« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites

On sait peu de choses de Gabriel-Louis Pringué (1885-1965). Issu de la grande bourgeoisie, maîtrisant les codes et les bonnes manières à la perfection, cet homme a passé sa vie à vivoter de salons en châteaux, en intime des plus grands du grand monde. Et c’est seulement au crépuscule de son existence qu’il s’est mis à écrire ses souvenirs.
Sous le vernis du snobinard se nourrissant avec appétit de name dropping affleure l’observateur avisé, le témoin sensible ayant conscience que « cette société toute en précieuse porcelaine de Saxe » ne résistera pas aux assauts de la modernité, d’ailleurs, « elle s’est effondrée, brisée en mille morceaux », reconnaît-il en guise de conclusion. Avant d’arriver à ce constat amer, Pringué édifie une galerie de portraits inouïe, et, d’une plume remarquablement vive et juste – il voit tout –, redonne chair à ses amis : Youssoupov, Boni de Castellane, la Païva, La Rochefoucauld, Rohan, Deux-Siciles, La Tour d’Auvergne, Broglie, Tour et Taxis, Wagram, Bibesco, Orléans-Bragance, Bourbon-Parme, les grands ducs russes, le sultan du Maroc, le maharadjah de Kapurthala… et tant d’autres pages du Bottin mondain.
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À la différence de Proust qui a fait « une carrière de bout de table » (marquis de Ségur), Pringué est un invité réclamé et attendu, un ami fidèle. Sa conversation brillante, sa mémoire prodigieuse, les effluves de parfum qu’il dégage et son bouquet de fleurs à la boutonnière, dixit Maurice Sachs, en font un personnage à part. Mais ce qui le distingue, surtout, est sa nostalgie du temps présent. Il s’entoure de noms qui ont fait l’histoire de France pour être en prise directe avec le passé tout en sachant que ce qu’il est en train de vivre va s’effondrer. Les maisons qu’il fréquente à la Belle Époque sont encore régies comme au xviiie siècle, le duc de Noailles pouvant lui dire : « Ma belle-mère, même seule à table, a toujours son service fait par sept valets de pied en grande tenue, en plus des maîtres d’hôtel » ; et Pringué s’enivre d’évoluer dans des décors inchangés depuis l’Ancien Régime qui témoignent d’un « sens héréditaire de la magnificence ». Familier du château Chaumont, chez la princesse de Broglie, il assiste un jour à cet échange : avant d’allumer une cigarette, un jeune homme de passage demande à la maîtresse des lieux si la fumée l’incommode ; la réponse fuse : « Je l’ignore, monsieur, car personne ne s’est jamais permis de fumer devant moi. » Notre chroniqueur ne se prive pas de fréquenter aussi les cercles de financiers qui, « à l’instar des fermiers généraux de la Régence, s’intoxiquaient d’opulence, habitant des palais transformés en véritables musées, et recevaient dans le domaine du grandiose ». Toujours entouré de souverains en exil, de princes et de duchesses, de diplomates et de gens de lettres, Pringué ne se lasse pas d’égrainer et de décrire par le détail les chasses, les bals, les petits et grands dîners auxquels il a participé. Non pour dire « j’y étais », mais pour certifier qu’ils ont existé.
30 ans de dîners en ville, Gabriel-Louis Pringué, Édition Revue Adam, 1946 (réédité par les Éditions Lacurne, 2012).

