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Crimée : Poutine secoue le grand échiquier européen

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Le rattachement de la Crimée à la Russie, entériné par le référendum d’hier est le premier bouleversement frontalier d’envergure intervenant en Europe depuis la fin des guerres de la guerre du Kosovo en 1999 et l’indépendance de cette ancienne province de la Yougoslavie, puis de la Serbie, votée le 17 février 2008 par le parlement kosovar. En août 2008, l’opération éclair menée par la Russie pour « venir au secours » des territoires « indépendants » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud avait déjà sonné comme une revanche, parfaitement orchestrée par Moscou grâce à l’imprudence du président géorgien Mikhaïl Saakachvili, en août 2008.  Le rattachement de la Crimée à la Russie semble s’inscrire pleinement dans cette chronologie de la lutte menée depuis le début du XXIe siècle aux marches de l’ancien empire soviétique entre une Russie avide de restaurer son « glacis défensif » et un Occident soucieux de la canaliser.

Éditorialistes et journalistes ont abondamment glosé sur le « retour de la guerre froide » à l’occasion de l’opération russe menait en Crimée. La question qu’il conviendrait plutôt de se poser est de savoir si la guerre froide a vraiment cessé, tant du côté russe que du côté américain. La carte des conflits déclenchés depuis la disparition de l’URSS montre à l’évidence une Russie d’abord impuissante à contenir le reflux de son influence et quelque peu ceinturée par les interventions menées sous l’égide des Etats-Unis – en Irak, puis en Afghanistan, avec l’installation de bases américaines en Ouzbékistan, puis, dans un deuxième temps, capable à nouveau de restaurer progressivement cette influence et de diminuer la pression exercée sur elle par une série de « coups »  diplomatiques et militaires. Les guerres de Tchétchénie en 1996, puis en 1999-2000, le rapprochement avec la Chine, les opérations d’intimidation vis-à-vis des Etats baltes (la cyber-attaque menée contre l’Estonie en 2007), la guerre-éclair contre la Géorgie en 2008 et le rôle joué dans le conflit syrien, si décrié par les opinions publiques occidentales, apparaissaient comme autant de réponses aux initiatives occidentales : l’influence américaine sur la révolution orange en Ukraine en 2004, l’installation si controversée du bouclier anti-missiles américain en Europe ou l’intervention en Libye en 2011. L’annexion de la Crimée, menée avec un savoir-faire très soviétique, s’inscrit pleinement dans cet affrontement. De leur côté, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de considérer la Russie comme une menace potentielle qu’il convenait de maîtriser, sinon de neutraliser le plus efficacement possible.

De manière intéressante, la stratégie et la vision du monde des Etats-Unis est encore résumée aujourd’hui par les écrits de Zbigniew Brzezinski, en particulier le chapitre intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie », tiré de son ouvrage Le Grand échiquier. Brzezinski a une certaine tendance à appliquer aux relations internationales une vision très globale qui schématise quelque peu l’affrontement entre plusieurs blocs civilisationnels. Brzezinski, ancien conseiller aux affaires étrangères et à la sécurité nationale de Jimmy Carter, estime que les Etats-Unis doivent continuer à s’imposer comme la nation ayant pour mission de faire prévaloir les droits de l’homme contre les ambitions impériales, notamment de la Russie. Dans cette optique, si les Etats-Unis veulent continuer à assurer la stabilité du monde, ils doivent favoriser l’unité européenne ainsi que l’orientation pro-européenne de la « Russie post-impériale ».« Toute expansion de l’influence européenne correspond automatiquement à une extension de l’influence américaine », écrit Brzezinski. Ceci passe aussi, estime-t-il, par la mise en place le plus rapidement possible, d’une vaste zone de libre-échange transatlantique. Dès 1997, le géostratège prévoyait : « d’ici 1999, les trois premiers pays d’Europe centrale membres de l’UE auront intégré l’OTAN (…) d’ici 2003, l’Union Européenne aura démarré les pourparlers d’intégration des trois républiques baltes, avant que l’OTAN n’envisage également leur intégration, tout comme celle de la Roumanie et de la Bulgarie, d’ici 2005 ; entre 2005 et 2010, l’Ukraine, en admettant qu’elle ait procédé aux réformes nécessaires et qu’elle soit reconnue comme un pays d’Europe centrale, devra entamer des négociations préliminaires avec l’Union Européenne et l’OTAN. »

L’influence de Brzezinski sur l’administration américaine est aujourd’hui sujette à débats. John Kerry lui porte encore beaucoup de crédit et son impressionnante carrière lui permet d’être écouté aussi dans le camp républicain que démocrate. Ses recommandations semblent en tout cas avoir été largement suivies vis-à-vis de la Russie. Il y a une dizaine d’années, Brzezinski recommandait d’affaiblir le plus possible la Russie en déstabilisant les marges de l’ancien empire. « Une confédération russe aux liens très lâches, écrit-il, – composée d’une Russie Européenne, d’une République de Sibérie et d’une République extrême-orientale – pourrait cultiver plus aisément des relations économiques avec ses voisins. Chacune des entités confédérées serait ainsi capable d’exploiter son potentiel créatif, confisqué pendant des siècles par le pouvoir bureaucratique de Moscou. De plus, une Russie décentralisée serait moins encline à la mobilisation impériale.»

Loin d’affaiblir son pouvoir, Poutine a rappelé avec la Crimée une idée oubliée en Europe  : les frontières. Ce que Poutine a sans doute bien compris et mis en valeur en se saisissant de la Crimée, c’est qu’il était désormais possible d’imposer ses intérêts stratégiques en faisant fi des Etats-Unis tandis que l’Europe pouvait être tenue pour ce qu’elle était : une vaste guilde de marchands sans pouvoir autre que celui de l’argent, qui est à la fois immense et réduit à rien dès qu’on le méprise. Et c’est bien ce que Vladimir Poutine a fait, au grand dam d’Angela Merkel qui pensait pouvoir s’appuyer sur le projet de gazoduc germano-russe et les intérêts économiques pour ramener à la raison le puissant voisin russe. Or, Poutine a méprisé l’Europe en considérant ses offres, au même titre que ses menaces, comme de la monnaie de singe. Il a délibérément choisi de ne pas accorder le moindre crédit à des nations dont les dirigeants défendent les droits de l’homme la main sur le cœur, annulent quelques visas de diplomates mais ne peuvent se passer de l’argent de ses oligarques. Il a ignoré avec ostentation une eurocratie dont la bêtise et l’avidité donne presque le beau rôle à la bureaucratie moscovite.

Il est difficile de savoir jusqu’où iront les ambitions de Vladimir Poutine. Il est peu probable qu’elles aillent beaucoup plus loin pour le moment. Une Ukraine plongée dans la guerre civile serait une catastrophe pour la Russie également et, à tous ceux qui ont osé une comparaison assez osée avec l’Anschluss, on rappellera que nous nous trouvons à l’ère atomique et que la Russie représente aujourd’hui à peine 5% des dépenses militaires mondiales, ce qui laisse assez peu de marges pour jouer les conquérants très au-delà de ses frontières. La crise de Crimée et son règlement révèlent surtout la déliquescence consentie de l’Europe plutôt que les ambitions démesurées de la Russie. Depuis l’an dernier, et pour la première fois de son histoire, l’Europe se trouve au troisième rang mondial en termes de dépenses militaires, derrière les Etats-Unis… et l’Asie. Plus que jamais, l’UE est un empire sans puissance qui ne sait pas où sont ses frontières, une supernation qui ignore ce qu’est son histoire et n’a pas plus d’indices sur celle-ci que sur son avenir, un géant muet ou, pire, seulement une dérisoire cacophonie. La récente crise de Crimée donnera-t-elle conscience à l’Europe que sa propre histoire, ses frontières et son identité ne se définissent pas seulement par les règles du marché unique ? Ou faudra-t-il se résigner à écrire à nouveau un jour, comme le faisait Georges Bernanos : « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse. Mais il n’y a plus de place pour nous » ?

 *Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21540919_000145.

Delacomptée, l’art du souvenir

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On n’ignorait pas l’art discret déployé par Jean-Michel Delacomptée, depuis quelques décennies, pour faire parler d’éminents personnages du Grand Siècle, Saint-Simon et Bossuet, ou même du précédent, La Boétie et Ambroise Paré, et faire luire à travers eux quelques époques mal connues. Mais on était moins habitué que l’écrivain évoque directement sa propre vie, sans doute parce qu’il appartient à cette catégorie rare qui préfère se dissimuler derrière les autres pour croître sous leur ombre. Ici, dans Écrire pour quelqu’un, c’est donc son père qui, à partir d’une vieille photo jaunie retrouvée où, enfant, dans la rue, il lui tient la main et lui glisse comme un secret à l’oreille penchée, est d’apparence le sujet et le récipiendaire de la narration. D’apparence seulement, parce que derrière la figure de ce père représentant auprès des libraires, de ce père myope et albinos, modeste petit bourgeois doué des qualités qu’un fils prête habituellement à son géniteur, la droiture, la justice et la force tranquille, se dissimulent d’autres personnages qui peut-être sont eux-mêmes aussi les destinataires de ce récit. Écrire pour quelqu’un, certes, mais pour qui ?[access capability= »lire_inedits »]

J.-B. Pontalis au premier chef, dont ce livre constitue le dernier volume, posthume, de la collection qu’il dirigeait, « L’Un et l’autre » ; « Jibé », révéré par l’auteur qui semble lui devoir presque tout de sa destinée d’écrivain et dont la science psychanalytique est convoquée précisément pour cerner la question paternelle. Il y aussi Proust, Marcel plutôt, motif revendiqué dont la Recherche constitue comme le patron gigantesque de ce petit livre, Marcel rappelé dans les salons du Grand Hôtel de Cabourg où l’auteur va gîter pour assister à l’enterrement du père – encore une fois – d’une femme qu’il admira enfant quand, jeune fille, elle était sa voisine.  Ce livre constitue, en réalité, un précis de l’art du souve- nir : on y voit l’auteur se débattre avec la nécessité d’évoquer ce qui a forgé son enfance, cette banlieue qu’il nomme S., années 1950 et 1960, quand la route était encore un chemin de terre, que le peuple qui y habitait n’avait pas encore hérité de cette uniformité qui lui tient aujourd’hui lieu d’identité.

Mais en plongeant dans ce passé, Delacomptée, ou le narrateur de son livre, n’ignore pas quel piège et quelle chausse-trape l’y attendent, ni quelle facilité mélancolique recèle l’évocation d’une autre France, celle d’avant, celle que l’enfance honore et glorifie et que la candeur pare des atours du bonheur virginal. Le livre entier est un combat contre cette tentation de l’hommage facile à un temps révolu, de l’adulation évidente des pères et, en même temps, un refus de ce vertige dont parle Alain Finkielkraut, celui qui nous ferait regarder le passé de haut, avec la bonne conscience des êtres supérieurs qui sont arrivés quelque part. Délicat, subtil équilibre, entre besoin de trouver et de raconter des racines, même banlieusardes, c’est-à-dire peu racinées, comme dirait Péguy, et nécessité de continuer dans le temps présent, Écrire pour quelqu’un ne livre pas le fin mot de l’énigme, à moins que ce quelqu’un soit l’auteur lui-même, qui ait besoin de ce discours pour continuer d’exister.[/access]

Jean-Michel Delacomptée, Ecrire pour quelqu’un, Gallimard.

*Photo : Hammonton Photography.

Name-dropping n°4

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Ondine Millot : Il y aurait trop de livres dans les librairies. Rectifions : trop de mauvais livres, romans calibrés, fast bouques ou traités sur le bonheur. Ils font déborder les piles, nous détournent des pépites qu’ils cachent. Ainsi, l’an dernier, Sylvia Bataille, d’Angie David, flânerie biographique autour de la muse et épouse de Bataille et Lacan, n’a pas eu l’écho mérité. Tout comme L’amour à mort, des textes d’Ondine Millot illustrés par Angel Di Marco. Un volume rouge sang, au plus près des passions mortelles, édité chez Steinkis. L’amour, dans ces histoires vraies, n’est pas enfant de bohème : plutôt un chien de l’enfer. Avec Luc Le Vaillant, Bayon et Eric Dahan, Ondine Millot est une des meilleures plumes de Libération. Et une raison exquise pour souhaiter que le journal du triste Bourmeau, en état critique, ne crève pas.

Patrick Besson : Une année qui commence avec deux recueils d’articles de Patrick Besson, c’est extra. Un roman, Clara Bruti, était également annoncé : « En 2060, atteinte de la maladie d’Alzheimer, l’ex top-modèle et chanteuse Clara B décide d’écrire ses mémoires… » Penser à demander à Patrick, lors d’un prochain déjeuner au Lotus ou au Tournon, ce qu’il en est. En attendant, nous lisons Mes vieux papiers, reprise de Folks, qu’avait jadis édité le regretté Jean-Paul Bertrand. Entre les écrivains chouchous de Besson et ses têtes de Turc, un portrait de Béatrice Dalle nous plonge dans les salles obscures et dans les presque mille pages de Premières séances, intégrale des critiques cinématographiques données par Besson, entre 2000 et 2009, à VSD – alors dirigé par Franck Maubert. Qu’il nous parle des films qu’il a vus, tout comme quand il livrait son Plateau Télé ou quand il n’en fait qu’à sa fête en signant l’éditorial d’un hebdomadaire – Au Point -, Besson tient avant tout le journal de ses jours et de ses nuits. Des nôtres aussi, d’ailleurs. Il est le plus brillant des mémorialistes. Ses chroniques sont notre recherche du temps perdu. On attend la suite.

Virginie Mouzat : Vanity Fair, comme Lui, c’est presque toujours bien. Des photos – Romy ou Kate Moss en couverture – et des mots d’écrivains, notamment ceux de Jean-Jacques Schuhl, qui a offert de ses nouvelles – excellentes – aux deux magazines. On retrouvera « Un dernier amour d’Andy Warhol »,  « Le mannequin dans la vitrine » et « La cravache » dans Obessions, à paraître début avril chez Gallimard. Le seul reproche que l’on pourrait adresser à la publication dirigée par Michel Denisot : Virginie Mouzat n’y écrit pas assez. Elle nous enchantait, dans Le Figaro, avec ses chroniques de mode. Nous n’attendions la fashion week que pour ses mots sur les collections. Ou presque : les parures de Carine Roitfeld étaient un autre plaisir. On en profitait également pour relire, rituel immuable, ses deux romans, parus chez Albin Michel : Une femme sans qualité et La vie adulte. La rareté des mots de Virginie a peut-être une explication : elle est en train de finir sa prochaine fiction. Ce que nous espérons.

Renaud Matignon : C’était notre rendez-vous du jeudi : Renaud Matignon dans Le Figaro littéraire. Qu’il encense ou qu’il dézingue « façon puzzle », que nous soyons d’accord ou pas avec lui, nous attendions son feuilleton. Constance de Bartillat et Charles Ficat ont eu l’excellente idée de rééditer La Liberté de blâmer, sélection des critiques de Matignon. L’ouvrage était épuisé ; il manquait aux fêlés de littérature. A chaque page, on a envie de souligner des formules. Sur Duras ou Nabe, Matignon fait mouche. Son long portrait de Jacques Laurent est un bijou. Il aime Sagan, puis remarque une certaine fatigue chez l’éternel « charmant petit monstre ».  Des fielleux lui reprochaient de n’avoir jamais écrit de « vrai livre ». Achevant notre lecture de La Liberté de blâmer, on repense à une formule de Patrick Besson : « Il me demande comment on écrit un livre. Je lui explique que c’est simple : on découpe les articles qu’on a publiés dans les journaux et on les rassemble à l’aide d’une agrafeuse. » Renaud Matignon, écrivain mort en 1998, nous manque.

Christian Authier : Longtemps, nous avons acheté des journaux pour retrouver les écrivains qui y tenaient salon. Besson écrivait partout ; Bernard Frank avait ses colonnes dans Le Nouvel Observateur ; Beigbeder faisait entrer la littérature dans les pages people de Voici ; Bertrand de Saint-Vincent invitait Berthet au Quotidien de Paris ; on en oublie. Qui lire aujourd’hui, alors que les écrivains ont été chassés de la presse ? Christian Authier, ici et là, dans L’Opinion indépendante surtout. Il vient de publier un roman, Soldat d’Allah, chez Grasset. S’inspirant de la trajectoire des membres du « Gang de Roubaix », Authier signe le tableau très noir d’un Occident en lambeaux et d’une poignée d’hommes qui s’y sont égarés. Les années 90 sont grises et tâchées de sang. Dans le Nord de la France ou sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, les morts se ramassent à la pelle. Les illusions, ce qu’il en reste, se perdent définitivement. Ne quittant jamais le théâtre des opérations, la langue d’Authier, tendue et précise, braconne souvent du côté de la mélancolie. Il touche alors, pleine cible, le cœur de chacun. Son Soldat d’Allah n’est pas prêt de nous lâcher.

Marli Renfro : Le destin des starlettes, souvent, est tragique. Célébrité subite, comme une petite mort. Les exemples ne manquent pas. Nous pensons à Lindsay Lohan, à l’affiche de The Canyons, avec sa robe noire, son bikini rouge, ses escarpins et sa voix de fumeuse sensuelle. Pour retrouver une starlette, lire La fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith, publié par Denoël. Graysmith nous dit tout sur Marli Renfro, mannequin assassinée en 1986. Sans le savoir, chacun connaît Marli. Elle a servi de doublure à Janet Leigh dans la scène de la douche de Psychose. Elle a également tourné pour Coppola, été une des « Bunnies » de Hugh Heffner. Son meurtrier s’appelait Sonny Busch. Il ressemblait à Anthony Perkins. Graysmith, qui avait déjà enquêté sur le « tueur du Zodiaque », offre à Marli Renfro le plus beau des tombeaux. Ses rêves de jeune fille le méritaient.

Benoît Sourty : Nous avions failli manquer Angie David et Ondine Millot, il ne faudrait pas passer à côté d’un mince premier roman : Crache les cuisses, de Benoît Sourty. C’est chez Fayard et c’est une histoire qui, selon les moments, nous enlace et nous cogne. Sourty maîtrise les faux-semblants du récit, nous ramenant sans cesse au plus près de son héroïne. Dans la tête de la jeune femme, on devine une fêlure. Elle reçoit des mèles mystérieux. Une romance virtuelle est-elle en train de naître ? Rien n’est sûr. Il s’agit d’être attentif à ses éclats d’âme. Crache les cuisses est un texte à vif. Un avertissement : Prendre garde aux brûlures. Il y a des flammes, parfois, qu’il est précieux de ne pas connaître.

 *Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30050376_000010.

L’étrange destin du docteur Kelley

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1. De Berkeley à Nuremberg.

Rien ne prédisposait le docteur Kelley à devenir le psychiatre de Göring et des criminels nazis jugés à Nuremberg. Il avait reçu son affectation le 4 août 1945 et n’avait aucune expérience en la matière. C’est à l’université de Berkeley que Douglas Kelley entreprend ses études de médecine qu’il achèvera à l’université de Columbia. Ce jeune psychiatre se distingue de ses confrères par une forme de curiosité excentrique qui l’amène à s’intéresser à des sujets aussi insolites que l’effet de la pleine lune sur les malades mentaux, la sensibilité à la consommation d’alcool et les tours de magie comme forme de thérapie pour redonner confiance à ses patients. En 1942, il publie un ouvrage, La Technique du Rorschach, où il compare les données issues du célèbre test au découpage d’une part de tarte : « Comme le sait tout mangeur de tarte, une fine tranche donne une bonne idée de ce que vaut la totalité de la tarte. » Il est également fasciné par la sémantique générale de Korzybiski, auteur de l’aphorisme « La carte n’est pas le territoire », qu’il veut adapter à la psychiatrie. Avec des dons aussi variés et un humour raffiné, Douglas Kelley ne pouvait que séduire une riche héritière américaine, ce qu’il ne manqua pas de faire.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire aurait pu s’arrêter là, s’il n’avait été envoyé en Europe avec le grade de capitaine. Son efficacité et sa bonne humeur l’amenèrent à exercer des responsabilités de plus en plus en plus importantes jusqu’à celle qui allait lui valoir la célébrité : évaluer les conditions mentales des 22 criminels nazis prisonniers à Nuremberg. C’était à ses yeux une mission en or et le docteur Kelley voulut à tout prix découvrir s’il existait ou non une « personnalité nazie ».

2.      Hermann Göring, un charmeur mégalomane.

Un historien américain, Jack El-Hai, a retracé les investigations du docteur Kelley à Nuremberg d’après des archives inédites. Il en a tiré un livre : Le Nazi et le Psychiatre (éd. Les Arènes). Les rapports entre Douglas Kelley et Hermann Göring, alors âgé de 52 ans, apparaissent teintés d’une forte ambivalence. Le nazi, qui parlait couramment l’anglais et accueillait chaque jour Kelley avec un large sourire, faisait preuve d’une exceptionnelle assurance et multipliait les blagues sur les dignitaires du Reich, Hitler compris. Un jour, Kelley lui demanda ce qu’il pensait de la théorie sur l’infériorité des non-aryens. « Personne ne croit à ces balivernes », lui répondit-il. Lorsque Kelley lui fit observer que ces balivernes avaient causé la mort de près de 6 millions d’êtres humains, Göring lui rétorqua : « Eh bien, c’est que c’était de la bonne propagande politique… »  Autant Kelley est impressionné et troublé par Göring, autant il est abasourdi par la médiocrité et la lâcheté des théoriciens du nazisme. Alfred Rosenberg, le philosophe officiel, est un monomaniaque capable de faire dévier n’importe quelle conversation vers une apologie de la pureté raciale, sans avoir la moindre conscience des limites et des falsifications de sa pensée. Quant à Julius Streicher, même les autres prisonniers refusent de partager sa table, considérant qu’une Allemagne sensée l’aurait depuis long- temps envoyé à l’asile psychiatrique. Bien sûr, ni Rosenberg ni Streicher – contrairement à ce qu’ils affirmaient – n’étaient capables de reconnaître un juif d’un aryen. Parmi les autres détenus, seul  l’amiral Karl Dönitz donne l’impression d’un homme parfaitement normal. Kelley se trouve dans une situation singulière : à l’aide d’une batterie de tests psychologiques, il est seul en mesure d’évaluer le psychisme et les capa- cités intellectuelles des anciens maîtres du Reich, mais sans trop savoir pour qui il travaille – pour les prisonniers ou pour les juges. Chacun s’accorde à reconnaître qu’il exerce sa mission avec précision et diligence, mais dans le flou le plus total. Pour un psychiatre, dira-t-il plus tard, la prison de Nuremberg était le meilleur des terrains de jeu. Il déchantera vite : contrairement à son hypo- thèse de départ, Kelley s’aperçoit qu’il n’existe pas de « virus nazi », commun à tous les accusés. Aucun des grands dignitaires du Troisième Reich ne présente de symptômes de maladie mentale ni de troubles psychiques avérés. Ce ne sont ni des monstres ni des automates dépourvus d’âme et de sentiments et, plus troublant encore, leur quotient intellectuel s’avère nettement supérieur à la moyenne. Dans leur cellule, ils lisent Goethe et les romantiques allemands, à la grande surprise de la bibliothécaire américaine.  À regret, Kelley arrive à la conclusion que des individus sensés et sensibles sont capables de se transformer en criminels de guerre. Il ne distingue que deux traits de personnalité communs à tous les accusés de Nuremberg. Le premier, c’est l’énorme énergie qu’ils ont déployée : tous étaient des bourreaux de travail, avant de devenir des bourreaux tout court. Le second est qu’ils se concentraient sur les résultats de leurs efforts sans se soucier des moyens à employer. Autre surprise : ils ne se connaissaient pas vraiment entre eux et, lorsque c’était le cas, ne s’appréciaient guère. Là où Kelley imaginait une clique soudée, il a plutôt l’impression d’avoir affaire aux différents directeurs d’une grande entreprise, orphelins de leur PDG unanimement regretté.  Ce qui distingue Kelley d’Hannah Arendt et de ses analyses sur la « banalité du mal » développées lors du procès d’Eichmann, c’est que, pour lui, les dirigeants nazis ne faisaient pas qu’obéir aux ordres venus d’en haut. Ils tenaient pour extraordinaire le rôle qu’ils avaient joué. Ce qui était en jeu, à leurs yeux, s’inscrivait dans le cours même de l’évolution humaine. Ils étaient seulement en avance sur l’inéluctable : l’instauration universelle d’une biocratie, seule en mesure de répondre aux aspirations de l’humanité. Le docteur Douglas Kelley, en bon démocrate américain, n’avait jamais soupçonné qu’il y a dans toute vie, comme dans toute société, un moment où l’injustifiable l’emporte et où l’irrationnel réclame son dû.

3.      La course à la mort.

De retour aux États-Unis, Kelley juge naïve toute forme d’optimisme et se convainc que, dans l’Amérique d’aujourd’hui, « il n’y a pas grand- chose qui pourrait s’opposer à l’établissement d’un régime nazi ». Certes, il connaît la gloire avec son ouvrage 22 Cellules à Nuremberg. Certes, il multi- plie les conférences et les émissions de télévision. Certes, il est sollicité par Hollywood et collabore avec Nicholas Ray. Certes, il enseigne la criminologie dans plusieurs universités prestigieuses. Certes, il est entouré par sa famille. Certes, il lutte contre les dérives totalitaires aux États-Unis, proposant même de refuser l’entrée du territoire américain aux visiteurs étrangers susceptibles de propager des idéologies extrémistes. Mais il n’est plus le même : alcoolique, coléreux, tourmenté, tyran- nique avec son entourage, c’est un être torturé qui se suicidera dans une mise en scène sordide sous les yeux de ses enfants le jour de l’an 1958, en fin d’après-midi, à côté de l’arbre de Noël. Alors même qu’il disposait d’armes à feu, il absorbe du cyanure, comme l’avait fait Göring, ce qui entraîne l’une des pires agonies que le corps humain peut subir. Un chroniqueur rappellera cyniquement, à sa mort, l’une de ses déclarations : « La vie professionnelle d’un psychiatre dure environ quinze ans. Ensuite, soit il devient fou, soit il se suicide. » Le concernant, le pronostic s’est peut-être avéré doublement exact.[/access]

*Photo : Hermann Göring (wiki commons).

Ce passé qui me fait tenir debout

maurice genevoix ferveur

Il sourit dans mon coeur comme il pleut sur Amiens. Quelle est cette langueur souriante qui traverse mon coeur ? Et pourtant… Cette pluie glacée qui fouette mon visage alors que je me rends au journal. Ces visages fermés de Picards frileux ; ces rideaux métalliques des commerces qui s’ouvrent dans un fracas épouvantable. Et, dans quelques minutes, la confrontation inéluctable avec ce nouveau système de mise en page si compliqué pour un réfractaire, comme moi, à l’informatique et aux nouvelles technologies. Tout cela devrait concourir à m’abandonner à une humeur morose. Une humeur de dogue. Ou de hyène, puisqu’aujourd’hui il faut faire genre. Et respecter la parité, fût-elle animale et fort mal lunée.

Alors, lecteur, tu te demanderas ce qui me met presque en joie, et qui procure le sourire à la langueur qui, depuis janvier 1956, m’habite ? La contemplation, l’effleurement, puis la dégustation légère d’un livre : La ferveur du souvenir, de Maurice Genevoix, qu’a réédité à l’automne dernier La Table Ronde. Genevoix y évoque la Grande Guerre. C’est affreux, la Grande Guerre. Pourtant, dans ce magma de violence, de terreur, de pourriture, quelques phrases révèlent l’éclat, non pas d’obus, mais de pépites d’espoir.

Certains passages m’émeuvent au plus haut point. Page 21. Il se souvient d’un de ces copains, foudroyé. Une balle. Il s’agissait du sous-lieutenant Benoist, 25 ans, du 24e bataillon alpin des chasseurs à pied, tombé au cours de l’attaque du Braunkopf, des 47e et 66e divisions. Genevoix raconte qu’il a revu sa petite maison, ses parents qui l’avaient attendu et « qui maintenant ne l’attendaient plus. J’ai voulu aller vers eux pour qu’ils sachent que d’autres cœurs souffraient humblement de leur désespoir, et pour garder en moi, pieusement, un peu de cette détresse plus grande que toutes les détresses »

Ils le font entrer dans la chambre que le jeune homme aimait. Il voit son dernier portrait, en chasseur alpin, avec sa croix de guerre épinglée au cadre. « C’était lui, grand, solide, campé en vigueur, crâne soldat. Mais il avait dans ses yeux comme un regret triste, et qui était navrant, à présent. Un demi-jour terne filtrait au travers des persiennes closes, et faisait recueillies les choses familières qui avaient gardé l’empreinte de son être vivant. Il avait respiré là, travaillé là, pensé là. Son père et sa mère pleuraient. Et lui était entre eux. »

Et soudain, Genevoix se révolte; il pense que tout ça est stupide et cruel, que c’est trop injuste, « que cette vie parmi les meilleures eût été prise, alors que tant d’autres seraient sauvées, qui devaient être à jamais inutiles. » Ils referment la porte de la chambre. Et le père dit, comme à lui-même : « Pauvre grand; la vie ne lui a pas été lourde. Au moins nous avons fait tout ce que nous avons pu. »

En allant au journal, je me disais que la pluie qui fouettait mon visage était bien insignifiante au regard de la douleur de ce père, à la fois digne et résigné, et de celle de cette mère effondrée. « Ce système de mise en page qui me paraît barbare au fond, n’est rien » pensais-je. Dans un siècle, on ne parlera plus de ce maudit système de mise en page venu de Scandinavie et qu’on nous impose, à nous, journalistes à l’ancienne, perdus dans cette foutue mondialisation, cette fichue et ridicule modernité qui veut faire de nous des geeks, nous qui ne demandions qu’à écrire, qu’à enquêter, qu’à rencontrer des gens, qu’à dire, qu’à raconter. On ne raconte plus rien aujourd’hui. On met en page. On se bat contre des machines qui ne cessent de jouer de vilains tours. On stresse; on transpire. On recommence. Une bataille. On est bien plus crevé que lorsqu’on restait jusqu’à 22 heures aux audiences du tribunal de grande instance ou aux sessions d’assises. Mais ces batailles, que sont-elles par rapport à la souffrance endurée par les parents du sous-lieutenant Benoist?

Oui, je me disais tout ça en me rendant au journal, sous la pluie picarde. Je repensais à mon arrière-grand-mère qui avait perdu son fils de vingt ans, en 1916. Ma mère me racontait que la pauvre ne s’en était jamais remise. Jamais. Elle vivait chichement dans sa petite maison de Silly-le-Long, dans l’Oise, portait une manière de béret, un tablier gris, faisait son jardin, élevait ses lapins. Attendait que  Paul, son autre fils revînt du café Marin, près de la mare où les charretiers venaient faire boire leurs chevaux. C’était dans le Valois profond. Paul travaillait comme ouvrier agricole. Il avait échappé à la Grande Guerre. Son frère Guy, non. Une balle en pleine tête, près de Suippes.

Elle riait de temps en temps, mon arrière-grand-mère. Elle ne demandait rien à personne. Elle disait qu’elle n’aimait pas trop les Boches. On est en droit de la comprendre. Mais elle n’avait pas de haine, non. Juste une sorte de résignation paisible et, tout au fond des yeux, cette petite lueur de tristesse qui devait briller, également, dans les pupilles des parents du sous-lieutenant Benoist.

Alors, je suis rentré au journal. Je dégoulinais de partout. La pluie picarde est impitoyable. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai regardé l’écran droit dans les yeux. J’ai pensé : « A nous deux, salopard de système scandinave! Ce n’est pas toi qui vas m’abattre! »

Et j’ai compris que ce qui me faisait tenir debout, c’était le passé, la mémoire, Genevoix, Paupaul, mon arrière-grand-mère. Et la littérature.

Je suis un homme d’un temps ancien.

 

La ferveur du souvenir, Maurice Genevoix, La Table Ronde.

*Photo : wikimedia.

L’homme cet incongru

gerard depardieu valseuses

« Vive les hommes mous, vive Alain Souchon, vive Pierre Richard ! » Ainsi se termine un récent texte du sémillant Pierre Tevanian, qui entre- prend de partir en croisade contre la « masculinité » du cinéma français des années 1970 en offrant à la vindicte populaire ses pires figures « phallocrates ». Dans De quoi Pierre Richard est-il le nom ?[1. in LMSI.net, janvier 2014.], Tevanian s’en prend violemment aux « masculinités mainstream – bio, blanche, bourgeoise, hétérosexuelle – des années 1970 », qu’il détecte dans les films interprétés par Jean- Pierre Marielle, notamment dans Les Galettes de Pont-Aven qu’il juge d’un « sexisme répugnant ») mais aussi chez Blier (les « faussement rebelles Valseuses », le « pathétique Calmos ») et Bertolucci (Le Dernier Tango à Paris est qualifié d’« abjection »). À ce triomphe de l’« androcentrisme » (sic), l’auteur oppose la figure de Pierre Richard et ses rôles d’éternel « rêveur, gauche, malchanceux, dépressif, voire suicidaire, inadapté en tout cas au monde du travail, de la famille et de la patrie – bref : au patriarcat. »[access capability= »lire_inedits »]

Entendons-nous bien : libre à chacun d’aimer ou pas un film, un acteur, et il est hors de question de reprocher à l’auteur de préférer Pierre Richard (que j’aime souvent beaucoup) à Belmondo (dont la plupart des polars musclés des années 1970 sont extrêmement mauvais). Il s’agit seulement de pointer du doigt une fâcheuse tendance de notre époque à juger les œuvres d’autrefois à l’aune des déplorables idéologies contemporaines, idéologies tenues pour des vérités incontestables. On pourrait se contenter de sourire face au féminisme doucereux et borné de ce texte s’il n’était pas le symptôme d’un mouvement plus ample visant à soumettre les œuvres d’art à des codes de « bonne conduite ». Causeur a récemment évoqué le « label féministe » du cinéma suédois, qui note les films en fonction de leur aptitude à lutter contre les stéréo- types sexistes et promouvoir une autre vision de la femme. Un film véhiculant une image positive de la femme doit avoir : 1- au moins deux personnages féminins ; 2- qui se parlent entre elles ; 3- qui parlent d’autre chose que des hommes.

Cette obstination à nier toute la complexité du réel au profit d’un catéchisme dont les artistes sont sommés de se faire les propagandistes – et qui, pour certains, le font très volontiers – transpire derrière chaque mot du texte de Tevanian.

Passons rapidement sur le fait qu’on ne voit pas en quoi le monde que nous promettent les « féministes » serait radicalement différent de celui que dessine le capitalisme mondialisé. Ou plutôt, laissons sur ce point la parole à la grande Annie Le Brun : « Alors, ce serait peut-être à des féministes moins pressées que celles d’aujourd’hui à confectionner une hagiographie aussi trompeuse qu’édifiante, de ne pas passer sous silence de quelle atroce complicité féminine a toujours bénéficié une répression qu’on se plaît à dire phallocrate pour ne pas y reconnaître l’agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d’échapper à sa pesanteur. »

En revanche, il faut s’attarder sur la récurrence consternante avec laquelle Tevanian plaque sa lourde lecture idéologique sur certains films de Blier et de Séria, dont la réjouissante verdeur rabelaisienne l’enrage tant qu’il ne voit pas que ces cinéastes ne font preuve d’aucune complaisance vis-à-vis de leurs personnages. Lesquels ont le grave défaut d’être aussi touchants qu’in- supportables, drôles, irritants ou émouvants, bref d’être des humains et non pas des robots réduits à brandir les étendards des idéologies officielles de l’époque.

Il ne faut vraiment rien avoir compris aux Valseuses et au cinéma de Bertrand Blier pour colporter à nouveau cette plate accusation de misogynie. Il suffit de se souvenir de la bouleversante séquence avec Jeanne Moreau pour comprendre ce que peuvent être le désir, la peur de vieillir et le désarroi (aussi bien des femmes que des hommes, plus fragiles que ce qu’ils veulent paraître). Ce que Tevanian est incapable de voir, c’est l’ambiguïté passionnante de films qui surfent sur la vague de la « libération sexuelle », en hument la grisante nouveauté mais en pointent également les limites en pressentant la mutation qu’elle annonce dans les rapports hommes/femmes. Si ces dernières sont parfois malmenées par les personnages masculins (mais depuis quand confond-on personnages et point de vue du cinéaste ?), il est bien évident que les femmes affirment aussi leur force, leur caractère et leurs émotions.

Réduire Jean-Pierre Marielle à un simple « beauf franchouillard et moustachu », c’est nier le génie de cet immense comédien qui parviendra toujours à donner de l’épaisseur et de l’intensité à des personnages beaucoup moins univoques qu’on voudrait nous le faire croire[2. Il est amusant de constater que l’auteur fait un éloge (mérité) de Jean Rochefort en feignant d’ignorer qu’il est le comparse inoubliable de Marielle dans l’inégal mais parfois très drôle Calmos de Blier, farce « hénaurme » sur la « guerre des sexes ».].

De la même manière, rabaisser le somptueux et mortuaire Dernier Tango à Paris à une simple œuvre « machiste » me semble relever de la pure malhonnêteté intellectuelle tant le film prend acte des désillusions engendrées par l’après-68 avec une densité et une profondeur rare.

Entendons-nous bien : aucun film, même ceux que je tiens pour des chefs-d’œuvre, ne peut être soustrait à la critique. Mais quand on demande à l’art de devenir une pub pour les idées Benetton du moment ou d’édifier les masses (ce qui d’ailleurs revient au même), il y a danger.[/access]

La république des parangons : qui ne ment pas, alors?

Alors que s’enchaînent en rafale les révélations sur les écoutes judiciaires, les enregistrements et autres affaires concernant l’ancien Président de la République et son entourage politique, la cacophonie atteint son paroxysme avec, malgré tout, deux messages prédominants.

A droite : il s’agit d’une chasse à l’homme, dirigée contre la seule personnalité politique susceptible, à ce jour, de provoquer l’alternance à la prochaine échéance présidentielle. Que cela parait loin !

À gauche : la justice agit en toute indépendance, selon les règles établies et loin des jeux de la politique politicienne. Promis, juré !

Si tel est effectivement le cas : alors pourquoi ne pas l’assumer sereinement ? Selon les procédures décrites quotidiennement par les spécialistes des affaires juridiques, une affaire de cette importance ne peut être ignorée ni par le Garde des Sceaux, ni pas le Ministère de l’Intérieur et, par voie de conséquence, ni par le Premier Ministre, ni par le Président de la République.

Or dans un premier temps, lundi dernier, Christiane Taubira affirme ne rien savoir de cette affaire. Mardi, « trahie » par son Premier Ministre, il lui revient qu’elle savait un petit peu, mais ignorait tout du contenu précis des écoutes. Mercredi, rattrapée par des accusations de mensonge, elle veut prouver qu’elle n’a pas menti en s’appuyant sur des documents qui… prouvent justement le contraire. Manuel Valls suit le même chemin. Et que dire de François Hollande que son mutisme n’honore pas en l’occurrence ?

Soit le manque de professionnalisme si souvent dénoncé de ce gouvernement atteint des proportions qu’il était jusqu’alors difficile de concevoir. Ce qui en soi n’est pas très rassurant : un Ministre de l’Intérieur qui ne connait pas les agissements de sa police, une Ministre de la Justice qui n’est pas au courant des procédures dont elle a expressément demandée à être informée sont-ils à leur place ?

Soit la justice et l’appareil exécutif fonctionnent correctement et on imagine mal que des affaires aussi sensibles ne remontent pas au plus haut niveau de l’Etat. Sur ce sujet, les spécialistes, toutes couleurs politiques confondues, sont formels. Ce qui veut dire que tous savaient -les preuves surgissent les unes après les autres- et que tous mentent… Outre le fait que cela fait désordre, pourquoi ?

Quand le mensonge est érigé en langage politique, quoi d’étonnant à ce que les français, soupçonnent micmacs,  embrouilles et autres escroqueries d’un bout à l’autre de l’échiquier ? Quoi de surprenant à ce qu’ils mettent en doute la parole publique ?  A ce qu’ils adhèrent au « tous pourris » quitte à donner du poids aux extrêmes, qui ne doivent pas l’être moins…

Les parangons de vertu se prennent les pieds dans le tapis de leurs bobards.

Les politiques se tiennent par la barbichette et se drapent, chacun leur tour, dans leur dignité outragée.

Alors on se prend à rêver au grand soir politique, à la fin de ces institutions dont l’appréciable solidité a aussi l’immense défaut de permettre aux scandales et aux hommes de se succéder en toute impunité.

 

Vivre au temps de la particule fine

POLLUTION AIR PARTICULES

Ce n’est pas parce que nous avons brillamment passé, depuis quelques temps déjà,  le cap du 21 décembre  2012 que la fin du monde n’aura pas lieu. Il y a même des semaines comme celles que nous venons de traverser où il est difficile de ne pas avoir l’impression de vivre dans un de ces romans pré-apocalyptiques des années 70 qui parlaient, déjà, de la pollution, des risques nucléaires et de la désorganisation complète de l’économie mondiale sur fond d’émeutes ethniques, de guerres de religions, de folies sectaires, de manipulations génétiques, de redéfinitions publicitaires ou autoritaires de la sexualité humaine, j’en passe et des pires. Allez voir ou revoir par exemple du côté de John Brunner et de ses éminemment prophétiques Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle. Vous sentirez dans ces romans comme un air de famille, sinistre, avec le temps présent.

Puisqu’on parle d’air, celui qu’on respire n’est pas terrible du tout. Il a seulement fallu quelques jours anormalement chauds pour la saison et le voilà devenu d’une qualité tellement détestable que l’on commence à s’inquiéter au plus haut niveau. Des experts expertisent sur les plateaux avec des cartes de France couvertes d’un rouge affolant, le présentateur météo devient le personnage central du journal reléguant aux oubliettes le spécialiste de la Crimée ou le commentateur politique.

Hypothèse paranoïaque et complotiste : on divertit le citoyen en l’inquiétant pour sa santé : comme ça il pensera moins à se venger du spectacle lamentable de la vie politique lors des prochaines élections municipales. Hypothèse ni paranoïaque, ni complotiste mais paradoxalement beaucoup moins rassurante: il y a vraiment un problème et le gouvernement n’aimerait pas trop que les asthmatiques, les cardiaques, les enfants en bas âge, les pleurétiques et les joggers urbains tombent soudain comme des mouches. Le précédent de la canicule de 2003 et sa gestion calamiteuse est encore dans tous les esprits.

Des mesures que l’on sent dictées par une certaine fébrilité sont donc annoncées avec un sérieux imperturbable. Outre la classique diminution de la vitesse des voitures, j’aime bien l’idée du vélib gratuit. Il est certain que faire du vélo et bien s’ouvrir les alvéoles dans un nuage de particules fines va beaucoup aider la santé publique.

« Particules fines », arrêtons-nous un instant sur le terme. Il est intéressant. Il s’impose comme un refrain, un gimmick, un mantra qu’on utilise pour mettre un nom sur ce qui fait peur comme si nommer ce qui nous tuait allait moins nous tuer et, accessoirement, nous rassurer. Moi, « particule fine », pour tout vous dire, ça ne me rassure pas. Je trouve même le côté redondant, pléonastique de l’expression particulièrement inquiétant. Une particule, ce n’est déjà pas bien grand mais une particule fine, pour le coup, ça devient franchement méchant, indétectable, capable de franchir n’importe quelle barrière textile. Faudra-t-il, comme chez John Brunner évoqué plus haut, installer des distributeurs d’oxygène dans nos rues ? Et ces distributeurs, seront-ils publics ou privés ? Les communes vont-elles les confier à de grandes entreprises privées comme certaines l’ont fait pour la gestion de l’eau, au risque de voir exploser les factures ? Ce serait un comble, tout de même, car quelque chose nous dit, malgré tout ,que le capitalisme et le mode de production qui va avec n’est pas tout à fait pour rien dans ce qui passe. Les particules fines, par exemple, ça ne doit pas spécialement faire diminuer leur nombre quand on fait venir des melons du Sénégal, des fruits de la passion du Mexique, des avocats du Pérou et des I-Phone de Chine. Cette Chine qui allie les joies du stalinisme et celles de la libre entreprise dans un hybride qui pourrait bien être notre avenir commun, est d’ailleurs la championne de la particule fine.  Au point, nous apprend Le Monde, que cela devient un sujet de tension avec le Japon qui en a assez de voir son voisin détesté envoyer régulièrement ses pics de pollution. Car le pic de pollution, comme les marchandises dans une économie mondialisée, ne connaissent pas de frontières. Il faut dire que les Japonais sont légèrement crispés en matière environnementale étant donné qu’ils célèbrent ces jours-ci le troisième anniversaire de Fukushima, autre bel exemple de catastrophe dont on voudrait se persuader qu’elle est la faute à pas de chance et que ni le réchauffement climatique, ni les dangers intrinsèques du nucléaire, ni  la gestion désastreuse du parc des centrales par un opérateur privé n’y sont pour quoi que ce soit.

C’est vrai, à la fin : pourquoi vouloir mettre de l’idéologie partout ? Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Il risque d’ailleurs d’être  plus court que prévu, ce mauvais moment puisque peu de temps avant que cette fin d’hiver ne se dérègle, un rapport commandé par l’Institut de veille sanitaire (Invs) indiquait l’air de rien que les gens de trente ans avaient déjà une espérance de vie en baisse de six mois pour cause de pollution atmosphérique.

Mais enfin, on ne va pas s’arrêter à ces détails. La particule fine ne va pas empêcher notre merveilleux mode de vie de perdurer. On trouvera toujours des solutions, nous disent les progressistes prométhéens des deux rives pour qui, par exemple, le gaz de schiste est l’avenir. Ce sont les mêmes qui expliquent d’ailleurs que la gratuité des transports en commun est une proposition irréaliste et démagogique de la gauche de la gauche à ces municipales mais qui trouvent tout de même le moyen de la mettre en œuvre dès qu’il y a le feu à la maison…

Sinon, pour conclure, on nous autorisera un autre conseil de lecture. Ce n’est pas un auteur de science-fiction, cette fois-ci, mais un biologiste. Il s’appelle Jared Diamond et a publié il y a quelques années Effondrement (Gallimard). Il montrait une chose simple : il est déjà arrivé, au cours de l’histoire, par un attachement délirant et suicidaire à un mode de vie, par le refus de repenser l’ensemble de leur système, que des civilisations disparaissent purement et simplement. À lire ou relire donc, entre deux quintes de toux.

 *Photo : Mathieu Pattier/SIPA. 00679094_000001. 

Irak : pas de pitié pour le croissant sunnite

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irak syrie jihad

Les dernières troupes américaines ne sont pas encore parties que les ministres des affaires étrangères russe et chinois se portent déjà au chevet de l’Irak. Trois jours après son homologue Sergueï Lavrov, Wang Yi a effectué le 23 février la première visite chinoise de ce niveau depuis la chute de Saddam Hussein. Si la Chine a naturellement insisté sur les investissements pétroliers dont elle a besoin, les Irakiens se sont intéressés à l’aide militaire que pourraient éventuellement leur apporter Pékin. Décidément,  après avoir signé un contrat d’armement de 200 millions de dollars avec l’Iran, en violation de la résolution onusienne 1747, le gouvernement irakien compte s’émanciper encore un peu plus de sa tutelle américaine.

Car ladite tutelle n’a pas empêché les combats confessionnels de provoquer près de 370 000 déplacés selon l’ONU pendant que le nombre mensuel de morts doublait en février 2014. Des chiffres qui renvoient au pic de violences de 2007. Il faut très certainement y voir un contrecoup de la guerre en Syrie où la contre-offensive de Bachar Al-Assad piétine. L’avancée de ses troupes se heurte à une résistance inouïe des combattants sunnites. Pendant ce temps-là, à Raqa ou Deir Ez-Zor, dans les zones abandonnées par le régime baathiste, les milices djihadistes « administrent » les territoires occupés depuis de nombreux mois. Le plus souvent par le biais d’une charia très stricte infligée aux minorités religieuses comme aux populations civiles. La situation tactique semblant figée, la guerre civile syrienne s’exporte. Chaque camp cherchant de nouvelles ressources, c’est dans l’Irak sunnite, en particulier le long de la vallée de l’Euphrate, que le vide sécuritaire engendré par le départ des troupes américaines a créé un appel d’air pour les mercenaires d’Allah. Dans le triangle sunnite, à Fallouja, Ramadi et jusque dans la banlieue de Bagdad, les salafistes djihadistes n’ont eu aucune difficulté à exporter la guerre anti-chiite. « Une deuxième génération de militants d’Al-Qaïda est en train de mettre en place un quasi-Etat, à cheval sur l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie. » constate amèrement Christophe Ayad dans Le Monde.

Or, les djihadistes venus du monde entier ont besoin de financements: munitions, nourriture ou médicaments. Face aux pays du Golfe qui n’ont jamais caché leur soutien logistique aux filières djihadiste, le premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ne mâche plus ses mots. Il a désigné pour la première fois l’Arabie saoudite et le Qatar comme les ennemis principaux de l’Irak: « Via la Syrie, et de manière directe, ils ont déclaré la guerre à l’Irak. Ces deux pays sont les premiers responsables des violences entre communautés, du terrorisme et de la crise de sécurité en Irak». Jusqu’à présent le pouvoir irakien avait cherché à rester en dehors du conflit syrien. Se relevant à grand peine d’une décennie de troubles, il ménageait à la fois ses alliés occidentaux, le grand frère iranien et les pétromonarchies voisines. Il y a quelque temps, à la demande des Américains, Bagdad s’abstenait à la Ligue arabe sur le dossier syrien tout en faisant mine de contrôler les cargaisons d’armes qui transitaient sur son sol pour passer de Téhéran à Damas.

Mais les successeurs de Saddam ont aujourd’hui changé de posture. Ils sont en état de guerre. Depuis qu’ils cherchent à reprendre le contrôle de pans entiers de leur territoire, la rupture avec le conseil de coopération du Golfe est définitivement consommée. Chemin faisant, sous la houlette des cheikhs saoudiens, du Yémen au Liban et du Pakistan à Bahreïn, le Moyen-Orient s’enfonce dans une guerre de religion sunnites/chiites tous azimuts. Depuis le parrainage d’Oussama Ben Laden en Afghanistan dans les années 80, les Saoud ne mesurent pas toujours les conséquences de leur politique étrangère, me confiait dernièrement Fabrice Balanche. En dépit des apparences, les décrets anti-djihadistes pris par Riyad à l’encontre de ses propres citoyens n’ont pas remis en cause sa stratégie de la terre brûlée. Bien malgré eux, l’Arabie a replacé la Russie et la Chine au cœur du Moyen-Orient et désenclavé l’Iran.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21536895_000005

Crimée : Poutine secoue le grand échiquier européen

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crimee russie ukraine

crimee russie ukraine

Le rattachement de la Crimée à la Russie, entériné par le référendum d’hier est le premier bouleversement frontalier d’envergure intervenant en Europe depuis la fin des guerres de la guerre du Kosovo en 1999 et l’indépendance de cette ancienne province de la Yougoslavie, puis de la Serbie, votée le 17 février 2008 par le parlement kosovar. En août 2008, l’opération éclair menée par la Russie pour « venir au secours » des territoires « indépendants » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud avait déjà sonné comme une revanche, parfaitement orchestrée par Moscou grâce à l’imprudence du président géorgien Mikhaïl Saakachvili, en août 2008.  Le rattachement de la Crimée à la Russie semble s’inscrire pleinement dans cette chronologie de la lutte menée depuis le début du XXIe siècle aux marches de l’ancien empire soviétique entre une Russie avide de restaurer son « glacis défensif » et un Occident soucieux de la canaliser.

Éditorialistes et journalistes ont abondamment glosé sur le « retour de la guerre froide » à l’occasion de l’opération russe menait en Crimée. La question qu’il conviendrait plutôt de se poser est de savoir si la guerre froide a vraiment cessé, tant du côté russe que du côté américain. La carte des conflits déclenchés depuis la disparition de l’URSS montre à l’évidence une Russie d’abord impuissante à contenir le reflux de son influence et quelque peu ceinturée par les interventions menées sous l’égide des Etats-Unis – en Irak, puis en Afghanistan, avec l’installation de bases américaines en Ouzbékistan, puis, dans un deuxième temps, capable à nouveau de restaurer progressivement cette influence et de diminuer la pression exercée sur elle par une série de « coups »  diplomatiques et militaires. Les guerres de Tchétchénie en 1996, puis en 1999-2000, le rapprochement avec la Chine, les opérations d’intimidation vis-à-vis des Etats baltes (la cyber-attaque menée contre l’Estonie en 2007), la guerre-éclair contre la Géorgie en 2008 et le rôle joué dans le conflit syrien, si décrié par les opinions publiques occidentales, apparaissaient comme autant de réponses aux initiatives occidentales : l’influence américaine sur la révolution orange en Ukraine en 2004, l’installation si controversée du bouclier anti-missiles américain en Europe ou l’intervention en Libye en 2011. L’annexion de la Crimée, menée avec un savoir-faire très soviétique, s’inscrit pleinement dans cet affrontement. De leur côté, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de considérer la Russie comme une menace potentielle qu’il convenait de maîtriser, sinon de neutraliser le plus efficacement possible.

De manière intéressante, la stratégie et la vision du monde des Etats-Unis est encore résumée aujourd’hui par les écrits de Zbigniew Brzezinski, en particulier le chapitre intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie », tiré de son ouvrage Le Grand échiquier. Brzezinski a une certaine tendance à appliquer aux relations internationales une vision très globale qui schématise quelque peu l’affrontement entre plusieurs blocs civilisationnels. Brzezinski, ancien conseiller aux affaires étrangères et à la sécurité nationale de Jimmy Carter, estime que les Etats-Unis doivent continuer à s’imposer comme la nation ayant pour mission de faire prévaloir les droits de l’homme contre les ambitions impériales, notamment de la Russie. Dans cette optique, si les Etats-Unis veulent continuer à assurer la stabilité du monde, ils doivent favoriser l’unité européenne ainsi que l’orientation pro-européenne de la « Russie post-impériale ».« Toute expansion de l’influence européenne correspond automatiquement à une extension de l’influence américaine », écrit Brzezinski. Ceci passe aussi, estime-t-il, par la mise en place le plus rapidement possible, d’une vaste zone de libre-échange transatlantique. Dès 1997, le géostratège prévoyait : « d’ici 1999, les trois premiers pays d’Europe centrale membres de l’UE auront intégré l’OTAN (…) d’ici 2003, l’Union Européenne aura démarré les pourparlers d’intégration des trois républiques baltes, avant que l’OTAN n’envisage également leur intégration, tout comme celle de la Roumanie et de la Bulgarie, d’ici 2005 ; entre 2005 et 2010, l’Ukraine, en admettant qu’elle ait procédé aux réformes nécessaires et qu’elle soit reconnue comme un pays d’Europe centrale, devra entamer des négociations préliminaires avec l’Union Européenne et l’OTAN. »

L’influence de Brzezinski sur l’administration américaine est aujourd’hui sujette à débats. John Kerry lui porte encore beaucoup de crédit et son impressionnante carrière lui permet d’être écouté aussi dans le camp républicain que démocrate. Ses recommandations semblent en tout cas avoir été largement suivies vis-à-vis de la Russie. Il y a une dizaine d’années, Brzezinski recommandait d’affaiblir le plus possible la Russie en déstabilisant les marges de l’ancien empire. « Une confédération russe aux liens très lâches, écrit-il, – composée d’une Russie Européenne, d’une République de Sibérie et d’une République extrême-orientale – pourrait cultiver plus aisément des relations économiques avec ses voisins. Chacune des entités confédérées serait ainsi capable d’exploiter son potentiel créatif, confisqué pendant des siècles par le pouvoir bureaucratique de Moscou. De plus, une Russie décentralisée serait moins encline à la mobilisation impériale.»

Loin d’affaiblir son pouvoir, Poutine a rappelé avec la Crimée une idée oubliée en Europe  : les frontières. Ce que Poutine a sans doute bien compris et mis en valeur en se saisissant de la Crimée, c’est qu’il était désormais possible d’imposer ses intérêts stratégiques en faisant fi des Etats-Unis tandis que l’Europe pouvait être tenue pour ce qu’elle était : une vaste guilde de marchands sans pouvoir autre que celui de l’argent, qui est à la fois immense et réduit à rien dès qu’on le méprise. Et c’est bien ce que Vladimir Poutine a fait, au grand dam d’Angela Merkel qui pensait pouvoir s’appuyer sur le projet de gazoduc germano-russe et les intérêts économiques pour ramener à la raison le puissant voisin russe. Or, Poutine a méprisé l’Europe en considérant ses offres, au même titre que ses menaces, comme de la monnaie de singe. Il a délibérément choisi de ne pas accorder le moindre crédit à des nations dont les dirigeants défendent les droits de l’homme la main sur le cœur, annulent quelques visas de diplomates mais ne peuvent se passer de l’argent de ses oligarques. Il a ignoré avec ostentation une eurocratie dont la bêtise et l’avidité donne presque le beau rôle à la bureaucratie moscovite.

Il est difficile de savoir jusqu’où iront les ambitions de Vladimir Poutine. Il est peu probable qu’elles aillent beaucoup plus loin pour le moment. Une Ukraine plongée dans la guerre civile serait une catastrophe pour la Russie également et, à tous ceux qui ont osé une comparaison assez osée avec l’Anschluss, on rappellera que nous nous trouvons à l’ère atomique et que la Russie représente aujourd’hui à peine 5% des dépenses militaires mondiales, ce qui laisse assez peu de marges pour jouer les conquérants très au-delà de ses frontières. La crise de Crimée et son règlement révèlent surtout la déliquescence consentie de l’Europe plutôt que les ambitions démesurées de la Russie. Depuis l’an dernier, et pour la première fois de son histoire, l’Europe se trouve au troisième rang mondial en termes de dépenses militaires, derrière les Etats-Unis… et l’Asie. Plus que jamais, l’UE est un empire sans puissance qui ne sait pas où sont ses frontières, une supernation qui ignore ce qu’est son histoire et n’a pas plus d’indices sur celle-ci que sur son avenir, un géant muet ou, pire, seulement une dérisoire cacophonie. La récente crise de Crimée donnera-t-elle conscience à l’Europe que sa propre histoire, ses frontières et son identité ne se définissent pas seulement par les règles du marché unique ? Ou faudra-t-il se résigner à écrire à nouveau un jour, comme le faisait Georges Bernanos : « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse. Mais il n’y a plus de place pour nous » ?

 *Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21540919_000145.

Delacomptée, l’art du souvenir

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ecrire delacomptee proust

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On n’ignorait pas l’art discret déployé par Jean-Michel Delacomptée, depuis quelques décennies, pour faire parler d’éminents personnages du Grand Siècle, Saint-Simon et Bossuet, ou même du précédent, La Boétie et Ambroise Paré, et faire luire à travers eux quelques époques mal connues. Mais on était moins habitué que l’écrivain évoque directement sa propre vie, sans doute parce qu’il appartient à cette catégorie rare qui préfère se dissimuler derrière les autres pour croître sous leur ombre. Ici, dans Écrire pour quelqu’un, c’est donc son père qui, à partir d’une vieille photo jaunie retrouvée où, enfant, dans la rue, il lui tient la main et lui glisse comme un secret à l’oreille penchée, est d’apparence le sujet et le récipiendaire de la narration. D’apparence seulement, parce que derrière la figure de ce père représentant auprès des libraires, de ce père myope et albinos, modeste petit bourgeois doué des qualités qu’un fils prête habituellement à son géniteur, la droiture, la justice et la force tranquille, se dissimulent d’autres personnages qui peut-être sont eux-mêmes aussi les destinataires de ce récit. Écrire pour quelqu’un, certes, mais pour qui ?[access capability= »lire_inedits »]

J.-B. Pontalis au premier chef, dont ce livre constitue le dernier volume, posthume, de la collection qu’il dirigeait, « L’Un et l’autre » ; « Jibé », révéré par l’auteur qui semble lui devoir presque tout de sa destinée d’écrivain et dont la science psychanalytique est convoquée précisément pour cerner la question paternelle. Il y aussi Proust, Marcel plutôt, motif revendiqué dont la Recherche constitue comme le patron gigantesque de ce petit livre, Marcel rappelé dans les salons du Grand Hôtel de Cabourg où l’auteur va gîter pour assister à l’enterrement du père – encore une fois – d’une femme qu’il admira enfant quand, jeune fille, elle était sa voisine.  Ce livre constitue, en réalité, un précis de l’art du souve- nir : on y voit l’auteur se débattre avec la nécessité d’évoquer ce qui a forgé son enfance, cette banlieue qu’il nomme S., années 1950 et 1960, quand la route était encore un chemin de terre, que le peuple qui y habitait n’avait pas encore hérité de cette uniformité qui lui tient aujourd’hui lieu d’identité.

Mais en plongeant dans ce passé, Delacomptée, ou le narrateur de son livre, n’ignore pas quel piège et quelle chausse-trape l’y attendent, ni quelle facilité mélancolique recèle l’évocation d’une autre France, celle d’avant, celle que l’enfance honore et glorifie et que la candeur pare des atours du bonheur virginal. Le livre entier est un combat contre cette tentation de l’hommage facile à un temps révolu, de l’adulation évidente des pères et, en même temps, un refus de ce vertige dont parle Alain Finkielkraut, celui qui nous ferait regarder le passé de haut, avec la bonne conscience des êtres supérieurs qui sont arrivés quelque part. Délicat, subtil équilibre, entre besoin de trouver et de raconter des racines, même banlieusardes, c’est-à-dire peu racinées, comme dirait Péguy, et nécessité de continuer dans le temps présent, Écrire pour quelqu’un ne livre pas le fin mot de l’énigme, à moins que ce quelqu’un soit l’auteur lui-même, qui ait besoin de ce discours pour continuer d’exister.[/access]

Jean-Michel Delacomptée, Ecrire pour quelqu’un, Gallimard.

*Photo : Hammonton Photography.

Name-dropping n°4

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authier besson vanity fair

authier besson vanity fair

Ondine Millot : Il y aurait trop de livres dans les librairies. Rectifions : trop de mauvais livres, romans calibrés, fast bouques ou traités sur le bonheur. Ils font déborder les piles, nous détournent des pépites qu’ils cachent. Ainsi, l’an dernier, Sylvia Bataille, d’Angie David, flânerie biographique autour de la muse et épouse de Bataille et Lacan, n’a pas eu l’écho mérité. Tout comme L’amour à mort, des textes d’Ondine Millot illustrés par Angel Di Marco. Un volume rouge sang, au plus près des passions mortelles, édité chez Steinkis. L’amour, dans ces histoires vraies, n’est pas enfant de bohème : plutôt un chien de l’enfer. Avec Luc Le Vaillant, Bayon et Eric Dahan, Ondine Millot est une des meilleures plumes de Libération. Et une raison exquise pour souhaiter que le journal du triste Bourmeau, en état critique, ne crève pas.

Patrick Besson : Une année qui commence avec deux recueils d’articles de Patrick Besson, c’est extra. Un roman, Clara Bruti, était également annoncé : « En 2060, atteinte de la maladie d’Alzheimer, l’ex top-modèle et chanteuse Clara B décide d’écrire ses mémoires… » Penser à demander à Patrick, lors d’un prochain déjeuner au Lotus ou au Tournon, ce qu’il en est. En attendant, nous lisons Mes vieux papiers, reprise de Folks, qu’avait jadis édité le regretté Jean-Paul Bertrand. Entre les écrivains chouchous de Besson et ses têtes de Turc, un portrait de Béatrice Dalle nous plonge dans les salles obscures et dans les presque mille pages de Premières séances, intégrale des critiques cinématographiques données par Besson, entre 2000 et 2009, à VSD – alors dirigé par Franck Maubert. Qu’il nous parle des films qu’il a vus, tout comme quand il livrait son Plateau Télé ou quand il n’en fait qu’à sa fête en signant l’éditorial d’un hebdomadaire – Au Point -, Besson tient avant tout le journal de ses jours et de ses nuits. Des nôtres aussi, d’ailleurs. Il est le plus brillant des mémorialistes. Ses chroniques sont notre recherche du temps perdu. On attend la suite.

Virginie Mouzat : Vanity Fair, comme Lui, c’est presque toujours bien. Des photos – Romy ou Kate Moss en couverture – et des mots d’écrivains, notamment ceux de Jean-Jacques Schuhl, qui a offert de ses nouvelles – excellentes – aux deux magazines. On retrouvera « Un dernier amour d’Andy Warhol »,  « Le mannequin dans la vitrine » et « La cravache » dans Obessions, à paraître début avril chez Gallimard. Le seul reproche que l’on pourrait adresser à la publication dirigée par Michel Denisot : Virginie Mouzat n’y écrit pas assez. Elle nous enchantait, dans Le Figaro, avec ses chroniques de mode. Nous n’attendions la fashion week que pour ses mots sur les collections. Ou presque : les parures de Carine Roitfeld étaient un autre plaisir. On en profitait également pour relire, rituel immuable, ses deux romans, parus chez Albin Michel : Une femme sans qualité et La vie adulte. La rareté des mots de Virginie a peut-être une explication : elle est en train de finir sa prochaine fiction. Ce que nous espérons.

Renaud Matignon : C’était notre rendez-vous du jeudi : Renaud Matignon dans Le Figaro littéraire. Qu’il encense ou qu’il dézingue « façon puzzle », que nous soyons d’accord ou pas avec lui, nous attendions son feuilleton. Constance de Bartillat et Charles Ficat ont eu l’excellente idée de rééditer La Liberté de blâmer, sélection des critiques de Matignon. L’ouvrage était épuisé ; il manquait aux fêlés de littérature. A chaque page, on a envie de souligner des formules. Sur Duras ou Nabe, Matignon fait mouche. Son long portrait de Jacques Laurent est un bijou. Il aime Sagan, puis remarque une certaine fatigue chez l’éternel « charmant petit monstre ».  Des fielleux lui reprochaient de n’avoir jamais écrit de « vrai livre ». Achevant notre lecture de La Liberté de blâmer, on repense à une formule de Patrick Besson : « Il me demande comment on écrit un livre. Je lui explique que c’est simple : on découpe les articles qu’on a publiés dans les journaux et on les rassemble à l’aide d’une agrafeuse. » Renaud Matignon, écrivain mort en 1998, nous manque.

Christian Authier : Longtemps, nous avons acheté des journaux pour retrouver les écrivains qui y tenaient salon. Besson écrivait partout ; Bernard Frank avait ses colonnes dans Le Nouvel Observateur ; Beigbeder faisait entrer la littérature dans les pages people de Voici ; Bertrand de Saint-Vincent invitait Berthet au Quotidien de Paris ; on en oublie. Qui lire aujourd’hui, alors que les écrivains ont été chassés de la presse ? Christian Authier, ici et là, dans L’Opinion indépendante surtout. Il vient de publier un roman, Soldat d’Allah, chez Grasset. S’inspirant de la trajectoire des membres du « Gang de Roubaix », Authier signe le tableau très noir d’un Occident en lambeaux et d’une poignée d’hommes qui s’y sont égarés. Les années 90 sont grises et tâchées de sang. Dans le Nord de la France ou sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, les morts se ramassent à la pelle. Les illusions, ce qu’il en reste, se perdent définitivement. Ne quittant jamais le théâtre des opérations, la langue d’Authier, tendue et précise, braconne souvent du côté de la mélancolie. Il touche alors, pleine cible, le cœur de chacun. Son Soldat d’Allah n’est pas prêt de nous lâcher.

Marli Renfro : Le destin des starlettes, souvent, est tragique. Célébrité subite, comme une petite mort. Les exemples ne manquent pas. Nous pensons à Lindsay Lohan, à l’affiche de The Canyons, avec sa robe noire, son bikini rouge, ses escarpins et sa voix de fumeuse sensuelle. Pour retrouver une starlette, lire La fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith, publié par Denoël. Graysmith nous dit tout sur Marli Renfro, mannequin assassinée en 1986. Sans le savoir, chacun connaît Marli. Elle a servi de doublure à Janet Leigh dans la scène de la douche de Psychose. Elle a également tourné pour Coppola, été une des « Bunnies » de Hugh Heffner. Son meurtrier s’appelait Sonny Busch. Il ressemblait à Anthony Perkins. Graysmith, qui avait déjà enquêté sur le « tueur du Zodiaque », offre à Marli Renfro le plus beau des tombeaux. Ses rêves de jeune fille le méritaient.

Benoît Sourty : Nous avions failli manquer Angie David et Ondine Millot, il ne faudrait pas passer à côté d’un mince premier roman : Crache les cuisses, de Benoît Sourty. C’est chez Fayard et c’est une histoire qui, selon les moments, nous enlace et nous cogne. Sourty maîtrise les faux-semblants du récit, nous ramenant sans cesse au plus près de son héroïne. Dans la tête de la jeune femme, on devine une fêlure. Elle reçoit des mèles mystérieux. Une romance virtuelle est-elle en train de naître ? Rien n’est sûr. Il s’agit d’être attentif à ses éclats d’âme. Crache les cuisses est un texte à vif. Un avertissement : Prendre garde aux brûlures. Il y a des flammes, parfois, qu’il est précieux de ne pas connaître.

 *Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30050376_000010.

L’étrange destin du docteur Kelley

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goring nazi kelley

goring nazi kelley

1. De Berkeley à Nuremberg.

Rien ne prédisposait le docteur Kelley à devenir le psychiatre de Göring et des criminels nazis jugés à Nuremberg. Il avait reçu son affectation le 4 août 1945 et n’avait aucune expérience en la matière. C’est à l’université de Berkeley que Douglas Kelley entreprend ses études de médecine qu’il achèvera à l’université de Columbia. Ce jeune psychiatre se distingue de ses confrères par une forme de curiosité excentrique qui l’amène à s’intéresser à des sujets aussi insolites que l’effet de la pleine lune sur les malades mentaux, la sensibilité à la consommation d’alcool et les tours de magie comme forme de thérapie pour redonner confiance à ses patients. En 1942, il publie un ouvrage, La Technique du Rorschach, où il compare les données issues du célèbre test au découpage d’une part de tarte : « Comme le sait tout mangeur de tarte, une fine tranche donne une bonne idée de ce que vaut la totalité de la tarte. » Il est également fasciné par la sémantique générale de Korzybiski, auteur de l’aphorisme « La carte n’est pas le territoire », qu’il veut adapter à la psychiatrie. Avec des dons aussi variés et un humour raffiné, Douglas Kelley ne pouvait que séduire une riche héritière américaine, ce qu’il ne manqua pas de faire.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire aurait pu s’arrêter là, s’il n’avait été envoyé en Europe avec le grade de capitaine. Son efficacité et sa bonne humeur l’amenèrent à exercer des responsabilités de plus en plus en plus importantes jusqu’à celle qui allait lui valoir la célébrité : évaluer les conditions mentales des 22 criminels nazis prisonniers à Nuremberg. C’était à ses yeux une mission en or et le docteur Kelley voulut à tout prix découvrir s’il existait ou non une « personnalité nazie ».

2.      Hermann Göring, un charmeur mégalomane.

Un historien américain, Jack El-Hai, a retracé les investigations du docteur Kelley à Nuremberg d’après des archives inédites. Il en a tiré un livre : Le Nazi et le Psychiatre (éd. Les Arènes). Les rapports entre Douglas Kelley et Hermann Göring, alors âgé de 52 ans, apparaissent teintés d’une forte ambivalence. Le nazi, qui parlait couramment l’anglais et accueillait chaque jour Kelley avec un large sourire, faisait preuve d’une exceptionnelle assurance et multipliait les blagues sur les dignitaires du Reich, Hitler compris. Un jour, Kelley lui demanda ce qu’il pensait de la théorie sur l’infériorité des non-aryens. « Personne ne croit à ces balivernes », lui répondit-il. Lorsque Kelley lui fit observer que ces balivernes avaient causé la mort de près de 6 millions d’êtres humains, Göring lui rétorqua : « Eh bien, c’est que c’était de la bonne propagande politique… »  Autant Kelley est impressionné et troublé par Göring, autant il est abasourdi par la médiocrité et la lâcheté des théoriciens du nazisme. Alfred Rosenberg, le philosophe officiel, est un monomaniaque capable de faire dévier n’importe quelle conversation vers une apologie de la pureté raciale, sans avoir la moindre conscience des limites et des falsifications de sa pensée. Quant à Julius Streicher, même les autres prisonniers refusent de partager sa table, considérant qu’une Allemagne sensée l’aurait depuis long- temps envoyé à l’asile psychiatrique. Bien sûr, ni Rosenberg ni Streicher – contrairement à ce qu’ils affirmaient – n’étaient capables de reconnaître un juif d’un aryen. Parmi les autres détenus, seul  l’amiral Karl Dönitz donne l’impression d’un homme parfaitement normal. Kelley se trouve dans une situation singulière : à l’aide d’une batterie de tests psychologiques, il est seul en mesure d’évaluer le psychisme et les capa- cités intellectuelles des anciens maîtres du Reich, mais sans trop savoir pour qui il travaille – pour les prisonniers ou pour les juges. Chacun s’accorde à reconnaître qu’il exerce sa mission avec précision et diligence, mais dans le flou le plus total. Pour un psychiatre, dira-t-il plus tard, la prison de Nuremberg était le meilleur des terrains de jeu. Il déchantera vite : contrairement à son hypo- thèse de départ, Kelley s’aperçoit qu’il n’existe pas de « virus nazi », commun à tous les accusés. Aucun des grands dignitaires du Troisième Reich ne présente de symptômes de maladie mentale ni de troubles psychiques avérés. Ce ne sont ni des monstres ni des automates dépourvus d’âme et de sentiments et, plus troublant encore, leur quotient intellectuel s’avère nettement supérieur à la moyenne. Dans leur cellule, ils lisent Goethe et les romantiques allemands, à la grande surprise de la bibliothécaire américaine.  À regret, Kelley arrive à la conclusion que des individus sensés et sensibles sont capables de se transformer en criminels de guerre. Il ne distingue que deux traits de personnalité communs à tous les accusés de Nuremberg. Le premier, c’est l’énorme énergie qu’ils ont déployée : tous étaient des bourreaux de travail, avant de devenir des bourreaux tout court. Le second est qu’ils se concentraient sur les résultats de leurs efforts sans se soucier des moyens à employer. Autre surprise : ils ne se connaissaient pas vraiment entre eux et, lorsque c’était le cas, ne s’appréciaient guère. Là où Kelley imaginait une clique soudée, il a plutôt l’impression d’avoir affaire aux différents directeurs d’une grande entreprise, orphelins de leur PDG unanimement regretté.  Ce qui distingue Kelley d’Hannah Arendt et de ses analyses sur la « banalité du mal » développées lors du procès d’Eichmann, c’est que, pour lui, les dirigeants nazis ne faisaient pas qu’obéir aux ordres venus d’en haut. Ils tenaient pour extraordinaire le rôle qu’ils avaient joué. Ce qui était en jeu, à leurs yeux, s’inscrivait dans le cours même de l’évolution humaine. Ils étaient seulement en avance sur l’inéluctable : l’instauration universelle d’une biocratie, seule en mesure de répondre aux aspirations de l’humanité. Le docteur Douglas Kelley, en bon démocrate américain, n’avait jamais soupçonné qu’il y a dans toute vie, comme dans toute société, un moment où l’injustifiable l’emporte et où l’irrationnel réclame son dû.

3.      La course à la mort.

De retour aux États-Unis, Kelley juge naïve toute forme d’optimisme et se convainc que, dans l’Amérique d’aujourd’hui, « il n’y a pas grand- chose qui pourrait s’opposer à l’établissement d’un régime nazi ». Certes, il connaît la gloire avec son ouvrage 22 Cellules à Nuremberg. Certes, il multi- plie les conférences et les émissions de télévision. Certes, il est sollicité par Hollywood et collabore avec Nicholas Ray. Certes, il enseigne la criminologie dans plusieurs universités prestigieuses. Certes, il est entouré par sa famille. Certes, il lutte contre les dérives totalitaires aux États-Unis, proposant même de refuser l’entrée du territoire américain aux visiteurs étrangers susceptibles de propager des idéologies extrémistes. Mais il n’est plus le même : alcoolique, coléreux, tourmenté, tyran- nique avec son entourage, c’est un être torturé qui se suicidera dans une mise en scène sordide sous les yeux de ses enfants le jour de l’an 1958, en fin d’après-midi, à côté de l’arbre de Noël. Alors même qu’il disposait d’armes à feu, il absorbe du cyanure, comme l’avait fait Göring, ce qui entraîne l’une des pires agonies que le corps humain peut subir. Un chroniqueur rappellera cyniquement, à sa mort, l’une de ses déclarations : « La vie professionnelle d’un psychiatre dure environ quinze ans. Ensuite, soit il devient fou, soit il se suicide. » Le concernant, le pronostic s’est peut-être avéré doublement exact.[/access]

*Photo : Hermann Göring (wiki commons).

Ce passé qui me fait tenir debout

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maurice genevoix ferveur

maurice genevoix ferveur

Il sourit dans mon coeur comme il pleut sur Amiens. Quelle est cette langueur souriante qui traverse mon coeur ? Et pourtant… Cette pluie glacée qui fouette mon visage alors que je me rends au journal. Ces visages fermés de Picards frileux ; ces rideaux métalliques des commerces qui s’ouvrent dans un fracas épouvantable. Et, dans quelques minutes, la confrontation inéluctable avec ce nouveau système de mise en page si compliqué pour un réfractaire, comme moi, à l’informatique et aux nouvelles technologies. Tout cela devrait concourir à m’abandonner à une humeur morose. Une humeur de dogue. Ou de hyène, puisqu’aujourd’hui il faut faire genre. Et respecter la parité, fût-elle animale et fort mal lunée.

Alors, lecteur, tu te demanderas ce qui me met presque en joie, et qui procure le sourire à la langueur qui, depuis janvier 1956, m’habite ? La contemplation, l’effleurement, puis la dégustation légère d’un livre : La ferveur du souvenir, de Maurice Genevoix, qu’a réédité à l’automne dernier La Table Ronde. Genevoix y évoque la Grande Guerre. C’est affreux, la Grande Guerre. Pourtant, dans ce magma de violence, de terreur, de pourriture, quelques phrases révèlent l’éclat, non pas d’obus, mais de pépites d’espoir.

Certains passages m’émeuvent au plus haut point. Page 21. Il se souvient d’un de ces copains, foudroyé. Une balle. Il s’agissait du sous-lieutenant Benoist, 25 ans, du 24e bataillon alpin des chasseurs à pied, tombé au cours de l’attaque du Braunkopf, des 47e et 66e divisions. Genevoix raconte qu’il a revu sa petite maison, ses parents qui l’avaient attendu et « qui maintenant ne l’attendaient plus. J’ai voulu aller vers eux pour qu’ils sachent que d’autres cœurs souffraient humblement de leur désespoir, et pour garder en moi, pieusement, un peu de cette détresse plus grande que toutes les détresses »

Ils le font entrer dans la chambre que le jeune homme aimait. Il voit son dernier portrait, en chasseur alpin, avec sa croix de guerre épinglée au cadre. « C’était lui, grand, solide, campé en vigueur, crâne soldat. Mais il avait dans ses yeux comme un regret triste, et qui était navrant, à présent. Un demi-jour terne filtrait au travers des persiennes closes, et faisait recueillies les choses familières qui avaient gardé l’empreinte de son être vivant. Il avait respiré là, travaillé là, pensé là. Son père et sa mère pleuraient. Et lui était entre eux. »

Et soudain, Genevoix se révolte; il pense que tout ça est stupide et cruel, que c’est trop injuste, « que cette vie parmi les meilleures eût été prise, alors que tant d’autres seraient sauvées, qui devaient être à jamais inutiles. » Ils referment la porte de la chambre. Et le père dit, comme à lui-même : « Pauvre grand; la vie ne lui a pas été lourde. Au moins nous avons fait tout ce que nous avons pu. »

En allant au journal, je me disais que la pluie qui fouettait mon visage était bien insignifiante au regard de la douleur de ce père, à la fois digne et résigné, et de celle de cette mère effondrée. « Ce système de mise en page qui me paraît barbare au fond, n’est rien » pensais-je. Dans un siècle, on ne parlera plus de ce maudit système de mise en page venu de Scandinavie et qu’on nous impose, à nous, journalistes à l’ancienne, perdus dans cette foutue mondialisation, cette fichue et ridicule modernité qui veut faire de nous des geeks, nous qui ne demandions qu’à écrire, qu’à enquêter, qu’à rencontrer des gens, qu’à dire, qu’à raconter. On ne raconte plus rien aujourd’hui. On met en page. On se bat contre des machines qui ne cessent de jouer de vilains tours. On stresse; on transpire. On recommence. Une bataille. On est bien plus crevé que lorsqu’on restait jusqu’à 22 heures aux audiences du tribunal de grande instance ou aux sessions d’assises. Mais ces batailles, que sont-elles par rapport à la souffrance endurée par les parents du sous-lieutenant Benoist?

Oui, je me disais tout ça en me rendant au journal, sous la pluie picarde. Je repensais à mon arrière-grand-mère qui avait perdu son fils de vingt ans, en 1916. Ma mère me racontait que la pauvre ne s’en était jamais remise. Jamais. Elle vivait chichement dans sa petite maison de Silly-le-Long, dans l’Oise, portait une manière de béret, un tablier gris, faisait son jardin, élevait ses lapins. Attendait que  Paul, son autre fils revînt du café Marin, près de la mare où les charretiers venaient faire boire leurs chevaux. C’était dans le Valois profond. Paul travaillait comme ouvrier agricole. Il avait échappé à la Grande Guerre. Son frère Guy, non. Une balle en pleine tête, près de Suippes.

Elle riait de temps en temps, mon arrière-grand-mère. Elle ne demandait rien à personne. Elle disait qu’elle n’aimait pas trop les Boches. On est en droit de la comprendre. Mais elle n’avait pas de haine, non. Juste une sorte de résignation paisible et, tout au fond des yeux, cette petite lueur de tristesse qui devait briller, également, dans les pupilles des parents du sous-lieutenant Benoist.

Alors, je suis rentré au journal. Je dégoulinais de partout. La pluie picarde est impitoyable. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai regardé l’écran droit dans les yeux. J’ai pensé : « A nous deux, salopard de système scandinave! Ce n’est pas toi qui vas m’abattre! »

Et j’ai compris que ce qui me faisait tenir debout, c’était le passé, la mémoire, Genevoix, Paupaul, mon arrière-grand-mère. Et la littérature.

Je suis un homme d’un temps ancien.

 

La ferveur du souvenir, Maurice Genevoix, La Table Ronde.

*Photo : wikimedia.

L’homme cet incongru

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gerard depardieu valseuses

gerard depardieu valseuses

« Vive les hommes mous, vive Alain Souchon, vive Pierre Richard ! » Ainsi se termine un récent texte du sémillant Pierre Tevanian, qui entre- prend de partir en croisade contre la « masculinité » du cinéma français des années 1970 en offrant à la vindicte populaire ses pires figures « phallocrates ». Dans De quoi Pierre Richard est-il le nom ?[1. in LMSI.net, janvier 2014.], Tevanian s’en prend violemment aux « masculinités mainstream – bio, blanche, bourgeoise, hétérosexuelle – des années 1970 », qu’il détecte dans les films interprétés par Jean- Pierre Marielle, notamment dans Les Galettes de Pont-Aven qu’il juge d’un « sexisme répugnant ») mais aussi chez Blier (les « faussement rebelles Valseuses », le « pathétique Calmos ») et Bertolucci (Le Dernier Tango à Paris est qualifié d’« abjection »). À ce triomphe de l’« androcentrisme » (sic), l’auteur oppose la figure de Pierre Richard et ses rôles d’éternel « rêveur, gauche, malchanceux, dépressif, voire suicidaire, inadapté en tout cas au monde du travail, de la famille et de la patrie – bref : au patriarcat. »[access capability= »lire_inedits »]

Entendons-nous bien : libre à chacun d’aimer ou pas un film, un acteur, et il est hors de question de reprocher à l’auteur de préférer Pierre Richard (que j’aime souvent beaucoup) à Belmondo (dont la plupart des polars musclés des années 1970 sont extrêmement mauvais). Il s’agit seulement de pointer du doigt une fâcheuse tendance de notre époque à juger les œuvres d’autrefois à l’aune des déplorables idéologies contemporaines, idéologies tenues pour des vérités incontestables. On pourrait se contenter de sourire face au féminisme doucereux et borné de ce texte s’il n’était pas le symptôme d’un mouvement plus ample visant à soumettre les œuvres d’art à des codes de « bonne conduite ». Causeur a récemment évoqué le « label féministe » du cinéma suédois, qui note les films en fonction de leur aptitude à lutter contre les stéréo- types sexistes et promouvoir une autre vision de la femme. Un film véhiculant une image positive de la femme doit avoir : 1- au moins deux personnages féminins ; 2- qui se parlent entre elles ; 3- qui parlent d’autre chose que des hommes.

Cette obstination à nier toute la complexité du réel au profit d’un catéchisme dont les artistes sont sommés de se faire les propagandistes – et qui, pour certains, le font très volontiers – transpire derrière chaque mot du texte de Tevanian.

Passons rapidement sur le fait qu’on ne voit pas en quoi le monde que nous promettent les « féministes » serait radicalement différent de celui que dessine le capitalisme mondialisé. Ou plutôt, laissons sur ce point la parole à la grande Annie Le Brun : « Alors, ce serait peut-être à des féministes moins pressées que celles d’aujourd’hui à confectionner une hagiographie aussi trompeuse qu’édifiante, de ne pas passer sous silence de quelle atroce complicité féminine a toujours bénéficié une répression qu’on se plaît à dire phallocrate pour ne pas y reconnaître l’agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d’échapper à sa pesanteur. »

En revanche, il faut s’attarder sur la récurrence consternante avec laquelle Tevanian plaque sa lourde lecture idéologique sur certains films de Blier et de Séria, dont la réjouissante verdeur rabelaisienne l’enrage tant qu’il ne voit pas que ces cinéastes ne font preuve d’aucune complaisance vis-à-vis de leurs personnages. Lesquels ont le grave défaut d’être aussi touchants qu’in- supportables, drôles, irritants ou émouvants, bref d’être des humains et non pas des robots réduits à brandir les étendards des idéologies officielles de l’époque.

Il ne faut vraiment rien avoir compris aux Valseuses et au cinéma de Bertrand Blier pour colporter à nouveau cette plate accusation de misogynie. Il suffit de se souvenir de la bouleversante séquence avec Jeanne Moreau pour comprendre ce que peuvent être le désir, la peur de vieillir et le désarroi (aussi bien des femmes que des hommes, plus fragiles que ce qu’ils veulent paraître). Ce que Tevanian est incapable de voir, c’est l’ambiguïté passionnante de films qui surfent sur la vague de la « libération sexuelle », en hument la grisante nouveauté mais en pointent également les limites en pressentant la mutation qu’elle annonce dans les rapports hommes/femmes. Si ces dernières sont parfois malmenées par les personnages masculins (mais depuis quand confond-on personnages et point de vue du cinéaste ?), il est bien évident que les femmes affirment aussi leur force, leur caractère et leurs émotions.

Réduire Jean-Pierre Marielle à un simple « beauf franchouillard et moustachu », c’est nier le génie de cet immense comédien qui parviendra toujours à donner de l’épaisseur et de l’intensité à des personnages beaucoup moins univoques qu’on voudrait nous le faire croire[2. Il est amusant de constater que l’auteur fait un éloge (mérité) de Jean Rochefort en feignant d’ignorer qu’il est le comparse inoubliable de Marielle dans l’inégal mais parfois très drôle Calmos de Blier, farce « hénaurme » sur la « guerre des sexes ».].

De la même manière, rabaisser le somptueux et mortuaire Dernier Tango à Paris à une simple œuvre « machiste » me semble relever de la pure malhonnêteté intellectuelle tant le film prend acte des désillusions engendrées par l’après-68 avec une densité et une profondeur rare.

Entendons-nous bien : aucun film, même ceux que je tiens pour des chefs-d’œuvre, ne peut être soustrait à la critique. Mais quand on demande à l’art de devenir une pub pour les idées Benetton du moment ou d’édifier les masses (ce qui d’ailleurs revient au même), il y a danger.[/access]

La république des parangons : qui ne ment pas, alors?

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Alors que s’enchaînent en rafale les révélations sur les écoutes judiciaires, les enregistrements et autres affaires concernant l’ancien Président de la République et son entourage politique, la cacophonie atteint son paroxysme avec, malgré tout, deux messages prédominants.

A droite : il s’agit d’une chasse à l’homme, dirigée contre la seule personnalité politique susceptible, à ce jour, de provoquer l’alternance à la prochaine échéance présidentielle. Que cela parait loin !

À gauche : la justice agit en toute indépendance, selon les règles établies et loin des jeux de la politique politicienne. Promis, juré !

Si tel est effectivement le cas : alors pourquoi ne pas l’assumer sereinement ? Selon les procédures décrites quotidiennement par les spécialistes des affaires juridiques, une affaire de cette importance ne peut être ignorée ni par le Garde des Sceaux, ni pas le Ministère de l’Intérieur et, par voie de conséquence, ni par le Premier Ministre, ni par le Président de la République.

Or dans un premier temps, lundi dernier, Christiane Taubira affirme ne rien savoir de cette affaire. Mardi, « trahie » par son Premier Ministre, il lui revient qu’elle savait un petit peu, mais ignorait tout du contenu précis des écoutes. Mercredi, rattrapée par des accusations de mensonge, elle veut prouver qu’elle n’a pas menti en s’appuyant sur des documents qui… prouvent justement le contraire. Manuel Valls suit le même chemin. Et que dire de François Hollande que son mutisme n’honore pas en l’occurrence ?

Soit le manque de professionnalisme si souvent dénoncé de ce gouvernement atteint des proportions qu’il était jusqu’alors difficile de concevoir. Ce qui en soi n’est pas très rassurant : un Ministre de l’Intérieur qui ne connait pas les agissements de sa police, une Ministre de la Justice qui n’est pas au courant des procédures dont elle a expressément demandée à être informée sont-ils à leur place ?

Soit la justice et l’appareil exécutif fonctionnent correctement et on imagine mal que des affaires aussi sensibles ne remontent pas au plus haut niveau de l’Etat. Sur ce sujet, les spécialistes, toutes couleurs politiques confondues, sont formels. Ce qui veut dire que tous savaient -les preuves surgissent les unes après les autres- et que tous mentent… Outre le fait que cela fait désordre, pourquoi ?

Quand le mensonge est érigé en langage politique, quoi d’étonnant à ce que les français, soupçonnent micmacs,  embrouilles et autres escroqueries d’un bout à l’autre de l’échiquier ? Quoi de surprenant à ce qu’ils mettent en doute la parole publique ?  A ce qu’ils adhèrent au « tous pourris » quitte à donner du poids aux extrêmes, qui ne doivent pas l’être moins…

Les parangons de vertu se prennent les pieds dans le tapis de leurs bobards.

Les politiques se tiennent par la barbichette et se drapent, chacun leur tour, dans leur dignité outragée.

Alors on se prend à rêver au grand soir politique, à la fin de ces institutions dont l’appréciable solidité a aussi l’immense défaut de permettre aux scandales et aux hommes de se succéder en toute impunité.

 

Vivre au temps de la particule fine

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POLLUTION AIR PARTICULES

POLLUTION AIR PARTICULES

Ce n’est pas parce que nous avons brillamment passé, depuis quelques temps déjà,  le cap du 21 décembre  2012 que la fin du monde n’aura pas lieu. Il y a même des semaines comme celles que nous venons de traverser où il est difficile de ne pas avoir l’impression de vivre dans un de ces romans pré-apocalyptiques des années 70 qui parlaient, déjà, de la pollution, des risques nucléaires et de la désorganisation complète de l’économie mondiale sur fond d’émeutes ethniques, de guerres de religions, de folies sectaires, de manipulations génétiques, de redéfinitions publicitaires ou autoritaires de la sexualité humaine, j’en passe et des pires. Allez voir ou revoir par exemple du côté de John Brunner et de ses éminemment prophétiques Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle. Vous sentirez dans ces romans comme un air de famille, sinistre, avec le temps présent.

Puisqu’on parle d’air, celui qu’on respire n’est pas terrible du tout. Il a seulement fallu quelques jours anormalement chauds pour la saison et le voilà devenu d’une qualité tellement détestable que l’on commence à s’inquiéter au plus haut niveau. Des experts expertisent sur les plateaux avec des cartes de France couvertes d’un rouge affolant, le présentateur météo devient le personnage central du journal reléguant aux oubliettes le spécialiste de la Crimée ou le commentateur politique.

Hypothèse paranoïaque et complotiste : on divertit le citoyen en l’inquiétant pour sa santé : comme ça il pensera moins à se venger du spectacle lamentable de la vie politique lors des prochaines élections municipales. Hypothèse ni paranoïaque, ni complotiste mais paradoxalement beaucoup moins rassurante: il y a vraiment un problème et le gouvernement n’aimerait pas trop que les asthmatiques, les cardiaques, les enfants en bas âge, les pleurétiques et les joggers urbains tombent soudain comme des mouches. Le précédent de la canicule de 2003 et sa gestion calamiteuse est encore dans tous les esprits.

Des mesures que l’on sent dictées par une certaine fébrilité sont donc annoncées avec un sérieux imperturbable. Outre la classique diminution de la vitesse des voitures, j’aime bien l’idée du vélib gratuit. Il est certain que faire du vélo et bien s’ouvrir les alvéoles dans un nuage de particules fines va beaucoup aider la santé publique.

« Particules fines », arrêtons-nous un instant sur le terme. Il est intéressant. Il s’impose comme un refrain, un gimmick, un mantra qu’on utilise pour mettre un nom sur ce qui fait peur comme si nommer ce qui nous tuait allait moins nous tuer et, accessoirement, nous rassurer. Moi, « particule fine », pour tout vous dire, ça ne me rassure pas. Je trouve même le côté redondant, pléonastique de l’expression particulièrement inquiétant. Une particule, ce n’est déjà pas bien grand mais une particule fine, pour le coup, ça devient franchement méchant, indétectable, capable de franchir n’importe quelle barrière textile. Faudra-t-il, comme chez John Brunner évoqué plus haut, installer des distributeurs d’oxygène dans nos rues ? Et ces distributeurs, seront-ils publics ou privés ? Les communes vont-elles les confier à de grandes entreprises privées comme certaines l’ont fait pour la gestion de l’eau, au risque de voir exploser les factures ? Ce serait un comble, tout de même, car quelque chose nous dit, malgré tout ,que le capitalisme et le mode de production qui va avec n’est pas tout à fait pour rien dans ce qui passe. Les particules fines, par exemple, ça ne doit pas spécialement faire diminuer leur nombre quand on fait venir des melons du Sénégal, des fruits de la passion du Mexique, des avocats du Pérou et des I-Phone de Chine. Cette Chine qui allie les joies du stalinisme et celles de la libre entreprise dans un hybride qui pourrait bien être notre avenir commun, est d’ailleurs la championne de la particule fine.  Au point, nous apprend Le Monde, que cela devient un sujet de tension avec le Japon qui en a assez de voir son voisin détesté envoyer régulièrement ses pics de pollution. Car le pic de pollution, comme les marchandises dans une économie mondialisée, ne connaissent pas de frontières. Il faut dire que les Japonais sont légèrement crispés en matière environnementale étant donné qu’ils célèbrent ces jours-ci le troisième anniversaire de Fukushima, autre bel exemple de catastrophe dont on voudrait se persuader qu’elle est la faute à pas de chance et que ni le réchauffement climatique, ni les dangers intrinsèques du nucléaire, ni  la gestion désastreuse du parc des centrales par un opérateur privé n’y sont pour quoi que ce soit.

C’est vrai, à la fin : pourquoi vouloir mettre de l’idéologie partout ? Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Il risque d’ailleurs d’être  plus court que prévu, ce mauvais moment puisque peu de temps avant que cette fin d’hiver ne se dérègle, un rapport commandé par l’Institut de veille sanitaire (Invs) indiquait l’air de rien que les gens de trente ans avaient déjà une espérance de vie en baisse de six mois pour cause de pollution atmosphérique.

Mais enfin, on ne va pas s’arrêter à ces détails. La particule fine ne va pas empêcher notre merveilleux mode de vie de perdurer. On trouvera toujours des solutions, nous disent les progressistes prométhéens des deux rives pour qui, par exemple, le gaz de schiste est l’avenir. Ce sont les mêmes qui expliquent d’ailleurs que la gratuité des transports en commun est une proposition irréaliste et démagogique de la gauche de la gauche à ces municipales mais qui trouvent tout de même le moyen de la mettre en œuvre dès qu’il y a le feu à la maison…

Sinon, pour conclure, on nous autorisera un autre conseil de lecture. Ce n’est pas un auteur de science-fiction, cette fois-ci, mais un biologiste. Il s’appelle Jared Diamond et a publié il y a quelques années Effondrement (Gallimard). Il montrait une chose simple : il est déjà arrivé, au cours de l’histoire, par un attachement délirant et suicidaire à un mode de vie, par le refus de repenser l’ensemble de leur système, que des civilisations disparaissent purement et simplement. À lire ou relire donc, entre deux quintes de toux.

 *Photo : Mathieu Pattier/SIPA. 00679094_000001. 

Irak : pas de pitié pour le croissant sunnite

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irak syrie jihad

irak syrie jihad

Les dernières troupes américaines ne sont pas encore parties que les ministres des affaires étrangères russe et chinois se portent déjà au chevet de l’Irak. Trois jours après son homologue Sergueï Lavrov, Wang Yi a effectué le 23 février la première visite chinoise de ce niveau depuis la chute de Saddam Hussein. Si la Chine a naturellement insisté sur les investissements pétroliers dont elle a besoin, les Irakiens se sont intéressés à l’aide militaire que pourraient éventuellement leur apporter Pékin. Décidément,  après avoir signé un contrat d’armement de 200 millions de dollars avec l’Iran, en violation de la résolution onusienne 1747, le gouvernement irakien compte s’émanciper encore un peu plus de sa tutelle américaine.

Car ladite tutelle n’a pas empêché les combats confessionnels de provoquer près de 370 000 déplacés selon l’ONU pendant que le nombre mensuel de morts doublait en février 2014. Des chiffres qui renvoient au pic de violences de 2007. Il faut très certainement y voir un contrecoup de la guerre en Syrie où la contre-offensive de Bachar Al-Assad piétine. L’avancée de ses troupes se heurte à une résistance inouïe des combattants sunnites. Pendant ce temps-là, à Raqa ou Deir Ez-Zor, dans les zones abandonnées par le régime baathiste, les milices djihadistes « administrent » les territoires occupés depuis de nombreux mois. Le plus souvent par le biais d’une charia très stricte infligée aux minorités religieuses comme aux populations civiles. La situation tactique semblant figée, la guerre civile syrienne s’exporte. Chaque camp cherchant de nouvelles ressources, c’est dans l’Irak sunnite, en particulier le long de la vallée de l’Euphrate, que le vide sécuritaire engendré par le départ des troupes américaines a créé un appel d’air pour les mercenaires d’Allah. Dans le triangle sunnite, à Fallouja, Ramadi et jusque dans la banlieue de Bagdad, les salafistes djihadistes n’ont eu aucune difficulté à exporter la guerre anti-chiite. « Une deuxième génération de militants d’Al-Qaïda est en train de mettre en place un quasi-Etat, à cheval sur l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie. » constate amèrement Christophe Ayad dans Le Monde.

Or, les djihadistes venus du monde entier ont besoin de financements: munitions, nourriture ou médicaments. Face aux pays du Golfe qui n’ont jamais caché leur soutien logistique aux filières djihadiste, le premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ne mâche plus ses mots. Il a désigné pour la première fois l’Arabie saoudite et le Qatar comme les ennemis principaux de l’Irak: « Via la Syrie, et de manière directe, ils ont déclaré la guerre à l’Irak. Ces deux pays sont les premiers responsables des violences entre communautés, du terrorisme et de la crise de sécurité en Irak». Jusqu’à présent le pouvoir irakien avait cherché à rester en dehors du conflit syrien. Se relevant à grand peine d’une décennie de troubles, il ménageait à la fois ses alliés occidentaux, le grand frère iranien et les pétromonarchies voisines. Il y a quelque temps, à la demande des Américains, Bagdad s’abstenait à la Ligue arabe sur le dossier syrien tout en faisant mine de contrôler les cargaisons d’armes qui transitaient sur son sol pour passer de Téhéran à Damas.

Mais les successeurs de Saddam ont aujourd’hui changé de posture. Ils sont en état de guerre. Depuis qu’ils cherchent à reprendre le contrôle de pans entiers de leur territoire, la rupture avec le conseil de coopération du Golfe est définitivement consommée. Chemin faisant, sous la houlette des cheikhs saoudiens, du Yémen au Liban et du Pakistan à Bahreïn, le Moyen-Orient s’enfonce dans une guerre de religion sunnites/chiites tous azimuts. Depuis le parrainage d’Oussama Ben Laden en Afghanistan dans les années 80, les Saoud ne mesurent pas toujours les conséquences de leur politique étrangère, me confiait dernièrement Fabrice Balanche. En dépit des apparences, les décrets anti-djihadistes pris par Riyad à l’encontre de ses propres citoyens n’ont pas remis en cause sa stratégie de la terre brûlée. Bien malgré eux, l’Arabie a replacé la Russie et la Chine au cœur du Moyen-Orient et désenclavé l’Iran.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21536895_000005