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Ukraine : les Chapi et Chapo de l’indignation

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On apprend que dimanche après-midi, Herman Van Rompuy, l’homme aux haïkus, président du conseil européen et José Manuel Barroso, le Mao[1. Sa belle jeunesse au moment de la révolution des Œillets.] libéral de la Commission ont déclaré, avant même la fermeture des bureaux de vote, que le referendum en Crimée était « illégal et illégitime » et que ses résultats ne seraient pas reconnus. On est étonné qu’il n’y ait pas de déclaration de Catherine Ashton. Elle est normalement à la tête du ministère des Affaires étrangères de l’Union européenne. On ne la connaît pas, c’est vrai. Ou quand on parle d’elle, on sait surtout qu’elle est à la tête d’une une administration pléthorique de hauts fonctionnaires bénéficiant d’un statut qui ferait rêver même un cheminot cégétiste d’avant la libéralisation, c’est dire…

D’ailleurs, ce n’est pas pour continuer dans les rapprochements désobligeants, mais quand on voit que ce genre d’amuseurs inutiles nous coûtent un bras, on se demande comment peuvent réagir le malade grec à la recherche d’un hôpital disparu, le retraité portugais qui fouille dans les poubelles une fois qu’il a regardé le montant de sa pension ou le milleurista espagnol qui s’aperçoit qu’il a quarante-deux ans et qu’il vit toujours avec sa femme chez ses vieux parents.

Et encore si ces intelligences diplomatiques servaient à quelque chose.. Mais vous l’avez vous vu où, vous la politique étrangère de l’UE ? Demandez à nos pioupious engagés en Centrafrique ou au Mali, ce qu’ils en pensent de la politique étrangère européenne, et de sa Défense, d’ailleurs. Ça,  pour convoquer François Hollande parce qu’il reste encore une dizaine de fonctionnaire en activité dans le pays ou que nos travailleurs osent partir avant 75 piges, il y a toujours du monde. Mais pour aller nous filer un coup de main contre des fous furieux islamistes, éviter un génocide  ou même, pourquoi pas, mettre la main à la fouille pour nous nous remercier d’être le parapluie nucléaire du continent, là, il n’y a plus personne.

Donc, les Abbott et Costello de la pseudo-gouvernance européenne ont décidé de faire les gros yeux  aux Criméens parce que les Criméens ,qui sont quand même très russophones, auraient plutôt envie de rester avec les Russes de Russie depuis que l’Ukraine est tellement devenue ukrainienne que sa première mesure a été d’interdire le russe. On comprend un peu la nervosité des  Criméens, en fait, ils ont tout de même été russes longtemps, avant que l’enthousiasme  déstalinisateur du camarade Khrouchtchev donne la Crimée à l’Ukraine, un peu comme le gars qui vient de faire sauter la banque et qui balance une plaque en annonçant : « Personnel ! »

Moi, je serais criméen et russophone, on aurait beau m’expliquer que je vote sous la botte soviétique, je serais tout de même content de rejoindre un pays où je pourrais parler ma langue. Parce que figurez-vous que ça ne se passe pas toujours trop bien pour ces pieds-rouges d’un nouveau genre que sont les minorités russophones dans les ex-républiques. Les droits de ces minorités sont par exemple régulièrement bafoués dans les républiques baltes qui, sauf erreur de ma part, appartiennent à ce merveilleux espace de démocratie qu’est l’UE.

Il y a sûrement des raisons historiques mais enfin, de là à avoir un ministre pro-SS dans un gouvernement, il y a une marge. Ah, mais non, je ne fais pas un abus de langage ou un procès d’intention au gouvernement ukrainien, là. Ce n’est pas parce qu’on a fait tomber un gouvernement élu à l’aide de milices d’extrême droite qu’on est forcément d’extrême droite, même si bon, il faut quand même faire attention quand il y a des pommes pourries dans la corbeille à fruits. Non, non, je parlais du ministre  letton de l’environnement letton Einars Cilinskis. Enfin, ex-ministre. On a quand même fini par le limoger. Figurez-vous qu’il voulait vendredi matin vouloir participer « en tant que patriote letton » au défilé en hommage aux anciens Waffen SS qui ont combattu de 1941 à 1945 sur le front de l’Est. Lors des années précédentes, ce défilé autorisé réunissait dans les rues de Riga des centaines de vétérans lettons  et autres admirateurs qui avaient combattu dans les rangs de la Waffen-SS contre l’armée soviétique .

Le défilé letton a eu lieu dimanche, c’est-à-dire pendant que les Criméens votaient. Je ne sais pas ce qui doit m’étonner le plus. Qu’il y ait un ministre d’un gouvernement de l’UE qui veuille participer à un défilé SS ou que ce même pays autorise un défilé SS sur le territoire de l’Union. Les russophones du coin, qui sont quand même 44% mais dont une bonne partie n’a même pas le droit de vote, ils doivent s’inquiéter, non ? Voire regarder la Crimée avec des yeux rêveurs.

Parce que ce dimanche-là, si  Chapi et Chapo, quitte à monter sur leurs grands chevaux droitdelhommistes, avaient dû trouver quelque chose « d’illégal et d’illégitime » en Europe, plutôt qu’un référendum d’autodétermination dans un pays qui n’est pas membre de leur club de plateformes commerciales, n’auraient-il pas mieux fait de s’indigner d’une manif vintage pour le IIIème Reich qui passait sous leur fenêtre ?

*Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21541829_000001.

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

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Les Romains croyaient que les fortes chaleurs estivales étaient causées par l’apparition de la « petite chienne » (canicula), autre nom de Sirius, l’étoile principale de la constellation du Grand Chien. Ils pensaient même que durant cette période de l’année, les chiens étaient plus susceptibles de contracter la rage. Aujourd’hui, l’explication journalistique des épisodes caniculaires, comme d’ailleurs celle des étés maussades, n’est guère plus scientifique.

Mon précédent post portait sur les « prophéties » médiatiques (au sujet du Brexit). Je vais continuer sur ce thème avec un sujet d’actualité : la canicule, et donc le réchauffement climatique. Le « et donc » établit ici un rapport de contiguïté étroite en ces deux notions, qui ne va de soi que dans le discours médiatique. En effet, si, par définition, toute canicule constitue un réchauffement, les médias, quant à eux, vont plus loin (plus loin même que les spécialistes à qui ils tendent le micro) : la canicule est un argument en faveur d’une thèse, celle du Réchauffement. The Réchauffement, celui dont on ne parle qu’en tremblant car ce seul mot fait frémir les mortels et annonce la fin des temps.

  • Le journaliste, militant réchauffiste

Evidemment, quand il fait chaud, c’est facile. On peut même risquer, comme l’Obs il y a quelques jours, un article intitulé « Canicule : à Paris aussi, on meurt du réchauffement climatique ». Objectivement, c’est la canicule qui tue, mais présenter la chose ainsi permet, comme on dit, de « sensibiliser » fortement la population au drame du réchauffement climatique. Si on en meurt, c’est qu’il existe.

En revanche, là où il faut être admiratif, c’est quand on réécoute cette émission d’RTL datée de juin dernier (vous vous souvenez ? quand on portait tous des moufles et une capuche), consacrée à la météo d’alors, et que l’on entend ce passage hallucinant, pour ne pas dire ovniesque [à partir de 02 :03] : « Alors justement, cette situation-là, on l’explique comment, Sophie ? Cela peut-il être lié, par exemple, au réchauffement climatique ? » La journaliste vient de rappeler que le temps est atroce depuis deux mois, qu’il fait gris et froid et que cela ne semble pas près de s’arrêter, et soudain elle se demande (enfin, elle demande à Yves Calvi de lui demander), non point si ce climat invalide la thèse du Réchauffement (quitte à répondre que non, bien au contraire, elle la confirme) mais si ce refroidissement ne serait pas « lié » au réchauffement, comme si c’était une évidence de supposer a priori cette relation logique !

La journaliste a cité plusieurs experts pour répondre aux précédentes questions. Là, elle ne cite personne mais, du haut de ses connaissances climatologiques, elle répond : « Alors, le réchauffement climatique s’apprécie sur une longue période. Là, on est plus dans la variabilité classique du climat. D’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud en juin. Mais on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve, que des phénomènes lointains liés au réchauffement climatique – hausse des températures dans l’Arctique et dans les océans – aient leur part de responsabilité dans ces épisodes météorologiques atypiques. » J’aime beaucoup le « on est plus dans » dont on appréciera l’extrême rigueur scientifique (imaginez : là, madame, on est plus dans un cancer…). Le petit rappel « d’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud au mois de juin » dont on ne voit pas trop l’intérêt (certes, aujourd’hui, vous allez mal, mais rappelez-vous, il y a trois jours, vous alliez très bien). Enfin, on notera que la charge de la preuve (« on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve ») incombe selon la journaliste d’RTL à ceux qui penseraient, de manière finalement assez logique, qu’un refroidissement plaide contre la thèse d’un réchauffement… et non à ceux qui postulent l’inverse !

Donc, si on a bien compris, quand il fait trop chaud, cela prouve la réalité du Réchauffement. Et quand il fait trop froid, c’est la « variabilité classique du climat », donc cela ne prouve rien contre le Réchauffement. De la climatologie comme ça, moi aussi je peux en faire. Le problème, c’est que cela n’a plus rien d’une science, c’est une croyance. Un certain Popper, je crois, expliquait que la différence entre une thèse scientifique et un dogme religieux réside dans le fait qu’on peut éventuellement parvenir à prouver que la première est fausse, alors que le second se nourrit de sa propre contestation : rien ne peut le fragiliser, tout concourt forcément à le renforcer.  De fait, pour les journalistes, tout phénomène météorologique « atypique » ne peut plus être compris que par rapport à la thèse du Réchauffement : canicule mais aussi refroidissement. Et ils sont si convaincus qu’ils se montrent plus zélés que les experts.

  • Les journalistes et la parole des experts

Témoin cet article qui s’intitule : « La canicule, un signe du réchauffement climatique ». Il s’agit d’un texte AFP mis en ligne sur le site de 20 Minutes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ce qui est intéressant dans la pratique du bâtonnage, c’est la manière dont le site qui utilise la dépêche AFP engage sa propre responsabilité, même si cette liberté se réduit au choix du titre. Ainsi, le même texte apparaît sur d’autres sites avec d’autres titres : « Pour les experts, la canicule ne prouve pas le réchauffement » (TF1.fr), « La canicule ne prouve pas le réchauffement climatique mais c’est un signe » (Magazine Goodplanet Info), « la canicule prouve-t-elle le réchauffement climatique ? » (Le Point).

Il paraît, et je suis prête à le croire, que 80% des internautes (et 70% des utilisateurs de Facebook) ne lisent que le titre des articles. Le titre choisi par le Point, sous forme de question,  a l’avantage d’attirer l’attention de ceux qui pourraient considérer le rapport entre canicule et Réchauffement comme allant de soi ; en ce sens, il est une incitation à lire l’article : c’est bien joué. Celui qu’a retenu TF1 rend compte fidèlement de la position des experts cités dans le texte. Goodplanet Info et 20 Minutes font apparaître le mot « signe », lequel a ceci d’amusant qu’il renvoie bien plus au domaine des arts divinatoires qu’à celui de la recherche scientifique… Mais il y a une grosse différence entre les deux titres, au regard de l’éthique journalistique : quand on lit le titre de Goodplanet, on comprend d’emblée que « signe » est plus faible que « preuve ». En revanche, le titre choisi par 20 Minutes confère une force immédiate au mot « signe » : la canicule est un signe du Réchauffement, c’est-à-dire qu’elle accrédite cette thèse.

Maintenant, lisons-le, cet article. On découvre que, si la canicule peut être considérée comme un signe du Réchauffement, c’est précisément parce qu’elle ne peut pas en constituer une preuve. Elle n’est donc rien de plus qu’un signe. Ou plutôt, elle pourrait en devenir un signe, à condition que les épisodes caniculaires augmentent en intensité et en fréquence. Les experts cités dans l’article tiennent d’ailleurs des propos très mesurés.

«Si on prend l’événement en lui-même, on ne peut pas l’attribuer à 100% au réchauffement climatique», note le prévisionniste de Météo-France Jérôme Lecou, qui rappelle que «de très forts phénomènes de chaleur ont eu lieu dans le passé», alors que le réchauffement n’avait pas commencé. […] «il est vrai qu’à moyen ou long terme, l’augmentation de la fréquence des canicules sera une des manifestations les plus visibles du réchauffement climatique» [« sera », donc elle ne l’est pas encore] […] «Je ne sais pas si la statistique est si claire que ça», tempère Jean Jouzel [le climatologue qui « tempère », c’est une belle trouvaille !] […] Jérôme Lecou imagine lui qu’on pourrait connaître dans le futur «plusieurs épisodes de canicule au cours de l’été». [il « imagine » qu’on « pourrait »…]

Au total, à vue de nez, je dirais qu’à peine un quart des citations et des données scientifiques avancées dans le corps de l’article vont dans le sens, alarmiste, du titre.

  • Étés pourris, étés trop chauds : de la question du temps à la maîtrise du temps

L’article AFP que je viens de citer date d’un épisode caniculaire de 2012. Sur le site de 20 Minutes, il a fait l’objet d’une « mise à jour » deux ans plus tard. Il ne s’agit sans doute que d’une modification de mise en page parce que le texte, vérification faite, n’a pas été changé d’un iota. Mais ce qui est intéressant c’est que cette révision de l’article a eu lieu en septembre 2014, soit au sortir d’un été pluvieux et froid, absolument exécrable. Ceci pose la question du traitement différencié des épisodes de trop chaud par rapport aux épisodes de trop froid. On a vu comment RTL traitait le rapport entre mois de juin pourri et Réchauffement climatique, n’hésitant pas à suggérer un rapport logique entre l’un et l’autre. J’ai aussi noté combien il est étrange de faire référence au « mois de juin dernier » pour nous rappeler qu’il était chaud, quand l’actualité surprenante était, en l’occurrence, le « mois de juin actuel », froid. En fait, étrangement, qu’il s’agisse de froid ou de chaud, les articles n’ont pas le même rapport… au temps (passé/avenir) :

Rappel d’épisodes précédents de même nature Annonce d’épisodes à venir de même nature Effet obtenu
Été (ou mois d’été) caniculaire Oui, avec beaucoup d’insistance Oui avec beaucoup d’assurance. Des articles entiers intégralement rédigés au futur ! Impression d’accélération et d’aggravation d’un phénomène global.
Été (ou mois d’été) pourri Non, presque jamais ou alors :

  1. Soit contrebalancé par un rappel des épisodes caniculaires
  2. Soit expliqués par le réchauffement climatique
Jamais Impression que l’épisode est exceptionnel.

Comme dans le cas du Brexit, je tiens à souligner mon absence totale de compétence sur la question de l’avenir climatique de la planète. Mais je ne pense pas que les journalistes, nos gentils « chiens de garde » (Serge Halimi), aient un avis plus valable que le mien à ce sujet. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils se sentent investis d’une mission d’évangélisation réchauffiste. Alors que moi, réchauffement ou pas, cela ne me fait ni chaud ni froid.  

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

edwy plenel hessel caron

Il était là samedi soir sur le plateau d’« On n’est pas couché », vêtu de son impérissable veste en velours noir et de sa sempiternelle moustache sombre. Les yeux plissés d’un Bouddha attentif et rieur, il répondait aux questions de Laurent Ruquier, Natacha Polony et d’Aymeric Caron, qui avait le regard béat et servile du chien qui a enfin trouvé son maître.

Mardi dernier, il défendait au « Grand Journal » de Canal + sa vocation d’enquêteur et d’auxiliaire de police : « Nous (à Médiapart) on travaille en amont, on lance les affaires dont la justice s’empare après (…) contrairement à un journalisme un peu facile qui consiste à attendre les PV des juges». Si on regarde les choses de près, c’est bien cet homme qui est à l’origine de l’affaires des écoutes de Sarkozy : c’est bien Médiapart qui a lancé l’hypothèse d’un financement libyen de la campagne de 2007, qui a ensuite conduit à la mise sur écoutes de l’ancien Président de la République.

Mais samedi, c’est en tant qu’indigné professionnel qu’il est venu évangéliser les téléspectateurs de France 2 au sujet de son livre Dire non, un appel au sursaut dédicacé à son mentor spirituel Stéphane Hessel. Là où ce dernier appelait à « s’indigner », Edwy, lui, appelle à sursauter. Les yeux humides et la voix tremblante d’accents malruciens, il nous a exhorté à être, comme lui, comme eux, comme Médiapart, de bons citoyens.

Car Edwy ne débat pas. Il prêche. Edwy ne fait pas de journalisme. Il combat des « monstres ». Dans l’évangile selon Saint Plenel, le monde se divise entre d’un côté les « 20 000 monstres descendus dans la rue pour Jour de Colère » et de l’autre « Madame Taubira, qui illustre la France telle qu’elle est » et qui a retrouvé « le beau langage de la politique », deux pôles irréductibles du combat universel entre le Bien et le Mal, les gentils et les méchants, les partisans de l’inégalité et les hérauts de l’égalité. Et tant pis pour ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre, ils seront, au mieux des « complices », au pire des collabos.

Dans Dire non, qu’Aymeric Caron qualifie de « salutaire bouffée d’air frais », Edwy se révolte tous azimuts contre une « politique qui a fait le lit des monstres », comprendre les racistes, homophobes, antisémites, frontistes et autres bilieux qui mène la France, tel le « Titanic » droit vers l’iceberg de la haine. Il y défend une certaine idée de la France :  une France « urbaine, diverse, mélée, inventive et dynamique », opposée  à la Rance rurale, unie, blanche, bref à la masse stagnante. Il nous encourage à « dire non à cette laideur, cette méchanceté. Dire non à l’abaissement de la France par ceux qui la défigurent en ne l’aimant pas telle qu’elle est et telle qu’elle vit. Dire non pour relever ce pays en élevant son langage. Dire non pour inventer notre oui ». Amen.

C’est qu’il est comme ça Edwy. Un coup procureur, un coup prophète, un coup Fouquier-Tinville, un coup Dalaï-Lama. Le matin Savonarole inquisiteur et étendard de la démocratie pourfendant les élites corrompues, le soir, vénérable sage et divin sermonneur.

C’est là toute l’ambiguïté dangereuse de maître Edwy qui voudrait avoir les instruments du procureur et le prestige du martyr. Celui qui a dirigé pendant dix ans le « journal de référence » qui dictait la pensée unique fustige désormais les « médias dominants ». Chez Médiapart, où l’investigation est au service de la morale. Si le site se réclame d’un journalisme d’enquête, fondé sur le « fact-checking » et la transparence au service de la démocratie, il relève en réalité par son militantisme du journalisme d’opinion.

Sous couvert de chasse ouverte aux corrompus, le journal pratique en réalité un journalisme d’investigation à géométrie variable, avec ses obsessions (Nicolas Sarkozy) et ses omissions. Ainsi, comme l’a justement remarqué Natacha Polony, l’inspecteur Labavure qui traque à longueur de journée les odieux caciques politiques se garde bien d’enquêter sur son ami intime Dominique de Villepin, dont on vient pourtant de révéler qu’il aurait touché 100.000 euros pour une journée de travail.

Que veut au juste Edwy Plenel ? Il cite dans son livre cette phrase de La Boétie : « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître dont on ne peut jamais assurer qu’il soit bon ».  Voilà ce que veut Edwy : rendre le pouvoir bon. L’épurer de ses turpitudes et de ses bassesses, faire de la politique une poétique, scanner les âmes, sonder les cœurs et les comptes en Suisse, passer son grand radar de la transparence sur le cadavre putride de la démocratie. Machiavel aux ambitions d’un bisounours, pour lui une fin si noble justifie tous les moyens. Il n’y a donc aucun problème à utiliser des enregistrements volés par un majordome, aucun remord à dénoncer une milliardaire, un ministre, ou un ancien président, puisque ces gens sont puissants, donc méchants.

Cette volonté prophylactique et obsessionnelle d’assainir une Vème République, qui serait propice à la gabegie du fait de la concentration des pouvoirs qu’elle induit,  a des relents totalitaires. Caron rendant hommage à Plenel rendant hommage à Hessel : samedi soir la trinité des indignés avait de quoi faire pâlir les plus irréprochables d’entre nous.

Ce n’est vraiment pas la fête des pairs

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On apprend que la circulation alternée n’est pas reconduite ce mardi. Si nous avons bien compris, lundi qui était un 17 mars, seul les véhicules impairs pouvaient rouler. Ils pourront donc rouler aussi aujourd’hui. C’est tout de même très injuste pour ceux qui ont des voitures avec des numéros pairs.

Comme la mesure a été annoncée en catastrophe pendant le week-end, eux n’ont pas pu rouler lundi et ont dû trouver des solutions de rechange au dernier moment. Le covoiturage ? En admettant qu’on ait un voisin ou un copain impair. Ce qui n’est pas évident. C’est comme à la roulette. Il y a des fois ou le pair sort quatre ou cinq fois de suite. Et à la fin, on n’a plus de quoi miser. Les pairs, me direz-vous, pouvaient aussi se replier sur les transports en commun. Mais les transports en communs franciliens ont fait preuve lundi de leur capacité à prendre le relais écologique des décisions gouvernementales puisque la circulation des trains sur la ligne du RER C a été fortement perturbée à la suite d’un incident technique à la station Saint-Michel Notre-Dame lundi matin et que ces problèmes ont  également touché le RER D, dont le trafic a été ralenti. La gratuité était pourtant au rendez-vous mais des trains gratuits qui ne roulent pas, par la force des choses, ça ne va pas nous amener bien loin.

Par pur souci de justice, le gouvernement aurait dû donc maintenir la circulation alternée un jour de plus même si le taux de pollution avait baissé. Histoire que la frustration, la colère, la rage et la vengeance des pairs sur les impairs puissent s’exprimer. Doit-on rappeler que l’écologie, c’est avant tout de l’équilibre et de l’harmonie ?

Encore une fois, on le voit, le gouvernement a commis un impair.

 

Hollande n’est pas assez exigeant sur le Traité transatlantique

xavier bertrand transatlantique

Ancien ministre de la Santé et du Travail, Xavier Bertrand est député-maire UMP de Saint- Quentin (Aisne).

Causeur. La France doit négocier, sous la houlette de l’Union européenne, le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement destiné à jeter les bases d’une vaste zone de libre-échange. De Washington, François Hollande a récemment appelé à accélérer les discussions puisque « dès lors que les principes sont fixés, que les mandats sont donnés, que les intérêts sont connus, aller vite n’est pas un problème, c’est une solution ». Pensez- vous que les deux rives de l’atlantique s’accordent ne serait-ce que sur la définition du libre-échange ?

Xavier Bertrand. Non, elles ne s’accordent ni sur la définition ni sur la mise en œuvre. Pour les anglo-saxons, le libre-échange est avant tout la suppression de barrières tarifaires. Pour une partie de l’Europe continentale, c’est l’établissement de règles communes, et c’est aujourd’hui loin d’être le cas ! C’est pourquoi j’ai dénoncé la préparation de cet accord.

Pour quelles raisons ?

D’abord, parce que nous ne discutons pas à armes égales avec les américains, qui se sont dotés d’une législation  protectionniste avec le « Buy American act » alors que l’Europe attend toujours son « Buy European act ». Et puis, la partie américaine pratique allègrement toutes les formes de dumping : monétaire avec un dollar très dévalué par rapport à l’euro, social en l’absence de salaire minimum fédéral, environnemental en s’étant tenu à l’écart du protocole de Kyoto, et même fiscal, certains états fédérés étant de véritables paradis fiscaux. Comment, sérieusement, envisager une zone de libre-échange transatlantique dans ces conditions ? En outre, pourquoi négocier dans un cadre bilatéral alors qu’existe une institution comme l’Organisation Mondiale du Commerce ?

Peut-être parce que nous avons plusieurs contentieux commerciaux à régler avec les Etats-Unis ?

C’est le moins qu’on puisse dire ![access capability= »lire_inedits »] Mais c’est la partie américaine qui cherche à se soustraire aux règles de l’OMC et aux condamnations récurrentes. L’intérêt des européens n’est pas de régler ces contentieux dans un cadre bilatéral où nous serons en position de faiblesse, alors que dans l’enceinte multilatérale, ce sont les Etats-Unis qui sont le plus souvent condamnés. L’expérience récente est édifiante. Dans le cadre d’un gros contrat de défense, les américains ont préféré Boeing à EADS, qui avait pourtant remporté l’appel d’offres. C’est impensable en Europe. D’une manière générale, les Etats-Unis sont beaucoup moins ouverts au libre-échange qu’ils ne le prétendent. Cela pose la question de la finalité de l’accord transatlantique : le président Obama a déclaré qu’un accord négocié avec l’Europe serait très favorable aux usines et aux ouvriers américains. En France, on s’est contenté de débattre de « l’exception culturelle », au mépris de domaines stratégiques comme l’agriculture ou l’aéronautique.

Vous sous-entendez que le gouvernement français n’a pas pris la mesure de l’enjeu…

Jugez plutôt : alors qu’Obama, Merkel et Cameron se sont personnellement investis dans la pré-négociation en exprimant en amont leurs priorités et leurs « lignes rouges » y compris devant leurs parlements respectifs. En France, c’est la ministre du Commerce extérieur qui est chargée du suivi de la négociation depuis huit mois. Il est inouï que la première prise de parole du Président de la République sur ce dossier essentiel soit intervenue seulement la semaine dernière, et depuis l’étranger.

Mais les membres de la Commission européenne sont d’anciens – ou de futurs – acteurs politiques nationaux !

À ma grande surprise, le jour où ces anciens politiques deviennent commissaires européens, la plupart d’entre eux se transforment en purs technocrates. Or, négocier exige de prendre en compte les opinions publiques et de définir des objectifs politiques, ce dont cette commission en fin de parcours est malheureusement incapable. Et je reste très inquiet sur la façon dont les choses évoluent.

Si la Commission peine à dégager un intérêt général européen, notamment en matière commerciale, n’est-ce pas tout simplement parce qu’il n’existe pas ?

Ce n’est pas tout à fait vrai. Les intérêts français et européens convergent sur la question des normes commerciales et de l’accès de nos entreprises au marché américain. En revanche, ce n’est pas toujours le cas pour l’aéronautique, la Défense et surtout l’énergie et l’agriculture, autant de domaines où les intérêts français sont parfois bien spécifiques comme le montrent les polémiques récentes sur les OGM. Nous devons l’assumer, et parfois privilégier nos intérêts sur ceux de l’Europe, chose que l’Allemagne sait remarquablement faire. Quand il y a des négociations sur la pollution automobile, Mme Merkel pense d’abord à l’industrie allemande. À sa place, je ferais la même chose !

Si les égoïsmes nationaux mènent la danse, comment pouvez-vous croire au « couple franco-allemand » ?

Il ne s’agit pas d’égoïsmes nationaux mais d’emplois européens ! Et de savoir si nous sommes capables de définir une stratégie européenne pour la défense de nos industries, y compris dans le cadre de grandes négociations commerciales comme celle-ci. Quant au dogme du « couple franco- allemand », il doit être repensé. Un accord entre l’Allemagne et la France est parfois utile à l’Europe, mais pas sur tous les dossiers. Dans l’énergie, par exemple, l’Allemagne sort du nucléaire à marche forcée alors qu’une vision commune du dossier serait indispensable pour sécuriser les approvisionnements et éviter que les tarifs de l’électricité explosent. Dans ce domaine, je vois davantage une convergence entre la France, la Grande-Bretagne et la Pologne qu’entre la France et l’Allemagne.

Entre les membres de l’union, le nucléaire n’est pas le seul sujet qui fâche. Il y a aussi l’exploitation des gaz de schiste, proscrite en France mais acceptée en Pologne. Quelle est votre position sur ce sujet si sensible ?

Sans être la pierre philosophale dont certains rêvent, le gaz de schiste pourrait, comme le déclarait le rapport Gallois, dégager un véritable gain de compétitivité pour l’économie française. Il existe des techniques nouvelles qui méritent d’être évaluées. En tout cas, je trouve stupide et regrettable de laisser les verts bloquer la situation malgré leur faible poids politique. Appliquons la loi de 2011 qui met en place une commission chargée de préparer le débat sur le gaz de schiste. Sur ce sujet, l’Europe est beaucoup moins dogmatique que la France.

Dans l’énergie comme dans bien d’autres domaines, les politiques divergentes des différents Etats-nations qui la composent ne révèlent- elles cependant pas la crise, et peut-être la faillite, de l’idée européenne ?

Certainement. Mais ce qui est grave, ce n’est pas d’avoir des divergences, c’est d’être incapables de les surmonter au nom du bien commun. Seule une dynamique de projets peut répondre à cela. Or, quel est l’ordre du jour européen ? On ne sait pas. Adopte-t-on une politique monétaire de soutien à l’emploi ? Dans ce cas, il faudrait changer les statuts de la banque centrale européenne pour y inscrire comme objectifs la croissance et l’emploi.

Que préconisez-vous de faire pour changer la donne européenne ?

Il est impératif de stabiliser les frontières de l’UE. Je refuse tout nouvel élargissement. Disons clairement que la Turquie n’entrera jamais dans l’union européenne ! Dire la vérité est  la meilleure façon d’établir des partenariats de confiance avec nos grands voisins, stratégiques pour nous, y compris sur des questions essentielles comme le contrôle migratoire, l’énergie, les alliances militaires ou les luttes contre les trafics. La convergence fiscale et sociale sera notre second grand chantier. Mais, comme le disait le général de Gaulle, la question principale est celle des institutions : il faut remettre la Commission européenne à sa place et lui retirer le monopole d’initiative sur les directives.

L’Allemagne accepterait-elle cette petite révolution ?

Si la France l’exige, qui pourrait s’y opposer ? Comment espérer des avancées sur nos priorités institutionnelles si nous refusons tout dialogue avec nos grands partenaires, de peur d’avoir à affronter leurs demandes ? J’ajoute que l’Europe, ce n’est pas seulement l’Allemagne. On pourrait construire des alliances ponctuelles et thématiques : avec certains pays de l’est sur l’agriculture, le Royaume-Uni autour du nucléaire, etc. Bref, relançons la diplomatie européenne de la France !

De telles alliances à la carte risquent d’éloigner à tout jamais l’Europe politique…

C’est peut-être parce que nous nous sommes éloignés de l’idée de départ que nous avons perdu la confiance des européens. On a mis la char- rue avant les bœufs en créant l’euro avant de faire converger nos poli- tiques économiques, fiscales, sociales. L’euro aurait dû être le couronnement d’un processus de convergences économiques, pas le point de départ. C’est pourquoi j’avais voté non à Maastricht en 1992, suivant ainsi Philippe Séguin. Nous devons revenir à cette idée des projets concrets qui existait avant le tournant de Maastricht. Ne serait-ce qu’au niveau de la fiscalité, on peut déjà commencer par une réduction des disparités en harmonisant les définitions des impôts et en faisant converger progressivement les taux.

Quel intérêt un Etat aurait-il à renoncer à un tel avantage compétitif ?

Invoquer la déesse Europe ne résout rien… ne craignons pas l’épreuve de force lorsque l’essentiel est en cause. Je n’hésiterais pas à poser la question de confiance : un état peut-il rester dans l’union quand il n’applique pas une politique voulue par l’Europe ? Par exemple, si la Roumanie ne prend pas à bras-le-corps le dramatique problème des Roms, il faudra revoir les aides dont elle bénéficie. N’oublions pas que la France garde des atouts majeurs !

Lesquels ?

Nous sommes incontournables. Sur le plan institutionnel, la France est, avec l’Allemagne, la première délégation en droits de vote au conseil des ministres et la deuxième délégation du parlement européen avec 74 députés. Sur le plan budgétaire, nous sommes un contributeur net, ce qui nous donne des droits sur l’utilisation des fonds communautaires. Sur le plan géopolitique, la France occupe l’un des deux sièges européens des membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, statut assorti du droit de veto. Enfin, la France est une industrie puissante et innovante dans les secteurs énergétique et de défense, à l’aube de révolutions majeures qui feront de nos capacités industrielles des ressources indispensables pour nos partenaires. C’est d’autant plus important qu’à long terme, je pense que les américains risquent de se désengager de l’OTAN et donc de l’Europe.

Vous rêvez du retour de la « grande nation »… qui inquiète ou irrite nos partenaires.

Aujourd’hui, nous avons 28 Etats-nations en Europe qui doivent être préservés et traités de façon égale au sein de l’union européenne. Mais en 2014, après six années de crise, c’est moins la vision d’une « grande nation » qu’attendent nos concitoyens et nos partenaires qu’une France unie et mobilisée autour d’un agenda de profondes réformes structurelles, sans précédent depuis 1958. Dans ma famille politique, on me dit parfois qu’il faut appliquer le modèle allemand. Or, ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouveau modèle français.

Quelle serait donc la voie typiquement française des réformes ?

Il faut renouer avec une société du travail, sortir du chômage de masse qui s’inscrit de façon insupportable dans la durée. Cela passe par une baisse importante des charges sociales et une modification en profondeur du marché du travail. Le pacte de responsabilité porté par François Hollande est totalement insuffisant. Le gouvernement devrait s’attaquer à nos dépenses publiques trop élevées pour les ramener vers la moyenne européenne.

N’est-ce pas dans les gènes de la France d’avoir un niveau de dépenses publiques plus élevé que ses partenaires ?

Non, le niveau trop élevé de dépenses publiques est la dérive naturelle de tous les états qui refusent les réformes. Il n’y a pas de fatalité « génétique » qui nous condamnerait à suivre un modèle économique et social défaillant. On doit y remédier. L’état serait bien inspiré de redéfinir ses missions régaliennes pour mieux les remplir. Aujourd’hui, à force de vouloir tout faire, on est en train de tout mal faire… il y a une autre voie.[/access]

Circulation alternée : les journalistes, hussards verts de la République

circulation alternee presse

« Les journalistes sont les instituteurs de la démocratie » : il y a quelques semaines, Edwy Plenel faisait cette confidence à une animatrice de Canal + qui ne contenait pas son ravissement. Elle aurait été fort surprise d’apprendre qu’on pouvait refuser cette proposition. Si ça se trouve, le peuple ne veut pas qu’on lui donne de leçons de démocratie, et si ça se trouve, il veut encore moins des journalistes comme professeurs. Cette hypothèse n’a pas traversé l’esprit des duettistes. Le peuple se trompe, ça ne date pas d’hier. Un prof ne doute pas de son savoir parce que des élèves le contestent.

Quand la République est menacée et qu’il faut remettre les masses sur le droit chemin idéologique, le genre policier, procureur ou juge – voire les trois à la fois –, fait toujours son effet ; mais ce registre dramatique est réservé à l’élite de la profession et aux grandes occasions. Quand il s’agit de sauver la planète, les journalistes jouent volontiers les profs. Ils nous apprennent la citoyenneté. Sur la circulation alternée, ils s’en sont donnés à cœur joie, en particulier sur les chaînes info. Tout le week-end, Philippe Martin, dont on sait désormais, qu’il est ministre de l’Ecologie, a été invité à tancer le gouvernement auquel il appartient : « Tout de même, vous ne trouvez pas que cette décision arrive bien tard », lui demandait avec insistance l’intervieweur. Sur nos écrans, les journalistes étaient en mission : de vrais hussards verts de la République. Deux jours durant, ils ont diffusé la bonne parole gouvernementale, expliquant et réexpliquant patiemment comment cette mesure révolutionnaire allait s’appliquer (il faut dire que pair et impair, c’est dur), recensant les sanctions (trop clémentes) encourues par les éventuels récalcitrants. Cours sur les particules fines et leurs méfaits, comparaisons internationales (« exemples chez nos voisins très en avance sur nous »), initiation pratique à l’alternance (« Rubrique mode d’emploi »), rien n’a été oublié pour nous convaincre. Bien entendu, à aucun moment, ils n’ont envisagé que l’on puisse s’opposer à une mesure si moderne.

Lundi, tous se sont abondamment extasiés sur la fluidité de la circulation dans la capitale. À raison d’ailleurs. Bon, il y a un peu triche : en raison du nombre très réduit de livraisons, Paris roule toujours bien le lundi. Mais hier, il était vraiment délicieux de marcher dans les rues. Pour nous informer, les chaînes-info étaient sur tous les fronts, à la porte de Saint-Cloud, dans le métro, gare du Nord. Place du Châtelet, un reporter, planté à quelques encablures des policiers, se félicitait de voir très peu de plaques paires – aurait-il signalé un contrevenant ayant réussi à échapper à la maréchaussée ? Une dame qui venait de se faire aligner lui expliqua qu’elle n’avait pas d’autre moyen d’amener son fils pensionnaire à la gare. Bon ça passe pour cette fois, disait sa moue. Plus tard, on a même entendu quelques voix dissonantes interroger l’efficacité de la mesure, ou évoquant un document selon lequel deux tiers des particules maudites viennent des usines allemandes. Mais dans l’ensemble, nous avons été chaudement félicités pour notre participation constructive. « Les Français ont joué le jeu !», se félicitaient les présentateurs des journaux du soir. Avant de sauter dans leur taxi ou dans leur voiture : tous les journalistes et, histoire de ne pas faire de jaloux, tous les salariés des entreprises de presse bénéficiaient hier d’une dérogation – bizarrement, on n’en a pas entendu parler. Il est vrai qu’on tremble à l’idée qu’une équipe aurait pu manquer à l’appel, nous privant de précieux témoignages d’automobilistes-citoyens (qui avaient tiré le bon numéro).

Soumettre les journalistes à la loi commune eût été une insupportable atteinte à la liberté de la presse. Faudra tout de même expliquer au bon peuple en quoi filmer un contrôle de police est plus utile à la collectivité qu’honorer une commande ou un contrat.

 *Photo : Michel Euler/AP/SIPA .AP21541277_000019. 

Tous à poil au Liban, Alzheimer, lancer de nains…

jeu nains lancer

Tous à poil, au Liban aussi

Miracle du monde mondialisé : une skieuse libanaise a défrayé la chronique lors des récents Jeux olympiques d’hiver. Un buzz planétaire que la slalomeuse Jacky Chamoun, 22 ans, ne doit pas uniquement, hélas pour elle, à ses exploits sportifs.

En pleins Jeux de Sotchi, une vidéo a surgi sur la Toile montrant la belle athlète seins nus, dans la station libanaise de Faraya, le spot de neige préféré de la bourgeoisie beyrouthine. Horreur et damnation ! La ravissante Jacky a beau répéter que les images incriminées n’auraient jamais dû quitter la caméra de leur auteur, l’emballement médiatique démarre. Très en pointe du parti des prudes, le ministre libanais des Sports, Fayçal Karamé, crie au scandale et diligente une enquête interne de la Fédération de ski afin, dit-il, d’éviter que soit « entachée » l’image du Liban, et pour « protéger la sportive»… Tartuffe, es-tu là ?

L’affaire suscite une vague d’indignation populaire, mais pas exactement celle qu’attendait le ministre. Un élan de solidarité déferle sur Internet, avec, par exemple, la création d’un groupe Facebook appelé « I’m not naked », pour rigoler de la pudibonderie gouvernementale. On y voit toutes sortes de skieurs amateurs poser en petite tenue, leurs Moon Boots et bonnets ne cachant guère les objets du délit.

Résultat, à défaut de médaille olympique − elle n’a fini qu’à la 47e place du slalom de Sotchi − Jacky a brillamment remporté la bataille de la com’ et finit blanchie de tout soupçon d’activités pornographiques.[access capability= »lire_inedits »] Moins heureux, l’enquiquineur de ministre des Sports a perdu son maroquin à l’issue du dernier remaniement. Comme quoi, tout arrive au Liban, même des miracles, le moindre d’entre eux étant qu’un zigue comme moi se soit intéressé au ski, alors que son balcon du premier étage lui donne le vertige. Et puis surtout, grâce à Jacky, et à la vogue actuelle du fact checking, on peut enfin glisser légitimement dans Causeur une photo de petite femme nue.

 Daoud Boughezala

 

Une Pythie moderne

La maladie d’Alzheimer efface nos souvenirs à la façon d’un aspirateur en partant des plus récents pour atteindre progressivement les plus anciens. On dit que c’est un « triple naufrage », pour le patient, l’entourage et la société. On préfèrera le terme de « voyage », moins dramatique, qui peut contribuer à soulager l’entourage. Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites, qui voulait positiver la maladie, parlait du service que les malades peuvent rendre à ceux qui les soignent en leur révélant des vérités qui les dépassent.

J’ai reçu un jour en consultation une voyante qui était malheureusement atteinte d’une maladie d’Alzheimer avancée. L’oubli du passé n’affectait cependant en aucun cas sa mémoire du futur et ses capacités prédictives demeuraient prodigieuses : sa clientèle n’avait jamais été aussi développée et l’on y relevait nombre de célébrités, artistes ou hommes politiques, inquiets de l’accueil d’une future production ou du résultat de prochaines échéances électorales.

Chacun y trouvait son compte, relevant dans les conseils énigmatiques de la sibylle une réponse à ses désirs et à ses attentes, recréant ses paroles en les répétant avec les mêmes mots, mais transformés par la projection de leur personnalité et de leurs espérances, donnant une cohérence apaisante et salvatrice au chaos dans cette oeuvre ouverte que constitue un oracle.

C’est en ce sens qu’une oeuvre d’art est semblable à une prophétie, une révélation, pour celui qui la contemple et se projette à l’intérieur. C’est aussi dans cette optique que l’on peut parfois considérer la maladie d’Alzheimer non comme une malédiction mais comme une élection, cela étant valable pour d’autres affections neuropsychiatriques.

 Pierre Lemarquis

 

 

Les journalistes, ces grands enfants ? 

Cette fois-ci, nous sommes en mesure de vous l’annoncer : oui, la théorie du genre entre à l’école. De journalisme. C’est l’une des bouleversantes novations du projet de loi sur l’égalité femmes-hommes, adopté le 28 janvier en première lecture à l’Assemblée. Son article 16 bis prévoit en effet que « les formations à la profession de journaliste […] comprennent un enseignement sur l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes. » On respire déjà mieux, non ? On savait que les jeunes cerveaux étaient la priorité des ministres préposés à la fabrication de l’homme nouveau. Pas fous, ils entendent aussi enrôler les journalistes pour modeler les reins et les coeurs. Les enfants et les journalistes, esprits influençables et influents, seraient donc les deux bataillons d’élite de la guerre déclarée contre les vieux stéréotypes fondés sur l’idée que l’on est homme ou femme.

Non, je n’exagère pas. La conscientisation de la profession est l’objectif explicite de Marie-Anne Chapdelaine, la députée PS d’Ille-et-Vilaine à l’origine de ce fameux article 16 bis, qui l’explique de façon limpide : « Il ne s’agit pas de stigmatiser telle ou telle profession : il s’agit au contraire de viser celle dont l’audience donne capacité à former l’opinion et à être prescriptive de représentations publiques, afin qu’elle soit sensibilisée à un degré très élevé. »

Sauf que chercher à endoctriner les journalistes par la loi est un peu périlleux. C’est qu’ils sont susceptibles. S’ils aiment bien donner des leçons, ils détestent en recevoir. D’ailleurs, la Conférence des écoles de journalisme s’est fendue d’un communiqué indigné où elle appelle les sénateurs à supprimer l’article litigieux. Mais surtout, cette censure légale est totalement inutile. Sensibiliser les jeunes journalistes aux dogmes progressistes en vogue, c’est un peu comme donner des cours de judo à Teddy Riner ou apprendre le caté au pape François …

Eugénie Bastié

 

Jeu de nains, jeux de vilains

Dans deux cents ans, les historiens qui se pencheront sur notre siècle retiendront du mois de février 2014 la formidable mobilisation populaire en faveur d’un chaton, nommé Oscar, qui a atteint la notoriété planétaire après avoir été victime d’un internaute « lanceur de chat ». La Justice s’est mobilisée et le tortionnaire a été écartelé en place publique, à moins qu’il ait été empalé en direct sur YouTube, je ne sais plus. Je sais en revanche que ce genre de maltraitance a été une pratique en vogue dans toute l’Europe. Le lancer de renard était fort prisé à la cour de Prusse jusqu’au XVIIIe siècle. Depuis, il a rejoint le javelot à deux mains et la nage avec obstacles dans la longue liste des sports disparus.

La modernité, elle, a inventé, le lancer de nain. Née aux États-Unis, cette attraction, qui se pratique essentiellement dans les boîtes de nuit genre Macumba Club du Minnesota, consiste à envoyer le plus loin possible un… heu, pardon, une « personne-de-petite-taille » coiffée d’un casque ad hoc.

Ce sport se pratique de manière plus ou moins organisée dans divers pays, notamment anglo-saxons. Les projectiles humains sont bien sûr consentants. Et en redemandent. Heureusement, la France est terre de dignité. Le lancer de nain y a donc été interdit.

Hélas, cette prohibition a gâché la vie de nombreux performeurs. Le quotidien Vosges Matin a récemment publié un portrait intitulé « Petite taille et grande rancoeur». Manuel W., de Sarreguemines, y dit toute son amertume : il se morfond depuis que le Conseil d’État a fait interdire son métier, le lancer de nain, en 1995, pour « atteinte à la dignité humaine ».

La récente décision de cette même haute juridiction au sujet du spectacle de Dieudonné, s’appuyant sur « sa » jurisprudence, n’a fait que rouvrir la plaie. « À raison de trois spectacles par semaine en moyenne, Manuel W. sillonnait alors la France et les hôtels de long en large, drainant, par sa notoriété, la foule de curieux venue le voir se faire projeter contre des matelas avec son 1,18 m et son poids de mouche. » Jadis, explique-t-il, c’était la gloire.

Depuis, c’est l’ennui. On compatit volontiers. Mais quand c’est de dignité humaine qu’il s’agit, est-il bien raisonnable de ramener le problème à sa petite personne ?

 François-Xavier Ajavon

 

Moins d’ouvriers, plus de prolétaires

Dans Le Monde du 15 février, Florence Aubenas nous fait découvrir le « pays des gosses qui font des gosses ». Ça se passe à deux heures de route de Paris, en Thiérache, dans l’Aisne. Dans ce coin autrefois ouvrier surnommé « Chômeurland » par ses propres habitants, de plus en plus de lycéennes voire de collégiennes se lancent dans des maternités précoces. On sent bien que notre consoeur, qui en a pourtant vu d’autres, est interloquée. Même le responsable de la Fédération des centres sociaux de l’Aisne, pourtant natif du coin et vétéran de « missions humanitaires dans des contrées déchirées », est sidéré face à cette abondante gestation adolescente. Le plus étrange étant que les jeunes mères interviewées ont toutes l’air de bien vivre leur situation. L’une d’elles résume son choix de façon limpide : « À une époque, les filles comme nous devaient se cacher, la honte. Aujourd’hui, c’est l’inverse : on compte pour quelque chose quand on a un enfant. »

Ces jeunes filles qui ne croient guère à l’utilité des études et des diplômes, se bricolent des apprentissages plus rudimentaires. Ainsi ces ados-mères se retrouvent chez McDo, où l’on peut échanger entre filles et éduquer les bambins, comme jadis à côté du puits ou du lavoir : « Les mères sérieuses viennent ici, c’est éducatif. Manger un hamburger proprement, ça doit s’apprendre tout petit », soutient l’une d’elles. Et pourquoi pas ?

Quant à la famille, elle est multi-générationnelle : les jeunes mamans envisagent cette institution comme la continuité de l’adolescence, sous le toit de leurs propres parents. Les pères adolescents sont réduits au rôle de géniteurs : bonjour, au revoir et merci !

Pour le lecteur amateur d’histoire, ce reportage en Thiérache est aussi un voyage dans le temps. Dans la République romaine, les citoyens les plus pauvres, exemptés d’impôts et qui n’avaient que leurs enfants (proles, en latin) comme biens à déclarer étaient appelés proletarii, « ceux qui ne possèdent que leurs enfants ». Au milieu du XIXe siècle, Karl Marx a donné une nouvelle signification à ce terme : ses prolétaires à lui ne possèdent que leur force de travail − ce qui ne les empêchera pas de devenir bientôt dictateurs. Le sens de l’Histoire étant volage, aujourd’hui, c’est le retour à l’étymologie originelle, les bras des pauvres n’ayant plus d’autre vocation que tenir un bébé…[/access]

Gil Mihaely

*Photo: DR.

Ukraine : les contorsions de l’Occident

ukraine crimee poutine russie

On ne parle plus que de ça. Depuis un mois, le sort des Tatars de Crimée et la situation des opposants rassemblés place Maïdan à Kiev n’ont plus de secret pour le téléspectateur assidu des chaînes infos hexagonales. L’éviction du président corrompu Ianoukovitch suivie de la libération de l’ancien premier ministre Timochenko, ordonnée par le Parlement, ont gonflé les voiles du romantisme révolutionnaire, sans que les apologètes de la séparation des pouvoirs n’y trouvent à redire. Pourtant, sans même mentionner les nostalgies pro-nazies du tiers des nouveaux ministres, il y a quelque chose de constitutionnellement pourri dans la transition ukrainienne.

Jacques Sapir a magistralement relevé le paradoxe occidental face aux velléités indépendantistes de la Crimée. De deux choses l’une, soit l’on estime que la destitution de Iakounovitch par la Rada ukrainienne le 22 février tient du légitime renversement démocratique, auquel cas l’ordre constitutionnel existant n’a plus cours, ce qui autorise chacune des régions du pays à exercer son droit à l’autodétermination. En ce cas, il n’y a plus d’intégrité territoriale qui tienne. Soit l’on qualifie le changement de pouvoir de coup d’Etat, Iakounovitch ayant été démocratiquement élu en surfant sur le mécontentement populaire qui balaya une Révolution orange tout aussi corrompue que lui-même, auquel cas les diplomaties occidentales n’auraient pas dû reconnaître le nouveau gouvernement ukrainien. Bref, l’indignation face au référendum criméen ou la romance avec les nouvelles autorités de Kiev, il faut choisir.

A fortiori si les soupçons émis par le très sérieux Guardian (qui est le quotidien libéral de gauche de référence au Royaume-Uni, pas le journal intime de Thierry Meyssan !) se révélaient fondés : des snipers postés place Maïdan auraient exécuté froidement des dizaines d’opposants pacifiques à la seule fin de provoquer la chute de Ianoukovitch en semant le chaos. Ces agents provocateurs ont-ils été appuyés par l’Union européenne et des ONG américaines « pro-démocratie », comme le laisse entendre une conversation téléphonique entre la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton et son homologue estonien ? Je suis généralement hermétique aux théories du complot mais le silence des principaux intéressés, qui se gardent bien de commenter cette compromettante pièce à conviction, laisse pour le moins songeur…

Dans les esprits de nos gouvernants, la guerre froide n’est jamais loin. Quand bien même le système anti-missiles dirigé contre la Russie se trouve à l’Ouest et les pacifistes à l’Est, le fantasme de l’ogre russe hante les consciences occidentales pavlovisées. Avec trois décennies de retard, on nous rejoue le refrain de l’occupation soviétique de l’Afghanistan, avec des nationalistes ukrainiens reprenant le rôle des jihadistes soutenus par l’Occident. C’est oublier que l’Histoire ne repasse jamais les plats. Outre la nature intrinsèquement russe de la Crimée, qu’un oukase de Khrouchtchev rattacha arbitrairement à l’Ukraine en 1954, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devrait convaincre les grands démocrates occidentaux du bien-fondé du souhait de rattachement à la Russie exprimé par 93% des criméens. Que l’immense majorité des habitants de Simferopol, Yalta et Sébastopol préfère fraterniser avec les troupes russes stationnant dans la région plutôt que de miser sur le renouveau démocratique de Kiev devrait nous interpeller. L’une des premières mesures votées par l’assemblée révolutionnaire post-Maïdan fut la reconnaissance de l’ukrainien comme unique langue officielle, au mépris de millions de russophones, et des minorités hongroises qui font la richesse du berceau historique de la Russie. Les Ukrainiens de l’Est, déjà victimes d’une ukrainisation linguistique et culturelle à marche forcée sous les années Ioutchenko, ont parfaitement compris le message : les ultranationalistes jacobins souhaitaient les mettre au pas, sinon les éliminer.

Il y aurait certes beaucoup à dire sur la caste politique qui occupe le Kremlin. Vladimir Poutine a fait la fortune des oligarques, pendant que ses citoyens s’appauvrissaient, l’activité économique stagnant en dehors de Moscou et des zones d’extraction du gaz ou du pétrole. Son modèle de développement ultraproductiviste doit sans doute davantage à l’URSS que sa conception du pouvoir et des relations internationales héritée du XIXe siècle. Si la dictature poutinienne était si insoutenable, laissant toutefois quelques sémillantes journalistes télévisées et des dizaines de milliers de manifestants s’opposer à l’annexion de la Crimée, l’aspiration des Ukrainiens de l’est à rejoindre le grand frère russe n’en serait que plus confondante. À Sébastopol comme à Donetsk, les gens n’en peuvent mais. Ils voient leur salut dans le supposé joug poutinien et rêvent de recouvrer emplois et dignité. Faut-il les en blâmer ?

*Photo : Max Vetrov/AP/SIPA. AP21540919_000155.

Quand Edwy Plenel se prend pour Zorro

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Je préfère la douce schizophrénie des fumeurs d’opium ou de cannabis à la féroce paranoïa d’un Edwy Plenel qui ne jouit que de voir ses ennemis politiques guillotinés par les médias au nom d’idéaux de justice et de vertu qui le rendent d’emblée suspect à mes yeux : la vertu suprême qu’il bafoue est l’indulgence, voire le seul principe qui permet aux hommes de se supporter : le principe d’indifférence.

Ces justiciers autoproclamés n’existent que dans la traque des puissants, fatalement corrompus. Ce sont des fanatiques comme l’Église catholique en a produit sous l’Inquisition et le communisme au siècle passé dans ses diverses versions. Ils rêvent de convertir au Bien l’humanité en se gardant d’envisager que rarement de bonnes intentions ne causèrent autant de dégâts. Ils ne se doutent même pas que la vertu est un vice comme les autres – et parfois pire que tous les autres.

Quand elle permet à la mégalomanie d’un personnage tel Plenel de se faire applaudir par le public des émissions du samedi soir, sous le regard admiratif d’Aymeric Caron, je ne suis pas loin de penser que quelles que soient les motivations de ces redresseurs de torts, le métier de délateur professionnel, voire de bourreau, leur aurait sans doute procuré autant, sinon plus, de satisfaction. À moins qu’ils ne rêvent, autre hypothèse envisageable, d’un pouvoir absolu, quasi divin, qui les mettrait dans l’obligation constante de séparer le bon grain de l’ivraie.

Je me demande parfois comment on peut avoir été rédacteur en chef d’un journal comme Le Monde pour tomber si bas (il est vrai qu’il avait entraîné ce grand quotidien dans sa déchéance ). Et quand je dis si bas, je veux dire si bas dans le ressentiment haineux et obsessionnel. Enfin posons-nous la question : que reste-t-il de Zorro quand on lui arrache son masque ? Je me garderai bien de répondre : ce serait trop cruel.

Reprise, gare à la méprise!

crise hollande croissance

Ceux qui vivent dans l’instantanéité de l’information en continu ont déjà oublié les fortes paroles prononcées en août 2013 par François Hollande – « La reprise est là » – et Pierre Moscovici – « 2014 sera la première année de forte croissance depuis longtemps ». De deux choses l’une : ou bien les deux intéressés voulaient remonter le moral des Français, de plus en plus atteint, ou bien ils croyaient à leurs prédictions. Leurs propos restent critiquables dans les deux cas. Dans le premier, ils exagèrent le rôle de l’optimisme dans l’essor économique, comme si la confiance suffisait pour que les entreprises investissent et embauchent, pour que les consommateurs achètent plus. Dans le second, ils illustrent l’aveuglement qui n’a cessé d’égarer les politiques, les journalistes et les économistes officiels ces six dernières années. Chose remarquable, l’OCDE a reconnu qu’elle s’était constamment trompée entre 2007 et 2013, ses économistes avouant qu’ils avaient « nettement surestimé l’évolution de la production durant toute la période ». Saluons cette sincérité tardive qui contraste avec l’autosatisfaction du FMI ou de la Commission européenne. Elle laisse cependant entière la question cruciale : d’où vient l’erreur ? Nos lecteurs connaissent notre réponse constante : déflation salariale sous l’effet de la globalisation, excès de dettes privées ou publiques impossibles à résorber, déséquilibre des parités monétaires dont la zone euro est la première victime avec la monnaie la plus surévaluée du monde.

Reste à braquer le projecteur sur la France de ce début 2014, toujours frappée d’asthénie, alors que le contexte mondial est moins médiocre qu’il y a un an. Les États- Unis ont renoué avec la croissance, en prenant de nouveaux risques, comme la baisse des salaires et un regain de dettes. La Chine a échappé au marasme à coup d’investissements massifs dans les infrastructures et les logements. Les grands pays émergents ont ralenti sans basculer vers la récession.[access capability= »lire_inedits »] L’Europe du Sud s’est stabilisée après avoir retrouvé une compétitivité apparente en déprimant sa consommation et son investissement : mais elle ne pèse plus sur l’activité de son grand voisin français comme entre 2010 et 2013. Or, la courbe de la croissance reste plate. Fin 2013, notre production restait inférieure de 1 % à son pic de l’hiver 2008, la production industrielle était en retrait de l’ordre de 15 %, l’emploi s’était réduit de 700 000 postes environ.

La disparition des locomotives L’organisme d’études privé Trendeo donne, dans un document récent, un tableau d’ensemble de l’économie d’où ressort un point central : hormis le secteur aéronautique et spatial et, à un moindre degré, l’agroalimentaire ou l’industrie du luxe, notre économie nationale n’a plus de locomotives. Les succès d’Airbus, d’ATR, d’Eurocopter, d’Arianespace, de Safran s’inscrivent en contrepoint d’une stagnation ou d’un affaissement de presque tous les secteurs : la sidérurgie ou l’automobile, les transports, les banques et même l’informatique ont cessé de contribuer à la croissance quand ils n’ont pas, au contraire, pesé sur l’activité dans son ensemble. Le secteur dit manufacturier, qui représente l’essentiel de la production industrielle, a plongé après une rémission en 2009. Il a, en quatre ans, perdu 150 000 emplois dont le tiers dans le seul domaine automobile. Quatre éléments permettent de comprendre la grisaille française. D’abord, la faiblesse de notre tissu d’entreprises moyennes. Elle est décisive tant pour la production que pour l’emploi et le montant des exportations. Là où l’Allemagne dispose de deux entreprises moyennes performantes, nous n’en avons qu’une. Mais comment se fait-il que cette faiblesse ancienne produise aujourd’hui des effets négatifs que l’on ne ressentait pas auparavant ? C’est que le modèle économique de l’après-guerre est révolu. Après la guerre, partout en Occident, même aux États-Unis, les grandes entreprises donnaient le tempo de la croissance en investissant, en embauchant et en passant commande auprès d’une armée de fournisseurs. Or, nous sommes passés par étapes à un système complexe, où l’action respective des groupes comme Airbus, General Electric ou Toyota se conjugue avec celle des start-up mais aussi de ces entreprises moyennes, situées entre 500 et 5000 salariés, qui ne restent plus cantonnées à leurs activités traditionnelles et innovent autant, sinon plus, que les grandes sociétés. Ensuite, le repli de la construction. La France, qui connaît un taux de fécondité record en Europe et continue d’accueillir un flux d’immigrés croissant tout en détruisant des emplois, construit de moins en moins. Les entreprises du secteur, parmi les plus performantes du monde, réduisent leurs activités. Les professionnels parlent sans détour de « crise immobilière ». Le constat est d’autant plus consternant que la France a échappé à la bulle immobilière qui a ravagé les États-Unis, l’Angleterre ou l’Es- pagne. Nous n’avons pas à écouler plus d’un million de logements invendus comme nos voisins espagnols. Mais nous nous heurtons au gel des terrains constructibles, à la frilosité des banques, à la tentation récurrente d’instaurer un encadrement administratif des loyers, alors qu’il faudrait infléchir la montée des prix du mètre carré pour les stabiliser. Vient ensuite le dégraissage dans les banques. Faut-il en rire ou en pleurer ? Juste à la veille de 2008, les responsables de communication des grandes banques proclamaient que le plus important gisement d’emplois de l’avenir était chez eux. « Oubliez l’industrie du passé, celle des cols bleus, nous sommes la vraie industrie de l’avenir, celle des cols blancs ! » Le slogan résonne désormais ironiquement : les plans sociaux bancaires se multiplient. Enfin, la stagnation du commerce. Ce secteur joue souvent le rôle d’un amortisseur, car l’emploi y est moins sensible à la conjoncture que d’autres. En 2013, cependant, il a pratiquement cessé de créer des emplois, pour la première fois depuis 2009. On craint désormais qu’il en détruise en 2014.

L’aveuglement des « hollandais » Les Français savent désormais que, en dix ans d’opposition, les « hollandais », ainsi qu’on les appelle dans le Landerneau politique, n’ont rien compris ni rien appris. Hollande, Moscovici, Sapin, Le Drian, Bricq nous infligent les schémas, les stéréotypes et les slogans habituels : « Relever les défis et saisir les opportunités de la mondialisation » ; « S’appuyer sur l’euro bouclier » ;  « Innover, c’est la loi et les prophètes ». Ce galimatias ne fait pas une politique économique et financière. En réponse, il faudrait lever le préalable du coût du travail, soit par la baisse cynique des salaires dans le secteur privé, soit par un réajuste- ment de l’euro. Le premier choix, des plus risqués pour la consommation, semble hors de propos. Nous avons le patronat le plus pétochard du monde. Son cynisme, attesté par ses revendications incessantes adressées à un État exsangue, se conjugue avec sa couardise. Tandis que les patrons grecs, portugais et espagnols ont ramené les salaires des entreprises à des niveaux de combat, tandis que les patrons américains et anglais ont profité de la récession pour faire passer une nouvelle érosion des salaires, nous gardons effective- ment le coût du travail le plus élevé au monde, avec le belge et le suédois. Le deuxième choix est interdit par l’Allemagne, qui nous tient bien serrés dans la nasse de l’euro surévalué. La grande chancelière fait le pari que les dirigeants français d’aujourd’hui ou de demain, dévots de l’euro et zélotes de l’entente franco-allemande, n’ose- ront pas défier son autorité. Il suffi- rait pourtant de dire à la Berlinoise, « les yeux dans les yeux », que la France détient deux types d’armes nucléaires : sa force de dissuasion et sa capacité d’initier le démembrement de l’euro. « Toutes les options sont sur la table, Madame la chancelière. Il dépend de vous que l’euro soit ramené à un taux acceptable par les partenaires de l’Allemagne ou jeté dans les oubliettes de l’histoire économique. Où va votre préférence ? » Les « hollandais » ont fait un troisième choix : celui de réduire de façon indiscriminée le coût du travail, dans tous les secteurs, y compris ceux qui ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Ils projettent de réaliser en trois ans 50 milliards d’euros d’économies pour gager une réduction des charges patronales. Partons alors du principe qu’ils parviendront à les réaliser et que les employeurs bénéficieront de l’avantage corrélatif. Rien ne serait réglé dans le fond. La baisse de charges envisagée ne représenterait guère plus de trois à quatre centimes sur la parité de l’euro. Elle octroierait un profit d’aubaine de plus de 35 milliards d’euros aux entre- prises qui se contentent de répondre à la demande locale. Et le risque est considérable de voir apparaître une brèche irrémédiable dans les comptes publics si l’on ne parvient pas à définir et appliquer les économies projetées.

C’est pourquoi il faut insister sur la charge indue, invisible, constituée par un euro trop fort, dénoncé par les dirigeants du secteur aérospatial qui est pourtant notre secteur d’avant-garde[1. Nous faisons référence au président du Groupement des industries françaises de l’aéronautique et de l’espace et au patron d’Arianespace.]. Nous ne prétendons pas cependant qu’il faudrait s’en tenir à une baisse de la monnaie. Les PME dynamiques se heurtent à la politique de crédit des banques, tout comme le secteur du logement. C’est là un obstacle dont on ne parle pas dans les grands médias. Or, nous avons la faculté de lever ce verrou. Même avec un euro maintenu, la Banque de France aurait encore le pouvoir de créer de la monnaie à ses guichets ! Qui le sait ? Elle dispose, comme toutes les banques nationales de la zone, des « ELF » – pour Emergency Loan Facilities – qui lui permettraient d’offrir quelques dizaines de milliards d’euros à taux très bas, confiés à des banques commerciales sélectionnées au préalable, afin d’irriguer le tissu d’entreprises moyennes et les acteurs de la construction. Mais pour cela, il faudrait que la vue ait été rendue aux aveugles.[/access]

*Image : Soleil.

Ukraine : les Chapi et Chapo de l’indignation

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ukraine lettonie barroso russie

ukraine lettonie barroso russie

On apprend que dimanche après-midi, Herman Van Rompuy, l’homme aux haïkus, président du conseil européen et José Manuel Barroso, le Mao[1. Sa belle jeunesse au moment de la révolution des Œillets.] libéral de la Commission ont déclaré, avant même la fermeture des bureaux de vote, que le referendum en Crimée était « illégal et illégitime » et que ses résultats ne seraient pas reconnus. On est étonné qu’il n’y ait pas de déclaration de Catherine Ashton. Elle est normalement à la tête du ministère des Affaires étrangères de l’Union européenne. On ne la connaît pas, c’est vrai. Ou quand on parle d’elle, on sait surtout qu’elle est à la tête d’une une administration pléthorique de hauts fonctionnaires bénéficiant d’un statut qui ferait rêver même un cheminot cégétiste d’avant la libéralisation, c’est dire…

D’ailleurs, ce n’est pas pour continuer dans les rapprochements désobligeants, mais quand on voit que ce genre d’amuseurs inutiles nous coûtent un bras, on se demande comment peuvent réagir le malade grec à la recherche d’un hôpital disparu, le retraité portugais qui fouille dans les poubelles une fois qu’il a regardé le montant de sa pension ou le milleurista espagnol qui s’aperçoit qu’il a quarante-deux ans et qu’il vit toujours avec sa femme chez ses vieux parents.

Et encore si ces intelligences diplomatiques servaient à quelque chose.. Mais vous l’avez vous vu où, vous la politique étrangère de l’UE ? Demandez à nos pioupious engagés en Centrafrique ou au Mali, ce qu’ils en pensent de la politique étrangère européenne, et de sa Défense, d’ailleurs. Ça,  pour convoquer François Hollande parce qu’il reste encore une dizaine de fonctionnaire en activité dans le pays ou que nos travailleurs osent partir avant 75 piges, il y a toujours du monde. Mais pour aller nous filer un coup de main contre des fous furieux islamistes, éviter un génocide  ou même, pourquoi pas, mettre la main à la fouille pour nous nous remercier d’être le parapluie nucléaire du continent, là, il n’y a plus personne.

Donc, les Abbott et Costello de la pseudo-gouvernance européenne ont décidé de faire les gros yeux  aux Criméens parce que les Criméens ,qui sont quand même très russophones, auraient plutôt envie de rester avec les Russes de Russie depuis que l’Ukraine est tellement devenue ukrainienne que sa première mesure a été d’interdire le russe. On comprend un peu la nervosité des  Criméens, en fait, ils ont tout de même été russes longtemps, avant que l’enthousiasme  déstalinisateur du camarade Khrouchtchev donne la Crimée à l’Ukraine, un peu comme le gars qui vient de faire sauter la banque et qui balance une plaque en annonçant : « Personnel ! »

Moi, je serais criméen et russophone, on aurait beau m’expliquer que je vote sous la botte soviétique, je serais tout de même content de rejoindre un pays où je pourrais parler ma langue. Parce que figurez-vous que ça ne se passe pas toujours trop bien pour ces pieds-rouges d’un nouveau genre que sont les minorités russophones dans les ex-républiques. Les droits de ces minorités sont par exemple régulièrement bafoués dans les républiques baltes qui, sauf erreur de ma part, appartiennent à ce merveilleux espace de démocratie qu’est l’UE.

Il y a sûrement des raisons historiques mais enfin, de là à avoir un ministre pro-SS dans un gouvernement, il y a une marge. Ah, mais non, je ne fais pas un abus de langage ou un procès d’intention au gouvernement ukrainien, là. Ce n’est pas parce qu’on a fait tomber un gouvernement élu à l’aide de milices d’extrême droite qu’on est forcément d’extrême droite, même si bon, il faut quand même faire attention quand il y a des pommes pourries dans la corbeille à fruits. Non, non, je parlais du ministre  letton de l’environnement letton Einars Cilinskis. Enfin, ex-ministre. On a quand même fini par le limoger. Figurez-vous qu’il voulait vendredi matin vouloir participer « en tant que patriote letton » au défilé en hommage aux anciens Waffen SS qui ont combattu de 1941 à 1945 sur le front de l’Est. Lors des années précédentes, ce défilé autorisé réunissait dans les rues de Riga des centaines de vétérans lettons  et autres admirateurs qui avaient combattu dans les rangs de la Waffen-SS contre l’armée soviétique .

Le défilé letton a eu lieu dimanche, c’est-à-dire pendant que les Criméens votaient. Je ne sais pas ce qui doit m’étonner le plus. Qu’il y ait un ministre d’un gouvernement de l’UE qui veuille participer à un défilé SS ou que ce même pays autorise un défilé SS sur le territoire de l’Union. Les russophones du coin, qui sont quand même 44% mais dont une bonne partie n’a même pas le droit de vote, ils doivent s’inquiéter, non ? Voire regarder la Crimée avec des yeux rêveurs.

Parce que ce dimanche-là, si  Chapi et Chapo, quitte à monter sur leurs grands chevaux droitdelhommistes, avaient dû trouver quelque chose « d’illégal et d’illégitime » en Europe, plutôt qu’un référendum d’autodétermination dans un pays qui n’est pas membre de leur club de plateformes commerciales, n’auraient-il pas mieux fait de s’indigner d’une manif vintage pour le IIIème Reich qui passait sous leur fenêtre ?

*Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21541829_000001.

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

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edwy plenel hessel caron

Les Romains croyaient que les fortes chaleurs estivales étaient causées par l’apparition de la « petite chienne » (canicula), autre nom de Sirius, l’étoile principale de la constellation du Grand Chien. Ils pensaient même que durant cette période de l’année, les chiens étaient plus susceptibles de contracter la rage. Aujourd’hui, l’explication journalistique des épisodes caniculaires, comme d’ailleurs celle des étés maussades, n’est guère plus scientifique.

Mon précédent post portait sur les « prophéties » médiatiques (au sujet du Brexit). Je vais continuer sur ce thème avec un sujet d’actualité : la canicule, et donc le réchauffement climatique. Le « et donc » établit ici un rapport de contiguïté étroite en ces deux notions, qui ne va de soi que dans le discours médiatique. En effet, si, par définition, toute canicule constitue un réchauffement, les médias, quant à eux, vont plus loin (plus loin même que les spécialistes à qui ils tendent le micro) : la canicule est un argument en faveur d’une thèse, celle du Réchauffement. The Réchauffement, celui dont on ne parle qu’en tremblant car ce seul mot fait frémir les mortels et annonce la fin des temps.

  • Le journaliste, militant réchauffiste

Evidemment, quand il fait chaud, c’est facile. On peut même risquer, comme l’Obs il y a quelques jours, un article intitulé « Canicule : à Paris aussi, on meurt du réchauffement climatique ». Objectivement, c’est la canicule qui tue, mais présenter la chose ainsi permet, comme on dit, de « sensibiliser » fortement la population au drame du réchauffement climatique. Si on en meurt, c’est qu’il existe.

En revanche, là où il faut être admiratif, c’est quand on réécoute cette émission d’RTL datée de juin dernier (vous vous souvenez ? quand on portait tous des moufles et une capuche), consacrée à la météo d’alors, et que l’on entend ce passage hallucinant, pour ne pas dire ovniesque [à partir de 02 :03] : « Alors justement, cette situation-là, on l’explique comment, Sophie ? Cela peut-il être lié, par exemple, au réchauffement climatique ? » La journaliste vient de rappeler que le temps est atroce depuis deux mois, qu’il fait gris et froid et que cela ne semble pas près de s’arrêter, et soudain elle se demande (enfin, elle demande à Yves Calvi de lui demander), non point si ce climat invalide la thèse du Réchauffement (quitte à répondre que non, bien au contraire, elle la confirme) mais si ce refroidissement ne serait pas « lié » au réchauffement, comme si c’était une évidence de supposer a priori cette relation logique !

La journaliste a cité plusieurs experts pour répondre aux précédentes questions. Là, elle ne cite personne mais, du haut de ses connaissances climatologiques, elle répond : « Alors, le réchauffement climatique s’apprécie sur une longue période. Là, on est plus dans la variabilité classique du climat. D’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud en juin. Mais on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve, que des phénomènes lointains liés au réchauffement climatique – hausse des températures dans l’Arctique et dans les océans – aient leur part de responsabilité dans ces épisodes météorologiques atypiques. » J’aime beaucoup le « on est plus dans » dont on appréciera l’extrême rigueur scientifique (imaginez : là, madame, on est plus dans un cancer…). Le petit rappel « d’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud au mois de juin » dont on ne voit pas trop l’intérêt (certes, aujourd’hui, vous allez mal, mais rappelez-vous, il y a trois jours, vous alliez très bien). Enfin, on notera que la charge de la preuve (« on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve ») incombe selon la journaliste d’RTL à ceux qui penseraient, de manière finalement assez logique, qu’un refroidissement plaide contre la thèse d’un réchauffement… et non à ceux qui postulent l’inverse !

Donc, si on a bien compris, quand il fait trop chaud, cela prouve la réalité du Réchauffement. Et quand il fait trop froid, c’est la « variabilité classique du climat », donc cela ne prouve rien contre le Réchauffement. De la climatologie comme ça, moi aussi je peux en faire. Le problème, c’est que cela n’a plus rien d’une science, c’est une croyance. Un certain Popper, je crois, expliquait que la différence entre une thèse scientifique et un dogme religieux réside dans le fait qu’on peut éventuellement parvenir à prouver que la première est fausse, alors que le second se nourrit de sa propre contestation : rien ne peut le fragiliser, tout concourt forcément à le renforcer.  De fait, pour les journalistes, tout phénomène météorologique « atypique » ne peut plus être compris que par rapport à la thèse du Réchauffement : canicule mais aussi refroidissement. Et ils sont si convaincus qu’ils se montrent plus zélés que les experts.

  • Les journalistes et la parole des experts

Témoin cet article qui s’intitule : « La canicule, un signe du réchauffement climatique ». Il s’agit d’un texte AFP mis en ligne sur le site de 20 Minutes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ce qui est intéressant dans la pratique du bâtonnage, c’est la manière dont le site qui utilise la dépêche AFP engage sa propre responsabilité, même si cette liberté se réduit au choix du titre. Ainsi, le même texte apparaît sur d’autres sites avec d’autres titres : « Pour les experts, la canicule ne prouve pas le réchauffement » (TF1.fr), « La canicule ne prouve pas le réchauffement climatique mais c’est un signe » (Magazine Goodplanet Info), « la canicule prouve-t-elle le réchauffement climatique ? » (Le Point).

Il paraît, et je suis prête à le croire, que 80% des internautes (et 70% des utilisateurs de Facebook) ne lisent que le titre des articles. Le titre choisi par le Point, sous forme de question,  a l’avantage d’attirer l’attention de ceux qui pourraient considérer le rapport entre canicule et Réchauffement comme allant de soi ; en ce sens, il est une incitation à lire l’article : c’est bien joué. Celui qu’a retenu TF1 rend compte fidèlement de la position des experts cités dans le texte. Goodplanet Info et 20 Minutes font apparaître le mot « signe », lequel a ceci d’amusant qu’il renvoie bien plus au domaine des arts divinatoires qu’à celui de la recherche scientifique… Mais il y a une grosse différence entre les deux titres, au regard de l’éthique journalistique : quand on lit le titre de Goodplanet, on comprend d’emblée que « signe » est plus faible que « preuve ». En revanche, le titre choisi par 20 Minutes confère une force immédiate au mot « signe » : la canicule est un signe du Réchauffement, c’est-à-dire qu’elle accrédite cette thèse.

Maintenant, lisons-le, cet article. On découvre que, si la canicule peut être considérée comme un signe du Réchauffement, c’est précisément parce qu’elle ne peut pas en constituer une preuve. Elle n’est donc rien de plus qu’un signe. Ou plutôt, elle pourrait en devenir un signe, à condition que les épisodes caniculaires augmentent en intensité et en fréquence. Les experts cités dans l’article tiennent d’ailleurs des propos très mesurés.

«Si on prend l’événement en lui-même, on ne peut pas l’attribuer à 100% au réchauffement climatique», note le prévisionniste de Météo-France Jérôme Lecou, qui rappelle que «de très forts phénomènes de chaleur ont eu lieu dans le passé», alors que le réchauffement n’avait pas commencé. […] «il est vrai qu’à moyen ou long terme, l’augmentation de la fréquence des canicules sera une des manifestations les plus visibles du réchauffement climatique» [« sera », donc elle ne l’est pas encore] […] «Je ne sais pas si la statistique est si claire que ça», tempère Jean Jouzel [le climatologue qui « tempère », c’est une belle trouvaille !] […] Jérôme Lecou imagine lui qu’on pourrait connaître dans le futur «plusieurs épisodes de canicule au cours de l’été». [il « imagine » qu’on « pourrait »…]

Au total, à vue de nez, je dirais qu’à peine un quart des citations et des données scientifiques avancées dans le corps de l’article vont dans le sens, alarmiste, du titre.

  • Étés pourris, étés trop chauds : de la question du temps à la maîtrise du temps

L’article AFP que je viens de citer date d’un épisode caniculaire de 2012. Sur le site de 20 Minutes, il a fait l’objet d’une « mise à jour » deux ans plus tard. Il ne s’agit sans doute que d’une modification de mise en page parce que le texte, vérification faite, n’a pas été changé d’un iota. Mais ce qui est intéressant c’est que cette révision de l’article a eu lieu en septembre 2014, soit au sortir d’un été pluvieux et froid, absolument exécrable. Ceci pose la question du traitement différencié des épisodes de trop chaud par rapport aux épisodes de trop froid. On a vu comment RTL traitait le rapport entre mois de juin pourri et Réchauffement climatique, n’hésitant pas à suggérer un rapport logique entre l’un et l’autre. J’ai aussi noté combien il est étrange de faire référence au « mois de juin dernier » pour nous rappeler qu’il était chaud, quand l’actualité surprenante était, en l’occurrence, le « mois de juin actuel », froid. En fait, étrangement, qu’il s’agisse de froid ou de chaud, les articles n’ont pas le même rapport… au temps (passé/avenir) :

Rappel d’épisodes précédents de même nature Annonce d’épisodes à venir de même nature Effet obtenu
Été (ou mois d’été) caniculaire Oui, avec beaucoup d’insistance Oui avec beaucoup d’assurance. Des articles entiers intégralement rédigés au futur ! Impression d’accélération et d’aggravation d’un phénomène global.
Été (ou mois d’été) pourri Non, presque jamais ou alors :

  1. Soit contrebalancé par un rappel des épisodes caniculaires
  2. Soit expliqués par le réchauffement climatique
Jamais Impression que l’épisode est exceptionnel.

Comme dans le cas du Brexit, je tiens à souligner mon absence totale de compétence sur la question de l’avenir climatique de la planète. Mais je ne pense pas que les journalistes, nos gentils « chiens de garde » (Serge Halimi), aient un avis plus valable que le mien à ce sujet. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils se sentent investis d’une mission d’évangélisation réchauffiste. Alors que moi, réchauffement ou pas, cela ne me fait ni chaud ni froid.  

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

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edwy plenel hessel caron

edwy plenel hessel caron

Il était là samedi soir sur le plateau d’« On n’est pas couché », vêtu de son impérissable veste en velours noir et de sa sempiternelle moustache sombre. Les yeux plissés d’un Bouddha attentif et rieur, il répondait aux questions de Laurent Ruquier, Natacha Polony et d’Aymeric Caron, qui avait le regard béat et servile du chien qui a enfin trouvé son maître.

Mardi dernier, il défendait au « Grand Journal » de Canal + sa vocation d’enquêteur et d’auxiliaire de police : « Nous (à Médiapart) on travaille en amont, on lance les affaires dont la justice s’empare après (…) contrairement à un journalisme un peu facile qui consiste à attendre les PV des juges». Si on regarde les choses de près, c’est bien cet homme qui est à l’origine de l’affaires des écoutes de Sarkozy : c’est bien Médiapart qui a lancé l’hypothèse d’un financement libyen de la campagne de 2007, qui a ensuite conduit à la mise sur écoutes de l’ancien Président de la République.

Mais samedi, c’est en tant qu’indigné professionnel qu’il est venu évangéliser les téléspectateurs de France 2 au sujet de son livre Dire non, un appel au sursaut dédicacé à son mentor spirituel Stéphane Hessel. Là où ce dernier appelait à « s’indigner », Edwy, lui, appelle à sursauter. Les yeux humides et la voix tremblante d’accents malruciens, il nous a exhorté à être, comme lui, comme eux, comme Médiapart, de bons citoyens.

Car Edwy ne débat pas. Il prêche. Edwy ne fait pas de journalisme. Il combat des « monstres ». Dans l’évangile selon Saint Plenel, le monde se divise entre d’un côté les « 20 000 monstres descendus dans la rue pour Jour de Colère » et de l’autre « Madame Taubira, qui illustre la France telle qu’elle est » et qui a retrouvé « le beau langage de la politique », deux pôles irréductibles du combat universel entre le Bien et le Mal, les gentils et les méchants, les partisans de l’inégalité et les hérauts de l’égalité. Et tant pis pour ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre, ils seront, au mieux des « complices », au pire des collabos.

Dans Dire non, qu’Aymeric Caron qualifie de « salutaire bouffée d’air frais », Edwy se révolte tous azimuts contre une « politique qui a fait le lit des monstres », comprendre les racistes, homophobes, antisémites, frontistes et autres bilieux qui mène la France, tel le « Titanic » droit vers l’iceberg de la haine. Il y défend une certaine idée de la France :  une France « urbaine, diverse, mélée, inventive et dynamique », opposée  à la Rance rurale, unie, blanche, bref à la masse stagnante. Il nous encourage à « dire non à cette laideur, cette méchanceté. Dire non à l’abaissement de la France par ceux qui la défigurent en ne l’aimant pas telle qu’elle est et telle qu’elle vit. Dire non pour relever ce pays en élevant son langage. Dire non pour inventer notre oui ». Amen.

C’est qu’il est comme ça Edwy. Un coup procureur, un coup prophète, un coup Fouquier-Tinville, un coup Dalaï-Lama. Le matin Savonarole inquisiteur et étendard de la démocratie pourfendant les élites corrompues, le soir, vénérable sage et divin sermonneur.

C’est là toute l’ambiguïté dangereuse de maître Edwy qui voudrait avoir les instruments du procureur et le prestige du martyr. Celui qui a dirigé pendant dix ans le « journal de référence » qui dictait la pensée unique fustige désormais les « médias dominants ». Chez Médiapart, où l’investigation est au service de la morale. Si le site se réclame d’un journalisme d’enquête, fondé sur le « fact-checking » et la transparence au service de la démocratie, il relève en réalité par son militantisme du journalisme d’opinion.

Sous couvert de chasse ouverte aux corrompus, le journal pratique en réalité un journalisme d’investigation à géométrie variable, avec ses obsessions (Nicolas Sarkozy) et ses omissions. Ainsi, comme l’a justement remarqué Natacha Polony, l’inspecteur Labavure qui traque à longueur de journée les odieux caciques politiques se garde bien d’enquêter sur son ami intime Dominique de Villepin, dont on vient pourtant de révéler qu’il aurait touché 100.000 euros pour une journée de travail.

Que veut au juste Edwy Plenel ? Il cite dans son livre cette phrase de La Boétie : « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître dont on ne peut jamais assurer qu’il soit bon ».  Voilà ce que veut Edwy : rendre le pouvoir bon. L’épurer de ses turpitudes et de ses bassesses, faire de la politique une poétique, scanner les âmes, sonder les cœurs et les comptes en Suisse, passer son grand radar de la transparence sur le cadavre putride de la démocratie. Machiavel aux ambitions d’un bisounours, pour lui une fin si noble justifie tous les moyens. Il n’y a donc aucun problème à utiliser des enregistrements volés par un majordome, aucun remord à dénoncer une milliardaire, un ministre, ou un ancien président, puisque ces gens sont puissants, donc méchants.

Cette volonté prophylactique et obsessionnelle d’assainir une Vème République, qui serait propice à la gabegie du fait de la concentration des pouvoirs qu’elle induit,  a des relents totalitaires. Caron rendant hommage à Plenel rendant hommage à Hessel : samedi soir la trinité des indignés avait de quoi faire pâlir les plus irréprochables d’entre nous.

Ce n’est vraiment pas la fête des pairs

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On apprend que la circulation alternée n’est pas reconduite ce mardi. Si nous avons bien compris, lundi qui était un 17 mars, seul les véhicules impairs pouvaient rouler. Ils pourront donc rouler aussi aujourd’hui. C’est tout de même très injuste pour ceux qui ont des voitures avec des numéros pairs.

Comme la mesure a été annoncée en catastrophe pendant le week-end, eux n’ont pas pu rouler lundi et ont dû trouver des solutions de rechange au dernier moment. Le covoiturage ? En admettant qu’on ait un voisin ou un copain impair. Ce qui n’est pas évident. C’est comme à la roulette. Il y a des fois ou le pair sort quatre ou cinq fois de suite. Et à la fin, on n’a plus de quoi miser. Les pairs, me direz-vous, pouvaient aussi se replier sur les transports en commun. Mais les transports en communs franciliens ont fait preuve lundi de leur capacité à prendre le relais écologique des décisions gouvernementales puisque la circulation des trains sur la ligne du RER C a été fortement perturbée à la suite d’un incident technique à la station Saint-Michel Notre-Dame lundi matin et que ces problèmes ont  également touché le RER D, dont le trafic a été ralenti. La gratuité était pourtant au rendez-vous mais des trains gratuits qui ne roulent pas, par la force des choses, ça ne va pas nous amener bien loin.

Par pur souci de justice, le gouvernement aurait dû donc maintenir la circulation alternée un jour de plus même si le taux de pollution avait baissé. Histoire que la frustration, la colère, la rage et la vengeance des pairs sur les impairs puissent s’exprimer. Doit-on rappeler que l’écologie, c’est avant tout de l’équilibre et de l’harmonie ?

Encore une fois, on le voit, le gouvernement a commis un impair.

 

Hollande n’est pas assez exigeant sur le Traité transatlantique

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xavier bertrand transatlantique

xavier bertrand transatlantique

Ancien ministre de la Santé et du Travail, Xavier Bertrand est député-maire UMP de Saint- Quentin (Aisne).

Causeur. La France doit négocier, sous la houlette de l’Union européenne, le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement destiné à jeter les bases d’une vaste zone de libre-échange. De Washington, François Hollande a récemment appelé à accélérer les discussions puisque « dès lors que les principes sont fixés, que les mandats sont donnés, que les intérêts sont connus, aller vite n’est pas un problème, c’est une solution ». Pensez- vous que les deux rives de l’atlantique s’accordent ne serait-ce que sur la définition du libre-échange ?

Xavier Bertrand. Non, elles ne s’accordent ni sur la définition ni sur la mise en œuvre. Pour les anglo-saxons, le libre-échange est avant tout la suppression de barrières tarifaires. Pour une partie de l’Europe continentale, c’est l’établissement de règles communes, et c’est aujourd’hui loin d’être le cas ! C’est pourquoi j’ai dénoncé la préparation de cet accord.

Pour quelles raisons ?

D’abord, parce que nous ne discutons pas à armes égales avec les américains, qui se sont dotés d’une législation  protectionniste avec le « Buy American act » alors que l’Europe attend toujours son « Buy European act ». Et puis, la partie américaine pratique allègrement toutes les formes de dumping : monétaire avec un dollar très dévalué par rapport à l’euro, social en l’absence de salaire minimum fédéral, environnemental en s’étant tenu à l’écart du protocole de Kyoto, et même fiscal, certains états fédérés étant de véritables paradis fiscaux. Comment, sérieusement, envisager une zone de libre-échange transatlantique dans ces conditions ? En outre, pourquoi négocier dans un cadre bilatéral alors qu’existe une institution comme l’Organisation Mondiale du Commerce ?

Peut-être parce que nous avons plusieurs contentieux commerciaux à régler avec les Etats-Unis ?

C’est le moins qu’on puisse dire ![access capability= »lire_inedits »] Mais c’est la partie américaine qui cherche à se soustraire aux règles de l’OMC et aux condamnations récurrentes. L’intérêt des européens n’est pas de régler ces contentieux dans un cadre bilatéral où nous serons en position de faiblesse, alors que dans l’enceinte multilatérale, ce sont les Etats-Unis qui sont le plus souvent condamnés. L’expérience récente est édifiante. Dans le cadre d’un gros contrat de défense, les américains ont préféré Boeing à EADS, qui avait pourtant remporté l’appel d’offres. C’est impensable en Europe. D’une manière générale, les Etats-Unis sont beaucoup moins ouverts au libre-échange qu’ils ne le prétendent. Cela pose la question de la finalité de l’accord transatlantique : le président Obama a déclaré qu’un accord négocié avec l’Europe serait très favorable aux usines et aux ouvriers américains. En France, on s’est contenté de débattre de « l’exception culturelle », au mépris de domaines stratégiques comme l’agriculture ou l’aéronautique.

Vous sous-entendez que le gouvernement français n’a pas pris la mesure de l’enjeu…

Jugez plutôt : alors qu’Obama, Merkel et Cameron se sont personnellement investis dans la pré-négociation en exprimant en amont leurs priorités et leurs « lignes rouges » y compris devant leurs parlements respectifs. En France, c’est la ministre du Commerce extérieur qui est chargée du suivi de la négociation depuis huit mois. Il est inouï que la première prise de parole du Président de la République sur ce dossier essentiel soit intervenue seulement la semaine dernière, et depuis l’étranger.

Mais les membres de la Commission européenne sont d’anciens – ou de futurs – acteurs politiques nationaux !

À ma grande surprise, le jour où ces anciens politiques deviennent commissaires européens, la plupart d’entre eux se transforment en purs technocrates. Or, négocier exige de prendre en compte les opinions publiques et de définir des objectifs politiques, ce dont cette commission en fin de parcours est malheureusement incapable. Et je reste très inquiet sur la façon dont les choses évoluent.

Si la Commission peine à dégager un intérêt général européen, notamment en matière commerciale, n’est-ce pas tout simplement parce qu’il n’existe pas ?

Ce n’est pas tout à fait vrai. Les intérêts français et européens convergent sur la question des normes commerciales et de l’accès de nos entreprises au marché américain. En revanche, ce n’est pas toujours le cas pour l’aéronautique, la Défense et surtout l’énergie et l’agriculture, autant de domaines où les intérêts français sont parfois bien spécifiques comme le montrent les polémiques récentes sur les OGM. Nous devons l’assumer, et parfois privilégier nos intérêts sur ceux de l’Europe, chose que l’Allemagne sait remarquablement faire. Quand il y a des négociations sur la pollution automobile, Mme Merkel pense d’abord à l’industrie allemande. À sa place, je ferais la même chose !

Si les égoïsmes nationaux mènent la danse, comment pouvez-vous croire au « couple franco-allemand » ?

Il ne s’agit pas d’égoïsmes nationaux mais d’emplois européens ! Et de savoir si nous sommes capables de définir une stratégie européenne pour la défense de nos industries, y compris dans le cadre de grandes négociations commerciales comme celle-ci. Quant au dogme du « couple franco- allemand », il doit être repensé. Un accord entre l’Allemagne et la France est parfois utile à l’Europe, mais pas sur tous les dossiers. Dans l’énergie, par exemple, l’Allemagne sort du nucléaire à marche forcée alors qu’une vision commune du dossier serait indispensable pour sécuriser les approvisionnements et éviter que les tarifs de l’électricité explosent. Dans ce domaine, je vois davantage une convergence entre la France, la Grande-Bretagne et la Pologne qu’entre la France et l’Allemagne.

Entre les membres de l’union, le nucléaire n’est pas le seul sujet qui fâche. Il y a aussi l’exploitation des gaz de schiste, proscrite en France mais acceptée en Pologne. Quelle est votre position sur ce sujet si sensible ?

Sans être la pierre philosophale dont certains rêvent, le gaz de schiste pourrait, comme le déclarait le rapport Gallois, dégager un véritable gain de compétitivité pour l’économie française. Il existe des techniques nouvelles qui méritent d’être évaluées. En tout cas, je trouve stupide et regrettable de laisser les verts bloquer la situation malgré leur faible poids politique. Appliquons la loi de 2011 qui met en place une commission chargée de préparer le débat sur le gaz de schiste. Sur ce sujet, l’Europe est beaucoup moins dogmatique que la France.

Dans l’énergie comme dans bien d’autres domaines, les politiques divergentes des différents Etats-nations qui la composent ne révèlent- elles cependant pas la crise, et peut-être la faillite, de l’idée européenne ?

Certainement. Mais ce qui est grave, ce n’est pas d’avoir des divergences, c’est d’être incapables de les surmonter au nom du bien commun. Seule une dynamique de projets peut répondre à cela. Or, quel est l’ordre du jour européen ? On ne sait pas. Adopte-t-on une politique monétaire de soutien à l’emploi ? Dans ce cas, il faudrait changer les statuts de la banque centrale européenne pour y inscrire comme objectifs la croissance et l’emploi.

Que préconisez-vous de faire pour changer la donne européenne ?

Il est impératif de stabiliser les frontières de l’UE. Je refuse tout nouvel élargissement. Disons clairement que la Turquie n’entrera jamais dans l’union européenne ! Dire la vérité est  la meilleure façon d’établir des partenariats de confiance avec nos grands voisins, stratégiques pour nous, y compris sur des questions essentielles comme le contrôle migratoire, l’énergie, les alliances militaires ou les luttes contre les trafics. La convergence fiscale et sociale sera notre second grand chantier. Mais, comme le disait le général de Gaulle, la question principale est celle des institutions : il faut remettre la Commission européenne à sa place et lui retirer le monopole d’initiative sur les directives.

L’Allemagne accepterait-elle cette petite révolution ?

Si la France l’exige, qui pourrait s’y opposer ? Comment espérer des avancées sur nos priorités institutionnelles si nous refusons tout dialogue avec nos grands partenaires, de peur d’avoir à affronter leurs demandes ? J’ajoute que l’Europe, ce n’est pas seulement l’Allemagne. On pourrait construire des alliances ponctuelles et thématiques : avec certains pays de l’est sur l’agriculture, le Royaume-Uni autour du nucléaire, etc. Bref, relançons la diplomatie européenne de la France !

De telles alliances à la carte risquent d’éloigner à tout jamais l’Europe politique…

C’est peut-être parce que nous nous sommes éloignés de l’idée de départ que nous avons perdu la confiance des européens. On a mis la char- rue avant les bœufs en créant l’euro avant de faire converger nos poli- tiques économiques, fiscales, sociales. L’euro aurait dû être le couronnement d’un processus de convergences économiques, pas le point de départ. C’est pourquoi j’avais voté non à Maastricht en 1992, suivant ainsi Philippe Séguin. Nous devons revenir à cette idée des projets concrets qui existait avant le tournant de Maastricht. Ne serait-ce qu’au niveau de la fiscalité, on peut déjà commencer par une réduction des disparités en harmonisant les définitions des impôts et en faisant converger progressivement les taux.

Quel intérêt un Etat aurait-il à renoncer à un tel avantage compétitif ?

Invoquer la déesse Europe ne résout rien… ne craignons pas l’épreuve de force lorsque l’essentiel est en cause. Je n’hésiterais pas à poser la question de confiance : un état peut-il rester dans l’union quand il n’applique pas une politique voulue par l’Europe ? Par exemple, si la Roumanie ne prend pas à bras-le-corps le dramatique problème des Roms, il faudra revoir les aides dont elle bénéficie. N’oublions pas que la France garde des atouts majeurs !

Lesquels ?

Nous sommes incontournables. Sur le plan institutionnel, la France est, avec l’Allemagne, la première délégation en droits de vote au conseil des ministres et la deuxième délégation du parlement européen avec 74 députés. Sur le plan budgétaire, nous sommes un contributeur net, ce qui nous donne des droits sur l’utilisation des fonds communautaires. Sur le plan géopolitique, la France occupe l’un des deux sièges européens des membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, statut assorti du droit de veto. Enfin, la France est une industrie puissante et innovante dans les secteurs énergétique et de défense, à l’aube de révolutions majeures qui feront de nos capacités industrielles des ressources indispensables pour nos partenaires. C’est d’autant plus important qu’à long terme, je pense que les américains risquent de se désengager de l’OTAN et donc de l’Europe.

Vous rêvez du retour de la « grande nation »… qui inquiète ou irrite nos partenaires.

Aujourd’hui, nous avons 28 Etats-nations en Europe qui doivent être préservés et traités de façon égale au sein de l’union européenne. Mais en 2014, après six années de crise, c’est moins la vision d’une « grande nation » qu’attendent nos concitoyens et nos partenaires qu’une France unie et mobilisée autour d’un agenda de profondes réformes structurelles, sans précédent depuis 1958. Dans ma famille politique, on me dit parfois qu’il faut appliquer le modèle allemand. Or, ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouveau modèle français.

Quelle serait donc la voie typiquement française des réformes ?

Il faut renouer avec une société du travail, sortir du chômage de masse qui s’inscrit de façon insupportable dans la durée. Cela passe par une baisse importante des charges sociales et une modification en profondeur du marché du travail. Le pacte de responsabilité porté par François Hollande est totalement insuffisant. Le gouvernement devrait s’attaquer à nos dépenses publiques trop élevées pour les ramener vers la moyenne européenne.

N’est-ce pas dans les gènes de la France d’avoir un niveau de dépenses publiques plus élevé que ses partenaires ?

Non, le niveau trop élevé de dépenses publiques est la dérive naturelle de tous les états qui refusent les réformes. Il n’y a pas de fatalité « génétique » qui nous condamnerait à suivre un modèle économique et social défaillant. On doit y remédier. L’état serait bien inspiré de redéfinir ses missions régaliennes pour mieux les remplir. Aujourd’hui, à force de vouloir tout faire, on est en train de tout mal faire… il y a une autre voie.[/access]

Circulation alternée : les journalistes, hussards verts de la République

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circulation alternee presse

circulation alternee presse

« Les journalistes sont les instituteurs de la démocratie » : il y a quelques semaines, Edwy Plenel faisait cette confidence à une animatrice de Canal + qui ne contenait pas son ravissement. Elle aurait été fort surprise d’apprendre qu’on pouvait refuser cette proposition. Si ça se trouve, le peuple ne veut pas qu’on lui donne de leçons de démocratie, et si ça se trouve, il veut encore moins des journalistes comme professeurs. Cette hypothèse n’a pas traversé l’esprit des duettistes. Le peuple se trompe, ça ne date pas d’hier. Un prof ne doute pas de son savoir parce que des élèves le contestent.

Quand la République est menacée et qu’il faut remettre les masses sur le droit chemin idéologique, le genre policier, procureur ou juge – voire les trois à la fois –, fait toujours son effet ; mais ce registre dramatique est réservé à l’élite de la profession et aux grandes occasions. Quand il s’agit de sauver la planète, les journalistes jouent volontiers les profs. Ils nous apprennent la citoyenneté. Sur la circulation alternée, ils s’en sont donnés à cœur joie, en particulier sur les chaînes info. Tout le week-end, Philippe Martin, dont on sait désormais, qu’il est ministre de l’Ecologie, a été invité à tancer le gouvernement auquel il appartient : « Tout de même, vous ne trouvez pas que cette décision arrive bien tard », lui demandait avec insistance l’intervieweur. Sur nos écrans, les journalistes étaient en mission : de vrais hussards verts de la République. Deux jours durant, ils ont diffusé la bonne parole gouvernementale, expliquant et réexpliquant patiemment comment cette mesure révolutionnaire allait s’appliquer (il faut dire que pair et impair, c’est dur), recensant les sanctions (trop clémentes) encourues par les éventuels récalcitrants. Cours sur les particules fines et leurs méfaits, comparaisons internationales (« exemples chez nos voisins très en avance sur nous »), initiation pratique à l’alternance (« Rubrique mode d’emploi »), rien n’a été oublié pour nous convaincre. Bien entendu, à aucun moment, ils n’ont envisagé que l’on puisse s’opposer à une mesure si moderne.

Lundi, tous se sont abondamment extasiés sur la fluidité de la circulation dans la capitale. À raison d’ailleurs. Bon, il y a un peu triche : en raison du nombre très réduit de livraisons, Paris roule toujours bien le lundi. Mais hier, il était vraiment délicieux de marcher dans les rues. Pour nous informer, les chaînes-info étaient sur tous les fronts, à la porte de Saint-Cloud, dans le métro, gare du Nord. Place du Châtelet, un reporter, planté à quelques encablures des policiers, se félicitait de voir très peu de plaques paires – aurait-il signalé un contrevenant ayant réussi à échapper à la maréchaussée ? Une dame qui venait de se faire aligner lui expliqua qu’elle n’avait pas d’autre moyen d’amener son fils pensionnaire à la gare. Bon ça passe pour cette fois, disait sa moue. Plus tard, on a même entendu quelques voix dissonantes interroger l’efficacité de la mesure, ou évoquant un document selon lequel deux tiers des particules maudites viennent des usines allemandes. Mais dans l’ensemble, nous avons été chaudement félicités pour notre participation constructive. « Les Français ont joué le jeu !», se félicitaient les présentateurs des journaux du soir. Avant de sauter dans leur taxi ou dans leur voiture : tous les journalistes et, histoire de ne pas faire de jaloux, tous les salariés des entreprises de presse bénéficiaient hier d’une dérogation – bizarrement, on n’en a pas entendu parler. Il est vrai qu’on tremble à l’idée qu’une équipe aurait pu manquer à l’appel, nous privant de précieux témoignages d’automobilistes-citoyens (qui avaient tiré le bon numéro).

Soumettre les journalistes à la loi commune eût été une insupportable atteinte à la liberté de la presse. Faudra tout de même expliquer au bon peuple en quoi filmer un contrôle de police est plus utile à la collectivité qu’honorer une commande ou un contrat.

 *Photo : Michel Euler/AP/SIPA .AP21541277_000019. 

Tous à poil au Liban, Alzheimer, lancer de nains…

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jeu nains lancer

jeu nains lancer

Tous à poil, au Liban aussi

Miracle du monde mondialisé : une skieuse libanaise a défrayé la chronique lors des récents Jeux olympiques d’hiver. Un buzz planétaire que la slalomeuse Jacky Chamoun, 22 ans, ne doit pas uniquement, hélas pour elle, à ses exploits sportifs.

En pleins Jeux de Sotchi, une vidéo a surgi sur la Toile montrant la belle athlète seins nus, dans la station libanaise de Faraya, le spot de neige préféré de la bourgeoisie beyrouthine. Horreur et damnation ! La ravissante Jacky a beau répéter que les images incriminées n’auraient jamais dû quitter la caméra de leur auteur, l’emballement médiatique démarre. Très en pointe du parti des prudes, le ministre libanais des Sports, Fayçal Karamé, crie au scandale et diligente une enquête interne de la Fédération de ski afin, dit-il, d’éviter que soit « entachée » l’image du Liban, et pour « protéger la sportive»… Tartuffe, es-tu là ?

L’affaire suscite une vague d’indignation populaire, mais pas exactement celle qu’attendait le ministre. Un élan de solidarité déferle sur Internet, avec, par exemple, la création d’un groupe Facebook appelé « I’m not naked », pour rigoler de la pudibonderie gouvernementale. On y voit toutes sortes de skieurs amateurs poser en petite tenue, leurs Moon Boots et bonnets ne cachant guère les objets du délit.

Résultat, à défaut de médaille olympique − elle n’a fini qu’à la 47e place du slalom de Sotchi − Jacky a brillamment remporté la bataille de la com’ et finit blanchie de tout soupçon d’activités pornographiques.[access capability= »lire_inedits »] Moins heureux, l’enquiquineur de ministre des Sports a perdu son maroquin à l’issue du dernier remaniement. Comme quoi, tout arrive au Liban, même des miracles, le moindre d’entre eux étant qu’un zigue comme moi se soit intéressé au ski, alors que son balcon du premier étage lui donne le vertige. Et puis surtout, grâce à Jacky, et à la vogue actuelle du fact checking, on peut enfin glisser légitimement dans Causeur une photo de petite femme nue.

 Daoud Boughezala

 

Une Pythie moderne

La maladie d’Alzheimer efface nos souvenirs à la façon d’un aspirateur en partant des plus récents pour atteindre progressivement les plus anciens. On dit que c’est un « triple naufrage », pour le patient, l’entourage et la société. On préfèrera le terme de « voyage », moins dramatique, qui peut contribuer à soulager l’entourage. Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites, qui voulait positiver la maladie, parlait du service que les malades peuvent rendre à ceux qui les soignent en leur révélant des vérités qui les dépassent.

J’ai reçu un jour en consultation une voyante qui était malheureusement atteinte d’une maladie d’Alzheimer avancée. L’oubli du passé n’affectait cependant en aucun cas sa mémoire du futur et ses capacités prédictives demeuraient prodigieuses : sa clientèle n’avait jamais été aussi développée et l’on y relevait nombre de célébrités, artistes ou hommes politiques, inquiets de l’accueil d’une future production ou du résultat de prochaines échéances électorales.

Chacun y trouvait son compte, relevant dans les conseils énigmatiques de la sibylle une réponse à ses désirs et à ses attentes, recréant ses paroles en les répétant avec les mêmes mots, mais transformés par la projection de leur personnalité et de leurs espérances, donnant une cohérence apaisante et salvatrice au chaos dans cette oeuvre ouverte que constitue un oracle.

C’est en ce sens qu’une oeuvre d’art est semblable à une prophétie, une révélation, pour celui qui la contemple et se projette à l’intérieur. C’est aussi dans cette optique que l’on peut parfois considérer la maladie d’Alzheimer non comme une malédiction mais comme une élection, cela étant valable pour d’autres affections neuropsychiatriques.

 Pierre Lemarquis

 

 

Les journalistes, ces grands enfants ? 

Cette fois-ci, nous sommes en mesure de vous l’annoncer : oui, la théorie du genre entre à l’école. De journalisme. C’est l’une des bouleversantes novations du projet de loi sur l’égalité femmes-hommes, adopté le 28 janvier en première lecture à l’Assemblée. Son article 16 bis prévoit en effet que « les formations à la profession de journaliste […] comprennent un enseignement sur l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes. » On respire déjà mieux, non ? On savait que les jeunes cerveaux étaient la priorité des ministres préposés à la fabrication de l’homme nouveau. Pas fous, ils entendent aussi enrôler les journalistes pour modeler les reins et les coeurs. Les enfants et les journalistes, esprits influençables et influents, seraient donc les deux bataillons d’élite de la guerre déclarée contre les vieux stéréotypes fondés sur l’idée que l’on est homme ou femme.

Non, je n’exagère pas. La conscientisation de la profession est l’objectif explicite de Marie-Anne Chapdelaine, la députée PS d’Ille-et-Vilaine à l’origine de ce fameux article 16 bis, qui l’explique de façon limpide : « Il ne s’agit pas de stigmatiser telle ou telle profession : il s’agit au contraire de viser celle dont l’audience donne capacité à former l’opinion et à être prescriptive de représentations publiques, afin qu’elle soit sensibilisée à un degré très élevé. »

Sauf que chercher à endoctriner les journalistes par la loi est un peu périlleux. C’est qu’ils sont susceptibles. S’ils aiment bien donner des leçons, ils détestent en recevoir. D’ailleurs, la Conférence des écoles de journalisme s’est fendue d’un communiqué indigné où elle appelle les sénateurs à supprimer l’article litigieux. Mais surtout, cette censure légale est totalement inutile. Sensibiliser les jeunes journalistes aux dogmes progressistes en vogue, c’est un peu comme donner des cours de judo à Teddy Riner ou apprendre le caté au pape François …

Eugénie Bastié

 

Jeu de nains, jeux de vilains

Dans deux cents ans, les historiens qui se pencheront sur notre siècle retiendront du mois de février 2014 la formidable mobilisation populaire en faveur d’un chaton, nommé Oscar, qui a atteint la notoriété planétaire après avoir été victime d’un internaute « lanceur de chat ». La Justice s’est mobilisée et le tortionnaire a été écartelé en place publique, à moins qu’il ait été empalé en direct sur YouTube, je ne sais plus. Je sais en revanche que ce genre de maltraitance a été une pratique en vogue dans toute l’Europe. Le lancer de renard était fort prisé à la cour de Prusse jusqu’au XVIIIe siècle. Depuis, il a rejoint le javelot à deux mains et la nage avec obstacles dans la longue liste des sports disparus.

La modernité, elle, a inventé, le lancer de nain. Née aux États-Unis, cette attraction, qui se pratique essentiellement dans les boîtes de nuit genre Macumba Club du Minnesota, consiste à envoyer le plus loin possible un… heu, pardon, une « personne-de-petite-taille » coiffée d’un casque ad hoc.

Ce sport se pratique de manière plus ou moins organisée dans divers pays, notamment anglo-saxons. Les projectiles humains sont bien sûr consentants. Et en redemandent. Heureusement, la France est terre de dignité. Le lancer de nain y a donc été interdit.

Hélas, cette prohibition a gâché la vie de nombreux performeurs. Le quotidien Vosges Matin a récemment publié un portrait intitulé « Petite taille et grande rancoeur». Manuel W., de Sarreguemines, y dit toute son amertume : il se morfond depuis que le Conseil d’État a fait interdire son métier, le lancer de nain, en 1995, pour « atteinte à la dignité humaine ».

La récente décision de cette même haute juridiction au sujet du spectacle de Dieudonné, s’appuyant sur « sa » jurisprudence, n’a fait que rouvrir la plaie. « À raison de trois spectacles par semaine en moyenne, Manuel W. sillonnait alors la France et les hôtels de long en large, drainant, par sa notoriété, la foule de curieux venue le voir se faire projeter contre des matelas avec son 1,18 m et son poids de mouche. » Jadis, explique-t-il, c’était la gloire.

Depuis, c’est l’ennui. On compatit volontiers. Mais quand c’est de dignité humaine qu’il s’agit, est-il bien raisonnable de ramener le problème à sa petite personne ?

 François-Xavier Ajavon

 

Moins d’ouvriers, plus de prolétaires

Dans Le Monde du 15 février, Florence Aubenas nous fait découvrir le « pays des gosses qui font des gosses ». Ça se passe à deux heures de route de Paris, en Thiérache, dans l’Aisne. Dans ce coin autrefois ouvrier surnommé « Chômeurland » par ses propres habitants, de plus en plus de lycéennes voire de collégiennes se lancent dans des maternités précoces. On sent bien que notre consoeur, qui en a pourtant vu d’autres, est interloquée. Même le responsable de la Fédération des centres sociaux de l’Aisne, pourtant natif du coin et vétéran de « missions humanitaires dans des contrées déchirées », est sidéré face à cette abondante gestation adolescente. Le plus étrange étant que les jeunes mères interviewées ont toutes l’air de bien vivre leur situation. L’une d’elles résume son choix de façon limpide : « À une époque, les filles comme nous devaient se cacher, la honte. Aujourd’hui, c’est l’inverse : on compte pour quelque chose quand on a un enfant. »

Ces jeunes filles qui ne croient guère à l’utilité des études et des diplômes, se bricolent des apprentissages plus rudimentaires. Ainsi ces ados-mères se retrouvent chez McDo, où l’on peut échanger entre filles et éduquer les bambins, comme jadis à côté du puits ou du lavoir : « Les mères sérieuses viennent ici, c’est éducatif. Manger un hamburger proprement, ça doit s’apprendre tout petit », soutient l’une d’elles. Et pourquoi pas ?

Quant à la famille, elle est multi-générationnelle : les jeunes mamans envisagent cette institution comme la continuité de l’adolescence, sous le toit de leurs propres parents. Les pères adolescents sont réduits au rôle de géniteurs : bonjour, au revoir et merci !

Pour le lecteur amateur d’histoire, ce reportage en Thiérache est aussi un voyage dans le temps. Dans la République romaine, les citoyens les plus pauvres, exemptés d’impôts et qui n’avaient que leurs enfants (proles, en latin) comme biens à déclarer étaient appelés proletarii, « ceux qui ne possèdent que leurs enfants ». Au milieu du XIXe siècle, Karl Marx a donné une nouvelle signification à ce terme : ses prolétaires à lui ne possèdent que leur force de travail − ce qui ne les empêchera pas de devenir bientôt dictateurs. Le sens de l’Histoire étant volage, aujourd’hui, c’est le retour à l’étymologie originelle, les bras des pauvres n’ayant plus d’autre vocation que tenir un bébé…[/access]

Gil Mihaely

*Photo: DR.

Ukraine : les contorsions de l’Occident

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ukraine crimee poutine russie

ukraine crimee poutine russie

On ne parle plus que de ça. Depuis un mois, le sort des Tatars de Crimée et la situation des opposants rassemblés place Maïdan à Kiev n’ont plus de secret pour le téléspectateur assidu des chaînes infos hexagonales. L’éviction du président corrompu Ianoukovitch suivie de la libération de l’ancien premier ministre Timochenko, ordonnée par le Parlement, ont gonflé les voiles du romantisme révolutionnaire, sans que les apologètes de la séparation des pouvoirs n’y trouvent à redire. Pourtant, sans même mentionner les nostalgies pro-nazies du tiers des nouveaux ministres, il y a quelque chose de constitutionnellement pourri dans la transition ukrainienne.

Jacques Sapir a magistralement relevé le paradoxe occidental face aux velléités indépendantistes de la Crimée. De deux choses l’une, soit l’on estime que la destitution de Iakounovitch par la Rada ukrainienne le 22 février tient du légitime renversement démocratique, auquel cas l’ordre constitutionnel existant n’a plus cours, ce qui autorise chacune des régions du pays à exercer son droit à l’autodétermination. En ce cas, il n’y a plus d’intégrité territoriale qui tienne. Soit l’on qualifie le changement de pouvoir de coup d’Etat, Iakounovitch ayant été démocratiquement élu en surfant sur le mécontentement populaire qui balaya une Révolution orange tout aussi corrompue que lui-même, auquel cas les diplomaties occidentales n’auraient pas dû reconnaître le nouveau gouvernement ukrainien. Bref, l’indignation face au référendum criméen ou la romance avec les nouvelles autorités de Kiev, il faut choisir.

A fortiori si les soupçons émis par le très sérieux Guardian (qui est le quotidien libéral de gauche de référence au Royaume-Uni, pas le journal intime de Thierry Meyssan !) se révélaient fondés : des snipers postés place Maïdan auraient exécuté froidement des dizaines d’opposants pacifiques à la seule fin de provoquer la chute de Ianoukovitch en semant le chaos. Ces agents provocateurs ont-ils été appuyés par l’Union européenne et des ONG américaines « pro-démocratie », comme le laisse entendre une conversation téléphonique entre la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton et son homologue estonien ? Je suis généralement hermétique aux théories du complot mais le silence des principaux intéressés, qui se gardent bien de commenter cette compromettante pièce à conviction, laisse pour le moins songeur…

Dans les esprits de nos gouvernants, la guerre froide n’est jamais loin. Quand bien même le système anti-missiles dirigé contre la Russie se trouve à l’Ouest et les pacifistes à l’Est, le fantasme de l’ogre russe hante les consciences occidentales pavlovisées. Avec trois décennies de retard, on nous rejoue le refrain de l’occupation soviétique de l’Afghanistan, avec des nationalistes ukrainiens reprenant le rôle des jihadistes soutenus par l’Occident. C’est oublier que l’Histoire ne repasse jamais les plats. Outre la nature intrinsèquement russe de la Crimée, qu’un oukase de Khrouchtchev rattacha arbitrairement à l’Ukraine en 1954, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devrait convaincre les grands démocrates occidentaux du bien-fondé du souhait de rattachement à la Russie exprimé par 93% des criméens. Que l’immense majorité des habitants de Simferopol, Yalta et Sébastopol préfère fraterniser avec les troupes russes stationnant dans la région plutôt que de miser sur le renouveau démocratique de Kiev devrait nous interpeller. L’une des premières mesures votées par l’assemblée révolutionnaire post-Maïdan fut la reconnaissance de l’ukrainien comme unique langue officielle, au mépris de millions de russophones, et des minorités hongroises qui font la richesse du berceau historique de la Russie. Les Ukrainiens de l’Est, déjà victimes d’une ukrainisation linguistique et culturelle à marche forcée sous les années Ioutchenko, ont parfaitement compris le message : les ultranationalistes jacobins souhaitaient les mettre au pas, sinon les éliminer.

Il y aurait certes beaucoup à dire sur la caste politique qui occupe le Kremlin. Vladimir Poutine a fait la fortune des oligarques, pendant que ses citoyens s’appauvrissaient, l’activité économique stagnant en dehors de Moscou et des zones d’extraction du gaz ou du pétrole. Son modèle de développement ultraproductiviste doit sans doute davantage à l’URSS que sa conception du pouvoir et des relations internationales héritée du XIXe siècle. Si la dictature poutinienne était si insoutenable, laissant toutefois quelques sémillantes journalistes télévisées et des dizaines de milliers de manifestants s’opposer à l’annexion de la Crimée, l’aspiration des Ukrainiens de l’est à rejoindre le grand frère russe n’en serait que plus confondante. À Sébastopol comme à Donetsk, les gens n’en peuvent mais. Ils voient leur salut dans le supposé joug poutinien et rêvent de recouvrer emplois et dignité. Faut-il les en blâmer ?

*Photo : Max Vetrov/AP/SIPA. AP21540919_000155.

Quand Edwy Plenel se prend pour Zorro

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Je préfère la douce schizophrénie des fumeurs d’opium ou de cannabis à la féroce paranoïa d’un Edwy Plenel qui ne jouit que de voir ses ennemis politiques guillotinés par les médias au nom d’idéaux de justice et de vertu qui le rendent d’emblée suspect à mes yeux : la vertu suprême qu’il bafoue est l’indulgence, voire le seul principe qui permet aux hommes de se supporter : le principe d’indifférence.

Ces justiciers autoproclamés n’existent que dans la traque des puissants, fatalement corrompus. Ce sont des fanatiques comme l’Église catholique en a produit sous l’Inquisition et le communisme au siècle passé dans ses diverses versions. Ils rêvent de convertir au Bien l’humanité en se gardant d’envisager que rarement de bonnes intentions ne causèrent autant de dégâts. Ils ne se doutent même pas que la vertu est un vice comme les autres – et parfois pire que tous les autres.

Quand elle permet à la mégalomanie d’un personnage tel Plenel de se faire applaudir par le public des émissions du samedi soir, sous le regard admiratif d’Aymeric Caron, je ne suis pas loin de penser que quelles que soient les motivations de ces redresseurs de torts, le métier de délateur professionnel, voire de bourreau, leur aurait sans doute procuré autant, sinon plus, de satisfaction. À moins qu’ils ne rêvent, autre hypothèse envisageable, d’un pouvoir absolu, quasi divin, qui les mettrait dans l’obligation constante de séparer le bon grain de l’ivraie.

Je me demande parfois comment on peut avoir été rédacteur en chef d’un journal comme Le Monde pour tomber si bas (il est vrai qu’il avait entraîné ce grand quotidien dans sa déchéance ). Et quand je dis si bas, je veux dire si bas dans le ressentiment haineux et obsessionnel. Enfin posons-nous la question : que reste-t-il de Zorro quand on lui arrache son masque ? Je me garderai bien de répondre : ce serait trop cruel.

Reprise, gare à la méprise!

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crise hollande croissance

crise hollande croissance

Ceux qui vivent dans l’instantanéité de l’information en continu ont déjà oublié les fortes paroles prononcées en août 2013 par François Hollande – « La reprise est là » – et Pierre Moscovici – « 2014 sera la première année de forte croissance depuis longtemps ». De deux choses l’une : ou bien les deux intéressés voulaient remonter le moral des Français, de plus en plus atteint, ou bien ils croyaient à leurs prédictions. Leurs propos restent critiquables dans les deux cas. Dans le premier, ils exagèrent le rôle de l’optimisme dans l’essor économique, comme si la confiance suffisait pour que les entreprises investissent et embauchent, pour que les consommateurs achètent plus. Dans le second, ils illustrent l’aveuglement qui n’a cessé d’égarer les politiques, les journalistes et les économistes officiels ces six dernières années. Chose remarquable, l’OCDE a reconnu qu’elle s’était constamment trompée entre 2007 et 2013, ses économistes avouant qu’ils avaient « nettement surestimé l’évolution de la production durant toute la période ». Saluons cette sincérité tardive qui contraste avec l’autosatisfaction du FMI ou de la Commission européenne. Elle laisse cependant entière la question cruciale : d’où vient l’erreur ? Nos lecteurs connaissent notre réponse constante : déflation salariale sous l’effet de la globalisation, excès de dettes privées ou publiques impossibles à résorber, déséquilibre des parités monétaires dont la zone euro est la première victime avec la monnaie la plus surévaluée du monde.

Reste à braquer le projecteur sur la France de ce début 2014, toujours frappée d’asthénie, alors que le contexte mondial est moins médiocre qu’il y a un an. Les États- Unis ont renoué avec la croissance, en prenant de nouveaux risques, comme la baisse des salaires et un regain de dettes. La Chine a échappé au marasme à coup d’investissements massifs dans les infrastructures et les logements. Les grands pays émergents ont ralenti sans basculer vers la récession.[access capability= »lire_inedits »] L’Europe du Sud s’est stabilisée après avoir retrouvé une compétitivité apparente en déprimant sa consommation et son investissement : mais elle ne pèse plus sur l’activité de son grand voisin français comme entre 2010 et 2013. Or, la courbe de la croissance reste plate. Fin 2013, notre production restait inférieure de 1 % à son pic de l’hiver 2008, la production industrielle était en retrait de l’ordre de 15 %, l’emploi s’était réduit de 700 000 postes environ.

La disparition des locomotives L’organisme d’études privé Trendeo donne, dans un document récent, un tableau d’ensemble de l’économie d’où ressort un point central : hormis le secteur aéronautique et spatial et, à un moindre degré, l’agroalimentaire ou l’industrie du luxe, notre économie nationale n’a plus de locomotives. Les succès d’Airbus, d’ATR, d’Eurocopter, d’Arianespace, de Safran s’inscrivent en contrepoint d’une stagnation ou d’un affaissement de presque tous les secteurs : la sidérurgie ou l’automobile, les transports, les banques et même l’informatique ont cessé de contribuer à la croissance quand ils n’ont pas, au contraire, pesé sur l’activité dans son ensemble. Le secteur dit manufacturier, qui représente l’essentiel de la production industrielle, a plongé après une rémission en 2009. Il a, en quatre ans, perdu 150 000 emplois dont le tiers dans le seul domaine automobile. Quatre éléments permettent de comprendre la grisaille française. D’abord, la faiblesse de notre tissu d’entreprises moyennes. Elle est décisive tant pour la production que pour l’emploi et le montant des exportations. Là où l’Allemagne dispose de deux entreprises moyennes performantes, nous n’en avons qu’une. Mais comment se fait-il que cette faiblesse ancienne produise aujourd’hui des effets négatifs que l’on ne ressentait pas auparavant ? C’est que le modèle économique de l’après-guerre est révolu. Après la guerre, partout en Occident, même aux États-Unis, les grandes entreprises donnaient le tempo de la croissance en investissant, en embauchant et en passant commande auprès d’une armée de fournisseurs. Or, nous sommes passés par étapes à un système complexe, où l’action respective des groupes comme Airbus, General Electric ou Toyota se conjugue avec celle des start-up mais aussi de ces entreprises moyennes, situées entre 500 et 5000 salariés, qui ne restent plus cantonnées à leurs activités traditionnelles et innovent autant, sinon plus, que les grandes sociétés. Ensuite, le repli de la construction. La France, qui connaît un taux de fécondité record en Europe et continue d’accueillir un flux d’immigrés croissant tout en détruisant des emplois, construit de moins en moins. Les entreprises du secteur, parmi les plus performantes du monde, réduisent leurs activités. Les professionnels parlent sans détour de « crise immobilière ». Le constat est d’autant plus consternant que la France a échappé à la bulle immobilière qui a ravagé les États-Unis, l’Angleterre ou l’Es- pagne. Nous n’avons pas à écouler plus d’un million de logements invendus comme nos voisins espagnols. Mais nous nous heurtons au gel des terrains constructibles, à la frilosité des banques, à la tentation récurrente d’instaurer un encadrement administratif des loyers, alors qu’il faudrait infléchir la montée des prix du mètre carré pour les stabiliser. Vient ensuite le dégraissage dans les banques. Faut-il en rire ou en pleurer ? Juste à la veille de 2008, les responsables de communication des grandes banques proclamaient que le plus important gisement d’emplois de l’avenir était chez eux. « Oubliez l’industrie du passé, celle des cols bleus, nous sommes la vraie industrie de l’avenir, celle des cols blancs ! » Le slogan résonne désormais ironiquement : les plans sociaux bancaires se multiplient. Enfin, la stagnation du commerce. Ce secteur joue souvent le rôle d’un amortisseur, car l’emploi y est moins sensible à la conjoncture que d’autres. En 2013, cependant, il a pratiquement cessé de créer des emplois, pour la première fois depuis 2009. On craint désormais qu’il en détruise en 2014.

L’aveuglement des « hollandais » Les Français savent désormais que, en dix ans d’opposition, les « hollandais », ainsi qu’on les appelle dans le Landerneau politique, n’ont rien compris ni rien appris. Hollande, Moscovici, Sapin, Le Drian, Bricq nous infligent les schémas, les stéréotypes et les slogans habituels : « Relever les défis et saisir les opportunités de la mondialisation » ; « S’appuyer sur l’euro bouclier » ;  « Innover, c’est la loi et les prophètes ». Ce galimatias ne fait pas une politique économique et financière. En réponse, il faudrait lever le préalable du coût du travail, soit par la baisse cynique des salaires dans le secteur privé, soit par un réajuste- ment de l’euro. Le premier choix, des plus risqués pour la consommation, semble hors de propos. Nous avons le patronat le plus pétochard du monde. Son cynisme, attesté par ses revendications incessantes adressées à un État exsangue, se conjugue avec sa couardise. Tandis que les patrons grecs, portugais et espagnols ont ramené les salaires des entreprises à des niveaux de combat, tandis que les patrons américains et anglais ont profité de la récession pour faire passer une nouvelle érosion des salaires, nous gardons effective- ment le coût du travail le plus élevé au monde, avec le belge et le suédois. Le deuxième choix est interdit par l’Allemagne, qui nous tient bien serrés dans la nasse de l’euro surévalué. La grande chancelière fait le pari que les dirigeants français d’aujourd’hui ou de demain, dévots de l’euro et zélotes de l’entente franco-allemande, n’ose- ront pas défier son autorité. Il suffi- rait pourtant de dire à la Berlinoise, « les yeux dans les yeux », que la France détient deux types d’armes nucléaires : sa force de dissuasion et sa capacité d’initier le démembrement de l’euro. « Toutes les options sont sur la table, Madame la chancelière. Il dépend de vous que l’euro soit ramené à un taux acceptable par les partenaires de l’Allemagne ou jeté dans les oubliettes de l’histoire économique. Où va votre préférence ? » Les « hollandais » ont fait un troisième choix : celui de réduire de façon indiscriminée le coût du travail, dans tous les secteurs, y compris ceux qui ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Ils projettent de réaliser en trois ans 50 milliards d’euros d’économies pour gager une réduction des charges patronales. Partons alors du principe qu’ils parviendront à les réaliser et que les employeurs bénéficieront de l’avantage corrélatif. Rien ne serait réglé dans le fond. La baisse de charges envisagée ne représenterait guère plus de trois à quatre centimes sur la parité de l’euro. Elle octroierait un profit d’aubaine de plus de 35 milliards d’euros aux entre- prises qui se contentent de répondre à la demande locale. Et le risque est considérable de voir apparaître une brèche irrémédiable dans les comptes publics si l’on ne parvient pas à définir et appliquer les économies projetées.

C’est pourquoi il faut insister sur la charge indue, invisible, constituée par un euro trop fort, dénoncé par les dirigeants du secteur aérospatial qui est pourtant notre secteur d’avant-garde[1. Nous faisons référence au président du Groupement des industries françaises de l’aéronautique et de l’espace et au patron d’Arianespace.]. Nous ne prétendons pas cependant qu’il faudrait s’en tenir à une baisse de la monnaie. Les PME dynamiques se heurtent à la politique de crédit des banques, tout comme le secteur du logement. C’est là un obstacle dont on ne parle pas dans les grands médias. Or, nous avons la faculté de lever ce verrou. Même avec un euro maintenu, la Banque de France aurait encore le pouvoir de créer de la monnaie à ses guichets ! Qui le sait ? Elle dispose, comme toutes les banques nationales de la zone, des « ELF » – pour Emergency Loan Facilities – qui lui permettraient d’offrir quelques dizaines de milliards d’euros à taux très bas, confiés à des banques commerciales sélectionnées au préalable, afin d’irriguer le tissu d’entreprises moyennes et les acteurs de la construction. Mais pour cela, il faudrait que la vue ait été rendue aux aveugles.[/access]

*Image : Soleil.