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«Tais-toi et écoute»: jeudi noir sur LCI

Lycéens : la grande confrontation médiatique


«Tais-toi et écoute»: jeudi noir sur LCI
Capture LCI / TF1.

Crise des lycées. Notre contributeur revient sur le fameux débat organisé par David Pujadas avec Elwan, Bérénice, Louise et tous les autres…


À moins de passer vos journées coupé du monde à écouter Rires et Chansons ou à regarder Équidia en boucle, vous n’avez pas pu échapper aux échos de l’émission « La grande confrontation : violences, deux France face à face », animée par David Pujadas sur LCI le jeudi 8 octobre dernier à 21 h.

Si toutefois vous vous reconnaissez dans l’un de ces deux cas, je vais m’efforcer ici de vous en faire un petit résumé.

Le débat se voulait réellement contradictoire : tous les points de vue s’y croisaient, portés par des intervenants issus d’horizons sociaux et politiques très divers. Ce soir-là, se sont ainsi confrontés :

  • une mère de famille déclarant avoir failli, je cite, «tabassé sa fille si elle avait mis le feu à des poubelles» ,
  • un professeur de français et de théâtre justifiant l’occupation (illégale) d’établissements scolaires ;
  • un policier pris pour cible par des tirs de mortier, venu expliquer la réalité de son terrain face à des lycéens pas obligatoirement bienveillants (c’est peu de le dire) ;
  • une ex-juge d’instruction membre actif du Syndicat de la magistrature (syndicat qui s’illustre quotidiennement par sa vision parfois très particulière du droit) ;
  • un essayiste de gauche fier des blocus lycéens (et plutôt ambigu sur les violences associées) ;
  • un rappeur à la voix grave, qui soutenait le mouvement, opposé aux casseurs comme aux policiers ;
  • un influenceur lisse (qui soutenait pareil).;
  • et surtout — il en a été déjà beaucoup question sur les réseaux et dans nos journaux – , un leader lycéen d’extrême gauche de 17 ans, une leadeuse étudiante de droite et une professeure, docteur en philosophie, que l’on peut définir comme défendant des valeurs plutôt traditionnelles.

(Soulagement notable sur le plateau : aucun drapeau palestinien, pourtant omniprésent dans les manifestations.)

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Le jeune militant lycéen est apparu comme un produit chimiquement pur : une sorte de mini-Macron mélenchoniste à la dialectique parfaitement creuse dès lors qu’il ne peut plus pérorer en solo. Son argumentation s’est vite effondrée face à sa jeune contradictrice de droite, qui l’a renvoyé avec un calme olympien aux contradictions d’une idéologie qu’il croyait pourtant blindée, imperméable et à l’épreuve des bombes.

Un peu plus tôt, ce même lycéen (tenant davantage de la « tête à claques » que de la tête d’affiche, et adepte du slogan « ACAB » en manifestation) avait soutenu les yeux dans les yeux au policier de terrain que ce dernier ne savait pas faire son métier. Puis, lors d’un échange surréaliste avec Bérénice Levet, le jeune Elwan Benoît lui a asséné « qu’elle avait la tête vide », que « son contenu était vide » et autres joyeusetés du même genre.

Rappelons les faits : Bérénice Levet est professeure de philosophie, autrice d’une thèse sur Hannah Arendt, contributrice à de nombreuses revues (Causeur, Valeurs actuelles, La Revue des Deux Mondes, Le Débat, Commentaire, Esprit, Études, L’Incorrect) et coautrice dans un dossier sur le thème « Femmes, islam et République[1] » avec Caroline Fourest et Elisabeth Badinter. Elwan Benoît, lui, est simplement lycéen.

Qu’un adolescent de 17 ans au savoir encore embryonnaire — mais promis aux 95 % de réussite au bac général — prétende en savoir autant qu’elle sur un plateau télévisé dépassait manifestement le cadre de pensée de l’enseignante. Celle-ci lui a répondu avec une maladresse compréhensible, mais non sans justesse : il ferait mieux de remiser son ego télescopique avant d’entrer en classe, où son rôle est d’écouter l’enseignant pour recevoir l’héritage des humanités. Et, accessoirement, de se taire. Elle a d’ailleurs rappelé qu’elle-même s’effaçait derrière les grandes œuvres qu’elle transmettait.

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On touchait là au cœur du problème résumé par le psychologue clinicien Didier Pleux présent en plateau : avant 1968, l’autorité relevait souvent d’un autoritarisme rigide et contre-productif. Mais la réaction inverse, par excès d’horizontalité, a produit une génération privée de repères et d’apprentissage de la frustration, incapable de se mettre en posture d’écoute face à quelqu’un qui en sait plus qu’elle. Cette perte d’autorité touche les enseignants, mais s’étend tout autant aux parents.

Cette dérive éclaire également le déclin de la France dans les classements PISA («programme international pour le suivi des acquis des élèves») depuis les années 2000. L’essor des « sciences de l’éducation » et du socioconstructivisme (l’idée que l’élève doit construire son propre savoir) y est pour beaucoup. Les réformes successives de Najat Vallaud-Belkacem (réduction des langues anciennes) et de Jean-Michel Blanquer (mosaïque des options au lycée rendant les emplois du temps ingérables) ont parachevé ce marasme. Voilà la cause profonde de la colère lycéenne, à mon sens, bien plus que le manque de moyens régulièrement invoqué.

Enfin, à voir la hargne avec laquelle nombre d’adultes et d’enseignants s’en prennent à Bérénice Levet sur les réseaux sociaux, il est manifeste que les dégâts cognitifs de ce basculement culturel post-68 ne se limitent pas aux seuls lycéens.


[1] https://www.revuedesdeuxmondes.fr/femmes-islam-et-republique/



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Professeur de musique et de théâtre à l’INSPE Centre-Val de Loire, Christophe Sibille a également accompagné aux claviers le duo Font et Val et le chanteur Idir. Il a aussi écrit dans « Fluide glacial », « le Coq des Bruyères » et « Tribune Juive », et collaboré aux « brèves » de la page 16 de « Charlie-hebdo » entre 2006 et 2009.

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