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Cessole à Lisbonne

Le nouveau roman de Bruno de Cessole raconte la vie d’un écrivain en exil, tourmenté par la trahison de ses idéaux. Véritable critique du monde littéraire actuel, l’auteur se désole du naufrage de la littérature d’exigence.


Naguère, j’ai eu à plusieurs reprises, l’occasion d’évoquer Bruno de Cessole, écrivain raffiné qui incarne depuis des décennies ce que le grand érudit Mario Praz appelait « un agent secret de la civilisation », dressé, telle une digue, contre la marée de l’indifférencié.

Comme tous ses amis, je savais qu’il s’était retiré à Lisbonne, ville littéraire par définition. Son dernier roman, Tout est bien puisque tout finit, se lira aussi comme une flânerie dans cette ville fascinante, sans doute l’une des capitales de l’exil intérieur, avec Naples et Venise. Le héros du roman est un écrivain couvert d’honneurs, Baltasar dos Santos, fils de maçon portugais émigré en France, passé par l’école de la République et devenu plus français que les Français, « par conquête et non par héritage », à l’instar de certains Russes blancs. Après cinq romans élitistes et « surécrits » salués par la critique mais boudés par le public, dos Santos jette l’éponge et gagne New York pour y suivre un séminaire de creative writing. Le voilà métamorphosé en écrivain à succès, pondant chaque année un roman à la syntaxe simplifiée, au vocabulaire étique et aux sujets soigneusement choisis parmi les scies politiquement correctes. Le voilà devenu une figure de cette littérature industrielle autant que prostitutionnelle qui fait vibrer les attachées de presse et tout un public sous-cultivé. Couronné par le Nobel, dos Santos, dans un renversement théâtral, vend la mèche le soir même de la remise du Prix, devant le tout Stockholm : « je suis un charlatan, un imposteur, qui a trahi ses idéaux, etc. ». Non content de s’accabler pour ses « cochonneries littéraires » (Balzac), il ridiculise aussi les jurés pour leur aveuglement et leur conformisme. Scandale international, à la plus grande jubilation de l’écrivain, immédiatement lâché de partout. Après un voyage à New York, occasion d’un joli portrait critique de la Grande Pomme, dos Santos décide, un peu comme son confrère Salinger, de fuir la presse et de plonger dans une sorte de clandestinité. Un courrier de Lisbonne joue le rôle imparti par le rapide destin et ce sera sur les bords du Tage que se planquera Baltasar dos Santos, notre faux cynique.

Ce qui nous vaut un splendide portrait de ville, une magnifique évocation d’un art de vivre entre douceur maritime et mélancolie impériale – un bijou de culture et de sensibilité. Omniprésentes, les ombres de Pessoa, de ses homonymes comme de la poétesse Sophia de Mello, l’amie de l’éditeur Joaquim Vital ; fugitive, celle d’un autre éditeur disparu, Dimitri. Cet exil, ma foi bien confortable (dos Santos a tout de même reçu le chèque suédois), connaîtra une fin quand, du Brésil, parvient la nouvelle qu’un homonyme (!) a publié un roman. Le tragique s’invite aussi, à sa manière, ici cruelle et feutrée. En fin de compte, tout est bien, puisque tout finit, avec panache et de manière magistrale.

Bruno de Cessole, Tout est bien puisque tout finit, Le Cherche-Midi, 350 pages.

Tout est bien puisque tout finit

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Voie de garage

Au cinéma, découvrez le récit peu intéressant des vacances bobos d’une famille recomposée… Ou pas !


Il faut d’abord être un peu gonflé pour reprendre le titre d’un magnifique film d’Antonioni même si le temps a passé. Et surtout pour proposer une vraie-fausse introspection familiale.

Sophie Letourneur, la réalisatrice, s’est spécialisée dans des films dont elle est le personnage central, revendiquant un procédé narratif qu’elle pense original : retranscrire à l’écran des tranches de vie en les faisant rejouer par des personnages qui font semblant de répéter le film lui-même. Cette mise en abyme un peu dérisoire finit par lasser le spectateur. Surtout que « l’aventura » en question ne fait que retranscrire les vacances mortellement ennuyeuses d’une famille recomposée dont le père est incarné par le chanteur Philippe Katerine qui, à force de n’avoir rien à jouer, semble se demander ce qu’il fait là. Avec notamment une ridicule complaisance pour le stade anal qui nécessiterait l’intervention bénéfique de la psychothérapeute Caroline Goldman.

C’est en fait ce que le cinéma français bobo peut produire de pire quand il s’oublie comme un bébé incontinent.


Pierre Berville met sa plume dans le cambouis

L’écrivain sort L’Emeraude de Levallois, un roman noir captivant et très réussi, sur l’univers du trafic des voitures anciennes. L’auteur nous révèle tout, notamment sur sa façon de travailler. Entretien. 


Causeur. Le garage L’Emeraude, de Levallois-Perret, existe-t-il ? Votre roman est-il pure fiction ou comporte-t-il quelques parties de pure réalité ?

Pierre Berville. Mon livre est une fiction, et le garage de l’Emeraude est un lieu imaginaire. Mais, selon la formule de Jean-Patrick Manchette : « Ces faits sont imaginaires. Ils ne sont pas inimaginables »… Comme souvent dans le genre noir, L’Émeraude de Levallois est basé sur une réalité. Par décision de Napoléon III, la ville de Levallois-Perret avait été créée pour accueillir les nouvelles industries mécaniques et protéger ainsi Paris de la pollution. Et, avec quelques autres cités de la banlieue Ouest de Paris, Levallois est devenue une capitale de l’automobile et des taxis, et de leur entretien. Pour perpétuer cette tradition, il reste encore plusieurs établissements assez semblables à l’Emeraude. 

Plus fort encore, peu après la sortie du livre, j’ai eu l’émerveillement de découvrir un établissement extraordinaire : le garage de Staël. Il est situé à Clichy, ville immédiatement voisine de Levallois, avec un nom prédestiné pour les littérateurs, même si l’endroit ressemble peu à un salon littéraire… C’est le sosie bien réel de mon garage de l’Emeraude, avec une Ferrari Daytona en attente d’être repeinte qui traine sous la poussière, plusieurs Porsche de collection en cours de restauration, une sublime Aston Martin et une calandre d’AC Cobra dans un coin. Et aux commandes, Stéphane, son patron d’une classe folle, et la fascinante Cécile Malardier, qui lui succède dans les lieux ; deux évocations de Max et Bonnie, les deux principaux protagonistes de mon livre. Une fois de plus, selon l’expression d’Oscar Wilde, la nature a (presque) imité l’art.

Comment vous est venue cette histoire ? Auriez-vous une passion cachée pour la mécanique ?

Ma règle d’or, c’est ne pas ennuyer mes lecteurs. Et de ne pas raconter de calembredaines sur les éléments documentaires. J’adore donc étudier les lieux, les détails géographiques, les métiers des personnages que je mets en scène. Dans La Ville des ânes, mon précédent roman, j’avais étudié en profondeur deux univers : le monde notarial et la promotion immobilière, ce qui m’avait passionné. 

En abordant la conception de L’Emeraude de Levallois, j’ignorais quasiment tout de la mécanique, mais je trouvais que cet univers cadrait très bien avec la vérité des lieux. Je me suis abonné à des revues spécialisées (comme Gazoline, très bien !), n’ai pas raté une seule émission de télé sur le sujet. Surtout, je me suis renseigné à fond auprès de plusieurs professionnels de l’auto, en général aussi passionnants que passionnés. Tout comme – avec l’aide de la grand maître internationale Almira Skripchenko – j’ai bien creusé la psychologie échiquéenne, en particulier autour d’une partie mythique, celle de Tal et Botvinnik, Il y a aussi une ou deux pages inattendues à propos du bitcoin. Mais tout ceci, pour poussé qu’ait été ce travail, ne fait que former le décor. Le roman noir, quand il est réussi, c’est d’abord un bon roman de mœurs et une intrigue bien construite. Le parcours des personnages y est fondamental.

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« Innombrables magouilles »

Vous semblez très bien connaître la ville de Levallois ; y résidez-vous ? 

J’ai grandi à Clichy. J’ai vécu à Rueil, Suresnes, Nanterre et Neuilly. J’ai vu toutes les transformations de cette banlieue si fascinante sur tous les plans, historiques (même préhistoriques !), artistiques, urbanistes, architecturaux et sociaux, loin des clichées habituels sur les « quartiers ». Un univers tout près de Paris, au pied de La Défense et de ses innombrables magouilles, mais pourtant singulier et attachant, un creuset formidable d’origines et de statuts sociaux. Petit, mon père m’emmenait en promenade au Cimetière des chiens à la sortie du pont d’Asnières. J’adore Caillebotte, ce peintre génial et généreux, protecteur des impressionnistes, qui avait sa maison de bord de Seine, elle aussi à Asnières, en bordure de Gennevilliers. Sans trop réfléchir, j’ai eu envie de situer mon premier roman noir dans cette banlieue-là. J’y ai pris un tel plaisir (et le public l’a partagé) que pour le suivant, je n’ai pas voulu quitter le coin. 

Votre roman contient des personnages plus vrais que nature…

Max et Bonnie, les amants aux portes de l’âge mûr qui forment le cœur de cette histoire, sont évidemment mes préférés. Max est un descendant des premiers taxis, des aristocrates russes établis ici. Ces exilés faisaient partie des rares qui savaient conduire des automobiles et devaient gagner leur vie. Et Bonnie, eh bien c’est Bonnie, une perle dans bien des domaines, sensuelle, drôle et imprévisible… 

Mais j’ai aussi adoré voir émerger des figures secondaires – pas si secondaires que ça – tels que Mumu le flic mari de Bonnie, Moza, l’apprenti truand expert du jeu d’échecs, et la joyeuse Sylvie, meilleure complice de Bonnie. Avec une pensée aussi pour le Sarde, le salaud du livre, un être vraiment affreux, fondamentalement cruel. On dit en général que quand le méchant est réussi, l’œuvre est réussie. Là, j’ai mis toutes les chances de mon côté, ne trouvez-vous pas ?

« Amoureuse de l’amour »

La jolie Bonnie attire l’attention. Comment la définiriez-vous ?

Bonnie est une femme magnifique. Elle est attachante, intelligente, totalement libre, rayonnante et amoureuse de l’amour. Le livre se partage entre deux époques de sa vie à l’Émeraude. Celle de l’épanouissement totale de sa quarantaine, puis douze ans plus tard, celle de ses déprimes et de ses errances dues à des événements dramatiques…Avec le destin qui ne cesse de rôder. 

Et Moza ? Qui est-il au fond ?

Je ne sais pas vraiment ; je n’en suis que le créateur ! Un bon personnage vous réserve toujours des surprises. Mais cette question m’a intéressé tout au long de l’écriture du roman. Je pense que par les temps qui courent, j’avais envie de rendre hommage à ses origines perses, à l’âme glorieuse et rebelle. Moza, diminutif de Mozaffareddine et non de Mozzarella, aurait pu vivre il y a des siècles à Chiraz ou à Ispahan… Comme les autres personnages, il est d’abord victime de la fatalité. Qui se montrera particulièrement ingénieuse et retorse à ses dépens. 

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Vous semblez très bien connaître l’univers et les ruses des truands. Comment faites-vous ? Lectures ? Documentation ? Connaissances ? Lectures de faits divers ?

En réalité, je ne connais pas particulièrement l’univers des truands patentés. J’ai beaucoup lu sur le sujet, mais je me suis surtout amusé à extrapoler à partir de quelques observations que j’ai pu faire dans le monde des affaires et de la politique, fréquenté autrefois depuis mon ancien strapontin de publicitaire. D’ailleurs, dans mes livres, les truands le plus féroces ont tendance à s’exprimer comme certains chefs d’entreprise. Evidemment, toute ressemblance…

« J’ai grandi dans une HLM modeste »

Comment passe-t-on de la publicité (N.D.L.R. : Pierre Berville est le créateur de la célèbre publicité « J’enlève le haut… ») à la littérature noire ? 

Dans mon enfance, j’ai grandi dans une HLM modeste ou, faute de place, je devais dormir sur un sofa dans une bibliothèque encombrée, celle de mon beau-père, collectionneur modeste mais acharné de toutes les littératures. J’en ai gardé le goût des mots bien écrits et de faire peu de hiérarchies entre les genres. Puis je suis devenu journaliste dans une revue rock et concepteur rédacteur dans la publicité, où j’ai créé des slogans dont certains sont restés célèbres, en particulier « J’enlève le haut…« . Ensuite, j’ai fondé, puis cédé, mon agence de pub et j’ai écrit des chansons, rédigé des articles, commencé à publier des livres. L’amour des mots ne m’avait pas quitté, ni le souci de faire plaisir à ceux qui me lisent. Cela m’a porté chance. L’Emeraude de Levallois est mon quatrième ouvrage. 

Et quels sont vos goûts littéraires et vos prochains projets ?

Comme dit précédemment, je ne fais pas de hiérarchie entre les genres. Ainsi, en littérature américaine, je préfère de loin Chandler, Thompson ou Westlake à Hemingway car j’ai une passion pour les grands de la Série Noire. Malgré tout, comment ne pas être influencé par les géants de la littérature du XIXe siècle ? Ils ont inventé tout ce que j’aime, humour compris, de Balzac à Zola. Avec en tête le boss absolu : Flaubert. J’adore aussi Marcel Aymé, PG Woodhouse, Constance Debré, Emma Becker, ou Le Petit Nicolas ! Eclectique, comme je le disais. Il n’y a qu’un genre qui me rebute, c’est le genre à tendance gnangnan assorti d’une philosophie de pacotille. Exemple : je sais qu’il existe une quasi-unanimité autour du Petit Prince de Saint Exupéry. Moi, je ne supporte pas. Je me paie d’ailleurs vaguement sa tête dans l’Émeraude. Je pourrais en citer d’autres, plus contemporains, mais chacun lit ce qu’il veut, vive la liberté !

Fidèle au plaisir des explorations documentaires, je m’éloigne en ce moment des univers urbains pour élaborer une histoire qui se déroule entre la Drôme et le Vaucluse. Pour les besoins de ce prochain livre, j’approfondis mes connaissances botaniques. Déjeuner avec M. Vigouroux, le pape de la littérature sur le platane, flâner dans la bibliothèque du Muséum d’histoire naturelle de Paris, aller admirer un spécimen unique à Kew Gardens, ça m’habite et ça m’instruit. C’est ce que j’adore transmettre à mes lecteurs. Avec humour et un zeste de noirceur quand même.

L’Emeraude de Levallois, Pierre Berville ; éd. Télémaque ; 275 pages

Charia de transition

La République Potemkine comme volute idéologique.


Il y a des changements qui ne font pas de bruit. Des conquêtes sans armées. Des effondrements sans fracas. La France d’aujourd’hui ne s’effondre pas en surface : elle tourne, elle parle, elle distribue ses aides, elle croit encore faire société. Mais dans le réel — celui qui ne passe pas au 20 h — quelque chose a basculé.

Il ne s’agit pas d’un califat officiel. Il ne s’agit pas non plus d’un projet théocratique assumé. Ce qui se met en place est plus subtil, plus retors. Une forme de “charia douce”, sans Coran mais avec circulaires ; sans tribunaux islamiques mais avec des procureurs prudents ; sans conquête militaire mais avec une reddition culturelle. Une transition islamo-progressiste, jamais nommée, toujours niée, mais partout perceptible. Une France Potemkine, qui conserve ses mots pour mieux les vider.

La République ? Toujours proclamée. Rarement appliquée

Officiellement, tout va bien. La République est “laïque”, “indivisible”, “égalitaire”. Elle est même “fière de sa diversité”. Mais regardons d’un peu plus près.

– On tolère les insultes à la France, mais on criminalise toute critique de l’islam.

– On absout ceux qui tirent des mortiers sur les policiers, mais on condamne un commerçant pour avoir ouvert le 1er mai.

– On ferme les yeux sur les prières de rue, mais on interdit les crèches dans les mairies.

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C’est une application sélective du droit, où le “vivre-ensemble” devient une excuse à géométrie variable, toujours à sens unique. Le citoyen solvable et silencieux paie pour les autres. Le “petit Blanc” paie pour tout le monde.

Une justice influencée, désarmée, biaisée

Le Syndicat de la Magistrature, minoritaire mais surmédiatisé, façonne une génération de juges plus soucieux de rééduquer que de juger. Dans l’affaire Sarah Halimi, le meurtrier hurle “Allah Akbar”, cite le Coran, et torture sa victime. Verdict? Pas de procès. Une bouffée délirante. Un refus de voir, pour ne pas avoir à nommer.

Dans les cités, les violences explosent. Mais on préfère “contextualiser”. Et surtout, ne pas jeter de l’huile sur le feu communautaire. Résultat : les policiers sont détestés, les juges méprisés, la loi ignorée.

L’école, laboratoire de la désintégration

Dans les manuels d’histoire, la France coloniale est omniprésente. Mais le génocide vendéen, la guerre d’Algérie vue des pieds-noirs, ou le califat ottoman ? Absents. Le “vivre ensemble” devient un catéchisme obligatoire, et les enfants n’apprennent plus à aimer leur pays, mais à s’en méfier.

On apprend à s’excuser avant même d’avoir vécu. À se taire pour ne pas heurter. À tolérer l’intolérable, pour ne pas être accusé d’islamophobie.

Médias, pub, séries : la pédagogie par inversion

Les fictions du service public sont devenues un miroir truqué. L’homme blanc y est beauf, raciste ou pathétique. Le héros, lui, est « racisé », éclairé, pacifique. La victime est toujours du même côté. La faute, toujours de l’autre.

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La publicité reprend ce schéma : couple mixte systématique, religion visible promue, “diversité” omniprésente jusqu’à l’irréalité. Il ne s’agit plus de refléter la société, mais de la redessiner — par contrainte symbolique.

Le réel inversé, la dissidence criminalisée

Les journalistes du service public ne se contentent plus de rapporter : ils trient, encadrent, recadrent. Le “débat” n’est plus confrontation, mais traque. La moindre parole non conforme devient suspecte, chaque nuance étiquetée. L’insolent est automatiquement rangé dans “l’ultra-droite”, “l’extrême”, “le nauséabond”. Et souvent, on lui place une cible dans le dos.

Il ne s’agit pas de désaccord, mais de disqualification. On ne conteste pas une idée, on psychiatrise son auteur. On n’ouvre pas le débat, on l’enterre sous des adjectifs.

Pendant ce temps, de plus en plus de voix vivent sous protection policière. Pour avoir dessiné, parlé, alerté. Pas pour avoir appelé à la haine, non. Pour avoir dit ce que tout le monde voit.

Dans cette France inversée, la parole lucide est plus dangereuse que la violence réelle. Les journalistes progressistes ne chassent plus les faits, ils traquent les hérésies.

Logement, hôpitaux, sport : une préférence sans nom

Dans le logement social, les grandes familles issues de l’immigration sont prioritaires, sur critères “sociaux”. En réalité, l’origine devient un critère masqué. Et une fois concentrées, ces familles s’organisent autour de logiques communautaires : mosquées, commerces, écoles. La République, là, n’est plus une évidence. Elle est une étrangère.

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À l’hôpital, des femmes refusent d’être soignées par des hommes. Dans les gymnases, les filles voilées ne participent pas aux cours mixtes. Le droit recule. Le confort de chacun devient le prétexte à la soumission de tous.

L’université n’est plus un rempart, mais une forge

Autrefois lieu de controverse et de savoir, l’université française est devenue pour partie le laboratoire de la déconstruction nationale.

– Les séminaires déconstruisent “l’homme blanc”.

– Les tribunes accusent la laïcité d’être “raciste”.

– Les figures de l’islam politique sont invitées à “s’exprimer”, quand Zemmour ou Finkielkraut y sont hués.

Le monde académique a basculé. Il ne produit plus de rationalité commune. Il fournit les mots du renoncement.

Une charia qui ne dit pas son nom

Pas de voile obligatoire, mais une peur intérieure croissante. Pas d’interdits religieux formels, mais des interdits sociaux : ne pas critiquer, ne pas douter, ne pas blesser. Le sacré revient, porté par ceux qu’on disait les plus tolérants.

À lire aussi : Ce que le réel révèle: la fracture, la peur, le déni — ou l’insoutenable légèreté de l’élite française

Cette “charia de transition” ne coupe pas les mains. Elle coupe la parole. Elle ne lapide pas, elle ostracise. Elle ne tue pas, mais elle empêche de vivre debout.

Résister, c’est nommer

Ce système ne repose pas sur la force, mais sur la culpabilité des élites, l’abandon des classes populaires, et l’inversion du réel. Ce n’est pas un choc des civilisations : c’est une désintégration par consentement. Une soumission sans combat.

Créolisation volontaire et effacement assumé

Jean-Luc Mélenchon, figure centrale de la gauche radicale, ne fait plus mystère de son adhésion à un projet de transformation culturelle radicale. Ses appels répétés à la « créolisation » de la France, ses hommages à la vitalité linguistique des banlieues, son souhait même de changer l’appellation de la langue française, ne relèvent pas de la simple provocation. Ils expriment une vision précise et assumée : celle d’une substitution civilisationnelle.

Face à cela, résister commence par nommer. Refuser le lexique imposé. Reprendre le droit commun. Réhabiliter la fierté, l’exigence, l’appartenance. Car une République qui n’ose plus se défendre, finira par ne plus exister. Il faut bien l’admettre, nous sommes passés de la préférence nationale à la préférence diversitaire, de la méritocratie républicaine à la discrimination positive, et du roman national à Al Françalus, nirvâna Potemkine des progressistes !

Malgré l’affiche, nous marcherons!

Pas de « Gay Pride » sans sa polémique annuelle… En 2025, l’affiche officielle de la Marche des Fiertés (voir plus bas), est jugée violente et clivante: elle met en scène un homme lynché arborant une croix celtique, une femme voilée brandissant une pancarte « contre l’internationale réactionnaire », ainsi que des accessoires interprétés comme des « couleurs palestiniennes » – ce que l’InterLGBT réfute, évoquant un message antifasciste et la convergence de luttes… Cette tribune invite les homosexuels à ne pas laisser l’extrême gauche accaparer la manifestation.


L’affiche de la Marche des Fiertés de Paris dévoilée et imposée par les organisateurs a beaucoup divisé et choqué des acteurs engagés pour les droits LGBT. De nombreux partenaires publics et privés ont été mis devant le fait accompli et un certain nombre a fait un pas de côté pour dénoncer des méthodes caricaturales et contreproductives.

Disons-le clairement, cette affiche est contraire à la nécessaire unité du combat pour les droits des personnes LGBT. Un mort y est représenté. Elle est remplie de symboles et références politiques associés à l’extrême gauche, notamment La France insoumise et ses habituelles outrances et radicalités. Cette affiche qui annonce l’événement le plus important de l’année pour les droits LGBT+, la Marche des Fiertés, est purement et simplement à côté du message qu’il faut porter avec le souci de rassembler.

Nous, élues et élus de Paris, nous nous désolidarisons de cette affiche et dénonçons l’utilisation de méthodes clivantes.

Le samedi 28 juin, nous marcherons dans les rues de la Capitale !

Nous marcherons, parce que la Marche des Fiertés de Paris n’appartient pas seulement à quelques collectifs qui ne peuvent prétendre se l’approprier à des fins idéologiques ou partisanes, mais elle appartient aux Parisiennes et aux Parisiens, à toutes les personnes LGBT+ et leurs soutiens.

A lire aussi: Yohan Pawer: l’influenceur gay droitard qui casse –vraiment– les codes

Nous marcherons, par conviction et idéal. Nous défendons l’universalisme des engagements, et les valeurs de la République dont la laïcité.

Nous marcherons, parce que nous soutenons les personnes LGBT+, la diversité des familles, leur visibilité, leurs droits et libertés.

Nous marcherons, parce que le taux de suicide chez les jeunes homosexuels est encore cinq fois plus élevé que chez les jeunes hétérosexuels.

Nous marcherons, parce que dans le monde et même à travers l’Europe les droits des personnes LGBT+ sont attaqués.

A relire: En France, l’homosexualité reste une «maladie» ou une «perversion» pour 63% des musulmans

Nous marcherons pour les personnes LGBT+ hongroises, russes, italiennes, américaines, iraniennes et tant d’autres.

Nous marcherons, pour toutes celles et tous ceux qui ne le peuvent pas parce que cela leur est interdit dans leurs pays.

Nous marcherons, parce que des dizaines de pays pénalisent encore l’homosexualité, onze prononcent même la peine de mort.

Nous marcherons donc parce que l’homophobie et la transphobie tuent encore.

Nous marcherons, parce que nous devons rester unis.

Nous marcherons, parce que Paris est la ville des Libertés, de tous les amours, de toutes les familles et nous y œuvrons !


Voici la liste des cosignataires :

  • Catherine Michaud, Conseillère régionale déléguée d’Île-de-France, Présidente de GayLib
  • Pierre-Yves Bournazel, Conseiller de Paris (18e)
  • Julie Boillot, Conseillère d’arrondissement (16e)
  • Florence Berthout, Maire du Ve arrondissement
  • Daniel-Georges Courtois, Conseiller de Paris (15e) et Conseiller régional délégué d’Île-de-France
  • Martine Figueroa, Conseillère d’arrondissement (Paris Centre)
  • Christian Honoré, Conseiller d’arrondissement (18e)
  • Gyspsie Bloch, Conseillère régionale d’Île-de-France
  • Benjamin Isare, Conseiller d’arrondissement (5e)
  • Fadila Mehal, Conseillère d’arrondissement (18e)

Gaza après 600 jours: guerre ou génocide? Laissons les chiffres parler

Alors que le conflit à Gaza dure depuis plus d’un an et demi, l’accusation de « génocide » à l’encontre d’Israël gagne du terrain dans le débat public. Pourtant, ce terme lourd de sens en droit international ne saurait être employé à la légère. À travers une analyse fondée sur les données disponibles (pertes humaines, répartition des victimes, dynamique démographique) nos contributeurs examinent si les faits observables soutiennent ou contredisent l’existence d’une intention génocidaire.


Alors que la guerre à Gaza entre dans son 20e mois, le débat autour de sa qualification prend une tournure de plus en plus radicale. Le mot « génocide » est aujourd’hui employé par certains acteurs politiques, médiatiques et associatifs pour désigner l’action militaire israélienne. Mais ce terme, le plus grave du droit pénal international, suppose des critères stricts, à commencer par la démonstration d’une intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe humain ciblé comme tel. Or, cette intention ne peut être présumée ni décrétée : elle doit être établie par les faits.

À l’heure où le droit et l’émotion se confondent trop souvent dans les prises de position, nous proposons une lecture fondée exclusivement sur les chiffres disponibles, en adoptant une méthode d’analyse rationnelle : Que disent réellement les données sur les pertes humaines ? La population gazaouie est-elle visée en tant que telle ? Comment situer ce conflit par rapport aux génocides reconnus du XXe siècle ?

Notre objectif n’est pas de minimiser la souffrance civile, mais d’examiner, avec rigueur, si les accusations de génocide résistent à l’épreuve des faits.

Si l’ONG Amnesty accuse Israël de génocide à Gaza, les instances juridiques internationales, Cour pénale internationale (CPI), Cour internationale de justice (CIJ), n’ont, à ce jour, pas retenu cette qualification. Des études indépendantes, telle celle de la Henry Jackson Society (think tank britannique fondé en 2005, basé à Londres), ont mis en évidence des manipulations du Hamas, tandis que le président Macron en appelle au jugement de l’histoire.

À lire aussi : Le mensonge de Gaza

Dans ce débat passionné, nous sommes confrontés à l’absence d’indicateurs objectifs. Cet article, fondé sur des données chiffrées, propose d’évaluer la prétendue « intention de génocide », condition sine qua non pour qualifier ce crime selon le droit international.

La notion de génocide suppose une intention démontrable de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. En l’absence de cette intention spécifique, le crime n’est pas constitué. Les statistiques sur vingt mois de conflit s’avèrent plus éclairantes que des événements isolés rapportés par les médias.

Notre analyse repose sur les données cumulées des 600 jours écoulés, considérées ici comme des indicateurs mathématiques objectifs.

Bilan humain : distinguer combattants et civils

Examinons les pertes palestiniennes. En décembre 2024, Israël estimait à 20 000 le nombre de combattants éliminés, tandis que le Hamas évoquait un total de 45 000 morts. Une étude de la Henry Jackson Society, datée du même mois, évoquait 17 000 combattants parmi 39 000 tués. Ces deux sources concordent sur un fait essentiel : environ 44 % des morts sont des combattants.

Le 23 mars 2025, le ministère de la Santé du Hamas publiait une répartition par âge et par sexe, révélant un net ciblage des hommes en âge de combattre. En mai 2025, après environ 600 jours de conflit, le Hamas annonçait un total de 54 000 tués, ce qui correspond à une estimation réelle située entre 48 000 et 54 000 morts.

À lire aussi : Gaza : le dilemme des voix juives

Pour notre analyse, nous retiendrons une estimation médiane de 51 000 morts : 23 000 combattants et 28 000 civils, sur une population de 2,3 millions d’habitants. Nous posons ici l’hypothèse la plus défavorable à notre démonstration, à savoir que la totalité de ces pertes est imputable aux opérations israéliennes – sans tenir compte de la part causée par les roquettes défectueuses du Hamas (25 %), les affrontements internes ou l’utilisation de boucliers humains.

Sur cette base, nous examinerons la prétendue intention génocidaire d’Israël à travers plusieurs indicateurs objectifs.

Nombre de morts par rapport à la capacité à tuer

La meilleure façon d’évaluer une intention génocidaire est d’observer l’écart entre la capacité de destruction et les pertes réelles. Un belligérant qui n’utilise qu’une fraction infime de sa capacité de destruction ne manifeste pas une intention d’extermination.

Les grands génocides du XXe siècle et les bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale ont causé entre 2 000 et 10 000 morts par jour. Les pogroms du Hamas, le 7 octobre 2023, ont causé 1 200 morts en six heures.

En comparaison, les opérations israéliennes à Gaza ont entraîné en moyenne 47 morts civils par jour, soit environ 100 fois moins que les événements susmentionnés, alors que Tsahal dispose d’une puissance de feu bien supérieure.

À lire aussi : Du nouveau sur le « génocide » à Gaza

Si Israël avait réellement l’intention d’exterminer la population de Gaza, ces 28 000 civils auraient pu être tués en quelques jours seulement. Le bilan élevé des pertes civiles s’explique par la durée d’une guerre urbaine intense, non par une volonté de viser la population.

Notons par ailleurs que les « machettes palestiniennes » du 7 octobre se sont révélées cent fois plus létales que les F-35 israéliens, ce qui souligne, à rebours, une intention génocidaire du Hamas et non d’Israël.

Absence de massacres indiscriminés

Un génocide implique des massacres indiscriminés frappant toutes les catégories de population. Une nette différenciation entre civils et combattants contredit cette logique.

Examinons les ratios :

  • Civils : 28 000 tués sur 2,3 millions = 1,2 %
  • Combattants : 23 000 tués sur 40 000 = 57 %

Être combattant à Gaza est donc 46 fois plus dangereux qu’être civil.

Le rapport du Hamas de mars 2025 le confirme : 72 % des tués sont des hommes en âge de combattre, avec 2,6 fois plus d’hommes que de femmes parmi les morts. Ces chiffres attestent clairement d’un ciblage des combattants, et non d’un massacre aveugle.

Un « génocide » où la population augmente

Les génocides du XXe siècle (arménien, juif, rwandais) ont anéanti entre 60 % et 75 % des populations visées. Les victimes n’avaient aucun levier d’action pour y mettre fin. À Gaza, après 600 jours de conflit, on déplore 2,2 % de morts (1 % de combattants, 1,2 % de civils).

Selon des déclarations de responsables du Hamas (Sami Abu Zuhri, Osama Abu Rabee), on recenserait entre 55 000 (2,4 %) et 86 000 (3,7 %) naissances durant la même période.

À lire aussi : Gaza: une tribune indigeste

La guerre à Gaza serait donc le seul « génocide » de l’histoire où la population visée… augmente. À titre de comparaison, la France affiche une croissance annuelle de 0,3 %.

Échouer à 98,8 % malgré 20 mois de guerre ?

Certains médias décrivent l’offensive israélienne comme visant l’ensemble de la population gazaouie, dans une zone densément peuplée, à l’aide de bombardements d’une intensité équivalente à plusieurs bombes atomiques, accompagnés d’une destruction des infrastructures, d’une famine organisée, d’épidémies et de déplacements forcés. Mais ce tableau apocalyptique se heurte à la réalité chiffrée :

  • Après 20 mois de guerre, Israël n’aurait atteint que 1,2 % de la population ?
  • Si les destructions matérielles sont massives (92 % des bâtiments touchés selon Amnesty), comment expliquer un bilan humain aussi limité, sinon par le fait que Tsahal tient compte des zones civiles et humanitaires ?
  • La bombe d’Hiroshima tua 140 000 des 350 000 habitants de la ville. Comment expliquer qu’un tonnage équivalent de bombes sur une population six fois plus nombreuse ait causé cinq fois moins de victimes civiles, si ce n’est par un ciblage délibérément éloigné des zones habitées ?

Ce décalage entre les accusations et les données du terrain invalide l’hypothèse d’une intention génocidaire.

Cette analyse chiffrée démontre que l’accusation de génocide portée contre Israël ne résiste pas à l’examen des faits. Les données révèlent une stratégie militaire visant les infrastructures et les combattants du Hamas, non la population palestinienne en tant que telle.

Il s’agit probablement de la guerre urbaine la plus complexe de l’histoire contemporaine, dans laquelle le Hamas utilise sa propre population comme levier de pression internationale, tandis qu’Israël tente, autant que possible, de limiter les pertes civiles.

L'indifférence et autres horreurs

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Apartheid: les plaies béantes d’une réconciliation inachevée

Plus de trente ans après la fin de l’apartheid, des familles de victimes continuent de porter plainte contre l’État sud-africain. Beaucoup dénoncent l’échec d’une justice promise mais jamais rendue, et remettent en cause l’héritage de la Commission vérité et réconciliation, accusée d’avoir scellé un pacte du silence au nom de la paix nationale.


Quarante ans après l’assassinat des Quatre de Cradock, figures de la lutte anti-apartheid, leurs familles attaquent l’État sud-africain. Une plainte qui ravive les plaies non refermées d’un pays où la promesse de justice, portée jadis par la Commission vérité et réconciliation, semble n’avoir été qu’un mirage.

C’est une ville modeste, située en plein cœur du Cap-Oriental, connue pour son commerce de plumes d’autruche.  Aujourd’hui rebaptisée Nxuba, anciennement Cradock, cette bourgade sud-africaine a été marquée par une violente affaire de meurtre dont les responsabilités n’ont jamais été clairement établies.

Dans la nuit du 27 juin 1985, quatre militants du Front démocratique uni (FDU) quittent tardivement leur réunion. En dépit des avertissements, ils décident de prendre la voiture afin de repartir chez eux. Quelques kilomètres plus tard, ils sont arrêtés à un barrage routier par la police qui avait repéré leur véhicule quelques heures auparavant. Ce qui se passe par la suite demeure un profond mystère.  Ce n’est que quelques jours plus tard que les restes des corps de Matthew Goniwe, Fort Calata, Sparrow Mkhonto et Sicelo Mhlauli seront retrouvés, brûlés, portant des traces de torture apparente.  

Une justice promise… jamais rendue

C’est un procès tardif, mais lourd de sens. Des décennies plus tard, leurs proches, aux côtés d’autres familles de victimes de l’apartheid, ont finalement décidé d’assigner l’État en justice pour « manquement constitutionnel », réclamant 9 millions de dollars de réparation.

La plainte, déposée devant la Haute Cour de Pretoria, vise nommément l’actuel président Cyril Ramaphosa, plusieurs ministres, la direction de la police nationale et l’Autorité nationale des poursuites. En ligne de mire : l’échec persistant de l’État sud-africain à juger les criminels de l’apartheid, en dépit des engagements solennels pris à la fin du régime raciste en 1994.

À lire aussi, Frederic de Natal: Afrique du Sud: le meurtrier de l’ «imam gay» court toujours…

« Cela fait trente ans que nous attendons la vérité, et la vérité meurt avec ceux qui nous l’ont volée », souffle Thoko Goniwe, veuve de Matthew Goniwe. Ses mots résonnent comme une condamnation morale de l’African National Congress (ANC), le parti de Nelson Mandela, héros de la libération noire. Un mouvement de plus en plus contesté par ses électeurs qui accusent les leaders de l’ANC de compromission avec les anciens caciques du régime d’apartheid.

La CVR, ou la réconciliation inachevée

En 1996, deux ans après les premières élections multiraciales, le gouvernement sud-africain a mis en place la Commission vérité et réconciliation (CVR). Présidée par l’archevêque Desmond Tutu, haute autorité ecclésiastique, elle avait pour ambition de guérir les blessures du passé par un compromis inédit : l’amnistie était offerte aux bourreaux qui confessaient l’entière vérité de leurs crimes. L’espoir était immense, salué dans le monde entier comme un modèle de justice restaurative d’autant qu’elle concernait autant les responsables et affidés du régime de ségrégation raciale que les cadres de l’ANC.

Mais pour les familles des victimes, l’espérance a vite laissé place à la désillusion. Ainsi, la CVR n’a pas hésité à amnistier l’ancien président Thabo Mbeki comme 36 autres personnalités de premier plan de l’ANC. « La CVR a demandé aux meurtriers de parler, ils ont menti. Elle leur a refusé l’amnistie, et l’État n’a rien fait ensuite », résume même Maître Odette Geldenhuys, avocate du cabinet Webber Wentzel, qui représente les plaignants des Quatre de Cradock. Dans ce cas précis, six policiers avaient été identifiés. Aucun n’a été jugé. Tous sont désormais morts.

Lorsqu’elle cesse ses activités, la CVR affiche un bilan assez maigre : 21 000 témoignages de victimes recueillis, 7 112 demandes d’amnistie déposées, 849 amnisties accordées, 300 dossiers transmis au parquet national (NPA) et moins de 30 poursuites judiciaires menées à terme.

Le soupçon d’un pacte du silence

Au fil des ans, les révélations se sont accumulées, troublantes. En 2021, un ancien haut responsable de l’Autorité nationale des poursuites a témoigné qu’au moins 400 dossiers criminels transmis par la CVR avaient été « supprimés » sous la présidence de Thabo Mbeki (1999-2008). Les pressions politiques, dit-il, auraient freiné ou empêché des poursuites pour éviter de compromettre la fragile unité nationale et pour conserver à l’international une image d’un pays réconcilié avec son passé. Des accusations que le compagnon de lutte de Nelson Mandela réfute farouchement, mais qui persistent. « Comment expliquer que tant d’affaires aient été enterrées, sinon par calcul ? », interroge l’historienne Nomsa Dlamini, spécialiste de la transition sud-africaine. « L’ANC a préféré la paix à la justice. Mais une paix sans justice devient un mensonge », ajoute t-elle.

À lire aussi, du même auteur: Bienvenue aux visages pâles

Outre les Quatre de Cradock, la plainte regroupe également près de trente autres familles. On y retrouve des survivants de massacres oubliés, comme ceux de l’hôtel Highgate en 1993, ou la ministre actuelle du Logement, Thembi Nkadimeng, dont la sœur a été enlevée et torturée par les services de sécurité en 1983. Aucun responsable n’a jamais été jugé. Ce n’est que l’année dernière que certaines enquêtes ont timidement été rouvertes.

Le parti d’opposition EFF (Combattants pour la liberté économique), dirigé par Julius Malema n’a pas manqué de réagir : « L’ANC a protégé les bourreaux. Il est inacceptable qu’en 2025, nous n’ayons toujours pas de réponses sur les crimes de l’apartheid », a dénoncé son porte-parole dans un communiqué. Un parti qui a fait de l’anti-boer, un credo politique et qui ne manque pas d’exemples pour justifier ses diatribes anti-gouvernementales.  La libération conditionnelle, en 2015, de l’ancien colonel Eugene de Kock – surnommé « le boucher de Vlakplaas ou le Fléau de Dieu » – reste dans toutes les mémoires. L’ancien officier de la police secrète de 76 ans, réputé extrêmement brutal avec les opposants à l’apartheid n’a jamais renié son passé. Lâché par ses protecteurs, il s’est empressé de pointer du doigt la responsabilité du président Frederik de Klerk dans les violences raciales orchestrées durant les négociations de transition entre 1992 et 1994. Condamné à 212 ans de prison, il a été finalement libéré « dans l’intérêt de la réconciliation nationale ».

Une nation hantée par ses morts

Le procès qui se joue à Pretoria est donc plus qu’une affaire juridique : c’est un acte de mémoire, une revendication de justice intergénérationnelle. « Un cadavre ne peut être poursuivi. Mais l’État, lui, peut répondre de son silence », rappelle Me Geldenhuys. Les familles ne demandent pas seulement de l’argent. Elles réclament l’ouverture d’une commission d’enquête indépendante sur les sabotages judiciaires, ainsi que la création d’un fonds pour la mémoire, destiné à honorer les victimes, financer des recherches, organiser des commémorations, et enseigner la véritable histoire de la transition sud-africaine.

Car derrière la « nation arc-en-ciel » que le monde admirait, il y a peu encore, c’est la photo d’un pays fracturé qui ressurgit, où l’ombre des années de plomb plane encore sur la conscience collective. Là où l’on avait rêvé de réconciliation, ce sont les larmes, la colère, et la lutte pour la vérité qui reprennent le dessus, achevant de confirmer qu’elle n’aura été qu’un mirage créé de toutes pièces.

Podcast: Trump, maître de l’OTAN; le match France-Algérie; Villepin « humaniste »

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Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


Au Moyen Orient, nous assistons au grand retour de l’action sur la scène internationale, à la place des pourparlers sans fin. Les Européens ont de quoi être furieux contre Donald Trump : il vient de mettre à nu à la fois leur impuissance et leur dépendance totale à l’égard des États-Unis. Certes, le mode de communication du président américain met mal à l’aise, et il est difficile de savoir où exactement se trouve la vérité: les capacités nucléaires de l’Iran ont-elles été « oblitérées » ou seulement endommagées ? En tout cas, le développement de la bombe iranienne a été retardé, et gagner du temps dans ce contexte reste précieux.

A relire, Gil Mihaely: Iran / Israël: à la recherche de l’imam casher

Aujourd’hui à l’Assemblée, Éric Ciotti a retiré son texte en faveur de l’abrogation des accords entre la France et l’Algérie, accords qui permettent aux Algériens d’obtenir facilement un titre de séjour en France (en 2023, presque 650.000 titres ont été ainsi délivrés). Le président de Union des droites pour la République a retiré son texte par prudence au moment où le sort de Boualem Sansal est en train d’être décidé par les autorités algériennes. Le chef de l’État ne sera pas mécontent, qui semble vouloir éviter que le cordon ombilical entre les deux pays soit coupé. Pourquoi la France reste-t-elle incapable de prendre une action décisive dans ce domaine comme dans tant d’autres?

Dominique de Villepin lance un nouveau parti politique. Pourquoi? Cherche-t-il à jouer le jeu de Jean-Luc Mélenchon avec qui il partage une forme d’antisémitisme? S’il appelle son parti – pas du tout pompeusement – La France humaniste, des internautes spirituels l’ont déjà rebaptisé La France oummaniste.

Awassir: la cinquième colonne d’Alger

Awassir est une association parrainée par le président Tebboune et hébergée par la Grande Mosquée de Paris. Cette nouvelle version de la Fédération de France, alliée du FLN pendant la guerre d’indépendance, ne cache pas son objectif: transformer la diaspora en une force politique au service du régime d’Alger.


En général, les révélations liées aux manœuvres des ingérences étrangères s’accompagnent d’une multitude de détails croustillants et sulfureux dignes d’un roman policier. Ici, pas d’histoire de corruption, de témoignage de repenti, d’excavation de réseaux souterrains ou de fuite de document compromettant. Mais pendant que les services de l’État et les journalistes d’enquête pourchassent (parfois la main dans la main) les groupes qui travaillent la société française dans l’ombre pour le compte de gouvernements hostiles, il existe des organisations qui agissent en pleine lumière sans que leur progression fasse l’objet d’une quelconque prise de conscience. C’est le cas d’Awassir.

De son adresse, à ses parrains, à son projet politique pour la communauté algérienne de France, la nouvelle pièce maîtresse de la stratégie d’ingérence du régime algérien en France ne cherche rien à dissimuler. Comment expliquer que son action n’ait, jusqu’à présent, pas encore alerté les si bien informés locataires du Quai d’Orsay et de l’hôtel de Beauvau, en particulier dans un moment d’escalade des tensions entre la France et l’Algérie ? Mystère. Il est pourtant peu vraisemblable qu’ils n’en aient jamais entendu parler.

Bonnes fées

Sans être habilitées à recevoir les « notes blanches » qu’adressent les services de renseignement aux plus hauts responsables des administrations de l’État, les sources qui m’ont mis sur la piste d’Awassir sont elles-mêmes issues du ministère de l’Intérieur, du ministère des Affaires étrangères et de cercles d’affaires qui fréquentent régulièrement les réseaux diplomatiques : « Tu devrais t’intéresser à Awassir », « Tebboune veut se mettre les Algériens de France dans la poche, avec Awassir il cherche à ressusciter l’Amicale des Algériens », « Awassir, tu connais ? Une cinquième colonne, sans la clandestinité ! »

A lire aussi: Coupons le cordon! Pour l’indépendance de l’Algérie

Fondée en 1962 sur le modèle de la « Fédération de France » qui joua un rôle politique majeur dans l’Hexagone au profit du FLN pendant la guerre d’Algérie, l’« Amicale des Algériens » avait pour but de cultiver la fidélité des Algériens émigrés en France à l’égard de leur mère patrie. Noyée sous les divisions, elle a cessé d’exister quelques années avant la décennie noire des années 1990.

Awassir est sa nouvelle mouture, créée alors que le régime algérien redouble dans l’autoritarisme et que la communauté (franco-)algérienne de France représente un poids démographique et électoral significatif (2,6 millions d’individus selon la direction nationale du renseignement territorial, 6 millions selon le président Tebboune, qui inclut probablement dans ce chiffre les générations de Français issus de l’immigration algérienne).

Sise dans les locaux de la Grande Mosquée de Paris, Awassir est née sous les auspices de deux fées incontournables du « système » algérien : Chems-Eddine Mohamed Hafiz, actuel recteur de la Grande Mosquée, président du comité de soutien du président Abdelaziz Bouteflika en France en 2014, soutien inconditionnel du président Tebboune, il fut l’avocat qui traîna en justice Michel Houellebecq pour ses propos sur l’islam et Charlie Hebdo après la publication des caricatures de Mahomet en 2006.

La seconde fée est Abdelmadjid Tebboune himself. Ce double parrainage n’est ni une supposition, ni une interprétation, ni un secret. Le président d’Awassir, Antar Boudiaf, un binational enseignant en génie mécanique de proche banlieue parisienne, fervent zélateur du régime et de tous ses avatars, l’exprimait clairement le 11 août dernier, à l’occasion d’un passage sur AL24, la première chaîne d’information internationale algérienne, huit mois après la création d’Awassir : « Cette association était une volonté du recteur de la Grande Mosquée de Paris […], il faut rappeler, quand même, que c’est une initiative aussi du président Abdelmadjid Tebboune, qui nous a tendu la main, nous la communauté algérienne de l’étranger qui est une partie intégrante de la communauté nationale. Pour nous il était important de fédérer, de mobiliser cette communauté. »

A lire aussi, Gil Mihaely: Bombe iranienne: divergences entre militaires et renseignement aux États-Unis

Si le nom d’« Awassir » (le « pont ») et son objet administratif (« susciter, promouvoir, consolider, approfondir toute forme de rencontres et de coopérations […] dans tous les domaines touchant les sociétés civiles française et algérienne ») peuvent jeter le trouble sur la nature de l’association, les discours et les actions qu’elle porte publiquement suffisent à comprendre son véritable but : façonner la communauté algérienne de France dans le sens des intérêts d’Alger. Le « pont » ne va que dans un seul sens, celui de l’Algérie.

Tebboune, le « candidat libre »

Aidée par les ressources et les réseaux de la Grande Mosquée de Paris, Awassir « travaille » la diaspora algérienne de France sur trois axes. Elle cherche à cultiver le sentiment d’appartenance à l’Algérie en organisant des camps de vacances et des circuits de découverte du patrimoine algérien (pris en charge par le ministère algérien de la Jeunesse) à destination des jeunes et en structurant des réseaux professionnels. 

Derrière la façade binationale, Awassir ne développe pas seulement un creuset culturel communautaire, mais agit comme un véritable organe de propagande électorale à la solde d’Alger. À mi-chemin entre un parti politique et un département chargé des élections du ministère de l’Intérieur, Awassir incitait il y a un an les Algériens de « citoyenneté française » à s’inscrire sur les listes électorales aux élections européennes pour « peser » sur la politique hexagonale. Deux jours avant le scrutin, le président d’Awassir cosignait un appel[1] pour faire de cette élection un référendum contre le RN et les « excès » de Reconquête. En août dernier, l’association a battu campagne pour la réélection du président Tebboune (« le candidat libre ») organisant tous ses meetings en France, à Stains, Lyon, Marseille, Paris… avant d’être invitée à sa cérémonie d’investiture.

Passée entre les mailles du filet de la loi sur les ingérences étrangères adoptée l’été dernier, Awassir continue son travail politique au service du président Tebboune, à l’ombre du minaret de la mosquée de Paris. Les prochaines échéances électorales françaises auront lieu dans huit mois, puis viendra l’élection présidentielle. D’ici là, Awassir a le temps et les moyens d’atteindre son but : transformer la diaspora algérienne en une force politique au service du régime algérien.

Après la paix: Défis français

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[1] https://www.la-croix.com/a-vif/face-a-la-montee-du-rn-et-ses-discours-de-division-un-appel-signe-par-80-personnalites-musulmanes-20240705

Une Pléiade pour entrer dans l’atelier d’Aragon

Avec un nouveau volume de la Pléiade consacré à ses essais littéraires, Gallimard met en lumière une autre facette de Louis Aragon: celle d’un critique inspiré, passionné de style et de lecture, dont l’œuvre réflexive se mêle intimement à sa création romanesque.


La collection de la Pléiade chez Gallimard avait déjà offert au lecteur de beaux volumes, bien épais, consacrés à Louis Aragon, le poète et le romancier. J’en avais apprécié le tome V, consacré aux derniers romans, et où figurait par exemple Théâtre/Roman (1974), l’un des plus beaux livres de l’écrivain, selon moi.


Car Aragon le surdoué a traversé les avant-gardes et la modernité avec la plus grande aisance, et n’a jamais bifurqué de son projet littéraire d’origine sur le fil du rasoir, depuis l’aventure surréaliste avec André Breton. Le nouveau tome de la Pléiade, qui paraît cette année, est consacré aux « essais littéraires », et rassemble un choix hétéroclite d’ouvrages et de textes : précisément, douze livres, parmi lesquels maints chefs-d’œuvre, et vingt-deux articles ou préfaces. C’est l’essentiel du travail critique d’Aragon de 1922 à 1977, qui est ainsi mis à notre disposition.

La critique : un genre majeur

La critique chez Aragon est un genre majeur. Elle donne lieu à des livres à part entière, qui sont à mettre dans le même panier que ses romans. Les titres les plus fameux, même si on ne les a pas tous lus, nous sont presque familiers : J’abats mon jeu (1959), écrit en miroir de La Semaine sainte (1958), ou encore cette petite merveille archi-connue, au titre magnifique : Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit (1969), « un des sommets de la réflexion d’Aragon sur l’écriture romanesque », lit-on dans l’appareil critique de cette Pléiade. Ce dernier est à mettre en relation avec le Traité du style (1928), présent également dans ce volume, et qui est, comme le dit la notice, une « exploration par un écrivain de ce qui fait la singularité de son rapport au langage ». Et puis, il y a les textes consacrés aux auteurs qu’Aragon lisait et relisait, comme évidemment Lautréamont, « une référence majeure », Hugo aussi, « un autre modèle », et sans doute Rimbaud, mais « pour en dénoncer le mythe ». On trouve également un texte essentiel sur Stendhal, intitulé La Lumière de Stendhal (1954), écrivain « dont il apprécie la liberté d’allure, une désinvolture, plus souvent que chez Balzac ou Zola ». Aragon a la louange généreuse : il « fait très souvent de la critique une pratique de l’admiration ». De sa rencontre avec Pablo Neruda, il tire la belle conclusion suivante : « ce diable d’homme m’a obligé à réfléchir ».

A lire aussi : Raphaël de Gubernatis Peter de Caluwe: vingt ans d’aventure à la Monnaie de Bruxelles

Le décousu du texte

À travers ses confrères écrivains et leurs livres, Aragon s’étudie aussi lui-même. Cette introspection, avec lui, atteint une pleine expression. Conclusion intéressante sur cet aspect des choses par le préfacier Olivier Barbarant : « La réflexion d’un écrivain sur les livres qu’il a lus, sur ceux qu’il écrit ou qu’il va écrire, fait donc pleinement partie d’une œuvre qu’elle peut aider à mieux comprendre. » Aragon cherche à intégrer toutes les écritures, pour nourrir la sienne. Le même Olivier Barbarant souligne joliment, à propos des Incipit « l’essai butine, et fait son miel de toute lecture, dans une composition délibérément désultoire  [c’est-à-dire « décousue »], qui vient étayer l’apparent paradoxe de sa thèse, affichée dès le titre ». Un décousu du texte qui n’est pas incohérent, mais plutôt indicateur de modernité, et qu’on retrouvera dans Henri Matisse, roman (1971). C’est dire au fond la richesse de tous ces textes, au fil des 2000 pages de cette excellente Pléiade, qui possède, cerise sur le gâteau, un index final très utile. Ainsi, j’ai pu repérer, dans J’abats mon jeu, la page où Aragon donne son avis sur l’ouvrage de Bernard Frank consacré à Drieu la Rochelle, La Panoplie littéraire (1958)Aragon, on le sait, fut l’ami de Drieu. Or, Aragon écrit, quasi désolé : « On est en train de bâtir une légende Drieu… » Il précise :« C’est que décidément Aurélien n’est pas Drieu. » Il ajoute : « Un vrai personnage de roman ne peut se permettre ce schématisme de pensée qu’on ne songe pas à reprocher à l’homme de chair et de sang. »

A lire aussi, Patrick Mandon: Drieu la Rochelle, une ombre encombrante

La question politique mise de côté

On lit probablement plus aujourd’hui les romans d’Aragon que ses essais. Le lecteur peut craindre souvent de tomber sur de la propagande politique. Les choix de ce volume ont gommé ce risque : on y parle seulement de littérature. L’éditeur avertit : « l’œuvre journalistique et militante constitue un tout autre chantier ». Il est nécessaire de le préciser, avec Aragon, car son engagement communiste pur et dur a toujours posé problème, même s’il en a manifesté certains regrets, à vrai dire trop timidement.

Dans cette Pléiade, cependant, il y a une intéressante chronologie, où l’on apprend par exemple que le 16 février 1966, « Aragon proteste dans L’Humanité contre la condamnation à Moscou […] des écrivains Siniavski et Daniel. » À la phrase suivante, nous trouvons ceci : « Le 28 février paraît L’Élégie à Pablo Neruda », dont une phrase est citée : « Pablo mon ami qu’avons-nous permis. » C’est déjà un aveu poignant, qui fait penser à la phrase de La Valse aux adieux (court et superbe texte qui figure dans le volume V de la Pléiade) : « de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d’orgueil : j’ai appris quand j’ai mal à ne pas crier ». À l’époque, cette phrase sur la « vie gâchée » avait beaucoup choqué les admirateurs.

Alors, Aragon serait-il, malgré tout, récupérable ? J’ai toujours pensé que oui, grâce à ses œuvres littéraires, et à son amour profond et sincère de la littérature. Cette Pléiade vient confirmer cette impression, presque une certitude. Pour vous faire une idée, n’hésitez pas à plonger, si ce n’est déjà fait, dans cette Pléiade, comme dans un océan tout entier voué à la plus belle littérature. C’est là où Aragon a excellé.


Louis Aragon, Essais littéraires. Édition publiée sous la direction d’Olivier Barbarant. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ». 2011 pages.

Essais littéraires

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Cessole à Lisbonne

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Bruno de Cessole © D.R.

Le nouveau roman de Bruno de Cessole raconte la vie d’un écrivain en exil, tourmenté par la trahison de ses idéaux. Véritable critique du monde littéraire actuel, l’auteur se désole du naufrage de la littérature d’exigence.


Naguère, j’ai eu à plusieurs reprises, l’occasion d’évoquer Bruno de Cessole, écrivain raffiné qui incarne depuis des décennies ce que le grand érudit Mario Praz appelait « un agent secret de la civilisation », dressé, telle une digue, contre la marée de l’indifférencié.

Comme tous ses amis, je savais qu’il s’était retiré à Lisbonne, ville littéraire par définition. Son dernier roman, Tout est bien puisque tout finit, se lira aussi comme une flânerie dans cette ville fascinante, sans doute l’une des capitales de l’exil intérieur, avec Naples et Venise. Le héros du roman est un écrivain couvert d’honneurs, Baltasar dos Santos, fils de maçon portugais émigré en France, passé par l’école de la République et devenu plus français que les Français, « par conquête et non par héritage », à l’instar de certains Russes blancs. Après cinq romans élitistes et « surécrits » salués par la critique mais boudés par le public, dos Santos jette l’éponge et gagne New York pour y suivre un séminaire de creative writing. Le voilà métamorphosé en écrivain à succès, pondant chaque année un roman à la syntaxe simplifiée, au vocabulaire étique et aux sujets soigneusement choisis parmi les scies politiquement correctes. Le voilà devenu une figure de cette littérature industrielle autant que prostitutionnelle qui fait vibrer les attachées de presse et tout un public sous-cultivé. Couronné par le Nobel, dos Santos, dans un renversement théâtral, vend la mèche le soir même de la remise du Prix, devant le tout Stockholm : « je suis un charlatan, un imposteur, qui a trahi ses idéaux, etc. ». Non content de s’accabler pour ses « cochonneries littéraires » (Balzac), il ridiculise aussi les jurés pour leur aveuglement et leur conformisme. Scandale international, à la plus grande jubilation de l’écrivain, immédiatement lâché de partout. Après un voyage à New York, occasion d’un joli portrait critique de la Grande Pomme, dos Santos décide, un peu comme son confrère Salinger, de fuir la presse et de plonger dans une sorte de clandestinité. Un courrier de Lisbonne joue le rôle imparti par le rapide destin et ce sera sur les bords du Tage que se planquera Baltasar dos Santos, notre faux cynique.

Ce qui nous vaut un splendide portrait de ville, une magnifique évocation d’un art de vivre entre douceur maritime et mélancolie impériale – un bijou de culture et de sensibilité. Omniprésentes, les ombres de Pessoa, de ses homonymes comme de la poétesse Sophia de Mello, l’amie de l’éditeur Joaquim Vital ; fugitive, celle d’un autre éditeur disparu, Dimitri. Cet exil, ma foi bien confortable (dos Santos a tout de même reçu le chèque suédois), connaîtra une fin quand, du Brésil, parvient la nouvelle qu’un homonyme (!) a publié un roman. Le tragique s’invite aussi, à sa manière, ici cruelle et feutrée. En fin de compte, tout est bien, puisque tout finit, avec panache et de manière magistrale.

Bruno de Cessole, Tout est bien puisque tout finit, Le Cherche-Midi, 350 pages.

Tout est bien puisque tout finit

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Voie de garage

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© Arizona Distribution

Au cinéma, découvrez le récit peu intéressant des vacances bobos d’une famille recomposée… Ou pas !


Il faut d’abord être un peu gonflé pour reprendre le titre d’un magnifique film d’Antonioni même si le temps a passé. Et surtout pour proposer une vraie-fausse introspection familiale.

Sophie Letourneur, la réalisatrice, s’est spécialisée dans des films dont elle est le personnage central, revendiquant un procédé narratif qu’elle pense original : retranscrire à l’écran des tranches de vie en les faisant rejouer par des personnages qui font semblant de répéter le film lui-même. Cette mise en abyme un peu dérisoire finit par lasser le spectateur. Surtout que « l’aventura » en question ne fait que retranscrire les vacances mortellement ennuyeuses d’une famille recomposée dont le père est incarné par le chanteur Philippe Katerine qui, à force de n’avoir rien à jouer, semble se demander ce qu’il fait là. Avec notamment une ridicule complaisance pour le stade anal qui nécessiterait l’intervention bénéfique de la psychothérapeute Caroline Goldman.

C’est en fait ce que le cinéma français bobo peut produire de pire quand il s’oublie comme un bébé incontinent.


Pierre Berville met sa plume dans le cambouis

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Pierre Berville © D.R.

L’écrivain sort L’Emeraude de Levallois, un roman noir captivant et très réussi, sur l’univers du trafic des voitures anciennes. L’auteur nous révèle tout, notamment sur sa façon de travailler. Entretien. 


Causeur. Le garage L’Emeraude, de Levallois-Perret, existe-t-il ? Votre roman est-il pure fiction ou comporte-t-il quelques parties de pure réalité ?

Pierre Berville. Mon livre est une fiction, et le garage de l’Emeraude est un lieu imaginaire. Mais, selon la formule de Jean-Patrick Manchette : « Ces faits sont imaginaires. Ils ne sont pas inimaginables »… Comme souvent dans le genre noir, L’Émeraude de Levallois est basé sur une réalité. Par décision de Napoléon III, la ville de Levallois-Perret avait été créée pour accueillir les nouvelles industries mécaniques et protéger ainsi Paris de la pollution. Et, avec quelques autres cités de la banlieue Ouest de Paris, Levallois est devenue une capitale de l’automobile et des taxis, et de leur entretien. Pour perpétuer cette tradition, il reste encore plusieurs établissements assez semblables à l’Emeraude. 

Plus fort encore, peu après la sortie du livre, j’ai eu l’émerveillement de découvrir un établissement extraordinaire : le garage de Staël. Il est situé à Clichy, ville immédiatement voisine de Levallois, avec un nom prédestiné pour les littérateurs, même si l’endroit ressemble peu à un salon littéraire… C’est le sosie bien réel de mon garage de l’Emeraude, avec une Ferrari Daytona en attente d’être repeinte qui traine sous la poussière, plusieurs Porsche de collection en cours de restauration, une sublime Aston Martin et une calandre d’AC Cobra dans un coin. Et aux commandes, Stéphane, son patron d’une classe folle, et la fascinante Cécile Malardier, qui lui succède dans les lieux ; deux évocations de Max et Bonnie, les deux principaux protagonistes de mon livre. Une fois de plus, selon l’expression d’Oscar Wilde, la nature a (presque) imité l’art.

Comment vous est venue cette histoire ? Auriez-vous une passion cachée pour la mécanique ?

Ma règle d’or, c’est ne pas ennuyer mes lecteurs. Et de ne pas raconter de calembredaines sur les éléments documentaires. J’adore donc étudier les lieux, les détails géographiques, les métiers des personnages que je mets en scène. Dans La Ville des ânes, mon précédent roman, j’avais étudié en profondeur deux univers : le monde notarial et la promotion immobilière, ce qui m’avait passionné. 

En abordant la conception de L’Emeraude de Levallois, j’ignorais quasiment tout de la mécanique, mais je trouvais que cet univers cadrait très bien avec la vérité des lieux. Je me suis abonné à des revues spécialisées (comme Gazoline, très bien !), n’ai pas raté une seule émission de télé sur le sujet. Surtout, je me suis renseigné à fond auprès de plusieurs professionnels de l’auto, en général aussi passionnants que passionnés. Tout comme – avec l’aide de la grand maître internationale Almira Skripchenko – j’ai bien creusé la psychologie échiquéenne, en particulier autour d’une partie mythique, celle de Tal et Botvinnik, Il y a aussi une ou deux pages inattendues à propos du bitcoin. Mais tout ceci, pour poussé qu’ait été ce travail, ne fait que former le décor. Le roman noir, quand il est réussi, c’est d’abord un bon roman de mœurs et une intrigue bien construite. Le parcours des personnages y est fondamental.

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« Innombrables magouilles »

Vous semblez très bien connaître la ville de Levallois ; y résidez-vous ? 

J’ai grandi à Clichy. J’ai vécu à Rueil, Suresnes, Nanterre et Neuilly. J’ai vu toutes les transformations de cette banlieue si fascinante sur tous les plans, historiques (même préhistoriques !), artistiques, urbanistes, architecturaux et sociaux, loin des clichées habituels sur les « quartiers ». Un univers tout près de Paris, au pied de La Défense et de ses innombrables magouilles, mais pourtant singulier et attachant, un creuset formidable d’origines et de statuts sociaux. Petit, mon père m’emmenait en promenade au Cimetière des chiens à la sortie du pont d’Asnières. J’adore Caillebotte, ce peintre génial et généreux, protecteur des impressionnistes, qui avait sa maison de bord de Seine, elle aussi à Asnières, en bordure de Gennevilliers. Sans trop réfléchir, j’ai eu envie de situer mon premier roman noir dans cette banlieue-là. J’y ai pris un tel plaisir (et le public l’a partagé) que pour le suivant, je n’ai pas voulu quitter le coin. 

Votre roman contient des personnages plus vrais que nature…

Max et Bonnie, les amants aux portes de l’âge mûr qui forment le cœur de cette histoire, sont évidemment mes préférés. Max est un descendant des premiers taxis, des aristocrates russes établis ici. Ces exilés faisaient partie des rares qui savaient conduire des automobiles et devaient gagner leur vie. Et Bonnie, eh bien c’est Bonnie, une perle dans bien des domaines, sensuelle, drôle et imprévisible… 

Mais j’ai aussi adoré voir émerger des figures secondaires – pas si secondaires que ça – tels que Mumu le flic mari de Bonnie, Moza, l’apprenti truand expert du jeu d’échecs, et la joyeuse Sylvie, meilleure complice de Bonnie. Avec une pensée aussi pour le Sarde, le salaud du livre, un être vraiment affreux, fondamentalement cruel. On dit en général que quand le méchant est réussi, l’œuvre est réussie. Là, j’ai mis toutes les chances de mon côté, ne trouvez-vous pas ?

« Amoureuse de l’amour »

La jolie Bonnie attire l’attention. Comment la définiriez-vous ?

Bonnie est une femme magnifique. Elle est attachante, intelligente, totalement libre, rayonnante et amoureuse de l’amour. Le livre se partage entre deux époques de sa vie à l’Émeraude. Celle de l’épanouissement totale de sa quarantaine, puis douze ans plus tard, celle de ses déprimes et de ses errances dues à des événements dramatiques…Avec le destin qui ne cesse de rôder. 

Et Moza ? Qui est-il au fond ?

Je ne sais pas vraiment ; je n’en suis que le créateur ! Un bon personnage vous réserve toujours des surprises. Mais cette question m’a intéressé tout au long de l’écriture du roman. Je pense que par les temps qui courent, j’avais envie de rendre hommage à ses origines perses, à l’âme glorieuse et rebelle. Moza, diminutif de Mozaffareddine et non de Mozzarella, aurait pu vivre il y a des siècles à Chiraz ou à Ispahan… Comme les autres personnages, il est d’abord victime de la fatalité. Qui se montrera particulièrement ingénieuse et retorse à ses dépens. 

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Vous semblez très bien connaître l’univers et les ruses des truands. Comment faites-vous ? Lectures ? Documentation ? Connaissances ? Lectures de faits divers ?

En réalité, je ne connais pas particulièrement l’univers des truands patentés. J’ai beaucoup lu sur le sujet, mais je me suis surtout amusé à extrapoler à partir de quelques observations que j’ai pu faire dans le monde des affaires et de la politique, fréquenté autrefois depuis mon ancien strapontin de publicitaire. D’ailleurs, dans mes livres, les truands le plus féroces ont tendance à s’exprimer comme certains chefs d’entreprise. Evidemment, toute ressemblance…

« J’ai grandi dans une HLM modeste »

Comment passe-t-on de la publicité (N.D.L.R. : Pierre Berville est le créateur de la célèbre publicité « J’enlève le haut… ») à la littérature noire ? 

Dans mon enfance, j’ai grandi dans une HLM modeste ou, faute de place, je devais dormir sur un sofa dans une bibliothèque encombrée, celle de mon beau-père, collectionneur modeste mais acharné de toutes les littératures. J’en ai gardé le goût des mots bien écrits et de faire peu de hiérarchies entre les genres. Puis je suis devenu journaliste dans une revue rock et concepteur rédacteur dans la publicité, où j’ai créé des slogans dont certains sont restés célèbres, en particulier « J’enlève le haut…« . Ensuite, j’ai fondé, puis cédé, mon agence de pub et j’ai écrit des chansons, rédigé des articles, commencé à publier des livres. L’amour des mots ne m’avait pas quitté, ni le souci de faire plaisir à ceux qui me lisent. Cela m’a porté chance. L’Emeraude de Levallois est mon quatrième ouvrage. 

Et quels sont vos goûts littéraires et vos prochains projets ?

Comme dit précédemment, je ne fais pas de hiérarchie entre les genres. Ainsi, en littérature américaine, je préfère de loin Chandler, Thompson ou Westlake à Hemingway car j’ai une passion pour les grands de la Série Noire. Malgré tout, comment ne pas être influencé par les géants de la littérature du XIXe siècle ? Ils ont inventé tout ce que j’aime, humour compris, de Balzac à Zola. Avec en tête le boss absolu : Flaubert. J’adore aussi Marcel Aymé, PG Woodhouse, Constance Debré, Emma Becker, ou Le Petit Nicolas ! Eclectique, comme je le disais. Il n’y a qu’un genre qui me rebute, c’est le genre à tendance gnangnan assorti d’une philosophie de pacotille. Exemple : je sais qu’il existe une quasi-unanimité autour du Petit Prince de Saint Exupéry. Moi, je ne supporte pas. Je me paie d’ailleurs vaguement sa tête dans l’Émeraude. Je pourrais en citer d’autres, plus contemporains, mais chacun lit ce qu’il veut, vive la liberté !

Fidèle au plaisir des explorations documentaires, je m’éloigne en ce moment des univers urbains pour élaborer une histoire qui se déroule entre la Drôme et le Vaucluse. Pour les besoins de ce prochain livre, j’approfondis mes connaissances botaniques. Déjeuner avec M. Vigouroux, le pape de la littérature sur le platane, flâner dans la bibliothèque du Muséum d’histoire naturelle de Paris, aller admirer un spécimen unique à Kew Gardens, ça m’habite et ça m’instruit. C’est ce que j’adore transmettre à mes lecteurs. Avec humour et un zeste de noirceur quand même.

L’Emeraude de Levallois, Pierre Berville ; éd. Télémaque ; 275 pages

L'Émeraude de Levallois

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Charia de transition

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Une femme voilée en famille en promenade sur les planches de Deauville, 10 mai 2025 © SICCOLI PATRICK/SIPA

La République Potemkine comme volute idéologique.


Il y a des changements qui ne font pas de bruit. Des conquêtes sans armées. Des effondrements sans fracas. La France d’aujourd’hui ne s’effondre pas en surface : elle tourne, elle parle, elle distribue ses aides, elle croit encore faire société. Mais dans le réel — celui qui ne passe pas au 20 h — quelque chose a basculé.

Il ne s’agit pas d’un califat officiel. Il ne s’agit pas non plus d’un projet théocratique assumé. Ce qui se met en place est plus subtil, plus retors. Une forme de “charia douce”, sans Coran mais avec circulaires ; sans tribunaux islamiques mais avec des procureurs prudents ; sans conquête militaire mais avec une reddition culturelle. Une transition islamo-progressiste, jamais nommée, toujours niée, mais partout perceptible. Une France Potemkine, qui conserve ses mots pour mieux les vider.

La République ? Toujours proclamée. Rarement appliquée

Officiellement, tout va bien. La République est “laïque”, “indivisible”, “égalitaire”. Elle est même “fière de sa diversité”. Mais regardons d’un peu plus près.

– On tolère les insultes à la France, mais on criminalise toute critique de l’islam.

– On absout ceux qui tirent des mortiers sur les policiers, mais on condamne un commerçant pour avoir ouvert le 1er mai.

– On ferme les yeux sur les prières de rue, mais on interdit les crèches dans les mairies.

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C’est une application sélective du droit, où le “vivre-ensemble” devient une excuse à géométrie variable, toujours à sens unique. Le citoyen solvable et silencieux paie pour les autres. Le “petit Blanc” paie pour tout le monde.

Une justice influencée, désarmée, biaisée

Le Syndicat de la Magistrature, minoritaire mais surmédiatisé, façonne une génération de juges plus soucieux de rééduquer que de juger. Dans l’affaire Sarah Halimi, le meurtrier hurle “Allah Akbar”, cite le Coran, et torture sa victime. Verdict? Pas de procès. Une bouffée délirante. Un refus de voir, pour ne pas avoir à nommer.

Dans les cités, les violences explosent. Mais on préfère “contextualiser”. Et surtout, ne pas jeter de l’huile sur le feu communautaire. Résultat : les policiers sont détestés, les juges méprisés, la loi ignorée.

L’école, laboratoire de la désintégration

Dans les manuels d’histoire, la France coloniale est omniprésente. Mais le génocide vendéen, la guerre d’Algérie vue des pieds-noirs, ou le califat ottoman ? Absents. Le “vivre ensemble” devient un catéchisme obligatoire, et les enfants n’apprennent plus à aimer leur pays, mais à s’en méfier.

On apprend à s’excuser avant même d’avoir vécu. À se taire pour ne pas heurter. À tolérer l’intolérable, pour ne pas être accusé d’islamophobie.

Médias, pub, séries : la pédagogie par inversion

Les fictions du service public sont devenues un miroir truqué. L’homme blanc y est beauf, raciste ou pathétique. Le héros, lui, est « racisé », éclairé, pacifique. La victime est toujours du même côté. La faute, toujours de l’autre.

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La publicité reprend ce schéma : couple mixte systématique, religion visible promue, “diversité” omniprésente jusqu’à l’irréalité. Il ne s’agit plus de refléter la société, mais de la redessiner — par contrainte symbolique.

Le réel inversé, la dissidence criminalisée

Les journalistes du service public ne se contentent plus de rapporter : ils trient, encadrent, recadrent. Le “débat” n’est plus confrontation, mais traque. La moindre parole non conforme devient suspecte, chaque nuance étiquetée. L’insolent est automatiquement rangé dans “l’ultra-droite”, “l’extrême”, “le nauséabond”. Et souvent, on lui place une cible dans le dos.

Il ne s’agit pas de désaccord, mais de disqualification. On ne conteste pas une idée, on psychiatrise son auteur. On n’ouvre pas le débat, on l’enterre sous des adjectifs.

Pendant ce temps, de plus en plus de voix vivent sous protection policière. Pour avoir dessiné, parlé, alerté. Pas pour avoir appelé à la haine, non. Pour avoir dit ce que tout le monde voit.

Dans cette France inversée, la parole lucide est plus dangereuse que la violence réelle. Les journalistes progressistes ne chassent plus les faits, ils traquent les hérésies.

Logement, hôpitaux, sport : une préférence sans nom

Dans le logement social, les grandes familles issues de l’immigration sont prioritaires, sur critères “sociaux”. En réalité, l’origine devient un critère masqué. Et une fois concentrées, ces familles s’organisent autour de logiques communautaires : mosquées, commerces, écoles. La République, là, n’est plus une évidence. Elle est une étrangère.

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À l’hôpital, des femmes refusent d’être soignées par des hommes. Dans les gymnases, les filles voilées ne participent pas aux cours mixtes. Le droit recule. Le confort de chacun devient le prétexte à la soumission de tous.

L’université n’est plus un rempart, mais une forge

Autrefois lieu de controverse et de savoir, l’université française est devenue pour partie le laboratoire de la déconstruction nationale.

– Les séminaires déconstruisent “l’homme blanc”.

– Les tribunes accusent la laïcité d’être “raciste”.

– Les figures de l’islam politique sont invitées à “s’exprimer”, quand Zemmour ou Finkielkraut y sont hués.

Le monde académique a basculé. Il ne produit plus de rationalité commune. Il fournit les mots du renoncement.

Une charia qui ne dit pas son nom

Pas de voile obligatoire, mais une peur intérieure croissante. Pas d’interdits religieux formels, mais des interdits sociaux : ne pas critiquer, ne pas douter, ne pas blesser. Le sacré revient, porté par ceux qu’on disait les plus tolérants.

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Cette “charia de transition” ne coupe pas les mains. Elle coupe la parole. Elle ne lapide pas, elle ostracise. Elle ne tue pas, mais elle empêche de vivre debout.

Résister, c’est nommer

Ce système ne repose pas sur la force, mais sur la culpabilité des élites, l’abandon des classes populaires, et l’inversion du réel. Ce n’est pas un choc des civilisations : c’est une désintégration par consentement. Une soumission sans combat.

Créolisation volontaire et effacement assumé

Jean-Luc Mélenchon, figure centrale de la gauche radicale, ne fait plus mystère de son adhésion à un projet de transformation culturelle radicale. Ses appels répétés à la « créolisation » de la France, ses hommages à la vitalité linguistique des banlieues, son souhait même de changer l’appellation de la langue française, ne relèvent pas de la simple provocation. Ils expriment une vision précise et assumée : celle d’une substitution civilisationnelle.

Face à cela, résister commence par nommer. Refuser le lexique imposé. Reprendre le droit commun. Réhabiliter la fierté, l’exigence, l’appartenance. Car une République qui n’ose plus se défendre, finira par ne plus exister. Il faut bien l’admettre, nous sommes passés de la préférence nationale à la préférence diversitaire, de la méritocratie républicaine à la discrimination positive, et du roman national à Al Françalus, nirvâna Potemkine des progressistes !

Malgré l’affiche, nous marcherons!

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Image d'archive, juin 2018 © Emma PROSDOCIMI/SIPA

Pas de « Gay Pride » sans sa polémique annuelle… En 2025, l’affiche officielle de la Marche des Fiertés (voir plus bas), est jugée violente et clivante: elle met en scène un homme lynché arborant une croix celtique, une femme voilée brandissant une pancarte « contre l’internationale réactionnaire », ainsi que des accessoires interprétés comme des « couleurs palestiniennes » – ce que l’InterLGBT réfute, évoquant un message antifasciste et la convergence de luttes… Cette tribune invite les homosexuels à ne pas laisser l’extrême gauche accaparer la manifestation.


L’affiche de la Marche des Fiertés de Paris dévoilée et imposée par les organisateurs a beaucoup divisé et choqué des acteurs engagés pour les droits LGBT. De nombreux partenaires publics et privés ont été mis devant le fait accompli et un certain nombre a fait un pas de côté pour dénoncer des méthodes caricaturales et contreproductives.

Disons-le clairement, cette affiche est contraire à la nécessaire unité du combat pour les droits des personnes LGBT. Un mort y est représenté. Elle est remplie de symboles et références politiques associés à l’extrême gauche, notamment La France insoumise et ses habituelles outrances et radicalités. Cette affiche qui annonce l’événement le plus important de l’année pour les droits LGBT+, la Marche des Fiertés, est purement et simplement à côté du message qu’il faut porter avec le souci de rassembler.

Nous, élues et élus de Paris, nous nous désolidarisons de cette affiche et dénonçons l’utilisation de méthodes clivantes.

Le samedi 28 juin, nous marcherons dans les rues de la Capitale !

Nous marcherons, parce que la Marche des Fiertés de Paris n’appartient pas seulement à quelques collectifs qui ne peuvent prétendre se l’approprier à des fins idéologiques ou partisanes, mais elle appartient aux Parisiennes et aux Parisiens, à toutes les personnes LGBT+ et leurs soutiens.

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Nous marcherons, par conviction et idéal. Nous défendons l’universalisme des engagements, et les valeurs de la République dont la laïcité.

Nous marcherons, parce que nous soutenons les personnes LGBT+, la diversité des familles, leur visibilité, leurs droits et libertés.

Nous marcherons, parce que le taux de suicide chez les jeunes homosexuels est encore cinq fois plus élevé que chez les jeunes hétérosexuels.

Nous marcherons, parce que dans le monde et même à travers l’Europe les droits des personnes LGBT+ sont attaqués.

A relire: En France, l’homosexualité reste une «maladie» ou une «perversion» pour 63% des musulmans

Nous marcherons pour les personnes LGBT+ hongroises, russes, italiennes, américaines, iraniennes et tant d’autres.

Nous marcherons, pour toutes celles et tous ceux qui ne le peuvent pas parce que cela leur est interdit dans leurs pays.

Nous marcherons, parce que des dizaines de pays pénalisent encore l’homosexualité, onze prononcent même la peine de mort.

Nous marcherons donc parce que l’homophobie et la transphobie tuent encore.

Nous marcherons, parce que nous devons rester unis.

Nous marcherons, parce que Paris est la ville des Libertés, de tous les amours, de toutes les familles et nous y œuvrons !


Voici la liste des cosignataires :

  • Catherine Michaud, Conseillère régionale déléguée d’Île-de-France, Présidente de GayLib
  • Pierre-Yves Bournazel, Conseiller de Paris (18e)
  • Julie Boillot, Conseillère d’arrondissement (16e)
  • Florence Berthout, Maire du Ve arrondissement
  • Daniel-Georges Courtois, Conseiller de Paris (15e) et Conseiller régional délégué d’Île-de-France
  • Martine Figueroa, Conseillère d’arrondissement (Paris Centre)
  • Christian Honoré, Conseiller d’arrondissement (18e)
  • Gyspsie Bloch, Conseillère régionale d’Île-de-France
  • Benjamin Isare, Conseiller d’arrondissement (5e)
  • Fadila Mehal, Conseillère d’arrondissement (18e)

Gaza après 600 jours: guerre ou génocide? Laissons les chiffres parler

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À Gaza, des Palestiniens déplacent un corps dans le quartier de Sheikh Radwan pour le ramener à l'hôpital Al-Shifa pour les procédures funéraires, Gaza, le 20 juin 2025 © Omar Ashtawy apaimages/SIPA

Alors que le conflit à Gaza dure depuis plus d’un an et demi, l’accusation de « génocide » à l’encontre d’Israël gagne du terrain dans le débat public. Pourtant, ce terme lourd de sens en droit international ne saurait être employé à la légère. À travers une analyse fondée sur les données disponibles (pertes humaines, répartition des victimes, dynamique démographique) nos contributeurs examinent si les faits observables soutiennent ou contredisent l’existence d’une intention génocidaire.


Alors que la guerre à Gaza entre dans son 20e mois, le débat autour de sa qualification prend une tournure de plus en plus radicale. Le mot « génocide » est aujourd’hui employé par certains acteurs politiques, médiatiques et associatifs pour désigner l’action militaire israélienne. Mais ce terme, le plus grave du droit pénal international, suppose des critères stricts, à commencer par la démonstration d’une intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe humain ciblé comme tel. Or, cette intention ne peut être présumée ni décrétée : elle doit être établie par les faits.

À l’heure où le droit et l’émotion se confondent trop souvent dans les prises de position, nous proposons une lecture fondée exclusivement sur les chiffres disponibles, en adoptant une méthode d’analyse rationnelle : Que disent réellement les données sur les pertes humaines ? La population gazaouie est-elle visée en tant que telle ? Comment situer ce conflit par rapport aux génocides reconnus du XXe siècle ?

Notre objectif n’est pas de minimiser la souffrance civile, mais d’examiner, avec rigueur, si les accusations de génocide résistent à l’épreuve des faits.

Si l’ONG Amnesty accuse Israël de génocide à Gaza, les instances juridiques internationales, Cour pénale internationale (CPI), Cour internationale de justice (CIJ), n’ont, à ce jour, pas retenu cette qualification. Des études indépendantes, telle celle de la Henry Jackson Society (think tank britannique fondé en 2005, basé à Londres), ont mis en évidence des manipulations du Hamas, tandis que le président Macron en appelle au jugement de l’histoire.

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Dans ce débat passionné, nous sommes confrontés à l’absence d’indicateurs objectifs. Cet article, fondé sur des données chiffrées, propose d’évaluer la prétendue « intention de génocide », condition sine qua non pour qualifier ce crime selon le droit international.

La notion de génocide suppose une intention démontrable de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. En l’absence de cette intention spécifique, le crime n’est pas constitué. Les statistiques sur vingt mois de conflit s’avèrent plus éclairantes que des événements isolés rapportés par les médias.

Notre analyse repose sur les données cumulées des 600 jours écoulés, considérées ici comme des indicateurs mathématiques objectifs.

Bilan humain : distinguer combattants et civils

Examinons les pertes palestiniennes. En décembre 2024, Israël estimait à 20 000 le nombre de combattants éliminés, tandis que le Hamas évoquait un total de 45 000 morts. Une étude de la Henry Jackson Society, datée du même mois, évoquait 17 000 combattants parmi 39 000 tués. Ces deux sources concordent sur un fait essentiel : environ 44 % des morts sont des combattants.

Le 23 mars 2025, le ministère de la Santé du Hamas publiait une répartition par âge et par sexe, révélant un net ciblage des hommes en âge de combattre. En mai 2025, après environ 600 jours de conflit, le Hamas annonçait un total de 54 000 tués, ce qui correspond à une estimation réelle située entre 48 000 et 54 000 morts.

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Pour notre analyse, nous retiendrons une estimation médiane de 51 000 morts : 23 000 combattants et 28 000 civils, sur une population de 2,3 millions d’habitants. Nous posons ici l’hypothèse la plus défavorable à notre démonstration, à savoir que la totalité de ces pertes est imputable aux opérations israéliennes – sans tenir compte de la part causée par les roquettes défectueuses du Hamas (25 %), les affrontements internes ou l’utilisation de boucliers humains.

Sur cette base, nous examinerons la prétendue intention génocidaire d’Israël à travers plusieurs indicateurs objectifs.

Nombre de morts par rapport à la capacité à tuer

La meilleure façon d’évaluer une intention génocidaire est d’observer l’écart entre la capacité de destruction et les pertes réelles. Un belligérant qui n’utilise qu’une fraction infime de sa capacité de destruction ne manifeste pas une intention d’extermination.

Les grands génocides du XXe siècle et les bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale ont causé entre 2 000 et 10 000 morts par jour. Les pogroms du Hamas, le 7 octobre 2023, ont causé 1 200 morts en six heures.

En comparaison, les opérations israéliennes à Gaza ont entraîné en moyenne 47 morts civils par jour, soit environ 100 fois moins que les événements susmentionnés, alors que Tsahal dispose d’une puissance de feu bien supérieure.

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Si Israël avait réellement l’intention d’exterminer la population de Gaza, ces 28 000 civils auraient pu être tués en quelques jours seulement. Le bilan élevé des pertes civiles s’explique par la durée d’une guerre urbaine intense, non par une volonté de viser la population.

Notons par ailleurs que les « machettes palestiniennes » du 7 octobre se sont révélées cent fois plus létales que les F-35 israéliens, ce qui souligne, à rebours, une intention génocidaire du Hamas et non d’Israël.

Absence de massacres indiscriminés

Un génocide implique des massacres indiscriminés frappant toutes les catégories de population. Une nette différenciation entre civils et combattants contredit cette logique.

Examinons les ratios :

  • Civils : 28 000 tués sur 2,3 millions = 1,2 %
  • Combattants : 23 000 tués sur 40 000 = 57 %

Être combattant à Gaza est donc 46 fois plus dangereux qu’être civil.

Le rapport du Hamas de mars 2025 le confirme : 72 % des tués sont des hommes en âge de combattre, avec 2,6 fois plus d’hommes que de femmes parmi les morts. Ces chiffres attestent clairement d’un ciblage des combattants, et non d’un massacre aveugle.

Un « génocide » où la population augmente

Les génocides du XXe siècle (arménien, juif, rwandais) ont anéanti entre 60 % et 75 % des populations visées. Les victimes n’avaient aucun levier d’action pour y mettre fin. À Gaza, après 600 jours de conflit, on déplore 2,2 % de morts (1 % de combattants, 1,2 % de civils).

Selon des déclarations de responsables du Hamas (Sami Abu Zuhri, Osama Abu Rabee), on recenserait entre 55 000 (2,4 %) et 86 000 (3,7 %) naissances durant la même période.

À lire aussi : Gaza: une tribune indigeste

La guerre à Gaza serait donc le seul « génocide » de l’histoire où la population visée… augmente. À titre de comparaison, la France affiche une croissance annuelle de 0,3 %.

Échouer à 98,8 % malgré 20 mois de guerre ?

Certains médias décrivent l’offensive israélienne comme visant l’ensemble de la population gazaouie, dans une zone densément peuplée, à l’aide de bombardements d’une intensité équivalente à plusieurs bombes atomiques, accompagnés d’une destruction des infrastructures, d’une famine organisée, d’épidémies et de déplacements forcés. Mais ce tableau apocalyptique se heurte à la réalité chiffrée :

  • Après 20 mois de guerre, Israël n’aurait atteint que 1,2 % de la population ?
  • Si les destructions matérielles sont massives (92 % des bâtiments touchés selon Amnesty), comment expliquer un bilan humain aussi limité, sinon par le fait que Tsahal tient compte des zones civiles et humanitaires ?
  • La bombe d’Hiroshima tua 140 000 des 350 000 habitants de la ville. Comment expliquer qu’un tonnage équivalent de bombes sur une population six fois plus nombreuse ait causé cinq fois moins de victimes civiles, si ce n’est par un ciblage délibérément éloigné des zones habitées ?

Ce décalage entre les accusations et les données du terrain invalide l’hypothèse d’une intention génocidaire.

Cette analyse chiffrée démontre que l’accusation de génocide portée contre Israël ne résiste pas à l’examen des faits. Les données révèlent une stratégie militaire visant les infrastructures et les combattants du Hamas, non la population palestinienne en tant que telle.

Il s’agit probablement de la guerre urbaine la plus complexe de l’histoire contemporaine, dans laquelle le Hamas utilise sa propre population comme levier de pression internationale, tandis qu’Israël tente, autant que possible, de limiter les pertes civiles.

L'indifférence et autres horreurs

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Apartheid: les plaies béantes d’une réconciliation inachevée

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L'archevêque Desmond Tutu serre la main de l'ancien président sud-africain F.W. de Klerk, Le Cap, 21 août 1996 © KUUS/SIPA

Plus de trente ans après la fin de l’apartheid, des familles de victimes continuent de porter plainte contre l’État sud-africain. Beaucoup dénoncent l’échec d’une justice promise mais jamais rendue, et remettent en cause l’héritage de la Commission vérité et réconciliation, accusée d’avoir scellé un pacte du silence au nom de la paix nationale.


Quarante ans après l’assassinat des Quatre de Cradock, figures de la lutte anti-apartheid, leurs familles attaquent l’État sud-africain. Une plainte qui ravive les plaies non refermées d’un pays où la promesse de justice, portée jadis par la Commission vérité et réconciliation, semble n’avoir été qu’un mirage.

C’est une ville modeste, située en plein cœur du Cap-Oriental, connue pour son commerce de plumes d’autruche.  Aujourd’hui rebaptisée Nxuba, anciennement Cradock, cette bourgade sud-africaine a été marquée par une violente affaire de meurtre dont les responsabilités n’ont jamais été clairement établies.

Dans la nuit du 27 juin 1985, quatre militants du Front démocratique uni (FDU) quittent tardivement leur réunion. En dépit des avertissements, ils décident de prendre la voiture afin de repartir chez eux. Quelques kilomètres plus tard, ils sont arrêtés à un barrage routier par la police qui avait repéré leur véhicule quelques heures auparavant. Ce qui se passe par la suite demeure un profond mystère.  Ce n’est que quelques jours plus tard que les restes des corps de Matthew Goniwe, Fort Calata, Sparrow Mkhonto et Sicelo Mhlauli seront retrouvés, brûlés, portant des traces de torture apparente.  

Une justice promise… jamais rendue

C’est un procès tardif, mais lourd de sens. Des décennies plus tard, leurs proches, aux côtés d’autres familles de victimes de l’apartheid, ont finalement décidé d’assigner l’État en justice pour « manquement constitutionnel », réclamant 9 millions de dollars de réparation.

La plainte, déposée devant la Haute Cour de Pretoria, vise nommément l’actuel président Cyril Ramaphosa, plusieurs ministres, la direction de la police nationale et l’Autorité nationale des poursuites. En ligne de mire : l’échec persistant de l’État sud-africain à juger les criminels de l’apartheid, en dépit des engagements solennels pris à la fin du régime raciste en 1994.

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« Cela fait trente ans que nous attendons la vérité, et la vérité meurt avec ceux qui nous l’ont volée », souffle Thoko Goniwe, veuve de Matthew Goniwe. Ses mots résonnent comme une condamnation morale de l’African National Congress (ANC), le parti de Nelson Mandela, héros de la libération noire. Un mouvement de plus en plus contesté par ses électeurs qui accusent les leaders de l’ANC de compromission avec les anciens caciques du régime d’apartheid.

La CVR, ou la réconciliation inachevée

En 1996, deux ans après les premières élections multiraciales, le gouvernement sud-africain a mis en place la Commission vérité et réconciliation (CVR). Présidée par l’archevêque Desmond Tutu, haute autorité ecclésiastique, elle avait pour ambition de guérir les blessures du passé par un compromis inédit : l’amnistie était offerte aux bourreaux qui confessaient l’entière vérité de leurs crimes. L’espoir était immense, salué dans le monde entier comme un modèle de justice restaurative d’autant qu’elle concernait autant les responsables et affidés du régime de ségrégation raciale que les cadres de l’ANC.

Mais pour les familles des victimes, l’espérance a vite laissé place à la désillusion. Ainsi, la CVR n’a pas hésité à amnistier l’ancien président Thabo Mbeki comme 36 autres personnalités de premier plan de l’ANC. « La CVR a demandé aux meurtriers de parler, ils ont menti. Elle leur a refusé l’amnistie, et l’État n’a rien fait ensuite », résume même Maître Odette Geldenhuys, avocate du cabinet Webber Wentzel, qui représente les plaignants des Quatre de Cradock. Dans ce cas précis, six policiers avaient été identifiés. Aucun n’a été jugé. Tous sont désormais morts.

Lorsqu’elle cesse ses activités, la CVR affiche un bilan assez maigre : 21 000 témoignages de victimes recueillis, 7 112 demandes d’amnistie déposées, 849 amnisties accordées, 300 dossiers transmis au parquet national (NPA) et moins de 30 poursuites judiciaires menées à terme.

Le soupçon d’un pacte du silence

Au fil des ans, les révélations se sont accumulées, troublantes. En 2021, un ancien haut responsable de l’Autorité nationale des poursuites a témoigné qu’au moins 400 dossiers criminels transmis par la CVR avaient été « supprimés » sous la présidence de Thabo Mbeki (1999-2008). Les pressions politiques, dit-il, auraient freiné ou empêché des poursuites pour éviter de compromettre la fragile unité nationale et pour conserver à l’international une image d’un pays réconcilié avec son passé. Des accusations que le compagnon de lutte de Nelson Mandela réfute farouchement, mais qui persistent. « Comment expliquer que tant d’affaires aient été enterrées, sinon par calcul ? », interroge l’historienne Nomsa Dlamini, spécialiste de la transition sud-africaine. « L’ANC a préféré la paix à la justice. Mais une paix sans justice devient un mensonge », ajoute t-elle.

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Outre les Quatre de Cradock, la plainte regroupe également près de trente autres familles. On y retrouve des survivants de massacres oubliés, comme ceux de l’hôtel Highgate en 1993, ou la ministre actuelle du Logement, Thembi Nkadimeng, dont la sœur a été enlevée et torturée par les services de sécurité en 1983. Aucun responsable n’a jamais été jugé. Ce n’est que l’année dernière que certaines enquêtes ont timidement été rouvertes.

Le parti d’opposition EFF (Combattants pour la liberté économique), dirigé par Julius Malema n’a pas manqué de réagir : « L’ANC a protégé les bourreaux. Il est inacceptable qu’en 2025, nous n’ayons toujours pas de réponses sur les crimes de l’apartheid », a dénoncé son porte-parole dans un communiqué. Un parti qui a fait de l’anti-boer, un credo politique et qui ne manque pas d’exemples pour justifier ses diatribes anti-gouvernementales.  La libération conditionnelle, en 2015, de l’ancien colonel Eugene de Kock – surnommé « le boucher de Vlakplaas ou le Fléau de Dieu » – reste dans toutes les mémoires. L’ancien officier de la police secrète de 76 ans, réputé extrêmement brutal avec les opposants à l’apartheid n’a jamais renié son passé. Lâché par ses protecteurs, il s’est empressé de pointer du doigt la responsabilité du président Frederik de Klerk dans les violences raciales orchestrées durant les négociations de transition entre 1992 et 1994. Condamné à 212 ans de prison, il a été finalement libéré « dans l’intérêt de la réconciliation nationale ».

Une nation hantée par ses morts

Le procès qui se joue à Pretoria est donc plus qu’une affaire juridique : c’est un acte de mémoire, une revendication de justice intergénérationnelle. « Un cadavre ne peut être poursuivi. Mais l’État, lui, peut répondre de son silence », rappelle Me Geldenhuys. Les familles ne demandent pas seulement de l’argent. Elles réclament l’ouverture d’une commission d’enquête indépendante sur les sabotages judiciaires, ainsi que la création d’un fonds pour la mémoire, destiné à honorer les victimes, financer des recherches, organiser des commémorations, et enseigner la véritable histoire de la transition sud-africaine.

Car derrière la « nation arc-en-ciel » que le monde admirait, il y a peu encore, c’est la photo d’un pays fracturé qui ressurgit, où l’ombre des années de plomb plane encore sur la conscience collective. Là où l’on avait rêvé de réconciliation, ce sont les larmes, la colère, et la lutte pour la vérité qui reprennent le dessus, achevant de confirmer qu’elle n’aura été qu’un mirage créé de toutes pièces.

Podcast: Trump, maître de l’OTAN; le match France-Algérie; Villepin « humaniste »

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Chefs d'Etat durant le sommet de l'OTAN 2025 © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

Avec Céline Pina, Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


Au Moyen Orient, nous assistons au grand retour de l’action sur la scène internationale, à la place des pourparlers sans fin. Les Européens ont de quoi être furieux contre Donald Trump : il vient de mettre à nu à la fois leur impuissance et leur dépendance totale à l’égard des États-Unis. Certes, le mode de communication du président américain met mal à l’aise, et il est difficile de savoir où exactement se trouve la vérité: les capacités nucléaires de l’Iran ont-elles été « oblitérées » ou seulement endommagées ? En tout cas, le développement de la bombe iranienne a été retardé, et gagner du temps dans ce contexte reste précieux.

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Aujourd’hui à l’Assemblée, Éric Ciotti a retiré son texte en faveur de l’abrogation des accords entre la France et l’Algérie, accords qui permettent aux Algériens d’obtenir facilement un titre de séjour en France (en 2023, presque 650.000 titres ont été ainsi délivrés). Le président de Union des droites pour la République a retiré son texte par prudence au moment où le sort de Boualem Sansal est en train d’être décidé par les autorités algériennes. Le chef de l’État ne sera pas mécontent, qui semble vouloir éviter que le cordon ombilical entre les deux pays soit coupé. Pourquoi la France reste-t-elle incapable de prendre une action décisive dans ce domaine comme dans tant d’autres?

Dominique de Villepin lance un nouveau parti politique. Pourquoi? Cherche-t-il à jouer le jeu de Jean-Luc Mélenchon avec qui il partage une forme d’antisémitisme? S’il appelle son parti – pas du tout pompeusement – La France humaniste, des internautes spirituels l’ont déjà rebaptisé La France oummaniste.

Awassir: la cinquième colonne d’Alger

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Soirée de lancement de l'association Awassir à la Grande Mosquée de Paris, 5 mars 2024 © Omar BOULKROUMA/Awassir

Awassir est une association parrainée par le président Tebboune et hébergée par la Grande Mosquée de Paris. Cette nouvelle version de la Fédération de France, alliée du FLN pendant la guerre d’indépendance, ne cache pas son objectif: transformer la diaspora en une force politique au service du régime d’Alger.


En général, les révélations liées aux manœuvres des ingérences étrangères s’accompagnent d’une multitude de détails croustillants et sulfureux dignes d’un roman policier. Ici, pas d’histoire de corruption, de témoignage de repenti, d’excavation de réseaux souterrains ou de fuite de document compromettant. Mais pendant que les services de l’État et les journalistes d’enquête pourchassent (parfois la main dans la main) les groupes qui travaillent la société française dans l’ombre pour le compte de gouvernements hostiles, il existe des organisations qui agissent en pleine lumière sans que leur progression fasse l’objet d’une quelconque prise de conscience. C’est le cas d’Awassir.

De son adresse, à ses parrains, à son projet politique pour la communauté algérienne de France, la nouvelle pièce maîtresse de la stratégie d’ingérence du régime algérien en France ne cherche rien à dissimuler. Comment expliquer que son action n’ait, jusqu’à présent, pas encore alerté les si bien informés locataires du Quai d’Orsay et de l’hôtel de Beauvau, en particulier dans un moment d’escalade des tensions entre la France et l’Algérie ? Mystère. Il est pourtant peu vraisemblable qu’ils n’en aient jamais entendu parler.

Bonnes fées

Sans être habilitées à recevoir les « notes blanches » qu’adressent les services de renseignement aux plus hauts responsables des administrations de l’État, les sources qui m’ont mis sur la piste d’Awassir sont elles-mêmes issues du ministère de l’Intérieur, du ministère des Affaires étrangères et de cercles d’affaires qui fréquentent régulièrement les réseaux diplomatiques : « Tu devrais t’intéresser à Awassir », « Tebboune veut se mettre les Algériens de France dans la poche, avec Awassir il cherche à ressusciter l’Amicale des Algériens », « Awassir, tu connais ? Une cinquième colonne, sans la clandestinité ! »

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Fondée en 1962 sur le modèle de la « Fédération de France » qui joua un rôle politique majeur dans l’Hexagone au profit du FLN pendant la guerre d’Algérie, l’« Amicale des Algériens » avait pour but de cultiver la fidélité des Algériens émigrés en France à l’égard de leur mère patrie. Noyée sous les divisions, elle a cessé d’exister quelques années avant la décennie noire des années 1990.

Awassir est sa nouvelle mouture, créée alors que le régime algérien redouble dans l’autoritarisme et que la communauté (franco-)algérienne de France représente un poids démographique et électoral significatif (2,6 millions d’individus selon la direction nationale du renseignement territorial, 6 millions selon le président Tebboune, qui inclut probablement dans ce chiffre les générations de Français issus de l’immigration algérienne).

Sise dans les locaux de la Grande Mosquée de Paris, Awassir est née sous les auspices de deux fées incontournables du « système » algérien : Chems-Eddine Mohamed Hafiz, actuel recteur de la Grande Mosquée, président du comité de soutien du président Abdelaziz Bouteflika en France en 2014, soutien inconditionnel du président Tebboune, il fut l’avocat qui traîna en justice Michel Houellebecq pour ses propos sur l’islam et Charlie Hebdo après la publication des caricatures de Mahomet en 2006.

La seconde fée est Abdelmadjid Tebboune himself. Ce double parrainage n’est ni une supposition, ni une interprétation, ni un secret. Le président d’Awassir, Antar Boudiaf, un binational enseignant en génie mécanique de proche banlieue parisienne, fervent zélateur du régime et de tous ses avatars, l’exprimait clairement le 11 août dernier, à l’occasion d’un passage sur AL24, la première chaîne d’information internationale algérienne, huit mois après la création d’Awassir : « Cette association était une volonté du recteur de la Grande Mosquée de Paris […], il faut rappeler, quand même, que c’est une initiative aussi du président Abdelmadjid Tebboune, qui nous a tendu la main, nous la communauté algérienne de l’étranger qui est une partie intégrante de la communauté nationale. Pour nous il était important de fédérer, de mobiliser cette communauté. »

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Si le nom d’« Awassir » (le « pont ») et son objet administratif (« susciter, promouvoir, consolider, approfondir toute forme de rencontres et de coopérations […] dans tous les domaines touchant les sociétés civiles française et algérienne ») peuvent jeter le trouble sur la nature de l’association, les discours et les actions qu’elle porte publiquement suffisent à comprendre son véritable but : façonner la communauté algérienne de France dans le sens des intérêts d’Alger. Le « pont » ne va que dans un seul sens, celui de l’Algérie.

Tebboune, le « candidat libre »

Aidée par les ressources et les réseaux de la Grande Mosquée de Paris, Awassir « travaille » la diaspora algérienne de France sur trois axes. Elle cherche à cultiver le sentiment d’appartenance à l’Algérie en organisant des camps de vacances et des circuits de découverte du patrimoine algérien (pris en charge par le ministère algérien de la Jeunesse) à destination des jeunes et en structurant des réseaux professionnels. 

Derrière la façade binationale, Awassir ne développe pas seulement un creuset culturel communautaire, mais agit comme un véritable organe de propagande électorale à la solde d’Alger. À mi-chemin entre un parti politique et un département chargé des élections du ministère de l’Intérieur, Awassir incitait il y a un an les Algériens de « citoyenneté française » à s’inscrire sur les listes électorales aux élections européennes pour « peser » sur la politique hexagonale. Deux jours avant le scrutin, le président d’Awassir cosignait un appel[1] pour faire de cette élection un référendum contre le RN et les « excès » de Reconquête. En août dernier, l’association a battu campagne pour la réélection du président Tebboune (« le candidat libre ») organisant tous ses meetings en France, à Stains, Lyon, Marseille, Paris… avant d’être invitée à sa cérémonie d’investiture.

Passée entre les mailles du filet de la loi sur les ingérences étrangères adoptée l’été dernier, Awassir continue son travail politique au service du président Tebboune, à l’ombre du minaret de la mosquée de Paris. Les prochaines échéances électorales françaises auront lieu dans huit mois, puis viendra l’élection présidentielle. D’ici là, Awassir a le temps et les moyens d’atteindre son but : transformer la diaspora algérienne en une force politique au service du régime algérien.

Après la paix: Défis français

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[1] https://www.la-croix.com/a-vif/face-a-la-montee-du-rn-et-ses-discours-de-division-un-appel-signe-par-80-personnalites-musulmanes-20240705

Une Pléiade pour entrer dans l’atelier d’Aragon

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Portrait de Louis Aragon (1897-1982) vers 1950 © Wikipedia Commons

Avec un nouveau volume de la Pléiade consacré à ses essais littéraires, Gallimard met en lumière une autre facette de Louis Aragon: celle d’un critique inspiré, passionné de style et de lecture, dont l’œuvre réflexive se mêle intimement à sa création romanesque.


La collection de la Pléiade chez Gallimard avait déjà offert au lecteur de beaux volumes, bien épais, consacrés à Louis Aragon, le poète et le romancier. J’en avais apprécié le tome V, consacré aux derniers romans, et où figurait par exemple Théâtre/Roman (1974), l’un des plus beaux livres de l’écrivain, selon moi.


Car Aragon le surdoué a traversé les avant-gardes et la modernité avec la plus grande aisance, et n’a jamais bifurqué de son projet littéraire d’origine sur le fil du rasoir, depuis l’aventure surréaliste avec André Breton. Le nouveau tome de la Pléiade, qui paraît cette année, est consacré aux « essais littéraires », et rassemble un choix hétéroclite d’ouvrages et de textes : précisément, douze livres, parmi lesquels maints chefs-d’œuvre, et vingt-deux articles ou préfaces. C’est l’essentiel du travail critique d’Aragon de 1922 à 1977, qui est ainsi mis à notre disposition.

La critique : un genre majeur

La critique chez Aragon est un genre majeur. Elle donne lieu à des livres à part entière, qui sont à mettre dans le même panier que ses romans. Les titres les plus fameux, même si on ne les a pas tous lus, nous sont presque familiers : J’abats mon jeu (1959), écrit en miroir de La Semaine sainte (1958), ou encore cette petite merveille archi-connue, au titre magnifique : Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit (1969), « un des sommets de la réflexion d’Aragon sur l’écriture romanesque », lit-on dans l’appareil critique de cette Pléiade. Ce dernier est à mettre en relation avec le Traité du style (1928), présent également dans ce volume, et qui est, comme le dit la notice, une « exploration par un écrivain de ce qui fait la singularité de son rapport au langage ». Et puis, il y a les textes consacrés aux auteurs qu’Aragon lisait et relisait, comme évidemment Lautréamont, « une référence majeure », Hugo aussi, « un autre modèle », et sans doute Rimbaud, mais « pour en dénoncer le mythe ». On trouve également un texte essentiel sur Stendhal, intitulé La Lumière de Stendhal (1954), écrivain « dont il apprécie la liberté d’allure, une désinvolture, plus souvent que chez Balzac ou Zola ». Aragon a la louange généreuse : il « fait très souvent de la critique une pratique de l’admiration ». De sa rencontre avec Pablo Neruda, il tire la belle conclusion suivante : « ce diable d’homme m’a obligé à réfléchir ».

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Le décousu du texte

À travers ses confrères écrivains et leurs livres, Aragon s’étudie aussi lui-même. Cette introspection, avec lui, atteint une pleine expression. Conclusion intéressante sur cet aspect des choses par le préfacier Olivier Barbarant : « La réflexion d’un écrivain sur les livres qu’il a lus, sur ceux qu’il écrit ou qu’il va écrire, fait donc pleinement partie d’une œuvre qu’elle peut aider à mieux comprendre. » Aragon cherche à intégrer toutes les écritures, pour nourrir la sienne. Le même Olivier Barbarant souligne joliment, à propos des Incipit « l’essai butine, et fait son miel de toute lecture, dans une composition délibérément désultoire  [c’est-à-dire « décousue »], qui vient étayer l’apparent paradoxe de sa thèse, affichée dès le titre ». Un décousu du texte qui n’est pas incohérent, mais plutôt indicateur de modernité, et qu’on retrouvera dans Henri Matisse, roman (1971). C’est dire au fond la richesse de tous ces textes, au fil des 2000 pages de cette excellente Pléiade, qui possède, cerise sur le gâteau, un index final très utile. Ainsi, j’ai pu repérer, dans J’abats mon jeu, la page où Aragon donne son avis sur l’ouvrage de Bernard Frank consacré à Drieu la Rochelle, La Panoplie littéraire (1958)Aragon, on le sait, fut l’ami de Drieu. Or, Aragon écrit, quasi désolé : « On est en train de bâtir une légende Drieu… » Il précise :« C’est que décidément Aurélien n’est pas Drieu. » Il ajoute : « Un vrai personnage de roman ne peut se permettre ce schématisme de pensée qu’on ne songe pas à reprocher à l’homme de chair et de sang. »

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La question politique mise de côté

On lit probablement plus aujourd’hui les romans d’Aragon que ses essais. Le lecteur peut craindre souvent de tomber sur de la propagande politique. Les choix de ce volume ont gommé ce risque : on y parle seulement de littérature. L’éditeur avertit : « l’œuvre journalistique et militante constitue un tout autre chantier ». Il est nécessaire de le préciser, avec Aragon, car son engagement communiste pur et dur a toujours posé problème, même s’il en a manifesté certains regrets, à vrai dire trop timidement.

Dans cette Pléiade, cependant, il y a une intéressante chronologie, où l’on apprend par exemple que le 16 février 1966, « Aragon proteste dans L’Humanité contre la condamnation à Moscou […] des écrivains Siniavski et Daniel. » À la phrase suivante, nous trouvons ceci : « Le 28 février paraît L’Élégie à Pablo Neruda », dont une phrase est citée : « Pablo mon ami qu’avons-nous permis. » C’est déjà un aveu poignant, qui fait penser à la phrase de La Valse aux adieux (court et superbe texte qui figure dans le volume V de la Pléiade) : « de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d’orgueil : j’ai appris quand j’ai mal à ne pas crier ». À l’époque, cette phrase sur la « vie gâchée » avait beaucoup choqué les admirateurs.

Alors, Aragon serait-il, malgré tout, récupérable ? J’ai toujours pensé que oui, grâce à ses œuvres littéraires, et à son amour profond et sincère de la littérature. Cette Pléiade vient confirmer cette impression, presque une certitude. Pour vous faire une idée, n’hésitez pas à plonger, si ce n’est déjà fait, dans cette Pléiade, comme dans un océan tout entier voué à la plus belle littérature. C’est là où Aragon a excellé.


Louis Aragon, Essais littéraires. Édition publiée sous la direction d’Olivier Barbarant. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ». 2011 pages.

Essais littéraires

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