Peut-on encore filmer un salaud?

Le cinéma doit-il juger ses personnages ?


Peut-on encore filmer un salaud?
Robert de Niro, 1976 © REX FEATURES/SIPA

Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.


On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.

Trigger warning

Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.

Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.

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L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.

Ecriture sous surveillance

Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.

Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.

Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.

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Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.

Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.

On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.

Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.



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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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