Incident entre l’écrivain et le député socialiste Jérôme Guedj, le premier étant accusé par le second de lui avoir fait un doigt d’honneur et de l’avoir insulté dans la rue
Il faut avoir beaucoup étudié la domination pour finir par traiter les gens de connards sur un trottoir. C’est une manière comme une autre de mettre la théorie en pratique. Didier Eribon, sociologue distingué, spécialiste des humiliations, des identités blessées et des mécanismes par lesquels les hommes se réduisent les uns les autres, aurait ainsi offert à Jérôme Guedj une petite leçon de sociologie appliquée. Une leçon de rue, avec gestes obscènes et travaux pratiques.
La scène se déroule à Paris. Guedj parle avec sa femme et un ami lorsqu’un passant se met à lui adresser des doigts d’honneur et quelques aménités. Le passant n’est pas n’importe qui. C’est Didier Eribon, l’auteur de Retour à Reims, l’homme qui a fait de la honte sociale une matière littéraire et politique, celui qui sait mieux que personne comment une parole peut vous coller à la peau. Guedj le rattrape et lui demande des explications. Eribon aurait répondu : « Je suis mondialement connu et vous êtes un sale connard. »
Il y a dans cette phrase une sorte de perfection. On connaissait l’argument d’autorité, Eribon invente l’argument de célébrité. Socrate avait besoin de discuter mais il suffit à Eribon d’être mondialement connu. La philosophie progresse…
Mais la suite est moins drôle. Eribon reproche à Guedj ses critiques contre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Puis, selon le récit du député, il ajoute : « J’aurais pu vous dire aussi, et je pourrais vous dire : dégage, sale sioniste ! » À cet instant, le trottoir cesse d’être un théâtre de boulevard. Il devient un lieu où les mots ont une mémoire.
Ce qui rend la scène embarrassante est que Didier Eribon n’est pas un imbécile. Il sait ce que font les mots lorsqu’ils cessent de désigner pour commencer à enfermer. Il sait comment une personne peut être ramenée à son origine, à sa classe, à sa sexualité, à une appartenance réelle ou supposée. Il sait que l’insulte n’est jamais tout à fait une simple insulte : elle vient avec son histoire, ses morts, ses habitudes de mépris. Il ne peut donc ignorer ce que signifie, dans la France d’aujourd’hui, de jeter « sale sioniste » au visage d’un député juif.
L’antisionisme n’est pas nécessairement l’antisémitisme, cela devrait aller sans dire. Il existe même des sionistes propalestiniens, ce qui est sans doute une position trop compliquée pour notre époque, qui préfère les étiquettes aux êtres humains. Mais ici, le mot ne surgit pas au terme d’un débat sur l’histoire d’Israël ou sur l’avenir du Proche-Orient. Il arrive dans une querelle autour de Mélenchon. Il ne sert pas à discuter, il sert à frapper. Lorsqu’un mot politique devient une injure lancée à un homme juif, il faut au moins avoir la décence de se demander ce qu’il transporte avec lui.
Jérôme Guedj n’est pourtant pas un militant du Grand Israël. Il défend la solution à deux États, refuse de choisir entre l’existence d’Israël et les droits nationaux des Palestiniens et s’obstine à penser qu’une cause juste ne devient pas plus juste lorsqu’elle exige qu’on ferme les yeux sur les haines qui la nimbent. C’est peut-être ce qu’on lui reproche.
L’affaire Eribon raconte quelque chose de plus vaste qu’une colère de trottoir. Une partie de la gauche intellectuelle, autrefois si attentive aux préjugés, semble avoir découvert que l’injure pouvait être une arme émancipatrice, à condition de la réserver aux mauvaises personnes. Elle dénonce l’assignation identitaire partout, sauf lorsqu’elle lui permet de congédier un contradicteur. Elle combat les stéréotypes tout en conservant soigneusement ceux dont elle a besoin. Elle réclame la nuance comme on réclame un privilège, puis distribue les certificats de pureté avec la brutalité d’un concierge.
Guedj a commis une faute impardonnable : il est resté à gauche sans accepter toutes les indulgences accordées à Mélenchon. Il connaît pourtant celui-ci puisqu’il a été un de ses proches. Il n’a pas changé de famille politique et refuse simplement de considérer que la lutte contre l’antisémitisme devrait s’arrêter à la porte de son propre camp. C’est une faute que les familles politiques pardonnent rarement. On supporte mieux l’ennemi que le parent qui vous rappelle les principes oubliés. L’ennemi confirme votre identité alors que le dissident vous oblige à la regarder.
Eribon a écrit sur la honte sociale, l’exclusion, la violence des classements. Il a montré comment les dominants fabriquent des catégories pour tenir les autres à distance. Son œuvre mérite d’être lue. Mais elle rend la scène plus accablante encore. Car à quoi sert d’avoir passé sa vie à démonter les mécanismes du mépris si c’est pour les retrouver un soir, intacts, dans sa propre bouche ?
Jérôme Guedj dit avoir entendu « sale juif » derrière « sale sioniste ». On peut discuter son interprétation mais pas lui retirer le droit de s’interroger sur ce qu’il a entendu, surtout lorsqu’il a déjà reçu des insultes de même nature dans des manifestations. Les mots ne sont pas des bulles de savon. Ils éclatent et laissent parfois une odeur rance.
Il y a enfin cette touche, presque trop parfaite pour ne pas appartenir à la littérature. Eribon aurait précisé qu’il devait dîner avec Annie Ernaux, prix Nobel de littérature. Comme si la fréquentation des immortels pouvait servir de laissez-passer moral, comme si l’on pouvait être odieux sur un trottoir et se refaire une virginité dans un salon, entre deux écrivains consacrés.
On imagine un Philippe Muray observant la scène avec cette joie triste qu’il réservait aux cérémonies de la bonne conscience : le grand spécialiste des dominations, mondialement connu, défendant les opprimés entre deux doigts d’honneur, avant de rejoindre les immortels pour dîner…
On a connu un temps où la gauche intellectuelle prétendait libérer les hommes de leurs préjugés. Certains de ses représentants semblent désormais surtout préoccupés de savoir à qui ils ont encore le droit de les appliquer. Didier Eribon devrait relire Didier Eribon. Il y retrouverait peut-être cette vieille vérité, si simple qu’elle en devient presque inaccessible : on ne se débarrasse jamais tout à fait de la violence, on change seulement le nom qu’on lui donne.
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