En souvenir de MiMiMi

En souvenir de MiMiMi

lacoche tergnier picardie

Serait-ce l’âge? Je deviens sensible. Trop peut-être. Je suis ressorti de la salle du cinéma Gaumont, à Amiens, bouleversé, après y avoir vu le film Pride, de Matthew Warchus. Ce film anglais est fort, prenant, tout en nuances, en humour, en subtilité. L’histoire se passe en 1984. Les mineurs anglais ont entamé un bras de fer avec la terrifiante Margaret Thatcher. Ils se sont mis en grève. Un groupe de jeunes militants gays, de Londres, victime lui aussi de Thatcher, décide de soutenir les mineurs en récoltant des fonds pour un minuscule village du pays minier gallois.

Ce n’est pas simple. Au Pays de Galles, les gays et les lesbiennes, ce n’est pas très courant. Surtout en 1984. Mais l’ennemi est commun : l’intraitable Margaret. Les mineurs vont-ils accepter l’aide de ce mouvement qui s’est créé spontanément : le Lesbians and Gays Support the Miners (LGSM)?

Quand les gays déboulent dans le patelin, c’est d’abord l’étonnement. On se regarde, on se moque gentiment. On finit par s’apprivoiser. Et c’est l’amitié et la fraternité qui régnera entre ces deux communautés que tout, normalement, opposait. Mais devant l’ennemi commun, on se serre les coudes. Et au fil des semaines, le collectif deviendra le plus important soutien financier aux mineurs en grève.

Ce film est beau car il n’a rien de manichéen, rien de caricatural. Les comédiens sont admirables de justesse et en souvent de drôlerie. Avant d’être politique (il l’est beaucoup pourtant), c’est un film sur la fraternité.

Il m’a touché, surtout, car il m’a rappelé des souvenirs de jeunesse, à Tergnier (Aisne), ma ville cheminote, ferroviaire, prolétaire et souvent communiste. Les seventies. On jouait du rock’n’roll, du blues; on roulait les mécaniques. On cavalait après les filles dans les brumes de cette terre de souffrance, labourée par les guerres et les invasions. La Picardie n’est pas New York ni Paris. Le Palace, on ne connaissait pas. Le CBGB non plus. On écoutait Bowie; on aimait bien les mélodies mais l’androgynie du personnage, ses maquillages de fille, ses talons hauts ne nous plaisaient guère. On préférait les blousons de cuir de MC5.

On fréquentait les bistrots enfumés. La bière coulait à flot. Les histoires de filles se réglaient à coup de poing dans la tronche. On avait 18 ou 20 ans. On avait notre groupe de rock. Une manière de fan club nous suivait dans nos concerts. Beaucoup de filles, des petites groupies, mignonnes comme tout, fraîches Ternoises que nous tentions de séduire. Il y avait quelques mecs aussi. De bons copains qui, eux aussi, auraient bien voulu, comme nous, jouer de la guitare, de la basse, de la batterie, reprendre les chansons de Canned Heat, de Rory Gallagher, de Pacific Gas, des Animals, des Them et de quelques autres. Parmi ces mecs, il y en avait un qui nous suivait toujours. On l’appelait MiMiMi, à cause de son rire aigu qui résonnait dans les salles des fêtes qui sentaient la bière rance et la fumée des gauloises jaunes. MiMiMi était un peu plus âgé que nous. La trentaine. Il était ouvrier dans une usine de Chauny. A la chaîne. Mais quand il sortait, il était élégant comme un prince avec son imperméable mastic et ses pompes bien cirées. Il contrastait avec nos looks de babas cool, cheveux longs, pas très cleans, nos jeans pattes d’éléphants. MiMiMi ne sortait jamais avec filles; il était doux, efféminé, riait pour un oui, pour un nom. MiMiMi. On s’avait bien qu’il était homo. On n’en parlait pas. On l’aimait bien. Il nous avait raconté que ce n’était pas facile pour lui, à l’usine. Ses collègues qui savaient ou qui s’en doutaient, qui le charriaient, qui se fichaient de lui, qui l’imitaient, qui, parfois l’insultaient, le rudoyaient. Il encaissait. Son plaisir, c’était de nous accompagner dans nos concerts, avec son imper mastic et son attaché-case, et de se faire passer pour notre manager. On rigolait bien.

Je me souviens d’un soir, dans un bistrot, la Renaissance, près du pont du canal de Fargniers. Il pleuvait; c’était l’automne. On entendait le bruit des chutes d’eau dans l’écluse. On marchait au Casanis. Tous bourrés. MiMiMi aussi. Ce soir-là, il en avait un peu rajouté dans les déhanchements, dans les manières, dans la voix. Cela n’a ait pas plu à un client. Un caporal de la caserne de La Fère. Une sale tête de con; un abruti au regard bovin. Il avait commencé à traiter notre MiMiMi de pédé, de tapette. On n’était pas bien costaud, mais, nous, on l’aimait bien notre MiMiMi, notre faux manager. Alors on s’était avancé vers le type pour lui dire de la fermer. Yannick et Fabert, qui n’étaient pas des mauviettes, s’apprêtaient à lui foncer dessus, quand un type a surgi du fond du bar où il était en train de boire son Casanis, près du juke-box qui nous égayait avec “Plastic Man”, le jolie chanson des Kinks. Le type, c’était Bébert, la soixantaine bien tassée, un coco, ancien résistant cheminot qui n’aimait pas trop les militaires. En trois coups de poings, il vira le caporal du bistrot.

– Ces putains de nazis qu’on a combattus, ils étaient aussi salauds que toi, pourriture! Les pédés, comme tu dis, il les ont fait crever dans les camps. Tu ne mérites pas d’être dans l’armée française!

Le caporal s’était tiré, penaud, cabossé. Bébert s’était réinstallé à sa table, près du juke-box, et il avait terminé tranquillement son Casa. Il avait même remis une tournée générale. MiMiMi l’avait remercié. Nous aussi. Il avait sauvé notre faux manager. MiMiMi avait eu de la chance ce soir-là car il n’est pas certain qu’on serait venu à bout de ce salopard de militaire.

Quelques années plus tard, il eut moins de chance, MiMiMi. Une nuit d’hiver, il mourut sur le bitume, près de la passerelle de Tergnier, rue Pierre-Semard, percuté de plein fouet par une bagnole. Une rumeur disait qu’il était poursuivi par des types. Qu’il était en panique et paf ! La voiture.

On n’a jamais su si c’était vrai. Lorsqu’il est mort, on a tous repensé à Bébert, l’ancien résistant coco. On n’avait plus de faux manager. Notre groupe s’éteignit comme la voix de Gallagher dans les pubs de Cork, à cinq heures du matin. MiMiMi repose au cimetière de Tergnier. Le café la Renaissance n’existe plus. L’écluse fait toujours autant de baroufle, les soirs d’automne quand la brume s’abat sur Tergnier, en Picardie, ma ville. Bébert doit être mort, lui aussi. Il était cheminot mais il eût pu être un des mineurs gallois de Pride, ce film qui, la semaine dernière, m’a tellement ému.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00513679_000021.


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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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