurs vitrines au musée des Invalides pour bouter les socialistes hors de la mairie de Paris ? Apparemment, le peuple de Paris libre et rebelle a si bien entendu le message qu’il a décidé de prendre les devants en déboulant sur scène pendant l’allocution de Nathalie Kosciusko-Morizet perturbée par l’intervention intempestive d’un ou deux chômeurs et intermittents mal élevés. Anne Hidalgo qui appelait, sur les affiches électorales d’union avec le Front de Gauche, à « arracher Paris aux spéculateurs » s’est vue d’ailleurs quelque peu chahutée elle aussi par des intermittents décidément très remontés en fin de soirée.

Très investie dans son rôle de pasionaria de l’alternance démocratique, NKM a trouvé dans son discours de premier tour des accents guerriers qui rappelaient un autre discours de premier tour : c’était il y a douze ans, au soir du 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, tombeur de Lionel Jospin et qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle donnait du vibrato populiste pour rendre hommage à tous « les obscurs, les sans-grades, les métallos » qu’il appelait à rassembler leurs voix pour le soutenir. Arrivée en tête du premier tour des élections municipales 2014 à Paris, NKM est loin bien sûr de créer la surprise comme le leader du Front National en 2002. Les enjeux et les personnalités ne sont pas les mêmes, bien entendu, et l’avance de NKM est mince, sinon contestée. Il est intéressant cependant de constater à quel point le positionnement anti-système a pu devenir un élément de langage aussi banal que le déjà défunt front républicain. En plus d’un petit emprunt à la rhétorique hollandienne – « le changement est possible, il est tout proche », promet NKM – la bouillante tête de liste de l’UMP recycle le vocabulaire anti-élitiste qui fait florès tout autant sur les réseaux sociaux que dans les discours des possibles édiles du Front national ou dans la bouche des derniers prophètes de la révolution à la mode : « deux parisiens sur trois ont refusé de se plier aux ordres du pouvoir et de ses relais ». On se croirait presque chez Soral mais le maniérisme faussement décontracté accompagne cette fois la grandiloquence et le verbe haut en lieu et place des poses viriles. Le visage illuminé par un triomphalisme revanchard, NKM en appelle au « peuple, aux classes moyennes, à ceux qui travaillent », comme en son temps Jean-Marie Le Pen interpellait les métallos et les ouvriers abandonnés des partis communiste et socialiste.

Drôle d’animal politique que Nathalie Kociusko-Morizet qui partage visiblement avec Ségolène Royal le goût du travestissement et de la mise en scène. On a reproché à cette dernière de s’être grimée en Marianne et d’avoir caricaturé de façon ridicule le pauvre Delacroix, on oublie que NKM avait posé pour Paris Match, vêtue d’une sorte de toge, la chevelure tombant en cascade sur ses épaules et ses doigts fins effleurant les cordes d’une harpe. Et ce regard…Philippe Muray avait évoqué dans un article splendide le sourire de Ségolène Royal, la seule chose qui, comme le chat de Chester, continue de flotter dans l’immense vacuité et la vastitude du néant généré par la simple parole de l’éternelle candidate. NKM, quant à elle, décoche à qui veut bien la voir des sourires éclatants mais c’est derrière son regard qu’elle semble disparaître ; un regard qui projette comme un fanal l’éclat d’une ambition politique démesurée et qui veut promettre plus encore à tous ceux qui le croisent ; un regard qui se braque soudain en tous sens, presque affolé, et qui s’apaise et s’abîme, perdu en lui-même dans sa propre contemplation, tandis que la bouche souriante continue à promettre aux travailleurs, aux jeunes, aux Parisiens de leur rendre tout ce dont le pouvoir inique les a spoliés, de rétablir la justice fiscale, de redonner à Paris ses nuits blanches qu’un bandit lui a pris et de refaire de la capitale une ville où l’on « monte » pour refaire sa vie plutôt qu’une triste métropole muséifiée que l’on quitte pour aller respirer ailleurs un air plus sain.

Il n’y a rien de surprenant dans les arguments avancés par NKM, dans ses promesses, ses appels à l’union et au peuple. Sa tonalité exagérément guerrière contraste cependant avec l’image extrêmement lisse et travaillée de l’adversaire d’Anne Hidalgo et donne à l’affrontement parisien une irréalité soudaine. Alors que le pays tremble de voir le Front National s’emparer des mairies et venir menacer jusqu’à Martine Aubry en son fief, à Paris, chez NKM mais aussi chez Anne Hidalgo, on pastiche le discours populiste avec élégance, on vitupère avec nonchalance, on harangue avec sensualité et l’on entrecroise les sourires comme des sabres. Après la guerre à la finance de François Hollande qui a fait long feu et la démondialisation d’Arnaud Montebourg qui n’a pas vraiment connu de retentissement mondial, NKM a refait discrètement son 21 avril à elle, dans une version plus rive gauche de l’appel au peuple, avec une sophistication et une nonchalance un peu évaporée visant certainement moins à plaire au populo qu’à capter le charme discret de la bourgeoisie des XIVe et XVe arrondissements. Mao avait tort, la révolution à Paris, c’est bien un dîner de gala.

Du bon maniement du remaniement

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valls hollande ayrault

Il y a deux ans, j’expliquais pourquoi la logique des institutions de la Ve République et toute son histoire commandaient à François Hollande d’appeler Manuel Valls à Matignon. Pour vous la faire courte, le premier hôte de Matignon d’un mandat  présidentiel est imposé par la situation, et le second est choisi par le Président.

François Hollande a nommé un de ses hommes à Matignon, Jean-Marc Ayrault, sa solution de confort, oubliant cette règle non écrite. Et il vient donc de nommer Manuel Valls comme deuxième chef de gouvernement de son mandat. Il avait pourtant, d’après quelques indiscrétions, choisi un de ses proches, Jean-Yves Le Drian. Ce dernier l’a non seulement éconduit mais lui a fortement conseillé d’offrir la promotion à son collègue de la Place Beauvau. Quelle solutions restait-il à François Hollande ? Garder Ayrault au moins jusqu’en juin ? C’était la solution la plus évidente, tant la rouste du 25 mai aux européennes devrait rapidement faire oublier la dégelée de dimanche aux municipales. Plus facile à dire qu’à faire.

Jean-Marc Ayrault est apparu au soir de la défaite tel un zombie et il ne semblait plus en mesure de continuer sa mission, d’autant qu’une majorité de députés PS promettait une fronde dès mardi en cas de reconduction. Nommer Fabius ou Delanoë ? Ils ne semblaient pas vouloir du poste. Restaient Claude Bartolone voire Arnaud Montebourg, pour calmer l’aile gauche de la majorité. Mais le Président ne pouvait s’y résoudre tant les idées de ces derniers vont à l’encontre de ses projets européens. On y est ! Dans quelques jours, le gouvernement devra présenter son fameux plan d’économie de cinquante milliards à la Commission européenne. Et cette perspective pouvait-elle être mise en musique par ceux qui étaient dépeints il y a peu comme des germanophobes parce qu’ils réclamaient une confrontation avec l’Allemagne ? Assurément non. Dans les circonstances actuelles, c’est la solution Pascal Lamy qui était la plus logique. Issu comme Hollande de la galaxie Delors, il aurait été un relais idéal des préconisations de Bruxelles. Mais un tel accès de franchise aurait aussi relevé de la provocation pour toute l’aile gauche de la majorité, davantage encore que celui qui a été finalement choisi.

Reste donc Manuel Valls. Valls imposé au Président, comme ne l’a jamais été un deuxième chef de gouvernement de mandat, sous la Ve République. Hollande avait été surnommé naguère par les Guignols de l’Info « Monsieur Contretemps ». En mettant cul par dessus tête l’ordonnancement traditionnel de la nomination des hôtes de Matignon, il n’a jamais autant mérité ce sobriquet. D’autant que Valls n’a plus l’image qu’il avait dans le pays à l’automne dernier, alors que les attaques venues de la majorité le renforçaient. L’affaire Dieudonné, ses gesticulations martiales avant la dernière Manif pour tous ainsi que des envolées mal maîtrisées au Palais Bourbon ont passablement entaché sa popularité, notamment au centre et à droite sans le renforcer à la gauche de la gauche. François Hollande a sans doute autre chose en tête. Faire endosser à Valls toute l’impopularité du plan d’économie, après tout, cela peut apporter quelques avantages. Qui sait si Jacques Chirac, au lieu de nommer Dominique de Villepin en 2005, avait promu Nicolas Sarkozy à Matignon ?Le premier aurait pu devenir le candidat de la droite en 2007, le second finissant rincé par deux ans à Matignon, et ne pouvant donc pas faire sa campagne sur « la rupture ». François Hollande a peut-être ce schéma en tête. En levant l’hypothèque Valls, laissant davantage le Premier ministre déterminer et conduire la politique de la nation, comme le commande l’article 20 de la constitution, le Président pourrait-il reprendre de la hauteur et redevenir plus populaire que l’hôte de Matignon, comme au bon vieux temps ? Rien n’est moins sûr. Depuis que ce foutu quinquennat a été mis en place, les courbes de popularité des deux têtes de l’exécutif restent imperturbablement corrélées, chacun attirant l’autre vers le bas, comme deux alpinistes en grande difficulté.

Si François Hollande a fini par se laisser imposer un Premier Ministre, tout en faisant ce calcul misérable et dangereux, cela démontrerait définitivement que « Monsieur Contretemps » a une bien piètre idée de sa fonction.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21413351_000001.

Où est partie la poésie?

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poesie gracq obama

poesie gracq obama

Washington DC, 20 janvier 2009, investiture de Barack Obama. Après avoir prêté serment, le voilà officiellement le 44e président des États-Unis. Suivent 21 coups de canon, puis la marche Hail to the Chief. Obama prononce son discours. Ensuite la poètesse Elizabeth Alexander lit Praise Song for the Day, poème qu’elle a écrit pour la circonstance. Puis le pasteur Joseph Lowery bénit l’assemblée, et le United States Navy Band clôt la cérémonie par l’hymne américain. En France, on se souvient du discours, on se souvient aussi d’Aretha Franklin chantant My Country, ‘Tis of Thee pour l’ouverture sublime, mais qui se souvient d’Elizabeth Alexander lisant Praise Song for the Day[1. Qu’on peut traduire par « Loué soit ce jour ! », le poème glorifiant tous ceux qui, par leur lutte, ont permis l’élection d’Obama.]

? Pas un sonnet, encore moins un haïku : quatorze strophes de trois vers chacune, plus le vers final. À la télévision française, une voix traduisait le discours d’Obama. Mais personne n’a traduit le poème. Personne ne l’a même entendu : un commentaire vaguement explicatif du discours du Président couvrait la voix d’Elizabeth Alexander. Aucun journal français n’a pris la peine de publier le poème, ni même de le mentionner. Il eût fallu, pourtant : le discours du nouveau président, puis les vers de louange, puis la bénédiction, puis l’hymne national, c’est-à-dire l’État fédéral, la poésie, la religion, le drapeau, constituaient un fameux carré de symboles. La foi de l’Amérique en sa politique, en sa langue, en son Dieu, en son armée patriotique. Il y avait de l’âme dans ces strophes qui escortaient à Washington la prestation de serment du premier président noir. Bien plus qu’un supplément d’âme : l’âme de tout un peuple rassemblée dans un poème.[access capability= »lire_inedits »]

Évidemment, pour nous autres Français, ce genre de mélange – l’État, la poésie, le bon dieu, la nation – compose une soupe fort peu républicaine, qui dégage un drôle de fumet, une impression de moisi, un relent d’anachronisme tout à fait réac. Représentez-vous la lecture d’un poème à la Bastille le soir du 6 mai 2012, après l’élection de François Hollande : vous aurez du mal, car cette scène est inimaginable. On aurait ri. Écarquillé les yeux et les oreilles. Suffoqué d’ennui. C’est en tout cas ce que croient nos gouvernants. Mais peut-être que si l’on avait osé, si on avait lu un poème évitant à la fois l’emphase et la fausse subversion, qui sait… Quant à l’« âme », surtout celle d’un peuple ! Mot désuet, bon pour les calotins. C’est pourtant Rimbaud qui l’employait à propos de la langue universelle du poète futur : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant[2. Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871. Dans cette même lettre, il dit du poète qu’il « se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Et, plus loin, « Je est un autre ».] ». Pas de littérature, pas de style, pas d’ailes sans âme. Rimbaud poursuivait, visionnaire exalté : « Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable − lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. » Que les femmes redoublent d’ardeur, qu’elles se ruent sur leurs encriers, car aujourd’hui, dans les journaux en France, sur les ondes, sur les écrans de nos ordinateurs, de nos smartphones, la poésie s’en est allée. Elle n’a plus droit de cité. Elle a disparu de la scène publique. Elle est devenue invisible, inaudible, saugrenue même.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Âme asséchée d’un peuple qui ne croit plus en lui. D’une langue déshabituée de ce qui élève, de ce qui donne force, espérance − d’où le règne des humoristes et des cyniques, les deux faces du nihilisme. En 1960, dans Pourquoi la littérature respire mal, Julien Gracq s’inquiétait déjà du « dépérissement lent et continu de la poésie[3. Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade.] ». Il attribuait le phénomène au sentiment du non qui dominait l’époque, représenté par l’œuvre de Sartre, dont La Nausée, à rebours du sentiment du oui, représenté par l’œuvre de Claudel. D’un côté l’opposition absolue à la société existante, voire à toute société possible, de l’autre l’acquiescement euphorique à la Création sous toutes ses formes. Rien n’est plus étranger à la poésie que le non, observait-il, où elle va chercher de quoi contester son propre droit d’exister. Poésie critique de la poésie, comme chez Michaux, chez Queneau. À l’inverse, ce qui plaisait à Julien Gracq chez Breton, chez René Char, c’était « ce ton resté majeur d’une poésie qui se dispense d’abord de toute excuse, qui n’a pas à se justifier d’être, étant précisément et d’abord ce par quoi toutes choses sont justifiées ». Réflexion d’une justesse admirable. Pourquoi, dans les camps de concentration, les captifs s’acharnaient-ils à se réciter des poèmes, sinon parce qu’à la négation dont les accablaient leurs bourreaux, ils opposaient l’affirmation de leur vie, qui se justifiait d’être par elle-même, tout simplement par le fait d’être. « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de grand poète, ajoutait Gracq, de poète si sombre, si désespéré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui, tout au fond, le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre. » C’est la merveille qu’éprouvent les enfants, ces poètes-nés, avant que l’École, désormais, ne les normalise pour leur apprendre à habiter un monde plat, techniciste, voué à l’économisme, financièrement vivable. Là se perd l’âme : un monde purement terrestre, obsédé par les choses, et plombé par la com’, cet enfer de la langue.

La France d’aujourd’hui subit comme jamais le sentiment du non. Elle s’en emmitoufle, elle s’en oint. Alors, chez elle, la poésie n’a plus cours, et le meilleur d’elle-même est dédaigné, répudié. Elle s’excuse de tout, elle s’excuse d’être. Patrie, grandeur, goût du noble, quête du beau, orgueil de sa propre langue naguère universelle, fierté de sa propre histoire en dépit de ses heures noires, autant de renoncements. Songeons à la Défense et illustration de la langue française par Joachim du Bellay. C’était un poète. La renaissance du royaume passait par la glorification de son idiome. Le chirurgien Ambroise Paré mêla des poèmes à ses ouvrages techniques. Ronsard, à la fois, chanta l’amour et célébra le trône. Comme Malherbe, comme Racine. Tout à l’avenant : la France sans Victor Hugo serait une carcasse, un mannequin de cire sans Baudelaire, une dépouille sans Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, une fripouille sans ses poètes de la Résistance, dont Aragon, Éluard. Ceux-ci communistes, mais d’abord patriotes, avec tout un peuple derrière eux. La poésie qu’on écoute fait caisse de résonance. L’individualisme lui est contraire. À présent, on a le rap, le slam : trop de rage, trop de bave, mais du moins la langue bouillonne. Et là aussi une cause, un collectif à défendre. Quelque chose s’y invente malgré les nullités. En regard, voici la « non-poésie des non-poètes » pour reprendre la formule de Martin Rueff[4. Libération, mai 2013. Martin Rueff note dans son article qu’« aujourd’hui, en France, la poésie est célébrée dans la mesure même où c’est la “non-poésie des non-poètes”. »], la traduction des Fragments de Marylin Monroe accueillie en octobre 2010 par un vibrant succès, ou les vers convenus, vieil- lots, d’un Houellebecq dont, en avril 2013, le recueil Configuration du dernier rivage reçut un hommage unanime de la critique enthousiaste et fut vendu par paquets de treize à la douzaine.

La poésie ne représente plus rien. Elle s’est coupée de la société, qui le lui a bien rendu. Elle s’est perdue dans les arabesques, le maniérisme, l’abscons. Denis Hirson, poète français d’origine sud-africaine, assure ne jamais se sentir aussi peu français que lorsqu’il lit de la poésie française. Il cite un poète sud-africain, Robert Berold, s’adressant à sa chambre : « Aujourd’hui les arbres commencent à se couvrir de feuilles / Je te le dis lentement, à toi qui ne sors jamais. » C’est ce poème, explique Denis Hirson, « que les prisonniers de Fresnes m’ont demandé de relire, puisqu’il résonnait avec leur enfermement, quand je suis allé leur rendre visite avec d’autres poètes sud-africains en mai 2013. Ce n’est qu’un exemple du lien que des auditoires ont pu nouer avec des poèmes d’Afrique du Sud lors de dizaines de lectures auxquelles j’ai participé partout en France, certaines dans le cadre de la récente Biennale inter- nationale des poètes en Val-de-Marne, et en bien d’autres occasions. Je constate un réel besoin en France pour une poésie simple d’accès mais non pas simpliste, une poésie de la présence, dépouillée de l’abstraction hermétique ; une poésie qui ouvrirait un espace intérieur ancré ici. » Sans écho dans le public, la poésie des poètes a laissé le champ libre aux vers de mirliton où excelle la variété. S’il existe des chansons à texte, les radios préfèrent les ignorer. Inutile de s’attarder sur les podiums télévisés. Sous l’aspect qu’on lui connaît, ou qu’on lui connaissait, la poésie semble d’un autre temps.

Et pourtant, rien n’est joué. Les Œuvres de Philippe Jaccottet viennent d’être publiées dans la Pléiade. Le troisième tome des Œuvres complètes de Péguy y paraîtra sous peu. La poésie jaillit dans les marges, forte de vertus politiques encore vivantes. Dans son introduction à l’anthologie Poètes de la Méditerranée, publiée par Poésie/ Gallimard en 2010 et préfacée par Yves Bonnefoy, Eglal Errera note qu’il n’y eut « aucune réserve, jamais, de la part des poètes sollicités, à cohabiter avec l’ennemi d’hier ou d’aujourd’hui. Pas de réticence politique ou idéologique de la part des Palestiniens, Israéliens, Grecs, Turcs de l’île de Chypre, Croates, Serbes, musulmans et chrétiens des Balkans, aucune exigence d’exclusivité au nom d’une quelconque prérogative linguistique chez les poètes de langue arabe à l’égard de leurs compatriotes francophones − le plus souvent leurs aînés résidant en France. » France terre d’accueil, encore, des arts et des lettres. Et sans doute, si l’Europe fédérait ce qui se rapporte aux moyens de gouvernement tout en conservant à chacun de ses peuples la souveraineté culturelle qui en exprime l’âme, à commencer par l’exigeant respect de leurs langues, ces biens inaliénables, l’harmonie d’un destin commun pourrait s’y construire enfin. Il faut voir dans la poésie soucieuse de ses vertus l’emblème de cette vigueur qui nous manque en Europe comme en France, de cet élan vers le haut dont nous avons tant besoin pour vaincre le sentiment du non qui nous diminue, nous confine dans la dérision, l’amertume et la peur.[/access]

*Photo : ECLAIR MONDIAL/SIPA. 00072041_000002

Municipales : où sont passées mes lunettes ?

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municipales remaniement fn verts ump

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Je dois suivre les soirées électorales depuis, disons, l’âge de 15 ou 16 ans, quand je ne suis pas requis par la présidence d’un bureau de vote, qui vous prend douze ou treize heures d’affilée, dépouillement des résultats  compris.  C’est l’avantage de naître dans une famille très à gauche (ou très à droite, d’ailleurs) : la politisation précoce. Car on n’est jamais assez politisé, surtout par les temps qui courent, où plein de gens d’horizons très différents nous expliquent avec une insistance suspecte où se mêlent la fausse commisération et le vrai mépris que la politique, ça n’a plus aucun pouvoir et que les politiques, c’est tous les mêmes, voire c’est « tous pourris ». D’ailleurs, les gens qui pensent ça ne disent plus « les politiques » mais « les politiciens ». Le diable du poujadisme soft se niche dans les détails de la connotation.

Alors, nous disent ces bonnes âmes, autant laisser « faire ceux qui savent », – c’est la version technocratique- ou ceux « qui vont rompre avec l’UMPS » , – c’est la version populiste-, les deux visages du même Janus, puisque la version technocratique a tout intérêt à ce que la version populiste monte un peu, mais pas trop, afin de se présenter comme unique recours. Et ainsi, pendant que les chiens de l’abstentionnisme aboient, la caravane du libéralisme à la sauce bruxelloise peut passer tranquillement.

Voilà pourquoi l’on se retrouve avec une soirée électorale qui laisse un profond malaise, non pas parce qu’elle serait favorable ou défavorable à la gauche ou à la droite. Qui se souvient des législatives de 93 ou du premier tour de 2002 sait ce qu’est un vrai jeu de massacre pour un électeur de gauche, de même que la présidentielle de 88 ou les régionales de 2010 pour un électeur de droite. Non, le malaise était ailleurs. Il était dans le caractère profondément illisible des résultats, d’autant plus illisible que chacun s’efforçait de masquer ce fait en adoptant une attitude étrange, décalée, mécanique.

Les excellences socialistes comme Sapin et Moscovici avaient l’œil mort et le débit ralenti des consommateurs de Prozac. Hypothèse évidente : ils étaient sonnés par la défaite, Moscovici ayant même trouvé le moyen de perdre dans sa bonne commune de Valentigney. Ou bien, autre possibilité, ils étaient affolés à l’idée de perdre assez vite leur ministère. Ou encore, ils venaient de s’apercevoir que de manière confuse, informelle, chaotique, on assistait peut-être à l’émergence d’une autre gauche sur leur gauche, où se retrouvent du PCF avec ou sans le FDG et du FDG avec ou sans les écolos.

Ils avaient, en fait, manifestement envie d’oublier qu’il y avait autre chose que le repoussoir FN pour invalider leur politique comme l’avait montré par exemple la véritable bataille de Stalingrad que fut la Seine-Saint-Denis : malgré des pertes assez lourdes, le PCF et le FDG ont sauvé ou reconquis des villes de plus de cent mille habitants comme Saint-Denis et Montreuil, sans compter Aubervilliers en résistant à l’assaut conjugué, eux aussi, d’un genre de Front républicain, mais un Front républicain antirouge, façon Thiers, qui comportait implicitement le PS, l’UMP,  l’UDI, EELV et bien sûr le FN… Ce qui a permis de faire perdre de vieilles citadelles du communisme municipal comme Bobigny, Saint-Ouen, Le Blanc-Mesnil, Villejuif. Mais enfin, ce qui est apparu de manière concentrée en Seine-Saint-Denis, on l’a vu un peu partout en France. Mélenchon a eu raison de s’intéresser au cas de Grenoble et d’y voir « une lueur d’espoir ». Après tout, c’est une liste écolo et parti de gauche qui a réussi dans une quadrangulaire à mettre en échec le successeur désigné du social-libéral Destot. Alors bien sûr, comme le dit l’ami Daoud, ce n’est peut-être pas eux qui vont mettre tout de suite en œuvre le programme du groupe néo-luddite et isérois Pièces et Mains d’œuvre Mais en faisant un choix écosocialiste de décroissance soutenable dans une grande ville française, on assiste peut-être à la première étape de cette recomposition de la gauche où l’on recherche la martingale pour en finir avec l’hégémonie du PS, un peu à la manière dont a procédé en Grèce, la coalition Syriza de Tsipras qui a renvoyé le vieux PASOK a des limbes quasi-groupusculaires.

Pour la droite aussi, ce n’était pas très clair, voire complètement informe. Il n’est jamais difficile de gagner une élection quand on n’a pas de programme (ou le même que son principal adversaire), et quand on n’a pas de chef non plus. On a bien senti que se créait un axe Juppé-Bayrou-Raffarin. Tout ce monde-là a bien envie d’en finir avec l’ère Buisson. Il semblerait en effet que la tactique qui consiste à faire des câlins avec le FN a moyennement réussi (la maire PCF de Villeneuve-Saint-Georges a été réélue contre une coalition de fait UMP-FN) et que ce sont les modérés de l’UMP et l’UDI qui remportent de belles victoires comme la très symbolique Neuilly où dès le premier tour le candidat UDI avait battu le sarkozyste. Bref, Juppé en recours à fois républicain, européen et comme solution à la guerre des chefs, on sent que ça monte.

Ce qui n’empêche pas, toujours dans le genre autiste, d’avoir assisté à l’hallucinant point presse de Copé, présenté comme la réaction officielle de l’UMP. Il était entouré de vrais leaders d’avenir, avec de belles têtes de vainqueurs, comme Pierre Charon, Roger Karoutchi et Nadine Morano et ânonnait assez péniblement son absence de doctrine sur la France, l’Europe et l’économie qui masquait mal son angoisse à l’idée, lors des prochaines élections pour le parlement de Strasbourg, de devoir faire cohabiter Guaino et au hasard, Alain Lamassoure.

Quant au FN, on voyait bien au visage moins radieux de Marine Le Pen que c’était maintenant que les problèmes commençaient. Cet enracinement après lequel le parti courait depuis des années, il l’avait mais ils l’avait avec les inconvénients qui vont avec. C’est-à-dire que les ténors nationaux ont été traités comme des ténors nationaux, avec une certaine défiance, ce qui prouve bien que les électeurs frontistes eux aussi se méfient des envolées lyriques : Collard, Philippot et Aliot ont perdu assez sèchement. Ce sont des mômes qui ont gagné ailleurs et avec les mômes, on ne sait jamais. Entre la fougue, l’inexpérience et les vieux tropismes extrémistes, là non plus, on n’est pas à l’abri de mauvaises surprises.

Bref, on se retrouve avec deux droites, deux gauches, voire deux FN.  Et, répétons-le, 40% d’électeurs qui n’en on plus rien à fiche. Bonne chance à tous.

 

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00680385_000008.

Remaniement : et si Hollande devenait enfin Chirac ?

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chirac hollande remaniement ayrault

chirac hollande remaniement ayrault

Bis repetita non placent. À dix ans d’intervalle, la plupart des candidats PS qui fêtaient leur victoire aux régionales de 2004 font aujourd’hui grise mine. Juste retour de balancier, depuis le tournant de la rigueur de 1983, les élections intermédiaires font infailliblement chanceler les gouvernements. Sans remonter aux désillusions de l’ère Mitterrand, on note que la séquence politique actuelle rappelle étrangement les dégelées du second mandat Chirac.

Aux régionales de 2004, bientôt suivies par des européennes calamiteuses, l’UMP perdit alors 21 régions sur 22, ne sauvant que l’Alsace, au grand bénéfice d’un Parti socialiste qui pansait ses plaies du 21 avril 2002. Comme de bien entendu, les commentateurs avisés encourageaient le président Chirac, élu dans un rare moment d’unanimisme avec 82% des suffrages, à engager LE tournant social du quinquennat. À l’époque, une croissance molle, qui nous ferait aujourd’hui rêver, et un taux de chômage à la hausse minaient la popularité du couple Chirac-Raffarin, contraint de remanier le gouvernement après la Bérézina des régionales. Cela ne vous rappelle rien?

Nul ne sait si Hollande procèdera aux mêmes changements cosmétiques que son lointain prédécesseur, issu du même fief rad-soc corrézien. Changera, changera pas de Premier ministre ? Les paris sont ouverts. On ne donnait en tout cas pas plus cher de la peau de Jean-Pierre Raffarin au printemps 2004 que du scalp d’Ayrault aujourd’hui. Les mêmes scènes de la vie politique se suivent et se ressemblent. On a déjà vu un impétueux ministre de l’Intérieur à l’ambition dévorante, auxquels les sondages promettaient un bel avenir présidentiel, bouder Matignon.

En 2004, après un passage éclair à Bercy, Nicolas Sarkozy, prit le contrôle de l’UMP, d’où il lança sa future campagne présidentielle, laissant le pauvre Raffarin rouler sa bosse à la tête du gouvernement jusqu’au lendemain du référendum européen du 29 mars 2005. Valls serait bien en peine de reproduire la même stratégie, isolé qu’il est à la droite du PS…

Flanqué d’un Borloo ministre de la Cohésion sociale, le cabinet Raffarin-3 vécut quatorze mois en 2004-2005. Le temps de lancer de grands chantiers de rénovation urbaine, de plastronner dans les médias et d’alléger un peu plus la fiscalité des ménages. Une politique de la demande comme en rêverait… la gauche du PS. Il fallait entendre Nicolas Domenach faire des gorges chaudes de la politique du nouveau gouvernement italien Renzi, obligé d’alléger la pression fiscale sur les ménages transalpins pour réveiller une croissance atone.

C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures marmites, nous disent les sympathiques porte-parole de la gauche du PS. Nostalgiques de la parenthèse 1981-1983 et même, sans le dire, des années Chirac où l’on ne parlait pas encore de la « baisse du coût du travail », mais où l’on abaissait l’impôt sur le revenu au bénéfice des plus aisés, les Guedj, Maurel et consorts visent avant tout l’abrogation du Pacte de compétivité. Un objectif a priori raisonnable quoiqu’inatteignable : comme le post-gaulliste Chirac, Hollande agit sous l’œil de la Stasi bruxelloise. N’attendons rien du jeu de chaises musicales qui s’annonce, c’est le plus sûr moyen de ne pas être déçu…

*Photo : VILLARD/SIPA. 00669901_000067.

Municipales : la vague bleue n’a pas droitisé la France

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fn verts ump

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La jeunesse emmerde le front républicain, chanteraient aujourd’hui les Béru en pensant à David Rachline, Julien Sanchez, ou Fabien Engelmann. Car les nouveaux maires frontistes de Fréjus, Beaucaire et Hayange ont à peine trente ans de moyenne d’âge, en bons représentants  de la génération Philippot. Parmi la dizaine d’édiles lepénistes élus hier soir, ces trois-là peuvent se targuer d’une longue implantation locale, par-delà leurs différents itinéraires : Rachline vient de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, Sanchez du lepénisme version Jean-Marie et Engelmann de la CGT. S’il est encore bien trop tôt pour analyser en détails les données sociologiques de ces municipales, quelques précédents électoraux nous permettent de comprendre les ressorts du succès frontiste.

Primo, contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de continuum socio-politique entre les nouveaux électeurs frontistes et les sympathisants UMP. Les rodomontades de la droite méridionale ne doivent pas nous faire oublier la différence d’intérêts entre le chômeur d’Hénin-Beaumont ou de Fréjus et la mémé niçoise lasse de se faire piquer son sac à main sur la promenade des Anglais. Avec un zeste de scientificité en plus, Christophe Guilluy et les autres spécialistes de la carte électorale française nous démontrent depuis déjà quelques années qu’un néo-électorat frontiste s’enracine durablement dans les zones rurales et périurbaines grandes perdantes de la mondialisation.

Secundo, un petit coup d’œil sur le plan de Paris confirme l’étroite corrélation entre abstention, vote FN et (trop rares) foyers populaires. Le Nouvel Obs a eu l’honnêteté de reconnaître que les derniers prolos parisiens ne votent plus à gauche. Ils s’abstiennent en masse, comme les 38.5% de Français inscrits sur les listes qui ont préféré aller à la pêche dimanche, sans parler des électeurs absents des registres électoraux… Pour le Front, Paris est un cas d’école : si Wallerand de Saint-Just, figure du barreau et de la droite nationale propre sur elle a su dépasser son ancrage bourgeois pour fédérer quelques voix populaires au premier tour, cela laissait augurer des lendemains qui chantent dans les villes moins rupines. Ainsi de Marseille, où Stéphane Ravier emporte un secteur de plus de 150 000 habitants, devenant de fait la plus importante commune gérée par le FN.

Vous m’avez compris, le populo, s’il en a ras la casquette, ne saurait être assimilé à un droitard impénitent, qui rêve de faire suer le burnous à des régiments de nécessiteux. Preuve en est, la drolatique tribune de Laurence Parisot dans Le Monde de ce week-end. L’ancienne présidente du  Medef joignait sa voix aux imprécations d’Olivier Py pour intimer au peuple de faire front… républicain. « Peu importe de voter à droite si l’on est à gauche ou à gauche si l’on est à droite. Souvenons-nous de la honte et de la peur du 21 avril 2002 au soir. Souvenons-nous des titres des journaux nationaux le lendemain : la France se réveillait avec la gueule de bois ; souvenons-nous de ce que la presse étrangère découvrait avec stupéfaction du pays des droits de l’homme. », lit-on dans cette magnifique défense et illustration de l’UMPS. Hélas, l’électeur rebelle n’a pas toujours entendu l’appel antifasciste patronal, confiant même sans ciller la mairie de Villers-Cotterêts (quel symbole !) au parti lepéniste.  Si j’étais complotiste, je jurerais que Parisot roule aujourd’hui pour le FN, en alliée objective d’un mouvement tribunicien qui poursuit les mêmes fins que ses rivaux : croissance, ordre et intégration républicaine pour tous, en jurant d’user de moyens un peu plus musclés. Mais non, Parisot mord sincèrement, les arrière-pensées électorales en moins, la conscience de classe en plus, là où NKM avait déjà frappé.

D’un électorat bobo l’autre, après le dénouement à leur profit du match NKM/Hidalgo, les Verts se la jouent gros bras de l’écologisme municipal et fer de lance de la lutte anti-FN. Que ceux qui croient encore en la radicalité autoproclamée d’EELV en rabattent un peu : non seulement les Verts excellent dans les centre-ville bourgeois, parisiens, lillois ou grenoblois, mais une fois élus, ils se font les parfaits télégraphistes de l’urbanisation et de la grande industrie. À Grenoble, il semblerait que tout change au profit des Verts pour que rien ne change, car le maire Eric Piolle a toutes les chances de développer nanotechnologies et partenariats industriels locaux, comme il l’annonçait entre les deux tours de l’élection.

Ah, je vois au moins une bonne raison de se réjouir du tsunami droitier d’hier soir. Après pareille soufflante, qu’il reste ou non à Matignon, Jean-Marc Ayrault consentira peut-être à renoncer au projet de grand aéroport nantais. Objecteurs de croissance, tempérez votre optimisme, l’ambitieux Valls pourrait envoyer la troupe dans le bocage s’il venait à prendre du galon. Dis Manuel, c’est encore loin Notre-Dame-des-Landes ?

*Photo : DUCLOUX/SIPA. 00679069_000021.

Éric Rohmer, conteur moral

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eric rohmer baecque

eric rohmer baecque

Éric Rohmer, de son vrai nom Maurice Schérer, est un classique. Pas seulement par la place que lui accorde l’histoire du cinéma, mais d’abord par choix esthétique, moral et même politique. L’un des grands mérites de la biographie publiée ces jours-ci par Antoine de Baecque et Noël Herpe est de mettre l’accent sur cette ligne de force d’une œuvre souvent réduite par ceux qui ne l’aiment pas à quelques clichés autour de jeunes filles marivaudant dans des décors de téléfilms et jouant insupportablement faux. Dans un de ses tout premiers articles critiques, le cinéaste s’est amusé à inverser le célèbre axiome rimbaldien, « Il faut être absolument moderne », en proclamant : « Il faut être absolument classique. » Mais il s’agit, selon les auteurs, d’un « classicisme d’après les ruines, aussi consubstantiel au chaos de l’après-guerre que la musique de Beethoven ou les romans de Balzac le furent au lendemain de la Révolution. Le cinéma est bel et bien investi d’une mission rédemptrice, celle d’exhumer les soubassements mythiques que ne sait plus voir le XXe siècle. De retrouver, par-delà la catastrophe, le secret de la beauté indubitable. »

Cette inscription dans l’héritage peut déconcerter tant Rohmer est identifié à la Nouvelle Vague, dont on répète sans trop se poser de questions qu’elle a « révolutionné le cinéma ». Il est vrai que le classicisme de Rohmer s’est construit sur la certitude que les autres arts, peinture, littérature, musique, qu’il connaissait très bien, étaient arrivés en bout de course et ne pouvaient plus que se caricaturer dans des expérimentations de plus en plus stériles. Le cinéma, encore jeune, pouvait, non pas les remplacer, mais les sauver et rendre à la tradition sa modernité puisque, Rohmer le savait, seule la tradition est moderne.[access capability= »lire_inedits »]

Classique, passe encore, mais en prime Rohmer est plutôt réac, ce qui gêne aux entournures les deux biographes. Ainsi s’efforcent-ils, non sans mauvaise foi, de minimiser le rôle des amis sulfureux de l’après-guerre, comme Paul Gégauff, provocateur, séducteur, fêtard, cynique, tout l’opposé de Rohmer et l’un de ses scénaristes préférés. Rohmer lui-même ne clame pas sur tous les toits qu’il était abonné à La Nation française de Pierre Boutang, et lié avec l’écrivain Jean Parvulesco, émigré roumain, proche de l’OAS, qui jouera dans plusieurs de ses films,

La postérité repose parfois sur des malentendus. Pour le critique des Cahiers du Cinéma comme pour le metteur en scène de Ma nuit chez Maud, la Nouvelle Vague ne pouvait être qu’un retour au classicisme

y compris des plus tardifs comme L’Arbre, le maire et la médiathèque, fable écologiste sortie à la veille des législatives de 1993.

C’est sans doute dur à avaler pour les amateurs d’idées binaires, mais la Nouvelle Vague fut une avant-garde réactionnaire. Rohmer était l’aîné d’une petite bande qui l’a aidé à prendre le contrôle des Cahiers du Cinéma. Ils avaient pour nom Godard, Chabrol, Truffaut. Et n’avaient guère à voir avec la légende gauchisante, si l’on en croit Parvulesco : « Ce groupe a toujours été d’extrême droite, sauf Rivette. Bien sûr, rien n’était crié sur les toits, mais dans notre baratin entre nous, c’était clair. Gégauff l’était par pose, Godard par dandysme, Truffaut était fasciné par les collaborateurs, Schérer était un grand mystique, catholique et royaliste. » Ce secret des origines ne dit sans doute pas tout de la Nouvelle Vague ni du cinéma de Rohmer en particulier. Mais il explique que la question de la foi en soit le cœur vivant.

Le « grand Momo » était un homme secret, qui s’épanchait peu – la morale classique, toujours. Il est né à Tulle en 1920, dans une maison avec vue sur la Corrèze, deux ans avant son frère, le futur philosophe René Schérer. Son père, fonctionnaire à la préfecture, ne jure que par l’éducation de ses enfants : lectures, mises en scène de pièces de théâtre au lycée, mais aussi jeux sous les combles et dans le jardin. Maurice est un enfant sage, peut-être un peu mélancolique.

Sa première passion, l’écriture, l’accompagnera toute sa vie. Les scénarios de ses films seront souvent tirés de nouvelles écrites par le jeune homme déçu, devenu professeur certifié de lettres classiques après avoir échoué à Normale sup’ et à l’agrégation. Démobilisé et installé à Paris dans une chambre meublée dès 1943, il publie des textes où perce déjà ce qui, vingt- cinq ans plus tard, irriguera la trame janséniste et sensuelle de Ma nuit chez Maud ou celle, aimablement fétichiste, du Genou de Claire[1. Ces nouvelles sont recueillies pour la première fois dans Friponnes de Porcelaine (Stock), qui accompagne la sortie de la biographie.]. Mais son roman, Élisabeth, publié en 1946 chez Gallimard, ne connaît aucun succès.

À cette occasion, il fait pour la première fois usage d’un pseudonyme. Sur cette manie des alias, on croira Rohmer sur parole : Maurice ne voulait surtout pas faire de peine à sa mère, pour qui toute carrière autre que professorale s’apparentait à une inacceptable bohème. Peut- être est-elle aussi, cette manie, une autre marque d’un classicisme qui entend dompter les errements du moi par la perfection formelle et la finesse des personnages. Peu importe l’auteur, seule l’œuvre compte. D’où, aussi, l’économie de moyens à laquelle il se tiendra, même dans les périodes plus fastes de sa carrière.

Cependant, soyons honnête, sans les actrices rohmériennes, on ne serait peut-être pas devenu rohmérien. Certains d’entre nous ne se sont jamais remis d’avoir vu le corps de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle ou celui d’Haydée Politoff dans La Collectionneuse. Pas tant parce que Rohmer les aimait, mais parce qu’il savait les faire bouger, lui qui définissait le cinéma comme « art de l’espace ». Fasciné par Pascal autant que par la comtesse de Ségur, Rohmer a donné à ses comédiennes ce mélange de gravité et de candeur, de pertinence et de cruauté, qui font d’elles autant de petites amies possibles, éternellement jeunes, que l’on retrouve sur les plages bretonnes ou dans les décors d’une ville nouvelle, toujours habitées par ce qu’on pourrait appeler, par un léger abus de terminologie pascalienne, la grâce efficace.[/access]

Éric Rohmer, d’Antoine de Baecque et Noël Herpe (stock, 2014).

On signalera la parution récente de Rohmer, l’intégrale, Éditions Potemkine, 30 DVD.

La droite la plus bête du monde

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ump alain juppe

ump alain juppe

En France, la gauche a une chance exceptionnelle. Il lui suffit de l’être pour avoir raison. Même quand elle se prend une rouste dans les urnes. Parce que chez nous, c’est elle qui décide, c’est comme ça. Ces jours-ci par exemple, elle prend à nouveau ses responsabilités dans ce qu’elle appelle la « recomposition de la droite ». Normal, puisque celle-ci a gagné partout, il est grand temps qu’elle se recompose. Mais elle ne saurait y parvenir seule, la pauvre.

La droite française est toujours « la plus bête du monde » (© Guy Mollet). Et elle le prouve à la moindre occasion. Au lieu de se réjouir de son éclatante victoire aux municipales, et d’en profiter pour se choisir un chef digne de ce nom (pas Copé, quoi), elle poursuit gaiement sa décomposition. Et ce faisant, elle laisse encore une fois la gauche lui montrer la voie… vers sa prochaine défaite électorale.

Car n’en doutons pas, le plus grand défi de la droite, dans cette Vème République inventée pour elle, reste encore et toujours de réussir l’exploit de perdre une élection. Pour ce faire, la gauche, elle, n’est jamais à court d’idées. Et d’abord la gauche au pouvoir, bien au-dessus des élus locaux administrant leurs 36 000 clochers, c’est-à-dire les vieux médias de gauche et leurs patrons milliardaires.

Pour donner une chance à la droite de perdre, ils ont déjà pensé à tout. Le meilleur scénario leur semblait jusqu’à présent de tout miser sur Sarkozy. Déjà multidiabolisé, politiquement carbonisé par cinq ans de gestion d’une crise inédite, il était sans conteste le parfait candidat à battre. Il suffisait donc de l’attaquer quotidiennement, sur tous les fronts, obligeant les braves électeurs de droite à le défendre, pour le présenter comme leur champion. Et le convaincre de revenir.

Mais avec la déculottée historique du PS aux municipales, de nouvelles opportunités de « recomposition » encore plus certainement fatales à la droite se sont fait jour. Au premier rang desquelles le score inespéré d’Alain Juppé dans sa petite bourgade de bord de mer. Tout le monde avait oublié celui que la gauche a toujours aimé que la droite appelle « le meilleur d’entre nous », mais l’occasion était trop belle de le rappeler aux affaires. À grands coups de « unes » de journaux, les flatteurs se sont mis à l’ouvrage.

Résultat : si le plan se déroule sans accroc, François Fillon devrait être relégué au rang de petit outsider inoffensif sous peu, et Henri Guaino continuer d’amuser la galerie sans se laisser pousser plus de velléités. Quant à Jean-François Copé, inutile de l’aider à se désintégrer. Le Maire ? Wauquiez ? Qui c’est ? Non, le peuple de droite n’aura plus le choix qu’entre un ancien président et un ancien premier ministre connus pour avoir su offrir ses plus belles mobilisations à la gauche, contre eux.

Avec le concours larmoyant d’un perdant patenté comme François Bayrou, redevenu le caillou des Pyrénées idéal à glisser dans la chaussure de ses futurs ex alliés, on voit à peu près où tout cela est censé nous mener. Sauf si on est un responsable politique de droite, bien sûr, convaincu d’avoir repris les commandes du pays sous prétexte de vague bleue printanière. « Victoire, victoire ! » La gauche française reste au pouvoir.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00680297_000002. 

Plaidoyer pour une humanité humaine

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chantal delsol pierres angle

chantal delsol pierres angle

Chantal Delsol, de l’Institut, est philosophe et catholique : elle ne nie pas cette seconde détermination, et pourtant il serait vain de lire dans son œuvre un essai de théologie ou même de philosophie chrétienne, au sens qu’Étienne Gilson avait conféré, dans les années 1930, à cette possibilité de recherche de la vérité. Quand Delsol parle de « pierres d’angle », titre de son dernier ouvrage, qu’elle éclaire immédiatement d’un « À quoi tenons-nous ? » lapidaire, elle ne se prend donc nulle- ment pour le Chateaubriand du Génie du christianisme. Au contraire, elle met immédiatement en garde son lecteur contre deux tentations : considérer la modernité comme un monde clos sur soi-même, d’une part, et rêver au retour d’une introuvable « chrétienté » idéale de l’autre. Elle laisse volontiers les morts enterrer les morts, et le passé retrouver sa place évidente : celle du temps qui ne reviendra plus.

Ces « pierres d’angle », Delsol les définit comme « ce dont nous ne voulons pas nous débarrasser, au-delà de notre relativisme  ». Elles ont été posées par d’autres, avant nous et pour nous : en conséquence, elles fondent une civilisation : la nôtre.[access capability= »lire_inedits »] Delsol prend acte de l’échec de deux dogmatiques, qui pensaient sincèrement se justifier par elles-mêmes, la judéo-chrétienne et la moderne. Mais paradoxalement, elle les considère comme incontournables dès lors qu’elles sont apparues : « Ces principes fondateurs ne sont pas, en soi, légitimables par le raisonnement. Des croyances les portent », dit-elle, et pourtant ils constituent notre socle. Les refuser reviendrait à accepter l’écroulement total de notre weltanschauung, ce qui nous mènerait soit au chaos, soit au monde régi par la tradition qui nous serait inhabitable.

Ces « pierres d’angle », que seul l’Occident a adoptées comme fondations − ce qui ne permet cependant pas, selon elle, de conclure à sa supériorité sur le reste du monde − sont l’inaliénable dignité humaine, la recherche de la vérité, l’idée de progrès et la liberté de conscience. Refusant l’apologétique, Delsol ne s’attarde pas à démontrer ce qu’elle tient pour des évidences, se contentant de les illustrer par des exemples, comme le refus de l’« exposition » de l’enfant à la naissance[1. Typique des sociétés antiques, ce rituel autorisait le père à refuser un enfant à la naissance, soit qu’il le jugeât difforme, soit qu’il en eût trop, soit que son sexe lui déplût. L’enfant était en général abandonné à la charité publique.], que l’on doit au judaïsme et au christianisme. Elle vise surtout le mouvement rétrograde de la « modernité tardive » qui, oublieuse des motifs de la tradition dont elle hérite, retourne ces principes contre eux-mêmes : ainsi de la « dignité humaine » qui sert maintenant à légitimer le droit à mourir, quand elle était à l’origine attachée, de manière non négociable, à la personne en elle-même, interdisant à la société de décider du sort d’une vie, comme en témoigne l’abolition de la peine de mort. Plaidant pour un « relativisme relatif », elle fait continûment appel au paradoxe d’une raison qui se représente à elle-même comme une transcendance, non démontrable par définition : « Le souci de transcendance est l’honneur de l’Europe », écrit-elle. Par où elle rejoint Pascal, qui tenait qu’il existe deux excès : « Exclure la raison, n’ad- mettre que la raison. »

Le malheur de ce raisonnement, qui se fonde in fine − et Delsol l’écrit explicitement − sur l’espérance, est qu’il exige de l’humanité contemporaine l’accès à une raison supérieure qui lui fasse redécouvrir l’humilité de ses origines, ou au moins la conscience qu’elle court à la catastrophe. Or, tant que le boomerang n’est pas encore revenu lui cogner dans les tempes, on peut plutôt parier sur la propension de l’humain à s’aveugler sur l’histoire qu’il fait.[/access]

Chantal Delsol, Les Pierres d’angle : À quoi tenons-nous ? Cerf, janvier 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00656862_000020.

NKM : la révolution s’habille en Prada

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nkm paris hidalgo

nkm paris hidalgo

Qui a dit que le peuple ne comptait plus ? En période électorale, bien sûr, il est à nouveau au centre de toutes les attentions, il a droit à tous les égards. Jean-Jacques Rousseau le remarquait déjà du temps où les Lumières pré-révolutionnaires prenaient pour modèle l’Angleterre libérale : le peuple est roi durant les élections avant de retomber en esclavage en attendant la prochaine échéance. Le grand rite électoral a indéniablement plus d’un point commun avec le carnaval des temps médiévaux. Pendant quelques heures, on joue à renverser le pouvoir et les puissants s’amusent à faire croire qu’ils se soumettent à la volonté des humbles. Oui mais voilà, le problème c’est que le peuple n’a pas de parole, il parle à travers mille voix, récrimine, se récrie, et ceux qui veulent le séduire sont prêts à enfourcher des tonneaux, à charger des épouvantails et à se grimer de toutes les manières pour le séduire. Mais l’agitation finit par retomber et tout finit par revenir à la normale sous le règne des anciens ou des nouveaux représentants que le carnaval a fait acclamer.

Nathalie Kosciusko-Morizet a montré qu’elle pensait beaucoup au peuple, jusqu’à en faire l’acteur principal de sa victoire, fièrement revendiquée après le premier tour (en politique, tant qu’on n’a pas officiellement perdu, on est toujours potentiellement vainqueur…). L’égérie préraphaélite de la droite moderne et décomplexée a eu le verbe rebelle et belliqueux au soir de l’annonce des résultats du premier tour en appelant le « peuple de Paris libre » à « l’insurrection démocratique », rien moins. « Le peuple de Paris, fidèle à sa tradition libre et rebelle, a fait mentir les pronostics ». Mazette. Serait-il temps de ressortir les fusils de leurs vitrines au musée des Invalides pour bouter les socialistes hors de la mairie de Paris ? Apparemment, le peuple de Paris libre et rebelle a si bien entendu le message qu’il a décidé de prendre les devants en déboulant sur scène pendant l’allocution de Nathalie Kosciusko-Morizet perturbée par l’intervention intempestive d’un ou deux chômeurs et intermittents mal élevés. Anne Hidalgo qui appelait, sur les affiches électorales d’union avec le Front de Gauche, à « arracher Paris aux spéculateurs » s’est vue d’ailleurs quelque peu chahutée elle aussi par des intermittents décidément très remontés en fin de soirée.

Très investie dans son rôle de pasionaria de l’alternance démocratique, NKM a trouvé dans son discours de premier tour des accents guerriers qui rappelaient un autre discours de premier tour : c’était il y a douze ans, au soir du 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, tombeur de Lionel Jospin et qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle donnait du vibrato populiste pour rendre hommage à tous « les obscurs, les sans-grades, les métallos » qu’il appelait à rassembler leurs voix pour le soutenir. Arrivée en tête du premier tour des élections municipales 2014 à Paris, NKM est loin bien sûr de créer la surprise comme le leader du Front National en 2002. Les enjeux et les personnalités ne sont pas les mêmes, bien entendu, et l’avance de NKM est mince, sinon contestée. Il est intéressant cependant de constater à quel point le positionnement anti-système a pu devenir un élément de langage aussi banal que le déjà défunt front républicain. En plus d’un petit emprunt à la rhétorique hollandienne – « le changement est possible, il est tout proche », promet NKM – la bouillante tête de liste de l’UMP recycle le vocabulaire anti-élitiste qui fait florès tout autant sur les réseaux sociaux que dans les discours des possibles édiles du Front national ou dans la bouche des derniers prophètes de la révolution à la mode : « deux parisiens sur trois ont refusé de se plier aux ordres du pouvoir et de ses relais ». On se croirait presque chez Soral mais le maniérisme faussement décontracté accompagne cette fois la grandiloquence et le verbe haut en lieu et place des poses viriles. Le visage illuminé par un triomphalisme revanchard, NKM en appelle au « peuple, aux classes moyennes, à ceux qui travaillent », comme en son temps Jean-Marie Le Pen interpellait les métallos et les ouvriers abandonnés des partis communiste et socialiste.

Drôle d’animal politique que Nathalie Kociusko-Morizet qui partage visiblement avec Ségolène Royal le goût du travestissement et de la mise en scène. On a reproché à cette dernière de s’être grimée en Marianne et d’avoir caricaturé de façon ridicule le pauvre Delacroix, on oublie que NKM avait posé pour Paris Match, vêtue d’une sorte de toge, la chevelure tombant en cascade sur ses épaules et ses doigts fins effleurant les cordes d’une harpe. Et ce regard…Philippe Muray avait évoqué dans un article splendide le sourire de Ségolène Royal, la seule chose qui, comme le chat de Chester, continue de flotter dans l’immense vacuité et la vastitude du néant généré par la simple parole de l’éternelle candidate. NKM, quant à elle, décoche à qui veut bien la voir des sourires éclatants mais c’est derrière son regard qu’elle semble disparaître ; un regard qui projette comme un fanal l’éclat d’une ambition politique démesurée et qui veut promettre plus encore à tous ceux qui le croisent ; un regard qui se braque soudain en tous sens, presque affolé, et qui s’apaise et s’abîme, perdu en lui-même dans sa propre contemplation, tandis que la bouche souriante continue à promettre aux travailleurs, aux jeunes, aux Parisiens de leur rendre tout ce dont le pouvoir inique les a spoliés, de rétablir la justice fiscale, de redonner à Paris ses nuits blanches qu’un bandit lui a pris et de refaire de la capitale une ville où l’on « monte » pour refaire sa vie plutôt qu’une triste métropole muséifiée que l’on quitte pour aller respirer ailleurs un air plus sain.

Il n’y a rien de surprenant dans les arguments avancés par NKM, dans ses promesses, ses appels à l’union et au peuple. Sa tonalité exagérément guerrière contraste cependant avec l’image extrêmement lisse et travaillée de l’adversaire d’Anne Hidalgo et donne à l’affrontement parisien une irréalité soudaine. Alors que le pays tremble de voir le Front National s’emparer des mairies et venir menacer jusqu’à Martine Aubry en son fief, à Paris, chez NKM mais aussi chez Anne Hidalgo, on pastiche le discours populiste avec élégance, on vitupère avec nonchalance, on harangue avec sensualité et l’on entrecroise les sourires comme des sabres. Après la guerre à la finance de François Hollande qui a fait long feu et la démondialisation d’Arnaud Montebourg qui n’a pas vraiment connu de retentissement mondial, NKM a refait discrètement son 21 avril à elle, dans une version plus rive gauche de l’appel au peuple, avec une sophistication et une nonchalance un peu évaporée visant certainement moins à plaire au populo qu’à capter le charme discret de la bourgeoisie des XIVe et XVe arrondissements. Mao avait tort, la révolution à Paris, c’est bien un dîner de gala.