C’était un de ces dimanches de début d’automne avec un ciel d’un bleu fragile, à la trame exténuée, qui se souvenait mélancoliquement du temps où il était encore si jeune, au cœur de l’été ;  un de ces dimanches où l’on sent le vrai goût du temps qui passe quand on lit les journaux à terrasse d’un bistrot vidé des zombies à tablettes qui l’occupent en semaine, un de ces dimanches de la France d’avant, avec les femmes à l’église et les hommes qui boivent l’apéritif sur le zinc, selon une répartition séculaire des tâches qui ne doit rien au néo-féminisme et tout à l’histoire d’un vieux pays républicain et laïque qui n’a jamais voulu pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain.

Et cette impression de glissement dans une faille spatio-temporelle qui nous aurait amenés quelque part dans les années 70, disons juste avant le premier choc pétrolier, s’accentuait à la lecture des journaux. En vedette, Michel Sardou et Brigitte Bardot, deux silhouettes familières qui étaient déjà là à l’époque et dont on parlait toujours dans les gazettes de septembre 14. Vous me ferez remarquer qu’il y en a d’autres qui étaient déjà là il y a quarante ans, comme Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel qui distillaient déjà l’eau tiède du journalisme de révérence puisqu’il y avait quarante ans, ils arbitraient déjà les débats pour les présidentielles et se faisaient malmener par Georges Marchais qui lui, hélas, n’est plus là. Mais la différence essentielle entre Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel d’une part, et Brigitte Bardot et Michel Sardou d’autre part, c’est que Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel, dieu merci, n’ont pas joué dans Et dieu créa la femme ou n’ont pas chanté en duo La maladie d’amour. Et puis aussi que Brigitte Bardot a depuis longtemps pris sa retraite et que Michel Sardou n’en sort que pour monter sur les planches de manière très épisodique.

Ils étaient à l’honneur tous les deux ce week-end, donc. BB avait 80 ans tout rond et Michel Sardou s’apprêtait à joue une pièce d’Eric-Emmanuel Schmidt. Tout ça vous avait l’air un petit peu vintage, voire « roots » comme disent les jeunes dans leur néo-sabir modeux d’esclaves consentants du Spectacle. Le point commun entre BB et Sardou, c’est qu’ils sont de droite, mais vraiment à droite. Enfin moins à droite que Manuel Valls, ce qui n’est pas difficile mais tout de même très à droite si on prend l’échelle de mesure des années 70, à cette époque où Chirac, le champion du jeune RPR, se revendiquait du… « travaillisme à la française » ! Le troisième élément qui contribuait à rendre ce dimanche étrangement atemporel, c’étaient les élections sénatoriales. Les pronostiqueurs, qui ne prenaient pas de grands risques, prédisaient un retour de la droite. Comme si le Sénat, les trois dernières années avait été de gauche alors qu’il avait surtout connu une majorité socialiste relative, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Dans Le Parisien, qui faisait sa une sur BB, celle ci jouait à la vieille dame indigne. On l’avait crue tellement longtemps icône d’une certaine libération sexuelle à la française où elle incarnait merveilleusement la ravissante idiote qui se mue en femme fatale qu’on a toujours un peu de mal à croire d’ailleurs qu’elle n’aime plus aujourd’hui que les animaux et le Front national. Pour lui faire un cadeau, d’ailleurs, les grands électeurs ont envoyé deux sénateurs bleu marine au Palais du Luxembourg. Mais là aussi les choses ne sont pas si simples. Faut-il vraiment classer BB et les sénateurs FN à l’extrême droite ? Si l’on en croit le programme économique de Marine Le Pen et je n’ose pas imaginer que ce programme soit un attrape-gogos pour les fatigués de l’ordolibéralisme, ce sont finalement deux sénateurs de gauche supplémentaires qui ont été élus puisqu’il vont défendre les services publics, la retraite à soixante ans et une politique de la relance en sortant de l’euro.

Pour Sardou, c’est un peu le même cas de figure. Sur le siège arrière de la R12 TS de mon enfance, quand j’entendais ses chansons à l’émission « Stop ou encore » de RTL, j’entendais aussi mon père ronchonner, « Encore ce facho » mais il n’éteignait pas pour autant la radio pour mettre une cassette de Jean Ferrat. Il faut dire que Ne m’appelez plus jamais  France ou Les villes de  solitude, c’était tout de même pas mal. D’ailleurs, dans son interview donnée au JDD, à la question : « On vous a souvent taxé de réac… », il répond « Je n’ai jamais été réac. J’étais gaulliste. Aujourd’hui, je suis nulle part. » Même analyse chez BB dans Le Parisien quand elle déclare à un internaute : « Mon meilleur moment politique : Ce fut lorsqu’à 24 ans, en 1958, j’ai voté pour la première fois de ma vie, pour le général de Gaulle. »

Et le soir, en revoyant pour énième fois, dans En cas de malheur, BB se mettre nue devant Jean Gabin, précisément en 1958, je me suis dit que l’on comprenait mieux, à contempler cette chute de rein mythique, la force du gaullisme et la nostalgie qu’il nous inspire parfois. D’ailleurs, vu le peu de gaullistes qui restent sous les ors de la Haute Assemblée désormais, j’ai pensé qu’il était très dommage que Sardou et BB n’aient pas été nommés sénateurs à vie, pour l’occasion.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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