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Alstom: un scandale français

Alstom scandale d'Etat Jean-Michel Quatrepoint

On voudrait se tromper. Croire que notre économie et son socle industriel ne sont pas dans l’état de déliquescence que l’on suspecte. Que nos dirigeants ne sont pas aussi irrémédiablement lâches et impuissants qu’on le pense, malgré la multiplication des preuves du contraire. Que nos élites administratives, en particulier à Bercy, résistent encore, au moins un peu, aux vents dominants de l’ultralibéralisme. À cet égard, l’ouvrage de Jean-Michel Quatrepoint sur l’affaire Alstom (Alstom, scandale d’État, Fayard) est parfaitement déprimant. Car il apporte la preuve, par l’exemple, qu’il en est bien ainsi.[access capability= »lire_inedits »]

Et quelle preuve : Alstom, un des derniers fleurons de l’industrie française, vendu à la sauvette, l’an passé, à l’américain General Electric. Au risque de déstabiliser ce qu’il reste de notre filière nucléaire – et le pan de souveraineté qui va avec –, devenue dépendante du bon vouloir des Américains. Les moulinets d’Arnaud Montebourg n’y ont rien changé, ou si peu.

Bien sûr, l’État français n’avait pas forcément toutes les cartes pour agir : Alstom est une entreprise privée, et les Yankees ont déployé une force de frappe massive pour parvenir à leurs fins : batteries de communicants, lobbyistes appointés et banquiers grassement rémunérés pour remporter la bataille contre Siemens, autre candidat à la reprise du groupe. Mais ce qui choque, c’est que la bataille a été perdue avant même d’avoir été livrée : dès le départ, on sent que Hollande, Valls et Macron savent bien que GE va emporter le morceau. Il s’agit simplement d’écrire une belle histoire, qui ne soit pas simplement celle d’un renoncement. À cet égard, Montebourg est bien pratique, pour donner l’illusion d’un semblant de résistance.

Cet abandon, ce crime de non-assistance à industrie en péril, contraste tragiquement avec les moyens déployés par les États-Unis, qui n’hésitent pas à soutenir ouvertement leur champion national, quitte à instrumentaliser la justice de leur pays. Comme le démontre parfaitement Quatrepoint, l’action du Department of Justice – qui a poursuivi Alstom et ses hauts cadres dans une affaire de corruption en Indonésie – a exercé une pression psychologique sur les dirigeants d’Alstom, et les a poussés à céder aux sirènes de GE. Le rouleau compresseur américain est parfaitement huilé, d’autant que Jeffrey Immelt, son PDG, est aussi président du Conseil pour l’emploi et la compétitivité mis en place à la Maison-Blanche par Barack Obama.

La vente d’Alstom à General Electric est bien le dernier clou planté dans le cercueil de l’industrie française, que la mondialisation avait déjà décimée, avec 1,2 million d’emplois perdus en vingt ans. Et l’on se demande comment il est possible qu’à l’Élysée, on n’ait pas fait le lien entre cette industrie en déliquescence et cette économie qui, malgré les incantations, se refuse obstinément à redémarrer. Étrange défaite que cette liquidation de l’industrie française, rappelle Jean-Michel Quatrepoint, en référence à Marc Bloch. Celle d’un pays qui coule, sans même essayer de se débattre.[/access]

*Photo : Wikimedia Commons.

Alstom, scandale d'État

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Agression du directeur de l’IUT de Saint-Denis: l’omerta

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Dans un communiqué, les ministres de l’Education et de la Recherche Najat Vallaud-Belkacem et Thierry Mandon ont « apporté leur soutien » au directeur de l’IUT de Saint-Denis, Samuel Mayol, agressé vendredi pour la deuxième fois en dix-huit mois, et « souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés ».

Outre que ce communiqué ne manque pas d’humour – comment va-t-on empêcher des agissements répétés (qui ne sont donc pas le fruit d’un seul homme) en arrêtant le seul coupable de l’agression ? – , on peut se demander si le gouvernement a tout fait pour que ce souhait ne soit pas un vœu pieux.

Car depuis sa première agression, en mai 2014, « de nouveaux faits sont signalés régulièrement aux autorités » nous apprend metronews.fr. Un article de Libération paru en juillet nous en dit un peu plus sur ces faits : « croix gammées et étoiles de David taguées sur sa porte », messages comme « c’est bientôt la fin, tu vas mourir, on t’avait prévenu », « photos de lui avec le mot « mort » écrit sur le front », au point que « l’homme est obligé de changer d’horaires et de trajets tous les matins. »

Les conclusions de l’enquête diligentée par l’Inspection générale de l’administration de l’Education nationale et de la recherche (IGAENR) sont pourtant claires : « Les dysfonctionnements repérés à l’IUT de Saint-Denis n’ont pas fait l’objet d’un suivi approprié », y apprend-on. L’homme n’a pas été davantage soutenu par Jean-Loup Salzmann, le président de l’Université de Paris XIII, dont dépend l’IUT puisque ce dernier a été « épinglé […] par un rapport de l’Education Nationale pour son inaction ».

Oui mais voilà, « il n’est pas certain que tout cela prenne sa source dans le conflit qui a eu lieu au sein de l’IUT » précise une source proche du dossier. Nous voilà rassurés ! Cela n’a peut-être rien à voir avec le conflit. En plus du conflit qui lui a valu des menaces de mort et une agression, le président a peut-être d’autres ennemis qui veulent sa peau : « On va te buter » a quand même déclaré l’agresseur, sans doute un membre du groupuscule extrémiste des opposants aux chiens. Quelle idée aussi de promener tranquillement son chien à Paris à une heure aussi tardive ?

Plus inquiétant encore que ces menaces et agressions à répétition sur un homme représentant à la fois l’autorité et l’école est le silence qui a suivi cet événement, autant de la part des journalistes que des politiques. Alors que pour commenter les propos de Nadine Morano, de Maïtena Biraben ou de Michel Onfray, il n’y avait plus assez de micros pour recueillir les indignations des uns et des autres, on ne trouve, depuis trois jours, pratiquement personne pour s’émouvoir du sort de Samuel Mayol et des agissements barbares de ses agresseurs et/ou harceleurs (sauf à considérer le message de « soutien » de la ministre comme une marque d’indignation, ce qui demande, il faut bien l’avouer, un sacré effort d’imagination).

Curieuse société que celle qui condamne sans cesse les conséquences supposées de propos jugés irresponsables mais qui oublie de réprouver les actes barbares. Qui n’a pas de mots assez forts pour fustiger les sorties médiatiques de certaines célébrités mais qui regarde les gens du peuple souffrir dans la plus grande indifférence.

Les gardiens de la paix contre la Garde des Sceaux

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manifestations policiers place Vendôme

La dernière fois qu’on a vu autant de flics sur un périmètre aussi restreint, c’était autour de l’esplanade des Invalides, le 26 mai 2013. A l’époque, on pouvait encore se payer le luxe de mobiliser la bagatelle de 4500 policiers et gendarmes pour courir après de dangereux « fascistes en loden » opposés à… la loi Taubira sur le mariage gay. Mais déjà, des syndicats de CRS et de commissaires, épuisés par les déplacements et privés de repos depuis des mois, commençaient à grincer des dents.

Puis, brutalement, on a basculé dans une nouvelle dimension avec les attentats islamistes de janvier 2015. Mais alors que les policiers étaient célébrés comme des héros par tous les Français, ou presque, Mme Taubira peaufinait cette fois une réforme pénale qui allait exactement à contre-courant d’un nécessaire renforcement de notre arsenal sécuritaire.

manifestation policiers place Vendôme

Ce mercredi 14 octobre, c’est donc sous les fenêtres de son ministère, place Vendôme, que les syndicats de policiers et gendarmes avaient appelé à manifester en masse. Un lieu hautement symbolique, que la préfecture n’a pas réussi à leur refuser comme elle pouvait le faire du temps des Manifs pour tous, en interpellant le moindre gamin à tee-shirt rose qui passait par là.

« C’est historique, parce que cette fois il y a les gardiens de la paix, les officiers et les commissaires », nous explique un homme au cheveu ras qui nous a d’abord pris pour un « collègue ». Les motifs de mécontentement ? Le flic mitraille : « On n’en peut plus d’aligner les heures supplémentaires impayées au nom de la nécessité de service », qui oblige les fonctionnaires de police à travailler lorsque leurs chefs considèrent que les circonstances l’exigent.

manifestation policiers place Vendôme

« Ce n’est pas nouveau, mais depuis janvier, il faut des gars devant chaque synagogue, partout… Et bientôt, on va devoir faire la nounou pour des détenus en permission », poursuit notre interlocuteur à propos de l’abracadabrantesque suggestion récente de Christiane Taubira. La fusillade dans laquelle un agent a été blessé en Seine-Saint-Denis le 5 octobre n’est que « la goutte d’eau », selon les termes du flic manifestant.

Et en effet, le problème semble plus profond. « Est-ce qu’on peut comprendre qu’un détenu islamiste fiché soit libéré pour une permission ? », nous demande un représentant du syndicat FO Pénitentiaire. « On veut que Taubira dégage, poursuit-il sans desserrer les mâchoires. Depuis ses réformes, on n’a plus le droit de fouiller les prisonniers systématiquement quand ils rencontrent quelqu’un au parloir. »

manifestation policiers place Vendôme

Dans le collimateur des policiers, gendarmes et gardiens de prison : les JLD (juges des libertés et de la détention) et autres JAP (juges d’application des peines), qui libèrent à tour de bras des délinquants multirécidivistes en application de la politique pénale gouvernementale, qui privilégie la probation à l’incarcération.  Et le syndicaliste de préciser, avec un rictus affligé : « Des sénateurs socialistes sont mêmes venus nous proposer l’idée d’autoriser les téléphones portables dans les prisons, sachant qu’il y en a déjà qui circulent… »

A l’heure ou 22 flics sont agressés physiquement chaque jour en France, le désarroi est palpable, dans les conversations comme dans les slogans repris en chœur : « Justice, n’oublie pas la police ! Justice, protège ta police ! », « Fermeté ! », « Plus de libérations, plus de permissions ! », « Taubira, casse-toi ! »… suivis de huées, de sirènes et d’explosions de pétards.

Manuel Valls a eu beau réagir au plus vite en annonçant des moyens supplémentaires, une simplification des procédures et davantage de contrôles, Mme Taubira est toujours et encore Garde des Sceaux. Et la rue n’a toujours obtenu le retrait d’aucune de ses réformes. Cette femme est un poème.

*Photos : Pascal Bories.

Arte: Quand Homo Sapiens rejoint SOS racisme

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« Nous sommes tous migrants ou fils de migrants » : on connaît bien cet argument massue des tenants de l’accueil sans conditions ou presque des migrants, une soi-disant évidence historique qui n’est en réalité qu’une affirmation a-historique. Car si la notion d’autochtonie comme toutes les autres « puretés » – de la culture, de la langue – est bien évidemment fausse, la vraie question historique du contexte et des conditions réelles du mélange des populations ne saurait se satisfaire de ce constat sommaire qui ne veut rien dire. On est tous descendants de migrants ? On est également très souvent descendants de soldats – faut-il pour autant qu’on fasse la guerre ? À cette manipulation de l’histoire et des sciences sociales, la chaîne Arte vient d’ajouter une dimension nouvelle : derrière les Polonais, les Espagnols, les Italiens et les Juifs, Arte aligne l’Homo Erectus, le Neandertal et l’Homo Sapiens qui selon une série documentaire sur la préhistoire (Quand Homo Sapiens peuple la planète), seraient eux aussi « tous migrants et enfants de migrants ». Galvaudant les avancées majeures de la science préhistorique, Arte fait du sous Yann-Arthus Bertrand pour diffuser un message idéologique grossier.

Pourtant, ça commence plutôt bien. Nigel Walk, le réalisateur, nous mène vite au cœur du sujet : on sait que les racines de notre arbre généalogique commun sont plantées en Afrique, le berceau de l’humanité, mais on connaît mal ses arborescences. Que ce soit l’Homo Erectus il y plus d’un million d’années, le Neandertal ou l’Homo Sapiens, l’histoire commence toujours sur le continent noir avant que les hominidés – pour des raisons qui échappent aux chercheurs – le quitte pour migrer vers d’autres régions. Cela veut dire que quand l’Homo Sapiens, apparu il y a 200 000 mille ans en Afrique orientale, prend à son tour la route, il rencontre des populations d’hominidés issues des vagues migratoires précédentes.  Et c’est là que l’histoire prend une tournure résolument nouvelle et révolutionnaire. Non seulement il y a eu des rencontres entre les différentes espèces d’hominidés, mais ces rencontres se sont si bien passées qu’elles se sont terminées, suggère la série, comme dans un conte de fées : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Et devinez quoi : ces enfants, c’est nous ! Plus sérieusement, on apprend que nous sommes plutôt les descendants d’une fusion entre hominidés différents que les enfants d’une espèce humaine parallèle particulièrement réussie qui les a tous coiffés au poteau de l’évolution.

Si on sait tout cela, c’est grâce à la génétique, véritable fil d’Ariane de la série et responsable de ses séquences les plus intéressantes. En quelques années, les avancées en la matière ont permis de séquencer le génome du Neandertal ainsi que celui d’une autre espèce, l’Hominidé de Denisova, identifié à partir d’un petit morceau d’os de doigt d’enfant découvert dans une grotte du sud de la Sibérie. Ces époustouflantes réalisations scientifiques des équipes de l’institut Max Planck à Leipzig, ainsi que d’autres séquençages entrepris aux Etats-Unis, ont permis de constater que l’Homo Sapiens était en contact avec d’autres espèces d’hominidés, et que les différents groupes d’hominidés ont échangé leur ADN, autrement dit qu’ils ont fait des enfants ensemble.

Jusqu’ici, pas grand-chose à redire : n’étant pas spécialiste, la seule remarque de fond que je peux émettre concerne l’absence de toute critique. Or, connaissant le monde scientifique, il est peu probable que tout le monde soit d’accord avec le nouveau et bouleversant récit que présente la série. Pour ne donner qu’un seul exemple, contrairement à ce que laisse croire le troisième épisode de la série, le débat scientifique autour de ce qu’on appelle l’homme de Mungo (dont les restes humains ont été découverts en 1974 en Australie) est loin d’être tranché, et certains faits présentés sont contestés. En même temps, on peut comprendre que la vulgarisation de la science exige la présentation d’une histoire cohérente et claire, sans trop d’ambiguïtés. Cela présente en plus l’avantage de pouvoir refaire une nouvelle série dans dix ans, qui s’emploiera à « battre en brèche » les anciennes thèses erronées… que notre précédente série a contribué à diffuser. Mais passons.

Ce qui dérange davantage, c’est le caractère presque ouvertement idéologique de la série : plus qu’une nouvelle histoire de la préhistoire, c’est un hymne à la diversité, à l’hybridité, au métissage et à la migration comme richesse. Nous sommes tous enfants de migrants, tous issus d’un mélange de populations. Parfois,  avant que les images d’un crâne vieux de 60 000 ans nous rassurent, on se demande si on regarde Quand Homo Sapiens peuple la planète ou bien une rediff de La nuit des réfugiés, cette série de sept documentaires sur l’actuelle crise migratoire diffusée quelques jours auparavant…

Si l’idéologie est déjà perceptible dans le discours de certains des scientifiques interrogés, les petits « docu-fictions » qui ponctuent la série enfoncent le clou. On y voit des chasseurs-cueilleurs noirs, hommes et femmes, rencontrant des hominidés appartenant à d’autres « espèces » ; ces rencontres pacifiques sont caractérisées par la curiosité, la bienveillance et le partage. Laissons de côté la grande pudeur de nos différents ancêtres (les femmes cachent bien leurs seins et les hommes leurs sexes selon les règles du cinéma hollywoodien des années 1950) et parlons de leur rencontre. Même si le mélange entre les différents groupes et le caractère génétiquement hybride des populations est bien démontré, rien, strictement rien ne permet de dire quoi que ce soit sur les circonstances de ces rencontres. Quant au  rythme de ces processus qu’Arte appelle le « métissage salvateur », la série reste ambigüe.

Ce « métissage salvateur » démontré par les analyses ADN s’est fait sur des générations, des milliers, voire des dizaines de milliers d’années. Il ne s’agit en aucun cas – et les scientifiques interrogés ne le prétendent d’ailleurs pas – d’événements comparables à la rencontre des soldats américains et soviétiques se jetant dans les bras les uns des autres au bord de l’Elbe en avril 1945, suivis d’une partouze, comme le laisse croire la série. L’Homo Sapiens a partagé des espaces avec le Neandertal (dans le nord de l’actuel Israël, ils étaient même voisins) pendant dix, vingt, peut-être même trente mille ans. Aussi, comment peut-on sérieusement le comparer avec les phénomènes migratoires des XIXe et XXe siècles comme par exemple l’installation de 500 000 mille Italiens en France pendant les décennies précédentes la guerre de 14-18 ? Pourtant, le message subliminal de la série est que l’histoire contemporaine est le prolongement de la préhistoire ou vice-versa. On est chez les Pierrafeu !

Mais ce n’est pas tout. La série n’évoque jamais la possibilité que le métissage puisse être autre chose qu’une fête organisée par la mairie de Paris. Et puisqu’on nous dit que nous ne sommes pas si différents de nos lointains ancêtres, pourquoi ne pas étudier les métissages de notre histoire ? Peut-être parce que souvent c’était moche, très moche.

Prenons par exemple le mythe romain de l’enlèvement des Sabines. Selon Tite-Live, les premiers Romains cherchent des femmes pour fonder des familles mais leurs voisins Sabins ne veulent pas leur donner les leurs. Alors les Romains rusent. Ils invitent les Sabins à une fête et profitent de l’occasion pour enlever leurs femmes… pas joli-joli. Même si la légende ne fait pas état de viols ni de rapports brutaux, tous les doutes sont permis. Dans d’autres circonstances, historiquement mieux documentées, les femmes des vaincus sont le butin des vainqueurs – quand on n’assiste pas tout simplement à des viols systématiques ou au recours massif à la prostitution locale, avec parfois des « accidents » aboutissant à des grossesses.

L’armée américaine en Corée de Sud a laissé derrière elle des dizaines de milliers d’enfants nés de mères prostituées, et il est probable que les « comfort women » aient eu des enfants avec des soldats japonais. En France aussi, pendant les guerres de 14-18 et 39-45, « un métissage » de grande ampleur a eu lieu, toujours dans des circonstances tragiques avec des conséquences dramatiques. Evidemment, avec une perspective multimillénaire et en faisant totalement abstraction des circonstances concrètes, on peut raconter une histoire heureuse du métissage et conclure qu’en fin de compte, le mélange est salvateur. Mais essayez de raconter cette histoire à un Français né en 1944 « sous X » ou à une Allemande née en 1946, neuf mois après le viol de sa mère par un soldat russe. Tout d’un coup, elle vous semblera beaucoup moins heureuse.

Poussées un peu plus loin, ces remarques permettent de poser une question explosive : au nom de quoi peut-on reprocher quoi que ce soit aux Européens ? Pourquoi l’arrivée en Australie des navigateurs hollandais en 1606 est-elle décrite de manière incontestée comme une catastrophe tandis qu’on ne sait strictement rien des conséquences des arrivages d’Homo Sapiens sur des terres peuplées par des Neandertal ou des Homo Erectus ? Et si parfois cela s’était très mal passé ? Selon ce que suggère le titre de la série, l’homme préhistorique peuple, il ne colonise pas, même quand il n’est pas le premier hominidé arrivé sur place. Présenter comme une évidence la supposée bienveillance de nos ancêtres, qui ne laissaient pas de traces écrites, permet de mieux accabler nos aïeux qui ont eu le malheur de documenter leurs actions minutieusement, laissant à leurs descendants d’excellentes pièces à conviction…

Notre préhistoire et nos origines sont des sujets fascinants, longtemps pris en otage par des idéologues et des politiques pour démontrer leurs idées folles. Il est ridicule de justifier l’exclusion des femmes de la sphère publique et leur assignation à domicile au prétexte qu’elles gardaient les enfants et le feu dans la grotte pendant que leur « mari » chassait le mammouth avec ses copains. Mais il est tout aussi ridicule de prétendre sans preuve que nos ancêtres hominidés pratiquaient une parfaite égalité des genres. Nous n’en savons tout simplement rien et même si l’on avait des indices sur un lieu et un temps donnés, cela ne signifierait pas que cette culture était hégémonique partout. Ceci est également vrai du caractère pacifique ou belliciste de nos aïeux. La question a été posée par Jean Guilaine et Jean Zammit dans Le sentier de la guerre, visages de la violence préhistorique : les guerres et autres formes de violence sont-elles un trait de caractère inné des hominidés ou bien sont-elles liées à une évolution culturelle ? Les chasseurs-cueilleurs vivaient-ils en paix avant que l’agriculture, la sédentarité et l’augmentation de la densité de la population ne poussent les hommes à s’entretuer ?  Qu’est-ce qui a joué : la testostérone ou la complexité croissante des sociétés liée à l’accumulation accélérée de biens ? Même si l’on sait que la violence n’était pas rare entre les tribus d’Australie ou d’Afrique, il serait hasardeux d’extrapoler cette donnée à l’intégralité de notre espèce et à la totalité de son histoire. Une seule chose est donc certaine, c’est qu’Arte ne s’embarrasse pas avec ce genre de précautions : ça a toujours été Woodstock !

Nigel Walk et Arte ont donc tout simplement remplacé une idéologie par une autre : à la place des préjugés racistes, ils avancent des préjugés progressistes. Il est parfaitement légitime de prétendre en 2015 que l’Europe et la France feraient bien d’ouvrir grand leurs frontières, comme il est parfaitement légitime de penser que c’est une erreur dramatique. En revanche, il est totalement absurde et malhonnête de le faire dire à Cro-Magnon.

Quand Homo Sapiens peuple la planète, série documentaire en cinq épisodes (Le berceau africain, Asie, le grand voyage, Australie, un peuple aux confins du monde, Europe, la rencontre avec Neandertal, Amérique, l’ultime migration) réalisée par Nigel Walk. Diffusée par Arte le 10 et le 17 octobre.

Prof: un métier de froussards?

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Selon Le Parisien de lundi, 461 000 profs- soit plus d’un sur deux- ont souscrit une assurance les protégeant en cas de menaces ou d’insultes. « Et le nombre de contrats continue d’augmenter […] +2,7% en France entre 2011 et 2014 […] 18,2% sur la même période en Seine Saint-Denis. » ajoute le quotidien.

Qu’est-ce qui pousse les profs à tant de précautions ? Ils n’exercent quand même pas un métier à risques : selon Georges Fotinos, spécialiste de la violence à l’école, seulement « un directeur d’école sur quatre a été menacé au moins une fois dans l’année », et pas plus d’ « un sur quatre a été insulté » tandis que « quatre sur dix ont été harcelés par des parents. » Cela laisse quand même une chance infime de traverser toute une carrière sans incident majeur (9 000 dossiers, en tout et pour tout, gérés chaque année par la MAIF et les ASL.)

Et quand bien même certains seraient menacés et insultés, pourquoi souscrire une assurance quand on peut compter sur sa hiérarchie ?

Le nouveau délégué ministériel chargé de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, André Canvel, confie par exemple au journal que de nombreux outils ont été  mis en place pour pour faire face à la violence, notamment les groupes « Climat scolaire » dont 23 académies sont déjà dotées. » Ces groupes, composés d’inspecteurs d’académies, de proviseurs de vie scolaire et de référents harcèlements, ont pour mission de s’assurer qu’« un dialogue entre les élèves et les professeurs se noue et perdure. »

C’est beau et cela nous mettrait presque la larme à l’oeil de voir que l’Education nationale a enfin pris la mesure du malaise actuel de l’école en essayant « d’apporter une réponse éducative et pédagogique » avec le résultat que l’on sait. Elle a compris qu’il ne servait à rien de tenter d’enrayer une violence, qui, de toute façon, est instituée, et qu’il valait mieux gérer les conséquences que de chercher à agir sur les causes.

Et, devant tant de déférence à leur égard, les professeurs sont bien ingrats d’arguer qu’ « en cas d’incident, l’Education nationale ne sera pas forcément là pour [les] aider » (joli euphémisme), de prétendre que « l’Education nationale ouvre très peu de dossiers chaque année pour défendre ses fonctionnaires victimes de conflits. Et opte la plupart du temps pour la défense de l’enfant », ou d’expliquer que « les incivilités se développent et les enfants ont souvent raison aux yeux des parents lorsqu’il y a un conflit avec un enseignant. »

Non, décidément, on a bien du mal à expliquer cet engouement des profs pour les assurances et on n’aurait sans doute jamais eu la réponse si, comme souvent, les lecteurs du Parisien ne nous avaient pas éclairé de toute leur sagesse. Car en réalité, si les professeurs sont sur le qui-vive, c’est tout simplement parce qu’ils sont « un peu paranos » comme nous l’explique une aide-soignante de trente-cinq ans, et habitués qu’ils sont à faire partie des privilégiés, ils sont souvent coupés de la réalité :« le risque d’agression est minime. En revanche, quand eux sont accusés de maltraiter un élève, on met en doute la parole de l’enfant et ils ne risquent pas grand chose, l’école les protège. »

Mais ce n’est pas tout. Le témoignage d’un jeune cuisinier de 18 ans parachève le portrait du professeur moderne. D’abord, il rappelle à quel point il faut une bonne dose de masochisme pour faire ce métier : « Dans certains établissements comme mon ancien collège, les profs se font insulter tous les jours. Ca ne fait pas du tout envie comme métier ! ». Puis d’ajouter que si les professeurs sont régulièrement agressés, c’est avant tout parce qu’ils le cherchent. « Après, certains profs prennent des risques délibérés aussi : ils parlent de choses sensibles, font du favoritisme et ne respectent pas les élèves. » Il paraîtrait même que certains essaient d’enseigner des choses aux élèves contre leur volonté. Rendez-vous compte !

Bref, malgré les bonnes dispositions des élèves et le triple soutien indéfectible des parents, de la hiérarchie et de la sociéte, les profs continuent à gémir et à avoir peur, tout simplement parce que c’est dans leur ADN. Et on plaint les élèves et les parents obligés de se coltiner toute l’année ces froussards trop payés.

Fort heureusement, l’Education nationale a pensé à tout. Afin que les professeurs ne soient pas les seuls privilégiés du système, André Canvel précise que pour renouer le dialogue évoqué précédemment, « les enseignants doivent par exemple pouvoir expliquer aux parents pourquoi on sanctionne leur enfant. Etre le plus clair possible envers les élèves et les parents pour s’entendre et se comprendre. »

Avec ce genre de dispositifs et les réformes qui se préparent, nul doute que l’école retrouvera vite son lustre d’antan.

Libye: BHL se prend les pieds dans sa «guerre juste»

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« BHL à l’IHEDN : vous n’avez pas honte ? » C’est ainsi que le blog Mars attaque spécialisé dans les questions de défense avait accueilli l’annonce de la conférence que le philosophe a tenue lundi soir à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale Française, le temple de la réflexion stratégique française.

L’invitation avait de quoi surprendre dans cette institution placée sous la tutelle du Premier ministre. Fallait-il même l’interpréter ? En viendrait-on simplement à succomber aux mondanités dans les si austères milieux de défense ou, plus grave, de conseiller occulte, l’intéressé en viendrait-il à porter une parole quasi-officielle ? Toujours est-il que ce soir-là, de façon très inhabituelle, le sans-frontiériste BHL a prononcé un discours étonnamment patriote, s’adaptant sans doute à son auditoire.

Le directeur de l’institut, le général Bernard de Courrèges d’Ustou, s’est contenté, pour sa part, d’éteindre la polémique en notant que l’invité du jour suscitait la controverse. La « mise en scène » de l’événement ne se prêtant guère à la contradiction, BHL a décliné ses vérités, endossant ses différentes casquettes : un peu philosophe, stratège parfois, conseiller des princes, diplomate à ses heures perdues, simple citoyen, quand ça l’arrange. De l’intitulé de départ « la France face aux défis du XXIème siècle », il n’aura que peu été question.

Sans surprise, très vite le « cours magistral» a dérivé sur l’engagement personnel de BHL dans les conflits contemporains, l’invité tentant de justifier ses engagements divers, en Bosnie, ou en Libye par la notion chrétienne de « guerre juste » attribuée à Thomas d’Aquin puis l’école de Salamanque avant de préciser sa pensée : « une guerre est juste lorsque la cause est juste, quand l’intention est droite, quand on a de bonnes raisons de penser que le mal que l’on fera sera moins grand que le mal que l’on évitera, lorsque cette guerre peut se placer sous un mandat politique qui entre en conformité avec la légalité internationale et quand elle n’est pas fondée sur un ou des mensonges ».

Une définition en tous points conforme à celle développée par le philosophe français Yves Roucaute, fer de lance des néoconservateurs français, lui-même à l’origine de la notion de « guerre juste offensive » reprise par les partisans du droit d’ingérence humanitaire tel Bernard Kouchner.

C’est donc sans trembler que l’intervenant a, une nouvelle fois, soutenu qu’en Libye « l’intention était droite », faisant peu de cas des échanges de mails dévoilés récemment par la commission d’enquête du Sénat américain sur l’attentat contre le consulat américain de Benghazi en septembre 2012. Ces mémos, publiés depuis par Médiapart, et échangés entre Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, et Sidney Blumenthal, un proche conseiller des Clinton ont pourtant donné de sérieuses raisons de douter de l’engagement des nations occidentales en Syrie.

Lui-même informé par des vétérans de la CIA, Sidney Blumenthal indiquera dans un mail que Nicolas Sarkozy voulait aller en Libye « pour des raisons militaires et économiques », y voyant notamment « une opportunité pour la France de se réaffirmer en tant que puissance militaire ». Pas grand-chose à voir avec les nobles intentions d’un BHL qui, encore aujourd’hui, assure ses auditeurs qu’il n’était là que question d’extraire les civils de Benghazi des griffes de Kadhafi.

Quant au rôle du philosophe français, il est encore plus trouble. Nicolas Sarkozy, craignant l’influence croissante des islamistes aurait ainsi « mandaté » Bernard-Henri Lévy pour prendre le pouls sur le terrain. « Il a demandé au sociologue (sic) Bernard-Henri Lévy, qui a de vieux liens avec Israël, la Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient, d’utiliser ses contacts pour déterminer le niveau d’influence d’AQMI et des autres groupes terroristes au sein du CNT », explique Blumenthal dans un mail.

Dans un mémo du 5 mai 2011, la source de Blumenthal fait même état des doutes des services de renseignement français quant au travail du philosophe :

« Des sources ayant un excellent accès à la DGSE indiquent que Lévy utilise son statut de journaliste comme couverture pour ses activités. En fait, il travaille directement sous les ordres de Sarkozy. La DGSE et les militaires français impliqués dans la rébellion libyenne se plaignent du statut d’“amateur talentueux” de Lévy, mais admettent qu’il est très efficace pour négocier avec les rebelles, tout en ayant la confiance complète de Sarkozy. »

Dans une autre note datée du 5 mai 2011, il apparaît également que les vols humanitaires organisés par la France vers Benghazi à partir du 13 avril 2011 servaient de couvertures pour transporter des responsables de Total, de Vinci et d’EADS.

Alors BHL, un VRP pour les multinationales françaises en zones de guerre ?

Bernard-Henri Lévy n’a pas, selon la note, assisté à la signature proprement dite de contrats, mais il a clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils «avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français».

Largement de quoi douter de la « droiture » de l’intervention en Libye. Mais pas pour BHL qui continue d’affirmer aujourd’hui « qu’il n’y avait pas de mensonge » et n’a évidemment pas fait une allusion à ces informations se contentant de vendre ses « buts de guerre » et de dérouler froidement son argumentaire : « qu’est-ce qu’il se serait passé si nous n’étions pas intervenus ? La Libye d’aujourd’hui ressemblerait à la Syrie d’aujourd’hui. On a deux « laboratoires » si j’ose dire. Bilan de l’intervention en Libye : désordre, chaos, islamisme radical dans deux villes à Syrte et Derna et une guerre civile de basse intensité depuis quatre ans et demi. En Syrie : le même chaos, l’islamisme radical dans la moitié du pays et 250.000 morts depuis le début de la guerre. Même en termes très froids, le bilan de la non intervention est infiniment plus lourd que le bilan de l’intervention » allant jusqu’à oser conclure qu’à « aucun titre, la situation de la Libye n’est pire aujourd’hui que ce qu’elle était au temps de Kadhafi. Et il est encore temps de construire un état ».

BHL oubliera de préciser que jamais rien n’avait été prévu, ni par Sarkozy, ni par Blair, à l’époque, pour préparer l’après-Kadhafi. De même qu’il choisira le pire exemple pour illustrer son propos : celui des migrants, dénonçant avec justesse le chantage de Kadhafi qui négociait chaque année à la hausse avec les européens le montant des subventions pour surveiller ses frontières. Il n’empêche. Entre 2008 et 2011, le flux des immigrés vers l’Europe a chuté après la signature d’un traité entre Rome et Tripoli. Depuis, cette Libye sans Etat que l’intéressé a contribué à installer, est redevenue la plaque tournante du trafic de migrants africains et la question des réfugiés l’un des principaux défis européens. Dommage que Bernard-Henri Lévy se contente d’assurer le service après-vente d’une « guerre juste » (sic) avec pour seul objectif de bâtir sa propre légende.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00624734_000016.

La France, pays laïc de culture catholique

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pierre manent islam situation france

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Causeur. Qu’est-ce qui est le plus dramatique : le déni des autorités musulmanes, ou la complaisance de nos gouvernants ?

Pierre Manent. Il est fort troublant en effet que le ministre de l’Intérieur, après les attentats de janvier, ait été incapable de dire aux représentants de l’islam de France : « Écoutez, nous allons parler de tous les problèmes, y compris donc des problèmes de radicalisation ! » Que, si peu de temps après les crimes de janvier, le ministre de l’Intérieur n’ait pas eu l’autorité d’imposer seulement l’ordre du jour d’une telle réunion, c’est un des signes les plus inquiétants de la situation politique de notre pays.

Cependant, il y a un paradoxe dans votre livre. Votre diagnostic est sans concession, mais vos conclusions pratiques excessivement modérées. Vous défendez en effet des accommodements qui peuvent sembler parfaitement déraisonnables. Au fond, quelle est la différence entre ce « multiculturalisme réaliste » et la soumission que décrit Houellebecq ?

Je ne prône pas le multiculturalisme. Ce modèle tend à faire de l’institution politique une agence de cohabitation entre les différentes communautés. Ce n’est pas du tout ma perspective. Si je plaide pour la reconnaissance de l’islam comme un fait social, la perspective est de l’entraîner à participer à un rassemblement civique dans le cadre national.

Vous admettrez que la différence est ténue…

Elle est considérable. Proposer délibérément un compromis exigeant et généreux est au contraire la meilleure manière d’échapper à la tendance que Houellebecq a si bien décrite. Sans cela, on ira très clairement vers la soumission.[access capability= »lire_inedits »]

Consentir à certaines concessions en espérant limiter le changement de civilisation, n’est-ce pas déjà une façon d’abdiquer ?

Ah non ! Je crois encore que les décisions politiques restent l’élément le plus déterminant dans l’histoire des hommes. Notre situation actuelle a été déterminée par une succession d’absences de décision depuis trente ou quarante ans. Nous devons nous décider à décider. Je souhaite que nous fassions une place aux musulmans en tant que tels, mais comme partie de la nation française, une nation qui poursuivra son aventure dans l’espace européen ou occidental sans se laisser encalminer dans le monde arabo-musulman. Garder notre indépendance politique et spirituelle en faisant vraiment entrer nos concitoyens musulmans dans la chose commune, c’est une perspective qui ne me paraît pas défaitiste.

Qu’est-ce que l’indépendance « spirituelle » d’un pays laïque comme le nôtre ? Vous soutenez l’idée que la France reste une nation chrétienne. Or, l’ambition, peut-être naïve, du « catéchisme républicain » est justement de définir un bien commun en dehors de toute transcendance.

Notre régime a ôté à l’association religieuse tout pouvoir politique tout en garantissant sa liberté propre. La laïcité a ouvert à chacun la possibilité de suivre un parcours complet d’éducation entièrement indépendant de toute institution religieuse. Cependant, cette reconfiguration politique est advenue dans un cadre national qui n’en a pas été essentiellement modifié. Une société et une nation de marque chrétienne et catholique ont simplement réorganisé leur dispositif politique.

En somme, la France ne serait pas « sortie de la religion » en adoptant la laïcité ?

La laïcité qui prend forme à la fin du xixe siècle et au début du xxe n’est pas une neutralisation religieuse de la société. C’est une réforme politique qui intervient, je le répète, dans une nation de « marque chrétienne ». Dans la République laïque, la composante religieuse chrétienne était présente à l’esprit des élèves, en particulier par la littérature, qui leur apprenait à s’intéresser à la religion avec Pascal et à s’en méfier avec Voltaire. Et inversement. Le problème que nous rencontrons avec l’islam a peu à voir avec celui que nous avons résolu avec la loi sur la laïcité.

Il est vrai que l’islam s’installe dans une France très largement irréligieuse.

Je crois que nous nous connaissons très mal nous-mêmes. Et je ne crois pas que nous soyons autant sortis de la religion que nous le pensons. Notre insistance à le dire finit par être suspecte. Peut-être fuyons-nous le fantôme, mais il nous poursuit ! On parle beaucoup de religion dans notre société définitivement irréligieuse… Certes, depuis Vatican II, l’Église a renoncé à être ce pôle autoritaire qui nous pressait : « Pensez à votre salut ! » Et depuis, nous avons repoussé la question à la périphérie de la conscience collective. Aujourd’hui, l’irruption de l’islam et la recomposition du judaïsme nous obligent à nous demander sérieusement où nous en sommes avec le christianisme. Voulons-nous vraiment en finir avec la forme de vie commune qui se cherchait entre Pascal et Voltaire ?

Et si cette vie commune venait à disparaître, ce ne serait plus la France ?

Effectivement. Si nous tournons le dos à ces repères qui nous ont accompagnés depuis toujours en somme, nous vivrons ailleurs que dans cet ensemble humain si profondément éduqué, nourri, irrigué par la religion chrétienne qu’est la France. Mais ce sera peut-être très bien, et même certainement formidable !

Vous avez l’air d’y croire ! (rires)

On peut estimer que notre vie commune n’est pas pensable ni vivable sans ces éléments d’orientation que donnait la matrice chrétienne, certes très largement abandonnée comme commandement, mais dont nous avons tous besoin comme cadre d’orientation. Comme disait Péguy, le catholique, c’est celui qui a besoin de panneaux de signalisation. Il ne les regarde pas, mais il a besoin de panneaux ! L’Église catholique fournissait la signalisation de la vie commune européenne. Je ne réclame pas de retour à une forme autoritaire de présence religieuse, mais simplement la préservation de ces éléments d’orientation. Prenons l’exemple des fêtes religieuses. Il est clair que l’abandon des fêtes religieuses chrétiennes comme fêtes communes de la France serait extraordinairement destructeur.

On a le sentiment que les chrétiens sont de plus en plus écartelés entre leur aspiration à incarner l’identité française et la tentation de devenir un groupe de pression comme les autres. Or, vous ne pouvez pas être à la fois la culture majoritaire et une religion minoritaire !

Vous avez parfaitement raison. Ce qui définit l’Église, c’est un double enveloppement : elle est enveloppée par le corps politique et, d’une autre façon, elle l’enveloppe. C’est une situation extrêmement difficile à maîtriser pour les catholiques de ce pays. Je crois que les catholiques, tout en faisant respecter normalement leurs droits, sans agressivité ni zèle concurrentiel, devraient s’adresser à la France non pas comme une partie qui réclame quelque chose de ce pays, mais comme une composante de la France qui se sent responsable du tout. Le défi, pour les catholiques, c’est d’abord de prendre la mesure de cette responsabilité, ensuite de l’exercer de façon judicieuse.

Certains cathos « communautaires » donnent plutôt l’impression de vouloir devenir des musulmans comme les autres. Quand les uns voudraient rétablir le délit de blasphème, eux hurlent à la « cathophobie »…

Il y a en effet une « réaction » catholique : on réagit au changement de situation déterminé par l’irruption de l’islam. L’Église se défend aussi contre ce qu’elle ressent comme un regain de la militance laïque. Encore une fois, il faut savoir se défendre, mais cela ne devrait pas être l’axe principal de la démarche de l’Église et des chrétiens.

En tout cas, l’aspiration à retrouver ou à conserver quelque chose de la nation s’exprime bien au-delà des catholiques.

Heureusement ! Un des abandons les plus ruineux pour notre pays, c’est celui de notre langue. La classe dirigeante mesure notre progrès à la pénétration de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Une institution comme Sciences Po puise désormais sa fierté dans sa contribution en effet éminente au désastre. Il y a aujourd’hui une divergence politique majeure entre les exigences de la constitution d’une chose commune, dont la langue française est une composante essentielle, et les passions et préjugés de la classe dirigeante. Cette dernière est quasi unanime dans le projet de retrancher de la substance française tout ce qui laisserait à notre pays une physionomie distincte dans l’humanité mondialisée. Aucun redressement de l’éducation dans ce pays ne sera possible si nous ne retrouvons pas un certain amour de  la langue française, et donc de l’aventure nationale.

Situation de la France

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*Photo: Hannah.

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Juppé, Macron et les autres: tous au centre!

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juppe macron marine lepen

Un petit arbitrage pour commencer. Jérôme a répondu à Régis à propos du cas Juppé. Et je dois dire que le second est beaucoup plus convaincant. Il se trouve que j’ai un avantage sur mes deux camarades, c’est que j’ai fréquenté le RPR entre 1989 et 1997 et j’ai pu observer tout son personnel de très près. Et il faut bien le (re)dire à Jérôme, si la moindre trace de gaullisme avait été relevée sur l’actuel maire de Bordeaux, l’information me serait forcément revenue. Juppé est aujourd’hui un Macron en beaucoup plus vieux. Autant garder le jeune, mais on me souffle dans l’oreillette que Jérôme n’aime pas beaucoup le ministre de l’Economie. Reste que l’auteur du formidable Jugan a raison sur quelque chose : en Ve République, il nous appartient de choisir le moindre mal. Je pense pour ma part qu’il est encore un peu tôt pour se prononcer. Et plutôt périlleux. Rappelons-nous : dix-huit mois avant l’élection présidentielle de 1995, la fine fleur des éditorialistes se préparait à un duel Balladur-Delors.

Mais élargissons le propos au seul cas d’Alain Juppé et examinons les stratégies des uns et des autres. Tout se passe comme si les impétrants à la présidentielle de 2017 avaient déjà accepté l’idée que Marine Le Pen serait au second tour en 2017. Et comme dans un jeu de chaises musicales, la seule compétition consiste à prendre le second siège à l’arrêt des musiciens. Régis l’a montré, Juppé a adopté un positionnement que ne renierait pas Laurent Joffrin. Il charge, dans le désordre, Cassandre, déclinistes, souverainistes, et autres apporteurs d’heures les plus sombres, tout en conservant un programme économique similaire à celui de François Fillon, c’est-à-dire une réduction de 120 milliards des dépenses publiques, la fin de la durée légale du temps de travail, et la retraite à 65 ans. Nicolas Sarkozy a lui aussi décidé depuis quelques semaines d’abandonner la stratégie buissonnière. Il ne cache d’ailleurs pas son jeu. Samedi dernier, il a publiquement pronostiqué que les socialistes ne seraient pas au second tour. Donc, il dirige ses coups contre le FN, considérant que c’est désormais son seul adversaire. Enfin, François Hollande, qui pense qu’il n’a pas encore perdu, surtout si Nicolas Sarkozy est le candidat désigné par la primaire de droite, a couronné Marine Le Pen chef de l’opposition lors d’une séance qui a fait parler à Strasbourg. La présidente du FN n’en demandait pas tant. Président sortant, il s’érige en rempart contre le Mal, toujours souverainiste, décliniste, etc. Il mise également sur Emmanuel Macron qui élargit son spectre et peut lui permettre de mordre sur sa droite. On ajoutera François Bayrou, qui soutient Juppé, mais qui pense que Juppé ne sera finalement pas candidat, ce qui l’obligera à se dévouer. Et devinez contre quo oil se bat ? Contre les souverainistes, les Cassandre, les déclinistes, etc. Vous suivez?

Voilà donc les principaux candidats à l’Elysée en train d’adopter unanimement la même stratégie et peu ou prou la même ligne politique, se définissant exclusivement par rapport au FN. Cela a une première conséquence : rendre encore plus probable la qualification de Marine Le Pen au second tour, puisqu’elle est ainsi placée au centre du jeu par tous ses adversaires. Deuxième conséquence, on lui fait cadeau, Hollande en tête, du souverainisme. Le rêve de Florian Philippot est en passe de se réaliser : faire de sa championne LA candidate estampillée « Non 2005 ». Quand il était le seul à le claironner, on n’était pas forcément obliger de le croire mais si Hollande, Juppé, Sarkozy et Bayrou le disent aussi, elle va commencer à apparaître ainsi pour un plus grand nombre d’électeurs. Or, en 2005, le Non a fait 55%. Et le sentiment anti-européen est loin d’avoir décru en dix ans. En misant sur une deuxième place derrière Marine Le Pen qui, pensent-ils, leur permettrait de gagner à coup sûr en finale, tous les adversaires de la présidente frontiste ouvrent à cette dernière une autoroute qui pourrait en faire une adversaire plus surprenante qu’ils ne le croient dans ce fameux second tour. Et quand bien même elle perdrait cette fois-ci, elle serait installée pour cinq ans comme la chef incontestée de l’opposition. Soyons charitables et prévenons-les gentiment. Messieurs, il est encore temps d’arrêter vos bêtises….

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00678341_000015 .

Juppé, le moindre mal

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alain juppe gaullisme sarkozy

Comme ils sont rares, autant que je souligne les rares points de désaccords qui existent avec mon ami Régis de Castelnau. Alain Juppé en fait partie. Sa brillante charge contre le maire de Bordeaux ne me convainc pas.

Ce n’est pas que je sois devenu juppéiste, c’est juste que je me souviens d’un principe assez simple, celui d’Hippocrate, « primum non nocere », d’abord ne pas nuire, qui s’applique en médecine mais fera très bien l’affaire en politique dans la situation où nous sommes. Une situation qui montre chaque jour à quel point la France est malade. Nous avons peur de tout, ces temps-ci. Nous avons peur des migrants et du chômage de masse, nous avons peur de l’Europe, des Américains, de Poutine, de l’État Islamique, nous avons peur des réformes du collège, de la perte de l’identité, de la violence sociale répondant au déchemisage de deux hiérarques d’Air France par l’interpellation au petit matin d’une demi-douzaine de syndicalistes que l’on imagine les menottes au poignets devant leurs enfants qui crient ou leurs femmes qui pleurent.

Je dis « imaginer » car autant les images existent pour montrer la fuite piteuse des licencieurs, autant il n’y en a pas pour montrer ce que furent ces interpellations. C’est vrai qu’il y a de quoi avoir honte et puis cela pourrait être dangereux: il ne s’agissait ni de clandestins, ni de djihadistes en devenir, ni de dealers et cela aurait pu indigner le populo qui est comme tout le monde, salarié de plus en plus facilement licenciable avec un pouvoir d’achat en berne et des fins de mois compliquées à boucler. Quelque chose me dit que Juppé au pouvoir ne se comporterait pas avec cet acharnement glaçant. C’est que Juppé n’est pas socialiste. Les ministres de l’Intérieur socialistes ont cette fâcheuse tendance à être encore plus durs que les autres comme à l’époque de Jules Moch qui demanda en 1948 à ses CRS nouvellement créés de dégager les mineurs du Nord en grève à coups de flingues en laissant six corps et des centaines de blessés sur les carreaux et sous les chevalets. Juppé, par exemple, je me souviens de lui en 95 quand il fut confronté aux grandes grèves de novembre-décembre sur la réforme de la Sécu. A un moment donné, tout « droit  dans ses bottes » qu’il était, il a su comprendre que le rapport de force dans la rue lui devenait défavorable et la réforme avait été enterrée, laissant une dizaine d’années de sursis à un des piliers de l’Etat-Providence et évitant au passage les radicalisations violentes.

C’est que Juppé est le dernier chez qui un compteur Geiger du gaullisme pourrait encore crépiter à son approche. Les autres à droite sont devenus des thatchériens comme les autres, à l’image de Le Maire, de Fillon ou de Sarkozy, c’est-à-dire aussi libéraux sur le plan économique que conservateurs sur les mœurs. Or, quitte à se résigner à l’inévitable, c’est-à-dire à une victoire de la droite, le gaullisme, même édulcoré, est encore l’option la moins mauvaise. Primum non nocere, encore une fois. Oui, on peut en arriver à cette conclusion, quand on est de gauche et que l’on sait, sauf miracle, que la partie est perdue. Cela ne m’empêchera pas de mener la bataille au premier tour, sachant d’ailleurs que seule l’union des forces à gauche du Parti socialiste pourrait créer une divine surprise façon Syriza et nous voir arriver au second tour face à Marine Le Pen. Mais ce scénario n’est pas près d’arriver. Aussi, pourquoi pas Juppé ? Sa colère contre Nadine Morano a au moins le mérite d’éviter le mépris de classe. C’est vrai, après tout: les déclarations de Morano sont odieuses mais elle a dit tout haut ce qui se murmure dans le premier cercle sarkozyste depuis des années. C’est pour cela qu’elle est en rogne, d’ailleurs, quand elle voit son mentor se refaire à bon compte une virginité en lâchant en plein vol la petite Lorraine à grande gueule qui a cru que tout était permis contre le FN y compris de parler comme lui en public.

Juppé, lui, au moins, cette fois-ci encore, reste droit dans ses bottes. Sur le plan moral où il estime avec juste raison que cette extrême droitisation de la droite est inacceptable que sur le plan politique où vouloir contenir le FN en parlant comme lui ne fait que le nourrir, comme le prouvent la plupart des sondages. Bref, faute de grives, on mange des merles. Alors pourquoi pas Juppé? Il a de l’allure, il est normalien, il se rappelle que la France est une nation fragile et littéraire et il nous fera tout de suite moins honte dans un sommet international. En plus, vu son âge, il ne fera de son propre aveu qu’un seul mandat. Dans le pire des cas, même s’il était mauvais-mais comment pourrait-il battre en la matière, les deux derniers présidents ?-, ça ne durera que cinq ans.

Vu l’avance qu’il prend dans les intentions de vote à la primaire des Républicains, je ne dois pas être le seul à raisonner comme ça. Si elle est ouverte, cette primaire, ce qui semble être le cauchemar de Sarkozy, viendront voter pour lui la droite non-FNisée, le centre, les déçus du socialisme et même, toute honte bue, des électeurs de gauche radicale dont votre serviteur. On peut s’amuser à le caricaturer en candidat bobo jeuniste parce qu’il fait la une de Libé ou des Inrocks, il n’en demeure pas moins que cette capacité à attirer des gens venus d’horizons aussi différents fait de lui non pas l’homme d’un camp, d’une fraction, mais un arbitre, un fédérateur, un recours.

Et c’est d’abord ce qu’on demande d’être à un président dans la Vème république. Que ce soit par défaut et non par choix ne change pas grand-chose à l’affaire. Il est là et c’est le moins pire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714424_000075.

Islam: Sans compromis, on aura la soumission

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pierre manent islam situation france

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Daoud Boughezala

Causeur. Beaucoup de Français s’inquiètent de la montée d’un certain islam parce qu’ils tiennent à quelque chose qui s’appelle la France, ou l’Occident, et au mode de vie qui va avec. Ils sont prêts à accueillir des musulmans, mais à condition qu’ils s’adaptent à ce mode de vie et à ce qu’on appelle communément « les valeurs ». Qu’est-ce qui ne va pas dans cette proposition ?

Pierre Manent. J’essaie de partir de ce que j’observe : l’installation de nombreux musulmans est allée de pair avec l’établissement des mœurs musulmanes dans notre pays. Quand on dit « ils doivent s’adapter à nous », il faudrait définir clairement ce que veut dire « s’adapter » et ce que veut dire « nous »… Je laisse de côté la troisième incertitude – que désigne ce « ils » ? Notre première tâche devrait donc être de nous demander un peu concrètement ce que nous sommes. Soit l’Europe n’est qu’une plaine immense et vide, un espace qui doit s’organiser selon le principe exclusif des droits de l’homme considérés comme les droits de l’individu particulier sans aucune attache collective : c’est la tendance dominante portée par les institutions européennes. Soit on croit au contraire que l’Europe n’est pas une plaine immense et vide, mais un paysage compliqué et accidenté fait de composantes diverses : les nations.

Que voulez-vous dire ? Que l’Europe, c’est une histoire commune et seulement cela ? Pardonnez-nous, ce n’est pas très nouveau… ni très progressiste.

Le mot « histoire » nous rejette entièrement dans le passé. Il s’agit du présent. Nous avons des mœurs, des formes de vie qui sont peut-être contestables mais qui sont consistantes. Ce que j’ai essayé de faire, de manière nécessairement sommaire, c’est de décrire le paysage humain européen. Une géographie dans laquelle les vieilles nations et la vieille religion de l’Europe prennent une importance considérable alors que la doctrine politique et morale à laquelle nous sommes assujettis nous interdit aujourd’hui de prendre en considération aussi bien les nations que les religions.

Sans nier l’importance de la religion dans l’idiosyncrasie des nouveaux arrivants que sont les musulmans, pourquoi ne pas les encourager à s’assimiler à l’habitus français majoritaire ?

Encore faudrait-il savoir ce qu’est cet habitus ![access capability= »lire_inedits »] À quoi leur demande-t-on de s’adapter, à l’Europe sans frontières ou à la France si bien dessinée ? Il faut choisir. La question première est donc la suivante : la France est-elle un ensemble humain destiné à continuer ? Ensuite, mesurons l’ampleur de l’effort que nous demandons aux musulmans en leur demandant de « s’adapter à nous ». Car, enfin, ils ont une empreinte collective extrêmement forte, qui relève pour eux de l’évidence, qui a une autorité collective qu’ils n’ont pas l’habitude de voir contester, qu’ils ne souhaitent pas voir contester et que, d’une certaine façon, nous leur donnons le droit de ne pas voir contester, puisque nous ne cessons de leur dire : « Vous avez bien le droit d’être musulmans, la République vous garantit l’égalité des droits. »

Leur disons-nous vraiment cela ? Dans le modèle français, « tous les droits », cela signifie « tous les droits comme individus », certainement pas « tous les droits comme nation », pour reprendre les termes de Clermont-Tonnerre. N’y a-t-il pas un petit malentendu à ce sujet ?

L’égalité des droits individuels est une composante essentielle de notre régime, simplement, elle ne suffit pas à définir la vie commune que nous menons effectivement. Si nous ne savons parler que le langage des droits individuels, nous nous rendons incapables de seulement voir ce qui se passe dans la vie sociale.

Le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, ne s’y est pas trompé. C’est dans le langage des droits de l’homme, comme le premier lobbyiste venu, qu’il a appelé à transformer les églises en mosquées…

J’ai été très surpris de sa déclaration, provocatrice au dernier degré. Nous avons droit à un lieu de culte, il y a une église désaffectée, pourquoi ne pas nous y installer ? Il est curieux que le recteur de la Grande Mosquée soit si peu sensible à la charge symbolique des lieux de culte. Que les édifices religieux d’une religion soient appropriés par une autre religion, c’est un des gestes les plus agressifs qui puissent se commettre entre les hommes.

Résumons : il faut d’abord définir le « nous ». Ensuite, il faut savoir en quoi ils doivent « s’adapter », ce qui revient à poser la question des modalités de l’intégration des musulmans. Tantôt vous employez le mot « amitié », tantôt celui d’« association ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, pourquoi ce processus est-il en panne ?

Nous ne savons pas ce que veulent les musulmans de notre pays. Ils prennent si peu la parole, sinon de manière si codée, si prévisible, en s’enfermant le plus souvent dans la revendication plaintive ! Précisément parce qu’ils s’expriment si peu, ils ne laissent pas apparaître la diversité d’opinions et de sentiments qui existe certainement parmi eux, de sorte que sans doute ils ont peine à se connaître eux-mêmes. C’est de cette opacité qu’il faut sortir. Je propose d’aller vers un compromis, mais un compromis ambitieux. Ne soyons pas excessivement soupçonneux et vétilleux. Si la loi interdit à juste titre certaines conduites comme contraires aux principes de la vie européenne, pour le reste, acceptons que les musulmans suivent leurs mœurs. Je crois que la participation à la même aventure nationale est en mesure de rassembler les hommes dans la diversité de leurs mœurs.

Concrètement, pourquoi accepter certaines revendications communautaires et en refuser d’autres ? Comment tracer la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable ?

C’est en effet difficile. Il me semble que la polygamie et le port de la burqa ne sauraient être acceptés. Pour le port du voile intégral, on voit bien les limites du langage des droits individuels. La femme voilée peut toujours dire : c’est mon droit, liberté de religion ! Et en écho : c’est son droit, elle ne me lèse dans aucun de mes droits ! Ce que blesse cependant le voile intégral en cachant le visage, c’est la première condition de la vie sociale européenne, une certaine confiance. Nous nous parlons « à visage découvert ». C’est à prendre ou à laisser. Nous devons être attentifs aux droits de chacun, mais nous avons le devoir de préserver notre forme de vie. Cela étant dit, je ne vois pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard islamique qui laisse voir le visage.

En somme, en dehors de la burqa, on ne leur demande rien au sujet du statut des femmes, de leur enfermement, de leur contrôle par les frères ou les maris ? Ajoutons que le port du voile, par exemple, a des conséquences sur toute la collectivité, puisqu’il fait des femmes musulmanes un groupe quasiment « interdit » aux hommes non musulmans. Et la séparation des sexes telle qu’elle sévit dans les sociétés musulmanes n’est-elle pas contraire aux mœurs françaises ?

Oui, nous le savons depuis toujours, mais où puiserons-nous le droit et le pouvoir de transformer leurs mœurs à notre convenance ? Je connais bien une grande ville du Midi, dont les quartiers musulmans ne donnent à voir que les mœurs musulmanes. Par exemple : il n’y a que des hommes dans les cafés. Dans les écoles publiques, le ramadan devient une réalité de plus en plus consistante. Les enfants ne viennent pas parce que c’est ramadan, et le jour de l’Aïd, disons seulement que les jeunes gens sont plutôt « glorieux ».

Glorieux ? Parce qu’ils demandent des repas sinon halal du moins sans porc, alors qu’ils pourraient se contenter de manger la garniture sans se faire remarquer, pour montrer leur volonté de se couler dans le moule ?

Pourquoi voulez-vous qu’ils se coulent dans le moule alors que tout dans notre société leur dit : « Be yourself ! » Je ne vois pas d’ailleurs comment on peut justifier de rendre les repas avec porc obligatoires dans les cantines. Nous avons mieux à faire que ces petites vexations. Le problème le plus grave, c’est la dépendance des musulmans français à l’égard du monde arabo-musulman, y compris de certains de ses courants les plus incompatibles avec la vie européenne. L’urgence, c’est que l’islam de France soit gouverné en France par des musulmans français.

Dans Situation de la France , vous expliquez que les attaques terroristes de janvier exigent une sorte de mobilisation générale. S’il y a urgence, selon vous, à penser ce qui nous arrive, vous parlez explicitement de « guerre ». Mais contre qui sommes-nous en guerre ? Le terrorisme, l’islamisme, l’islam ?

Ce n’est pas une question à laquelle on répond par un seul mot. Pourquoi parler de guerre ? Nous voyons que l’armée française est aujourd’hui engagée sur trois fronts, dans le Golfe, en Afrique de l’Ouest et en France même, où les militaires protègent des bâtiments scolaires et religieux, les gares, etc. Le Premier ministre a évoqué à plusieurs reprises « l’ennemi intérieur ». Nous sommes donc pour le moins « sur le pied de guerre ». Cette guerre se développe sur la ligne de rencontre entre le monde arabo-musulman et l’Europe ou l’Occident. Dans cette « rencontre », je distingue trois phénomènes : le terrorisme islamique, l’immigration musulmane et les pouvoirs nouveaux des monarchies du Golfe.

N’est-ce pas une distinction un peu spécieuse, dès lors que certaines pétromonarchies financent des mouvements féministes en même temps qu’elles encouragent l’islamisation de l’Europe…

Si une mosquée salafiste financée par l’argent du Golfe encourage des terroristes, on a en effet une conjonction des trois composantes. Mais celles-ci sont par ailleurs essentiellement distinctes. Pas d’amalgame donc, nous en sommes d’accord. Les injonctions à rejeter tout amalgame seraient plus audibles cependant, si elles ne servaient trop souvent à entretenir le déni. Quelques semaines après les attentats de janvier, le ministre de l’Intérieur a rassemblé les responsables musulmans pour un vaste tour d’horizon sans que la question de la radicalisation des jeunes dans certaines mosquées soit seulement à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas une « demande » des personnes sollicitées. On se doute qu’en revanche, l’islamophobie était à l’ordre du jour. Interviewé dans Le Figaro, le nouveau président du CFCM assurait qu’il n’y avait aucune radicalisation dans les mosquées, que de toute façon ce n’était pas l’affaire des organisations représentatives musulmanes mais celle de la police.[/access]

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*Photo: Hannah.

La suite de l’entretien ici.

Alstom: un scandale français

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Alstom scandale d'Etat Jean-Michel Quatrepoint

Alstom scandale d'Etat Jean-Michel Quatrepoint

On voudrait se tromper. Croire que notre économie et son socle industriel ne sont pas dans l’état de déliquescence que l’on suspecte. Que nos dirigeants ne sont pas aussi irrémédiablement lâches et impuissants qu’on le pense, malgré la multiplication des preuves du contraire. Que nos élites administratives, en particulier à Bercy, résistent encore, au moins un peu, aux vents dominants de l’ultralibéralisme. À cet égard, l’ouvrage de Jean-Michel Quatrepoint sur l’affaire Alstom (Alstom, scandale d’État, Fayard) est parfaitement déprimant. Car il apporte la preuve, par l’exemple, qu’il en est bien ainsi.[access capability= »lire_inedits »]

Et quelle preuve : Alstom, un des derniers fleurons de l’industrie française, vendu à la sauvette, l’an passé, à l’américain General Electric. Au risque de déstabiliser ce qu’il reste de notre filière nucléaire – et le pan de souveraineté qui va avec –, devenue dépendante du bon vouloir des Américains. Les moulinets d’Arnaud Montebourg n’y ont rien changé, ou si peu.

Bien sûr, l’État français n’avait pas forcément toutes les cartes pour agir : Alstom est une entreprise privée, et les Yankees ont déployé une force de frappe massive pour parvenir à leurs fins : batteries de communicants, lobbyistes appointés et banquiers grassement rémunérés pour remporter la bataille contre Siemens, autre candidat à la reprise du groupe. Mais ce qui choque, c’est que la bataille a été perdue avant même d’avoir été livrée : dès le départ, on sent que Hollande, Valls et Macron savent bien que GE va emporter le morceau. Il s’agit simplement d’écrire une belle histoire, qui ne soit pas simplement celle d’un renoncement. À cet égard, Montebourg est bien pratique, pour donner l’illusion d’un semblant de résistance.

Cet abandon, ce crime de non-assistance à industrie en péril, contraste tragiquement avec les moyens déployés par les États-Unis, qui n’hésitent pas à soutenir ouvertement leur champion national, quitte à instrumentaliser la justice de leur pays. Comme le démontre parfaitement Quatrepoint, l’action du Department of Justice – qui a poursuivi Alstom et ses hauts cadres dans une affaire de corruption en Indonésie – a exercé une pression psychologique sur les dirigeants d’Alstom, et les a poussés à céder aux sirènes de GE. Le rouleau compresseur américain est parfaitement huilé, d’autant que Jeffrey Immelt, son PDG, est aussi président du Conseil pour l’emploi et la compétitivité mis en place à la Maison-Blanche par Barack Obama.

La vente d’Alstom à General Electric est bien le dernier clou planté dans le cercueil de l’industrie française, que la mondialisation avait déjà décimée, avec 1,2 million d’emplois perdus en vingt ans. Et l’on se demande comment il est possible qu’à l’Élysée, on n’ait pas fait le lien entre cette industrie en déliquescence et cette économie qui, malgré les incantations, se refuse obstinément à redémarrer. Étrange défaite que cette liquidation de l’industrie française, rappelle Jean-Michel Quatrepoint, en référence à Marc Bloch. Celle d’un pays qui coule, sans même essayer de se débattre.[/access]

*Photo : Wikimedia Commons.

Alstom, scandale d'État

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Agression du directeur de l’IUT de Saint-Denis: l’omerta

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Dans un communiqué, les ministres de l’Education et de la Recherche Najat Vallaud-Belkacem et Thierry Mandon ont « apporté leur soutien » au directeur de l’IUT de Saint-Denis, Samuel Mayol, agressé vendredi pour la deuxième fois en dix-huit mois, et « souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés ».

Outre que ce communiqué ne manque pas d’humour – comment va-t-on empêcher des agissements répétés (qui ne sont donc pas le fruit d’un seul homme) en arrêtant le seul coupable de l’agression ? – , on peut se demander si le gouvernement a tout fait pour que ce souhait ne soit pas un vœu pieux.

Car depuis sa première agression, en mai 2014, « de nouveaux faits sont signalés régulièrement aux autorités » nous apprend metronews.fr. Un article de Libération paru en juillet nous en dit un peu plus sur ces faits : « croix gammées et étoiles de David taguées sur sa porte », messages comme « c’est bientôt la fin, tu vas mourir, on t’avait prévenu », « photos de lui avec le mot « mort » écrit sur le front », au point que « l’homme est obligé de changer d’horaires et de trajets tous les matins. »

Les conclusions de l’enquête diligentée par l’Inspection générale de l’administration de l’Education nationale et de la recherche (IGAENR) sont pourtant claires : « Les dysfonctionnements repérés à l’IUT de Saint-Denis n’ont pas fait l’objet d’un suivi approprié », y apprend-on. L’homme n’a pas été davantage soutenu par Jean-Loup Salzmann, le président de l’Université de Paris XIII, dont dépend l’IUT puisque ce dernier a été « épinglé […] par un rapport de l’Education Nationale pour son inaction ».

Oui mais voilà, « il n’est pas certain que tout cela prenne sa source dans le conflit qui a eu lieu au sein de l’IUT » précise une source proche du dossier. Nous voilà rassurés ! Cela n’a peut-être rien à voir avec le conflit. En plus du conflit qui lui a valu des menaces de mort et une agression, le président a peut-être d’autres ennemis qui veulent sa peau : « On va te buter » a quand même déclaré l’agresseur, sans doute un membre du groupuscule extrémiste des opposants aux chiens. Quelle idée aussi de promener tranquillement son chien à Paris à une heure aussi tardive ?

Plus inquiétant encore que ces menaces et agressions à répétition sur un homme représentant à la fois l’autorité et l’école est le silence qui a suivi cet événement, autant de la part des journalistes que des politiques. Alors que pour commenter les propos de Nadine Morano, de Maïtena Biraben ou de Michel Onfray, il n’y avait plus assez de micros pour recueillir les indignations des uns et des autres, on ne trouve, depuis trois jours, pratiquement personne pour s’émouvoir du sort de Samuel Mayol et des agissements barbares de ses agresseurs et/ou harceleurs (sauf à considérer le message de « soutien » de la ministre comme une marque d’indignation, ce qui demande, il faut bien l’avouer, un sacré effort d’imagination).

Curieuse société que celle qui condamne sans cesse les conséquences supposées de propos jugés irresponsables mais qui oublie de réprouver les actes barbares. Qui n’a pas de mots assez forts pour fustiger les sorties médiatiques de certaines célébrités mais qui regarde les gens du peuple souffrir dans la plus grande indifférence.

Les gardiens de la paix contre la Garde des Sceaux

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manifestations policiers place Vendôme

manifestations policiers place Vendôme

La dernière fois qu’on a vu autant de flics sur un périmètre aussi restreint, c’était autour de l’esplanade des Invalides, le 26 mai 2013. A l’époque, on pouvait encore se payer le luxe de mobiliser la bagatelle de 4500 policiers et gendarmes pour courir après de dangereux « fascistes en loden » opposés à… la loi Taubira sur le mariage gay. Mais déjà, des syndicats de CRS et de commissaires, épuisés par les déplacements et privés de repos depuis des mois, commençaient à grincer des dents.

Puis, brutalement, on a basculé dans une nouvelle dimension avec les attentats islamistes de janvier 2015. Mais alors que les policiers étaient célébrés comme des héros par tous les Français, ou presque, Mme Taubira peaufinait cette fois une réforme pénale qui allait exactement à contre-courant d’un nécessaire renforcement de notre arsenal sécuritaire.

manifestation policiers place Vendôme

Ce mercredi 14 octobre, c’est donc sous les fenêtres de son ministère, place Vendôme, que les syndicats de policiers et gendarmes avaient appelé à manifester en masse. Un lieu hautement symbolique, que la préfecture n’a pas réussi à leur refuser comme elle pouvait le faire du temps des Manifs pour tous, en interpellant le moindre gamin à tee-shirt rose qui passait par là.

« C’est historique, parce que cette fois il y a les gardiens de la paix, les officiers et les commissaires », nous explique un homme au cheveu ras qui nous a d’abord pris pour un « collègue ». Les motifs de mécontentement ? Le flic mitraille : « On n’en peut plus d’aligner les heures supplémentaires impayées au nom de la nécessité de service », qui oblige les fonctionnaires de police à travailler lorsque leurs chefs considèrent que les circonstances l’exigent.

manifestation policiers place Vendôme

« Ce n’est pas nouveau, mais depuis janvier, il faut des gars devant chaque synagogue, partout… Et bientôt, on va devoir faire la nounou pour des détenus en permission », poursuit notre interlocuteur à propos de l’abracadabrantesque suggestion récente de Christiane Taubira. La fusillade dans laquelle un agent a été blessé en Seine-Saint-Denis le 5 octobre n’est que « la goutte d’eau », selon les termes du flic manifestant.

Et en effet, le problème semble plus profond. « Est-ce qu’on peut comprendre qu’un détenu islamiste fiché soit libéré pour une permission ? », nous demande un représentant du syndicat FO Pénitentiaire. « On veut que Taubira dégage, poursuit-il sans desserrer les mâchoires. Depuis ses réformes, on n’a plus le droit de fouiller les prisonniers systématiquement quand ils rencontrent quelqu’un au parloir. »

manifestation policiers place Vendôme

Dans le collimateur des policiers, gendarmes et gardiens de prison : les JLD (juges des libertés et de la détention) et autres JAP (juges d’application des peines), qui libèrent à tour de bras des délinquants multirécidivistes en application de la politique pénale gouvernementale, qui privilégie la probation à l’incarcération.  Et le syndicaliste de préciser, avec un rictus affligé : « Des sénateurs socialistes sont mêmes venus nous proposer l’idée d’autoriser les téléphones portables dans les prisons, sachant qu’il y en a déjà qui circulent… »

A l’heure ou 22 flics sont agressés physiquement chaque jour en France, le désarroi est palpable, dans les conversations comme dans les slogans repris en chœur : « Justice, n’oublie pas la police ! Justice, protège ta police ! », « Fermeté ! », « Plus de libérations, plus de permissions ! », « Taubira, casse-toi ! »… suivis de huées, de sirènes et d’explosions de pétards.

Manuel Valls a eu beau réagir au plus vite en annonçant des moyens supplémentaires, une simplification des procédures et davantage de contrôles, Mme Taubira est toujours et encore Garde des Sceaux. Et la rue n’a toujours obtenu le retrait d’aucune de ses réformes. Cette femme est un poème.

*Photos : Pascal Bories.

Arte: Quand Homo Sapiens rejoint SOS racisme

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homo sapiens antiracisme arte

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« Nous sommes tous migrants ou fils de migrants » : on connaît bien cet argument massue des tenants de l’accueil sans conditions ou presque des migrants, une soi-disant évidence historique qui n’est en réalité qu’une affirmation a-historique. Car si la notion d’autochtonie comme toutes les autres « puretés » – de la culture, de la langue – est bien évidemment fausse, la vraie question historique du contexte et des conditions réelles du mélange des populations ne saurait se satisfaire de ce constat sommaire qui ne veut rien dire. On est tous descendants de migrants ? On est également très souvent descendants de soldats – faut-il pour autant qu’on fasse la guerre ? À cette manipulation de l’histoire et des sciences sociales, la chaîne Arte vient d’ajouter une dimension nouvelle : derrière les Polonais, les Espagnols, les Italiens et les Juifs, Arte aligne l’Homo Erectus, le Neandertal et l’Homo Sapiens qui selon une série documentaire sur la préhistoire (Quand Homo Sapiens peuple la planète), seraient eux aussi « tous migrants et enfants de migrants ». Galvaudant les avancées majeures de la science préhistorique, Arte fait du sous Yann-Arthus Bertrand pour diffuser un message idéologique grossier.

Pourtant, ça commence plutôt bien. Nigel Walk, le réalisateur, nous mène vite au cœur du sujet : on sait que les racines de notre arbre généalogique commun sont plantées en Afrique, le berceau de l’humanité, mais on connaît mal ses arborescences. Que ce soit l’Homo Erectus il y plus d’un million d’années, le Neandertal ou l’Homo Sapiens, l’histoire commence toujours sur le continent noir avant que les hominidés – pour des raisons qui échappent aux chercheurs – le quitte pour migrer vers d’autres régions. Cela veut dire que quand l’Homo Sapiens, apparu il y a 200 000 mille ans en Afrique orientale, prend à son tour la route, il rencontre des populations d’hominidés issues des vagues migratoires précédentes.  Et c’est là que l’histoire prend une tournure résolument nouvelle et révolutionnaire. Non seulement il y a eu des rencontres entre les différentes espèces d’hominidés, mais ces rencontres se sont si bien passées qu’elles se sont terminées, suggère la série, comme dans un conte de fées : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Et devinez quoi : ces enfants, c’est nous ! Plus sérieusement, on apprend que nous sommes plutôt les descendants d’une fusion entre hominidés différents que les enfants d’une espèce humaine parallèle particulièrement réussie qui les a tous coiffés au poteau de l’évolution.

Si on sait tout cela, c’est grâce à la génétique, véritable fil d’Ariane de la série et responsable de ses séquences les plus intéressantes. En quelques années, les avancées en la matière ont permis de séquencer le génome du Neandertal ainsi que celui d’une autre espèce, l’Hominidé de Denisova, identifié à partir d’un petit morceau d’os de doigt d’enfant découvert dans une grotte du sud de la Sibérie. Ces époustouflantes réalisations scientifiques des équipes de l’institut Max Planck à Leipzig, ainsi que d’autres séquençages entrepris aux Etats-Unis, ont permis de constater que l’Homo Sapiens était en contact avec d’autres espèces d’hominidés, et que les différents groupes d’hominidés ont échangé leur ADN, autrement dit qu’ils ont fait des enfants ensemble.

Jusqu’ici, pas grand-chose à redire : n’étant pas spécialiste, la seule remarque de fond que je peux émettre concerne l’absence de toute critique. Or, connaissant le monde scientifique, il est peu probable que tout le monde soit d’accord avec le nouveau et bouleversant récit que présente la série. Pour ne donner qu’un seul exemple, contrairement à ce que laisse croire le troisième épisode de la série, le débat scientifique autour de ce qu’on appelle l’homme de Mungo (dont les restes humains ont été découverts en 1974 en Australie) est loin d’être tranché, et certains faits présentés sont contestés. En même temps, on peut comprendre que la vulgarisation de la science exige la présentation d’une histoire cohérente et claire, sans trop d’ambiguïtés. Cela présente en plus l’avantage de pouvoir refaire une nouvelle série dans dix ans, qui s’emploiera à « battre en brèche » les anciennes thèses erronées… que notre précédente série a contribué à diffuser. Mais passons.

Ce qui dérange davantage, c’est le caractère presque ouvertement idéologique de la série : plus qu’une nouvelle histoire de la préhistoire, c’est un hymne à la diversité, à l’hybridité, au métissage et à la migration comme richesse. Nous sommes tous enfants de migrants, tous issus d’un mélange de populations. Parfois,  avant que les images d’un crâne vieux de 60 000 ans nous rassurent, on se demande si on regarde Quand Homo Sapiens peuple la planète ou bien une rediff de La nuit des réfugiés, cette série de sept documentaires sur l’actuelle crise migratoire diffusée quelques jours auparavant…

Si l’idéologie est déjà perceptible dans le discours de certains des scientifiques interrogés, les petits « docu-fictions » qui ponctuent la série enfoncent le clou. On y voit des chasseurs-cueilleurs noirs, hommes et femmes, rencontrant des hominidés appartenant à d’autres « espèces » ; ces rencontres pacifiques sont caractérisées par la curiosité, la bienveillance et le partage. Laissons de côté la grande pudeur de nos différents ancêtres (les femmes cachent bien leurs seins et les hommes leurs sexes selon les règles du cinéma hollywoodien des années 1950) et parlons de leur rencontre. Même si le mélange entre les différents groupes et le caractère génétiquement hybride des populations est bien démontré, rien, strictement rien ne permet de dire quoi que ce soit sur les circonstances de ces rencontres. Quant au  rythme de ces processus qu’Arte appelle le « métissage salvateur », la série reste ambigüe.

Ce « métissage salvateur » démontré par les analyses ADN s’est fait sur des générations, des milliers, voire des dizaines de milliers d’années. Il ne s’agit en aucun cas – et les scientifiques interrogés ne le prétendent d’ailleurs pas – d’événements comparables à la rencontre des soldats américains et soviétiques se jetant dans les bras les uns des autres au bord de l’Elbe en avril 1945, suivis d’une partouze, comme le laisse croire la série. L’Homo Sapiens a partagé des espaces avec le Neandertal (dans le nord de l’actuel Israël, ils étaient même voisins) pendant dix, vingt, peut-être même trente mille ans. Aussi, comment peut-on sérieusement le comparer avec les phénomènes migratoires des XIXe et XXe siècles comme par exemple l’installation de 500 000 mille Italiens en France pendant les décennies précédentes la guerre de 14-18 ? Pourtant, le message subliminal de la série est que l’histoire contemporaine est le prolongement de la préhistoire ou vice-versa. On est chez les Pierrafeu !

Mais ce n’est pas tout. La série n’évoque jamais la possibilité que le métissage puisse être autre chose qu’une fête organisée par la mairie de Paris. Et puisqu’on nous dit que nous ne sommes pas si différents de nos lointains ancêtres, pourquoi ne pas étudier les métissages de notre histoire ? Peut-être parce que souvent c’était moche, très moche.

Prenons par exemple le mythe romain de l’enlèvement des Sabines. Selon Tite-Live, les premiers Romains cherchent des femmes pour fonder des familles mais leurs voisins Sabins ne veulent pas leur donner les leurs. Alors les Romains rusent. Ils invitent les Sabins à une fête et profitent de l’occasion pour enlever leurs femmes… pas joli-joli. Même si la légende ne fait pas état de viols ni de rapports brutaux, tous les doutes sont permis. Dans d’autres circonstances, historiquement mieux documentées, les femmes des vaincus sont le butin des vainqueurs – quand on n’assiste pas tout simplement à des viols systématiques ou au recours massif à la prostitution locale, avec parfois des « accidents » aboutissant à des grossesses.

L’armée américaine en Corée de Sud a laissé derrière elle des dizaines de milliers d’enfants nés de mères prostituées, et il est probable que les « comfort women » aient eu des enfants avec des soldats japonais. En France aussi, pendant les guerres de 14-18 et 39-45, « un métissage » de grande ampleur a eu lieu, toujours dans des circonstances tragiques avec des conséquences dramatiques. Evidemment, avec une perspective multimillénaire et en faisant totalement abstraction des circonstances concrètes, on peut raconter une histoire heureuse du métissage et conclure qu’en fin de compte, le mélange est salvateur. Mais essayez de raconter cette histoire à un Français né en 1944 « sous X » ou à une Allemande née en 1946, neuf mois après le viol de sa mère par un soldat russe. Tout d’un coup, elle vous semblera beaucoup moins heureuse.

Poussées un peu plus loin, ces remarques permettent de poser une question explosive : au nom de quoi peut-on reprocher quoi que ce soit aux Européens ? Pourquoi l’arrivée en Australie des navigateurs hollandais en 1606 est-elle décrite de manière incontestée comme une catastrophe tandis qu’on ne sait strictement rien des conséquences des arrivages d’Homo Sapiens sur des terres peuplées par des Neandertal ou des Homo Erectus ? Et si parfois cela s’était très mal passé ? Selon ce que suggère le titre de la série, l’homme préhistorique peuple, il ne colonise pas, même quand il n’est pas le premier hominidé arrivé sur place. Présenter comme une évidence la supposée bienveillance de nos ancêtres, qui ne laissaient pas de traces écrites, permet de mieux accabler nos aïeux qui ont eu le malheur de documenter leurs actions minutieusement, laissant à leurs descendants d’excellentes pièces à conviction…

Notre préhistoire et nos origines sont des sujets fascinants, longtemps pris en otage par des idéologues et des politiques pour démontrer leurs idées folles. Il est ridicule de justifier l’exclusion des femmes de la sphère publique et leur assignation à domicile au prétexte qu’elles gardaient les enfants et le feu dans la grotte pendant que leur « mari » chassait le mammouth avec ses copains. Mais il est tout aussi ridicule de prétendre sans preuve que nos ancêtres hominidés pratiquaient une parfaite égalité des genres. Nous n’en savons tout simplement rien et même si l’on avait des indices sur un lieu et un temps donnés, cela ne signifierait pas que cette culture était hégémonique partout. Ceci est également vrai du caractère pacifique ou belliciste de nos aïeux. La question a été posée par Jean Guilaine et Jean Zammit dans Le sentier de la guerre, visages de la violence préhistorique : les guerres et autres formes de violence sont-elles un trait de caractère inné des hominidés ou bien sont-elles liées à une évolution culturelle ? Les chasseurs-cueilleurs vivaient-ils en paix avant que l’agriculture, la sédentarité et l’augmentation de la densité de la population ne poussent les hommes à s’entretuer ?  Qu’est-ce qui a joué : la testostérone ou la complexité croissante des sociétés liée à l’accumulation accélérée de biens ? Même si l’on sait que la violence n’était pas rare entre les tribus d’Australie ou d’Afrique, il serait hasardeux d’extrapoler cette donnée à l’intégralité de notre espèce et à la totalité de son histoire. Une seule chose est donc certaine, c’est qu’Arte ne s’embarrasse pas avec ce genre de précautions : ça a toujours été Woodstock !

Nigel Walk et Arte ont donc tout simplement remplacé une idéologie par une autre : à la place des préjugés racistes, ils avancent des préjugés progressistes. Il est parfaitement légitime de prétendre en 2015 que l’Europe et la France feraient bien d’ouvrir grand leurs frontières, comme il est parfaitement légitime de penser que c’est une erreur dramatique. En revanche, il est totalement absurde et malhonnête de le faire dire à Cro-Magnon.

Quand Homo Sapiens peuple la planète, série documentaire en cinq épisodes (Le berceau africain, Asie, le grand voyage, Australie, un peuple aux confins du monde, Europe, la rencontre avec Neandertal, Amérique, l’ultime migration) réalisée par Nigel Walk. Diffusée par Arte le 10 et le 17 octobre.

Prof: un métier de froussards?

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profs assurance insecurite

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Selon Le Parisien de lundi, 461 000 profs- soit plus d’un sur deux- ont souscrit une assurance les protégeant en cas de menaces ou d’insultes. « Et le nombre de contrats continue d’augmenter […] +2,7% en France entre 2011 et 2014 […] 18,2% sur la même période en Seine Saint-Denis. » ajoute le quotidien.

Qu’est-ce qui pousse les profs à tant de précautions ? Ils n’exercent quand même pas un métier à risques : selon Georges Fotinos, spécialiste de la violence à l’école, seulement « un directeur d’école sur quatre a été menacé au moins une fois dans l’année », et pas plus d’ « un sur quatre a été insulté » tandis que « quatre sur dix ont été harcelés par des parents. » Cela laisse quand même une chance infime de traverser toute une carrière sans incident majeur (9 000 dossiers, en tout et pour tout, gérés chaque année par la MAIF et les ASL.)

Et quand bien même certains seraient menacés et insultés, pourquoi souscrire une assurance quand on peut compter sur sa hiérarchie ?

Le nouveau délégué ministériel chargé de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, André Canvel, confie par exemple au journal que de nombreux outils ont été  mis en place pour pour faire face à la violence, notamment les groupes « Climat scolaire » dont 23 académies sont déjà dotées. » Ces groupes, composés d’inspecteurs d’académies, de proviseurs de vie scolaire et de référents harcèlements, ont pour mission de s’assurer qu’« un dialogue entre les élèves et les professeurs se noue et perdure. »

C’est beau et cela nous mettrait presque la larme à l’oeil de voir que l’Education nationale a enfin pris la mesure du malaise actuel de l’école en essayant « d’apporter une réponse éducative et pédagogique » avec le résultat que l’on sait. Elle a compris qu’il ne servait à rien de tenter d’enrayer une violence, qui, de toute façon, est instituée, et qu’il valait mieux gérer les conséquences que de chercher à agir sur les causes.

Et, devant tant de déférence à leur égard, les professeurs sont bien ingrats d’arguer qu’ « en cas d’incident, l’Education nationale ne sera pas forcément là pour [les] aider » (joli euphémisme), de prétendre que « l’Education nationale ouvre très peu de dossiers chaque année pour défendre ses fonctionnaires victimes de conflits. Et opte la plupart du temps pour la défense de l’enfant », ou d’expliquer que « les incivilités se développent et les enfants ont souvent raison aux yeux des parents lorsqu’il y a un conflit avec un enseignant. »

Non, décidément, on a bien du mal à expliquer cet engouement des profs pour les assurances et on n’aurait sans doute jamais eu la réponse si, comme souvent, les lecteurs du Parisien ne nous avaient pas éclairé de toute leur sagesse. Car en réalité, si les professeurs sont sur le qui-vive, c’est tout simplement parce qu’ils sont « un peu paranos » comme nous l’explique une aide-soignante de trente-cinq ans, et habitués qu’ils sont à faire partie des privilégiés, ils sont souvent coupés de la réalité :« le risque d’agression est minime. En revanche, quand eux sont accusés de maltraiter un élève, on met en doute la parole de l’enfant et ils ne risquent pas grand chose, l’école les protège. »

Mais ce n’est pas tout. Le témoignage d’un jeune cuisinier de 18 ans parachève le portrait du professeur moderne. D’abord, il rappelle à quel point il faut une bonne dose de masochisme pour faire ce métier : « Dans certains établissements comme mon ancien collège, les profs se font insulter tous les jours. Ca ne fait pas du tout envie comme métier ! ». Puis d’ajouter que si les professeurs sont régulièrement agressés, c’est avant tout parce qu’ils le cherchent. « Après, certains profs prennent des risques délibérés aussi : ils parlent de choses sensibles, font du favoritisme et ne respectent pas les élèves. » Il paraîtrait même que certains essaient d’enseigner des choses aux élèves contre leur volonté. Rendez-vous compte !

Bref, malgré les bonnes dispositions des élèves et le triple soutien indéfectible des parents, de la hiérarchie et de la sociéte, les profs continuent à gémir et à avoir peur, tout simplement parce que c’est dans leur ADN. Et on plaint les élèves et les parents obligés de se coltiner toute l’année ces froussards trop payés.

Fort heureusement, l’Education nationale a pensé à tout. Afin que les professeurs ne soient pas les seuls privilégiés du système, André Canvel précise que pour renouer le dialogue évoqué précédemment, « les enseignants doivent par exemple pouvoir expliquer aux parents pourquoi on sanctionne leur enfant. Etre le plus clair possible envers les élèves et les parents pour s’entendre et se comprendre. »

Avec ce genre de dispositifs et les réformes qui se préparent, nul doute que l’école retrouvera vite son lustre d’antan.

Libye: BHL se prend les pieds dans sa «guerre juste»

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bhl libye ihedn migrants

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« BHL à l’IHEDN : vous n’avez pas honte ? » C’est ainsi que le blog Mars attaque spécialisé dans les questions de défense avait accueilli l’annonce de la conférence que le philosophe a tenue lundi soir à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale Française, le temple de la réflexion stratégique française.

L’invitation avait de quoi surprendre dans cette institution placée sous la tutelle du Premier ministre. Fallait-il même l’interpréter ? En viendrait-on simplement à succomber aux mondanités dans les si austères milieux de défense ou, plus grave, de conseiller occulte, l’intéressé en viendrait-il à porter une parole quasi-officielle ? Toujours est-il que ce soir-là, de façon très inhabituelle, le sans-frontiériste BHL a prononcé un discours étonnamment patriote, s’adaptant sans doute à son auditoire.

Le directeur de l’institut, le général Bernard de Courrèges d’Ustou, s’est contenté, pour sa part, d’éteindre la polémique en notant que l’invité du jour suscitait la controverse. La « mise en scène » de l’événement ne se prêtant guère à la contradiction, BHL a décliné ses vérités, endossant ses différentes casquettes : un peu philosophe, stratège parfois, conseiller des princes, diplomate à ses heures perdues, simple citoyen, quand ça l’arrange. De l’intitulé de départ « la France face aux défis du XXIème siècle », il n’aura que peu été question.

Sans surprise, très vite le « cours magistral» a dérivé sur l’engagement personnel de BHL dans les conflits contemporains, l’invité tentant de justifier ses engagements divers, en Bosnie, ou en Libye par la notion chrétienne de « guerre juste » attribuée à Thomas d’Aquin puis l’école de Salamanque avant de préciser sa pensée : « une guerre est juste lorsque la cause est juste, quand l’intention est droite, quand on a de bonnes raisons de penser que le mal que l’on fera sera moins grand que le mal que l’on évitera, lorsque cette guerre peut se placer sous un mandat politique qui entre en conformité avec la légalité internationale et quand elle n’est pas fondée sur un ou des mensonges ».

Une définition en tous points conforme à celle développée par le philosophe français Yves Roucaute, fer de lance des néoconservateurs français, lui-même à l’origine de la notion de « guerre juste offensive » reprise par les partisans du droit d’ingérence humanitaire tel Bernard Kouchner.

C’est donc sans trembler que l’intervenant a, une nouvelle fois, soutenu qu’en Libye « l’intention était droite », faisant peu de cas des échanges de mails dévoilés récemment par la commission d’enquête du Sénat américain sur l’attentat contre le consulat américain de Benghazi en septembre 2012. Ces mémos, publiés depuis par Médiapart, et échangés entre Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, et Sidney Blumenthal, un proche conseiller des Clinton ont pourtant donné de sérieuses raisons de douter de l’engagement des nations occidentales en Syrie.

Lui-même informé par des vétérans de la CIA, Sidney Blumenthal indiquera dans un mail que Nicolas Sarkozy voulait aller en Libye « pour des raisons militaires et économiques », y voyant notamment « une opportunité pour la France de se réaffirmer en tant que puissance militaire ». Pas grand-chose à voir avec les nobles intentions d’un BHL qui, encore aujourd’hui, assure ses auditeurs qu’il n’était là que question d’extraire les civils de Benghazi des griffes de Kadhafi.

Quant au rôle du philosophe français, il est encore plus trouble. Nicolas Sarkozy, craignant l’influence croissante des islamistes aurait ainsi « mandaté » Bernard-Henri Lévy pour prendre le pouls sur le terrain. « Il a demandé au sociologue (sic) Bernard-Henri Lévy, qui a de vieux liens avec Israël, la Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient, d’utiliser ses contacts pour déterminer le niveau d’influence d’AQMI et des autres groupes terroristes au sein du CNT », explique Blumenthal dans un mail.

Dans un mémo du 5 mai 2011, la source de Blumenthal fait même état des doutes des services de renseignement français quant au travail du philosophe :

« Des sources ayant un excellent accès à la DGSE indiquent que Lévy utilise son statut de journaliste comme couverture pour ses activités. En fait, il travaille directement sous les ordres de Sarkozy. La DGSE et les militaires français impliqués dans la rébellion libyenne se plaignent du statut d’“amateur talentueux” de Lévy, mais admettent qu’il est très efficace pour négocier avec les rebelles, tout en ayant la confiance complète de Sarkozy. »

Dans une autre note datée du 5 mai 2011, il apparaît également que les vols humanitaires organisés par la France vers Benghazi à partir du 13 avril 2011 servaient de couvertures pour transporter des responsables de Total, de Vinci et d’EADS.

Alors BHL, un VRP pour les multinationales françaises en zones de guerre ?

Bernard-Henri Lévy n’a pas, selon la note, assisté à la signature proprement dite de contrats, mais il a clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils «avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français».

Largement de quoi douter de la « droiture » de l’intervention en Libye. Mais pas pour BHL qui continue d’affirmer aujourd’hui « qu’il n’y avait pas de mensonge » et n’a évidemment pas fait une allusion à ces informations se contentant de vendre ses « buts de guerre » et de dérouler froidement son argumentaire : « qu’est-ce qu’il se serait passé si nous n’étions pas intervenus ? La Libye d’aujourd’hui ressemblerait à la Syrie d’aujourd’hui. On a deux « laboratoires » si j’ose dire. Bilan de l’intervention en Libye : désordre, chaos, islamisme radical dans deux villes à Syrte et Derna et une guerre civile de basse intensité depuis quatre ans et demi. En Syrie : le même chaos, l’islamisme radical dans la moitié du pays et 250.000 morts depuis le début de la guerre. Même en termes très froids, le bilan de la non intervention est infiniment plus lourd que le bilan de l’intervention » allant jusqu’à oser conclure qu’à « aucun titre, la situation de la Libye n’est pire aujourd’hui que ce qu’elle était au temps de Kadhafi. Et il est encore temps de construire un état ».

BHL oubliera de préciser que jamais rien n’avait été prévu, ni par Sarkozy, ni par Blair, à l’époque, pour préparer l’après-Kadhafi. De même qu’il choisira le pire exemple pour illustrer son propos : celui des migrants, dénonçant avec justesse le chantage de Kadhafi qui négociait chaque année à la hausse avec les européens le montant des subventions pour surveiller ses frontières. Il n’empêche. Entre 2008 et 2011, le flux des immigrés vers l’Europe a chuté après la signature d’un traité entre Rome et Tripoli. Depuis, cette Libye sans Etat que l’intéressé a contribué à installer, est redevenue la plaque tournante du trafic de migrants africains et la question des réfugiés l’un des principaux défis européens. Dommage que Bernard-Henri Lévy se contente d’assurer le service après-vente d’une « guerre juste » (sic) avec pour seul objectif de bâtir sa propre légende.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00624734_000016.

La France, pays laïc de culture catholique

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pierre manent islam situation france

pierre manent islam situation france

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Causeur. Qu’est-ce qui est le plus dramatique : le déni des autorités musulmanes, ou la complaisance de nos gouvernants ?

Pierre Manent. Il est fort troublant en effet que le ministre de l’Intérieur, après les attentats de janvier, ait été incapable de dire aux représentants de l’islam de France : « Écoutez, nous allons parler de tous les problèmes, y compris donc des problèmes de radicalisation ! » Que, si peu de temps après les crimes de janvier, le ministre de l’Intérieur n’ait pas eu l’autorité d’imposer seulement l’ordre du jour d’une telle réunion, c’est un des signes les plus inquiétants de la situation politique de notre pays.

Cependant, il y a un paradoxe dans votre livre. Votre diagnostic est sans concession, mais vos conclusions pratiques excessivement modérées. Vous défendez en effet des accommodements qui peuvent sembler parfaitement déraisonnables. Au fond, quelle est la différence entre ce « multiculturalisme réaliste » et la soumission que décrit Houellebecq ?

Je ne prône pas le multiculturalisme. Ce modèle tend à faire de l’institution politique une agence de cohabitation entre les différentes communautés. Ce n’est pas du tout ma perspective. Si je plaide pour la reconnaissance de l’islam comme un fait social, la perspective est de l’entraîner à participer à un rassemblement civique dans le cadre national.

Vous admettrez que la différence est ténue…

Elle est considérable. Proposer délibérément un compromis exigeant et généreux est au contraire la meilleure manière d’échapper à la tendance que Houellebecq a si bien décrite. Sans cela, on ira très clairement vers la soumission.[access capability= »lire_inedits »]

Consentir à certaines concessions en espérant limiter le changement de civilisation, n’est-ce pas déjà une façon d’abdiquer ?

Ah non ! Je crois encore que les décisions politiques restent l’élément le plus déterminant dans l’histoire des hommes. Notre situation actuelle a été déterminée par une succession d’absences de décision depuis trente ou quarante ans. Nous devons nous décider à décider. Je souhaite que nous fassions une place aux musulmans en tant que tels, mais comme partie de la nation française, une nation qui poursuivra son aventure dans l’espace européen ou occidental sans se laisser encalminer dans le monde arabo-musulman. Garder notre indépendance politique et spirituelle en faisant vraiment entrer nos concitoyens musulmans dans la chose commune, c’est une perspective qui ne me paraît pas défaitiste.

Qu’est-ce que l’indépendance « spirituelle » d’un pays laïque comme le nôtre ? Vous soutenez l’idée que la France reste une nation chrétienne. Or, l’ambition, peut-être naïve, du « catéchisme républicain » est justement de définir un bien commun en dehors de toute transcendance.

Notre régime a ôté à l’association religieuse tout pouvoir politique tout en garantissant sa liberté propre. La laïcité a ouvert à chacun la possibilité de suivre un parcours complet d’éducation entièrement indépendant de toute institution religieuse. Cependant, cette reconfiguration politique est advenue dans un cadre national qui n’en a pas été essentiellement modifié. Une société et une nation de marque chrétienne et catholique ont simplement réorganisé leur dispositif politique.

En somme, la France ne serait pas « sortie de la religion » en adoptant la laïcité ?

La laïcité qui prend forme à la fin du xixe siècle et au début du xxe n’est pas une neutralisation religieuse de la société. C’est une réforme politique qui intervient, je le répète, dans une nation de « marque chrétienne ». Dans la République laïque, la composante religieuse chrétienne était présente à l’esprit des élèves, en particulier par la littérature, qui leur apprenait à s’intéresser à la religion avec Pascal et à s’en méfier avec Voltaire. Et inversement. Le problème que nous rencontrons avec l’islam a peu à voir avec celui que nous avons résolu avec la loi sur la laïcité.

Il est vrai que l’islam s’installe dans une France très largement irréligieuse.

Je crois que nous nous connaissons très mal nous-mêmes. Et je ne crois pas que nous soyons autant sortis de la religion que nous le pensons. Notre insistance à le dire finit par être suspecte. Peut-être fuyons-nous le fantôme, mais il nous poursuit ! On parle beaucoup de religion dans notre société définitivement irréligieuse… Certes, depuis Vatican II, l’Église a renoncé à être ce pôle autoritaire qui nous pressait : « Pensez à votre salut ! » Et depuis, nous avons repoussé la question à la périphérie de la conscience collective. Aujourd’hui, l’irruption de l’islam et la recomposition du judaïsme nous obligent à nous demander sérieusement où nous en sommes avec le christianisme. Voulons-nous vraiment en finir avec la forme de vie commune qui se cherchait entre Pascal et Voltaire ?

Et si cette vie commune venait à disparaître, ce ne serait plus la France ?

Effectivement. Si nous tournons le dos à ces repères qui nous ont accompagnés depuis toujours en somme, nous vivrons ailleurs que dans cet ensemble humain si profondément éduqué, nourri, irrigué par la religion chrétienne qu’est la France. Mais ce sera peut-être très bien, et même certainement formidable !

Vous avez l’air d’y croire ! (rires)

On peut estimer que notre vie commune n’est pas pensable ni vivable sans ces éléments d’orientation que donnait la matrice chrétienne, certes très largement abandonnée comme commandement, mais dont nous avons tous besoin comme cadre d’orientation. Comme disait Péguy, le catholique, c’est celui qui a besoin de panneaux de signalisation. Il ne les regarde pas, mais il a besoin de panneaux ! L’Église catholique fournissait la signalisation de la vie commune européenne. Je ne réclame pas de retour à une forme autoritaire de présence religieuse, mais simplement la préservation de ces éléments d’orientation. Prenons l’exemple des fêtes religieuses. Il est clair que l’abandon des fêtes religieuses chrétiennes comme fêtes communes de la France serait extraordinairement destructeur.

On a le sentiment que les chrétiens sont de plus en plus écartelés entre leur aspiration à incarner l’identité française et la tentation de devenir un groupe de pression comme les autres. Or, vous ne pouvez pas être à la fois la culture majoritaire et une religion minoritaire !

Vous avez parfaitement raison. Ce qui définit l’Église, c’est un double enveloppement : elle est enveloppée par le corps politique et, d’une autre façon, elle l’enveloppe. C’est une situation extrêmement difficile à maîtriser pour les catholiques de ce pays. Je crois que les catholiques, tout en faisant respecter normalement leurs droits, sans agressivité ni zèle concurrentiel, devraient s’adresser à la France non pas comme une partie qui réclame quelque chose de ce pays, mais comme une composante de la France qui se sent responsable du tout. Le défi, pour les catholiques, c’est d’abord de prendre la mesure de cette responsabilité, ensuite de l’exercer de façon judicieuse.

Certains cathos « communautaires » donnent plutôt l’impression de vouloir devenir des musulmans comme les autres. Quand les uns voudraient rétablir le délit de blasphème, eux hurlent à la « cathophobie »…

Il y a en effet une « réaction » catholique : on réagit au changement de situation déterminé par l’irruption de l’islam. L’Église se défend aussi contre ce qu’elle ressent comme un regain de la militance laïque. Encore une fois, il faut savoir se défendre, mais cela ne devrait pas être l’axe principal de la démarche de l’Église et des chrétiens.

En tout cas, l’aspiration à retrouver ou à conserver quelque chose de la nation s’exprime bien au-delà des catholiques.

Heureusement ! Un des abandons les plus ruineux pour notre pays, c’est celui de notre langue. La classe dirigeante mesure notre progrès à la pénétration de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Une institution comme Sciences Po puise désormais sa fierté dans sa contribution en effet éminente au désastre. Il y a aujourd’hui une divergence politique majeure entre les exigences de la constitution d’une chose commune, dont la langue française est une composante essentielle, et les passions et préjugés de la classe dirigeante. Cette dernière est quasi unanime dans le projet de retrancher de la substance française tout ce qui laisserait à notre pays une physionomie distincte dans l’humanité mondialisée. Aucun redressement de l’éducation dans ce pays ne sera possible si nous ne retrouvons pas un certain amour de  la langue française, et donc de l’aventure nationale.

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*Photo: Hannah.

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Juppé, Macron et les autres: tous au centre!

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juppe macron marine lepen

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Un petit arbitrage pour commencer. Jérôme a répondu à Régis à propos du cas Juppé. Et je dois dire que le second est beaucoup plus convaincant. Il se trouve que j’ai un avantage sur mes deux camarades, c’est que j’ai fréquenté le RPR entre 1989 et 1997 et j’ai pu observer tout son personnel de très près. Et il faut bien le (re)dire à Jérôme, si la moindre trace de gaullisme avait été relevée sur l’actuel maire de Bordeaux, l’information me serait forcément revenue. Juppé est aujourd’hui un Macron en beaucoup plus vieux. Autant garder le jeune, mais on me souffle dans l’oreillette que Jérôme n’aime pas beaucoup le ministre de l’Economie. Reste que l’auteur du formidable Jugan a raison sur quelque chose : en Ve République, il nous appartient de choisir le moindre mal. Je pense pour ma part qu’il est encore un peu tôt pour se prononcer. Et plutôt périlleux. Rappelons-nous : dix-huit mois avant l’élection présidentielle de 1995, la fine fleur des éditorialistes se préparait à un duel Balladur-Delors.

Mais élargissons le propos au seul cas d’Alain Juppé et examinons les stratégies des uns et des autres. Tout se passe comme si les impétrants à la présidentielle de 2017 avaient déjà accepté l’idée que Marine Le Pen serait au second tour en 2017. Et comme dans un jeu de chaises musicales, la seule compétition consiste à prendre le second siège à l’arrêt des musiciens. Régis l’a montré, Juppé a adopté un positionnement que ne renierait pas Laurent Joffrin. Il charge, dans le désordre, Cassandre, déclinistes, souverainistes, et autres apporteurs d’heures les plus sombres, tout en conservant un programme économique similaire à celui de François Fillon, c’est-à-dire une réduction de 120 milliards des dépenses publiques, la fin de la durée légale du temps de travail, et la retraite à 65 ans. Nicolas Sarkozy a lui aussi décidé depuis quelques semaines d’abandonner la stratégie buissonnière. Il ne cache d’ailleurs pas son jeu. Samedi dernier, il a publiquement pronostiqué que les socialistes ne seraient pas au second tour. Donc, il dirige ses coups contre le FN, considérant que c’est désormais son seul adversaire. Enfin, François Hollande, qui pense qu’il n’a pas encore perdu, surtout si Nicolas Sarkozy est le candidat désigné par la primaire de droite, a couronné Marine Le Pen chef de l’opposition lors d’une séance qui a fait parler à Strasbourg. La présidente du FN n’en demandait pas tant. Président sortant, il s’érige en rempart contre le Mal, toujours souverainiste, décliniste, etc. Il mise également sur Emmanuel Macron qui élargit son spectre et peut lui permettre de mordre sur sa droite. On ajoutera François Bayrou, qui soutient Juppé, mais qui pense que Juppé ne sera finalement pas candidat, ce qui l’obligera à se dévouer. Et devinez contre quo oil se bat ? Contre les souverainistes, les Cassandre, les déclinistes, etc. Vous suivez?

Voilà donc les principaux candidats à l’Elysée en train d’adopter unanimement la même stratégie et peu ou prou la même ligne politique, se définissant exclusivement par rapport au FN. Cela a une première conséquence : rendre encore plus probable la qualification de Marine Le Pen au second tour, puisqu’elle est ainsi placée au centre du jeu par tous ses adversaires. Deuxième conséquence, on lui fait cadeau, Hollande en tête, du souverainisme. Le rêve de Florian Philippot est en passe de se réaliser : faire de sa championne LA candidate estampillée « Non 2005 ». Quand il était le seul à le claironner, on n’était pas forcément obliger de le croire mais si Hollande, Juppé, Sarkozy et Bayrou le disent aussi, elle va commencer à apparaître ainsi pour un plus grand nombre d’électeurs. Or, en 2005, le Non a fait 55%. Et le sentiment anti-européen est loin d’avoir décru en dix ans. En misant sur une deuxième place derrière Marine Le Pen qui, pensent-ils, leur permettrait de gagner à coup sûr en finale, tous les adversaires de la présidente frontiste ouvrent à cette dernière une autoroute qui pourrait en faire une adversaire plus surprenante qu’ils ne le croient dans ce fameux second tour. Et quand bien même elle perdrait cette fois-ci, elle serait installée pour cinq ans comme la chef incontestée de l’opposition. Soyons charitables et prévenons-les gentiment. Messieurs, il est encore temps d’arrêter vos bêtises….

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00678341_000015 .

Juppé, le moindre mal

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alain juppe gaullisme sarkozy

alain juppe gaullisme sarkozy

Comme ils sont rares, autant que je souligne les rares points de désaccords qui existent avec mon ami Régis de Castelnau. Alain Juppé en fait partie. Sa brillante charge contre le maire de Bordeaux ne me convainc pas.

Ce n’est pas que je sois devenu juppéiste, c’est juste que je me souviens d’un principe assez simple, celui d’Hippocrate, « primum non nocere », d’abord ne pas nuire, qui s’applique en médecine mais fera très bien l’affaire en politique dans la situation où nous sommes. Une situation qui montre chaque jour à quel point la France est malade. Nous avons peur de tout, ces temps-ci. Nous avons peur des migrants et du chômage de masse, nous avons peur de l’Europe, des Américains, de Poutine, de l’État Islamique, nous avons peur des réformes du collège, de la perte de l’identité, de la violence sociale répondant au déchemisage de deux hiérarques d’Air France par l’interpellation au petit matin d’une demi-douzaine de syndicalistes que l’on imagine les menottes au poignets devant leurs enfants qui crient ou leurs femmes qui pleurent.

Je dis « imaginer » car autant les images existent pour montrer la fuite piteuse des licencieurs, autant il n’y en a pas pour montrer ce que furent ces interpellations. C’est vrai qu’il y a de quoi avoir honte et puis cela pourrait être dangereux: il ne s’agissait ni de clandestins, ni de djihadistes en devenir, ni de dealers et cela aurait pu indigner le populo qui est comme tout le monde, salarié de plus en plus facilement licenciable avec un pouvoir d’achat en berne et des fins de mois compliquées à boucler. Quelque chose me dit que Juppé au pouvoir ne se comporterait pas avec cet acharnement glaçant. C’est que Juppé n’est pas socialiste. Les ministres de l’Intérieur socialistes ont cette fâcheuse tendance à être encore plus durs que les autres comme à l’époque de Jules Moch qui demanda en 1948 à ses CRS nouvellement créés de dégager les mineurs du Nord en grève à coups de flingues en laissant six corps et des centaines de blessés sur les carreaux et sous les chevalets. Juppé, par exemple, je me souviens de lui en 95 quand il fut confronté aux grandes grèves de novembre-décembre sur la réforme de la Sécu. A un moment donné, tout « droit  dans ses bottes » qu’il était, il a su comprendre que le rapport de force dans la rue lui devenait défavorable et la réforme avait été enterrée, laissant une dizaine d’années de sursis à un des piliers de l’Etat-Providence et évitant au passage les radicalisations violentes.

C’est que Juppé est le dernier chez qui un compteur Geiger du gaullisme pourrait encore crépiter à son approche. Les autres à droite sont devenus des thatchériens comme les autres, à l’image de Le Maire, de Fillon ou de Sarkozy, c’est-à-dire aussi libéraux sur le plan économique que conservateurs sur les mœurs. Or, quitte à se résigner à l’inévitable, c’est-à-dire à une victoire de la droite, le gaullisme, même édulcoré, est encore l’option la moins mauvaise. Primum non nocere, encore une fois. Oui, on peut en arriver à cette conclusion, quand on est de gauche et que l’on sait, sauf miracle, que la partie est perdue. Cela ne m’empêchera pas de mener la bataille au premier tour, sachant d’ailleurs que seule l’union des forces à gauche du Parti socialiste pourrait créer une divine surprise façon Syriza et nous voir arriver au second tour face à Marine Le Pen. Mais ce scénario n’est pas près d’arriver. Aussi, pourquoi pas Juppé ? Sa colère contre Nadine Morano a au moins le mérite d’éviter le mépris de classe. C’est vrai, après tout: les déclarations de Morano sont odieuses mais elle a dit tout haut ce qui se murmure dans le premier cercle sarkozyste depuis des années. C’est pour cela qu’elle est en rogne, d’ailleurs, quand elle voit son mentor se refaire à bon compte une virginité en lâchant en plein vol la petite Lorraine à grande gueule qui a cru que tout était permis contre le FN y compris de parler comme lui en public.

Juppé, lui, au moins, cette fois-ci encore, reste droit dans ses bottes. Sur le plan moral où il estime avec juste raison que cette extrême droitisation de la droite est inacceptable que sur le plan politique où vouloir contenir le FN en parlant comme lui ne fait que le nourrir, comme le prouvent la plupart des sondages. Bref, faute de grives, on mange des merles. Alors pourquoi pas Juppé? Il a de l’allure, il est normalien, il se rappelle que la France est une nation fragile et littéraire et il nous fera tout de suite moins honte dans un sommet international. En plus, vu son âge, il ne fera de son propre aveu qu’un seul mandat. Dans le pire des cas, même s’il était mauvais-mais comment pourrait-il battre en la matière, les deux derniers présidents ?-, ça ne durera que cinq ans.

Vu l’avance qu’il prend dans les intentions de vote à la primaire des Républicains, je ne dois pas être le seul à raisonner comme ça. Si elle est ouverte, cette primaire, ce qui semble être le cauchemar de Sarkozy, viendront voter pour lui la droite non-FNisée, le centre, les déçus du socialisme et même, toute honte bue, des électeurs de gauche radicale dont votre serviteur. On peut s’amuser à le caricaturer en candidat bobo jeuniste parce qu’il fait la une de Libé ou des Inrocks, il n’en demeure pas moins que cette capacité à attirer des gens venus d’horizons aussi différents fait de lui non pas l’homme d’un camp, d’une fraction, mais un arbitre, un fédérateur, un recours.

Et c’est d’abord ce qu’on demande d’être à un président dans la Vème république. Que ce soit par défaut et non par choix ne change pas grand-chose à l’affaire. Il est là et c’est le moins pire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714424_000075.

Islam: Sans compromis, on aura la soumission

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pierre manent islam situation france

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Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Daoud Boughezala

Causeur. Beaucoup de Français s’inquiètent de la montée d’un certain islam parce qu’ils tiennent à quelque chose qui s’appelle la France, ou l’Occident, et au mode de vie qui va avec. Ils sont prêts à accueillir des musulmans, mais à condition qu’ils s’adaptent à ce mode de vie et à ce qu’on appelle communément « les valeurs ». Qu’est-ce qui ne va pas dans cette proposition ?

Pierre Manent. J’essaie de partir de ce que j’observe : l’installation de nombreux musulmans est allée de pair avec l’établissement des mœurs musulmanes dans notre pays. Quand on dit « ils doivent s’adapter à nous », il faudrait définir clairement ce que veut dire « s’adapter » et ce que veut dire « nous »… Je laisse de côté la troisième incertitude – que désigne ce « ils » ? Notre première tâche devrait donc être de nous demander un peu concrètement ce que nous sommes. Soit l’Europe n’est qu’une plaine immense et vide, un espace qui doit s’organiser selon le principe exclusif des droits de l’homme considérés comme les droits de l’individu particulier sans aucune attache collective : c’est la tendance dominante portée par les institutions européennes. Soit on croit au contraire que l’Europe n’est pas une plaine immense et vide, mais un paysage compliqué et accidenté fait de composantes diverses : les nations.

Que voulez-vous dire ? Que l’Europe, c’est une histoire commune et seulement cela ? Pardonnez-nous, ce n’est pas très nouveau… ni très progressiste.

Le mot « histoire » nous rejette entièrement dans le passé. Il s’agit du présent. Nous avons des mœurs, des formes de vie qui sont peut-être contestables mais qui sont consistantes. Ce que j’ai essayé de faire, de manière nécessairement sommaire, c’est de décrire le paysage humain européen. Une géographie dans laquelle les vieilles nations et la vieille religion de l’Europe prennent une importance considérable alors que la doctrine politique et morale à laquelle nous sommes assujettis nous interdit aujourd’hui de prendre en considération aussi bien les nations que les religions.

Sans nier l’importance de la religion dans l’idiosyncrasie des nouveaux arrivants que sont les musulmans, pourquoi ne pas les encourager à s’assimiler à l’habitus français majoritaire ?

Encore faudrait-il savoir ce qu’est cet habitus ![access capability= »lire_inedits »] À quoi leur demande-t-on de s’adapter, à l’Europe sans frontières ou à la France si bien dessinée ? Il faut choisir. La question première est donc la suivante : la France est-elle un ensemble humain destiné à continuer ? Ensuite, mesurons l’ampleur de l’effort que nous demandons aux musulmans en leur demandant de « s’adapter à nous ». Car, enfin, ils ont une empreinte collective extrêmement forte, qui relève pour eux de l’évidence, qui a une autorité collective qu’ils n’ont pas l’habitude de voir contester, qu’ils ne souhaitent pas voir contester et que, d’une certaine façon, nous leur donnons le droit de ne pas voir contester, puisque nous ne cessons de leur dire : « Vous avez bien le droit d’être musulmans, la République vous garantit l’égalité des droits. »

Leur disons-nous vraiment cela ? Dans le modèle français, « tous les droits », cela signifie « tous les droits comme individus », certainement pas « tous les droits comme nation », pour reprendre les termes de Clermont-Tonnerre. N’y a-t-il pas un petit malentendu à ce sujet ?

L’égalité des droits individuels est une composante essentielle de notre régime, simplement, elle ne suffit pas à définir la vie commune que nous menons effectivement. Si nous ne savons parler que le langage des droits individuels, nous nous rendons incapables de seulement voir ce qui se passe dans la vie sociale.

Le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, ne s’y est pas trompé. C’est dans le langage des droits de l’homme, comme le premier lobbyiste venu, qu’il a appelé à transformer les églises en mosquées…

J’ai été très surpris de sa déclaration, provocatrice au dernier degré. Nous avons droit à un lieu de culte, il y a une église désaffectée, pourquoi ne pas nous y installer ? Il est curieux que le recteur de la Grande Mosquée soit si peu sensible à la charge symbolique des lieux de culte. Que les édifices religieux d’une religion soient appropriés par une autre religion, c’est un des gestes les plus agressifs qui puissent se commettre entre les hommes.

Résumons : il faut d’abord définir le « nous ». Ensuite, il faut savoir en quoi ils doivent « s’adapter », ce qui revient à poser la question des modalités de l’intégration des musulmans. Tantôt vous employez le mot « amitié », tantôt celui d’« association ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, pourquoi ce processus est-il en panne ?

Nous ne savons pas ce que veulent les musulmans de notre pays. Ils prennent si peu la parole, sinon de manière si codée, si prévisible, en s’enfermant le plus souvent dans la revendication plaintive ! Précisément parce qu’ils s’expriment si peu, ils ne laissent pas apparaître la diversité d’opinions et de sentiments qui existe certainement parmi eux, de sorte que sans doute ils ont peine à se connaître eux-mêmes. C’est de cette opacité qu’il faut sortir. Je propose d’aller vers un compromis, mais un compromis ambitieux. Ne soyons pas excessivement soupçonneux et vétilleux. Si la loi interdit à juste titre certaines conduites comme contraires aux principes de la vie européenne, pour le reste, acceptons que les musulmans suivent leurs mœurs. Je crois que la participation à la même aventure nationale est en mesure de rassembler les hommes dans la diversité de leurs mœurs.

Concrètement, pourquoi accepter certaines revendications communautaires et en refuser d’autres ? Comment tracer la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable ?

C’est en effet difficile. Il me semble que la polygamie et le port de la burqa ne sauraient être acceptés. Pour le port du voile intégral, on voit bien les limites du langage des droits individuels. La femme voilée peut toujours dire : c’est mon droit, liberté de religion ! Et en écho : c’est son droit, elle ne me lèse dans aucun de mes droits ! Ce que blesse cependant le voile intégral en cachant le visage, c’est la première condition de la vie sociale européenne, une certaine confiance. Nous nous parlons « à visage découvert ». C’est à prendre ou à laisser. Nous devons être attentifs aux droits de chacun, mais nous avons le devoir de préserver notre forme de vie. Cela étant dit, je ne vois pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard islamique qui laisse voir le visage.

En somme, en dehors de la burqa, on ne leur demande rien au sujet du statut des femmes, de leur enfermement, de leur contrôle par les frères ou les maris ? Ajoutons que le port du voile, par exemple, a des conséquences sur toute la collectivité, puisqu’il fait des femmes musulmanes un groupe quasiment « interdit » aux hommes non musulmans. Et la séparation des sexes telle qu’elle sévit dans les sociétés musulmanes n’est-elle pas contraire aux mœurs françaises ?

Oui, nous le savons depuis toujours, mais où puiserons-nous le droit et le pouvoir de transformer leurs mœurs à notre convenance ? Je connais bien une grande ville du Midi, dont les quartiers musulmans ne donnent à voir que les mœurs musulmanes. Par exemple : il n’y a que des hommes dans les cafés. Dans les écoles publiques, le ramadan devient une réalité de plus en plus consistante. Les enfants ne viennent pas parce que c’est ramadan, et le jour de l’Aïd, disons seulement que les jeunes gens sont plutôt « glorieux ».

Glorieux ? Parce qu’ils demandent des repas sinon halal du moins sans porc, alors qu’ils pourraient se contenter de manger la garniture sans se faire remarquer, pour montrer leur volonté de se couler dans le moule ?

Pourquoi voulez-vous qu’ils se coulent dans le moule alors que tout dans notre société leur dit : « Be yourself ! » Je ne vois pas d’ailleurs comment on peut justifier de rendre les repas avec porc obligatoires dans les cantines. Nous avons mieux à faire que ces petites vexations. Le problème le plus grave, c’est la dépendance des musulmans français à l’égard du monde arabo-musulman, y compris de certains de ses courants les plus incompatibles avec la vie européenne. L’urgence, c’est que l’islam de France soit gouverné en France par des musulmans français.

Dans Situation de la France , vous expliquez que les attaques terroristes de janvier exigent une sorte de mobilisation générale. S’il y a urgence, selon vous, à penser ce qui nous arrive, vous parlez explicitement de « guerre ». Mais contre qui sommes-nous en guerre ? Le terrorisme, l’islamisme, l’islam ?

Ce n’est pas une question à laquelle on répond par un seul mot. Pourquoi parler de guerre ? Nous voyons que l’armée française est aujourd’hui engagée sur trois fronts, dans le Golfe, en Afrique de l’Ouest et en France même, où les militaires protègent des bâtiments scolaires et religieux, les gares, etc. Le Premier ministre a évoqué à plusieurs reprises « l’ennemi intérieur ». Nous sommes donc pour le moins « sur le pied de guerre ». Cette guerre se développe sur la ligne de rencontre entre le monde arabo-musulman et l’Europe ou l’Occident. Dans cette « rencontre », je distingue trois phénomènes : le terrorisme islamique, l’immigration musulmane et les pouvoirs nouveaux des monarchies du Golfe.

N’est-ce pas une distinction un peu spécieuse, dès lors que certaines pétromonarchies financent des mouvements féministes en même temps qu’elles encouragent l’islamisation de l’Europe…

Si une mosquée salafiste financée par l’argent du Golfe encourage des terroristes, on a en effet une conjonction des trois composantes. Mais celles-ci sont par ailleurs essentiellement distinctes. Pas d’amalgame donc, nous en sommes d’accord. Les injonctions à rejeter tout amalgame seraient plus audibles cependant, si elles ne servaient trop souvent à entretenir le déni. Quelques semaines après les attentats de janvier, le ministre de l’Intérieur a rassemblé les responsables musulmans pour un vaste tour d’horizon sans que la question de la radicalisation des jeunes dans certaines mosquées soit seulement à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas une « demande » des personnes sollicitées. On se doute qu’en revanche, l’islamophobie était à l’ordre du jour. Interviewé dans Le Figaro, le nouveau président du CFCM assurait qu’il n’y avait aucune radicalisation dans les mosquées, que de toute façon ce n’était pas l’affaire des organisations représentatives musulmanes mais celle de la police.[/access]

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La suite de l’entretien ici.