Il était là samedi soir sur le plateau d’« On n’est pas couché », vêtu de son impérissable veste en velours noir et de sa sempiternelle moustache sombre. Les yeux plissés d’un Bouddha attentif et rieur, il répondait aux questions de Laurent Ruquier, Natacha Polony et d’Aymeric Caron, qui avait le regard béat et servile du chien qui a enfin trouvé son maître.

Mardi dernier, il défendait au « Grand Journal » de Canal + sa vocation d’enquêteur et d’auxiliaire de police : « Nous (à Médiapart) on travaille en amont, on lance les affaires dont la justice s’empare après (…) contrairement à un journalisme un peu facile qui consiste à attendre les PV des juges». Si on regarde les choses de près, c’est bien cet homme qui est à l’origine de l’affaires des écoutes de Sarkozy : c’est bien Médiapart qui a lancé l’hypothèse d’un financement libyen de la campagne de 2007, qui a ensuite conduit à la mise sur écoutes de l’ancien Président de la République.

Mais samedi, c’est en tant qu’indigné professionnel qu’il est venu évangéliser les téléspectateurs de France 2 au sujet de son livre Dire non, un appel au sursaut dédicacé à son mentor spirituel Stéphane Hessel. Là où ce dernier appelait à « s’indigner », Edwy, lui, appelle à sursauter. Les yeux humides et la voix tremblante d’accents malruciens, il nous a exhorté à être, comme lui, comme eux, comme Médiapart, de bons citoyens.

Car Edwy ne débat pas. Il prêche. Edwy ne fait pas de journalisme. Il combat des « monstres ». Dans l’évangile selon Saint Plenel, le monde se divise entre d’un côté les « 20 000 monstres descendus dans la rue pour Jour de Colère » et de l’autre « Madame Taubira, qui illustre la France telle qu’elle est » et qui a retrouvé « le beau langage de la politique », deux pôles irréductibles du combat universel entre le Bien et le Mal, les gentils et les méchants, les partisans de l’inégalité et les hérauts de l’égalité. Et tant pis pour ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre, ils seront, au mieux des « complices », au pire des collabos.

Dans Dire non, qu’Aymeric Caron qualifie de « salutaire bouffée d’air frais », Edwy se révolte tous azimuts contre une « politique qui a fait le lit des monstres », comprendre les racistes, homophobes, antisémites, frontistes et autres bilieux qui mène la France, tel le « Titanic » droit vers l’iceberg de la haine. Il y défend une certaine idée de la France :  une France « urbaine, diverse, mélée, inventive et dynamique », opposée  à la Rance rurale, unie, blanche, bref à la masse stagnante. Il nous encourage à « dire non à cette laideur, cette méchanceté. Dire non à l’abaissement de la France par ceux qui la défigurent en ne l’aimant pas telle qu’elle est et telle qu’elle vit. Dire non pour relever ce pays en élevant son langage. Dire non pour inventer notre oui ». Amen.

C’est qu’il est comme ça Edwy. Un coup procureur, un coup prophète, un coup Fouquier-Tinville, un coup Dalaï-Lama. Le matin Savonarole inquisiteur et étendard de la démocratie pourfendant les élites corrompues, le soir, vénérable sage et divin sermonneur.

C’est là toute l’ambiguïté dangereuse de maître Edwy qui voudrait avoir les instruments du procureur et le prestige du martyr. Celui qui a dirigé pendant dix ans le « journal de référence » qui dictait la pensée unique fustige désormais les « médias dominants ». Chez Médiapart, où l’investigation est au service de la morale. Si le site se réclame d’un journalisme d’enquête, fondé sur le « fact-checking » et la transparence au service de la démocratie, il relève en réalité par son militantisme du journalisme d’opinion.

Sous couvert de chasse ouverte aux corrompus, le journal pratique en réalité un journalisme d’investigation à géométrie variable, avec ses obsessions (Nicolas Sarkozy) et ses omissions. Ainsi, comme l’a justement remarqué Natacha Polony, l’inspecteur Labavure qui traque à longueur de journée les odieux caciques politiques se garde bien d’enquêter sur son ami intime Dominique de Villepin, dont on vient pourtant de révéler qu’il aurait touché 100.000 euros pour une journée de travail.

Que veut au juste Edwy Plenel ? Il cite dans son livre cette phrase de La Boétie : « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître dont on ne peut jamais assurer qu’il soit bon ».  Voilà ce que veut Edwy : rendre le pouvoir bon. L’épurer de ses turpitudes et de ses bassesses, faire de la politique une poétique, scanner les âmes, sonder les cœurs et les comptes en Suisse, passer son grand radar de la transparence sur le cadavre putride de la démocratie. Machiavel aux ambitions d’un bisounours, pour lui une fin si noble justifie tous les moyens. Il n’y a donc aucun problème à utiliser des enregistrements volés par un majordome, aucun remord à dénoncer une milliardaire, un ministre, ou un ancien président, puisque ces gens sont puissants, donc méchants.

Cette volonté prophylactique et obsessionnelle d’assainir une Vème République, qui serait propice à la gabegie du fait de la concentration des pouvoirs qu’elle induit,  a des relents totalitaires. Caron rendant hommage à Plenel rendant hommage à Hessel : samedi soir la trinité des indignés avait de quoi faire pâlir les plus irréprochables d’entre nous.

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