Accueil Politique Ce que LFI n’ose pas dire

Ce que LFI n’ose pas dire

Indignation automatique et tirades vertueuses: tout un art


Ce que LFI n’ose pas dire
Clément Guetté, Jean-Luc Mélenchon et Mathilde Panot, Paris, 28 janvier 2025 © ISA HARSIN/SIPA

Inversion accusatoire, morale absolue et punchlines prêtes à servir: les tribuns de l’extrême gauche alignent leurs formules bien huilées. Présentation du fast-food rhétorique des lfistes. Eux sont convaincus de faire dans le gastronomique…


« La beauté de tuer des fascistes. » Cette citation est le sous-titre de Catarina, pièce de théâtre à succès du directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues. À la dernière scène, un jeune homme dont le sort est d’être abattu délivre à mi-voix la tirade finale, un éloge du fascisme – lors d’une représentation à Bochum, le plateau est pris d’assaut par des spectateurs qui tentent de lyncher l’acteur. Les « jeunes gardes » allemands ont confondu théâtre et réalité, s’indigne un chorus d’intellectuels nourris d’Habermas.

Les « jeunes gardes » allemands ont-ils confondu ? Non : l’ultra-gauche n’admet pas la mise en scène de ce qu’elle combat. Ils n’ont pas confondu car ils savent que les mots portent en eux l’Estado Novo. Les déclamer c’est représenter une réalité. Voilà pourquoi au XVIIe siècle l’Église interdisait le théâtre car immoral. La banalité rhétorique de la tirade fasciste en fait la force présentielle.

Donc cette interrogation : que disent les fanatiques de l’ultra-gauche quand ils disent quelque chose ? Quelle est leur « rhétorique » ?

Mais, par « rhétorique », il ne s’agit pas des éclats de gosier à la Raphaël Arnault, des gueuseries comparées aux outrances verbales des parlementaires lettrés de jadis, aptes cependant à entraîner la parole dans le caniveau. Mélenchon et Arnault donnent malgré tout raison à Céline : « La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours. »

Être saisi de frénésie médiatique, « mais écoutez ce qu’Arnault a dit ! » c’est tomber dans un piège. En rhétorique ce n’est pas l’écart de langage qui importe, mais au contraire la rengaine, bref : les « lieux communs ». Or, comme ces tours de phrase, qui sont des tours de pensée, sont routiniers ils sont difficiles à débusquer. Ils ne peuvent pas faire le buzz. L’écart de langage détourne l’attention du discours de fond. L’arbre cache la forêt.

A lire aussi: Mathilde Panot (LFI): la démocratie sous condition suspensive

C’est dans la masse des lieux communs de la rhétorique d’ultra-gauche qu’il faut débusquer le cochon. Voici quelques prises rabattues.

Mathilde Panot (en commission) : « Je trouve qu’il ne faut pas instrumentaliser la question des violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre et qu’il faut les combattre, toutes, sans exception. Aucune n’est plus acceptable que d’autres. » Lieu commun : elle passe d’une touche personnelle à une déclaration à valeur universelle qui n’admet aucune contradiction. Ce lieu commun est « normatif » : il renforce la cohésion du groupe, en normant comment cadrer un problème. Il ne sert à rien d’autre. Si on hurle au double standard, après une agression non-condamnée, c’est qu’on n’a pas compris.

Louis Boyard (Facebook) : « Il n’y a aucune différence entre les mollahs iraniens qui imposent le voile et ceux qui veulent l’interdire de force en France. » Que veut dire Ubu Junior par ce renversement de perspective, un truc rhétorique ? Lieu commun : pour toute situation politique de victimisation, nous, LFI, inversons l’optique. Perdez du temps à décortiquer, nous avons occupé le terrain.

Rima Hassan (X) : « Israël est une monstruosité sans nom. Personne n’échappera à la justice. Ni les criminels génocidaires ni leurs soutiens. » On bâille : encore du Rosa Luxemburg en keffieh. Lieu commun efficace, au contraire : nous, LFI, avons une idée « polarisée » de notre combat, sans ambiguïté, sans marge, au contraire de vous qui passez votre temps à louvoyer. Ce lieu commun est la basse continue de la rhétorique LFI.

Paul Vannier (son site) : « C’est un jour de souvenir de cette guerre meurtrière, mais également l’occasion de nous rappeler du combat pour la liberté, les droits humains et la paix qu’ont mené la Résistance et les Alliés. » Ce disciple du « stratège » Mélenchon auprès duquel il apprit comment « créer une situation » révèle un autre lieu commun : l’affirmation froide par un récit argumenté (le « narrative ») de la supériorité morale du groupe LFI, qui s’approprie une histoire considérée exemplaire. Qui peut s’élever contre elle à propos de 1939-1945 sans être immédiatement disqualifié du discours public ? S’arroger la supériorité morale à partir d’une opinion générale est une constante de la rhétorique LFI.  

A lire aussi: Privilège rouge sang

Manuel Bompard (Facebook) : « Depuis 2022, les groupuscules d’extrême droite ont tué 12 personnes. Quand le rugbyman Federico Aramburu a été tué par des membres du GUD est-ce que vous avez posé à Marine Le Pen la question de sa responsabilité ? » C’est verbeux, mais c’est rodé. Pour une situation A, LFI dégaine une situation -A. LFI a un stock de contre-arguments. Ce n’est pas leur qualité qui compte, mais leur disponibilité instantanée.

Murielle Lepvraud (en commission) : « Je tiens à préciser que c’est un travail assez minutieux. Je remercie d’ailleurs mon collaborateur de l’avoir effectué pour moi. » On se dit : elle est payée pour quoi faire ? Recadrons : un lieu commun est activé, que LFI travaille bien (« minutieux ») et solidairement, contrairement (sous-entendu) aux députés qui exploitent leurs assistants. Lieu commun : nous sommes un « soviet » intellectuel. Nous avançons ensemble, sans distinction de rang.

D’autre lieux communs arment la rhétorique LFI. Une distribution intuitive des rôles rhétoriques est notable : à Panot la harangue, à Boyard l’emporte-pièce, à Hassan la grandiloquence, à Vannier le phrasé, à Bompard la gouaille, et à Lepvraud le ton zéro. Et chacun possède, en outre, le physique de son rôle : car, en stratégie rhétorique, la posture et l’apparence doivent être en congruence avec ce qu’on dit, comment on le dit. LFI coche toutes les cases.

Une compétence rhétorique équivalente dans « l’ultra » ? Lénine et le bolchevisme, Mussolini et ses fasci. La beauté à tuer l’adversaire y trouve son cadre de performance : un extrémisme organiquement rhétorique, face à des opposants en ordre et parole dispersés.

La fabrique du fanatisme: Paroles armées

Price: ---

0 used & new available from



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?
Philosophe de la rhétorique, auteur entre autres de "Suprémacistes", Plon, 2020, et, sur le djihad, de "La fabrique du fanatisme", Éditions du Cerf, 2026.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération