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Pourquoi tant d’Israël?

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israel palestine gaza

Quand j’étais petit, dans ma famille, on ne faisait pas « un voyage en Israël », mais « un pèlerinage en Terre Sainte ». Mes grands-parents m’en avaient rapporté un chapelet en bois d’olivier. Et la Palestine, c’était le pays où se déroulaient la plupart des histoires qu’on me lisait à la messe, le dimanche. J’ai très vite compris que ces trois appellations désignaient le même endroit, mais il fallait bien l’avouer : c’était aussi mystérieux que la Sainte Trinité.

Plus tard, j’ai appris à l’école – c’est-à-dire très sommairement – l’histoire de la naissance d’Israël, le pays tel qu’il existe « pour de vrai » aujourd’hui. Tout ce que j’en ai retenu, ou presque, c’est qu’il avait été créé pour accueillir les juifs qu’on n’avait pas exterminés. « On », ça voulait dire les nazis, pendant la Seconde Guerre mondiale. Parce que, entre temps, j’avais vu en classe Nuit et brouillard, et étudié en détail les horreurs commises par le IIIe Reich.

Quant à la Palestine, j’en ai longtemps entendu parler sans parvenir à cerner ce qu’elle désignait dans le monde actuel. Jusqu’au jour, bien sûr, où j’ai entendu parler d’intifada. Je connaissais par cœur la chanson de Renaud  Miss Maggie, et notamment une phrase : « Palestiniens et Arméniens témoignent du fond de leur tombeau qu’un génocide c’est masculin, comme un SS, un toréro. » J’en ai sans doute déduit, inconsciemment, que dans le conflit israélo-palestinien les victimes persécutées étaient les Arabes, et les Juifs les bourreaux sanguinaires. Mais cette histoire ne m’intéressait pas plus que ça.[access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est qu’en commençant à travailler comme journaliste à Paris que j’ai dû me faire une raison. En parlant avec une collègue, la première Israélienne que je rencontrais – et qui se vantait de savoir manier un M16 – j’ai compris qu’il fallait avoir une opinion, un point de vue à défendre sur LA question. Qu’un tsunami vienne de ravager les côtes de toute l’Asie du Sud-Est ou qu’un enfant ait été congelé par sa mère au fin fond d’un village de province, rien ne semblait plus important. « Sharon assassin, le sionisme c’est l’apartheid ! », scandaient les foules de manifestants que j’entendais défiler depuis mon bureau. Ça avait l’air grave, mais j’essayais de rester concentré sur l’actualité, qui était loin de se limiter à ce conflit lointain.

Une dizaine d’années plus tard, je suis toujours journaliste, et j’entends de nouveau parler tous les jours ou presque du conflit israélo-palestinien. Toujours les mêmes banderoles affublant le drapeau israélien de la croix gammée, et les mêmes cris vengeurs contre les « sionistes, assassins ! ». Le soir, je ne peux plus finir un dernier verre en terrasse sans que mon voisin ne s’immisce dans la conversation pour me demander mon avis, avant de me rappeler que les résolutions de l’ONU n’ont jamais été suivies d’effet… et que le 11-Septembre ne s’est pas passé comme ça, faut pas croire ce que racontent les « journalistes du système » !

Et puis j’ai fini par me documenter un peu plus, et découvrir, comme je l’imaginais, qu’il s’agissait d’un conflit violent et tragique, dont bien peu des protagonistes ont les mains propres, comme tant d’autres. Je n’ai pas décidé de m’y intéresser parce que le sujet m’aurait soudainement passionné, mais seulement pour ne pas risquer de dire une bêtise, à force d’être sans cesse sommé d’en parler. De guerre lasse, si je puis dire.[/access]

*Photo : Stephen Coles.

Etat islamique : les Assassins nouveaux sont arrivés

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La concurrence est rude parmi les barbus irritables de la cause salafiste. Excitée par les décapitations de l’américain James Folley et de l’anglais David Haines, la moindre bande de voyous, conduite par un égorgeur de poulet, cherche une victime à sacrifier, de préférence issue de la vieille nation du monde occidentale, héritière d’une très gracieuse civilisation, toujours prompte à partager avec les autres son goût pour l’intelligence : la France. Hervé Gourdel fut la première, d’autres suivront.

Chez les salafistes, l’école dite quiétiste se réclame des « pieux ancêtres » compagnons du Prophète, et de leurs suiveurs immédiats. Elle manifeste une relative indifférence à la chose politique, préférant imaginer une société rigoureusement conforme aux préceptes de la sunna, c’est à dire du Coran augmenté des hadiths et de la sira – dits et faits prophétiques. La tendance jihadiste, quant à elle, présente un caractère nettement plus belliqueux. Dans l’Orient compliqué et lointain, dès qu’un pouvoir tyrannique, mais qui, bon an mal an, préservait les droits des minorités, s’effondre ou donne des signes d’épuisement, surgissent désormais de l’horizon des sables ses hordes d’assassins. Brandissant leurs kallahchnikov, conduisant des chars et des 4×4 flambant neufs, très semblables à ceux qu’on voit en Arabie Saoudite et au Qatar, pourvus d’une artillerie ultra-moderne, ils déferlent, conquièrent, soumettent et massacrent. Qui leur a fourni ce matériel coûteux, quels pays sont derrière leurs assauts jusqu’à présent victorieux ?

Ils – enfin, leurs semblables algériens – ont enlevé Hervé Gourdel. Il l’ont contraint à la même terrifiante cérémonie que la mise à mort de leurs précédentes victimes. Ils vitupèrent, invoquent leur Dieu de colère, menacent les « chiens d’infidèles » et les chiens de ces mêmes infidèles, ainsi que les femmes infidèles. Ils promettent d’éradiquer ces infidèles et leurs chiens, ils jurent de lapider leurs femmes. Le temps presse, ils éructent encore un peu, puis se jettent sur leur prisonnier, le réduisant en une misérable dépouille sanglante, faisant d’un tout athlétique deux parties lamentables : un tronc et quatre membres d’un côté, une tête de l’autre :

«[…] j’ai vu des criminels décapités par le bourreau se lever sans tête, du siège où ils étaient assis, et s’en aller en trébuchant tomber à dix pas de là. J’ai ramassé des têtes qui roulaient au bas de la mannaja, comme cette tête que vous tenez par les cheveux a roulé tout à l’heure au bas de cette table de marbre, et, en prononçant à l’oreille de cette tête le nom dont on l’avait baptisée pendant sa vie, j’ai vu ses yeux se rouvrir et se tourner dans leur orbite, cherchant à voir qui les avait appelés de la terre pendant ce passage du temps à l’éternité. »[1. Alexandre Dumas (avec Auguste Maquet), Joseph Balsamo, chapitre CV, Le corps et l’âme : propos tenu par Balsamo à Marat, dans la loge des initiés.]

Cependant, les nouveaux Assassins[2. La secte des Assassins (ou Assassiyoun « Ceux qui sont fidèles au fondement de la foi”, confondus, depuis le XIXe siècle, avec les Haschichins, fumeurs de haschich) constituaient le bras armée du Vieux de la montagne, Hassan ibn al-Sabbah (vers 1036-1124), réfugié dans la forteresse d’Alamût (nord de l’Iran, l’Alamont des Croisés). Il s’agit d’une branche de l’Islam chiite, les Ismaéliens, dont l’Aga khan est aujourd’hui le pacifique et richissime représentant. Les Assassins semèrent la terreur dans tout l’Orient. On lira à ce sujet le roman de Vladimir Bartol (1903-1967), Alamut, écrit d’une belle plume cruelle et ironique : il décrit de manière prémonitoire des jeunes gens « qui aiment la mort ».] prennent soin de filmer toute la scène, car ils n’ignorent pas que le spectacle qu’ils se donnent à eux-mêmes est attendu, espéré par la populace internaute. Ils savent que l’épouvante ainsi produite, par le moyen de la numérisation, comblera l’attente des foules anonymes, comme celle des individus modestement monstrueux, et apaisera, pour un temps, leur troublante envie de cruauté réaliste. Enfin, et surtout, par cet acte d’atroce négativité, ils signalent leur compétence dans le crime aux membres de la coupole mafieuse, qui les inviteront volontiers à rejoindre l’armée de leurs tueurs.

L’un de ces intermittents du spectacle de l’effroi contemporain, plus acharné, plus furieux, plus affolé d’épouvante, a peut-être osé un selfie avec la joue du sacrifié tout contre la sienne, et un ricanement de haine goguenarde.

Jusqu’à quand durera cette représentation de l’enfer, que seule rend possible notre modernité technologique ?

Je n’ai pas de réponse, mais j’ai une autre question : les commentateurs et gazetiers ignares cesseront-ils d’évoquer des pratiques « moyenâgeuses » à propos de ces criminels nés de la  désorganisation des peuples et de la pénombre humaine ? Le Moyen Âge fut un temps de lumière renaissante.

Brigitte, Sardou et le Sénat

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bardot gabin sardou senat

C’était un de ces dimanches de début d’automne avec un ciel d’un bleu fragile, à la trame exténuée, qui se souvenait mélancoliquement du temps où il était encore si jeune, au cœur de l’été ;  un de ces dimanches où l’on sent le vrai goût du temps qui passe quand on lit les journaux à terrasse d’un bistrot vidé des zombies à tablettes qui l’occupent en semaine, un de ces dimanches de la France d’avant, avec les femmes à l’église et les hommes qui boivent l’apéritif sur le zinc, selon une répartition séculaire des tâches qui ne doit rien au néo-féminisme et tout à l’histoire d’un vieux pays républicain et laïque qui n’a jamais voulu pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain.

Et cette impression de glissement dans une faille spatio-temporelle qui nous aurait amenés quelque part dans les années 70, disons juste avant le premier choc pétrolier, s’accentuait à la lecture des journaux. En vedette, Michel Sardou et Brigitte Bardot, deux silhouettes familières qui étaient déjà là à l’époque et dont on parlait toujours dans les gazettes de septembre 14. Vous me ferez remarquer qu’il y en a d’autres qui étaient déjà là il y a quarante ans, comme Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel qui distillaient déjà l’eau tiède du journalisme de révérence puisqu’il y avait quarante ans, ils arbitraient déjà les débats pour les présidentielles et se faisaient malmener par Georges Marchais qui lui, hélas, n’est plus là. Mais la différence essentielle entre Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel d’une part, et Brigitte Bardot et Michel Sardou d’autre part, c’est que Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel, dieu merci, n’ont pas joué dans Et dieu créa la femme ou n’ont pas chanté en duo La maladie d’amour. Et puis aussi que Brigitte Bardot a depuis longtemps pris sa retraite et que Michel Sardou n’en sort que pour monter sur les planches de manière très épisodique.

Ils étaient à l’honneur tous les deux ce week-end, donc. BB avait 80 ans tout rond et Michel Sardou s’apprêtait à joue une pièce d’Eric-Emmanuel Schmidt. Tout ça vous avait l’air un petit peu vintage, voire « roots » comme disent les jeunes dans leur néo-sabir modeux d’esclaves consentants du Spectacle. Le point commun entre BB et Sardou, c’est qu’ils sont de droite, mais vraiment à droite. Enfin moins à droite que Manuel Valls, ce qui n’est pas difficile mais tout de même très à droite si on prend l’échelle de mesure des années 70, à cette époque où Chirac, le champion du jeune RPR, se revendiquait du… « travaillisme à la française » ! Le troisième élément qui contribuait à rendre ce dimanche étrangement atemporel, c’étaient les élections sénatoriales. Les pronostiqueurs, qui ne prenaient pas de grands risques, prédisaient un retour de la droite. Comme si le Sénat, les trois dernières années avait été de gauche alors qu’il avait surtout connu une majorité socialiste relative, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Dans Le Parisien, qui faisait sa une sur BB, celle ci jouait à la vieille dame indigne. On l’avait crue tellement longtemps icône d’une certaine libération sexuelle à la française où elle incarnait merveilleusement la ravissante idiote qui se mue en femme fatale qu’on a toujours un peu de mal à croire d’ailleurs qu’elle n’aime plus aujourd’hui que les animaux et le Front national. Pour lui faire un cadeau, d’ailleurs, les grands électeurs ont envoyé deux sénateurs bleu marine au Palais du Luxembourg. Mais là aussi les choses ne sont pas si simples. Faut-il vraiment classer BB et les sénateurs FN à l’extrême droite ? Si l’on en croit le programme économique de Marine Le Pen et je n’ose pas imaginer que ce programme soit un attrape-gogos pour les fatigués de l’ordolibéralisme, ce sont finalement deux sénateurs de gauche supplémentaires qui ont été élus puisqu’il vont défendre les services publics, la retraite à soixante ans et une politique de la relance en sortant de l’euro.

Pour Sardou, c’est un peu le même cas de figure. Sur le siège arrière de la R12 TS de mon enfance, quand j’entendais ses chansons à l’émission « Stop ou encore » de RTL, j’entendais aussi mon père ronchonner, « Encore ce facho » mais il n’éteignait pas pour autant la radio pour mettre une cassette de Jean Ferrat. Il faut dire que Ne m’appelez plus jamais  France ou Les villes de  solitude, c’était tout de même pas mal. D’ailleurs, dans son interview donnée au JDD, à la question : « On vous a souvent taxé de réac… », il répond « Je n’ai jamais été réac. J’étais gaulliste. Aujourd’hui, je suis nulle part. » Même analyse chez BB dans Le Parisien quand elle déclare à un internaute : « Mon meilleur moment politique : Ce fut lorsqu’à 24 ans, en 1958, j’ai voté pour la première fois de ma vie, pour le général de Gaulle. »

Et le soir, en revoyant pour énième fois, dans En cas de malheur, BB se mettre nue devant Jean Gabin, précisément en 1958, je me suis dit que l’on comprenait mieux, à contempler cette chute de rein mythique, la force du gaullisme et la nostalgie qu’il nous inspire parfois. D’ailleurs, vu le peu de gaullistes qui restent sous les ors de la Haute Assemblée désormais, j’ai pensé qu’il était très dommage que Sardou et BB n’aient pas été nommés sénateurs à vie, pour l’occasion.

*Photo :

Sénat : enfin une victoire de Hollande?

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Ce ne sont pas toujours les grands hommes qui font l’histoire. Des petites phrases bien senties en disent parfois plus long que toutes les élucubrations des commentateurs réunis – les miennes comprises ! Il en va ainsi de la mini-bombe à neutrons lâchée hier par Marie-Noëlle Lienemann sur iTélé : appelée à commenter la défaite de la gauche au Palais du Luxembourg, la sénatrice de Paris a appelé à resserrer les rangs derrière la direction du PS et le gouvernement. Dans les pas du très corporate Jean-Christophe Cambadélis, la frondeuse d’hier a carrément minimisé la vague UMP, en soulignant d’un même élan les nombreuses percées centristes avec lesquelles il faut désormais compter. À bâbord, un seul mot d’ordre compte : feu sur les centristes ! Un expert en braille électoral lirait peut-être un message codé à l’adresse de Manuel Valls derrière ces éléments de langage alambiqués mais nous, pauvres pécheurs, en resterons au premier degré.

Autre fait du jour, l’entrée de deux sénateurs FN rue de Vaugirard ne fait même plus grincer des dents. Il faut dire que le jeune maire frontiste de Fréjus David Rachline aura fort à faire pour incarner le nationalisme révolutionnaire en charentaises… Entre force contestataire et futur parti de gouvernement, Marine Le Pen ne veut pas décidément pas choisir, au risque d’un grand écart fatal lorsque la porte de l’Elysée s’ouvrira à son rassemblement azuré.

Tout cela n’empêche pas François Hollande de se frotter les mains. Maintenant que la vaguelette UMP a déferlé sur le Sénat, le président de la République peut désormais instrumentaliser une chambre ouvertement hostile pour enterrer l’arlésienne du droit de vote des étrangers, laquelle nécessite une réforme constitutionnelle, i.e une majorité des 3/5 au Parlement. À moins qu’à quelques mois de la présidentielle, le chef de l’Etat  n’éprouve le besoin de sortir le diable Le Pen de sa boîte en soumettant la question aux Français directement par referendum. Pari risqué mais, comme disait le poète, « un coup de dés jamais n’abolira le hasard »…

Etat islamique : pas en leur nom!

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mosquee paris etat islamique

En l’après-midi ensoleillé de vendredi, rendez-vous était donné à la mosquée de Paris par les musulmans de France, pour protester contre l’assassinat d’Hervé Gourdel. Dans le métro, on croise Xavier Bongibault, ex-figure de proue de la Manif Pour Tous, qui s’en va rejoindre Frigide Barjot. Devant la porte de la mosquée, à l’ombre du vénérable minaret de style mauresque, une petite foule s’agglutine. On constate bien vite qu’il y a au moins deux, voire trois journalistes pour un manifestant, à l’affût des sons, des déclarations, des images.

Sur le seuil de la mosquée, diverses sommités sont présentes. Le recteur Dalil Boubakeur prend d’abord la parole, interrompu à la fin par des manifestants qui l’interpellent : « c’est la France qui a armé les djihadistes, dis-le, Boubakeur ! » On passe ensuite le micro à Mgr Dubost, archevêque d’Evry-Corbeil-Essonnes et responsable du dialogue avec l’islam pour l’Eglise catholique de France. Le prélat semble parler au cœur de nombreux manifestants, qui l’applaudissent chaleureusement. « Je ne partage pas votre foi, mais je vous respecte. Je n’ai rien dans mes mains, sinon mon amitié ». Un intervenant musulman s’exclame : « Bravo au Cardinal ! », lui décernant une promotion ecclésiale qui le ferait rougir de la même couleur que la soutane correspondante.

Puis viennent les politiques. Anne Hidalgo prononce un petit discours, chargé de mots-clés tels que « tolérance », « égalité », « lois de la République », « unité ». « Ensemble, nous sommes plus forts que le terrorisme », déclare-t-elle, mi-martiale, mi-lénifiante. Pour peu, on croirait entendre l’hymne de propagande inventé par le conseiller en communication du président des Etats-Unis, dans le film de Barry Levinson Des hommes d’influence, excellente parodie de la manipulation médiatique : « Ensemble, protégeons notre pays… Ensemble, protégeons notre rêve… » Après la PS Anne Hidalgo, les UMP Valérie Pécresse et Nathalie Kosciusko-Morizet sont priées d’apporter leur pierre à l’édifice républicain. La candidate malheureuse à la mairie de Paris, sans doute à cause de sa proximité avec Nicolas Sarkozy, est fraîchement reçue : « Je suis heureuse d’être là parmi vous… – Pas nous ! ». Une dizaine de manifestants la huent copieusement. Dernier à s’exprimer, un des imams de la Mosquée se fait vibrant : « je demande au terroriste, quel droit as-tu de t’exprimer au nom de l’islam ? De quel droit oses-tu parler au nom d’Allah ? » Il précise son propos : « toi tu es musulman, mais le Juif a-t-il choisi de naître Juif ? Le Chrétien a-t-il choisi de naître Chrétien ? Non, alors il faut les respecter, plutôt que de les attaquer parce qu’ils ne sont pas musulmans ! ». L’intention est louable, mais incorrecte, dans le cas du christianisme. On ne naît pas chrétien, on le devient, par un acte de foi, dans la liberté, qui peut concerner tout homme, même un musulman. La foi n’est pas un acquis, mais une rencontre, un changement de vie sans cesse actualisé.

Dans la foule, les journalistes se lancent en quête de témoignages. Un sujet revient souvent dans les discussions : l’assassinat d’Hervé Gourdel, pour beaucoup de manifestants d’origine algérienne, leur rappelle la guerre civile des années 1990, contre les islamistes. « A l’époque, on se faisait égorger, et vous ne disiez rien ! », dit l’un d’entre eux à une journaliste. « Les médias français disaient que ce n’était l’armée qui tuait, mais en face, il y avait les mêmes barbares qu’aujourd’hui ! C’est vous qui les avez, à présent ! », renchérit une femme voilée. « J’ai dû fuir l’Algérie pour venir en France. Si vous nous aviez aidé à les éradiquer, on n’en serait pas là aujourd’hui ! » poursuit un jeune, à la porte de la librairie coranique en face de la Mosquée.

Tous sont unanimes pour dire que l’Etat islamique ne représente ni l’islam ni les musulmans. Mais beaucoup de manifestants réfutent le slogan venu de la communauté musulmane britannique : « Not In My Name ». « On n’a pas à se justifier », disent-ils. Alors que les intervenants s’éclipsent, les discussions continuent à la porte de la Mosquée. Les Etats-Unis et la guerre d’Irak sont sévèrement blâmés : « c’est de leur faute, l’assassinat d’innocents, c’est la réponse à la violence abjecte des prisonniers torturés d’Abu Ghraïb », lance un manifestant. Un autre se laisse aller à sa colère : « si j’attrape un de ceux qui ont tué notre compatriote, je l’enferme dans une porcherie !  Tout seul avec les cochons, sans rien manger ! »

Une femme voilée porte un drapeau algérien sur le dos. Une journaliste s’approche et lui demande : « vous êtes Algérienne ? Vous venez de la région où Hervé Goudarel a été tué ? Non ? Dommage, ça aurait été intéressant… »

Dommage, oui. Ce rassemblement aurait pu être émouvant et inspirant, s’il n’avait été à ce point enseveli sous les flots politiques et médiatiques.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00693705_000002.

République : Deux rassemblements contre l’Etat islamique

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herve gourdel republique

 Dans la série « nous vivons une époque formidable » : le rassemblement bicéphale contre la barbarie de l’Etat islamique, hier Place de la République, à Paris, cinq jours après l’assassinat d’Hervé Gourdel en Algérie par un groupe terroriste. En fait de rassemblement, deux, donc, se tenant à bonne distance l’un de l’autre comme de vulgaires syndicats un jour de manif. Sauf que, dans le cas présent, cet « ensemble, séparément », passé la première impression de comique involontaire, est autrement plus grave qu’une discorde entre centrales syndicales. Il contient l’affrontement dont une telle mobilisation est en principe censée nous prémunir.

Les premières à avoir appelé à un rassemblement dimanche Place de la République sont à notre connaissance les parties liées par l’Appel de Paris, soit, entre autres, la Grande Mosquée de Paris et la Coordination des chrétiens d’Orient en danger (CREDO). Cet appel est issu d’un texte commun, daté du 8 septembre, en soutien aux « frères chrétiens d’Orient » et à d’autres « minorités » persécutées par l’Etat islamique – depuis, une coalition arabo-occidentale est entrée en guerre contre les troupes du « calife » Al-Baghdadi.

Ont par la suite appelé au rassemblement, même jour, même heure, même place, SOS-Racisme, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) et même le Parti communiste, venu avec ses drapeaux. Leur faisaient face hier, distants d’une centaine de mètres, les primo-appelants, du moins certains d’entre eux, des Franco-Algériens qui avaient accroché à des grilles deux ou trois drapeaux algériens et un drapeau français. Parmi eux, l’ex-Monsieur diversité de l’UMP, Aderrahmane Dahmane, qui a quitté ce parti avec fracas au moment du débat sur l’identité nationale, actuel président du Conseil des démocrates musulmans et conseiller du recteur de la Grande Mosquée de Paris Dalil Boubakeur, et Nacer Kettane, le fondateur et patron de la radio Beur FM, auteur d’un Appel contre la barbarie et contre les amalgames. On avait là, chacun dans la ligne de mire de l’autre, deux fronts encore chauds du battage fait autour de la guerre à Gaza. Mais surtout, deux approches politiques radicalement différentes du « problème », dont l’identification est l’un des grands enjeux politico-identitaires du moment.

Les chrétiens du CREDO avaient manifestement choisi leur camp, celui de la gauche laïque, d’une poignée de religieux musulmans dont l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi et des organisations juives, le président du Consistoire central Joël Mergui et le dirigeant du Crif Roger Cukierman s’étant joints à ce rassemblement-ci. On avait ici la liste presque complète des ennemis de l’« islam numérique », dont l’empreinte sociologique, des néo-salafistes aux Frères musulmans, est sans doute plus vaste que celle de l’islam « consulaire » (liés aux consulats maghrébins en France), à défaut d’avoir la surface institutionnelle de ce dernier.

Aux yeux des « jeunes », Abderrahmane Dahmane et ses amis appartiennent à cet islam des darons, des pères. Mais que venait faire hier dans cette maigre assemblée l’hymne algérien, dont le grésillement de vieille platine évoquait le temps glorieux des martyrs ? La diffusion, à deux reprises au moins, du chant patriotique algérien était une initiative probablement peu inspirée, quand en face, plus tard, on entonnerait la Marseillaise. Elle n’en avait pas moins un sens, sinon plusieurs. Hervé Gourdel est mort en Algérie. Deux « unes » de quotidiens algériens,  El-Watan et Liberté, fixées elles aussi à des grilles, étaient illustrées de la photo pleine page d’Hervé Gourdel, avec ces mots : « Les Algériens sous le choc » pour le premier, « Odieux » pour le second. L’hymne devait être compris comme un hommage de la nation algérienne au Français assassiné. Comme un recueillement un peu honteux, également, pour n’avoir pas pu empêcher cette horreur. Mais il était aussi, sûrement, une manière d’afficher la fierté de l’origine et de l’indépendance, dont beaucoup d’anciens de la « génération FLN » pensent qu’elles restent l’une et l’autre en France objet de moqueries.

Les paroles prononcées, elles, témoignaient d’un égal malaise où se mêlaient, comme si souvent, le procès et le désir de reconnaissance. Procès fait à l’Etat français : c’est lui, « le responsable » des départs de jeunes vers l’Irak et le Syrie. Quant à l’Etat islamique, oui, il tue indistinctement, reconnaissait un homme au micro, comme les nazis autrefois, ajoutait-il, et comme ensuite la France coloniale à la poursuite de « l’ALN » (Armée de libération nationale) en Algérie. Tour à tour à la tribune, on se disait « Franco-Algériens », puis « Français » seulement. « Le pays c’est ici et maintenant, c’est ici que nous voulons vivre », martelait un intervenant. Un autre, religieux, relevait, comme horrifié : « On nous demande d’abandonner la moitié du Coran ! » C’est à Hervé Gourdel qu’ils rendaient hommage, mais c’est à leur sort en France qu’ils pensaient aussi. « On somme les musulmans de s’expliquer quand les musulmans agissent mal, mais on cherche en réalité à leur faire endosser une responsabilité collective, or c’est là un principe fallacieux, qui n’est pas accepté en islam, affirmait un homme. Quand Netanyahou massacre des palestiniens, c’est un très mauvais juif, mais ses crimes n’engagent pas tous les juifs. » Pour Abderrahmane Dahmane, il était « hors de question d’applaudir des islamophobes d’hier », réunis ce dimanche dans l’hommage à Hervé Gourdel, non loin de là, au pied d’une autre tribune. « Ils n’ont jamais rien dit quand 200 000 Algériens sont morts pendant les dix ans de guerre civile », maugréait-il.

Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, s’irritait qu’on lui rappelle le peu d’audience de son association auprès des musulmans résidant en banlieue – ce qui n’est probablement plus, depuis longtemps, la vocation de l’association antiraciste, dont Ivan Rioufol, le célèbre blogueur du Figaro présent au rassemblement, disait qu’elle n’était pas pour rien dans l’apparition du monstre djihadiste. Ce rassemblement-ci, réunissant plus de monde que celui organisé par les Franco-Algériens, n’avait qu’une seule cible, les terroristes, les « terroristes islamistes », précisait une pancarte. « Au Darfour, un Etat islamiste massacre des Noirs musulmans qui ne lui semblent pas assez musulmans ! », s’indignait un intervenant.

Si la condamnation des « barbares » était sans équivoque, le ton se voulait œcuménique, même si l’occasion est donnée de faire le procès de l’islamisme et l’inventaire de l’islam. « En Orient et en Occident, l’islam est aussi victime de ce terrorisme-là », tempérait sous les applaudissements un chrétien originaire du Liban. « Je suis juif et français, et je lutte au quotidien avec des laïcs, des musulmans, des chrétiens », témoignait le président de l’UEJF. « Hervé Gourdel n’est pas mort pour rien. La laïcité doit être une valeur non seulement française mais universelle », disait un autre. Le président du Consistoire Joël Mergui coupait court aux reproches du « deux poids, deux mesures » dont les pro-Palestiniens disent qu’il profite à Israël : « C’est la même barbarie qui s’attaque Israël et à l’Occident partout dans le monde, disait-il à Causeur. Le Hamas et le Hezbollah ont dans leur charte la destruction de l’Etat juif. »

Très chrétienne pour tous, Virginie Tellenne, alias Frigide Barjot, officiant à nouveau comme porte-parole, désormais au sein de l’association Tous chrétiens d’Orient, multipliait les navettes entre les deux rassemblements, chargée de flyers. « Parfois, à certains musulmans, ça leur fait un peu bizarre quand je leur en donne un », confiait-elle de son air bobo-gouailleur dont la sérénité tranchait avec la gravité ambiante. Elle voyait bien que le rassemblement initial, celui aux couleurs franco-algériennes, s’était réduit à peau de chagrin. Mais c’est auprès de ces personnes si souvent vindicatives, chez qui il n’est pas toujours simple de faire la part entre l’amour et la hargne, et qui peut-être n’aiment déjà plus, qu’elle s’attardait le plus.

 *Photo : DR.

En souvenir de MiMiMi

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lacoche tergnier picardie

Serait-ce l’âge? Je deviens sensible. Trop peut-être. Je suis ressorti de la salle du cinéma Gaumont, à Amiens, bouleversé, après y avoir vu le film Pride, de Matthew Warchus. Ce film anglais est fort, prenant, tout en nuances, en humour, en subtilité. L’histoire se passe en 1984. Les mineurs anglais ont entamé un bras de fer avec la terrifiante Margaret Thatcher. Ils se sont mis en grève. Un groupe de jeunes militants gays, de Londres, victime lui aussi de Thatcher, décide de soutenir les mineurs en récoltant des fonds pour un minuscule village du pays minier gallois.

Ce n’est pas simple. Au Pays de Galles, les gays et les lesbiennes, ce n’est pas très courant. Surtout en 1984. Mais l’ennemi est commun : l’intraitable Margaret. Les mineurs vont-ils accepter l’aide de ce mouvement qui s’est créé spontanément : le Lesbians and Gays Support the Miners (LGSM)?

Quand les gays déboulent dans le patelin, c’est d’abord l’étonnement. On se regarde, on se moque gentiment. On finit par s’apprivoiser. Et c’est l’amitié et la fraternité qui régnera entre ces deux communautés que tout, normalement, opposait. Mais devant l’ennemi commun, on se serre les coudes. Et au fil des semaines, le collectif deviendra le plus important soutien financier aux mineurs en grève.

Ce film est beau car il n’a rien de manichéen, rien de caricatural. Les comédiens sont admirables de justesse et en souvent de drôlerie. Avant d’être politique (il l’est beaucoup pourtant), c’est un film sur la fraternité.

Il m’a touché, surtout, car il m’a rappelé des souvenirs de jeunesse, à Tergnier (Aisne), ma ville cheminote, ferroviaire, prolétaire et souvent communiste. Les seventies. On jouait du rock’n’roll, du blues; on roulait les mécaniques. On cavalait après les filles dans les brumes de cette terre de souffrance, labourée par les guerres et les invasions. La Picardie n’est pas New York ni Paris. Le Palace, on ne connaissait pas. Le CBGB non plus. On écoutait Bowie; on aimait bien les mélodies mais l’androgynie du personnage, ses maquillages de fille, ses talons hauts ne nous plaisaient guère. On préférait les blousons de cuir de MC5.

On fréquentait les bistrots enfumés. La bière coulait à flot. Les histoires de filles se réglaient à coup de poing dans la tronche. On avait 18 ou 20 ans. On avait notre groupe de rock. Une manière de fan club nous suivait dans nos concerts. Beaucoup de filles, des petites groupies, mignonnes comme tout, fraîches Ternoises que nous tentions de séduire. Il y avait quelques mecs aussi. De bons copains qui, eux aussi, auraient bien voulu, comme nous, jouer de la guitare, de la basse, de la batterie, reprendre les chansons de Canned Heat, de Rory Gallagher, de Pacific Gas, des Animals, des Them et de quelques autres. Parmi ces mecs, il y en avait un qui nous suivait toujours. On l’appelait MiMiMi, à cause de son rire aigu qui résonnait dans les salles des fêtes qui sentaient la bière rance et la fumée des gauloises jaunes. MiMiMi était un peu plus âgé que nous. La trentaine. Il était ouvrier dans une usine de Chauny. A la chaîne. Mais quand il sortait, il était élégant comme un prince avec son imperméable mastic et ses pompes bien cirées. Il contrastait avec nos looks de babas cool, cheveux longs, pas très cleans, nos jeans pattes d’éléphants. MiMiMi ne sortait jamais avec filles; il était doux, efféminé, riait pour un oui, pour un nom. MiMiMi. On s’avait bien qu’il était homo. On n’en parlait pas. On l’aimait bien. Il nous avait raconté que ce n’était pas facile pour lui, à l’usine. Ses collègues qui savaient ou qui s’en doutaient, qui le charriaient, qui se fichaient de lui, qui l’imitaient, qui, parfois l’insultaient, le rudoyaient. Il encaissait. Son plaisir, c’était de nous accompagner dans nos concerts, avec son imper mastic et son attaché-case, et de se faire passer pour notre manager. On rigolait bien.

Je me souviens d’un soir, dans un bistrot, la Renaissance, près du pont du canal de Fargniers. Il pleuvait; c’était l’automne. On entendait le bruit des chutes d’eau dans l’écluse. On marchait au Casanis. Tous bourrés. MiMiMi aussi. Ce soir-là, il en avait un peu rajouté dans les déhanchements, dans les manières, dans la voix. Cela n’a ait pas plu à un client. Un caporal de la caserne de La Fère. Une sale tête de con; un abruti au regard bovin. Il avait commencé à traiter notre MiMiMi de pédé, de tapette. On n’était pas bien costaud, mais, nous, on l’aimait bien notre MiMiMi, notre faux manager. Alors on s’était avancé vers le type pour lui dire de la fermer. Yannick et Fabert, qui n’étaient pas des mauviettes, s’apprêtaient à lui foncer dessus, quand un type a surgi du fond du bar où il était en train de boire son Casanis, près du juke-box qui nous égayait avec « Plastic Man », le jolie chanson des Kinks. Le type, c’était Bébert, la soixantaine bien tassée, un coco, ancien résistant cheminot qui n’aimait pas trop les militaires. En trois coups de poings, il vira le caporal du bistrot.

– Ces putains de nazis qu’on a combattus, ils étaient aussi salauds que toi, pourriture! Les pédés, comme tu dis, il les ont fait crever dans les camps. Tu ne mérites pas d’être dans l’armée française!

Le caporal s’était tiré, penaud, cabossé. Bébert s’était réinstallé à sa table, près du juke-box, et il avait terminé tranquillement son Casa. Il avait même remis une tournée générale. MiMiMi l’avait remercié. Nous aussi. Il avait sauvé notre faux manager. MiMiMi avait eu de la chance ce soir-là car il n’est pas certain qu’on serait venu à bout de ce salopard de militaire.

Quelques années plus tard, il eut moins de chance, MiMiMi. Une nuit d’hiver, il mourut sur le bitume, près de la passerelle de Tergnier, rue Pierre-Semard, percuté de plein fouet par une bagnole. Une rumeur disait qu’il était poursuivi par des types. Qu’il était en panique et paf ! La voiture.

On n’a jamais su si c’était vrai. Lorsqu’il est mort, on a tous repensé à Bébert, l’ancien résistant coco. On n’avait plus de faux manager. Notre groupe s’éteignit comme la voix de Gallagher dans les pubs de Cork, à cinq heures du matin. MiMiMi repose au cimetière de Tergnier. Le café la Renaissance n’existe plus. L’écluse fait toujours autant de baroufle, les soirs d’automne quand la brume s’abat sur Tergnier, en Picardie, ma ville. Bébert doit être mort, lui aussi. Il était cheminot mais il eût pu être un des mineurs gallois de Pride, ce film qui, la semaine dernière, m’a tellement ému.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00513679_000021.

La foire aux décibels

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decibel bruit klaxon

Pauvre Marcel ! Le martyre qu’il a subi, pendant des années, à essayer d’écrire, ou simplement de penser, dans son appartement, au numéro 102 du boulevard Haussmann ! Quelle torture lui ont infligée les bruits qui le cernaient ! « On répare la nuit le Bd Hausmann, on refait le jour votre appartement, on démolit la boutique du 98 bis », écrit-il, dans les années 1908-1909, à sa voisine du dessus, une dame qu’il n’a jamais rencontrée mais avec laquelle il correspondait. Le clouage des caisses dans la cuisine, chez elle, avant les voyages, le mettait en transes, « car un bruit aussi discontinu, aussi appeleur, que des coups frappés, s’entend même dans les zones où il est légèrement affaibli » . Proust et le bruit, l’histoire d’un calvaire. Flaubert aussi : le 14 août 1853, il écrit à Louise Colet : « Quel boucan l’industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! » Avant lui, dans Les Embarras de Paris, Boileau pestait contre le chant des coqs, les marteaux des serruriers, des maçons, les cloches, les charrettes, les coups de pistolet la nuit, les cris de la foule. Il serait à la fête aujourd’hui. Travaux partout, dans les immeubles, derrière, devant, pétarades et klaxons, télé du voisin, fumeurs nocturnes aux terrasses des cafés, musiques débraillées où qu’on aille, au restaurant, dans les magasins, en taxi, téléphones mobiles dans la rue, dans le métro, dans le bus, maintenant dans l’avion. Déluge à la campagne : taille-haies, tronçonneuses, tondeuses, élagueuses, souffleurs de feuilles dans les villes et villages, éoliennes, rave-parties, canons effaroucheurs d’oiseaux. Pareil encore à la montagne : avions de tourisme, hélicoptères, dameuses de neige ; sur les côtes : hors-bords, jet-skis, tracteurs, en plus de tout le reste. « La disparition du silence, disait Cioran, doit être comptée parmi les indices annonciateurs de la fin. »[access capability= »lire_inedits »]

Peu de réactions contre le fléau, pourtant ressenti comme tel par 54% de la population : 20% des Français souffrent de bruits de voisinage. C’est pourquoi l’Association antibruit de voisinage (A.Ab.V.) s’échine depuis trente-cinq ans à mobiliser les pouvoirs publics et à défendre les victimes. Le 28 mai, elle a lancé une campagne avec tracts, banderoles, pétitions : seule au combat, aucun écho, aucun effet. Bruitparif, observatoire du bruit en Île-de-France, nous a informés en mars 2014, à propos d’une « directive bruit » émise par Bruxelles, que le gouvernement allait « élaborer un programme pour résorber le retard préoccupant des collectivités ». Le 11 février, une instruction avait été adressée aux préfets, relative aux « collectivités en situation de non-conformité au sujet de la mise en œuvre de la directive 2002/49/CE ». Foin du charabia : comme l’indique son numéro, cette directive de Bruxelles date de 2002. Cela fait douze ans ! En 2026, Bruitparif nous informera que le gouvernement va « élaborer un programme pour résorber… », etc. Et bis repetita sans doute en 2038, quand tout le monde sera devenu sourd.

À la suite de cette directive 2002/49/CE, l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale (AFSSE) a publié en septembre 2004 un gros rapport sur « l’impact sanitaire du bruit », d’où il ressortait que les conséquences médicales du raffut s’expriment par des troubles de l’audition, du système cardio-vasculaire et du métabolisme, de l’épuisement, des dépressions, du stress parfois meurtrier, des risques accrus d’accident du travail. Après avoir noté que, « sur le plan physiologique, l’individu ne s’adapte pas au bruit, même après une longue période d’exposition », le rapport concluait : en matière de « bruits de voisinage, non seulement les fauteurs de troubles développent un sentiment d’impunité, mais en outre, ils ont tendance à nier l’existence du trouble lui-même, y compris lorsqu’il est évident et donne lieu à des plaintes répétées ». Depuis, aucun progrès sensible. Le volume sonore augmente à mesure que le déclin du civisme s’accélère, tandis que l’État pointe aux abonnés absents.

Car l’État pourrait, et même devrait agir. Il pourrait organiser des Assises nationales contre cette pollution invisible mais sauvage en concertation avec le Conseil national du bruit, ce qui serait donner à ce cénacle l’occasion d’être enfin utile. Il ferait d’une pierre deux coups : agir au profit du lien social et à celui de la santé publique. Ou bien il pourrait susciter une large campagne de sensibilisation, comme il le fait pour le tabac, la sécurité routière, les aliments gras, sucrés, la nécessité de bouger, les dérapages de la météo. Il pourrait déjà commencer par inciter les préfets et les maires à écouter les plaintes de leurs administrés, et les forces de l’ordre à intervenir quand des gens en butte au vacarme les appellent au secours. On en est loin. Notant que les autorités municipales et préfectorales disposent de larges prérogatives pour réglementer les activités susceptibles de troubler la tranquillité publique, la circulaire CRIM.03/G4 du ministère de la Justice en date du 16 octobre 2003 insistait sur le fait que, « pour avoir un effet dissuasif, les procès-verbaux doivent être suivis d’une réponse pénale et que le classement sans suite des procédures doit rester exceptionnel, contrairement à la situation actuelle ». Depuis une décennie, la « situation actuelle » reste plus actuelle que jamais.

Le 28 juin 2011, un « Rapport parlementaire d’information sur les nuisances sonores » a formulé 19 propositions. La plupart concernaient les nuisances dues aux infrastructures de transport et celles subies dans le cadre professionnel, et quatre les bruits de voisinage. Inutile de se demander quelles suites lui furent données : il a directement rejoint ses congénères au grand cimetière des rapports mort-nés.

Le Centre d’information et de documentation sur le bruit (CIDB) fournit un travail considérable pour informer le public, c’est même une lecture passionnante pour qui s’intéresse au problème. On apprend par exemple le rôle de l’huissier de justice ou de l’avocat, ou l’intérêt de recourir aux services des médiateurs que mettent en place certaines mairies. Néanmoins, on a beau chercher quelles conséquences heureuses en découlent, on reste en plan. Des renseignements, des fiches explicatives, des textes : c’est le rôle de cet organisme, mais après ? Où sont les relais ? Quant au Code de santé publique, il reste en la matière quasiment lettre morte. Plus grave : les 29 et 30 novembre 2012, un colloque européen intitulé « Prévenir et gérer le bruit dans la ville » fut organisé dans l’hémicycle du Conseil régional d’Île-de-France par Bruitparif. Interrogé sur l’action de son administration, le chef de la « mission bruit » au ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie a benoîtement avisé l’assemblée que le volume global du fléau allait doubler dans les dix ans à venir. Bon, et alors ? Alors rien.

On se lasserait d’énoncer les preuves d’indifférence des pouvoirs publics dans ce domaine. Étrange passivité, au fond. Comme s’il s’agissait d’un thème électoral sans valeur. Comme si notre société acceptait finalement de subir de bon gré ce harcèlement des oreilles, cette connexion en continu au monde environnant, cette addiction au boucan plus ou moins diffus, cette forme de drogue qui, comme toutes, endort, voire abrutit. Car la fameuse phrase de Victor Hugo sur la musique − « du bruit qui pense » − peut se retourner sans peine : le bruit, c’est de la musique qui ne pense pas. C’est du brutal, du vide. Du non-sens. De la bêtise en barre. Pauvre Marcel ! Pauvres de nous qui, pour le lire en paix, cherchons désespérément du silence, et qui finirons par ne plus en trouver.[/access]

* Photo : Jonathan Hordle / Rex F/REX/SIPA. REX40228086_000003

L’ami de la famille

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brasseur pierre comédien

Depuis le XIXème siècle, la Maison Brasseur fournit les planches et les plateaux en comédiens de qualité. Après 60 ans de métier et, pour la première fois, Claude Espinasse, c’est son vrai nom, fils de Pierre Brasseur et d’Odette Joyeux, se dévoile dans un livre d’entretiens avec Jeff Domenech. Souvent, les autobiographies d’acteurs célèbres fluctuent entre le désir d’embaumement et le règlement de comptes crapoteux. Brasseur a trop de pudeur et de savoir-faire pour tomber dans ces travers-là.

Ennuyer le public (ses lecteurs ici) serait une faute de goût impardonnable et indigne pour celui qui se présente, à presque 80 ans, comme un honnête artisan. La modestie, la volonté de ne pas tricher, un certain sens de l’honneur et de la fidélité, sont des notions bien étrangères au monde du cinéma qui perd la tête à la moindre starlette américaine…grassouillette. Si le 7ème art ne vous fait que très rarement monter au 7ème ciel, si vous en avez marre des Miss Météo césarisées, des films écrits à la truelle et éclairés à la pile électrique et que votre cœur ne s’enflamme que pour Gabin, Ventura, Jouvet, Denner ou Girardot, ce livre vous réconciliera avec ces inimitables saltimbanques.

Un dimanche soir avec eux dans le poste, au théâtre ou sur la toile, c’était l’assurance de vivre mille vies à la fois. Dire qu’ils étaient plus utiles que nos professeurs et nos confesseurs serait un doux euphémisme. Ils ont été essentiels dans notre construction d’homme ou de femme (parité oblige sinon cet article sera censuré) comme dirait un(e) étudiant(e) en première année de psycho. A force de ne parler que de cachets miraculeux, de promotions assommantes et de box-office fluctuant, on avait oublié combien le métier d’acteur est beau, simple, intelligent quand il est pratiqué par un maître tel que Claude Brasseur. Sa « carrière », il n’aimerait pas cette métaphore productiviste, est gigantesque ! Les derniers géants du cinéma français ne sont plus qu’une poignée (Belmondo, Delon, Marielle, Bouquet et quelques autres). Et même si Brasseur n’a pas dit son dernier mot, il est en ce moment à l’affiche de La Colère du Tigre au théâtre Montparnasse en compagnie de l’excellent Michel Aumont.

Son parcours ferait rougir de honte n’importe quel apprenti comédien, qui sous prétexte d’être passé dans une série télévisée, s’imagine arrivé. Je conseille à ces impétrants de lire et méditer cette longue conversation. Car ils pourront s’estimer heureux et chanceux s’ils vivent un petit quart de cette existence folle. Des preuves, en voici : enfant, il a sauté sur les genoux de Montand et Signoret ; son parrain était surnommé Papa (Ernest Hemingway) à la Havane ; le soir, avant de se coucher, il partageait un pot-au-feu avec Maria Casarès, Jean Vilar, Louis Jouvet et Jean-Paul Sartre ; il a vu la Libération de Paris de son balcon ; au collège, ses camarades de classe s’appelaient Jean-Jacques Debout, Philippe Noiret et Jacques Mesrine ; jeune homme, il a été assistant photographe à Match ; il a reçu les félicitations de Marcel Pagnol pour sa première pièce ; au Conservatoire, il a fait partie de la génération bénie des dieux de la scène : Marielle, Rochefort, Rich, Cremer, Vernier, Beaune, la délicieuse Françoise Fabian et l’inégalable Belmondo ; appelé du contingent, il a crapahuté trois années sous le soleil des Aurès ; il a été marié à Peggy Roch, la tendre amie de Françoise Sagan ; à la télévision, il a été Sganarelle et Vidocq ; au cinéma, le père et l’amant de Sophie Marceau ; il a fait du vélo avec Stephen Roche ; il a gagné le Paris-Dakar avec Jacky Ickx ; il a été champion de France de bobsleigh ; il a possédé une Ferrari 275 GTB ; il a tourné pour Godard et Onteniente ; il a été dentiste, vétérinaire, vendeur de voitures, juge, collectionneur, commissaire de police ou banquier ; et bien plus encore…Alors pour tout ça, Merci Claude!

Merci ! Brasseur – Père et fils – Maison fondée en 1820 avec Jeff Domenech – Flammarion

* Photo : UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00611448_000002

Pourquoi tant d’Israël?

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israel palestine gaza

israel palestine gaza

Quand j’étais petit, dans ma famille, on ne faisait pas « un voyage en Israël », mais « un pèlerinage en Terre Sainte ». Mes grands-parents m’en avaient rapporté un chapelet en bois d’olivier. Et la Palestine, c’était le pays où se déroulaient la plupart des histoires qu’on me lisait à la messe, le dimanche. J’ai très vite compris que ces trois appellations désignaient le même endroit, mais il fallait bien l’avouer : c’était aussi mystérieux que la Sainte Trinité.

Plus tard, j’ai appris à l’école – c’est-à-dire très sommairement – l’histoire de la naissance d’Israël, le pays tel qu’il existe « pour de vrai » aujourd’hui. Tout ce que j’en ai retenu, ou presque, c’est qu’il avait été créé pour accueillir les juifs qu’on n’avait pas exterminés. « On », ça voulait dire les nazis, pendant la Seconde Guerre mondiale. Parce que, entre temps, j’avais vu en classe Nuit et brouillard, et étudié en détail les horreurs commises par le IIIe Reich.

Quant à la Palestine, j’en ai longtemps entendu parler sans parvenir à cerner ce qu’elle désignait dans le monde actuel. Jusqu’au jour, bien sûr, où j’ai entendu parler d’intifada. Je connaissais par cœur la chanson de Renaud  Miss Maggie, et notamment une phrase : « Palestiniens et Arméniens témoignent du fond de leur tombeau qu’un génocide c’est masculin, comme un SS, un toréro. » J’en ai sans doute déduit, inconsciemment, que dans le conflit israélo-palestinien les victimes persécutées étaient les Arabes, et les Juifs les bourreaux sanguinaires. Mais cette histoire ne m’intéressait pas plus que ça.[access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est qu’en commençant à travailler comme journaliste à Paris que j’ai dû me faire une raison. En parlant avec une collègue, la première Israélienne que je rencontrais – et qui se vantait de savoir manier un M16 – j’ai compris qu’il fallait avoir une opinion, un point de vue à défendre sur LA question. Qu’un tsunami vienne de ravager les côtes de toute l’Asie du Sud-Est ou qu’un enfant ait été congelé par sa mère au fin fond d’un village de province, rien ne semblait plus important. « Sharon assassin, le sionisme c’est l’apartheid ! », scandaient les foules de manifestants que j’entendais défiler depuis mon bureau. Ça avait l’air grave, mais j’essayais de rester concentré sur l’actualité, qui était loin de se limiter à ce conflit lointain.

Une dizaine d’années plus tard, je suis toujours journaliste, et j’entends de nouveau parler tous les jours ou presque du conflit israélo-palestinien. Toujours les mêmes banderoles affublant le drapeau israélien de la croix gammée, et les mêmes cris vengeurs contre les « sionistes, assassins ! ». Le soir, je ne peux plus finir un dernier verre en terrasse sans que mon voisin ne s’immisce dans la conversation pour me demander mon avis, avant de me rappeler que les résolutions de l’ONU n’ont jamais été suivies d’effet… et que le 11-Septembre ne s’est pas passé comme ça, faut pas croire ce que racontent les « journalistes du système » !

Et puis j’ai fini par me documenter un peu plus, et découvrir, comme je l’imaginais, qu’il s’agissait d’un conflit violent et tragique, dont bien peu des protagonistes ont les mains propres, comme tant d’autres. Je n’ai pas décidé de m’y intéresser parce que le sujet m’aurait soudainement passionné, mais seulement pour ne pas risquer de dire une bêtise, à force d’être sans cesse sommé d’en parler. De guerre lasse, si je puis dire.[/access]

*Photo : Stephen Coles.

Etat islamique : les Assassins nouveaux sont arrivés

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La concurrence est rude parmi les barbus irritables de la cause salafiste. Excitée par les décapitations de l’américain James Folley et de l’anglais David Haines, la moindre bande de voyous, conduite par un égorgeur de poulet, cherche une victime à sacrifier, de préférence issue de la vieille nation du monde occidentale, héritière d’une très gracieuse civilisation, toujours prompte à partager avec les autres son goût pour l’intelligence : la France. Hervé Gourdel fut la première, d’autres suivront.

Chez les salafistes, l’école dite quiétiste se réclame des « pieux ancêtres » compagnons du Prophète, et de leurs suiveurs immédiats. Elle manifeste une relative indifférence à la chose politique, préférant imaginer une société rigoureusement conforme aux préceptes de la sunna, c’est à dire du Coran augmenté des hadiths et de la sira – dits et faits prophétiques. La tendance jihadiste, quant à elle, présente un caractère nettement plus belliqueux. Dans l’Orient compliqué et lointain, dès qu’un pouvoir tyrannique, mais qui, bon an mal an, préservait les droits des minorités, s’effondre ou donne des signes d’épuisement, surgissent désormais de l’horizon des sables ses hordes d’assassins. Brandissant leurs kallahchnikov, conduisant des chars et des 4×4 flambant neufs, très semblables à ceux qu’on voit en Arabie Saoudite et au Qatar, pourvus d’une artillerie ultra-moderne, ils déferlent, conquièrent, soumettent et massacrent. Qui leur a fourni ce matériel coûteux, quels pays sont derrière leurs assauts jusqu’à présent victorieux ?

Ils – enfin, leurs semblables algériens – ont enlevé Hervé Gourdel. Il l’ont contraint à la même terrifiante cérémonie que la mise à mort de leurs précédentes victimes. Ils vitupèrent, invoquent leur Dieu de colère, menacent les « chiens d’infidèles » et les chiens de ces mêmes infidèles, ainsi que les femmes infidèles. Ils promettent d’éradiquer ces infidèles et leurs chiens, ils jurent de lapider leurs femmes. Le temps presse, ils éructent encore un peu, puis se jettent sur leur prisonnier, le réduisant en une misérable dépouille sanglante, faisant d’un tout athlétique deux parties lamentables : un tronc et quatre membres d’un côté, une tête de l’autre :

«[…] j’ai vu des criminels décapités par le bourreau se lever sans tête, du siège où ils étaient assis, et s’en aller en trébuchant tomber à dix pas de là. J’ai ramassé des têtes qui roulaient au bas de la mannaja, comme cette tête que vous tenez par les cheveux a roulé tout à l’heure au bas de cette table de marbre, et, en prononçant à l’oreille de cette tête le nom dont on l’avait baptisée pendant sa vie, j’ai vu ses yeux se rouvrir et se tourner dans leur orbite, cherchant à voir qui les avait appelés de la terre pendant ce passage du temps à l’éternité. »[1. Alexandre Dumas (avec Auguste Maquet), Joseph Balsamo, chapitre CV, Le corps et l’âme : propos tenu par Balsamo à Marat, dans la loge des initiés.]

Cependant, les nouveaux Assassins[2. La secte des Assassins (ou Assassiyoun « Ceux qui sont fidèles au fondement de la foi”, confondus, depuis le XIXe siècle, avec les Haschichins, fumeurs de haschich) constituaient le bras armée du Vieux de la montagne, Hassan ibn al-Sabbah (vers 1036-1124), réfugié dans la forteresse d’Alamût (nord de l’Iran, l’Alamont des Croisés). Il s’agit d’une branche de l’Islam chiite, les Ismaéliens, dont l’Aga khan est aujourd’hui le pacifique et richissime représentant. Les Assassins semèrent la terreur dans tout l’Orient. On lira à ce sujet le roman de Vladimir Bartol (1903-1967), Alamut, écrit d’une belle plume cruelle et ironique : il décrit de manière prémonitoire des jeunes gens « qui aiment la mort ».] prennent soin de filmer toute la scène, car ils n’ignorent pas que le spectacle qu’ils se donnent à eux-mêmes est attendu, espéré par la populace internaute. Ils savent que l’épouvante ainsi produite, par le moyen de la numérisation, comblera l’attente des foules anonymes, comme celle des individus modestement monstrueux, et apaisera, pour un temps, leur troublante envie de cruauté réaliste. Enfin, et surtout, par cet acte d’atroce négativité, ils signalent leur compétence dans le crime aux membres de la coupole mafieuse, qui les inviteront volontiers à rejoindre l’armée de leurs tueurs.

L’un de ces intermittents du spectacle de l’effroi contemporain, plus acharné, plus furieux, plus affolé d’épouvante, a peut-être osé un selfie avec la joue du sacrifié tout contre la sienne, et un ricanement de haine goguenarde.

Jusqu’à quand durera cette représentation de l’enfer, que seule rend possible notre modernité technologique ?

Je n’ai pas de réponse, mais j’ai une autre question : les commentateurs et gazetiers ignares cesseront-ils d’évoquer des pratiques « moyenâgeuses » à propos de ces criminels nés de la  désorganisation des peuples et de la pénombre humaine ? Le Moyen Âge fut un temps de lumière renaissante.

Brigitte, Sardou et le Sénat

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bardot gabin sardou senat

bardot gabin sardou senat

C’était un de ces dimanches de début d’automne avec un ciel d’un bleu fragile, à la trame exténuée, qui se souvenait mélancoliquement du temps où il était encore si jeune, au cœur de l’été ;  un de ces dimanches où l’on sent le vrai goût du temps qui passe quand on lit les journaux à terrasse d’un bistrot vidé des zombies à tablettes qui l’occupent en semaine, un de ces dimanches de la France d’avant, avec les femmes à l’église et les hommes qui boivent l’apéritif sur le zinc, selon une répartition séculaire des tâches qui ne doit rien au néo-féminisme et tout à l’histoire d’un vieux pays républicain et laïque qui n’a jamais voulu pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain.

Et cette impression de glissement dans une faille spatio-temporelle qui nous aurait amenés quelque part dans les années 70, disons juste avant le premier choc pétrolier, s’accentuait à la lecture des journaux. En vedette, Michel Sardou et Brigitte Bardot, deux silhouettes familières qui étaient déjà là à l’époque et dont on parlait toujours dans les gazettes de septembre 14. Vous me ferez remarquer qu’il y en a d’autres qui étaient déjà là il y a quarante ans, comme Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel qui distillaient déjà l’eau tiède du journalisme de révérence puisqu’il y avait quarante ans, ils arbitraient déjà les débats pour les présidentielles et se faisaient malmener par Georges Marchais qui lui, hélas, n’est plus là. Mais la différence essentielle entre Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel d’une part, et Brigitte Bardot et Michel Sardou d’autre part, c’est que Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel, dieu merci, n’ont pas joué dans Et dieu créa la femme ou n’ont pas chanté en duo La maladie d’amour. Et puis aussi que Brigitte Bardot a depuis longtemps pris sa retraite et que Michel Sardou n’en sort que pour monter sur les planches de manière très épisodique.

Ils étaient à l’honneur tous les deux ce week-end, donc. BB avait 80 ans tout rond et Michel Sardou s’apprêtait à joue une pièce d’Eric-Emmanuel Schmidt. Tout ça vous avait l’air un petit peu vintage, voire « roots » comme disent les jeunes dans leur néo-sabir modeux d’esclaves consentants du Spectacle. Le point commun entre BB et Sardou, c’est qu’ils sont de droite, mais vraiment à droite. Enfin moins à droite que Manuel Valls, ce qui n’est pas difficile mais tout de même très à droite si on prend l’échelle de mesure des années 70, à cette époque où Chirac, le champion du jeune RPR, se revendiquait du… « travaillisme à la française » ! Le troisième élément qui contribuait à rendre ce dimanche étrangement atemporel, c’étaient les élections sénatoriales. Les pronostiqueurs, qui ne prenaient pas de grands risques, prédisaient un retour de la droite. Comme si le Sénat, les trois dernières années avait été de gauche alors qu’il avait surtout connu une majorité socialiste relative, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Dans Le Parisien, qui faisait sa une sur BB, celle ci jouait à la vieille dame indigne. On l’avait crue tellement longtemps icône d’une certaine libération sexuelle à la française où elle incarnait merveilleusement la ravissante idiote qui se mue en femme fatale qu’on a toujours un peu de mal à croire d’ailleurs qu’elle n’aime plus aujourd’hui que les animaux et le Front national. Pour lui faire un cadeau, d’ailleurs, les grands électeurs ont envoyé deux sénateurs bleu marine au Palais du Luxembourg. Mais là aussi les choses ne sont pas si simples. Faut-il vraiment classer BB et les sénateurs FN à l’extrême droite ? Si l’on en croit le programme économique de Marine Le Pen et je n’ose pas imaginer que ce programme soit un attrape-gogos pour les fatigués de l’ordolibéralisme, ce sont finalement deux sénateurs de gauche supplémentaires qui ont été élus puisqu’il vont défendre les services publics, la retraite à soixante ans et une politique de la relance en sortant de l’euro.

Pour Sardou, c’est un peu le même cas de figure. Sur le siège arrière de la R12 TS de mon enfance, quand j’entendais ses chansons à l’émission « Stop ou encore » de RTL, j’entendais aussi mon père ronchonner, « Encore ce facho » mais il n’éteignait pas pour autant la radio pour mettre une cassette de Jean Ferrat. Il faut dire que Ne m’appelez plus jamais  France ou Les villes de  solitude, c’était tout de même pas mal. D’ailleurs, dans son interview donnée au JDD, à la question : « On vous a souvent taxé de réac… », il répond « Je n’ai jamais été réac. J’étais gaulliste. Aujourd’hui, je suis nulle part. » Même analyse chez BB dans Le Parisien quand elle déclare à un internaute : « Mon meilleur moment politique : Ce fut lorsqu’à 24 ans, en 1958, j’ai voté pour la première fois de ma vie, pour le général de Gaulle. »

Et le soir, en revoyant pour énième fois, dans En cas de malheur, BB se mettre nue devant Jean Gabin, précisément en 1958, je me suis dit que l’on comprenait mieux, à contempler cette chute de rein mythique, la force du gaullisme et la nostalgie qu’il nous inspire parfois. D’ailleurs, vu le peu de gaullistes qui restent sous les ors de la Haute Assemblée désormais, j’ai pensé qu’il était très dommage que Sardou et BB n’aient pas été nommés sénateurs à vie, pour l’occasion.

*Photo :

Sénat : enfin une victoire de Hollande?

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Ce ne sont pas toujours les grands hommes qui font l’histoire. Des petites phrases bien senties en disent parfois plus long que toutes les élucubrations des commentateurs réunis – les miennes comprises ! Il en va ainsi de la mini-bombe à neutrons lâchée hier par Marie-Noëlle Lienemann sur iTélé : appelée à commenter la défaite de la gauche au Palais du Luxembourg, la sénatrice de Paris a appelé à resserrer les rangs derrière la direction du PS et le gouvernement. Dans les pas du très corporate Jean-Christophe Cambadélis, la frondeuse d’hier a carrément minimisé la vague UMP, en soulignant d’un même élan les nombreuses percées centristes avec lesquelles il faut désormais compter. À bâbord, un seul mot d’ordre compte : feu sur les centristes ! Un expert en braille électoral lirait peut-être un message codé à l’adresse de Manuel Valls derrière ces éléments de langage alambiqués mais nous, pauvres pécheurs, en resterons au premier degré.

Autre fait du jour, l’entrée de deux sénateurs FN rue de Vaugirard ne fait même plus grincer des dents. Il faut dire que le jeune maire frontiste de Fréjus David Rachline aura fort à faire pour incarner le nationalisme révolutionnaire en charentaises… Entre force contestataire et futur parti de gouvernement, Marine Le Pen ne veut pas décidément pas choisir, au risque d’un grand écart fatal lorsque la porte de l’Elysée s’ouvrira à son rassemblement azuré.

Tout cela n’empêche pas François Hollande de se frotter les mains. Maintenant que la vaguelette UMP a déferlé sur le Sénat, le président de la République peut désormais instrumentaliser une chambre ouvertement hostile pour enterrer l’arlésienne du droit de vote des étrangers, laquelle nécessite une réforme constitutionnelle, i.e une majorité des 3/5 au Parlement. À moins qu’à quelques mois de la présidentielle, le chef de l’Etat  n’éprouve le besoin de sortir le diable Le Pen de sa boîte en soumettant la question aux Français directement par referendum. Pari risqué mais, comme disait le poète, « un coup de dés jamais n’abolira le hasard »…

Etat islamique : pas en leur nom!

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mosquee paris etat islamique

mosquee paris etat islamique

En l’après-midi ensoleillé de vendredi, rendez-vous était donné à la mosquée de Paris par les musulmans de France, pour protester contre l’assassinat d’Hervé Gourdel. Dans le métro, on croise Xavier Bongibault, ex-figure de proue de la Manif Pour Tous, qui s’en va rejoindre Frigide Barjot. Devant la porte de la mosquée, à l’ombre du vénérable minaret de style mauresque, une petite foule s’agglutine. On constate bien vite qu’il y a au moins deux, voire trois journalistes pour un manifestant, à l’affût des sons, des déclarations, des images.

Sur le seuil de la mosquée, diverses sommités sont présentes. Le recteur Dalil Boubakeur prend d’abord la parole, interrompu à la fin par des manifestants qui l’interpellent : « c’est la France qui a armé les djihadistes, dis-le, Boubakeur ! » On passe ensuite le micro à Mgr Dubost, archevêque d’Evry-Corbeil-Essonnes et responsable du dialogue avec l’islam pour l’Eglise catholique de France. Le prélat semble parler au cœur de nombreux manifestants, qui l’applaudissent chaleureusement. « Je ne partage pas votre foi, mais je vous respecte. Je n’ai rien dans mes mains, sinon mon amitié ». Un intervenant musulman s’exclame : « Bravo au Cardinal ! », lui décernant une promotion ecclésiale qui le ferait rougir de la même couleur que la soutane correspondante.

Puis viennent les politiques. Anne Hidalgo prononce un petit discours, chargé de mots-clés tels que « tolérance », « égalité », « lois de la République », « unité ». « Ensemble, nous sommes plus forts que le terrorisme », déclare-t-elle, mi-martiale, mi-lénifiante. Pour peu, on croirait entendre l’hymne de propagande inventé par le conseiller en communication du président des Etats-Unis, dans le film de Barry Levinson Des hommes d’influence, excellente parodie de la manipulation médiatique : « Ensemble, protégeons notre pays… Ensemble, protégeons notre rêve… » Après la PS Anne Hidalgo, les UMP Valérie Pécresse et Nathalie Kosciusko-Morizet sont priées d’apporter leur pierre à l’édifice républicain. La candidate malheureuse à la mairie de Paris, sans doute à cause de sa proximité avec Nicolas Sarkozy, est fraîchement reçue : « Je suis heureuse d’être là parmi vous… – Pas nous ! ». Une dizaine de manifestants la huent copieusement. Dernier à s’exprimer, un des imams de la Mosquée se fait vibrant : « je demande au terroriste, quel droit as-tu de t’exprimer au nom de l’islam ? De quel droit oses-tu parler au nom d’Allah ? » Il précise son propos : « toi tu es musulman, mais le Juif a-t-il choisi de naître Juif ? Le Chrétien a-t-il choisi de naître Chrétien ? Non, alors il faut les respecter, plutôt que de les attaquer parce qu’ils ne sont pas musulmans ! ». L’intention est louable, mais incorrecte, dans le cas du christianisme. On ne naît pas chrétien, on le devient, par un acte de foi, dans la liberté, qui peut concerner tout homme, même un musulman. La foi n’est pas un acquis, mais une rencontre, un changement de vie sans cesse actualisé.

Dans la foule, les journalistes se lancent en quête de témoignages. Un sujet revient souvent dans les discussions : l’assassinat d’Hervé Gourdel, pour beaucoup de manifestants d’origine algérienne, leur rappelle la guerre civile des années 1990, contre les islamistes. « A l’époque, on se faisait égorger, et vous ne disiez rien ! », dit l’un d’entre eux à une journaliste. « Les médias français disaient que ce n’était l’armée qui tuait, mais en face, il y avait les mêmes barbares qu’aujourd’hui ! C’est vous qui les avez, à présent ! », renchérit une femme voilée. « J’ai dû fuir l’Algérie pour venir en France. Si vous nous aviez aidé à les éradiquer, on n’en serait pas là aujourd’hui ! » poursuit un jeune, à la porte de la librairie coranique en face de la Mosquée.

Tous sont unanimes pour dire que l’Etat islamique ne représente ni l’islam ni les musulmans. Mais beaucoup de manifestants réfutent le slogan venu de la communauté musulmane britannique : « Not In My Name ». « On n’a pas à se justifier », disent-ils. Alors que les intervenants s’éclipsent, les discussions continuent à la porte de la Mosquée. Les Etats-Unis et la guerre d’Irak sont sévèrement blâmés : « c’est de leur faute, l’assassinat d’innocents, c’est la réponse à la violence abjecte des prisonniers torturés d’Abu Ghraïb », lance un manifestant. Un autre se laisse aller à sa colère : « si j’attrape un de ceux qui ont tué notre compatriote, je l’enferme dans une porcherie !  Tout seul avec les cochons, sans rien manger ! »

Une femme voilée porte un drapeau algérien sur le dos. Une journaliste s’approche et lui demande : « vous êtes Algérienne ? Vous venez de la région où Hervé Goudarel a été tué ? Non ? Dommage, ça aurait été intéressant… »

Dommage, oui. Ce rassemblement aurait pu être émouvant et inspirant, s’il n’avait été à ce point enseveli sous les flots politiques et médiatiques.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00693705_000002.

République : Deux rassemblements contre l’Etat islamique

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herve gourdel republique

herve gourdel republique

 Dans la série « nous vivons une époque formidable » : le rassemblement bicéphale contre la barbarie de l’Etat islamique, hier Place de la République, à Paris, cinq jours après l’assassinat d’Hervé Gourdel en Algérie par un groupe terroriste. En fait de rassemblement, deux, donc, se tenant à bonne distance l’un de l’autre comme de vulgaires syndicats un jour de manif. Sauf que, dans le cas présent, cet « ensemble, séparément », passé la première impression de comique involontaire, est autrement plus grave qu’une discorde entre centrales syndicales. Il contient l’affrontement dont une telle mobilisation est en principe censée nous prémunir.

Les premières à avoir appelé à un rassemblement dimanche Place de la République sont à notre connaissance les parties liées par l’Appel de Paris, soit, entre autres, la Grande Mosquée de Paris et la Coordination des chrétiens d’Orient en danger (CREDO). Cet appel est issu d’un texte commun, daté du 8 septembre, en soutien aux « frères chrétiens d’Orient » et à d’autres « minorités » persécutées par l’Etat islamique – depuis, une coalition arabo-occidentale est entrée en guerre contre les troupes du « calife » Al-Baghdadi.

Ont par la suite appelé au rassemblement, même jour, même heure, même place, SOS-Racisme, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) et même le Parti communiste, venu avec ses drapeaux. Leur faisaient face hier, distants d’une centaine de mètres, les primo-appelants, du moins certains d’entre eux, des Franco-Algériens qui avaient accroché à des grilles deux ou trois drapeaux algériens et un drapeau français. Parmi eux, l’ex-Monsieur diversité de l’UMP, Aderrahmane Dahmane, qui a quitté ce parti avec fracas au moment du débat sur l’identité nationale, actuel président du Conseil des démocrates musulmans et conseiller du recteur de la Grande Mosquée de Paris Dalil Boubakeur, et Nacer Kettane, le fondateur et patron de la radio Beur FM, auteur d’un Appel contre la barbarie et contre les amalgames. On avait là, chacun dans la ligne de mire de l’autre, deux fronts encore chauds du battage fait autour de la guerre à Gaza. Mais surtout, deux approches politiques radicalement différentes du « problème », dont l’identification est l’un des grands enjeux politico-identitaires du moment.

Les chrétiens du CREDO avaient manifestement choisi leur camp, celui de la gauche laïque, d’une poignée de religieux musulmans dont l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi et des organisations juives, le président du Consistoire central Joël Mergui et le dirigeant du Crif Roger Cukierman s’étant joints à ce rassemblement-ci. On avait ici la liste presque complète des ennemis de l’« islam numérique », dont l’empreinte sociologique, des néo-salafistes aux Frères musulmans, est sans doute plus vaste que celle de l’islam « consulaire » (liés aux consulats maghrébins en France), à défaut d’avoir la surface institutionnelle de ce dernier.

Aux yeux des « jeunes », Abderrahmane Dahmane et ses amis appartiennent à cet islam des darons, des pères. Mais que venait faire hier dans cette maigre assemblée l’hymne algérien, dont le grésillement de vieille platine évoquait le temps glorieux des martyrs ? La diffusion, à deux reprises au moins, du chant patriotique algérien était une initiative probablement peu inspirée, quand en face, plus tard, on entonnerait la Marseillaise. Elle n’en avait pas moins un sens, sinon plusieurs. Hervé Gourdel est mort en Algérie. Deux « unes » de quotidiens algériens,  El-Watan et Liberté, fixées elles aussi à des grilles, étaient illustrées de la photo pleine page d’Hervé Gourdel, avec ces mots : « Les Algériens sous le choc » pour le premier, « Odieux » pour le second. L’hymne devait être compris comme un hommage de la nation algérienne au Français assassiné. Comme un recueillement un peu honteux, également, pour n’avoir pas pu empêcher cette horreur. Mais il était aussi, sûrement, une manière d’afficher la fierté de l’origine et de l’indépendance, dont beaucoup d’anciens de la « génération FLN » pensent qu’elles restent l’une et l’autre en France objet de moqueries.

Les paroles prononcées, elles, témoignaient d’un égal malaise où se mêlaient, comme si souvent, le procès et le désir de reconnaissance. Procès fait à l’Etat français : c’est lui, « le responsable » des départs de jeunes vers l’Irak et le Syrie. Quant à l’Etat islamique, oui, il tue indistinctement, reconnaissait un homme au micro, comme les nazis autrefois, ajoutait-il, et comme ensuite la France coloniale à la poursuite de « l’ALN » (Armée de libération nationale) en Algérie. Tour à tour à la tribune, on se disait « Franco-Algériens », puis « Français » seulement. « Le pays c’est ici et maintenant, c’est ici que nous voulons vivre », martelait un intervenant. Un autre, religieux, relevait, comme horrifié : « On nous demande d’abandonner la moitié du Coran ! » C’est à Hervé Gourdel qu’ils rendaient hommage, mais c’est à leur sort en France qu’ils pensaient aussi. « On somme les musulmans de s’expliquer quand les musulmans agissent mal, mais on cherche en réalité à leur faire endosser une responsabilité collective, or c’est là un principe fallacieux, qui n’est pas accepté en islam, affirmait un homme. Quand Netanyahou massacre des palestiniens, c’est un très mauvais juif, mais ses crimes n’engagent pas tous les juifs. » Pour Abderrahmane Dahmane, il était « hors de question d’applaudir des islamophobes d’hier », réunis ce dimanche dans l’hommage à Hervé Gourdel, non loin de là, au pied d’une autre tribune. « Ils n’ont jamais rien dit quand 200 000 Algériens sont morts pendant les dix ans de guerre civile », maugréait-il.

Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, s’irritait qu’on lui rappelle le peu d’audience de son association auprès des musulmans résidant en banlieue – ce qui n’est probablement plus, depuis longtemps, la vocation de l’association antiraciste, dont Ivan Rioufol, le célèbre blogueur du Figaro présent au rassemblement, disait qu’elle n’était pas pour rien dans l’apparition du monstre djihadiste. Ce rassemblement-ci, réunissant plus de monde que celui organisé par les Franco-Algériens, n’avait qu’une seule cible, les terroristes, les « terroristes islamistes », précisait une pancarte. « Au Darfour, un Etat islamiste massacre des Noirs musulmans qui ne lui semblent pas assez musulmans ! », s’indignait un intervenant.

Si la condamnation des « barbares » était sans équivoque, le ton se voulait œcuménique, même si l’occasion est donnée de faire le procès de l’islamisme et l’inventaire de l’islam. « En Orient et en Occident, l’islam est aussi victime de ce terrorisme-là », tempérait sous les applaudissements un chrétien originaire du Liban. « Je suis juif et français, et je lutte au quotidien avec des laïcs, des musulmans, des chrétiens », témoignait le président de l’UEJF. « Hervé Gourdel n’est pas mort pour rien. La laïcité doit être une valeur non seulement française mais universelle », disait un autre. Le président du Consistoire Joël Mergui coupait court aux reproches du « deux poids, deux mesures » dont les pro-Palestiniens disent qu’il profite à Israël : « C’est la même barbarie qui s’attaque Israël et à l’Occident partout dans le monde, disait-il à Causeur. Le Hamas et le Hezbollah ont dans leur charte la destruction de l’Etat juif. »

Très chrétienne pour tous, Virginie Tellenne, alias Frigide Barjot, officiant à nouveau comme porte-parole, désormais au sein de l’association Tous chrétiens d’Orient, multipliait les navettes entre les deux rassemblements, chargée de flyers. « Parfois, à certains musulmans, ça leur fait un peu bizarre quand je leur en donne un », confiait-elle de son air bobo-gouailleur dont la sérénité tranchait avec la gravité ambiante. Elle voyait bien que le rassemblement initial, celui aux couleurs franco-algériennes, s’était réduit à peau de chagrin. Mais c’est auprès de ces personnes si souvent vindicatives, chez qui il n’est pas toujours simple de faire la part entre l’amour et la hargne, et qui peut-être n’aiment déjà plus, qu’elle s’attardait le plus.

 *Photo : DR.

En souvenir de MiMiMi

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lacoche tergnier picardie

lacoche tergnier picardie

Serait-ce l’âge? Je deviens sensible. Trop peut-être. Je suis ressorti de la salle du cinéma Gaumont, à Amiens, bouleversé, après y avoir vu le film Pride, de Matthew Warchus. Ce film anglais est fort, prenant, tout en nuances, en humour, en subtilité. L’histoire se passe en 1984. Les mineurs anglais ont entamé un bras de fer avec la terrifiante Margaret Thatcher. Ils se sont mis en grève. Un groupe de jeunes militants gays, de Londres, victime lui aussi de Thatcher, décide de soutenir les mineurs en récoltant des fonds pour un minuscule village du pays minier gallois.

Ce n’est pas simple. Au Pays de Galles, les gays et les lesbiennes, ce n’est pas très courant. Surtout en 1984. Mais l’ennemi est commun : l’intraitable Margaret. Les mineurs vont-ils accepter l’aide de ce mouvement qui s’est créé spontanément : le Lesbians and Gays Support the Miners (LGSM)?

Quand les gays déboulent dans le patelin, c’est d’abord l’étonnement. On se regarde, on se moque gentiment. On finit par s’apprivoiser. Et c’est l’amitié et la fraternité qui régnera entre ces deux communautés que tout, normalement, opposait. Mais devant l’ennemi commun, on se serre les coudes. Et au fil des semaines, le collectif deviendra le plus important soutien financier aux mineurs en grève.

Ce film est beau car il n’a rien de manichéen, rien de caricatural. Les comédiens sont admirables de justesse et en souvent de drôlerie. Avant d’être politique (il l’est beaucoup pourtant), c’est un film sur la fraternité.

Il m’a touché, surtout, car il m’a rappelé des souvenirs de jeunesse, à Tergnier (Aisne), ma ville cheminote, ferroviaire, prolétaire et souvent communiste. Les seventies. On jouait du rock’n’roll, du blues; on roulait les mécaniques. On cavalait après les filles dans les brumes de cette terre de souffrance, labourée par les guerres et les invasions. La Picardie n’est pas New York ni Paris. Le Palace, on ne connaissait pas. Le CBGB non plus. On écoutait Bowie; on aimait bien les mélodies mais l’androgynie du personnage, ses maquillages de fille, ses talons hauts ne nous plaisaient guère. On préférait les blousons de cuir de MC5.

On fréquentait les bistrots enfumés. La bière coulait à flot. Les histoires de filles se réglaient à coup de poing dans la tronche. On avait 18 ou 20 ans. On avait notre groupe de rock. Une manière de fan club nous suivait dans nos concerts. Beaucoup de filles, des petites groupies, mignonnes comme tout, fraîches Ternoises que nous tentions de séduire. Il y avait quelques mecs aussi. De bons copains qui, eux aussi, auraient bien voulu, comme nous, jouer de la guitare, de la basse, de la batterie, reprendre les chansons de Canned Heat, de Rory Gallagher, de Pacific Gas, des Animals, des Them et de quelques autres. Parmi ces mecs, il y en avait un qui nous suivait toujours. On l’appelait MiMiMi, à cause de son rire aigu qui résonnait dans les salles des fêtes qui sentaient la bière rance et la fumée des gauloises jaunes. MiMiMi était un peu plus âgé que nous. La trentaine. Il était ouvrier dans une usine de Chauny. A la chaîne. Mais quand il sortait, il était élégant comme un prince avec son imperméable mastic et ses pompes bien cirées. Il contrastait avec nos looks de babas cool, cheveux longs, pas très cleans, nos jeans pattes d’éléphants. MiMiMi ne sortait jamais avec filles; il était doux, efféminé, riait pour un oui, pour un nom. MiMiMi. On s’avait bien qu’il était homo. On n’en parlait pas. On l’aimait bien. Il nous avait raconté que ce n’était pas facile pour lui, à l’usine. Ses collègues qui savaient ou qui s’en doutaient, qui le charriaient, qui se fichaient de lui, qui l’imitaient, qui, parfois l’insultaient, le rudoyaient. Il encaissait. Son plaisir, c’était de nous accompagner dans nos concerts, avec son imper mastic et son attaché-case, et de se faire passer pour notre manager. On rigolait bien.

Je me souviens d’un soir, dans un bistrot, la Renaissance, près du pont du canal de Fargniers. Il pleuvait; c’était l’automne. On entendait le bruit des chutes d’eau dans l’écluse. On marchait au Casanis. Tous bourrés. MiMiMi aussi. Ce soir-là, il en avait un peu rajouté dans les déhanchements, dans les manières, dans la voix. Cela n’a ait pas plu à un client. Un caporal de la caserne de La Fère. Une sale tête de con; un abruti au regard bovin. Il avait commencé à traiter notre MiMiMi de pédé, de tapette. On n’était pas bien costaud, mais, nous, on l’aimait bien notre MiMiMi, notre faux manager. Alors on s’était avancé vers le type pour lui dire de la fermer. Yannick et Fabert, qui n’étaient pas des mauviettes, s’apprêtaient à lui foncer dessus, quand un type a surgi du fond du bar où il était en train de boire son Casanis, près du juke-box qui nous égayait avec « Plastic Man », le jolie chanson des Kinks. Le type, c’était Bébert, la soixantaine bien tassée, un coco, ancien résistant cheminot qui n’aimait pas trop les militaires. En trois coups de poings, il vira le caporal du bistrot.

– Ces putains de nazis qu’on a combattus, ils étaient aussi salauds que toi, pourriture! Les pédés, comme tu dis, il les ont fait crever dans les camps. Tu ne mérites pas d’être dans l’armée française!

Le caporal s’était tiré, penaud, cabossé. Bébert s’était réinstallé à sa table, près du juke-box, et il avait terminé tranquillement son Casa. Il avait même remis une tournée générale. MiMiMi l’avait remercié. Nous aussi. Il avait sauvé notre faux manager. MiMiMi avait eu de la chance ce soir-là car il n’est pas certain qu’on serait venu à bout de ce salopard de militaire.

Quelques années plus tard, il eut moins de chance, MiMiMi. Une nuit d’hiver, il mourut sur le bitume, près de la passerelle de Tergnier, rue Pierre-Semard, percuté de plein fouet par une bagnole. Une rumeur disait qu’il était poursuivi par des types. Qu’il était en panique et paf ! La voiture.

On n’a jamais su si c’était vrai. Lorsqu’il est mort, on a tous repensé à Bébert, l’ancien résistant coco. On n’avait plus de faux manager. Notre groupe s’éteignit comme la voix de Gallagher dans les pubs de Cork, à cinq heures du matin. MiMiMi repose au cimetière de Tergnier. Le café la Renaissance n’existe plus. L’écluse fait toujours autant de baroufle, les soirs d’automne quand la brume s’abat sur Tergnier, en Picardie, ma ville. Bébert doit être mort, lui aussi. Il était cheminot mais il eût pu être un des mineurs gallois de Pride, ce film qui, la semaine dernière, m’a tellement ému.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00513679_000021.

La foire aux décibels

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decibel bruit klaxon

decibel bruit klaxon

Pauvre Marcel ! Le martyre qu’il a subi, pendant des années, à essayer d’écrire, ou simplement de penser, dans son appartement, au numéro 102 du boulevard Haussmann ! Quelle torture lui ont infligée les bruits qui le cernaient ! « On répare la nuit le Bd Hausmann, on refait le jour votre appartement, on démolit la boutique du 98 bis », écrit-il, dans les années 1908-1909, à sa voisine du dessus, une dame qu’il n’a jamais rencontrée mais avec laquelle il correspondait. Le clouage des caisses dans la cuisine, chez elle, avant les voyages, le mettait en transes, « car un bruit aussi discontinu, aussi appeleur, que des coups frappés, s’entend même dans les zones où il est légèrement affaibli » . Proust et le bruit, l’histoire d’un calvaire. Flaubert aussi : le 14 août 1853, il écrit à Louise Colet : « Quel boucan l’industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! » Avant lui, dans Les Embarras de Paris, Boileau pestait contre le chant des coqs, les marteaux des serruriers, des maçons, les cloches, les charrettes, les coups de pistolet la nuit, les cris de la foule. Il serait à la fête aujourd’hui. Travaux partout, dans les immeubles, derrière, devant, pétarades et klaxons, télé du voisin, fumeurs nocturnes aux terrasses des cafés, musiques débraillées où qu’on aille, au restaurant, dans les magasins, en taxi, téléphones mobiles dans la rue, dans le métro, dans le bus, maintenant dans l’avion. Déluge à la campagne : taille-haies, tronçonneuses, tondeuses, élagueuses, souffleurs de feuilles dans les villes et villages, éoliennes, rave-parties, canons effaroucheurs d’oiseaux. Pareil encore à la montagne : avions de tourisme, hélicoptères, dameuses de neige ; sur les côtes : hors-bords, jet-skis, tracteurs, en plus de tout le reste. « La disparition du silence, disait Cioran, doit être comptée parmi les indices annonciateurs de la fin. »[access capability= »lire_inedits »]

Peu de réactions contre le fléau, pourtant ressenti comme tel par 54% de la population : 20% des Français souffrent de bruits de voisinage. C’est pourquoi l’Association antibruit de voisinage (A.Ab.V.) s’échine depuis trente-cinq ans à mobiliser les pouvoirs publics et à défendre les victimes. Le 28 mai, elle a lancé une campagne avec tracts, banderoles, pétitions : seule au combat, aucun écho, aucun effet. Bruitparif, observatoire du bruit en Île-de-France, nous a informés en mars 2014, à propos d’une « directive bruit » émise par Bruxelles, que le gouvernement allait « élaborer un programme pour résorber le retard préoccupant des collectivités ». Le 11 février, une instruction avait été adressée aux préfets, relative aux « collectivités en situation de non-conformité au sujet de la mise en œuvre de la directive 2002/49/CE ». Foin du charabia : comme l’indique son numéro, cette directive de Bruxelles date de 2002. Cela fait douze ans ! En 2026, Bruitparif nous informera que le gouvernement va « élaborer un programme pour résorber… », etc. Et bis repetita sans doute en 2038, quand tout le monde sera devenu sourd.

À la suite de cette directive 2002/49/CE, l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale (AFSSE) a publié en septembre 2004 un gros rapport sur « l’impact sanitaire du bruit », d’où il ressortait que les conséquences médicales du raffut s’expriment par des troubles de l’audition, du système cardio-vasculaire et du métabolisme, de l’épuisement, des dépressions, du stress parfois meurtrier, des risques accrus d’accident du travail. Après avoir noté que, « sur le plan physiologique, l’individu ne s’adapte pas au bruit, même après une longue période d’exposition », le rapport concluait : en matière de « bruits de voisinage, non seulement les fauteurs de troubles développent un sentiment d’impunité, mais en outre, ils ont tendance à nier l’existence du trouble lui-même, y compris lorsqu’il est évident et donne lieu à des plaintes répétées ». Depuis, aucun progrès sensible. Le volume sonore augmente à mesure que le déclin du civisme s’accélère, tandis que l’État pointe aux abonnés absents.

Car l’État pourrait, et même devrait agir. Il pourrait organiser des Assises nationales contre cette pollution invisible mais sauvage en concertation avec le Conseil national du bruit, ce qui serait donner à ce cénacle l’occasion d’être enfin utile. Il ferait d’une pierre deux coups : agir au profit du lien social et à celui de la santé publique. Ou bien il pourrait susciter une large campagne de sensibilisation, comme il le fait pour le tabac, la sécurité routière, les aliments gras, sucrés, la nécessité de bouger, les dérapages de la météo. Il pourrait déjà commencer par inciter les préfets et les maires à écouter les plaintes de leurs administrés, et les forces de l’ordre à intervenir quand des gens en butte au vacarme les appellent au secours. On en est loin. Notant que les autorités municipales et préfectorales disposent de larges prérogatives pour réglementer les activités susceptibles de troubler la tranquillité publique, la circulaire CRIM.03/G4 du ministère de la Justice en date du 16 octobre 2003 insistait sur le fait que, « pour avoir un effet dissuasif, les procès-verbaux doivent être suivis d’une réponse pénale et que le classement sans suite des procédures doit rester exceptionnel, contrairement à la situation actuelle ». Depuis une décennie, la « situation actuelle » reste plus actuelle que jamais.

Le 28 juin 2011, un « Rapport parlementaire d’information sur les nuisances sonores » a formulé 19 propositions. La plupart concernaient les nuisances dues aux infrastructures de transport et celles subies dans le cadre professionnel, et quatre les bruits de voisinage. Inutile de se demander quelles suites lui furent données : il a directement rejoint ses congénères au grand cimetière des rapports mort-nés.

Le Centre d’information et de documentation sur le bruit (CIDB) fournit un travail considérable pour informer le public, c’est même une lecture passionnante pour qui s’intéresse au problème. On apprend par exemple le rôle de l’huissier de justice ou de l’avocat, ou l’intérêt de recourir aux services des médiateurs que mettent en place certaines mairies. Néanmoins, on a beau chercher quelles conséquences heureuses en découlent, on reste en plan. Des renseignements, des fiches explicatives, des textes : c’est le rôle de cet organisme, mais après ? Où sont les relais ? Quant au Code de santé publique, il reste en la matière quasiment lettre morte. Plus grave : les 29 et 30 novembre 2012, un colloque européen intitulé « Prévenir et gérer le bruit dans la ville » fut organisé dans l’hémicycle du Conseil régional d’Île-de-France par Bruitparif. Interrogé sur l’action de son administration, le chef de la « mission bruit » au ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie a benoîtement avisé l’assemblée que le volume global du fléau allait doubler dans les dix ans à venir. Bon, et alors ? Alors rien.

On se lasserait d’énoncer les preuves d’indifférence des pouvoirs publics dans ce domaine. Étrange passivité, au fond. Comme s’il s’agissait d’un thème électoral sans valeur. Comme si notre société acceptait finalement de subir de bon gré ce harcèlement des oreilles, cette connexion en continu au monde environnant, cette addiction au boucan plus ou moins diffus, cette forme de drogue qui, comme toutes, endort, voire abrutit. Car la fameuse phrase de Victor Hugo sur la musique − « du bruit qui pense » − peut se retourner sans peine : le bruit, c’est de la musique qui ne pense pas. C’est du brutal, du vide. Du non-sens. De la bêtise en barre. Pauvre Marcel ! Pauvres de nous qui, pour le lire en paix, cherchons désespérément du silence, et qui finirons par ne plus en trouver.[/access]

* Photo : Jonathan Hordle / Rex F/REX/SIPA. REX40228086_000003

L’ami de la famille

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brasseur pierre comédien

brasseur pierre comédien

Depuis le XIXème siècle, la Maison Brasseur fournit les planches et les plateaux en comédiens de qualité. Après 60 ans de métier et, pour la première fois, Claude Espinasse, c’est son vrai nom, fils de Pierre Brasseur et d’Odette Joyeux, se dévoile dans un livre d’entretiens avec Jeff Domenech. Souvent, les autobiographies d’acteurs célèbres fluctuent entre le désir d’embaumement et le règlement de comptes crapoteux. Brasseur a trop de pudeur et de savoir-faire pour tomber dans ces travers-là.

Ennuyer le public (ses lecteurs ici) serait une faute de goût impardonnable et indigne pour celui qui se présente, à presque 80 ans, comme un honnête artisan. La modestie, la volonté de ne pas tricher, un certain sens de l’honneur et de la fidélité, sont des notions bien étrangères au monde du cinéma qui perd la tête à la moindre starlette américaine…grassouillette. Si le 7ème art ne vous fait que très rarement monter au 7ème ciel, si vous en avez marre des Miss Météo césarisées, des films écrits à la truelle et éclairés à la pile électrique et que votre cœur ne s’enflamme que pour Gabin, Ventura, Jouvet, Denner ou Girardot, ce livre vous réconciliera avec ces inimitables saltimbanques.

Un dimanche soir avec eux dans le poste, au théâtre ou sur la toile, c’était l’assurance de vivre mille vies à la fois. Dire qu’ils étaient plus utiles que nos professeurs et nos confesseurs serait un doux euphémisme. Ils ont été essentiels dans notre construction d’homme ou de femme (parité oblige sinon cet article sera censuré) comme dirait un(e) étudiant(e) en première année de psycho. A force de ne parler que de cachets miraculeux, de promotions assommantes et de box-office fluctuant, on avait oublié combien le métier d’acteur est beau, simple, intelligent quand il est pratiqué par un maître tel que Claude Brasseur. Sa « carrière », il n’aimerait pas cette métaphore productiviste, est gigantesque ! Les derniers géants du cinéma français ne sont plus qu’une poignée (Belmondo, Delon, Marielle, Bouquet et quelques autres). Et même si Brasseur n’a pas dit son dernier mot, il est en ce moment à l’affiche de La Colère du Tigre au théâtre Montparnasse en compagnie de l’excellent Michel Aumont.

Son parcours ferait rougir de honte n’importe quel apprenti comédien, qui sous prétexte d’être passé dans une série télévisée, s’imagine arrivé. Je conseille à ces impétrants de lire et méditer cette longue conversation. Car ils pourront s’estimer heureux et chanceux s’ils vivent un petit quart de cette existence folle. Des preuves, en voici : enfant, il a sauté sur les genoux de Montand et Signoret ; son parrain était surnommé Papa (Ernest Hemingway) à la Havane ; le soir, avant de se coucher, il partageait un pot-au-feu avec Maria Casarès, Jean Vilar, Louis Jouvet et Jean-Paul Sartre ; il a vu la Libération de Paris de son balcon ; au collège, ses camarades de classe s’appelaient Jean-Jacques Debout, Philippe Noiret et Jacques Mesrine ; jeune homme, il a été assistant photographe à Match ; il a reçu les félicitations de Marcel Pagnol pour sa première pièce ; au Conservatoire, il a fait partie de la génération bénie des dieux de la scène : Marielle, Rochefort, Rich, Cremer, Vernier, Beaune, la délicieuse Françoise Fabian et l’inégalable Belmondo ; appelé du contingent, il a crapahuté trois années sous le soleil des Aurès ; il a été marié à Peggy Roch, la tendre amie de Françoise Sagan ; à la télévision, il a été Sganarelle et Vidocq ; au cinéma, le père et l’amant de Sophie Marceau ; il a fait du vélo avec Stephen Roche ; il a gagné le Paris-Dakar avec Jacky Ickx ; il a été champion de France de bobsleigh ; il a possédé une Ferrari 275 GTB ; il a tourné pour Godard et Onteniente ; il a été dentiste, vétérinaire, vendeur de voitures, juge, collectionneur, commissaire de police ou banquier ; et bien plus encore…Alors pour tout ça, Merci Claude!

Merci ! Brasseur – Père et fils – Maison fondée en 1820 avec Jeff Domenech – Flammarion

* Photo : UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00611448_000002