« Les journalistes sont les instituteurs de la démocratie » : il y a quelques semaines, Edwy Plenel faisait cette confidence à une animatrice de Canal + qui ne contenait pas son ravissement. Elle aurait été fort surprise d’apprendre qu’on pouvait refuser cette proposition. Si ça se trouve, le peuple ne veut pas qu’on lui donne de leçons de démocratie, et si ça se trouve, il veut encore moins des journalistes comme professeurs. Cette hypothèse n’a pas traversé l’esprit des duettistes. Le peuple se trompe, ça ne date pas d’hier. Un prof ne doute pas de son savoir parce que des élèves le contestent.

Quand la République est menacée et qu’il faut remettre les masses sur le droit chemin idéologique, le genre policier, procureur ou juge – voire les trois à la fois –, fait toujours son effet ; mais ce registre dramatique est réservé à l’élite de la profession et aux grandes occasions. Quand il s’agit de sauver la planète, les journalistes jouent volontiers les profs. Ils nous apprennent la citoyenneté. Sur la circulation alternée, ils s’en sont donnés à cœur joie, en particulier sur les chaînes info. Tout le week-end, Philippe Martin, dont on sait désormais, qu’il est ministre de l’Ecologie, a été invité à tancer le gouvernement auquel il appartient : « Tout de même, vous ne trouvez pas que cette décision arrive bien tard », lui demandait avec insistance l’intervieweur. Sur nos écrans, les journalistes étaient en mission : de vrais hussards verts de la République. Deux jours durant, ils ont diffusé la bonne parole gouvernementale, expliquant et réexpliquant patiemment comment cette mesure révolutionnaire allait s’appliquer (il faut dire que pair et impair, c’est dur), recensant les sanctions (trop clémentes) encourues par les éventuels récalcitrants. Cours sur les particules fines et leurs méfaits, comparaisons internationales (« exemples chez nos voisins très en avance sur nous »), initiation pratique à l’alternance (« Rubrique mode d’emploi »), rien n’a été oublié pour nous convaincre. Bien entendu, à aucun moment, ils n’ont envisagé que l’on puisse s’opposer à une mesure si moderne.

Lundi, tous se sont abondamment extasiés sur la fluidité de la circulation dans la capitale. À raison d’ailleurs. Bon, il y a un peu triche : en raison du nombre très réduit de livraisons, Paris roule toujours bien le lundi. Mais hier, il était vraiment délicieux de marcher dans les rues. Pour nous informer, les chaînes-info étaient sur tous les fronts, à la porte de Saint-Cloud, dans le métro, gare du Nord. Place du Châtelet, un reporter, planté à quelques encablures des policiers, se félicitait de voir très peu de plaques paires – aurait-il signalé un contrevenant ayant réussi à échapper à la maréchaussée ? Une dame qui venait de se faire aligner lui expliqua qu’elle n’avait pas d’autre moyen d’amener son fils pensionnaire à la gare. Bon ça passe pour cette fois, disait sa moue. Plus tard, on a même entendu quelques voix dissonantes interroger l’efficacité de la mesure, ou évoquant un document selon lequel deux tiers des particules maudites viennent des usines allemandes. Mais dans l’ensemble, nous avons été chaudement félicités pour notre participation constructive. « Les Français ont joué le jeu !», se félicitaient les présentateurs des journaux du soir. Avant de sauter dans leur taxi ou dans leur voiture : tous les journalistes et, histoire de ne pas faire de jaloux, tous les salariés des entreprises de presse bénéficiaient hier d’une dérogation – bizarrement, on n’en a pas entendu parler. Il est vrai qu’on tremble à l’idée qu’une équipe aurait pu manquer à l’appel, nous privant de précieux témoignages d’automobilistes-citoyens (qui avaient tiré le bon numéro).

Soumettre les journalistes à la loi commune eût été une insupportable atteinte à la liberté de la presse. Faudra tout de même expliquer au bon peuple en quoi filmer un contrôle de police est plus utile à la collectivité qu’honorer une commande ou un contrat.

 *Photo : Michel Euler/AP/SIPA .AP21541277_000019. 

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