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Un dealer à la NRF

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mescaline paulhan michaux

« Si tu m’en trouves (de la mesc.) je suis ton homme. Si tu le désires, ton compagnon de voyage et mon appartement notre plage d’envol. »[1. Lettre de Henri Michaux à Jean Paulhan reproduite dans Mescaline 55]. Cette étrange invitation est envoyée par le poète Henri Michaux au directeur de la Nouvelle Revue Française, Jean Paulhan, en juillet 1954. Ces deux-là se connaissent bien : ils se sont rencontrés quand Michaux, originaire de Namur, en Belgique, est arrivé à Paris dans les années trente. Ils ont noué une amitié solide et Paulhan, grand admirateur de la poésie de Michaux, a facilité la publication de ses œuvres dans la NRF et chez Gallimard. En juillet 1954, ce sont presque des amis de trente ans. Voilà comment Michaux sait que Jean Paulhan est en mesure d’obtenir de la mescaline et pourquoi Paulhan va accepter immédiatement le poète belge comme « compagnon de voyage » afin de tester ce puissant psychotrope et peut-être même lui découvrir des vertus littéraires.

En plus de son métier d’éditeur, de directeur de revue et de découvreur de talents, Jean Paulhan ajoute donc l’activité de dealer à ses compétences à partir de la fin 1954. C’est par l’intermédiaire de Julian de Ajuriaguema, neurologue et professeur à la Faculté de médecine de Genève, que Jean Paulhan réussit à obtenir quelques doses de mescaline, cet alcaloïde tiré d’un cactus mexicain aux vertus hallucinogènes, le peyotl, que le chercheur Alexandre Rouhier baptise joliment « la plante à faire les yeux émerveillés » dans sa thèse en 1927. En 1954, Aldous Huxley vient juste de publier Les portes de la perception, mais sa renommée n’a pas encore atteint les cercles de la Beat Generation. La consommation de psychotropes n’est pas encore devenue un phénomène de société. La mescaline est néanmoins inscrite dès les années cinquante au tableau B des substances utilisées en médecine et en pharmacie dont l’achat, la détention, la vente et l’emploi étaient réglés par le décret du 19 novembre 1948. Elle est donc déjà considérée comme un stupéfiant, ce qui n’est pas encore le cas du LSD qu’Ernst Jünger décrivait avec un peu de mépris comme « un chat domestique, comparé au tigre royal, la mescaline. »

Paulhan et Michaux s’étant mis d’accord, il restait à décider du meilleur moment pour effectuer la prise et à trouver un troisième comparse. Ce fut Edith Boissonnas, poétesse suisse qui vivait à Paris depuis 1945 et avec laquelle Paulhan avait noué une relation amoureuse. Le directeur de la NRF appréciait beaucoup la poésie de Boissonnas et lui avait permis également de publier chez Gallimard. Quand il la contacte en août 1954 pour lui proposer de tenter l’expérience de la mescaline avec Michaux, Paulhan sait que la poétesse n’est pas complètement novice en la matière. Elle est l’épouse d’un professeur de chimie de l’université de Neuchâtel et s’intéresse également aux possibilités offertes par les psychotropes. Paulhan se procure les doses de mescaline et ses deux complices prennent la décision de se réunir le 2 janvier 1955 dans l’appartement de Michaux pour effectuer une première expérience, sans contrôle médical mais sous la surveillance les uns des autres et pourvus de l’équipement nécessaire : « Vous ai-je dit qu’il nous faudrait sans doute deux jours dimanche et lundi ? Donc rendez-vous le 2 janvier (…) Vous vous chargez de poulet et salade. Moi, de caviar (rouge), petits gâteaux et champagne. Le lundi, c’est Henri Michaux qui nous invite à déjeuner. Avez-vous lu, sur la mesc., les Portes de la perception ? »[2. Lettre de Jean Paulhan à Edith Boissonnas reproduite dans Mescaline 55]Pour Boissonnas, Michaux et Paulhan, il s’agit de mettre en pratique, au cours de ces journées de janvier, le principe de l’auto-observation des états intérieurs dont chacun des auteurs tentera de tirer sa propre expérience littéraire. Paulhan avait déjà réuni dans les années trente, dans sa maison de Chatenay-Malabry, quelques auteurs, parmi lesquels Antonin Artaud et René Daumal, afin de mener une réflexion commune sur le langage et l’expérience poétique.

Il s’agit cette fois, espère-t-il, de déterminer si cette expérience peut être enrichie par celle des psychotropes. Chacun des trois protagonistes retranscrira littérairement cette tentative. Edith Boissonnas avec le texte « Mescaline », publié en mai 1955 dans la NRF, Henri Michaux avec « Misérable miracle », publié en 1956, puis L’Infini turbulent, en 1957, et Jean Paulhan avec Petit rapport sur une expérience, publié bien plus tard, en 1969, sans doute parce que le directeur de la NRF était déjà sous le coup des poursuites engagées contre lui après la préface d’Histoire d’O et qu’il ne souhaitait pas ajouter à l’accusation d’outrage aux bonnes mœurs celle de toxicomane et trafiquant de stupéfiants.

L’expérience relatée par ces textes, tous rassemblés dans le volume Mescaline 55 publié par les éditions Claire Paulhan et enrichie de riches annexes et de correspondances, est d’abord celle d’une déception, et c’est ce qui la rend plus intéressante encore. Mescaline 55 ne montre pas des consommateurs de mescaline en proie à un naïf enthousiasme psychédélique mais des écrivains qui ont eu l’occasion d’explorer déjà à travers la littérature les méandres de leur for intérieur et que cette incursion dans le monde des hallucinogènes va laisser quelque peu insatisfaits, voire amers. Le mot de Paulhan, à l’issue de la première prise de mescaline, semble résumer le sentiment commun : « On n’en sort pas fier. » Incompréhension, angoisse mais surtout déception marquent leur premier « envol » mescalinien, les 2 et 3 janvier 1955, dans l’appartement de Michaux. Paulhan juge les hallucinations dont il fait l’expérience vulgaires et répétitives. Boissonnas décrit quant à elle un « agencement innombrable et mécanique, du plus infect mauvais goût de bazar. Bordels, chambres de province prétentieuses, tapisseries, galatithes et nul hasard. » Elle confiera cependant avoir été fascinée par certaines images entrevues, « matière primitive d’un vert gazonneux et désirable de fraîcheur où se creusait un canal où étincelait un nombril de pierre précieuse. » Tandis qu’Edith Boissonnas se couvre la tête d’une écharpe pour rester en tête à tête avec les fantômes colorés de sa conscience, Paulhan ricane doucement pour lui-même et Henri Michaux, inlassablement, prend des notes. « Michaux à demi-étendu sur son divan écrivait, et cette main aisée dans la presque obscurité me paraissait une sorte de longue griffe blanche », note Edith Boissonnas dans son journal.

Ce dont les lettres échangées entre les trois complices, rassemblées ici dans cette édition richement introduite par une passionnante préface de Muriel Pic, rendent compte, c’est de l’impossibilité d’écrire, et surtout de concevoir un écrit cohérent, sous l’influence de la mescaline. Michaux couche des notes éparses sur le papier, des suites de mots sans signification qui valent surtout pour la graphie torturée, que les fac-similés introduits dans ce volume permettent d’admirer. Il exécute aussi des dessins inquiétants de paysages oniriques et apocalyptiques dont les quelques représentations, figurant également dans Mescaline 55, sont saisissantes. Confrontée à des hallucinations insaisissables, Edith Boissonnas ne peut que conclure : « L’intérêt de ces images nul en lui-même ne relève que de la valeur de l’interprétation à l’infini qu’on en peut faire. » C’est cette interprétation que livre aussi ce petit volume qui rassemble également les extraits des différents journaux d’expérience et poèmes suscités par cette prise de mescaline. Passé le temps du délire chimique, la parole littéraire reprend ses droits mais les deux ne peuvent cohabiter dans le même espace-temps. L’expérience hallucinatoire des psychotropes reste désespérément close sur elle-même. « Quelle drogue prendre pour rendre l’écriture facile ? » se demande Henri Michaux. Baudelaire avait découvert avant lui qu’il n’en existait pas. L’écriture est une compagne austère qui se satisfait peu du lâcher prise que les poètes de la beat generation tentera encore d’expérimenter avec le cut up. Les expériences sous mescaline de janvier 1955 prolongent finalement la réflexion entamée par Paulhan avec le groupe de Chatenay ou de Roger Caillois dans Babel : comment s’affranchir du langage quand le langage seul peut permettre de témoigner de l’affranchissement ? Le philosophe Ludwig Wittgenstein avait cru découvrir qu’on ne peut finalement s’affranchir du langage sans plonger, au-delà, dans un gouffre mystique. Le gouffre sur lequel ouvre peut-être également l’expérience des drogues mais dont aucun écrit ne peut retranscrire l’agencement chaotique.

Edith Boissonnas, Henri Michaux, Jean Paulhan. Mescaline 55. Préfacé par Muriel Pic. Editions Claire Paulhan. 2014

* Photo : Wikicommons 

Kim Kardashian instrumentalisée par le pouvoir islamiste turc

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Charles Aznavour n’est apparemment pas le bienvenu en Turquie. En diffusant la chanson Sur ma vie, lors d’un show télévisé, l’historien et journaliste Murat Bardakci a provoqué la colère des internautes : « comment oser diffuser un chant Arménien ? » a-t-on lu en direct sur les réseaux sociaux. Au regard du public turc, Aznavour n’est pas tant chanteur (et acteur) qu’Arménien. Pour une majorité de Turcs fâchés avec leur histoire, faire entendre ses ritournelles relève donc du blasphème, sinon de la haute trahison. Sans aller jusqu’à s’aventurer sur le terrain miné du génocide arménien, Bardakci a répondu, non sans humour, à ses compatriotes ombrageux : « Vous passez votre temps à reluquer le cul arménien de Kim Kardashian ! Vous êtes stupides et idiots. »

Le RTUK (Conseil suprême de la radio et de la télévision), qui correspond à notre CSA, a infligé une amende record de 600 000 livres turques (200 000 euros !) à l’impertinent.  Officiellement, Murat Bardakci est accusé d’avoir bafoué « l’honneur humain » en insultant le postérieur de Kardashian. A l’avenir, ce journaliste, spécialiste de la musique turque, y réfléchira à deux fois, avant de promouvoir la variété française sur les plateaux télévisés.

La morale de cette histoire, c’est que les Turcs ne plaisantent pas avec les vedettes arméniennes et les fessiers hollywoodiens. Qu’il s’agisse de droits de l’homme ou de considérations esthétiques, ils devraient apprendre à réviser leur jugement…

Comment ne pas mourir idiot?

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munch peur suicide

1. Trois exemples à ne pas suivre.

Albert Einstein disait que deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Il ajoutait : « En ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. »

J’ignorais que chaque année étaient remis les Darwin Awards, qui récompensent les comportements autodestructeurs les plus mortels. Certains ressemblent à des gags télévisuels, mais tous donnent raison à Albert Einstein. Je n’en citerai que trois particulièrement croquignolesques.

Le premier s’est passé en août 2006 à Leicester (Angleterre). Darren, un jeune homme de trente-trois ans, est retrouvé mort chez lui, baignant dans une mare de sang, un couteau à ses côtés, peu après avoir téléphoné à un ami. Toutes les hypothèses furent envisagées par la police jusqu’à ce que sa femme donne enfin la clé du mystère : son mari, désireux de savoir si sa nouvelle veste pouvait résister aux coups de couteau, prit la décision de tester cette théorie en se poignardant lui-même… C’est ce qu’on pourrait nommer un « seppuku maladroit ».[access capability= »lire_inedits »]

La deuxième histoire se déroule au Texas en février 2000. Pour épater ses copains, Rashard, un étudiant de vingt ans, leur annonce qu’il va jouer à la roulette russe avec un pistolet semi-automatique, calibre 45. Ce jeu, déjà redoutable avec un pistolet à barillet, est mortel avec un semi-automatique, qui permet de n’appuyer qu’une fois sur la détente, sans armer, pour que le coup parte… Ne faites jamais les malins avec les armes à feu quand vous ignorez leur fonctionnement, même pour prouver que vous êtes un homme, un vrai, c’est-à-dire un Texan, telle pourrait être la morale de l’histoire.

Il n’y a pas que la bêtise qui tue, il y a aussi la vanité. Ainsi, un jeune professeur de droit, Garry Hay, trente-neuf ans, avait pour curieuse habitude de vouloir démontrer à quel point les vitres de la Toronto Dominion Tower étaient résistantes en se jetant littéralement dessus. Un jour de l’été 1996, devant un parterre d’étudiants médusés, Garry Hay se livra à sa démonstration désormais classique…, mais au lieu de rebondir sur la vitre, il la traversa. On le retrouva vingt-quatre étages plus bas. On suggérera qu’il est mort par excès de confiance en lui : il n’y a pas que le doute sur soi qui tue.

2. Plutôt se tuer que d’avoir à faire un nœud de cravate.

Ces morts ne figurent évidemment pas dans l’excellent livre de Bruno Lafourcade, Sur le suicide (éd. François Bourin), dont je m’apprêtais à parler tant l’insolence de son style et son humour british m’ont ravi. Lafourcade m’avait d’ailleurs proposé son manuscrit pour ma collection des Presses universitaires de France, mais le décès subit de Michel Prigent et l’apparition inattendue d’une éditrice plus conventionnelle (elle me refusa la biographie de Paul Gégauff par Arnaud Le Guern qui est pourtant un enchantement) mirent un terme à ma collaboration avec cette auguste maison. Autrement, il va de soi que j’aurais plaidé la cause de Bruno Lafourcade.

Son essai débute par l’histoire classique de cet Anglais qui préféra se tuer plutôt que d’avoir à faire un nœud de cravate chaque matin – et c’est donc une corde qu’il noua à son cou. « Quand la routine, et la lassitude avec elle, et la mélancolie, ont montré à tant de gentlemen qu’elles justifiaient qu’ils écourtassent la plaisanterie, pourquoi donc chercher d’autres raisons de se tuer ? », écrit Lafourcade.

3. Vite et bien.

La conclusion donne également le ton : elle nous apprend que Montherlant avait songé à écrire un texte bref, « uniquement de pratique, bon marché pour être largement répandu », qu’il aurait intitulé : « Vite et bien ou l’art de ne pas se rater en cinq leçons ». Un tel livre, en effet, aurait été de la plus grande utilité : il ne faut pas seulement vouloir se tuer, il faut savoir se tuer. Bref, ne pas mourir idiot.

Seule la certitude qu’il serait interdit avait retenu Montherlant de rédiger ce guide. Nous qui nous flattons d’être sortis du christianisme et d’avoir brisé après Mai 68 bien des tabous, nous n’avons guère progressé depuis Montherlant. C’est même tout le contraire : sur ce point, comme sur tant d’autres, nous avons régressé. Nous n’avons jamais été aussi infantilisés qu’aujourd’hui. Il est même paradoxal de voir les enfants considérés comme des adultes et les adultes systématiquement traités comme des enfants au nom d’un sacro-saint principe de précaution.

Beaucoup de suicides ne sont dus qu’à un bref instant de lucidité. Pour ne pas mourir idiots, il nous reste Causeur (hommage à la patronne) et quelques livres d’auteurs comme Muray, Cioran, Annie Le Brun et, maintenant, Bruno Lafourcade. Je n’oublierai pas mon maître en psychiatrie, Thomas Szasz, dont Michel Foucault tenait l’œuvre, à juste titre, comme supérieure à la sienne, car il alliait à l’érudition et au goût de la provocation un humour digne de Karl Kraus, auquel il avait d’ailleurs consacré un livre. Œuvre immense donc que celle de Thomas Szasz, qui s’achève à sa mort, à quatre-vingt-dix ans, par un essai dont le titre est déjà tout un programme : The Prohibition of Suicide : The Shame of Medecine. Que n’est-il traduit en français ![/access]

La magie noire de Sir Peter Blake

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peter blake america

Pour ceux d’entre nous qui s’intéressent à la voile en général et aux régates en particulier, le 13 mai 1995 reste une date mythique. Ce jour-là, dans la baie de San Diego, la Team New Zealand de Peter Blake remportait sa cinquième manche d’affilée face l’équipe de Dennis Conner avec une avance de près de deux minutes. La coupe de l’America était désormais néo-zélandaise après 144 ans de domination presque interrompue des américains [1. Jusque-là, seule l’équipe d’Alan Bond et John Bertrand sur Australia II était parvenue à ravir le Auld Mug au New York Yatch Club en 1983].

Si vous connaissez un peu l’histoire de la coupe, vous savez que cette compétition n’est pas que sportive : c’est aussi un défi technologique, financier et organisationnel. Défi technologique parce que de la fameuse goélette qui a donné son nom à la coupe [2. L’America ; la coupe s’appelait à l’origine la One Hundred Guinea Cup] aux catamarans sur foils qui seront utilisés lors de la 35ème édition, tous les engins qui ont participé à cette compétition étaient à la limite des compétences techniques de leur époque. Défi financier parce que l’histoire la coupe c’est aussi celle de la victoire des méthodes de financement modernes — les syndicats de J. P. Morgan ou d’Harold Vanderbilt — sur les tentatives chevaleresques de leurs opposants anglais — notamment Sir Thomas Lipton.

Défi organisationnel, enfin, parce la victoire dépend d’une multitude absolument invraisemblable de détails. Une coupe de l’America, c’est un cas d’école du syndrome de l’o-ring [3. Du nom du joint en caoutchouc responsable de l’explosion de la navette Challenger en 1989] : la moindre erreur, aussi insignifiante puisse-t-elle sembler, peut réduire à néant des mois d’efforts. La conquête du Auld Mug est et a toujours été un projet de très haut niveau ; un projet qui ne peut être mené à son terme que par une équipe composée d’individus exceptionnels mais aussi, et surtout, par une équipe parfaitement organisée.

On a beaucoup épilogué sur les causes de la victoire de la Team New Zealand de 1995. Le budget de Peter Blake étant relativement limité, on a surtout évoqué le talent de skipper de Russell Coutts, l’excellence des choix tactiques de Brad Butterworth et, naturellement, les performances exceptionnelles du fameux Black Magic (NZL-32), le bateau le plus rapide de la compétition. Tout ceci est vrai mais ce que les commentateurs ont largement sous-estimé et qui est, à mon sens, la cause la plus fondamentale du succès des néo-zélandais, c’est que Peter Blake était un véritable génie du management.

Peu de gens le savent mais durant toute la préparation de la coupe, Pete Mazany, un universitaire d’Auckland, a suivi et conseillé Blake sur la meilleure façon d’organiser son équipe. Quelque temps après la victoire des kiwis, j’ai pu me procurer une copie de Team Think, le volumineux rapport dans lequel Mazany avait consigné soigneusement tous les détails. Une idée, en particulier, me semble bien résumer la philosophie managériale de Blake [4. Ayant bêtement perdu l’original, je vous la cite de mémoire — d’où l’absence de guillemets] : la différence entre un groupe et une équipe c’est que dans une équipe, tous partagent le même objectif.

Ce que Blake a compris, fondamentalement, c’est la règle la plus essentielle de toute organisation humaine : quel que soit le système que vous souhaitez mettre en place, vous devez toujours partir du principe que les gens poursuivent leurs intérêts personnels. Toujours. Bien sûr, il existe des individus qui sont prêts à se sacrifier pour une noble cause, pour obéir aux dieux ou par conviction politique. Mais si vous concevez une organisation dont le bon fonctionnement requiert que tous acceptent de faire passer leurs intérêts particuliers au second plan, vous courrez droit à l’échec.

De là, il suit que vous devez faire en sorte que les intérêts de chacun des membres de votre équipe soient parfaitement alignés, pour ne pas dire confondus, avec votre objectif. Ce que Blake voulait, c’était ramener la coupe à Auckland ; ce qu’il a du faire pour y parvenir c’est comprendre exactement ce que chacun des membres de son équipe venait faire dans cette aventure, ce qui les motivait et ce qu’il fallait donc leur offrir pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes et travaillent en équipe.

Pour un type comme Russel Coutts, par exemple, l’aspect financier était sans doute très secondaire. Quand on est déjà deux fois champion du monde de match racing [5. En 1992 et 1993. Il remettra ça en 1996], s’il y a bien une coupe qu’on rêve de rajouter à son palmarès pour inscrire définitivement son nom dans la légende, c’est le Auld Mug. Qu’à fait Blake ? Eh bien là où Dennis Conner n’aurait lâché les commandes de son Stars & Stripes pour rien au monde, il s’est attribué un rôle subalterne à bord et a offert à Coutts l’objet de ses rêves : la barre de Black Magic.

Prenez Tom Schnackenberg, le designer en chef [6. Black Magic avait deux particularités : il était rapide, très rapide et il n’était le fruit du travail d’un seul homme mais celui de toute une équipe ; équipe qui incluait notamment l’équipage] et navigateur de l’équipe : qu’est-ce qui peut bien le motiver ? Bien sûr, comme Coutts, il rêve d’inscrire son nom sur la liste des designers de légende — les Starling Burgess, Charles Ernest Nicholson et tutti quanti — mais seriez-vous étonné ou scandalisé qu’il puisse aussi espérer en tirer quelque avantage matériel ? C’est l’évidence même : quand vous faites profession de dessiner des yachts de course, être de ceux qui ont conçu un vainqueur de la coupe de l’America ça vous remplit un carnet de commande pour quelques décennies.

Et maintenant, considérez les anonymes, ceux dont on n’a pas retenu le nom, ceux qui n’apparaissent pas sur la photo et pour cause : l’essentiel de leur travail se déroulait dans un hangar à l’abri des regards comme, par exemple, lorsqu’il fallait passer une nuit entière à poser une nouvelle quille sous Black Magic. Qu’ils aient tous participé à une aventure passionnante ne fait aucun doute mais laissez-moi vous dire une bonne chose : avec une prime sonnante et trébuchante à la clé, on est moins sensible à la fatigue et on laisse plus volontiers ses états d’âme à la porte du hangar.

Voilà le génie de Blake : en s’assurant qu’il comprenait exactement ce que voulaient les uns et les autres — « no hidden agenda » écrira Mazany — et en mettant en place les incitations adéquates, il a fait coïncider les objectifs personnels de chacun des membres de son équipe avec celui de la Team New Zealand toute entière. C’est sans doute moins poétique que, par exemple, la magie du maillot bleue sur laquelle certains comptaient en envoyant les Bleus de 2010 en Afrique du sud mais ça fonctionne. Que ce soit pour une compétition sportive, une entreprise ou dans un cadre encore plus large (devinez), nier l’individualité des hommes n’a jamais rien apporté de bon.

* Photo : P.P.L. OXBOW/SIPA. 00392362_000003.

Le dreyfusisme intempestif de Charles Péguy

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charles peguy affaire dreyfus

Ce que la postérité a retenu de l’affaire Dreyfus, c’est, comme l’écrit Jean-Denis Bredin, le grand dévoilement du partage de la France entre deux mentalités antagonistes : « D’un côté, ceux qui, selon le mot de Jaurès, font de l’individu humain la mesure de toute chose, de la Patrie, de la Famille, de la Propriété, de l’Humanité, de Dieu, et, de l’autre, ceux qui posent et servent des valeurs supérieures à l’individu : Dieu, la Patrie, l’État, l’Armée, le Parti ; ceux qui se battent pour la justice, idéal indéfinissable de liberté, de vérité et de générosité, et ceux qui se battent pour les préjugés au sens étymologique : ordre établi, organisations consacrées, choses jugées ; ceux qui regardent vers l’antique cimetière et ceux qui rêvent de franchir les murs ; ceux que retient la mémoire et ceux qu’emporte la sympathie. »[1.  Jean-Denis Bredin, L’Affaire, Fayard/Julliard, 1993, p. 724.]

Avec l’ascension continue du Front national, ce partage semble, plus que jamais, à l’ordre du jour. Après chaque élection, après chaque enquête d’opinion même, les éditorialistes donnent l’alerte et nous pressent de reprendre le flambeau du dreyfusisme en défendant, avant qu’il ne soit trop tard, les valeurs universelles contre l’exaltation des racines et la tentation mortifère du repli patrimonial. Je résiste obstinément à cette mise en demeure, non parce que je serais devenu réactionnaire, comme je l’entends dire ici ou là, mais parce que pour moi, l’affaire Dreyfus, ce ne sont pas seulement les hautes figures de Jaurès, de Clémenceau, de Zola, c’est avant tout Péguy et son engagement irréductible à l’antinomie devenue canonique des Lumières et des anti-Lumières.

Au moment où l’Affaire éclate, Péguy est socialiste. Or les socialistes ne se sentent pas concernés par la bataille qui se profile. Même quand ils ne vont pas jusqu’à proclamer après  Marx que l’argent est le véritable dieu d’Israël et qu’avec le capitalisme le monde est devenu juif, ils rechignent à défendre un officier bourgeois. Ce serait distraire leur énergie de la seule guerre qui vaille car elle a pour enjeu l’humanité même de l’homme : la lutte des classes. Les plus systématiques sont, comme on pouvait s’y attendre, les socialistes allemands. La philosophie de l’histoire, c’est-à-dire l’art hégélien de convertir les vérités de fait en vérités de raison, leur a montré la voie. Dans une série d’articles publiés par Die Fackel, le journal de Karl Kraus, le grand Karl Liebknecht entreprend de démontrer par A plus B que Dreyfus ne peut pas être innocent : « Est-il vraisemblable, est-il admissible qu’un officier français dont la famille et les parents sont très influents puisse être condamné pour un crime de haute trahison qu’il n’a pas commis et demeurer sous les verrous cinq années durant ? » Autrement dit, la classe dirigeante n’ayant qu’un seul ennemi – le prolétariat –, c’est à lui qu’elle réserve sa violence et ses coups tordus ; c’est pour châtier ses représentants qu’elle transgresse sans vergogne les règles de l’État de droit. Entre exploitants, en revanche, la justice n’a aucun motif à être injuste, ni à fabriquer des preuves. Nihil est sine ratione. La persécution d’un bourgeois par la bourgeoisie est inconcevable, elle n’a donc pas eu lieu. Faute d’un passeport ontologique dûment délivré par le principe de raison, la police socialiste des frontières refoule l’affaire Dreyfus dans les limbes du non-être. Et Liebknecht peut continuer à préparer la révolution sur ses deux oreilles.

En décembre 1899, se déroule à Paris le premier congrès général des socialistes. On cherche l’unité mais le climat est tendu, électrique même. Millerand vient d’accepter le ministère du Commerce dans le gouvernement formé par Waldeck-Rousseau. Il siège aux côtés du général Galliffet (« le boucher de la Commune »). Quand Jules Guesde monte à la tribune, tous les ministériels regardent leurs chaussures. Fidèle à sa réputation, ce gardien de la pureté doctrinale oppose au traître Millerand les Grands Maîtres du socialisme européen : Schoenlank, Bebel, Liebknecht. Une voix alors se fait entendre, un cri pas très haut, plutôt une affirmation qu’une provocation : « À bas Liebknecht ! » « Cette exclamation, prononcée sans éclat, écrit Péguy, fut instantanément et distinctement entendue dans toute la salle. Immédiatement une formidable clameur de réprobation et d’horreur éclata, peu à peu polarisée à gauche où elle se disciplinait sur l’air des lampions : “À la porte !”, “À la porte !”. »[2. Charles Péguy, « L’Affaire Liebknecht », in Œuvres en prose complètes, tome I, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1987, p. 318.] Vérification faite, c’est le citoyen Joindy qui a causé ce scandale, et Péguy lui apporte tout son soutien. Il admire cette voix solitaire. Il fait même plus que lui rendre hommage. Il rompt, à cette occasion, avec la philosophie de l’histoire. Celle-ci, quel qu’en soit le scénario, croit tenir en main le passé, le présent et l’avenir. L’affaire Dreyfus a montré ce qu’avait d’erroné et, à la fois, d’inhumain une telle arrogance. Elle exige donc une véritable révolution intellectuelle. Aux pensées de surplomb, il s’agit désormais d’opposer une pensée réceptive, à la superbe de la philosophie, la modestie de l’attention, et à l’arraisonnement du monde humain, la reconnaissance de son caractère immaîtrisable. L’être déborde nécessairement l’idée car « tout est immense, le savoir excepté »[3. Péguy, « Zangwill », op. cit., p. 1 447.]. On a, bien sûr, besoin de comprendre pour agir, mais comprendre la réalité présente, ce n’est pas la faire entrer dans la camisole du concept, c’est l’aborder sans garde-fou ; ce n’est pas la mettre aux normes, c’est répondre aux questions qu’elle pose et aux avertissements qu’elle envoie. « Il ne dépend pas de nous que l’événement se déclenche mais il dépend de nous d’y faire face »[4. Péguy, « Louis de Gonzague », in Œuvres en prose complètes, tome II, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, p. 383.] : voilà pour Péguy le principal enseignement de l’Affaire. Puisquetout arrive, il a fait son deuil de la possibilité de connaître le Tout, et pris la décision philosophique de renoncer au discours spéculatif pour devenir journaliste.« Journaliste de quinzaine, si l’on peut dire, je ne renierai pas le métier que je fais ; journaliste de mois ou de semestre, journaliste enfin, ma misère est la misère commune : il faut que je suive les événements, excellent exercice pour achever de se convaincre que vraiment les événements ne nous suivent pas. »[5. Péguy, « Notre patrie », op. cit., p. 11.]

De plus en plus de journalistes, hélas, vivent aujourd’hui dans la certitude que les événements les suivent.  Rien ne les désarçonne. Leur savoir n’est jamais pris en défaut. S’ils vont sur le terrain, c’est pour découvrir, derrière les apparences, la confirmation de leurs présupposés. Ils trouvent toujours ce qu’ils cherchent. D’où leur air entendu et leur inébranlable sentiment de supériorité. D’où leur condescendance amusée pour la naïveté herméneutique du commun des mortels. En toutes circonstances et en tous lieux, ils ont le petit sourire des gens renseignés, de ceux à qui on ne la fait pas car, quoi qu’il advienne, ils connaissent l’intrigue et ils ont déjà distribué les rôles. Ils n’ont pas forcément suivi des études de philosophie, mais ils exercent leur profession en philosophes de l’histoire, cela même, qu’en devenant journaliste et en s’immergeant dans la misère commune, Péguy avait choisi de ne plus être. Ainsi Edwy Plenel, le directeur du site d’informations Médiapart, qui se veut pourtant péguyste et qui s’applaudit tous les jours dire « dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste »[6. Péguy, « Lettre du provincial », Œuvres en prose complètes, tome I, pp. 291-292.] ne s’en est pas laissé accroire : il a su être plus malin que la vérité du nouvel antisémitisme. Cette vérité rebelle, cette vérité scandaleuse, il l’a neutralisée, il l’a domestiquée, il l’a nettoyée de tout ce qui en elle contredisait son système et il a dénoncé dans l’interdiction du dernier spectacle de Dieudonné, Le Mur, une grossière manœuvre pour détourner les citoyens de l’essentiel, c’est-à-dire les grèves ouvrières, la corruption de la classe politique et le racisme qui sévit au sommet de l’État. Le geste popularisé par Dieudonné de la « quenelle » étant, de surcroît, devenu le signe de ralliement de toute une jeunesse « sensible », il a mis en garde, et beaucoup d’autres avec lui, contre le danger de la stigmatisation : rien ne devait être fait qui pût désespérer Sevran ou offenser La Courneuve.

Avec cette critique de la domination, nous voici ramenés à Guesde et Liebknecht : le mal n’a qu’une adresse et la lutte des classes est le seul vrai du réel. Mais le dreyfusisme n’est pas mort. Il n’a même jamais été aussi vivace. Les nouveaux guesdistes ne le combattent plus, ils l’annexent à leur combat. C’est même sous le signe de Jaurès et de Zola qu’ils ont placé leur retentissante mobilisation contre la mise en avant du thème de l’identité nationale par le gouvernement français entre 2007 et 2012. L’identité nationale, ont-ils protesté, c’est le rejet de l’unité du genre humain, c’est Barrès balayant le J’accuse de Zola en ces termes restés célèbres : « Je reconnais que son dreyfusisme est le produit de sa sincérité, mais je dis à cette sincérité : il y a une frontière entre vous et moi. Quelle frontière ? Les Alpes. »[7. Maurice Barrès cité dans Alain Pagès, 13 janvier 1898. J’accuse !, Perrin, 1998, p. 240.] C’est Barrès encore, écrivant, avec la même assurance, qu’on ne saurait exiger de Dreyfus, « cet enfant de Sem », les beaux traits de la race indo-européenne : « Il n’est point perméable à toutes les excitations dont nous affectent notre terre, nos ancêtres, notre drapeau, le mot “honneur”. Il y a des aphasies optiques où l’on a beau voir les signes graphiques, on n’en a plus l’intelligence. Ici l’aphasie est congénitale, elle vient de la race. »[8. Maurice Barrès cité dans Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, Fayard 2000, p. 176.] Ces phrases sont d’autant plus insupportables qu’elles ont trouvé au xxe siècle leur traduction sanguinaire. Reste que, sauf à censurer Notre jeunesse, le chef-d’œuvre du dreyfusisme, on ne saurait laisser aux formules barrésiennes le dernier mot de l’identité française.

Nous sommes maintenant en 1910. Dix ans ont passé depuis l’exclamation du citoyen Joindy. Dreyfus est libre, son innocence a été reconnue, mais c’est la droite antidreyfusarde qui tient le haut du pavé. Et Péguy venant de publier Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, cette droite judiciairement défaite mais littérairement et idéologiquement triomphante s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue. Barrès, dans L’Écho de Paris, reconnaît « un des signes d’une résurrection de la vie traditionnelle dans les âmes[9. Maurice Barrès cité dans Géraldi Leroy, Charles Péguy. L’inclassable, Armand Colin 2014, p. 232.] ». Drumont s’interroge dans La Libre Parole : « Comment un tel homme a-t-il pu être dreyfusard ? Avions-nous assez raison ! »[10. Drumont ibid.] Lasserre,  dans L’Action française, félicite Péguy d’être resté fidèle à ses origines et d’avoir « résisté tenacement au sirocco juif »[11. Lasserre ibid., p. 233.]. L’opinion n’ayant jamais été aussi favorable, Barrès fait campagne pour que l’Académie française, avant de lui ouvrir ses portes, décerne à Péguy son Grand Prix. Le gérant des Cahiers de la Quinzaine entrevoit le bout du tunnel. Après la pauvreté et la solitude, le monde lui sourit, une certaine aisance se profile, la gloire même semble à portée de main. Et sa palinodie paraît acquise. Le reniement de ses engagements de jeunesse ne fait de doute pour personne. Seuls, en effet, détonnent dans le  concert de louanges dont il est l’objet les critiques acerbes et les bons mots féroces – « Péguy a mis de l’eau bénite dans son pétrole » – de Lavisse ou de Lucien Herr, ses anciens compagnons d’armes. Mais soudain, le 12 juillet : « On peut publier demain nos œuvres complètes : non seulement, il n’y a pas une virgule que nous ayons à retrancher, mais il n’y a pas une virgule dont nous n’ayons à nous glorifier. »[12. Péguy, « Notre jeunesse », Œuvres en prose complètes, tome III, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1992, pp. 42-43.] Péguy n’est donc point le repenti qu’attendaient à bras ouverts L’Action française et La Libre Parole. Il reste fidèle à sa jeunesse dreyfusiste (« nous fûmes des héros »)[13. Ibid., p. 120.] et il rend compte de cette fidélité par une fidélité plus profonde : « Ce que nous défendons, ce n’est pas seulement notre honneur. Ce n’est pas seulement l’honneur de tout notre peuple, dans le présent, c’est l’honneur historique de notre peuple, tout l’honneur historique de notre race, l’honneur de nos aïeux, l’honneur de nos enfants. (…) Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur. “Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu”. C’était la règle et l’honneur et la poussée cornélienne, la vieille poussée cornélienne. C’était la règle et l’honneur et la poussée chrétienne. (…) L’honneur d’un peuple est d’un seul tenant. »[14. Ibid., p. 151.]

Péguy, comme tous les dreyfusards, invoque les droits de l’homme. Il le fait même avec emphase : « Une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social. »[15. Ibid.] Mais ce qui singularise l’auteur de Notre jeunesse, ce sont les mots-clés d’honneur et de race et c’est qu’il aille chercher dans Le Cid la formule de son dreyfusisme. « Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu » : là où Zola et Clemenceau prennent exemple sur Voltaire, défenseur de Calas, Péguy brandit le vers emblématique du théâtre cornélien. On attendait la réaffirmation des principes des Lumières et c’est la morale de l’aristocratie qui surgit sans crier gare. Aux doctrinaires racistes qui traitent l’appartenance comme une donnée, comme un destin, comme un Irrémédiable auquel nul comportement n’échappe, Péguy répond que Noblesse oblige et qu’il faut à Rodrigue, pour remplir cette obligation, une force d’âme extraordinaire. Et à ceux qui jugent dépassée la conception aristocratique de l’homme et du monde, il rappelle que la nation démocratique fait de chaque citoyen un héritier, c’est-à-dire, à l’instar de Rodrigue et de tout noble qui se respecte, « l’administrateur comptable et responsable d’un domaine incessamment menacé »[16. Péguy, « Par ce demi-clair matin », Œuvres en prose complètes, tome II, op. cit., p. 96.]. Dans les sociétés démocratiques, le principe de l’honneur n’est pas caduc : il devient, au contraire, l’affaire de tous.

Aux premiers temps de l’Affaire, quand Joindy criait « À bas Liebknecht ! », Péguy ne parlait pas le langage de l’identité mais celui de la Justice contre la Raison d’État et celui de l’Humanité contre ceux qui excluaient Dreyfus de l’humain parce que juif ou parce que bourgeois. C’est en 1905 que, confronté au réveil brutal de la menace allemande, il a entendu retentir en lui « une voix de mémoire engloutie »[17. Péguy, « Notre patrie », op.cit., p. 61.]. Il a pris conscience alors de la valeur et de la fragilité de son héritage. Et en 1910, il relit l’affaire Dreyfus à la lumière de cette révélation.

Péguy est tué à l’ennemi le 6 septembre 1914. Trente ans plus tard, une autre menace plus inquiétante encore plane sur les nations du Vieux Continent, et c’est tout naturellement vers Notre jeunesse que Georges Bernanos se tourne pour fustiger dans Scandale de la vérité le déshonneur des accords de Munich. L’honneur, dans les sombres temps de la montée des périls, redevient la grande question. Les démocraties croyaient s’être débarrassées de cet archaïsme. Stupéfaites, elles le rencontrent à nouveau sur leur chemin. À leur corps défendant, elles en retrouvent l’exigence. L’honneur, c’est-à-dire la filiation : en 1940, tandis que Marc Bloch explique l’effondrement de la France par la cassure entre ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération, le général de Gaulle puise à ces deux sources la force de dire non : « Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur. » Mais que reste-t-il aujourd’hui de Notre jeunesse, de Scandale de la vérité, de L’Étrange Défaite et de l’inspiration gaullienne ?

On s’incline certes devant les grands noms de Péguy, de Bernanos, de Marc Bloch, et du général de Gaulle, on leur consacre des biographies, des thèses, des colloques, on célèbre ponctuellement le centenaire de leur naissance ou de leur mort, mais leurs voix sont devenues inaudibles, leur message ne passe plus. Ceux qu’emporte la sympathie et qui rêvent de franchir les murs occupent le devant de la scène. Avec l’ouverture des frontières et le changement de population qui en découle, ils voient la défiance et la violence se propager dans la société française. Et, forts de ce que l’histoire leur a appris, ils incriminent Barrès, ils dénoncent la perpétuation de son idéologie « nauséabonde ». Si mésentente il y a dans la France d’aujourd’hui, c’est, disent-ils, par la faute des gardiens de plus en plus hargneux de l’antique cimetière. Pour remédier à cette situation, ils proposent donc, avec le conseiller d’État Thierry Tuot, auteur d’un rapport sur l’intégration remis au Premier ministre en février 2013, d’en finir avec « la célébration angoissée du passé révolu d’une France chevrotante et confite dans des traditions imaginaires »[18. Thierry Tuot, Le Débat, n° 179, mars-avril 2014, p. 45.].

On le voit : Barrès n’est plus une référence, c’est un épouvantail ; le dreyfusisme triomphe, mais Péguy a perdu la bataille. Auschwitz, en effet, a eu lieu. Et après Auschwitz, on n’ose plus, on ne sait plus faire la différence entre la poussée hitlérienne et la poussée cornélienne. On frappe du même opprobre le « sang pur » et la pureté du sang. Le racisme nazi a emporté dans son apocalypse l’honneur de la race, c’est-à-dire la dette envers les morts. Pour être sûres de rentrer dans le droit chemin de l’humanisme des Lumières, les nations  démocratiques lui ont cédé, sans coup férir, leur Noblesse oblige. Elles n’ont pas compris que cet abandon était sa vraie victoire, son maléfice ultime.

*Photo : wikicommons.

L’Europe victime de l’acédie

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europe irak ebola

De tous les péchés capitaux définis par l’Eglise, l’acédie est sans doute le plus funeste. La paresse intellectuelle, le vague à l’âme, l’incapacité à émettre des idées ou à formuler des projets sont sans doute à l’origine de biens des dérèglements humains.

Ce mal difficilement curable frappe nos gouvernements depuis plus de trente ans. C’est l’Europe en tant qu’idéologie qui en est la cause. Car l’idée d’Europe est une idéologie totalitaire. Non pas dans le sens liberticide, mais dans le fait qu’elle investit tout le champ politique, tout l’espace sociétal et même pour certains le domaine spirituel. 

Voici quelques jours, sur France Inter, une émission réunissait quelques experts pour parler de la lutte contre le virus Ebola. Ces experts, au lieu de formuler des propositions, d’envisager des scénarios, ont passé la majorité du temps à déplorer l’impuissance des institutions européennes à s’opposer au virus… Si le virus Ebola progressait, c’était selon eux parce que l’Union européenne avait failli dans son projet.

Cette anecdote peut sembler caricaturale, mais elle est symptomatique d’un état d’esprit général. La dengue frappe le sud de la France ?… Que fait l’Europe ? Les paysans ont de graves difficultés ?… C’est parce que l’Europe ne permet plus d’avancer dans la PAC (Politique agricole commune). La France est empêtrée en Centrafrique ?… C’est parce que les Européens ne veulent pas y mettre les pieds. L’Ukraine est sens dessus-dessous ? … C’est parce que l’Europe ne s’oppose pas avec assez de virulence à Poutine. Notre économie affronte de graves difficultés ?… Négocions avec Junker.

Les espoirs mis dans la construction européenne ont créé une telle bulle d’espérance parmi les peuples qu’ils ont subjugué tout le personnel politique. Pour ou contre l’Europe, tous ne jurent que par l’Europe. La déflation nous menace, les souverainistes dénoncent l’Euro… Les déficits se creusent, les partisans d’une politique de l’offre veulent que l’Europe relance la croissance…

Nos politiques sont comme frappés d’acédie face aux changements du monde. Incapables de penser en dehors du logiciel européen, ils ne savent plus penser aucune alternative économique, aucune politique visionnaire, aucun projet mobilisateur. Et comme l’Europe s’empêtre dans ses contradictions et s’enferme de plus en plus dans une logique technocratique, l’horizon intellectuel est bouché : l’Europe nous empêche d’avancer, alors on stagne. Chez les esprits les plus faibles, l’Otan joue un rôle comparable dans le domaine stratégique. Incapable de penser en dehors du « logiciel atlantique », François Hollande n’a pas su prendre en main une politique bilatérale réaliste avec la Russie. Et il s’aventure en Irak sans savoir où il va ni ce que la France peut tirer comme avantage de cette aventure.

Faut-il être pessimiste ? L’acédie européenne est un refuge face aux basculements du monde. Les défis à relever, dans la mutation énergétique, dans la transition énergétique, dans la recrudescence du fait religieux, sont très inquiétants. Et l’Europe est un « prêt à penser » facile à utiliser. Mais en même temps, le poison européen distille son propre antidote : à mesure que les désastres se profilent, les yeux commencent à s’ouvrir.

*Image : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Zone euro, zone zéro

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euro zone drapeau

Brusquement, le ton des médias a changé au matin du 14 août. Les chiffres de production de la France et de la zone euro pour le deuxième trimestre venaient de tomber : l’hypothèse d’une deuxième rechute économique a été prise en compte, la bienveillance qui protégeait la présidence française s’est muée en appréciation critique[1.  En témoignent les commentaires qui ont accompagné l’intervention de François Hollande du 14 juillet 2014]. Le bataillon des journalistes stratosphérisés est redescendu sur terre, sinon pour partager le sort commun, du moins pour méditer sur la dureté des temps.

Pourtant, la personnalité majeure de la zone euro, aux côtés de la chancelière allemande, avait annoncé que la situation restait des plus médiocres. Mario Draghi, le président de la BCE, répète en effet depuis des mois que la reprise n’est pas ce qu’on voudrait qu’elle soit. Aucun des ressorts habituels de la croissance n’est à l’œuvre dans l’ensemble de la zone : la consommation, soutenue en Allemagne, reste faible partout ailleurs ; l’investissement est médiocre ou en recul partout, y compris en Allemagne ; les exportations n’avancent pas de façon notable, sauf encore en Allemagne.[access capability= »lire_inedits »]

On pourrait se réjouir de voir l’Espagne et le Portugal renouer avec la croissance ; ce serait oublier que ces pays redémarrent, depuis une situation de dépression, sur un champ de ruines. L’Italie, elle, vient d’afficher sa troisième récession en l’espace de six ans. La surpuissante Allemagne a reculé. La France est encalminée pour de bon. Or, à elles trois, ces économies, qui forment l’essentiel de la CEE d’origine, représentent plus des deux tiers du PIB de la zone.

Il faut enfoncer le clou : si la zone euro est aujourd’hui la zone la moins dynamique dans le paysage économique mondial, ce n’est pas par accident. Son asphyxie procède de facteurs identifiables qui ne sont jamais pointés. Elle est une zone démographique dépressionnaire, à l’exception de la France. Elle a dissimulé frauduleusement son hétérogénéité sous le voile trompeur de la monnaie unique. Elle accepte le handicap de travailler avec la monnaie la plus surévaluée au monde[2. Airbus affiche un profit bien moindre que Boeing, en dépit de son succès commercial. C’est l’effet de la surévaluation relative de l’euro, de l’ordre de 15 %]. Enfin, elle dépend d’un système institutionnel européen qui ne défend pas les intérêts des ses membres, là où ses concurrents américain et chinois s’y appliquent chaque jour.

Mais avec la surévaluation monétaire, c’est le traitement de la crise dite des pays du Sud, à partir de 2010, qui a causé le plus de dommages immédiats. Pour maintenir l’intégrité de la zone monétaire, on a sommé des économies en faillite d’accomplir une double opération de rigueur budgétaire et de baisse des coûts salariaux dans le privé. Revenons sur ce dernier aspect.

Dans un précédent texte [3. « Une Europe trop faible dans un euro trop fort », Causeur de février 2014], nous avions évoqué la déflation salariale opérée dans les pays du Sud « au risque de la déflation des prix ». Nous y voilà. La baisse des prix à la consommation est effective en Grèce, au Portugal, en Espagne. Ailleurs, les prix évoluent à peine. La France affiche une hausse annuelle de 0,5 % qui correspond uniquement à la hausse des prix administrés tels que ceux de l’énergie ou des transports ferroviaires. Aucun pays de la zone n’atteint 1 % d’inflation.

Les conséquences de cette situation sans précédent depuis la guerre sont aisément imaginables. La double évolution décevante du volume des ventes et des prix vient comprimer les chiffres d’affaires et les marges des entreprises, qui se heurtent ainsi à un double obstacle symétrique : la difficulté d’amortir les dépenses d’investissement du passé, l’impossibilité de se lancer dans des investissements majeurs pour l’avenir. Si l’on ajoute le handicap de la surévaluation monétaire, qui affecte toutes les exportations hors zone euro, il est exclu que le montant d’investissement critique pour l’obtention d’une reprise durable et saine puisse être atteint.

C’est en amont des filières de production que les entreprises pâtissent le plus de ce mouvement de décélération des prix. Leurs clients situés en aval tentent de se protéger en exigeant des prix d’achat de plus en plus serrés. Quand ils obtiennent ces prix, ils reportent leurs difficultés sur leurs partenaires, sans craindre de les asphyxier. Une psychologie égoïste, malsaine et dolosive s’installe ainsi dans le monde économique.

Tout résulte du refus du démembrement de la zone euro dont auraient pu profiter les pays les plus touchés. On avait, en 2010 et 2011, le choix entre la dévaluation monétaire et la dévaluation des salaires. Il s’agit là, en fait, de deux procédés, très différents, qui visent à réduire le coût du travail. Dévaluer la monnaie revient à rendre moins cher le travail produit en vue de l’exportation. Mais quand on cherche à atteindre cet objectif par la déflation salariale, on s’expose mécaniquement à une forte chute de la consommation. Nos amis grecs, espagnols, portugais, irlandais en ont fait l’expérience.

Nos compatriotes intoxiqués par la propagande sur la réussite allemande ont dû être surpris par les difficultés apparues en Allemagne. Elles sont pourtant l’autre face de la réussite germanique et procèdent de la même origine qu’elle : le pari de la mondialisation. Les Allemands ont fait le choix collectif d’une insertion compétitive dans la concurrence mondiale élargie aux pays émergents. Le consensus des pouvoirs publics, des patrons et des syndicats a permis de renforcer un appareil de production qui était déjà de grande qualité. Et l’éblouissante performance à l’exportation a permis à la RFA d’aujourd’hui d’être le premier grand pays européen à effacer sa récession de 2009[4. Avec l’Angleterre depuis ce printemps. Il faudra revenir sur les raisons de la récente prospérité anglaise]. Mais, de ce fait, elle reste étroitement dépendante du courant d’exportations et des investissements qu’il suscite.

C’est pour cette raison que le nouveau gouvernement Merkel évalue les hypothèses d’évolution du modèle économique national. Les ministres économiques constatent avec satisfaction que les salaires progressent enfin, que la consommation suit, que l’immigration choisie, qui n’est pas un slogan outre-Rhin mais la réalité, permet de combler les déficits de main-d’œuvre pour certains métiers. Ils mesurent la force maintenue des exportations, qui devraient progresser de 3,5 % encore cette année. Un retournement conjoncturel est à tout le moins improbable. Mais ces titulaires s’interrogent aussi sur la faiblesse de l’investissement total, privé et public : 17,5 % du PIB contre 21,5 % dans la moyenne des pays développés. L’Allemagne investit peu dans ses infrastructures par souci de réduire au plus vite la dette publique héritée des charges de la réunification[5. 1 500 milliards d’euros ont été transférés de l’Ouest vers l’Est]. Ses entreprises investissent de plus en plus sur les marchés où elles exportent, ce qui réduit le potentiel d’investissement sur le territoire national.

Concomitamment, les chefs d’entreprise allemands s’inquiètent de la crise ukrainienne. Les sanctions occidentales contre Moscou aggravent une situation économique déjà fortement dégradée depuis 2013 par la chute du rouble et la fuite des capitaux. L’ensemble formé par la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie est promis à une sévère récession. Or, 6 200 entreprises allemandes travaillent en Russie. Elles devront faire face à la chute de leurs profits ou à des pertes sur leur marché local. Le patronat allemand en ayant pris conscience, le climat des affaires s’est assombri. En toute hypothèse, les investissements en souffriront. Le dynamisme allemand va se modérer, à moins de mesures de relance.

De ce côté-ci du Rhin, la croissance française a échappé au pire, au premier trimestre parce qu’on a fait des stocks, au deuxième trimestre parce qu’on a consommé grâce à la dépense sociale. Le commerce extérieur est encore un peu plus dégradé, l’investissement s’érode. Les deux zéros trimestriels répétitifs infligent une claque à François Hollande et à Pierre Moscovici, le premier ayant annoncé la reprise et le second ayant pronostiqué une forte croissance, en août 2013.

C’est, bien entendu, le déclin historique de l’industrie qui est au cœur du problème français. Nous produisons moins de biens industriels qu’il y a vingt ans. Notre sidérurgie est morte sous les coups des raids d’Alcan sur Pechiney et de Mittal sur Arcelor. Notre industrie automobile est reléguée à la quatrième place européenne, après le transfert des petites Renault hors de France et avant celui, annoncé, des petites Peugeot et Citroën. Les secteurs dits de main-d’œuvre, comme le textile, se sont réduits comme peau de chagrin. Il faudrait alors, outre les mesures de sauvegarde que seraient la sortie de l’euro allemand et des trente-cinq heures, définir un modèle économique qui s’appuie sur la qualité de nos ingénieurs et de nos informaticiens, lesquels, sinon, en seront réduits à travailler pour l’Allemagne.

Mais peut-on attendre cela d’un président qui a cessé de réfléchir à l’économie il y a trente ans, au moment du tournant mitterrandien de 1983 ? Le delorien impénitent qui fait semblant de diriger la France est l’un des moins outillés pour penser, dans l’urgence, la bifurcation nécessaire de notre organisation et de notre politique économique.

La croissance nulle de la zone euro remet à l’ordre du jour la question des dettes publiques. Les économistes lucides le savent, il faudrait, pour stabiliser, puis résorber les dettes publiques, une croissance forte doublée d’une inflation d’au moins 2 %. Or, nous risquons la rechute dans une troisième récession et surtout le maintien de cette déflation sournoise qui plombe les comptes des entreprises et des États.

Mario Draghi nous a été présenté comme l’homme prodigieux qui allait nous permettre de surmonter l’enlisement européen. On oublie ainsi ses propos réitérés sur la faiblesse du dynamisme européen qui ne dépend pas de la politique monétaire. Mario Draghi ne peut obliger les entreprises à investir, les ménages à consommer. Il offre de la monnaie quasi gratuite – 0,15 % – à ses guichets. Que pourrait-il faire d’autre ?

Il pourrait se résoudre à faire, comme à Londres et à Washington, du Quantitative Easing. Sous ce vocable obscur se cache une réalité simple et triviale. La banque centrale se transforme en banque commerciale. Elle rachète massivement des créances privées et publiques à long terme (de dix à trente ans de durée). Ainsi, la Réserve fédérale a emmagasiné plus de 4 000 milliards de dollars d’emprunts privés et publics dans ses comptes, la Banque d’Angleterre 375 milliards de livres sterling d’obligations publiques. Avec raison, Mario Draghi s’y est refusé, limitant ces rachats dans leur montant et dans leur durée (trois ans au maximum). Car il sait que le QE est un aller sans retour. On ne peut remettre sur le marché les emprunts rachetés sans provoquer une crise financière qui ébranlerait les banques des deux côtés de l’Atlantique.

Et c’est pourquoi il résiste au chant des sirènes qui l’appellent à imiter Ben Bernanke et Mervyn King. Cependant, la pression qui s’exerce sur lui se renforcera si l’état de faiblesse de la zone euro se confirme. Les gouvernements, désarmés devant une crise qu’ils n’ont pas tenté d’analyser, pourraient se liguer pour réclamer la mise en œuvre du QE. Attendons de voir comment le talentueux acrobate italien s’y prendra, soit pour aller au Canossa du QE, soit pour résister encore aux appels à l’aventurisme monétaire qui montent vers lui.[/access]

Quand la Catalogne ne dit pas Non!

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catalogne ecosse espagne

L’Écosse vient de dire « non » à l’indépendance, et l’on est désormais fixé sur son sort. Dans le cas de la Catalogne, la question demeure, hypothéquant l’avenir.

Quelques certitudes ont été anéanties, le 11 septembre, dernier quand les Catalans ont commémoré le tricentenaire de la chute de Barcelone face au premier Bourbon d’Espagne. Le V de la victoire formé par une foule sur 11 kilomètres, censé annoncer la future victoire  de l’indépendance a reçu l’afflux de centaines de milliers de manifestants : entre 470 000 et 500 000 selon la Police, 1 800 000 d’après les participants. Comment expliquer un succès que les commentateurs peinaient à envisager quelques jours auparavant ? Les accusations d’enrichissements illégaux à l’encontre de Jordi Pujol, l’ancien président tout-puissant de la Generalitat, semblaient pourtant avoir réduit à néant l’argument le plus répandu dans les rangs indépendantistes :« l’Espagne nous vole! ». En l’occurrence, l’ennemi était intérieur.

Pedro Sánchez, le quadra nouveau secrétaire national du PSOE, peut-être parce qu’il appartient à une nouvelle génération, est peut-être celui qui a lui tenu les propos les plus lucides pour expliquer la réussite de la mobilisation. Il décrit « beaucoup de volonté,et aussi beaucoup d’aspirations: une crise sans fin, un travail qui n’arrive pas ou qui est indigne, il y a les inégalités, il y a une fatigue de la politique et de la corruption » . Le premier des socialistes ne va cependant pas jusqu’à remonter trop en arrière et évite de pointer la part de responsabilité de son parti. En 2007, la majorité de José-Luis Zapatero avait en effet passé un pacte avec les nationalistes catalans, les laissant fixer seuls une nouveau statut d’autonomie pour la Catalogne, en échange d’un soutien aux Cortès et au gouvernement de Madrid. Une fois ratifié par la vote populaire – avec certes une participation ne dépassant pas 40%, le Parti Populaire de Mariano Rajoy, alors dans l’opposition, avait porté l’affaire devant le Tribunal Constitutionnel qui censura très vite le texte. Un texte pourtant déjà ratifié par le peuple ! Chacun des deux grands partis rejette aujourd’hui sur l’autre la responsabilité d’une situation peut-être désormais hors de tout contrôle.

L’imprudence du PSOE, puis la provocation du PP ont mené l’Espagne à une impasse, face à laquelle s’accroît chaque année la mobilisation d’une partie de la société catalane usée par l’incompétence de ses anciens décideurs. Pedro Sánchez n’en ignore rien, qui voit l’Espagne « aux portes d’une crise d’État ». La ligne de défense de Mariano Rajoy, elle, est enfoncée. En témoigne la réaction du numéro deux de son gouvernement. L’an dernier, après le succès d’une première grande manifestation, la vice-présidente Soraya de Santamaría défendait bec et ongles la « majorité silencieuse » des Catalans. Vendredi 12 septembre, elle était contrainte de s’incliner devant « le droit à manifester », assurant ainsi une sorte assurer service minimum de la démocratie. Avec tous les risques que celle-ci peut maintenant courir. L’observateur étranger du 11 septembre à Barcelone a pu voir les avenues de la Gran Vía et de la Diagonal envahies par une foule jeune et joyeuse, remuante et unie derrière un seul drapeau et un seul mot d’ordre : »indépendance! ». Profitant de la logistique remarquable d’une journée de mobilisation – à laquelle étaient curieusement associés quelques autobus du conseil général des Pyrénées-Orientales… -, les manifestants exprimaient un pur sentiment nationaliste, étonnant pour un Européen du XXIe siècle éduqué aux seuls impératifs de « la bonne gouvernance » ! Les sondages n’annoncent encore la victoire du « oui » lors de la consultation sur l’indépendance prévue en Catalogne le 9 novembre prochain. Une sentence du Tribunal Suprême peut même encore, du reste, suspendre la tenue d’un référendum camouflé derrière cette « consultation » régionale.

Une dynamique a bien pris corps dans la société catalane. Dans une tribune publiée dans El País, le journaliste Javier Cercas, spécialiste incontesté de la transition démocratique espagnole, s’inquiète déjà de voir la logique de la confrontation l’emporter sur toute volonté de débat. À l’auteur de ces lignes, qui parcourrait jeudi les artères de Barcelone, une catalane pas encore sûre de ses choix à venir, confiait l’étonnement d’avoir vu son frère offrir récemment le drapeau catalan frappé de la croix blanche de l’indépendance à sa petite amie originaire de Barcelone, lui un électeur de toujours du Parti Populaire et de Rajoy. Signe qu’au pays de Rodrigue, la passion est en passe de gagner toute la société.

*Photo : DR.

Edwy Plenel : misère du trotsko-djihadisme

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edwy plenel etat islamique

Le fondateur de Médiapart, en opération de promotion de son dernier opus Pour les musulmans, promène sa moustache et son sourire crispé sur les plateaux de télévisions et dans les studios des principales radios. Son message est simple : tout le mal qui advient aujourd’hui dans ce bas monde est le résultat, en dernière instance, de l’indignité de l’homme blanc dominateur, marqué pour l’éternité de la flétrissure colonialiste, qui se transmet de génération en génération. Les musulmans sont, de son point de vue, les victimes absolues de ce désordre universel, en Irak, en Syrie, comme dans les banlieues de nos métropoles. J’exagère ? Ceux qui ont regardé « Ce soir ou jamais », le soir du 19 septembre, on pu le voir voler au secours de l’ex-otage en Syrie Pierre Torres, qui avait écrit, dans une tribune publiée par Le Monde : « Mohammed Nemmouche est un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes. ». Interpellé à ce sujet par Elisabeth Lévy, avant que Torrès ait pu bredouiller un semblant de justification, Plenel s’exclame : « C’est le passage le plus fort et le plus digne de ce texte ! ». Ce tortionnaire d’Alep, ce tueur de juifs de Bruxelles est donc « notre monstre », à qui il est même dénié d’avoir plus d’autonomie de pensée et d’action que celle octroyée par Mary Shelley à la créature du docteur Frankenstein.

Le jeudi suivant, c’est le jour d’Edwy aux « Matins » de France Culture, où l’excellent Marc Voinchet lui offre un créneau hebdomadaire pour administrer aux auditeurs une dose concentrée de ses délires idéologiques. Ce jeudi là, le 25 septembre 2014, la France est sous le choc de l’assassinat, par égorgement, du guide de haute montagne Hervé Gourdel par les émules algériens de Daech. Comment allait-il s’en sortir ? Difficile, dans ce cas là, de mettre la barbarie des assassins sur le compte des misères subies par des jeunes victimes de harcèlement policier, de contrôles au faciès à répétition, de déréliction sociale dans des cités-ghettos. Lorsque l’actualité vous envoie un uppercut, il convient, en bonne logique plenelienne, de botter en touche dans le champ de l’Histoire : «  C’est reparti comme en 14 !» claironne Edwy. Le scandale du jour, pour lui, ce n’est pas l’assassinat de sang froid, dans des conditions horribles d’un guide de montagne accompagnant des alpinistes algériens dans le massif du Djurdjura, mais l’union nationale, sincère et spontanée, qui s’est révélée pour condamner ce crime, et le soutien quasi-unanime de la classe politique française à la riposte militaire aux égorgeurs de Daech. L’émotion légitime qui nous étreint relève, selon lui d’un « bourrage de crâne » à l’image de celui, dénoncé jadis par les fondateurs du Canard Enchaîné, en 1915, en pleine guerre de 14… À propos de bourrage de crâne, Plenel passe bien évidemment sous silence celui subi par ces jeunes déboussolés qui vont chercher dans le djihad un sens à leur mort. Nous sommes « historiquement » forcément coupable de tout, y compris de la guerre de religion qui oppose les sunnites au chiites dans un affrontement sauvage qui dure depuis près de trente ans au Moyen-Orient. Plenel, et ses amis de Mediapart condamnent toutes les opérations conduites pour limiter l’expansion de cette idéologie mortifère, au Mali, comme en Irak. Ce n’est pas la conduite stratégique et tactique de ces interventions qui sont critiquées – ce qui est parfaitement légitime – mais leur principe même. Quoi que nous fassions, c’est le mal, renversement de la vision binaire et manichéenne des Ronald Reagan et George W. Bush…

Plenel veut de l’Histoire ? On va lui en donner. Plongeons-nous, par exemple dans le passé du trotskisme, dont il persiste à se réclamer, dans sa version «  culturelle », sinon organisationnelle. L’estampille stalinienne de l’expression « hitléro-trotskiste » ne doit pas nous empêcher, comme l’ont fait tous les historiens sérieux, de revisiter le passé de cette mouvance pendant la Seconde guerre mondiale. Dès 1938, le ton est donné par le patron, Léon Trotsky, dans son article «  La lutte anti-impérialiste » : « Il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil « fasciste » contre l’Angleterre « démocratique ». Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas ». Après l’assassinat de Trotsky, ses émules de la IVème internationale mettront cette ligne en application, en substituant l’Allemagne hitlérienne au Brésil. Les trotskistes français, dans leur grande majorité[1. Une poignée de militants trotskistes, dont le plus connu est David Rousset, rompirent avec cette ligne aberrante, participèrent à la Résistance, notamment dans le travail militant en direction des soldats allemands. Certains d’entre eux furent fusillés et déportés. Mais, comme les poissons volants, ils ne constituent pas la majorité de l’espèce…], et jusqu’à la Libération pratiqueront l’entrisme dans les partis collaborationnistes, notamment le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, et prôneront le « défaitisme révolutionnaire » face à l’Allemagne nazie. Voici ce qu’on pouvait lire dans La Vérité, organe du mouvement trotskyste, le 22 août 1944, alors que la bataille pour vaincre Hitler faisait rage. Sous le titre «  Pourquoi nous n’avons pas adhéré à la Résistance », on peut lire cette adresse à la classe ouvrière française : « Nous savons que ce programme n’est pas le vôtre. Vous croyez devoir maintenir votre Union Sacrée avec les partis de la bourgeoisie, et prendre à votre compte leurs buts de guerre. Nous croyons qu’une telle politique creuse le fossé entre les ouvriers français et allemands, qu’elle a, entre autres résultats celui de souder les ouvriers allemands autour de leur propre bourgeoisie, de prolonger par là l’existence de Hitler, de paralyser la révolution en Allemagne et en Europe ».

Les temps ont changé, mais l’esprit reste le même : l’ennemi, ce n’est pas le fasciste, aujourd’hui le djihadisme massacreur et égorgeur, mais ceux qui s’unissent pour le combattre.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21383431_000002.

Mort d’Hervé Gourdel

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herve gourdel etat islamique

Quand on fait la guerre, il faut s’attendre à avoir des pertes. On l’a sans doute un peu oublié en Occident où, depuis les années 80, les stratèges ont développé la doctrine dite du « zéro mort » qui est à l’art de la guerre ce que le bisounoursisme est au monde des enfants. On veut bien faire la guerre au monde entier mais on ne veut plus mourir.  Norman Mailer, à propos de la première guerre du Golfe, avait qualifié d’ « obscène » cette dissymétrie, indiquant qu’un jour nous la paierions. Le 11 septembre 2001 lui avait donné raison et nous avait ainsi appris que des hommes décidés à mourir, alors que les Occidentaux sont surtout décidés à vivre, pouvaient redessiner dans un immense, abject et spectaculaire carnage, avec des cutters et des avions détournés sur des tours une  « grande métropole crue moderne » aurait dit Rimbaud.

La France vient de connaître son premier mort et il faut nommer ce mort. Il s’appelait Hervé Gourdel. Entendons-nous bien, son premier mort à la façon dont meurent désormais les Occidentaux. De la manière la plus glaçante possible : une décapitation filmée. Il y a quelque chose de doublement  atroce dans cette exécution. D’abord parce que la peine de mort est inacceptable, quelles que soient les circonstances, et ensuite parce qu’elle a été filmée. Filmer un homme qui meurt est l’équivalent symbolique des exécutions publiques d’autrefois, chez nous, quand nous guillotinions les condamnés sur la place publique, ce que nous avons fait jusque dans les années trente du siècle dernier. Alors que sa mort, sa propre mort,  le « Je meurs » indicible de Jankélévitch, est la dernière chose qui appartient à un homme qui meurt. Il a le droit inaliénable, comme dans l’amour, à l’intimité, à l’absence du regard des autres sauf de ceux qui l’ont aimé. Ceux qui décident de filmer ça sont dans la pornographie ou encore, pour reprendre la terminologie mailerienne, dans  l’obscénité. L’obscénité, étymologiquement, c’est ce qui doit rester hors de la scène. Et c’est ce tabou-là qu’ont brisé les bourreaux d’Hervé Gourdel comme le brisent tout ceux qui se livrent à ce rituel spectaculaire dont l’horreur devient tragiquement banale. Une banalité obscène, elle aussi.

Toute notre technologie sophistiquée, nos drones, nos guidages laser, nos avions furtifs, ne peuvent rien et ne pourront jamais rien contre ce qui vient d’arriver. Des assassins qui sont bien de leur temps, qui sont dans le « selfie » sanglant avec l’aide de tous les réseaux sociaux. Ils ne font que pousser à l’extrême cette logique narcissique qui est la notre, qui est celle de nos enfants.

J’ai évidemment, tétanisé et écoeuré, regardé le journal télévisé, c’était celui de la 2, pour essayer de comprendre. Là encore, j’ai eu ce sentiment de malaise. Le reportage à Saint-Martin-Vésubie , d’où était originaire Hervé Gourdel, était proprement interminable et lui aussi complètement obscène. Traitez-moi de cœur de pierre si vous vous voulez mais je ne vois pas l’intérêt de consacrer presque vingt minutes à filmer des amis, des voisins qui ne peuvent qu’exprimer un chagrin qui lui aussi ne devrait appartenir qu’à eux. Les surprendre au moment où les journalistes eux-mêmes leur apprennent la nouvelle comme s’ils attendaient le moment propice pour avoir le meilleur spectacle possible de la douleur humaine. Oui, là aussi, c’est de l’obscénité pure et simple. Ce que je demande à des journalistes, c’est de m’informer, pas de verser de l’huile sur le feu de notre chagrin, à nous tous. Çà ne m’apprend rien, sinon le voyeurisme d’une information transformée en spectacle, mais ça je le savais depuis longtemps.

Il fallait voir à quel point François Fillon, l’invité de Pujadas, était mal à l’aise. Invité au départ pour parler du retour de Sarkozy, comme son regard était gêné ! Pour le coup, c’était tout à son honneur quand, relégué en fin de journal pour aborder la guéguerre à l’UMP, il a d’abord constaté à quel point, même s’il n’a pas employé le mot, il y avait encore là quelque chose d’obscène à commenter les micro-événements de la vie politique française.

En face, ils doivent bien rire, les monstres franchisés par d’autres monstres. Non seulement, ils ont tué Hervé Gourdel mais ils ont pu constater à quel point nous étions, humainement, fragiles. Cette fragilité est pourtant notre force, notre dignité. À une seule condition, c’est que nous n’en fassions pas cet étalage.

Un étalage obscène, évidemment.

 *Photo :  NO CREDIT. 00693276_000007.

Un dealer à la NRF

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mescaline paulhan michaux

mescaline paulhan michaux

« Si tu m’en trouves (de la mesc.) je suis ton homme. Si tu le désires, ton compagnon de voyage et mon appartement notre plage d’envol. »[1. Lettre de Henri Michaux à Jean Paulhan reproduite dans Mescaline 55]. Cette étrange invitation est envoyée par le poète Henri Michaux au directeur de la Nouvelle Revue Française, Jean Paulhan, en juillet 1954. Ces deux-là se connaissent bien : ils se sont rencontrés quand Michaux, originaire de Namur, en Belgique, est arrivé à Paris dans les années trente. Ils ont noué une amitié solide et Paulhan, grand admirateur de la poésie de Michaux, a facilité la publication de ses œuvres dans la NRF et chez Gallimard. En juillet 1954, ce sont presque des amis de trente ans. Voilà comment Michaux sait que Jean Paulhan est en mesure d’obtenir de la mescaline et pourquoi Paulhan va accepter immédiatement le poète belge comme « compagnon de voyage » afin de tester ce puissant psychotrope et peut-être même lui découvrir des vertus littéraires.

En plus de son métier d’éditeur, de directeur de revue et de découvreur de talents, Jean Paulhan ajoute donc l’activité de dealer à ses compétences à partir de la fin 1954. C’est par l’intermédiaire de Julian de Ajuriaguema, neurologue et professeur à la Faculté de médecine de Genève, que Jean Paulhan réussit à obtenir quelques doses de mescaline, cet alcaloïde tiré d’un cactus mexicain aux vertus hallucinogènes, le peyotl, que le chercheur Alexandre Rouhier baptise joliment « la plante à faire les yeux émerveillés » dans sa thèse en 1927. En 1954, Aldous Huxley vient juste de publier Les portes de la perception, mais sa renommée n’a pas encore atteint les cercles de la Beat Generation. La consommation de psychotropes n’est pas encore devenue un phénomène de société. La mescaline est néanmoins inscrite dès les années cinquante au tableau B des substances utilisées en médecine et en pharmacie dont l’achat, la détention, la vente et l’emploi étaient réglés par le décret du 19 novembre 1948. Elle est donc déjà considérée comme un stupéfiant, ce qui n’est pas encore le cas du LSD qu’Ernst Jünger décrivait avec un peu de mépris comme « un chat domestique, comparé au tigre royal, la mescaline. »

Paulhan et Michaux s’étant mis d’accord, il restait à décider du meilleur moment pour effectuer la prise et à trouver un troisième comparse. Ce fut Edith Boissonnas, poétesse suisse qui vivait à Paris depuis 1945 et avec laquelle Paulhan avait noué une relation amoureuse. Le directeur de la NRF appréciait beaucoup la poésie de Boissonnas et lui avait permis également de publier chez Gallimard. Quand il la contacte en août 1954 pour lui proposer de tenter l’expérience de la mescaline avec Michaux, Paulhan sait que la poétesse n’est pas complètement novice en la matière. Elle est l’épouse d’un professeur de chimie de l’université de Neuchâtel et s’intéresse également aux possibilités offertes par les psychotropes. Paulhan se procure les doses de mescaline et ses deux complices prennent la décision de se réunir le 2 janvier 1955 dans l’appartement de Michaux pour effectuer une première expérience, sans contrôle médical mais sous la surveillance les uns des autres et pourvus de l’équipement nécessaire : « Vous ai-je dit qu’il nous faudrait sans doute deux jours dimanche et lundi ? Donc rendez-vous le 2 janvier (…) Vous vous chargez de poulet et salade. Moi, de caviar (rouge), petits gâteaux et champagne. Le lundi, c’est Henri Michaux qui nous invite à déjeuner. Avez-vous lu, sur la mesc., les Portes de la perception ? »[2. Lettre de Jean Paulhan à Edith Boissonnas reproduite dans Mescaline 55]Pour Boissonnas, Michaux et Paulhan, il s’agit de mettre en pratique, au cours de ces journées de janvier, le principe de l’auto-observation des états intérieurs dont chacun des auteurs tentera de tirer sa propre expérience littéraire. Paulhan avait déjà réuni dans les années trente, dans sa maison de Chatenay-Malabry, quelques auteurs, parmi lesquels Antonin Artaud et René Daumal, afin de mener une réflexion commune sur le langage et l’expérience poétique.

Il s’agit cette fois, espère-t-il, de déterminer si cette expérience peut être enrichie par celle des psychotropes. Chacun des trois protagonistes retranscrira littérairement cette tentative. Edith Boissonnas avec le texte « Mescaline », publié en mai 1955 dans la NRF, Henri Michaux avec « Misérable miracle », publié en 1956, puis L’Infini turbulent, en 1957, et Jean Paulhan avec Petit rapport sur une expérience, publié bien plus tard, en 1969, sans doute parce que le directeur de la NRF était déjà sous le coup des poursuites engagées contre lui après la préface d’Histoire d’O et qu’il ne souhaitait pas ajouter à l’accusation d’outrage aux bonnes mœurs celle de toxicomane et trafiquant de stupéfiants.

L’expérience relatée par ces textes, tous rassemblés dans le volume Mescaline 55 publié par les éditions Claire Paulhan et enrichie de riches annexes et de correspondances, est d’abord celle d’une déception, et c’est ce qui la rend plus intéressante encore. Mescaline 55 ne montre pas des consommateurs de mescaline en proie à un naïf enthousiasme psychédélique mais des écrivains qui ont eu l’occasion d’explorer déjà à travers la littérature les méandres de leur for intérieur et que cette incursion dans le monde des hallucinogènes va laisser quelque peu insatisfaits, voire amers. Le mot de Paulhan, à l’issue de la première prise de mescaline, semble résumer le sentiment commun : « On n’en sort pas fier. » Incompréhension, angoisse mais surtout déception marquent leur premier « envol » mescalinien, les 2 et 3 janvier 1955, dans l’appartement de Michaux. Paulhan juge les hallucinations dont il fait l’expérience vulgaires et répétitives. Boissonnas décrit quant à elle un « agencement innombrable et mécanique, du plus infect mauvais goût de bazar. Bordels, chambres de province prétentieuses, tapisseries, galatithes et nul hasard. » Elle confiera cependant avoir été fascinée par certaines images entrevues, « matière primitive d’un vert gazonneux et désirable de fraîcheur où se creusait un canal où étincelait un nombril de pierre précieuse. » Tandis qu’Edith Boissonnas se couvre la tête d’une écharpe pour rester en tête à tête avec les fantômes colorés de sa conscience, Paulhan ricane doucement pour lui-même et Henri Michaux, inlassablement, prend des notes. « Michaux à demi-étendu sur son divan écrivait, et cette main aisée dans la presque obscurité me paraissait une sorte de longue griffe blanche », note Edith Boissonnas dans son journal.

Ce dont les lettres échangées entre les trois complices, rassemblées ici dans cette édition richement introduite par une passionnante préface de Muriel Pic, rendent compte, c’est de l’impossibilité d’écrire, et surtout de concevoir un écrit cohérent, sous l’influence de la mescaline. Michaux couche des notes éparses sur le papier, des suites de mots sans signification qui valent surtout pour la graphie torturée, que les fac-similés introduits dans ce volume permettent d’admirer. Il exécute aussi des dessins inquiétants de paysages oniriques et apocalyptiques dont les quelques représentations, figurant également dans Mescaline 55, sont saisissantes. Confrontée à des hallucinations insaisissables, Edith Boissonnas ne peut que conclure : « L’intérêt de ces images nul en lui-même ne relève que de la valeur de l’interprétation à l’infini qu’on en peut faire. » C’est cette interprétation que livre aussi ce petit volume qui rassemble également les extraits des différents journaux d’expérience et poèmes suscités par cette prise de mescaline. Passé le temps du délire chimique, la parole littéraire reprend ses droits mais les deux ne peuvent cohabiter dans le même espace-temps. L’expérience hallucinatoire des psychotropes reste désespérément close sur elle-même. « Quelle drogue prendre pour rendre l’écriture facile ? » se demande Henri Michaux. Baudelaire avait découvert avant lui qu’il n’en existait pas. L’écriture est une compagne austère qui se satisfait peu du lâcher prise que les poètes de la beat generation tentera encore d’expérimenter avec le cut up. Les expériences sous mescaline de janvier 1955 prolongent finalement la réflexion entamée par Paulhan avec le groupe de Chatenay ou de Roger Caillois dans Babel : comment s’affranchir du langage quand le langage seul peut permettre de témoigner de l’affranchissement ? Le philosophe Ludwig Wittgenstein avait cru découvrir qu’on ne peut finalement s’affranchir du langage sans plonger, au-delà, dans un gouffre mystique. Le gouffre sur lequel ouvre peut-être également l’expérience des drogues mais dont aucun écrit ne peut retranscrire l’agencement chaotique.

Edith Boissonnas, Henri Michaux, Jean Paulhan. Mescaline 55. Préfacé par Muriel Pic. Editions Claire Paulhan. 2014

* Photo : Wikicommons 

Kim Kardashian instrumentalisée par le pouvoir islamiste turc

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Charles Aznavour n’est apparemment pas le bienvenu en Turquie. En diffusant la chanson Sur ma vie, lors d’un show télévisé, l’historien et journaliste Murat Bardakci a provoqué la colère des internautes : « comment oser diffuser un chant Arménien ? » a-t-on lu en direct sur les réseaux sociaux. Au regard du public turc, Aznavour n’est pas tant chanteur (et acteur) qu’Arménien. Pour une majorité de Turcs fâchés avec leur histoire, faire entendre ses ritournelles relève donc du blasphème, sinon de la haute trahison. Sans aller jusqu’à s’aventurer sur le terrain miné du génocide arménien, Bardakci a répondu, non sans humour, à ses compatriotes ombrageux : « Vous passez votre temps à reluquer le cul arménien de Kim Kardashian ! Vous êtes stupides et idiots. »

Le RTUK (Conseil suprême de la radio et de la télévision), qui correspond à notre CSA, a infligé une amende record de 600 000 livres turques (200 000 euros !) à l’impertinent.  Officiellement, Murat Bardakci est accusé d’avoir bafoué « l’honneur humain » en insultant le postérieur de Kardashian. A l’avenir, ce journaliste, spécialiste de la musique turque, y réfléchira à deux fois, avant de promouvoir la variété française sur les plateaux télévisés.

La morale de cette histoire, c’est que les Turcs ne plaisantent pas avec les vedettes arméniennes et les fessiers hollywoodiens. Qu’il s’agisse de droits de l’homme ou de considérations esthétiques, ils devraient apprendre à réviser leur jugement…

Comment ne pas mourir idiot?

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munch peur suicide

munch peur suicide

1. Trois exemples à ne pas suivre.

Albert Einstein disait que deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Il ajoutait : « En ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. »

J’ignorais que chaque année étaient remis les Darwin Awards, qui récompensent les comportements autodestructeurs les plus mortels. Certains ressemblent à des gags télévisuels, mais tous donnent raison à Albert Einstein. Je n’en citerai que trois particulièrement croquignolesques.

Le premier s’est passé en août 2006 à Leicester (Angleterre). Darren, un jeune homme de trente-trois ans, est retrouvé mort chez lui, baignant dans une mare de sang, un couteau à ses côtés, peu après avoir téléphoné à un ami. Toutes les hypothèses furent envisagées par la police jusqu’à ce que sa femme donne enfin la clé du mystère : son mari, désireux de savoir si sa nouvelle veste pouvait résister aux coups de couteau, prit la décision de tester cette théorie en se poignardant lui-même… C’est ce qu’on pourrait nommer un « seppuku maladroit ».[access capability= »lire_inedits »]

La deuxième histoire se déroule au Texas en février 2000. Pour épater ses copains, Rashard, un étudiant de vingt ans, leur annonce qu’il va jouer à la roulette russe avec un pistolet semi-automatique, calibre 45. Ce jeu, déjà redoutable avec un pistolet à barillet, est mortel avec un semi-automatique, qui permet de n’appuyer qu’une fois sur la détente, sans armer, pour que le coup parte… Ne faites jamais les malins avec les armes à feu quand vous ignorez leur fonctionnement, même pour prouver que vous êtes un homme, un vrai, c’est-à-dire un Texan, telle pourrait être la morale de l’histoire.

Il n’y a pas que la bêtise qui tue, il y a aussi la vanité. Ainsi, un jeune professeur de droit, Garry Hay, trente-neuf ans, avait pour curieuse habitude de vouloir démontrer à quel point les vitres de la Toronto Dominion Tower étaient résistantes en se jetant littéralement dessus. Un jour de l’été 1996, devant un parterre d’étudiants médusés, Garry Hay se livra à sa démonstration désormais classique…, mais au lieu de rebondir sur la vitre, il la traversa. On le retrouva vingt-quatre étages plus bas. On suggérera qu’il est mort par excès de confiance en lui : il n’y a pas que le doute sur soi qui tue.

2. Plutôt se tuer que d’avoir à faire un nœud de cravate.

Ces morts ne figurent évidemment pas dans l’excellent livre de Bruno Lafourcade, Sur le suicide (éd. François Bourin), dont je m’apprêtais à parler tant l’insolence de son style et son humour british m’ont ravi. Lafourcade m’avait d’ailleurs proposé son manuscrit pour ma collection des Presses universitaires de France, mais le décès subit de Michel Prigent et l’apparition inattendue d’une éditrice plus conventionnelle (elle me refusa la biographie de Paul Gégauff par Arnaud Le Guern qui est pourtant un enchantement) mirent un terme à ma collaboration avec cette auguste maison. Autrement, il va de soi que j’aurais plaidé la cause de Bruno Lafourcade.

Son essai débute par l’histoire classique de cet Anglais qui préféra se tuer plutôt que d’avoir à faire un nœud de cravate chaque matin – et c’est donc une corde qu’il noua à son cou. « Quand la routine, et la lassitude avec elle, et la mélancolie, ont montré à tant de gentlemen qu’elles justifiaient qu’ils écourtassent la plaisanterie, pourquoi donc chercher d’autres raisons de se tuer ? », écrit Lafourcade.

3. Vite et bien.

La conclusion donne également le ton : elle nous apprend que Montherlant avait songé à écrire un texte bref, « uniquement de pratique, bon marché pour être largement répandu », qu’il aurait intitulé : « Vite et bien ou l’art de ne pas se rater en cinq leçons ». Un tel livre, en effet, aurait été de la plus grande utilité : il ne faut pas seulement vouloir se tuer, il faut savoir se tuer. Bref, ne pas mourir idiot.

Seule la certitude qu’il serait interdit avait retenu Montherlant de rédiger ce guide. Nous qui nous flattons d’être sortis du christianisme et d’avoir brisé après Mai 68 bien des tabous, nous n’avons guère progressé depuis Montherlant. C’est même tout le contraire : sur ce point, comme sur tant d’autres, nous avons régressé. Nous n’avons jamais été aussi infantilisés qu’aujourd’hui. Il est même paradoxal de voir les enfants considérés comme des adultes et les adultes systématiquement traités comme des enfants au nom d’un sacro-saint principe de précaution.

Beaucoup de suicides ne sont dus qu’à un bref instant de lucidité. Pour ne pas mourir idiots, il nous reste Causeur (hommage à la patronne) et quelques livres d’auteurs comme Muray, Cioran, Annie Le Brun et, maintenant, Bruno Lafourcade. Je n’oublierai pas mon maître en psychiatrie, Thomas Szasz, dont Michel Foucault tenait l’œuvre, à juste titre, comme supérieure à la sienne, car il alliait à l’érudition et au goût de la provocation un humour digne de Karl Kraus, auquel il avait d’ailleurs consacré un livre. Œuvre immense donc que celle de Thomas Szasz, qui s’achève à sa mort, à quatre-vingt-dix ans, par un essai dont le titre est déjà tout un programme : The Prohibition of Suicide : The Shame of Medecine. Que n’est-il traduit en français ![/access]

La magie noire de Sir Peter Blake

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peter blake america

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Pour ceux d’entre nous qui s’intéressent à la voile en général et aux régates en particulier, le 13 mai 1995 reste une date mythique. Ce jour-là, dans la baie de San Diego, la Team New Zealand de Peter Blake remportait sa cinquième manche d’affilée face l’équipe de Dennis Conner avec une avance de près de deux minutes. La coupe de l’America était désormais néo-zélandaise après 144 ans de domination presque interrompue des américains [1. Jusque-là, seule l’équipe d’Alan Bond et John Bertrand sur Australia II était parvenue à ravir le Auld Mug au New York Yatch Club en 1983].

Si vous connaissez un peu l’histoire de la coupe, vous savez que cette compétition n’est pas que sportive : c’est aussi un défi technologique, financier et organisationnel. Défi technologique parce que de la fameuse goélette qui a donné son nom à la coupe [2. L’America ; la coupe s’appelait à l’origine la One Hundred Guinea Cup] aux catamarans sur foils qui seront utilisés lors de la 35ème édition, tous les engins qui ont participé à cette compétition étaient à la limite des compétences techniques de leur époque. Défi financier parce que l’histoire la coupe c’est aussi celle de la victoire des méthodes de financement modernes — les syndicats de J. P. Morgan ou d’Harold Vanderbilt — sur les tentatives chevaleresques de leurs opposants anglais — notamment Sir Thomas Lipton.

Défi organisationnel, enfin, parce la victoire dépend d’une multitude absolument invraisemblable de détails. Une coupe de l’America, c’est un cas d’école du syndrome de l’o-ring [3. Du nom du joint en caoutchouc responsable de l’explosion de la navette Challenger en 1989] : la moindre erreur, aussi insignifiante puisse-t-elle sembler, peut réduire à néant des mois d’efforts. La conquête du Auld Mug est et a toujours été un projet de très haut niveau ; un projet qui ne peut être mené à son terme que par une équipe composée d’individus exceptionnels mais aussi, et surtout, par une équipe parfaitement organisée.

On a beaucoup épilogué sur les causes de la victoire de la Team New Zealand de 1995. Le budget de Peter Blake étant relativement limité, on a surtout évoqué le talent de skipper de Russell Coutts, l’excellence des choix tactiques de Brad Butterworth et, naturellement, les performances exceptionnelles du fameux Black Magic (NZL-32), le bateau le plus rapide de la compétition. Tout ceci est vrai mais ce que les commentateurs ont largement sous-estimé et qui est, à mon sens, la cause la plus fondamentale du succès des néo-zélandais, c’est que Peter Blake était un véritable génie du management.

Peu de gens le savent mais durant toute la préparation de la coupe, Pete Mazany, un universitaire d’Auckland, a suivi et conseillé Blake sur la meilleure façon d’organiser son équipe. Quelque temps après la victoire des kiwis, j’ai pu me procurer une copie de Team Think, le volumineux rapport dans lequel Mazany avait consigné soigneusement tous les détails. Une idée, en particulier, me semble bien résumer la philosophie managériale de Blake [4. Ayant bêtement perdu l’original, je vous la cite de mémoire — d’où l’absence de guillemets] : la différence entre un groupe et une équipe c’est que dans une équipe, tous partagent le même objectif.

Ce que Blake a compris, fondamentalement, c’est la règle la plus essentielle de toute organisation humaine : quel que soit le système que vous souhaitez mettre en place, vous devez toujours partir du principe que les gens poursuivent leurs intérêts personnels. Toujours. Bien sûr, il existe des individus qui sont prêts à se sacrifier pour une noble cause, pour obéir aux dieux ou par conviction politique. Mais si vous concevez une organisation dont le bon fonctionnement requiert que tous acceptent de faire passer leurs intérêts particuliers au second plan, vous courrez droit à l’échec.

De là, il suit que vous devez faire en sorte que les intérêts de chacun des membres de votre équipe soient parfaitement alignés, pour ne pas dire confondus, avec votre objectif. Ce que Blake voulait, c’était ramener la coupe à Auckland ; ce qu’il a du faire pour y parvenir c’est comprendre exactement ce que chacun des membres de son équipe venait faire dans cette aventure, ce qui les motivait et ce qu’il fallait donc leur offrir pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes et travaillent en équipe.

Pour un type comme Russel Coutts, par exemple, l’aspect financier était sans doute très secondaire. Quand on est déjà deux fois champion du monde de match racing [5. En 1992 et 1993. Il remettra ça en 1996], s’il y a bien une coupe qu’on rêve de rajouter à son palmarès pour inscrire définitivement son nom dans la légende, c’est le Auld Mug. Qu’à fait Blake ? Eh bien là où Dennis Conner n’aurait lâché les commandes de son Stars & Stripes pour rien au monde, il s’est attribué un rôle subalterne à bord et a offert à Coutts l’objet de ses rêves : la barre de Black Magic.

Prenez Tom Schnackenberg, le designer en chef [6. Black Magic avait deux particularités : il était rapide, très rapide et il n’était le fruit du travail d’un seul homme mais celui de toute une équipe ; équipe qui incluait notamment l’équipage] et navigateur de l’équipe : qu’est-ce qui peut bien le motiver ? Bien sûr, comme Coutts, il rêve d’inscrire son nom sur la liste des designers de légende — les Starling Burgess, Charles Ernest Nicholson et tutti quanti — mais seriez-vous étonné ou scandalisé qu’il puisse aussi espérer en tirer quelque avantage matériel ? C’est l’évidence même : quand vous faites profession de dessiner des yachts de course, être de ceux qui ont conçu un vainqueur de la coupe de l’America ça vous remplit un carnet de commande pour quelques décennies.

Et maintenant, considérez les anonymes, ceux dont on n’a pas retenu le nom, ceux qui n’apparaissent pas sur la photo et pour cause : l’essentiel de leur travail se déroulait dans un hangar à l’abri des regards comme, par exemple, lorsqu’il fallait passer une nuit entière à poser une nouvelle quille sous Black Magic. Qu’ils aient tous participé à une aventure passionnante ne fait aucun doute mais laissez-moi vous dire une bonne chose : avec une prime sonnante et trébuchante à la clé, on est moins sensible à la fatigue et on laisse plus volontiers ses états d’âme à la porte du hangar.

Voilà le génie de Blake : en s’assurant qu’il comprenait exactement ce que voulaient les uns et les autres — « no hidden agenda » écrira Mazany — et en mettant en place les incitations adéquates, il a fait coïncider les objectifs personnels de chacun des membres de son équipe avec celui de la Team New Zealand toute entière. C’est sans doute moins poétique que, par exemple, la magie du maillot bleue sur laquelle certains comptaient en envoyant les Bleus de 2010 en Afrique du sud mais ça fonctionne. Que ce soit pour une compétition sportive, une entreprise ou dans un cadre encore plus large (devinez), nier l’individualité des hommes n’a jamais rien apporté de bon.

* Photo : P.P.L. OXBOW/SIPA. 00392362_000003.

Le dreyfusisme intempestif de Charles Péguy

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charles peguy affaire dreyfus

charles peguy affaire dreyfus

Ce que la postérité a retenu de l’affaire Dreyfus, c’est, comme l’écrit Jean-Denis Bredin, le grand dévoilement du partage de la France entre deux mentalités antagonistes : « D’un côté, ceux qui, selon le mot de Jaurès, font de l’individu humain la mesure de toute chose, de la Patrie, de la Famille, de la Propriété, de l’Humanité, de Dieu, et, de l’autre, ceux qui posent et servent des valeurs supérieures à l’individu : Dieu, la Patrie, l’État, l’Armée, le Parti ; ceux qui se battent pour la justice, idéal indéfinissable de liberté, de vérité et de générosité, et ceux qui se battent pour les préjugés au sens étymologique : ordre établi, organisations consacrées, choses jugées ; ceux qui regardent vers l’antique cimetière et ceux qui rêvent de franchir les murs ; ceux que retient la mémoire et ceux qu’emporte la sympathie. »[1.  Jean-Denis Bredin, L’Affaire, Fayard/Julliard, 1993, p. 724.]

Avec l’ascension continue du Front national, ce partage semble, plus que jamais, à l’ordre du jour. Après chaque élection, après chaque enquête d’opinion même, les éditorialistes donnent l’alerte et nous pressent de reprendre le flambeau du dreyfusisme en défendant, avant qu’il ne soit trop tard, les valeurs universelles contre l’exaltation des racines et la tentation mortifère du repli patrimonial. Je résiste obstinément à cette mise en demeure, non parce que je serais devenu réactionnaire, comme je l’entends dire ici ou là, mais parce que pour moi, l’affaire Dreyfus, ce ne sont pas seulement les hautes figures de Jaurès, de Clémenceau, de Zola, c’est avant tout Péguy et son engagement irréductible à l’antinomie devenue canonique des Lumières et des anti-Lumières.

Au moment où l’Affaire éclate, Péguy est socialiste. Or les socialistes ne se sentent pas concernés par la bataille qui se profile. Même quand ils ne vont pas jusqu’à proclamer après  Marx que l’argent est le véritable dieu d’Israël et qu’avec le capitalisme le monde est devenu juif, ils rechignent à défendre un officier bourgeois. Ce serait distraire leur énergie de la seule guerre qui vaille car elle a pour enjeu l’humanité même de l’homme : la lutte des classes. Les plus systématiques sont, comme on pouvait s’y attendre, les socialistes allemands. La philosophie de l’histoire, c’est-à-dire l’art hégélien de convertir les vérités de fait en vérités de raison, leur a montré la voie. Dans une série d’articles publiés par Die Fackel, le journal de Karl Kraus, le grand Karl Liebknecht entreprend de démontrer par A plus B que Dreyfus ne peut pas être innocent : « Est-il vraisemblable, est-il admissible qu’un officier français dont la famille et les parents sont très influents puisse être condamné pour un crime de haute trahison qu’il n’a pas commis et demeurer sous les verrous cinq années durant ? » Autrement dit, la classe dirigeante n’ayant qu’un seul ennemi – le prolétariat –, c’est à lui qu’elle réserve sa violence et ses coups tordus ; c’est pour châtier ses représentants qu’elle transgresse sans vergogne les règles de l’État de droit. Entre exploitants, en revanche, la justice n’a aucun motif à être injuste, ni à fabriquer des preuves. Nihil est sine ratione. La persécution d’un bourgeois par la bourgeoisie est inconcevable, elle n’a donc pas eu lieu. Faute d’un passeport ontologique dûment délivré par le principe de raison, la police socialiste des frontières refoule l’affaire Dreyfus dans les limbes du non-être. Et Liebknecht peut continuer à préparer la révolution sur ses deux oreilles.

En décembre 1899, se déroule à Paris le premier congrès général des socialistes. On cherche l’unité mais le climat est tendu, électrique même. Millerand vient d’accepter le ministère du Commerce dans le gouvernement formé par Waldeck-Rousseau. Il siège aux côtés du général Galliffet (« le boucher de la Commune »). Quand Jules Guesde monte à la tribune, tous les ministériels regardent leurs chaussures. Fidèle à sa réputation, ce gardien de la pureté doctrinale oppose au traître Millerand les Grands Maîtres du socialisme européen : Schoenlank, Bebel, Liebknecht. Une voix alors se fait entendre, un cri pas très haut, plutôt une affirmation qu’une provocation : « À bas Liebknecht ! » « Cette exclamation, prononcée sans éclat, écrit Péguy, fut instantanément et distinctement entendue dans toute la salle. Immédiatement une formidable clameur de réprobation et d’horreur éclata, peu à peu polarisée à gauche où elle se disciplinait sur l’air des lampions : “À la porte !”, “À la porte !”. »[2. Charles Péguy, « L’Affaire Liebknecht », in Œuvres en prose complètes, tome I, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1987, p. 318.] Vérification faite, c’est le citoyen Joindy qui a causé ce scandale, et Péguy lui apporte tout son soutien. Il admire cette voix solitaire. Il fait même plus que lui rendre hommage. Il rompt, à cette occasion, avec la philosophie de l’histoire. Celle-ci, quel qu’en soit le scénario, croit tenir en main le passé, le présent et l’avenir. L’affaire Dreyfus a montré ce qu’avait d’erroné et, à la fois, d’inhumain une telle arrogance. Elle exige donc une véritable révolution intellectuelle. Aux pensées de surplomb, il s’agit désormais d’opposer une pensée réceptive, à la superbe de la philosophie, la modestie de l’attention, et à l’arraisonnement du monde humain, la reconnaissance de son caractère immaîtrisable. L’être déborde nécessairement l’idée car « tout est immense, le savoir excepté »[3. Péguy, « Zangwill », op. cit., p. 1 447.]. On a, bien sûr, besoin de comprendre pour agir, mais comprendre la réalité présente, ce n’est pas la faire entrer dans la camisole du concept, c’est l’aborder sans garde-fou ; ce n’est pas la mettre aux normes, c’est répondre aux questions qu’elle pose et aux avertissements qu’elle envoie. « Il ne dépend pas de nous que l’événement se déclenche mais il dépend de nous d’y faire face »[4. Péguy, « Louis de Gonzague », in Œuvres en prose complètes, tome II, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, p. 383.] : voilà pour Péguy le principal enseignement de l’Affaire. Puisquetout arrive, il a fait son deuil de la possibilité de connaître le Tout, et pris la décision philosophique de renoncer au discours spéculatif pour devenir journaliste.« Journaliste de quinzaine, si l’on peut dire, je ne renierai pas le métier que je fais ; journaliste de mois ou de semestre, journaliste enfin, ma misère est la misère commune : il faut que je suive les événements, excellent exercice pour achever de se convaincre que vraiment les événements ne nous suivent pas. »[5. Péguy, « Notre patrie », op. cit., p. 11.]

De plus en plus de journalistes, hélas, vivent aujourd’hui dans la certitude que les événements les suivent.  Rien ne les désarçonne. Leur savoir n’est jamais pris en défaut. S’ils vont sur le terrain, c’est pour découvrir, derrière les apparences, la confirmation de leurs présupposés. Ils trouvent toujours ce qu’ils cherchent. D’où leur air entendu et leur inébranlable sentiment de supériorité. D’où leur condescendance amusée pour la naïveté herméneutique du commun des mortels. En toutes circonstances et en tous lieux, ils ont le petit sourire des gens renseignés, de ceux à qui on ne la fait pas car, quoi qu’il advienne, ils connaissent l’intrigue et ils ont déjà distribué les rôles. Ils n’ont pas forcément suivi des études de philosophie, mais ils exercent leur profession en philosophes de l’histoire, cela même, qu’en devenant journaliste et en s’immergeant dans la misère commune, Péguy avait choisi de ne plus être. Ainsi Edwy Plenel, le directeur du site d’informations Médiapart, qui se veut pourtant péguyste et qui s’applaudit tous les jours dire « dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste »[6. Péguy, « Lettre du provincial », Œuvres en prose complètes, tome I, pp. 291-292.] ne s’en est pas laissé accroire : il a su être plus malin que la vérité du nouvel antisémitisme. Cette vérité rebelle, cette vérité scandaleuse, il l’a neutralisée, il l’a domestiquée, il l’a nettoyée de tout ce qui en elle contredisait son système et il a dénoncé dans l’interdiction du dernier spectacle de Dieudonné, Le Mur, une grossière manœuvre pour détourner les citoyens de l’essentiel, c’est-à-dire les grèves ouvrières, la corruption de la classe politique et le racisme qui sévit au sommet de l’État. Le geste popularisé par Dieudonné de la « quenelle » étant, de surcroît, devenu le signe de ralliement de toute une jeunesse « sensible », il a mis en garde, et beaucoup d’autres avec lui, contre le danger de la stigmatisation : rien ne devait être fait qui pût désespérer Sevran ou offenser La Courneuve.

Avec cette critique de la domination, nous voici ramenés à Guesde et Liebknecht : le mal n’a qu’une adresse et la lutte des classes est le seul vrai du réel. Mais le dreyfusisme n’est pas mort. Il n’a même jamais été aussi vivace. Les nouveaux guesdistes ne le combattent plus, ils l’annexent à leur combat. C’est même sous le signe de Jaurès et de Zola qu’ils ont placé leur retentissante mobilisation contre la mise en avant du thème de l’identité nationale par le gouvernement français entre 2007 et 2012. L’identité nationale, ont-ils protesté, c’est le rejet de l’unité du genre humain, c’est Barrès balayant le J’accuse de Zola en ces termes restés célèbres : « Je reconnais que son dreyfusisme est le produit de sa sincérité, mais je dis à cette sincérité : il y a une frontière entre vous et moi. Quelle frontière ? Les Alpes. »[7. Maurice Barrès cité dans Alain Pagès, 13 janvier 1898. J’accuse !, Perrin, 1998, p. 240.] C’est Barrès encore, écrivant, avec la même assurance, qu’on ne saurait exiger de Dreyfus, « cet enfant de Sem », les beaux traits de la race indo-européenne : « Il n’est point perméable à toutes les excitations dont nous affectent notre terre, nos ancêtres, notre drapeau, le mot “honneur”. Il y a des aphasies optiques où l’on a beau voir les signes graphiques, on n’en a plus l’intelligence. Ici l’aphasie est congénitale, elle vient de la race. »[8. Maurice Barrès cité dans Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, Fayard 2000, p. 176.] Ces phrases sont d’autant plus insupportables qu’elles ont trouvé au xxe siècle leur traduction sanguinaire. Reste que, sauf à censurer Notre jeunesse, le chef-d’œuvre du dreyfusisme, on ne saurait laisser aux formules barrésiennes le dernier mot de l’identité française.

Nous sommes maintenant en 1910. Dix ans ont passé depuis l’exclamation du citoyen Joindy. Dreyfus est libre, son innocence a été reconnue, mais c’est la droite antidreyfusarde qui tient le haut du pavé. Et Péguy venant de publier Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, cette droite judiciairement défaite mais littérairement et idéologiquement triomphante s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue. Barrès, dans L’Écho de Paris, reconnaît « un des signes d’une résurrection de la vie traditionnelle dans les âmes[9. Maurice Barrès cité dans Géraldi Leroy, Charles Péguy. L’inclassable, Armand Colin 2014, p. 232.] ». Drumont s’interroge dans La Libre Parole : « Comment un tel homme a-t-il pu être dreyfusard ? Avions-nous assez raison ! »[10. Drumont ibid.] Lasserre,  dans L’Action française, félicite Péguy d’être resté fidèle à ses origines et d’avoir « résisté tenacement au sirocco juif »[11. Lasserre ibid., p. 233.]. L’opinion n’ayant jamais été aussi favorable, Barrès fait campagne pour que l’Académie française, avant de lui ouvrir ses portes, décerne à Péguy son Grand Prix. Le gérant des Cahiers de la Quinzaine entrevoit le bout du tunnel. Après la pauvreté et la solitude, le monde lui sourit, une certaine aisance se profile, la gloire même semble à portée de main. Et sa palinodie paraît acquise. Le reniement de ses engagements de jeunesse ne fait de doute pour personne. Seuls, en effet, détonnent dans le  concert de louanges dont il est l’objet les critiques acerbes et les bons mots féroces – « Péguy a mis de l’eau bénite dans son pétrole » – de Lavisse ou de Lucien Herr, ses anciens compagnons d’armes. Mais soudain, le 12 juillet : « On peut publier demain nos œuvres complètes : non seulement, il n’y a pas une virgule que nous ayons à retrancher, mais il n’y a pas une virgule dont nous n’ayons à nous glorifier. »[12. Péguy, « Notre jeunesse », Œuvres en prose complètes, tome III, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1992, pp. 42-43.] Péguy n’est donc point le repenti qu’attendaient à bras ouverts L’Action française et La Libre Parole. Il reste fidèle à sa jeunesse dreyfusiste (« nous fûmes des héros »)[13. Ibid., p. 120.] et il rend compte de cette fidélité par une fidélité plus profonde : « Ce que nous défendons, ce n’est pas seulement notre honneur. Ce n’est pas seulement l’honneur de tout notre peuple, dans le présent, c’est l’honneur historique de notre peuple, tout l’honneur historique de notre race, l’honneur de nos aïeux, l’honneur de nos enfants. (…) Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur. “Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu”. C’était la règle et l’honneur et la poussée cornélienne, la vieille poussée cornélienne. C’était la règle et l’honneur et la poussée chrétienne. (…) L’honneur d’un peuple est d’un seul tenant. »[14. Ibid., p. 151.]

Péguy, comme tous les dreyfusards, invoque les droits de l’homme. Il le fait même avec emphase : « Une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social. »[15. Ibid.] Mais ce qui singularise l’auteur de Notre jeunesse, ce sont les mots-clés d’honneur et de race et c’est qu’il aille chercher dans Le Cid la formule de son dreyfusisme. « Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu » : là où Zola et Clemenceau prennent exemple sur Voltaire, défenseur de Calas, Péguy brandit le vers emblématique du théâtre cornélien. On attendait la réaffirmation des principes des Lumières et c’est la morale de l’aristocratie qui surgit sans crier gare. Aux doctrinaires racistes qui traitent l’appartenance comme une donnée, comme un destin, comme un Irrémédiable auquel nul comportement n’échappe, Péguy répond que Noblesse oblige et qu’il faut à Rodrigue, pour remplir cette obligation, une force d’âme extraordinaire. Et à ceux qui jugent dépassée la conception aristocratique de l’homme et du monde, il rappelle que la nation démocratique fait de chaque citoyen un héritier, c’est-à-dire, à l’instar de Rodrigue et de tout noble qui se respecte, « l’administrateur comptable et responsable d’un domaine incessamment menacé »[16. Péguy, « Par ce demi-clair matin », Œuvres en prose complètes, tome II, op. cit., p. 96.]. Dans les sociétés démocratiques, le principe de l’honneur n’est pas caduc : il devient, au contraire, l’affaire de tous.

Aux premiers temps de l’Affaire, quand Joindy criait « À bas Liebknecht ! », Péguy ne parlait pas le langage de l’identité mais celui de la Justice contre la Raison d’État et celui de l’Humanité contre ceux qui excluaient Dreyfus de l’humain parce que juif ou parce que bourgeois. C’est en 1905 que, confronté au réveil brutal de la menace allemande, il a entendu retentir en lui « une voix de mémoire engloutie »[17. Péguy, « Notre patrie », op.cit., p. 61.]. Il a pris conscience alors de la valeur et de la fragilité de son héritage. Et en 1910, il relit l’affaire Dreyfus à la lumière de cette révélation.

Péguy est tué à l’ennemi le 6 septembre 1914. Trente ans plus tard, une autre menace plus inquiétante encore plane sur les nations du Vieux Continent, et c’est tout naturellement vers Notre jeunesse que Georges Bernanos se tourne pour fustiger dans Scandale de la vérité le déshonneur des accords de Munich. L’honneur, dans les sombres temps de la montée des périls, redevient la grande question. Les démocraties croyaient s’être débarrassées de cet archaïsme. Stupéfaites, elles le rencontrent à nouveau sur leur chemin. À leur corps défendant, elles en retrouvent l’exigence. L’honneur, c’est-à-dire la filiation : en 1940, tandis que Marc Bloch explique l’effondrement de la France par la cassure entre ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération, le général de Gaulle puise à ces deux sources la force de dire non : « Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur. » Mais que reste-t-il aujourd’hui de Notre jeunesse, de Scandale de la vérité, de L’Étrange Défaite et de l’inspiration gaullienne ?

On s’incline certes devant les grands noms de Péguy, de Bernanos, de Marc Bloch, et du général de Gaulle, on leur consacre des biographies, des thèses, des colloques, on célèbre ponctuellement le centenaire de leur naissance ou de leur mort, mais leurs voix sont devenues inaudibles, leur message ne passe plus. Ceux qu’emporte la sympathie et qui rêvent de franchir les murs occupent le devant de la scène. Avec l’ouverture des frontières et le changement de population qui en découle, ils voient la défiance et la violence se propager dans la société française. Et, forts de ce que l’histoire leur a appris, ils incriminent Barrès, ils dénoncent la perpétuation de son idéologie « nauséabonde ». Si mésentente il y a dans la France d’aujourd’hui, c’est, disent-ils, par la faute des gardiens de plus en plus hargneux de l’antique cimetière. Pour remédier à cette situation, ils proposent donc, avec le conseiller d’État Thierry Tuot, auteur d’un rapport sur l’intégration remis au Premier ministre en février 2013, d’en finir avec « la célébration angoissée du passé révolu d’une France chevrotante et confite dans des traditions imaginaires »[18. Thierry Tuot, Le Débat, n° 179, mars-avril 2014, p. 45.].

On le voit : Barrès n’est plus une référence, c’est un épouvantail ; le dreyfusisme triomphe, mais Péguy a perdu la bataille. Auschwitz, en effet, a eu lieu. Et après Auschwitz, on n’ose plus, on ne sait plus faire la différence entre la poussée hitlérienne et la poussée cornélienne. On frappe du même opprobre le « sang pur » et la pureté du sang. Le racisme nazi a emporté dans son apocalypse l’honneur de la race, c’est-à-dire la dette envers les morts. Pour être sûres de rentrer dans le droit chemin de l’humanisme des Lumières, les nations  démocratiques lui ont cédé, sans coup férir, leur Noblesse oblige. Elles n’ont pas compris que cet abandon était sa vraie victoire, son maléfice ultime.

*Photo : wikicommons.

L’Europe victime de l’acédie

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europe irak ebola

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De tous les péchés capitaux définis par l’Eglise, l’acédie est sans doute le plus funeste. La paresse intellectuelle, le vague à l’âme, l’incapacité à émettre des idées ou à formuler des projets sont sans doute à l’origine de biens des dérèglements humains.

Ce mal difficilement curable frappe nos gouvernements depuis plus de trente ans. C’est l’Europe en tant qu’idéologie qui en est la cause. Car l’idée d’Europe est une idéologie totalitaire. Non pas dans le sens liberticide, mais dans le fait qu’elle investit tout le champ politique, tout l’espace sociétal et même pour certains le domaine spirituel. 

Voici quelques jours, sur France Inter, une émission réunissait quelques experts pour parler de la lutte contre le virus Ebola. Ces experts, au lieu de formuler des propositions, d’envisager des scénarios, ont passé la majorité du temps à déplorer l’impuissance des institutions européennes à s’opposer au virus… Si le virus Ebola progressait, c’était selon eux parce que l’Union européenne avait failli dans son projet.

Cette anecdote peut sembler caricaturale, mais elle est symptomatique d’un état d’esprit général. La dengue frappe le sud de la France ?… Que fait l’Europe ? Les paysans ont de graves difficultés ?… C’est parce que l’Europe ne permet plus d’avancer dans la PAC (Politique agricole commune). La France est empêtrée en Centrafrique ?… C’est parce que les Européens ne veulent pas y mettre les pieds. L’Ukraine est sens dessus-dessous ? … C’est parce que l’Europe ne s’oppose pas avec assez de virulence à Poutine. Notre économie affronte de graves difficultés ?… Négocions avec Junker.

Les espoirs mis dans la construction européenne ont créé une telle bulle d’espérance parmi les peuples qu’ils ont subjugué tout le personnel politique. Pour ou contre l’Europe, tous ne jurent que par l’Europe. La déflation nous menace, les souverainistes dénoncent l’Euro… Les déficits se creusent, les partisans d’une politique de l’offre veulent que l’Europe relance la croissance…

Nos politiques sont comme frappés d’acédie face aux changements du monde. Incapables de penser en dehors du logiciel européen, ils ne savent plus penser aucune alternative économique, aucune politique visionnaire, aucun projet mobilisateur. Et comme l’Europe s’empêtre dans ses contradictions et s’enferme de plus en plus dans une logique technocratique, l’horizon intellectuel est bouché : l’Europe nous empêche d’avancer, alors on stagne. Chez les esprits les plus faibles, l’Otan joue un rôle comparable dans le domaine stratégique. Incapable de penser en dehors du « logiciel atlantique », François Hollande n’a pas su prendre en main une politique bilatérale réaliste avec la Russie. Et il s’aventure en Irak sans savoir où il va ni ce que la France peut tirer comme avantage de cette aventure.

Faut-il être pessimiste ? L’acédie européenne est un refuge face aux basculements du monde. Les défis à relever, dans la mutation énergétique, dans la transition énergétique, dans la recrudescence du fait religieux, sont très inquiétants. Et l’Europe est un « prêt à penser » facile à utiliser. Mais en même temps, le poison européen distille son propre antidote : à mesure que les désastres se profilent, les yeux commencent à s’ouvrir.

*Image : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Zone euro, zone zéro

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euro zone drapeau

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Brusquement, le ton des médias a changé au matin du 14 août. Les chiffres de production de la France et de la zone euro pour le deuxième trimestre venaient de tomber : l’hypothèse d’une deuxième rechute économique a été prise en compte, la bienveillance qui protégeait la présidence française s’est muée en appréciation critique[1.  En témoignent les commentaires qui ont accompagné l’intervention de François Hollande du 14 juillet 2014]. Le bataillon des journalistes stratosphérisés est redescendu sur terre, sinon pour partager le sort commun, du moins pour méditer sur la dureté des temps.

Pourtant, la personnalité majeure de la zone euro, aux côtés de la chancelière allemande, avait annoncé que la situation restait des plus médiocres. Mario Draghi, le président de la BCE, répète en effet depuis des mois que la reprise n’est pas ce qu’on voudrait qu’elle soit. Aucun des ressorts habituels de la croissance n’est à l’œuvre dans l’ensemble de la zone : la consommation, soutenue en Allemagne, reste faible partout ailleurs ; l’investissement est médiocre ou en recul partout, y compris en Allemagne ; les exportations n’avancent pas de façon notable, sauf encore en Allemagne.[access capability= »lire_inedits »]

On pourrait se réjouir de voir l’Espagne et le Portugal renouer avec la croissance ; ce serait oublier que ces pays redémarrent, depuis une situation de dépression, sur un champ de ruines. L’Italie, elle, vient d’afficher sa troisième récession en l’espace de six ans. La surpuissante Allemagne a reculé. La France est encalminée pour de bon. Or, à elles trois, ces économies, qui forment l’essentiel de la CEE d’origine, représentent plus des deux tiers du PIB de la zone.

Il faut enfoncer le clou : si la zone euro est aujourd’hui la zone la moins dynamique dans le paysage économique mondial, ce n’est pas par accident. Son asphyxie procède de facteurs identifiables qui ne sont jamais pointés. Elle est une zone démographique dépressionnaire, à l’exception de la France. Elle a dissimulé frauduleusement son hétérogénéité sous le voile trompeur de la monnaie unique. Elle accepte le handicap de travailler avec la monnaie la plus surévaluée au monde[2. Airbus affiche un profit bien moindre que Boeing, en dépit de son succès commercial. C’est l’effet de la surévaluation relative de l’euro, de l’ordre de 15 %]. Enfin, elle dépend d’un système institutionnel européen qui ne défend pas les intérêts des ses membres, là où ses concurrents américain et chinois s’y appliquent chaque jour.

Mais avec la surévaluation monétaire, c’est le traitement de la crise dite des pays du Sud, à partir de 2010, qui a causé le plus de dommages immédiats. Pour maintenir l’intégrité de la zone monétaire, on a sommé des économies en faillite d’accomplir une double opération de rigueur budgétaire et de baisse des coûts salariaux dans le privé. Revenons sur ce dernier aspect.

Dans un précédent texte [3. « Une Europe trop faible dans un euro trop fort », Causeur de février 2014], nous avions évoqué la déflation salariale opérée dans les pays du Sud « au risque de la déflation des prix ». Nous y voilà. La baisse des prix à la consommation est effective en Grèce, au Portugal, en Espagne. Ailleurs, les prix évoluent à peine. La France affiche une hausse annuelle de 0,5 % qui correspond uniquement à la hausse des prix administrés tels que ceux de l’énergie ou des transports ferroviaires. Aucun pays de la zone n’atteint 1 % d’inflation.

Les conséquences de cette situation sans précédent depuis la guerre sont aisément imaginables. La double évolution décevante du volume des ventes et des prix vient comprimer les chiffres d’affaires et les marges des entreprises, qui se heurtent ainsi à un double obstacle symétrique : la difficulté d’amortir les dépenses d’investissement du passé, l’impossibilité de se lancer dans des investissements majeurs pour l’avenir. Si l’on ajoute le handicap de la surévaluation monétaire, qui affecte toutes les exportations hors zone euro, il est exclu que le montant d’investissement critique pour l’obtention d’une reprise durable et saine puisse être atteint.

C’est en amont des filières de production que les entreprises pâtissent le plus de ce mouvement de décélération des prix. Leurs clients situés en aval tentent de se protéger en exigeant des prix d’achat de plus en plus serrés. Quand ils obtiennent ces prix, ils reportent leurs difficultés sur leurs partenaires, sans craindre de les asphyxier. Une psychologie égoïste, malsaine et dolosive s’installe ainsi dans le monde économique.

Tout résulte du refus du démembrement de la zone euro dont auraient pu profiter les pays les plus touchés. On avait, en 2010 et 2011, le choix entre la dévaluation monétaire et la dévaluation des salaires. Il s’agit là, en fait, de deux procédés, très différents, qui visent à réduire le coût du travail. Dévaluer la monnaie revient à rendre moins cher le travail produit en vue de l’exportation. Mais quand on cherche à atteindre cet objectif par la déflation salariale, on s’expose mécaniquement à une forte chute de la consommation. Nos amis grecs, espagnols, portugais, irlandais en ont fait l’expérience.

Nos compatriotes intoxiqués par la propagande sur la réussite allemande ont dû être surpris par les difficultés apparues en Allemagne. Elles sont pourtant l’autre face de la réussite germanique et procèdent de la même origine qu’elle : le pari de la mondialisation. Les Allemands ont fait le choix collectif d’une insertion compétitive dans la concurrence mondiale élargie aux pays émergents. Le consensus des pouvoirs publics, des patrons et des syndicats a permis de renforcer un appareil de production qui était déjà de grande qualité. Et l’éblouissante performance à l’exportation a permis à la RFA d’aujourd’hui d’être le premier grand pays européen à effacer sa récession de 2009[4. Avec l’Angleterre depuis ce printemps. Il faudra revenir sur les raisons de la récente prospérité anglaise]. Mais, de ce fait, elle reste étroitement dépendante du courant d’exportations et des investissements qu’il suscite.

C’est pour cette raison que le nouveau gouvernement Merkel évalue les hypothèses d’évolution du modèle économique national. Les ministres économiques constatent avec satisfaction que les salaires progressent enfin, que la consommation suit, que l’immigration choisie, qui n’est pas un slogan outre-Rhin mais la réalité, permet de combler les déficits de main-d’œuvre pour certains métiers. Ils mesurent la force maintenue des exportations, qui devraient progresser de 3,5 % encore cette année. Un retournement conjoncturel est à tout le moins improbable. Mais ces titulaires s’interrogent aussi sur la faiblesse de l’investissement total, privé et public : 17,5 % du PIB contre 21,5 % dans la moyenne des pays développés. L’Allemagne investit peu dans ses infrastructures par souci de réduire au plus vite la dette publique héritée des charges de la réunification[5. 1 500 milliards d’euros ont été transférés de l’Ouest vers l’Est]. Ses entreprises investissent de plus en plus sur les marchés où elles exportent, ce qui réduit le potentiel d’investissement sur le territoire national.

Concomitamment, les chefs d’entreprise allemands s’inquiètent de la crise ukrainienne. Les sanctions occidentales contre Moscou aggravent une situation économique déjà fortement dégradée depuis 2013 par la chute du rouble et la fuite des capitaux. L’ensemble formé par la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie est promis à une sévère récession. Or, 6 200 entreprises allemandes travaillent en Russie. Elles devront faire face à la chute de leurs profits ou à des pertes sur leur marché local. Le patronat allemand en ayant pris conscience, le climat des affaires s’est assombri. En toute hypothèse, les investissements en souffriront. Le dynamisme allemand va se modérer, à moins de mesures de relance.

De ce côté-ci du Rhin, la croissance française a échappé au pire, au premier trimestre parce qu’on a fait des stocks, au deuxième trimestre parce qu’on a consommé grâce à la dépense sociale. Le commerce extérieur est encore un peu plus dégradé, l’investissement s’érode. Les deux zéros trimestriels répétitifs infligent une claque à François Hollande et à Pierre Moscovici, le premier ayant annoncé la reprise et le second ayant pronostiqué une forte croissance, en août 2013.

C’est, bien entendu, le déclin historique de l’industrie qui est au cœur du problème français. Nous produisons moins de biens industriels qu’il y a vingt ans. Notre sidérurgie est morte sous les coups des raids d’Alcan sur Pechiney et de Mittal sur Arcelor. Notre industrie automobile est reléguée à la quatrième place européenne, après le transfert des petites Renault hors de France et avant celui, annoncé, des petites Peugeot et Citroën. Les secteurs dits de main-d’œuvre, comme le textile, se sont réduits comme peau de chagrin. Il faudrait alors, outre les mesures de sauvegarde que seraient la sortie de l’euro allemand et des trente-cinq heures, définir un modèle économique qui s’appuie sur la qualité de nos ingénieurs et de nos informaticiens, lesquels, sinon, en seront réduits à travailler pour l’Allemagne.

Mais peut-on attendre cela d’un président qui a cessé de réfléchir à l’économie il y a trente ans, au moment du tournant mitterrandien de 1983 ? Le delorien impénitent qui fait semblant de diriger la France est l’un des moins outillés pour penser, dans l’urgence, la bifurcation nécessaire de notre organisation et de notre politique économique.

La croissance nulle de la zone euro remet à l’ordre du jour la question des dettes publiques. Les économistes lucides le savent, il faudrait, pour stabiliser, puis résorber les dettes publiques, une croissance forte doublée d’une inflation d’au moins 2 %. Or, nous risquons la rechute dans une troisième récession et surtout le maintien de cette déflation sournoise qui plombe les comptes des entreprises et des États.

Mario Draghi nous a été présenté comme l’homme prodigieux qui allait nous permettre de surmonter l’enlisement européen. On oublie ainsi ses propos réitérés sur la faiblesse du dynamisme européen qui ne dépend pas de la politique monétaire. Mario Draghi ne peut obliger les entreprises à investir, les ménages à consommer. Il offre de la monnaie quasi gratuite – 0,15 % – à ses guichets. Que pourrait-il faire d’autre ?

Il pourrait se résoudre à faire, comme à Londres et à Washington, du Quantitative Easing. Sous ce vocable obscur se cache une réalité simple et triviale. La banque centrale se transforme en banque commerciale. Elle rachète massivement des créances privées et publiques à long terme (de dix à trente ans de durée). Ainsi, la Réserve fédérale a emmagasiné plus de 4 000 milliards de dollars d’emprunts privés et publics dans ses comptes, la Banque d’Angleterre 375 milliards de livres sterling d’obligations publiques. Avec raison, Mario Draghi s’y est refusé, limitant ces rachats dans leur montant et dans leur durée (trois ans au maximum). Car il sait que le QE est un aller sans retour. On ne peut remettre sur le marché les emprunts rachetés sans provoquer une crise financière qui ébranlerait les banques des deux côtés de l’Atlantique.

Et c’est pourquoi il résiste au chant des sirènes qui l’appellent à imiter Ben Bernanke et Mervyn King. Cependant, la pression qui s’exerce sur lui se renforcera si l’état de faiblesse de la zone euro se confirme. Les gouvernements, désarmés devant une crise qu’ils n’ont pas tenté d’analyser, pourraient se liguer pour réclamer la mise en œuvre du QE. Attendons de voir comment le talentueux acrobate italien s’y prendra, soit pour aller au Canossa du QE, soit pour résister encore aux appels à l’aventurisme monétaire qui montent vers lui.[/access]

Quand la Catalogne ne dit pas Non!

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catalogne ecosse espagne

catalogne ecosse espagne

L’Écosse vient de dire « non » à l’indépendance, et l’on est désormais fixé sur son sort. Dans le cas de la Catalogne, la question demeure, hypothéquant l’avenir.

Quelques certitudes ont été anéanties, le 11 septembre, dernier quand les Catalans ont commémoré le tricentenaire de la chute de Barcelone face au premier Bourbon d’Espagne. Le V de la victoire formé par une foule sur 11 kilomètres, censé annoncer la future victoire  de l’indépendance a reçu l’afflux de centaines de milliers de manifestants : entre 470 000 et 500 000 selon la Police, 1 800 000 d’après les participants. Comment expliquer un succès que les commentateurs peinaient à envisager quelques jours auparavant ? Les accusations d’enrichissements illégaux à l’encontre de Jordi Pujol, l’ancien président tout-puissant de la Generalitat, semblaient pourtant avoir réduit à néant l’argument le plus répandu dans les rangs indépendantistes :« l’Espagne nous vole! ». En l’occurrence, l’ennemi était intérieur.

Pedro Sánchez, le quadra nouveau secrétaire national du PSOE, peut-être parce qu’il appartient à une nouvelle génération, est peut-être celui qui a lui tenu les propos les plus lucides pour expliquer la réussite de la mobilisation. Il décrit « beaucoup de volonté,et aussi beaucoup d’aspirations: une crise sans fin, un travail qui n’arrive pas ou qui est indigne, il y a les inégalités, il y a une fatigue de la politique et de la corruption » . Le premier des socialistes ne va cependant pas jusqu’à remonter trop en arrière et évite de pointer la part de responsabilité de son parti. En 2007, la majorité de José-Luis Zapatero avait en effet passé un pacte avec les nationalistes catalans, les laissant fixer seuls une nouveau statut d’autonomie pour la Catalogne, en échange d’un soutien aux Cortès et au gouvernement de Madrid. Une fois ratifié par la vote populaire – avec certes une participation ne dépassant pas 40%, le Parti Populaire de Mariano Rajoy, alors dans l’opposition, avait porté l’affaire devant le Tribunal Constitutionnel qui censura très vite le texte. Un texte pourtant déjà ratifié par le peuple ! Chacun des deux grands partis rejette aujourd’hui sur l’autre la responsabilité d’une situation peut-être désormais hors de tout contrôle.

L’imprudence du PSOE, puis la provocation du PP ont mené l’Espagne à une impasse, face à laquelle s’accroît chaque année la mobilisation d’une partie de la société catalane usée par l’incompétence de ses anciens décideurs. Pedro Sánchez n’en ignore rien, qui voit l’Espagne « aux portes d’une crise d’État ». La ligne de défense de Mariano Rajoy, elle, est enfoncée. En témoigne la réaction du numéro deux de son gouvernement. L’an dernier, après le succès d’une première grande manifestation, la vice-présidente Soraya de Santamaría défendait bec et ongles la « majorité silencieuse » des Catalans. Vendredi 12 septembre, elle était contrainte de s’incliner devant « le droit à manifester », assurant ainsi une sorte assurer service minimum de la démocratie. Avec tous les risques que celle-ci peut maintenant courir. L’observateur étranger du 11 septembre à Barcelone a pu voir les avenues de la Gran Vía et de la Diagonal envahies par une foule jeune et joyeuse, remuante et unie derrière un seul drapeau et un seul mot d’ordre : »indépendance! ». Profitant de la logistique remarquable d’une journée de mobilisation – à laquelle étaient curieusement associés quelques autobus du conseil général des Pyrénées-Orientales… -, les manifestants exprimaient un pur sentiment nationaliste, étonnant pour un Européen du XXIe siècle éduqué aux seuls impératifs de « la bonne gouvernance » ! Les sondages n’annoncent encore la victoire du « oui » lors de la consultation sur l’indépendance prévue en Catalogne le 9 novembre prochain. Une sentence du Tribunal Suprême peut même encore, du reste, suspendre la tenue d’un référendum camouflé derrière cette « consultation » régionale.

Une dynamique a bien pris corps dans la société catalane. Dans une tribune publiée dans El País, le journaliste Javier Cercas, spécialiste incontesté de la transition démocratique espagnole, s’inquiète déjà de voir la logique de la confrontation l’emporter sur toute volonté de débat. À l’auteur de ces lignes, qui parcourrait jeudi les artères de Barcelone, une catalane pas encore sûre de ses choix à venir, confiait l’étonnement d’avoir vu son frère offrir récemment le drapeau catalan frappé de la croix blanche de l’indépendance à sa petite amie originaire de Barcelone, lui un électeur de toujours du Parti Populaire et de Rajoy. Signe qu’au pays de Rodrigue, la passion est en passe de gagner toute la société.

*Photo : DR.

Edwy Plenel : misère du trotsko-djihadisme

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edwy plenel etat islamique

edwy plenel etat islamique

Le fondateur de Médiapart, en opération de promotion de son dernier opus Pour les musulmans, promène sa moustache et son sourire crispé sur les plateaux de télévisions et dans les studios des principales radios. Son message est simple : tout le mal qui advient aujourd’hui dans ce bas monde est le résultat, en dernière instance, de l’indignité de l’homme blanc dominateur, marqué pour l’éternité de la flétrissure colonialiste, qui se transmet de génération en génération. Les musulmans sont, de son point de vue, les victimes absolues de ce désordre universel, en Irak, en Syrie, comme dans les banlieues de nos métropoles. J’exagère ? Ceux qui ont regardé « Ce soir ou jamais », le soir du 19 septembre, on pu le voir voler au secours de l’ex-otage en Syrie Pierre Torres, qui avait écrit, dans une tribune publiée par Le Monde : « Mohammed Nemmouche est un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes. ». Interpellé à ce sujet par Elisabeth Lévy, avant que Torrès ait pu bredouiller un semblant de justification, Plenel s’exclame : « C’est le passage le plus fort et le plus digne de ce texte ! ». Ce tortionnaire d’Alep, ce tueur de juifs de Bruxelles est donc « notre monstre », à qui il est même dénié d’avoir plus d’autonomie de pensée et d’action que celle octroyée par Mary Shelley à la créature du docteur Frankenstein.

Le jeudi suivant, c’est le jour d’Edwy aux « Matins » de France Culture, où l’excellent Marc Voinchet lui offre un créneau hebdomadaire pour administrer aux auditeurs une dose concentrée de ses délires idéologiques. Ce jeudi là, le 25 septembre 2014, la France est sous le choc de l’assassinat, par égorgement, du guide de haute montagne Hervé Gourdel par les émules algériens de Daech. Comment allait-il s’en sortir ? Difficile, dans ce cas là, de mettre la barbarie des assassins sur le compte des misères subies par des jeunes victimes de harcèlement policier, de contrôles au faciès à répétition, de déréliction sociale dans des cités-ghettos. Lorsque l’actualité vous envoie un uppercut, il convient, en bonne logique plenelienne, de botter en touche dans le champ de l’Histoire : «  C’est reparti comme en 14 !» claironne Edwy. Le scandale du jour, pour lui, ce n’est pas l’assassinat de sang froid, dans des conditions horribles d’un guide de montagne accompagnant des alpinistes algériens dans le massif du Djurdjura, mais l’union nationale, sincère et spontanée, qui s’est révélée pour condamner ce crime, et le soutien quasi-unanime de la classe politique française à la riposte militaire aux égorgeurs de Daech. L’émotion légitime qui nous étreint relève, selon lui d’un « bourrage de crâne » à l’image de celui, dénoncé jadis par les fondateurs du Canard Enchaîné, en 1915, en pleine guerre de 14… À propos de bourrage de crâne, Plenel passe bien évidemment sous silence celui subi par ces jeunes déboussolés qui vont chercher dans le djihad un sens à leur mort. Nous sommes « historiquement » forcément coupable de tout, y compris de la guerre de religion qui oppose les sunnites au chiites dans un affrontement sauvage qui dure depuis près de trente ans au Moyen-Orient. Plenel, et ses amis de Mediapart condamnent toutes les opérations conduites pour limiter l’expansion de cette idéologie mortifère, au Mali, comme en Irak. Ce n’est pas la conduite stratégique et tactique de ces interventions qui sont critiquées – ce qui est parfaitement légitime – mais leur principe même. Quoi que nous fassions, c’est le mal, renversement de la vision binaire et manichéenne des Ronald Reagan et George W. Bush…

Plenel veut de l’Histoire ? On va lui en donner. Plongeons-nous, par exemple dans le passé du trotskisme, dont il persiste à se réclamer, dans sa version «  culturelle », sinon organisationnelle. L’estampille stalinienne de l’expression « hitléro-trotskiste » ne doit pas nous empêcher, comme l’ont fait tous les historiens sérieux, de revisiter le passé de cette mouvance pendant la Seconde guerre mondiale. Dès 1938, le ton est donné par le patron, Léon Trotsky, dans son article «  La lutte anti-impérialiste » : « Il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil « fasciste » contre l’Angleterre « démocratique ». Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas ». Après l’assassinat de Trotsky, ses émules de la IVème internationale mettront cette ligne en application, en substituant l’Allemagne hitlérienne au Brésil. Les trotskistes français, dans leur grande majorité[1. Une poignée de militants trotskistes, dont le plus connu est David Rousset, rompirent avec cette ligne aberrante, participèrent à la Résistance, notamment dans le travail militant en direction des soldats allemands. Certains d’entre eux furent fusillés et déportés. Mais, comme les poissons volants, ils ne constituent pas la majorité de l’espèce…], et jusqu’à la Libération pratiqueront l’entrisme dans les partis collaborationnistes, notamment le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, et prôneront le « défaitisme révolutionnaire » face à l’Allemagne nazie. Voici ce qu’on pouvait lire dans La Vérité, organe du mouvement trotskyste, le 22 août 1944, alors que la bataille pour vaincre Hitler faisait rage. Sous le titre «  Pourquoi nous n’avons pas adhéré à la Résistance », on peut lire cette adresse à la classe ouvrière française : « Nous savons que ce programme n’est pas le vôtre. Vous croyez devoir maintenir votre Union Sacrée avec les partis de la bourgeoisie, et prendre à votre compte leurs buts de guerre. Nous croyons qu’une telle politique creuse le fossé entre les ouvriers français et allemands, qu’elle a, entre autres résultats celui de souder les ouvriers allemands autour de leur propre bourgeoisie, de prolonger par là l’existence de Hitler, de paralyser la révolution en Allemagne et en Europe ».

Les temps ont changé, mais l’esprit reste le même : l’ennemi, ce n’est pas le fasciste, aujourd’hui le djihadisme massacreur et égorgeur, mais ceux qui s’unissent pour le combattre.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21383431_000002.

Mort d’Hervé Gourdel

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herve gourdel etat islamique

herve gourdel etat islamique

Quand on fait la guerre, il faut s’attendre à avoir des pertes. On l’a sans doute un peu oublié en Occident où, depuis les années 80, les stratèges ont développé la doctrine dite du « zéro mort » qui est à l’art de la guerre ce que le bisounoursisme est au monde des enfants. On veut bien faire la guerre au monde entier mais on ne veut plus mourir.  Norman Mailer, à propos de la première guerre du Golfe, avait qualifié d’ « obscène » cette dissymétrie, indiquant qu’un jour nous la paierions. Le 11 septembre 2001 lui avait donné raison et nous avait ainsi appris que des hommes décidés à mourir, alors que les Occidentaux sont surtout décidés à vivre, pouvaient redessiner dans un immense, abject et spectaculaire carnage, avec des cutters et des avions détournés sur des tours une  « grande métropole crue moderne » aurait dit Rimbaud.

La France vient de connaître son premier mort et il faut nommer ce mort. Il s’appelait Hervé Gourdel. Entendons-nous bien, son premier mort à la façon dont meurent désormais les Occidentaux. De la manière la plus glaçante possible : une décapitation filmée. Il y a quelque chose de doublement  atroce dans cette exécution. D’abord parce que la peine de mort est inacceptable, quelles que soient les circonstances, et ensuite parce qu’elle a été filmée. Filmer un homme qui meurt est l’équivalent symbolique des exécutions publiques d’autrefois, chez nous, quand nous guillotinions les condamnés sur la place publique, ce que nous avons fait jusque dans les années trente du siècle dernier. Alors que sa mort, sa propre mort,  le « Je meurs » indicible de Jankélévitch, est la dernière chose qui appartient à un homme qui meurt. Il a le droit inaliénable, comme dans l’amour, à l’intimité, à l’absence du regard des autres sauf de ceux qui l’ont aimé. Ceux qui décident de filmer ça sont dans la pornographie ou encore, pour reprendre la terminologie mailerienne, dans  l’obscénité. L’obscénité, étymologiquement, c’est ce qui doit rester hors de la scène. Et c’est ce tabou-là qu’ont brisé les bourreaux d’Hervé Gourdel comme le brisent tout ceux qui se livrent à ce rituel spectaculaire dont l’horreur devient tragiquement banale. Une banalité obscène, elle aussi.

Toute notre technologie sophistiquée, nos drones, nos guidages laser, nos avions furtifs, ne peuvent rien et ne pourront jamais rien contre ce qui vient d’arriver. Des assassins qui sont bien de leur temps, qui sont dans le « selfie » sanglant avec l’aide de tous les réseaux sociaux. Ils ne font que pousser à l’extrême cette logique narcissique qui est la notre, qui est celle de nos enfants.

J’ai évidemment, tétanisé et écoeuré, regardé le journal télévisé, c’était celui de la 2, pour essayer de comprendre. Là encore, j’ai eu ce sentiment de malaise. Le reportage à Saint-Martin-Vésubie , d’où était originaire Hervé Gourdel, était proprement interminable et lui aussi complètement obscène. Traitez-moi de cœur de pierre si vous vous voulez mais je ne vois pas l’intérêt de consacrer presque vingt minutes à filmer des amis, des voisins qui ne peuvent qu’exprimer un chagrin qui lui aussi ne devrait appartenir qu’à eux. Les surprendre au moment où les journalistes eux-mêmes leur apprennent la nouvelle comme s’ils attendaient le moment propice pour avoir le meilleur spectacle possible de la douleur humaine. Oui, là aussi, c’est de l’obscénité pure et simple. Ce que je demande à des journalistes, c’est de m’informer, pas de verser de l’huile sur le feu de notre chagrin, à nous tous. Çà ne m’apprend rien, sinon le voyeurisme d’une information transformée en spectacle, mais ça je le savais depuis longtemps.

Il fallait voir à quel point François Fillon, l’invité de Pujadas, était mal à l’aise. Invité au départ pour parler du retour de Sarkozy, comme son regard était gêné ! Pour le coup, c’était tout à son honneur quand, relégué en fin de journal pour aborder la guéguerre à l’UMP, il a d’abord constaté à quel point, même s’il n’a pas employé le mot, il y avait encore là quelque chose d’obscène à commenter les micro-événements de la vie politique française.

En face, ils doivent bien rire, les monstres franchisés par d’autres monstres. Non seulement, ils ont tué Hervé Gourdel mais ils ont pu constater à quel point nous étions, humainement, fragiles. Cette fragilité est pourtant notre force, notre dignité. À une seule condition, c’est que nous n’en fassions pas cet étalage.

Un étalage obscène, évidemment.

 *Photo :  NO CREDIT. 00693276_000007.