Accueil Monde Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?

Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?


Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?
Rome, 3 février 2026 © Monaldo/LaPresse/Shutterstock/SIPA

Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.


Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.

Une figure controversée

Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».

A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.

Le Monde Diplo et les « fake news »

Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».

A lire aussi, Charles Rojzman: Iran: chercher le réel à l’ère de la guerre des récits

Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly » (« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :

« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté »

Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.

La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :

« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».  

Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :

The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.

Qui est lesé ?

Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :

« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Privilège rouge sang

Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :

« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».

Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.

La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Coup de rouge
est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération