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Wauquiez, le bon docteur de la « droite vraiment de droite »

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« Il y a un très méchant Dark Vador qui essaie d’étouffer tout espoir dans la galaxie. Mais une flamme renaît, qui va permettre de battre le méchant empire En Marche. Et cette flamme, c’est celle que je porte », disait Laurent Wauquiez au cœur de la campagne pour la présidence des Républicains. Champion de la « vraie droite » qui s’assume, qui ne recule pas devant l’adversité, le nouveau président des Républicains annonce-t-il une nouvelle ère, un rééquilibrage des forces en présence au profit du navire amiral qu’étaient autrefois les Républicains ? Rien d’évident pour l’instant. Toutefois, il est désormais acquis que le paysage politique continuera d’évoluer, s’adaptant à la nouvelle donne anthropologique du pays dans la continuité de l’élection présidentielle de 2017, pierre de touche de révolution « dégagiste » en cours. La défaite inédite de François Fillon, tant par son ampleur que par les raisons qui l’ont provoquée, a atomisé la droite française, l’a éparpillée façon puzzle en de multiples coteries prêtes à s’entre-déchirer. Fait unique dans l’histoire de la Ve République, la droite n’a même pas été en mesure de se maintenir au second tour. Plus inquiétant encore, un électeur sur deux de François Fillon était âgé de plus de 65 ans. Les Républicains font donc face à un champ de ruines.

Le centre est perdu

Qui dit champ de ruines dit fuyards. L’hémorragie a commencé dès la nomination du Premier ministre. En récupérant Edouard Philippe, talentueux maire du Havre, Emmanuel Macron envoyait un signal fort à la droite. Dès lors, les départs se sont accumulés, montrant que cette élection présidentielle en forme de XVIII Brumaire du centrisme avait littéralement sapé les fondations mêmes de la droite française, allant jusqu’à remettre en question le consensus entre le RPR et l’UDF qui avait conduit à la création de l’UMP. Inutile de tergiverser, la droite du congrès du Bourget est morte comme la gauche du congrès d’Epinay. Les deux carrosses de la vie politique française se sont transformés en citrouilles, les divisions idéologiques se matérialisant en divisions politiques concrètes. Manuel Valls ne pouvait pas cohabiter plus longtemps avec Benoît Hamon. À l’identique, Xavier Bertrand n’avait aucune raison de rester membre des Républicains sous une présidence Wauquiez. La droite a été dépossédée de son centre par la gauche, par un Emmanuel Macron beaucoup plus central que centriste. Il lui faut désormais en faire le deuil.

Ce travail d’introspection a déjà été entamé par Laurent Wauquiez, qui, au fond, n’attendait que ça. Il est maintenant le bon docteur au chevet d’un grand malade, prêchant la résilience, le retour aux fondamentaux et la purge des toxines qui sapent le système immunitaire d’une droite qui pleurniche, se pensant l’éternelle victime du terrorisme intellectuel de la gauche. Une partie du groupe des Constructifs rejoint formellement Emmanuel Macron ? Laurent Wauquiez fait mine de s’en réjouir. La droite vraiment de droite ne se reconstruira pas avec « les mauvaises volontés », disent les fidèles. Quelques observateurs croient même que la rupture avec le centre pourrait être une aubaine, une occasion historique pour que Les Républicains redeviennent le RPR, ou le RPF tel que décrit par André Malraux, « le métro à 6 h du soir » charriant la France dans toute sa diversité, véhicule du « gaullo-bonapartisme ». Journaliste au Figaro, Alexandre Devecchio réagissait sur Twitter juste après la large victoire de Laurent Wauquiez : « La droite gaullo-bonapartiste n’a pas besoin d’une armée d’apparatachiks qui ne représentent qu’eux-mêmes. Il lui suffit du peuple ».

Wauquiez, l’homme des électeurs les plus engagés

Pour discutable que soit l’expression « gaullo-bonapartisme », difficilement définissable, elle induit l’apparition d’un homme providentiel de la stature d’un Charles de Gaulle, mieux d’un Napoléon Bonaparte ! Soit un individu qui, selon le mot de Napoléon Bonaparte lui-même, serait un « sauveur impatiemment attendu » que« l’instinct national » devinerait et appellerait. Laurent « Skywalker » Wauquiez pourrait-il être ce « génie tutélaire » qu’une « nation nombreuse renferme toujours en son sein » ? Il est, pour l’heure, permis d’en douter. En revanche, l’orientation programmatique générale de Laurent Wauquiez devrait sans nul doute s’apparenter à une forme de « gaullo-bonapartisme » modérément conservateur, ce que l’arrivée du séguiniste Julien Aubert à un poste stratégique confirme. Un ensemble renforcé par quelques saillies transgressives que Laurent Wauquiez distillera à intervalles réguliers, à la manière de ce que faisaient Jacques Chirac dans les années 1980 et Nicolas Sarkozy dans les années 2000, avant que les deux hommes ne se recentrent.

La conjoncture à laquelle est confrontée Laurent Wauquiez est cependant très différente. Le nouveau président des Républicains a eu beau écraser ses adversaires Maël de Calan et Florence Portelli, dans un scrutin interne qui a mobilisé 100 000 militants, il n’enthousiasme pas les foules les moins politisées. Surtout, il n’occupe pas cette position centrale consubstantielle du populisme « gaullo-bonapartiste », place que garde jalousement son principal adversaire Emmanuel Macron. Actuellement, son électorat doit représenter entre 15 et 20% du corps électoral. Pour progresser, Laurent Wauquiez doit donc prospecter là où se trouvent ses réserves, c’est-à-dire du côté du Front national. Au juste, Laurent Wauquiez est surtout l’homme des électeurs les plus engagés, des militants de la droite, catégorie trop souvent confondue avec l’électorat. Une erreur commise par François Fillon en 2017, pour son plus grand malheur.

Un « duel à mort »

Cette stratégie d’appel au peuple à tribord toute pourrait peut-être permettre de laver l’affront subi en 2017 et d’accéder au second tour de la prochaine élection présidentielle, mais elle échouera très certainement dans un duel contre Emmanuel Macron. Car la droite gouverne déjà en partie sous Macron, et la gauche ne votera jamais pour Laurent Wauquiez. Quant aux électeurs de Marine Le Pen, rien ne dit qu’ils se rallieraient comme un seul homme derrière l’Auvergnat. Nonobstant les lapsus de Virginie Calmels et les marronniers de la presse, les perspectives d’alliance entre les Républicains et le Front national, ou ce qu’il sera demain, n’ont que très peu de chances d’aboutir. L’on se dirige donc vers ce que le politologue Jérôme Fourquet qualifie de « duel à mort », entre deux formations dont les électorats présentent des intérêts plutôt convergents, comme l’étude des votes du premier tour de l’élection présidentielle par Harris Interactive l’avait démontrée.

Néanmoins, l’électorat de Marine Le Pen était proportionnellement plus concerné par les enjeux de sécurité intérieure et l’immigration que l’électorat de François Fillon qui plaçait « la lutte contre les déficits et la dette publique » en deuxième position de ses priorités. Si Emmanuel Macron et Edouard Philippe travaillent bien, ils pourraient cannibaliser les libéraux et ceux qui placent l’intendance avant le reste. En outre, les deux hommes ne commettent que peu d’erreurs sur les questions de société, et même excèdent certaines attentes de la droite (éducation nationale ou politique étrangère). Le sort des Républicains dépend donc d’éléments exogènes : le bilan d’Emmanuel Macron et l’état de forme du Front national, sa capacité à rebondir. En fonction de ces deux données, les Républicains de Laurent Wauquiez seront un RPR 2.0 capable de gagner un scrutin national ou une formation marginale qui, dépouillée de son centre, dépasserait péniblement les 15%.

Plus proche de 1965 que de 1981

La droite de 2017, de fait, se trouve dans la même position que la gauche sous le général de Gaulle, coupée de son aile modérée et incapable de s’allier, isolée dans son pré carré. Il a fallu plus d’une décennie à François Mitterrand pour se sortir en extrême limite du piège, en s’associant au puissant Parti communiste français, il parvenait à accéder au pouvoir et à s’y maintenir durant deux septennats. À ce stade, Laurent Wauquiez est plus proche de l’année 1965 que de l’année 1981. La droite ne doit pas simplement se reconstruire : elle doit bâtir, et pas uniquement une citadelle assiégée et paranoïaque. Entre 1995 et 2012, la gauche n’a pas gagné une seule élection présidentielle, ne prenant Matignon qu’à la faveur d’une erreur tactique de Jacques Chirac en 1997, un temps mis à profit pour fédérer la « gauche plurielle » et s’emparer des exécutifs locaux, des principales mairies des grandes villes et de la quasi intégralité du tissu associatif et culturel français. On connaît le résultat.

De justesse, François Hollande est devenu président pour appliquer à la lettre le programme de transformation du pays que les think tanks de gauche appelaient ardemment de leurs vœux. La gauche a gagné, changeant la France dans des proportions que nous ne mesurons pas encore pleinement. La droite doit s’inspirer de ce modèle, travailler humblement à un large rassemblement des Français. Si d’aventure elle se laissait prendre à rêver, à projeter sur le corps social ses fantasmes et ses représentations, elle serait durablement écartée du pouvoir, sinon détruite. Tout est à revoir. Il lui faut s’adresser à la France centrale plutôt qu’à un « peuple » chimérique, subdivisé en catégories supposément antagonistes telles que la « France périphérique », obsession du moment, ou la « France des valeurs », énigme scientifique encore irrésolue. Une droite moraliste et animée d’un sentiment de supériorité, genre de Dame Patronnesse hors d’âge, serait immanquablement balayée.

Alain Finkielkraut: « Je souffre de voir Renaud Camus s’égarer de cette manière »

Les analogies funestes de Renaud Camus 

Après l’instauration en 1976 du regroupement familial, l’immigration a changé de nature et la France a changé de visage. L’immigration de peuplement a succédé à l’immigration de travail et, comme l’a écrit Élisabeth Badinter sur la foi des témoignages édifiants et terrifiants collectés par Georges Bensoussan dans Une France soumise : « Une seconde société tente de s’imposer insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. » Renaud Camus fait le même constat. C’est un crève-cœur pour lui de savoir que tant de Français vivent à Saint-Denis, à Sevran, à La Courneuve, à Lunel et à Tourcoing et même dans certains quartiers de Paris, comme dans une terre étrangère. Mais au moment de nommer les choses, il succombe, comme les idéologues qu’il combat, au démon de l’analogie. Les antifascistes invoquent les années noires pour mieux nier ce qui survient. Lui s’y réfère pour en faire sentir l’énormité et l’horreur. Il proteste contre l’Occupation, il fustige la Collaboration, il appelle à la Résistance. C’est là que je me sépare radicalement de lui. Comme je l’ai écrit dans ma dispute avec Élisabeth de Fontenay, si l’on veut éviter de verser dans l’inhumain, il faut se garder comme de la peste de toute comparaison avec les sombres temps du XXe siècle et s’efforcer de penser le présent dans ses propres termes : l’exactitude, encore et toujours.

Cet argument, je l’ai développé devant Renaud Camus lui-même dans mon émission « Répliques ». Il était opposé à Hervé Le Bras. Parler d’Occupation, lui ai-je dit en substance, c’est considérer tout Arabe et tout Africain croisé dans la rue comme un envahisseur : « Vous dites que la haine est un sentiment qui vous est étranger, mais votre analogie dément cette belle proclamation car, comme l’écrit Albert Camus dans une allocution prononcée au cours d’une réunion organisée par l’Amitié française, salle de la Mutualité, le 15 mars 1945, “pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C’était le moment où il ouvrait le journal.” Le mot d’Occupation suscite l’image du nazisme, et qu’y avait-il de plus légitime, de plus nécessaire, de plus salutaire, même, que de haïr les nazis ? » Renaud Camus est resté sourd à cette objection.

Il a même, depuis lors, augmenté son analogie d’un quatrième terme. Après l’Occupation, la Collaboration, la Résistance, voici maintenant le génocide. « Le génocide des Juifs était sans doute plus criminel, mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global », a-t-il tweeté. Avec ce mot, le lien que la pensée de Renaud Camus entretient encore avec la réalité, se rompt. Le génocide, c’est la destruction physique d’un peuple. Le génocide hitlérien, c’est la mise à mort industrielle des Juifs et des Tziganes. Rien de tel ne menace ces temps-ci l’Europe. Ceux-là mêmes qui, tel Youssef al-Qaradawi, veulent explicitement islamiser l’Europe, ne souhaitent pas l’extermination des infidèles, mais leur conversion, ou, pour reprendre le mot de Houellebecq, leur « soumission ». Quant au « remplacisme global », que Renaud Camus voit à l’œuvre et qui consiste notamment à vouloir compenser par l’immigration la baisse de fécondité des pays d’Europe, il procède de l’universalisation de l’idée du semblable. C’est parce qu’aucune différence n’est définitive, insurmontable, absolue, que n’importe qui peut partout faire l’affaire. Avec la transformation de l’humanité en « matière humaine indifférenciée », on peut dire que la démocratie, ou, plus exactement, la vision démocratique du monde, a enfanté un monstre, mais ce monstre n’est pas génocidaire. Car ce qui rend le génocide pensable, et donc possible, c’est la contestation de l’unité de l’espèce humaine, c’est le fait de voir dans l’autre homme un autre que l’homme. Pour Hitler, la grande hérésie est de croire, précisément, que les individus sont interchangeables. Entre les Juifs et les Aryens, il n’y a pas de commune mesure, et pour que les Aryens puissent déployer leur être, il faut que les Juifs disparaissent de la surface de la Terre.

Si remplacer, comme le pense Renaud Camus, est le geste central des sociétés postmodernes, alors cela veut dire qu’elles sont aussi, et définitivement, posthitlériennes. Je souffre d’avoir à rappeler de telles évidences, mais je souffre plus encore de voir Renaud Camus s’égarer de cette manière. Et ses non-lecteurs, qui me reprochent si véhémentement mes liens avec lui, auraient tort de se frotter les mains, car cet égarement ne leur donne pas raison. Pour eux, tout est simple, tout est clair : ce type est un salaud et il n’est pas besoin de connaître son œuvre pour savoir que chaque page témoigne de son ignominie. Eh bien non, ils se trompent en plaquant sur ce qui est une véritable tragédie les catégories tout confort du mélodrame. Les ignorants qui l’accablent enterrent vivant un très grand écrivain et telle est la tragédie : celui-ci leur apporte son concours ; avec ses analogies et ses raccourcis, il creuse sa tombe, il est à lui-même son propre fossoyeur. Il cherche, par des mots forts, à réveiller ses compatriotes hébétés, il veut provoquer un sursaut. Résultat : il provoque un haut-le-cœur même chez les plus clairvoyants. Il a fondé deux partis, le parti de l’In-nocence et le parti du NON, pour rassembler tous ceux qui ne veulent pas voir la France devenir autre chose qu’elle-même, et il n’a jamais été aussi isolé. Plus il appelle à l’union, plus il fait le vide autour de lui. Il ne crie pas dans le désert, il crée le désert par ses cris.

Et moi, j’ai beau savoir que Du sens, Éloge du paraître, Vie du chien Horla, Décivilisation, Les Inhéritiers sont des œuvres majeures, j’ai beau lire avec plaisir, avec intérêt, avec admiration, chaque volume du Journal, je suis inaudible désormais quand je le dis : Renaud Camus a entouré ses grands livres d’une muraille de tweets fous, que plus personne, bientôt, ne voudra franchir. Son angoisse est légitime, sa pensée profonde. Alors pourquoi met-il un tel acharnement à rendre cette angoisse et cette pensée odieuses ? Pourquoi, à peine commence-t-on à l’écouter, s’arrange-t-il pour qu’on ne puisse plus le faire ? Quel démon le conduit-il à pousser le bouchon trop loin ? Il faudrait un romancier pour résoudre cette énigme.

Moi, je ne peux dire que ma tristesse infinie de voir l’auteur des Demeures de l’esprit se couper de tous ceux qui auraient pu et dû le lire en écrivant que « le génocide des Juifs est un peu petit bras auprès du remplacisme global ». J’aurais souhaité qu’il fasse cas de mes arguments. J’aurais aimé être écouté ou entendu de lui. Mais si, comme je l’ai écrit à Élisabeth de Fontenay, il habite mon for intérieur car celui-ci est un forum bruyant et très agité, il est clair que je n’habite pas le sien. Mais d’ailleurs, son for intérieur est-il un forum ? Je n’en suis pas sûr. Je le vois plutôt comme un donjon où sa pensée parfois géniale, parfois délirante, soliloque sans fin.

Et voici que des poursuites judiciaires sont engagées contre Renaud Camus pour apologie ou contestation de crime contre l’humanité par SOS Racisme, l’Union des étudiants juifs de France et la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT… Toute la bêtise justintrudesque de notre époque est contenue dans cette dernière appellation.

Le propos de Renaud Camus est indéfendable, le mot de « petit bras » est absurde et atroce, mais on ne peut en aucun cas accuser Renaud Camus de négationnisme ou d’apologie de crime contre l’humanité puisqu’il dit très explicitement que le génocide des Juifs a été « plus criminel » que ce qui se passe aujourd’hui. Bref, ce propos ne relève pas des tribunaux. Les associations antiracistes ont remplacé depuis longtemps la réflexion par le réflexe judiciaire. Impatientes de punir, elles ne savent plus critiquer. Cette tâche me revient donc à moi, et à moi presque seul, parce qu’à la différence des « assos », je ne suis pas démangé par l’envie du pénal et, parce que, contrairement à la plupart de mes pairs, les « intellos », je sais de qui et de quoi je parle.

Maccarthysme victimaire

N’ayant pas vu Philip Roth depuis la célébration de son quatre-vingtième anniversaire, il y a quatre ans, je commençais à trouver le temps long. J’ai donc pris mon courage à deux mains : je lui ai téléphoné, il était disponible, j’ai sauté dans un avion, et il m’est apparu à la fois serein – car après trente et un livres et quelques chefs-d’œuvre, il a le sentiment du devoir accompli – et mélancolique, car si le travail de l’œuvre est un combat exténuant, le désœuvrement n’est pas très facile à vivre, ni, sans doute, le sentiment que le temps vous est compté. Mais peut-être ces impressions sont-elles des projections. Je me suis bien gardé d’extorquer des confidences à Philip Roth, nous avons parlé de choses et d’autres, et, surtout, du « tsunami », comme dit le New York Times, déclenché par l’affaire Weinstein.

Nous avons évoqué notamment le cas de Dustin Hoffman qui se serait rendu coupable de « comportement déplacé », il y a près d’un demi-siècle, qui ne s’en souvenait même pas, mais qui a présenté ses excuses, et celui de Leon Wieseltier, journaliste et essayiste célèbre, que des femmes travaillant avec lui accusent non d’« agression », mais d’« obsession sexuelle ». Il aurait notamment forcé l’une d’elles à regarder avec lui la photographie de la sculpture d’une femme nue et il lui aurait demandé si elle avait déjà vu une image aussi érotique. Leon Wieseltier s’apprêtait à lancer une revue intellectuelle très ambitieuse, Idea, mais confronté à cette avalanche de révélations « #metoo », la veuve de Steve Jobs, qui finançait le projet, a tout arrêté. Et l’auteur de Kaddish a rejoint en enfer Harvey Weinstein, Dustin Hoffman, Kevin Spacey, le comédien Louis C.K., convaincu d’exhibitionnisme, et aussi Elie Wiesel, car la nouvelle inquisition ne laisse même pas les morts en paix. Philip Roth n’était pas au courant de ce dernier scandale. Je lui ai dit ce que je venais d’apprendre, il a aussitôt allumé sa tablette, il a tapé le nom du grand défunt déchu et il est tombé sur un article qu’il m’a lu et que nous avons commenté ensemble : « Woman claims Elie Wiesel sexually assaulted her » (« Une femme affirme qu’Elie Wiesel l’a agressée sexuellement »). « Quand j’avais 19 ans, écrit Jenny Listman, Elie Wiesel “grabbed my ass”. » (« Elie Wiesel m’a mis la main au cul. ») Et là, attachez vos ceintures, c’est Nuit et Brouillard : « Il m’a pris pour une jeune fille ultra-orthodoxe mineure, il a donc choisi de molester une personne sans défense et qui ne risquait pas de se plaindre. »

C’était en 1987, lors d’un gala de charité, un photographe prenait un cliché de famille. « The Holocaust survivor » a d’abord mis la main sur l’épaule de Jenny Listman, puis il a descendu cette main baladeuse jusqu’à son dos, et, au moment même où le photographe « took the picture », il a atteint la fesse et il l’a pressée – « he squeezed it ! » Son forfait accompli, il s’est enfui et il a disparu. Jenny Listman dresse ensuite la liste des « after effects » de ce geste fatal et des questions éthiques qu’il a fait naître en elle. Elle évoque sa dépression suicidaire et des crises de panique qui ont duré dix-huit ans. Ce sont tous ses repères qui se sont effondrés. Le « bad behaviour » d’un homme considéré comme un saint laïque lui a fait perdre confiance en l’humanité…

Pourquoi parle-t-elle aujourd’hui ? Parce qu’elle n’en pouvait plus de protéger le monde de « quelque chose de mauvais et de laid » (« something evil and ugly »). Le fardeau de ce secret était trop lourd à porter, et elle utilise les mots mêmes d’Elie Wiesel quand il prenait le monde à témoin de l’horreur à laquelle il avait survécu : « Écoutez-nous avec toute votre énergie ! » Ce n’est donc pas son « porc » que Jenny Listman balance, après un si long et si douloureux silence, c’est son bourreau. Un soir de novembre 2017, dans un appartement de l’Upper West Side à Manhattan, Philip Roth et moi, nous avons pris acte, médusés, de cet événement capital : la shoaïsation de la main au cul. Médusés, mais pas complètement pris au dépourvu. En 1981, je venais de faire la connaissance de Philip Roth et j’avais réalisé avec lui, à Londres, un entretien pour Le Nouvel Observateur. Je lui avais notamment demandé quelle avait été la réception en Amérique de Ma vie d’homme, roman que j’adorais. Il m’a répondu que ce livre lui avait valu sa réputation de misogyne, et qu’il s’était très mal vendu, car, en 1974, le monde avait découvert que les femmes sont bonnes et seulement bonnes, persécutées et seulement persécutées, et lui avait dépeint une femme persécutrice : cela gâchait tout ! En 2017, aux yeux de certaines féministes exaltées et des médias qui leur emboîtent le pas, les femmes sont plus que jamais des victimes, elles sont même sur le point de monter sur le trône de la victime absolue.

Dire d’Elie Wiesel qu’il a fait subir le Mal après l’avoir subi lui-même, c’est impliquer qu’il y a deux crimes suprêmes, imprescriptibles : le génocide et le harcèlement sexuel, cette notion englobant tout ce qu’il y a d’un peu hirsute, d’un peu sauvage, d’un peu énergumène dans les relations entre les hommes et les femmes. Interrogée par le journal Le Monde à l’occasion de l’Oscar d’honneur qui lui a été décerné à Los Angeles, Agnès Varda a eu ce mot : « L’humiliation est toujours du côté des femmes. » Il n’y aurait donc pas, dans les rapports sexués, d’hommes bafoués, d’hommes humiliés, d’hommes tournés en bourriques et réduits au désespoir. Il n’y aurait pas de femmes dominatrices, de femmes machiavéliques, de femmes féroces ou même forcenées. Médée, Lady Macbeth et l’Ange bleu seraient comme la Maureen de Philip Roth, de purs fantasmes misogynes. La bêtise progresse à pas de géant et elle purgera bientôt notre patrimoine littéraire et artistique de tout ce qui conteste sa grande suprématie manichéenne.

Edwy Plenel s’enchante de « la révolution déclenchée par l’affaire Weinstein ». Une nouvelle fois, le directeur de Mediapart s’égare. La révolution féministe a déjà eu lieu. Les femmes, dans le monde occidental, sont plus libres qu’elles ne l’ont jamais été. Leur corps leur appartient, leur vie leur appartient, la rue leur appartient et la procréation sans homme s’apprête à devenir un droit de la femme. Restent bien sûr les faits bien réels de violences et d’abus de pouvoir. Ces agissements ne méritent aucune indulgence et doivent être réprimés sans faiblesse. Il faut aussi protéger les enfants et les adolescents contre la pornographie, cette image d’une sexualité affranchie de tous les rituels de la séduction et qui est aujourd’hui offerte sur internet en guise d’initiation à la vie amoureuse. Les conquêtes de la civilisation sont fragiles. Mais le problème de la campagne actuelle est qu’elle nie l’existence même de ces conquêtes et qu’elle entend réparer les torts immémoriaux faits aux femmes par un frénétique maccarthysme victimaire. Nous réveillerons-nous un jour de cette transe ?



Romans et nouvelles: (1959-1977)

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Antoine Griezmann n’est pas raciste, lui

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Antoine Griezmann, l’un des joueurs de foot préférés des français, a publié une photo de son déguisement pour une soirée « 80’s party ». Grimé en basketteur noir, « Grizou » a eu l’audace de revêtir le maillot des Harlem Globetrotters en hommage aux idoles de sa jeunesse. Il n’en a pas fallu davantage pour que les messages d’indignation pleuvent en 280 caractères.

J’ai 23 ans et j’ai grandi avec Les Nuls, les Inconnus, De Caunes et Garcia que me montraient mes parents. Adolescent, j’ai vu le duo du Palmashow caricaturer le chanteur Maitre Gims, une dizaine d’années après que Kamini s’est grimé en blanc pour enchaîner les clichés.

Il serait aujourd’hui impossible de légitimer leurs carrières respectives au regard des réactions contemporaines.

La communautarisation de la pensée

Il ne s’agit pas ici de renier la possible connotation choquante de la photo pour certains d’entre nous. Qui sont ceux qui se sont indignés ? Tout d’abord, les premiers concernés. Les personnes noires – même si ce terme qui essentialise un être humain à sa couleur de peau me déplaît profondément – ont été affectées par ces représentations maladroites. Tous ? Non. Le jugement s’est toujours manifesté de manière individuelle et les soutiens se sont également bousculés contre la vague d’indignation. Ensuite, les plus virulents. Les tenants d’une gauche des réseaux sociaux, urbaine et équitable, se sont emparés du sujet en rappelant la portée historique et raciste de la maladresse : le « blackface », genre théâtral américain dans lequel un acteur blanc incarne grossièrement un personnage noir. Ceux-là ont évolué dans l’entre-soi, relayant volontiers les messages de leurs pairs pour faire enfler la polémique. Quels ont été les arguments ? Mis à part cette pseudo-allusion au « blackface » et l’idée d’une prétendue appropriation culturelle continuatrice de l’oppression occidentale sur d’anciens peuples colonisés, rien. Le débat ne s’est terminé que par cet argument d’autorité : si on n’est pas noir, on ne peut pas parler à la place des noirs. De quoi faire taire leurs contradicteurs. Et c’est bien là que réside la tragédie de cette polémique.

Dans le jugement de ces événements, cette gauche bien-pensante installe une ségrégation ordinaire, un communautarisme d’autorité, dans lequel personne ne peut réagir sur ce qui ne le concerne pas. Chacun est envoyé dans les cordes de sa communauté et il lui est interdit de revendiquer son droit à être un individu qui pense et qui fait valoir sa différence vis-à-vis de ses pairs. Les noirs ne peuvent réagir que sur ce qui concerne les noirs. C’était là le fond tragique de leur argument contre toute contradiction. Si l’on pousse leur logique insensée, les femmes ne pourraient alors que réagir sur les femmes, les homosexuels sur les homosexuels et l’homme blanc, représentant le confort occidental et le patriarcat, devrait lui s’abstenir de s’indigner coupable de ne pas avoir souffert d’être une « minorité » et d’être donc illégitime à l’indignation.

Un acte antiraciste

Dans leur monde, Stéphane Hessel n’aurait pas fait un succès de librairie retentissant. La compassion – au sens le plus pur du terme – serait en elle-même interdite car seule l’indignation communautaire serait bienvenue ; mais sans compassion, comment fonder le vivre-ensemble dont la bien-pensance se propose d’être l’apôtre le plus chevronné ? A l’esprit de communion qui fonde le bien public républicain, laïc et fraternel, ils nous ont renvoyés à l’hermétisme des communautés et à une pensée unique qui, en voulant instaurer le bien absolu, est en fait en train de nous enfermer dans des identités communautaires.

Il est étonnant qu’en France ce communautarisme ait pu s’installer si vite et si bien. Nous ne partageons pas avec l’Amérique du Nord une histoire de la ségrégation organisée et du difficile mais nécessaire mouvement des droits civiques. La République, une et indivisible, a été pensée et construite pour garantir l’égalité des droits des citoyens. Et même si elle fut et reste imparfaite, cet idéal se réalise un peu plus chaque jour. Au prisme communautaire pour exercer sa pensée, je propose le prisme républicain pour entrainer sa raison. Adopter les réflexes américains sur les sujets de société serait une folie. Qu’a fait Griezmann au regard de ce qu’est la France ? Par un déguisement innocent, il ne faisait que réaliser son rêve d’enfant de faire grand, d’être noir et de jouer en NBA. C’était sa part d’ « American dream ». Un joueur de foot blanc et français qui admire des basketteurs afro-américains et décide de les incarner pour un soir constituait pourtant un sérieux revers pour tout raciste ou xénophobe. A l’image des gens qui regardent le monde pour mieux le penser et qui sont profondément antiracistes, « Grizou » a ignoré les barrières communautaires qui sont une évidence pour les bien-pensants. C’était donc un acte profondément anti-communautariste : ensemble, sans disposer de notre couleur de peau, de notre religion, de notre individualité, nous sommes libres d’admirer qui l’on veut, de mimer qui l’on veut, de se déguiser en qui l’on veut.

Le côté obscur d’un certain antiracisme

Dans une République, nous sommes égaux parce que nous renonçons au sein de l’espace public aux déterminismes individuels pour nous rassembler en une communion d’esprits et de volontés. Jugeons de la démarche, de sa profondeur, et non du résultat dans ce qu’il a de plus superficiel : une photo. Plus encore, sachons en sourire : il est étonnant que la France qui était Charlie, c’est-à-dire qui défendait la liberté d’expression, les caricatures aussi choquantes soit-elle et le rire sur des sujets polémiques, soit aujourd’hui celle des procès d’intention et de la censure.

A trop craindre le racisme, il jaillit là où il n’existait pas. Il est d’ailleurs frappant que ce soit des indignés bien blancs qui aient publicisé le sujet avec le plus de véhémence. L’antiracisme est devenu trop extrême, une démarche plus mesurée et plus raisonnée rendrait son combat plus efficace et opérationnel. A trop polémiquer sur le déguisement de Griezmann, le silence a été jeté sur l’immense banane agitée derrière Steve Mandanda lors du dernier déplacement de son club à Lyon. Cet acte vraiment raciste n’a pas suscité le même élan d’indignation. Il méritait pourtant la colère de chacun d’entre nous. Rien, pas un mot n’a été prononcé par les bien-pensants, trop occupés à trouver du sens à une photo qui n’en avait aucun. Antoine Griezmann n’a pas pensé une seconde que son hommage serait pris comme le signe de l’esclavage et de la caricature des personnes noires. C’est en invoquant l’acte raciste que les bien-pensants l’ont attaché à cette photo ; il n’existait pas en soi et il n’aurait pas existé sans eux. Ce qui me fait dire que quelques fois, il ne suffit pas d’être bien-pensant pour bien penser.

Les Rien-pensants

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Favelas, Rio ne répond plus


Après plusieurs années de pacification, les favelas de Rio sont retombées sous la coupe des gangs et la violence y explose. L’Etat avait gagné la bataille militaire contre les narcos, il a perdu la bataille politique en négligeant les services publics dans ces territoires.


 « Lorsque j’ai mis les pieds pour la première fois au Complexo da Maré, je me suis cru à Bagdad ; mes hommes et moi devions nous frayer un chemin entre les camions éventrés et les carcasses de voitures volées ; les rues étaient coupées par des monticules d’immondices dont la fonction première était de bloquer le passage des forces de l’ordre, la collecte des ordures avait été suspendue depuis belle lurette sur ordre des trafiquants et les 140 000 habitants du secteur s’étaient habitués à vivre au beau milieu des déchets ; de part et d’autre de l’avenue principale surnommée “la bande de Gaza” – les enfants se jetaient continuellement des pierres pour marquer la ligne de démarcation entre gangs rivaux. » C’est ainsi que le général Roberto Escoto a décrit la plus grande favela de Rio de Janeiro, territoire sur lequel lui et ses parachutistes ont été envoyés en avril 2014 rétablir l’autorité de l’État brésilien. Après des opérations de maintien de la paix en Haïti, le général brésilien s’est retrouvé à faire la guerre dans son propre pays à quelques encablures de l’aéroport international de Rio. Trois ans plus tard, la mission est loin d’être accomplie. Le Complexo da Maré, une succession de bidonvilles coincés entre des marécages insalubres et des autoroutes saturées, est toujours sous la coupe du crime organisé. Et l’échec manifeste de la politique de pacification s’impose aujourd’hui aux quatre coins de la Cidade Maravilhosa.

Contre-société et guérilla urbaine

Vue depuis la France, l’insécurité carioca est presque un lieu commun, un arrière-plan de la carte postale mentale que nous nous faisons de Rio de Janeiro, faite de football, de strings et de carnaval. Peu savent que les territoires perdus de Rio forment de véritables contre-sociétés où le trafic de drogue (le Brésil est le deuxième marché mondial de cocaïne) permet à des groupes criminels d’exercer un pouvoir économique, mais aussi quasi politique, voire culturel, sur des centaines de milliers de civils. Le transport de passagers dans des taxis collectifs nommés « van », la distribution du gaz de cuisine, de la bière et de la TV payante dépendent des gangs. Il leur revient aussi de trancher les disputes de voisinage et les conflits entre maris et femmes. Le tribunal du crime est une justice rapide et gratuite. Cette justice privée dispose d’un régime de sanctions proportionnelles à la gravité de l’offense, allant de la simple amende à l’exécution en passant par la tonte (pour les femmes adultères notamment) ou l’expulsion manu militari. Sa circonscription couvre le morro, le nom générique donné aux pitons rocheux typiques de Rio dont les parois abruptes ont été envahies par des constructions précaires qui avancent en rang serré vers le sommet.

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Pour garder le contrôle du territoire et des points de vente de la drogue, les trafiquants, ces princes des mini-États mafieux, cumulent hard et soft power. Pour repousser les autorités et les gangs rivaux, ils ont recours aux techniques de guérilla urbaine : embuscades, snipers, infiltration et instrumentalisation des associations de voisinage. Et la terreur exercée au quotidien sur les habitants maintient la majorité silencieuse dans la soumission et l’apathie. Mais le contrôle social concerne aussi les âmes et les esprits. À plusieurs endroits, les criminels expulsent les pratiquants des rites africains traditionnels comme le candomblé et s’érigent en défenseurs des cultes évangéliques, des églises qui fonctionnent comme des sociétés privées et autonomes, contrairement aux églises catholiques.

Une sous-culture fondée sur la musique funk (une variante de la musique électronique qui prospère à Rio de Janeiro) emprunte au hip-hop ses codes les plus détestables : culte de l’argent facile et du consumérisme (ostentação), sexualisation des jeunes filles, parfois préadolescentes, hommages aux figures du crime organisé. La haine entre les gangs est telle que le texte de certaines chansons varie d’une favela à l’autre pour éviter de heurter les sensibilités du dono do morro (le chef criminel qui fait office de maire ad hoc).

Face à cette contre-société qui prospère au nez et à la barbe des autorités, l’État de droit a longtemps préféré regarder ailleurs. Du début des années 1980 à la veille de la Coupe du monde de 2014, les gouverneurs successifs n’ont rien fait ou presque. Leonel Brizola (aux commandes de l’État de Rio de Janeiro de 1983 à 1987, puis de 1991 à 1994) avait fini par interdire à la police d’intervenir dans les favelas afin de ne pas mécontenter la population des bidonvilles, un énorme réservoir de voix dociles vendues « en gros ». De toute façon, les forces de police de Rio de Janeiro, connues pour leur corruption et leur désorganisation, se révélaient incapables de récupérer les zones de non-droit dans lesquelles vit près du tiers de la population de la ville.

Pour maintenir la relative tranquillité du Rio « utile », la partie de la ville qui paye les taxes et accueille les touristes, des forces d’élite menaient des incursions périodiques – souvent accompagnées des journalistes – dans les favelas afin de récupérer des armes et d’appréhender les personnes recherchées. Ces incursão ou mega-operação obéissaient toujours au même scénario : elles démarraient aux aurores, mobilisaient hélicoptères et blindés, se poursuivaient par un point de presse intermédiaire durant le JT matinal et une conférence de presse avant la mi-journée. Appliqués à intervalles réguliers, ces rituels servaient d’exutoire à une société traumatisée par la criminalité.

Intervention de la police militaire dans la favela de la Maré à Rio, à la suite du meurtre, la veille, de trois militaires par des trafiquants de drogue, 11 août 2016 / Johnson Parraguez.
Intervention de la police militaire dans la favela de la Maré à Rio, à la suite du meurtre, la veille, de trois militaires par des trafiquants de drogue, 11 août 2016 / Johnson Parraguez.

Dans ces grandes mises en scène, la police offrait aux victimes, désespérées par un système pénal lent et inefficace, une chance de prendre leur revanche sur les favelas, perçues comme des pépinières du crime : gifles, portes défoncées, balles perdues… On n’est parfois pas loin de la punition collective : en juin 2007, lors d’une descente, la police a exécuté 19 personnes, dont 11 n’avaient aucun lien avec le trafic de drogue.

L’espoir José Mariano Beltrame

La politique du containment a pris fin sous le mandat de José Mariano Beltrame, le ministre de l’Intérieur de l’État de Rio de Janeiro (2007-2016), qui a orchestré le retour de la force publique dans les favelas. Beltrame, ancien policier spécialisé dans la lutte contre la drogue et le renseignement, s’est fait connaître comme l’homme des UPP (Unités de police de pacification), un sigle qui symbolisera l’espoir pour des millions de Cariocas fatigués de vivre dans la peur. Les UPP amènent, pour la première fois dans l’histoire, une présence policière permanente au cœur des favelas. En 2012, Rocinha, une « ville » de 170 000 habitants, nichée au cœur des quartiers chics de la zone sud, a mis fin à plus de vingt ans d’absence de présence de l’État.

Mieux payés que leurs collègues du asfalto (la ville « utile »), les effectifs des UPP ont vite pris le contrôle des territoires jadis aux mains du trafic de drogue tant la population, fatiguée de l’arbitraire, de la cruauté et des dérives de la jeunesse fascinée par la culture criminelle, aspirait à revenir dans le giron de l’État de droit. Les bandits ont préféré migrer vers des zones encore plus déshéritées au-delà des limites de la ville. S’ensuivirent des années heureuses (2010-2014), une période bénie où des entrepreneurs ont ouvert auberges, restaurants et commerces dans des zones jadis interdites comme Vidigal ou Babilônia.

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Mais la lune de miel fut de courte durée. Dès 2014, Beltrame souhaite démissionner. Il ne peut rien faire contre la contrebande d’armes lourdes, qui traversent facilement les 17 000 km de frontières terrestres dont la surveillance relève de la police fédérale, donc de Brasilia. Il pointe aussi du doigt le manque d’enthousiasme des services municipaux censés rétablir les services publics dans les territoires repris par l’État.

Du côté des forces de l’ordre, le moral des troupes a pris de sacrés coups. Une série de reportages audiovisuels sur les conditions de travail déplorables des policiers (toilettes bouchées, matelas improvisés, bureaux installés dans des containers insalubres et sans aucune protection contre les tirs…) a montré un tableau peu reluisant. Profitant de ces failles, les trafiquants ont signé un retour discret. Libérés de leur fonction politico-administrative (gérer les problèmes du quotidien des habitants des favelas), les gangs ont pu se spécialiser dans leur cœur de métier : faire de l’argent coûte que coûte. Très rapidement, les favelas pacifiées sont ainsi tombées dans un régime de cogestion : les policiers tiennent les points hauts et les accès principaux et limitent leurs mouvements à des patrouilles diurnes, alors que les criminels rouvrent les points de vente de cocaïne, armes lourdes à l’appui.

Un échec inévitable

Maintenu en poste malgré lui de 2014 à octobre 2016, Beltrame a vu sombrer sa politique de pacification. En réalité, l’échec des UPP s’explique par une grave erreur stratégique : après la reconquête des territoires perdus, l’État n’a pas su construire une relation de confiance avec les populations qui attendaient la sécurité, mais aussi des services publics. L’État de droit a crié victoire beaucoup trop tôt, confondant la prise des points stratégiques et l’installation de miradors avec le retour de l’autorité. Dans les faits, il ne s’agissait que d’un retrait tactique des gangs.

La majorité silencieuse ne demandait pourtant qu’à aider les nouvelles autorités, mais elle avait besoin de gages. Seuls les citoyens pouvaient mettre les policiers sur le chemin des trafiquants et dire qui est qui. Drones et hélicoptères ne servent à rien si les habitants refusent de regarder les agents dans les yeux pour dénoncer la petite minorité qui leur pourrit la vie.

« Il nous a manqué un appareil politico-administratif exclusivement consacré à la résolution des problèmes de la population des favelas… car le rôle des militaires – surtout des parachutistes – est de libérer les territoires pour les confier aux forces de police et aux services publics. Il est du devoir de ces derniers de subvenir aux besoins des habitants : collecte des ordures, tout-à-l’égout, santé, éducation, transport, emploi, culture », explique le général Escoto, qui s’est retrouvé seul ou presque avec ses 2 500 hommes pour prendre en charge les 140 000 âmes qui vivent au Complexo da Maré.

Le coup de grâce a été la décision du gouverneur de Rio de Janeiro de ne pas prendre la relève des parachutistes au Complexo da Maré. Au terme de quatorze mois de présence militaire, sans accroc, l’État brésilien a une nouvelle fois trahi ces populations en annulant le déploiement des 1 400 policiers censés s’installer définitivement dans la favela. Dès 2016, en plein Jeux olympiques de Rio, la vie des gangs avait repris son cours à la Maré. Depuis, des gangs et des milices composées d’anciens policiers et de pompiers y font régner leur loi.

Il est difficile de ne pas soupçonner les élites économiques et politiques brésiliennes d’avoir mis toutes ces difficultés sous le tapis le temps de la Coupe du monde de football et des JO. Une fois la fête terminée, trafics, corruption et ségrégation sociale ont repris leurs droits. À Rio, les tropiques sont plus que jamais tristes.

Cinq films pour casser l’ambiance avant Noël

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Comme chaque année, les chaînes de télévision rivalisent d’inventivité pour entraîner leurs consommateurs dans la joyeuse danse de l’esprit de Noël. Si vous êtes seul et possédez un téléviseur, vous pourrez ainsi profiter, pendant les prochaines semaines, de Sauvez le Père Noël, de Je ne suis pas prête pour Noël , de l’inoubliable Coeur pour Noël , de l’entraînant Que la magie commence ou encore du poignant Le chien qui a sauvé Noël. Si vous avez la chance de passer les fêtes de fin d’année en famille, en revanche, voici une sélection de cinq films à préférer à la fausse fête donnée par Arthur et ses acolytes sur TF1… ou à éviter à tout prix.


Sonate d’automne

D’Ingmar Bergman (1978), avec Ingrid Bergman et l’excellente actrice Liv Ullmann.

La mère, diva légèrement défraîchie, débarque chez sa fille, nonne repentie, vivant près d’un fjord. Après les politesses, le diner à la suédoise, quelques cigarettes et une insomnie, mère et fille se retrouvent en pyjama dans la salle de séjour. Une bouteille de vin circule. Le mari écoute un instant à la porte mais se garde bien d’entrer. C’est un règlement de comptes d’une violence implacable, mené par la fille. L’éternelle question de la mère : « qu’est-ce que j’ai fait de travers ? » trouve sa plus parfaite réponse : « absolument tout ! » et Eva (Liv Ullmann) ajoute l’assassin « et en plus, je t’aimais ». Charlotte (Ingrid Bergman) reprend le premier train et se repoudre le nez, paisible, en apparence. Quelqu’un veut une clémentine ?

Snow Therapy

De Ruben Östlund (2014), avec Lisa Loven Kongsli et Johannes Bah Kuhnke dans le rôle d’un couple de touristes suédois (encore), en vacances d’hiver dans les Alpes françaises avec leurs jeunes enfants.

Tout se déroule à merveille, les paires de skis louées entrent tout juste dans le studio au sol humide, les nez coulent dans les mouchoirs et sur les manches, on déjeune au restaurant d’altitude – quand une avalanche survient. Personne n’est blessé, mais Ebba, la mère, est persuadée que Tomas, le père, n’a rien fait pour mettre les enfants à l’abri, s’est sauvé seul et le plus vite possible. Le couple se déchire autour de cette question. Les couples mariés regarderont leurs chaussures – en particulier les jeunes pères de famille. Et joyeux Noël, ma chérie !

8 Femmes

De François Ozon (2002), un classique du crêpage de chignon qui réunit Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Fanny Ardant, Ludivine Sagnier, Emmanuelle Béart, Firmine Richard et Danielle Darrieux.

Choc des générations, frustrations, transgressions, secrets de famille, cadavres dans les placards, polichinelles dans le tiroir, etc. 8 femmes aura peut-être le mérite d’instaurer la parité entre les convives : ni la grand-mère, ni la belle-fille, ni la nièce ne voudront plus se trouver ensemble dans la même pièce (en général, la cuisine).

Le Voleur

De Louis Malle (1967), avec Jean-Paul Belmondo, Charles Denner, Françoise Fabian… Au tour des garçons d’ouvrir les huîtres !

Georges Randal (Belmondo) revient sur sa carrière de voleur. Alors qu’il avait placé sa confiance, sa fortune et sa promise aux bons soins de son oncle, le temps de terminer ses études, il s’aperçoit à son retour que l’argent, la femme, et la confiance, sont partis aux quatre vents. Par dépit et par vengeance, il dérobe des bijoux et prend la fuite. Oncles et cousins, serrés sur le canapé, se tapent sur les genoux, se souviennent de celles qu’ils ont piqué aux uns et aux autres, puis, ne se souviennent plus tellement. Il vaut mieux se contenter de dire que c’est du cinéma – et du passé, tout ça ! En plus, c’est l’heure d’ouvrir les cadeaux.

Les Parents terribles

De Jean Cocteau (1948), inspiré de la pièce du même nom, avec Jean Marais, Yvonne de Bray, et Jean Cocteau lui-même à la voix off.

C’est une histoire de famille comme on ne pourrait pas en imaginer de pire. Un couple âgé, une vieille fille, un enfant choyé, un mère-poule, un mari délaissé. Lorsque le fiston devient enfin un homme, on fait les présentations, et là, surprise ! La jeune fille a déjà un vieil amant… le père délaissé. La boucle est bouclée, tout est prêt pour le massacre.

D’ailleurs, il faut débarrasser la table. Au revoir, à l’année prochaine !





Quand Disney célèbre « les Fêtes » sans citer Noël

Un paysage enneigé, un sapin en train d’être décoré, l’accroche « Joyeuses fêtes ! » écrite en rose vif ; la couverture du magazine officiel Reine des neiges annonce dès novembre la couleur : c’est bientôt « les Fêtes » !

La Reine des niaises

« Les Fêtes » ? Les fêtes de quoi ? Eh bien les fêtes de fin d’année pardi ! Celle du 31 décembre, qui fête la nouvelle année. Et puis juste avant, celle du 25 décembre. Qui fête, euh, comment cela s’appelle-t-il déjà ? Ah oui ! Noël. C’est ça : Noël. On fête Noël. La fête, là, où l’on s’offre des cadeaux en espérant qu’il y aura de la neige comme dans une comédie américaine.

Dans le magazine Reine des neiges, les sœurs Anna et Elsa vivent dans un récit en bande dessinée leur premier Noël ensemble depuis très longtemps (si vous aussi vous avez une fille à la maison, vous êtes absolument incollable sur La Reine des Neiges, et vous savez qu’Anna et Elsa ont vécu séparées l’une de l’autre).

Ne m’appelez plus jamais Noël!

Mais le problème avec Noël, c’est qu’il dit un peu trop son nom. Prononcez « Noël » et aussitôt vous convoquez le barnum : Jésus-Marie-Joseph, les anges dans nos campagnes, le Verbe incarné, la messe de minuit, la crèche, les santons, les rois mages, l’accouchement dans des conditions sanitaires déplorables, bref, le cortège encombrant de la Nativité chrétienne – y compris ses passagers clandestins : le Père Noël, la bière de Noël, et la rediff’ rituelle de Maman, j’ai raté l’avion.

Au pays de Disney, on évite de mettre explicitement le pied dans ce sujet casse-gueule – c’est clivant –, alors Anna et Elsa vont célébrer « les Fêtes » en prenant soin de ne surtout pas nommer le nom de la fête et la raison d’être de cette fête. En somme, puisque le christianisme est congédié et que nous sommes après l’Histoire, elles vont fêter qu’elles fêtent.

Au fil des cases, les dialoguistes de notre BD se voient donc contraints de tourner autour du pot et d’inventer mille stratagèmes pour éviter d’écrire « Noël » dans ce choix éditorial absurde qui consiste à faire un numéro rempli de sapins de Noël et de cadeaux de Noël.

C’est ainsi que dans leur aventure en BD, Anna et Elsa transportent dans un traîneau des « symboles des fêtes » et cherchent à s’offrir « des traditions ».

Bonnes vacances d’hiver, et joyeux je-ne-vois-pas-de-quoi-vous-parlez !

Drame de Millas: où s’arrête le journalisme commence l’indécence

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Ah, la cellule d’aide médico-psychologique ! Il ne fut question que d’elle durant les heures et les jours qui suivirent le terrible accident de Millas.

Faute de connaître les faits, on se concentre sur l’effet

Que s’est-il passé ? Combien y a-t-il de victimes ? On l’ignore. Mais on veut parler de ce fait divers terrible. On veut justifier le choix de passer en édition spéciale, alors il va falloir remplir. On se concentrera donc sur ce que l’on sait : cet accident est particulièrement horrible parce qu’il touche des enfants et qu’il a lieu à quelques jours de Noël. C’est donc sur les sentiments qu’inspire ce drame que se sont focalisés les médias. Pour donner une teneur scientifique à cette approche, ils ont choisi de parler de l’accompagnement psychologique des victimes et de leur entourage.


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Est-ce encore de l’information ?

Mais le Journaliste a beau avoir interviewé, des heures durant, tous les spécialistes existants dans le domaine de l’aide aux victimes et de l’accompagnement psychologique, il reste un journaliste. S’il peut filmer un enfant en larmes, il le fait. Et nous en avons vu, des petits collégiens éplorés filmés en gros plan alors qu’ils venaient juste allumer une bougie en souvenir d’un ami décédé.

En filmant ces enfants, en brandissant un micro sous leur nez, le journaliste apparaît seulement comme un charognard en quête d’une image forte. Il prouve une fois de plus la validité de ce que j’ai déjà écrit : que pour lui le monde n’est qu’un vaste réservoir d’acteurs gratuits. Un enfant qui pleure, ce n’est pas un enfant qui pleure : c’est « un son » et « de l’image ». Une telle froideur technique est-elle, en l’occurrence, légitimée par la nécessité de « produire de l’information » ? Même pas : est-ce encore de l’information ? Que nous apprennent ces images ? Que des enfants sont tristes parce que leurs amis sont morts ? Scoop ! Quelle justification éthique, professionnelle, journalistique peut-on trouver à la diffusion de ces vidéos rien moins qu’indécentes ?

Micro mal placé

Il ne fait aucun doute que si un journaliste s’avisait de braquer sa caméra sur un de mes enfants pleurant le deuil d’un camarade, il se prendrait une volée d’insultes bien senties qui s’accompagnerait probablement de la destruction de son matériel.

Tous ces pédopsychiatres qui détaillent par le menu les dispositifs mis en œuvre pour accueillir la parole de l’enfant traumatisé et lui permettre de retrouver une vie à peu près normale devraient peut-être prendre le temps de rappeler au journaliste qui les interroge (et feint de s’intéresser à ce qu’ils disent) que la dernière chose qu’on ait envie de voir quand tout va mal, c’est le micro d’un journaliste.

Retrouvez tous les articles d’Ingrid Riocreux sur son blog La voix de nos maîtres

Réforme fiscale: Trump protège son Amérique

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La réforme fiscale de Donald Trump va être votée par le Congrès américain : elle suscite des réactions contrastées et semble être, de plus, incomplète.

La carotte sans le bâton ?

Par-delà la critique politique (cette réforme serait pour les riches) la grande question est de savoir si ce qu’il faut bien appeler un « dumping fiscal » (baisse de l’impôt sur les sociétés de 35 à 21 %) fera revenir l’emploi aux Etats-Unis et si le déficit budgétaire américain (et la dette qui s’ensuit) sera compensé par une augmentation de l’activité imposable. Dit autrement : est-ce que l’augmentation de l’assiette imposable (« effet Laffer ») donnera un rendement compensant l’impact de la diminution (14 %) du taux ? Nul ne peut le dire encore avec certitude, mais il s’agit d’une gigantesque mesure. Les Etats-Unis sont un des seuls pays à imposer les entreprises sur leur activité mondiale et le taux de l’impôt sur les sociétés était, avant la réforme, un des plus élevés (OCDE), suscitant l’évasion massive (plusieurs milliards de dollars par an). Une perte pour le fisc et la tentation d’investir hors Etats-Unis.

A lire aussi: Un an de Trump et toujours pas de guerre mondiale

Toutefois, la stratégie de la carotte ne fonctionne pas (ou moins bien) sans celle du bâton.

Et justement, l’un des points emblématiques du programme électoral économique de Donald Trump consistait à taxer certaines importations sur le sol américain. D’ailleurs, Bernie Sanders – rival opiniâtre mais malheureux de Hillary Clinton lors de la primaire démocrate -, et ses amis chez les Démocrates, demandent à au président américain de taxer les produits canadiens, et donc de défaire l’ALENA.

Donald Trump peut mettre K.O. l’OMC

Cette question est connue dans le discours de Donald Trump comme celle de la Border Adjustment Tax (BAT) qui relève en réalité de plusieurs philosophies économiques : égalisation des prix du marché entre produits importés et produits « made in USA » afin de préserver l’entreprise américaine et l’emploi ; incitation à provoquer de grands investissements locaux : même s’il y a plus riche (Suisse) et plus vaste (Chine, Inde), les USA sont le plus riche vaste marché du monde ; renflouement du budget fédéral. Or, depuis début septembre 2017, Donald Trump est devenu muet sur ce sujet qu’il parait de toutes les qualités (censé même financer la construction d’une frontière physique terrestre infranchissable avec le Mexique, et en fait avec toute l’Amérique latine). Les grands inspirateurs de la BAT sont Douglas Holtz-Eakin (conservateur), ancien conseiller économique de George H.W. Bush, et Alan Auerbach (gauche américaine), professeur d’économie à Berkeley.

Le mutisme de la Maison blanche est probablement simplement dû au fait que le mécanisme de la BAT, qui sera très complexe, n’est pas encore au point. De toute façon, les attaques politiques qui le visent ne sont pas à prendre en compte car totalement éculées, identiques aux arguments des libre-échangistes européens : renchérissement des produits importés, intervention de l’OMC. Le premier reproche sera négligé en raison de l’augmentation de l’emploi et du niveau de vie du fait de la baisse de la fiscalité des particuliers, et par l’accroissement et la rentabilisation des fabrications de substitution (valorisation du « point mort »). Quant à l’OMC, si les Etats-Unis introduisent la BAT elle disparaîtra !

La tranchée des géants

Le combat est acharné dans les universités et sur le champ de bataille habituel des lobbys : du côté des « pour », l’American Made Coalition (25 géants américains dont GE, Boeing, Dow, Eli Lilly, Pfizer et Oracle) qui militent pour l’emploi américain ; du côté des « contre » : Americans for Affordable Products (associations de détaillants, concessionnaires automobiles, Nike, Toyota, LVMH) qui prétendent défendre le pouvoir d’achat de l’Américain moyen.

S’il va au bout de son idée de BAT, on peut imaginer que Donald Trump va essayer de se passer du Congrès et tenter de négocier- le droit constitutionnel le lui permet – des accords présidentiels (sole executive agreements) avec les pays étrangers : taxe à l’export par les pays partenaires ? ; auto-limitations quantitatives ? Il a tâté le terrain – avec le Mexique et avec la Chine. Sans succès pour l’instant.

Quand Cécile Duflot enjolive la vérité sur son « retrait » de la vie politique

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Madame Duflot ose tout. Invitée le 13 décembre par le duo Toussaint-Apathie, sur Franceinfo, elle s’est livrée à un exercice de communication, que seule la bienveillance de ses interlocuteurs lui aura permis de trouver réussi. Arrêtons-nous d’abord sur son apparence. Mme Duflot s’est fait connaître par le débit de ses paroles et le son de sa voix, proprement insupportables, et par des tenues « spectaculaires ». On se souvient de son arrivée au ministère  de l’Egalité des territoires et du logement, ainsi qu’au premier conseil des ministres sous le président François « normal » Hollande : elle portait un jean, qui lui avait valu de nombreuses railleries, et quelques encouragements. Les railleurs y voyaient la négligence recherchée d’une adolescente attardée (emploi qu’elle tenta d’abandonner, quand elle s’aperçut qu’il la desservait). Au contraire, Dominique Voynet, qui coule à présent des jours paisibles dans une sinécure républicaine, loin des naufrages et des plages mazoutées, nous laissait entendre que Cécile-la-rebelle ne suivrait jamais le code vestimentaire du patriarcat.

L’art de fleurir

Le 17 juillet 2012, elle provoquait ce qu’on appelle des « mouvements divers » dans les rangs de l’Assemblée nationale. Se présentant vêtue d’une robe à fleurs bleue et blanche bien propre à rendre visible la plus modeste des minorités, elle souleva une sorte de houle de rassemblement, mi-moqueuse mi-admirative, accompagnée de sifflets, où certains virent la preuve d’un machisme dominateur et sûr de lui. Christine Bard, « historienne et féministe », expliqua sans rire dans le magazine Les Inrocks les ressorts cachés de ce tapage, qu’elle jugea d’emblée « discriminatoire » : la robe de Cécile constituait une affirmation politique, une manière très crâne de se présenter à la vindicte de ses adversaires, d’exprimer « avec intelligence » ses idées de gauche… « C’est une jeune femme qui a une grande liberté vestimentaire, parfaitement conforme aux valeurs qu’elle défend. Elle affiche son étiquette politique. » Duflot, c’était la floraison de la gauche, le printemps de la prairie, un éblouissant contraste avec la grisaille sexuelle des hommes de droite. Mme Bard en appelait solennellement à « la liberté absolue des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent. ».

Las ! Cécile Duflot est aujourd’hui bien éloignée de l’héroïne des frais pâturages et des garde-robes idéologiques. Sur le plateau de Franceinfo, elle parut élégamment vêtue d’une robe assez stricte, coiffée sagement, le nez chaussée de lunettes à montures presque sévères. Elle avait définitivement quitté la dépouille de la rebelle, pour un costume d’ « executive woman ». Nous attendons le décryptage de Christine Bard, avant de nous prononcer sur la réelle signification de la récente métamorphose de Cécile D.

« J’ai fait le choix d’une forme de retrait »

Fort aimable, Toussaint-Apathie la laissa développer son sage propos coloré de chlorophylle, à peine épicé par un appel à la compréhension des zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Bref, elle offrait le visage d’une politicienne raisonnable. Puis Toussaint-Apathie risqua cette interrogation : « Envisagez-vous de participer à la prochaine campagne des élections européennes ? »

Cécile n’attendait que cela :

– « Écoutez, vous savez, j’ai fait le choix d’une forme de retrait […] Je n’ai pas de scénario [de retour à la vie politique]. »

Et Toussaint-Apathie, voulant en savoir plus :

« Vous n’avez plus de mandat, vous travaillez dans le privé ».

– « C’est ça. La politique a été intense pendant dix ans de ma vie ».

– « Vous n’avez pas le projet d’y revenir ? »

« Je ne suis pas partie, je n’ai plus exactement les mêmes responsabilités. […] Je ne vais pas vous mentir : on est aujourd’hui en 2017, je suis très loin de tout ça, mais comme il y a une recomposition du paysage politique, on est obligé de se poser des questions sur sa propre responsabilité. ».

Mme Duflot aurait donc volontairement choisi de se retirer…

Les électeurs ont choisi pour elle

Mme Duflot s’est présentée aux suffrages des militants d’EELV, dans le cadre des primaires et de la candidature verte à la présidentielle : ils ont préféré nettement ses deux concurrents. Pour tout dire, ils l’ont congédiée. Aux législatives, elle a subi une défaite cinglante : les électeurs ne lui ont pas seulement désigné la sortie, ils l’ont poussée dehors. Néanmoins, dans ses habits neufs de politicienne d’appareil qui voudrait qu’on la prît au sérieux, elle prétend qu’elle a « fait le choix d’une forme de retrait » ! On croirait entendre un vieux sénateur sous la IVe République !

L’inénarrable Cécile Duflot ne lit certainement pas Éléments. Pourtant, dans son numéro 158, cette excellente revue lui aurait fourni l’aliment d’une réflexion plus que salutaire. On y lit un entretien avec Isabelle Chazot, naguère directrice de la rédaction de 20 ans, publication savoureuse destinée aux filles acidulées, jolies et intelligentes. Parmi ses collaborateurs, principalement masculins (dont Alain Soral, qui n’était pas encore obsédé par les Juifs), certains connurent le succès (Simon Liberati, par exemple) ; en revanche, les rédactrices, pourtant fort douées, ne poursuivirent pas dans la voie du journalisme. Isabelle Chazot donne cette explication, magnifique : « [leur] talent et [leur] pugnacité idéologique étaient irréprochables, mais [elles] n’ont jamais souhaité faire carrière dans le culturo-mondain. C’est d’ailleurs un vrai mystère, ce déficit narcissique, timidité ou ennui, des femmes talentueuses. Réussir ne les intéresse pas. L’ambition sociale est souvent le fait des médiocres. On peut aussi inverser pour positiver : le projet de réussir dans ce monde-là, qui est devenu d’une laideur et d’une méchanceté ahurissantes, ne peut stimuler que les natures basses. Les filles sensibles ou révolutionnaires que j’ai croisées ont eu tendance à se tourner vers des métiers discrets ou vers les joies de l’intime. »

A Breil-sur-Roya, les migrants, les militants et les méfiants


Dans l’avant-dernier chapitre du Peuple de la frontière, Gérald Andrieu relate son étape dans la vallée rendue célèbre par le militant pro-migrants Cédric Herrou. Ici, partisans et adversaires des actions illégales ne parlent plus la même langue. Les uns ont peur pour les droits de l’homme et les autres pour eux-mêmes. Extraits.


De Touët-de-l’Escarène, il m’a fallu deux jours de marche pour atteindre Breil-sur-Roya. C’est mon ultime étape avant mon arrivée à Menton. (…) Depuis quelque temps, deux Breil s’opposent en silence : ces habitants qui ont décidé de répondre au flux de migrants venus d’Italie en les aidant et ceux qui ne comprennent pas qu’on puisse agir ainsi, en contrevenant parfois à la loi. Quoi qu’on pense du sujet, seul le premier camp a droit à l’attention des médias. Bien sûr, on peut faire confiance à Christian Estrosi et Éric Ciotti, dont la mainmise s’étend jusqu’en ses terres reculées des Alpes-Maritimes, pour donner de la voix contre ceux qui portent assistance aux clandestins. Mais les « simples » locaux, qui ne comprennent pas ou ne l’acceptent pas, eux, on ne les voit pas, on ne les entend pas.

Du coup, voilà la Roya dépeinte en « vallée rebelle » avec, à sa tête, un « personnage », une « gueule » reconnaissable entre toutes : Cédric Herrou, cet agriculteur breillois à lunettes d’une trentaine d’années, portraituré par Libé en « passeur décisif » parce qu’il a pris l’habitude de faire franchir la frontière à ceux qui ont pris la route de l’exil et de transformer ses rendez-vous avec la justice en véritables tribunes. Si l’on se fiait à ces seuls articles, on pourrait penser rencontrer à chaque coin de rue des adeptes de la désobéissance civile. Évidemment, les choses sont plus compliquées…

« Breil a toujours été une commune plutôt de droite, une ville “catho rurale” en quelque sorte, où les gens n’étaient ni de gauche, ni de gauche ! Seulement, la droite ici ne fait pas de politique. Alors que le pôle de gauche, bien que minoritaire, est très agissant. » Michel Masseglia en sait quelque chose. Il est encarté au PCF depuis 1976 – « Quand Georges Marchais a mis fin à la dictature du prolétariat », tient-il à préciser – et occupe le poste d’adjoint à la culture, aux sports et aux associations au sein d’une majorité qui va « du centre à l’extrême gauche » et est arrivée au pouvoir « après trente ans de droite ». Lui est du genre très très « agissant ». C’est simple : qui vient à Breil croisera cent fois par jour sa bonne trogne de Gaulois, que l’on croirait dessinée par Uderzo ; il est partout : « Quand tu n’as pas de tête, t’as des jambes, comme on dit ici ! » À 71 ans, ni sa tête, ni ses jambes ne lui font défaut. Alors il les met à profit de cette commune qui abrite ses ancêtres depuis, au moins, le début du xviie siècle. Mais aussi de ceux qui essayent d’entrer en France. La veille, il participait à une maraude à Vintimille pour distribuer à manger aux migrants. Il en est encore excité comme un gamin. Et il assume de porter assistance à des clandestins : « Au début, la question de la légalité, tu ne te la poses pas. Parfois, ça aurait pu mal tourner, mais je n’ai jamais eu la trouille finalement. Je considérais que j’étais dans la légalité morale… » Après quelques minutes, il enterre même le débat : « Dans la ruralité, quand t’as un mec en galère, eh bien tu l’aides, ce n’est pas plus compliqué ! »

Cédric Herrou ne fait pas non plus dans les longs discours. Pas la peine d’évoquer le fait que les libéraux les plus ardents rêvent, eux aussi, d’un monde sans frontières ; nul besoin de lui soumettre des passages de ce discours de Jean Jaurès dans lequel il regrettait que « le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est la plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas ». (…) La question du droit, il la retourne d’une formule qu’il répète sans cesse dans les médias : « L’État est plus dans l’illégalité que moi. Le droit à la demande d’asile n’est pas appliqué. Dans le Sud-Est encore moins qu’ailleurs. Il y a ici une gestion politique très particulière. On peut dire qu’il y a une République française et une République du Sud-Est. » Basta, ça s’arrête là. (…)

En attendant, ce dernier a d’autres préoccupations. Il craint pour seize très jeunes migrants accueillis à son domicile depuis près de deux semaines. Des Érythréens, des Soudanais, des Éthiopiens pour la plupart, comme à Steenvoorde, dans le Nord, où je faisais ma première vraie halte, il y a tout juste cinq mois. Il ne veut pas qu’ils soient embarqués en autocar par la police aux frontières sans connaître leur destination et être certain qu’ils seront pris en charge par des professionnels de l’aide sociale à l’enfance. « Hier, ils nous l’ont déjà fait à l’envers. On était pourtant avec des avocats. » Quatre migrants, dont un couple avec un enfant, explique-t-il, auraient été reconduits en Italie par les autorités.

La gendarme qui gère le problème du jour – un lieutenant à en croire les deux galons blancs de son uniforme – pourrait devenir chèvre, mais elle préfère en rire. « C’est un sketch ! Il va falloir faire monter jusqu’ici un nouveau chauffeur ! Celui-ci a dépassé l’amplitude horaire autorisée… » En refusant de monter à bord, les jeunes migrants, sans le savoir, ont joué la montre : l’heure a tourné et la législation impose qu’un autre, tout frais, prenne le volant du car… Mais Cédric Herrou ne semble pas se réjouir de cette première victoire décrochée en plein cagnard, à deux pas de l’hôpital de la ville. Assis sous cet arrêt de bus, derrière lequel se sont regroupés ses protégés, il paraît épuisé, abattu presque. Dans quelque temps, quand il aura toutes les assurances qu’il attendait, il les saluera une dernière fois, un à un, d’une accolade, glissant à chacun un petit mot : « Attention hein ! », « Bonne chance ! », « Good luck ! » (…)

Au bar des Alpins, tenu par l’estimable Serge, un Marseillais au cuir coloré par le soleil, épaissi par la vie, et qui prend soin de ne jamais oublier votre prénom, je retrouve Nathalie, la fille de Michel Masseglia. Avec elle, la discussion ira plus loin. Je vais même comprendre ce vague à l’âme qui frappe parfois ceux qui aident les migrants. Elle est pourtant d’un naturel jovial. Elle en a même fait son métier : « J’ai 43 ans et je suis clown, c’est ma fierté ! J’en ai bavé des ronds de chapeau, mais oui, je suis clown soliste ! À Breil-sur-Roya, la con d’sa mère ! » Avant d’être artiste, elle a été instit en primaire, « deux ans seulement, pour rassurer mes parents et être bien certaine que ce n’était pas ça que je voulais faire ».

Les migrants ? Le sujet s’impose à elle à l’été 2015, quand, bloqués à la frontière Vintimille-Menton, ils s’installent, des semaines durant, sur les rochers du bord de mer, côté italien : « C’était de l’humanitaire pur et simple, il s’agissait de leur amener de l’eau. » En mai 2016, pour la première fois, elle en fait monter à bord de sa voiture : « Trois Soudanais, ils étaient paumés sous la pluie. Tu sais que ça craint quand tu fais ça. Mais, en fait, tu ne sais rien. À l’époque, je ne connaissais pas la différence entre un migrant, un réfugié, un déplacé, un demandeur d’asile, etc. » Elle m’avoue en avoir accueilli, depuis, une trentaine, chez elle, dans sa maison de 40 m2, avec toilettes sèches, construite sur les terres de son arrière-grand-père, où elle vit avec son breton de mari et un petit garçon de 12 ans. Elle confesse aussi avoir commis des erreurs : « Les premiers que j’ai accueillis, je les ai rhabillés de la tête aux pieds. Slips, chaussures, je leur ai tout donné. À la fin, ils m’ont dit : “T’es riche, toi” et je m’en suis voulue parce que je perpétuais l’idée que l’Europe, la France, c’était vraiment cet Eldorado qu’ils venaient chercher. » Ces derniers temps, Nathalie s’est moins investie : « T’as le sentiment de vider la mer avec une petite cuillère. Et puis, je ne veux plus trop m’attacher. Tu ne peux pas porter, seule, 30 sacs à dos pleins d’histoires, d’émotions, ton cœur ne tient pas. Ça m’a un peu pourri la vie… Mais je ne comprends toujours pas comment font ceux qui passent comme si de rien n’était, comme si c’était des plantes qu’ils apercevaient au bord de la route… » À cet instant, son père apparaît dans le bar – il est vraiment partout – et Nathalie explose de rire : « Si je suis comme ça, c’est sa faute à lui ! »

Il y a mille façons d’aider. Certains le font de manière quasi « industrielle » et vont jusqu’à revendiquer « enfreindre la loi allègrement ». Étonnant hasard : Françoise Cotta, l’avocate du frère du terroriste du Bataclan avec qui, en Alsace, j’avais eu une discussion téléphonique tendue sur le djihad, possède une maison à Breil. Dans une tribune pour le site de L’Obs publiée après mon passage, elle explique y avoir accueilli « 450 personnes » et « se foutre de l’interdit ». D’autres multiplient les petits gestes, plus artisanaux disons, ou plus discrets plutôt, comme cette employée de la SNCF qui, elle, ne veut surtout pas que son nom apparaisse. Elle a assisté, me dit-elle, à des « scènes humiliantes » : « Quand tu vois un militaire mettre ses rangers sur la tête d’un type plaqué au sol, lorsque tu aperçois un CRS pousser un homme dans les escaliers, quand tu entends un migrant dire à ceux qui le contrôlent que, dans son pays, il était policier, comme eux, et qu’en retour, les mecs se marrent et lui demandent de se mettre au garde-à-vous, tu ne peux pas rester insensible. » Alors, elle évite de « collaborer » – c’est bien le terme qu’elle utilise – quand des policiers lui demandent si elle a vu des migrants. (…)

Une aide-soignante croisée à Sospel et qui s’est présentée à moi comme une sympathisante de Roya citoyenne (l’association locale qui fait dans « la défense des citoyens du monde »), elle aussi, usera d’un vocabulaire que l’on croyait réservé à la seule Deuxième Guerre mondiale. « On a parfois le sentiment d’être dans le maquis », m’expliquera-t-elle, sans se rendre compte que le rapprochement entre les deux périodes est irrecevable. Mais elle me confessera aussi ses doutes : « C’est sûr qu’à une époque, on a vu arriver que des hommes et ça nous a interrogés… » L’agent SNCF, elle, se refuse à croire que des terroristes puissent se glisser parmi eux : « Je me dis que, s’ils font autant de kilomètres, c’est bien qu’ils fuient. On ne ferait pas la même chose, nous ? » Et de m’expliquer que son propre grand-père, en son temps, est entré en France de façon clandestine. Pour Nathalie, c’est même l’inverse : « On craint que viennent des terroristes, mais les migrants, vu comment on les accueille, dans dix ans on en aura vraiment fait des terroristes ! » De toute façon, pour elle, « on mélange tout » dans cette histoire : « Migrants, islam, terrorisme… Ici, la majorité des migrants que l’on a, ce sont des Érythréens et beaucoup sont chrétiens orthodoxes1 ! »

Mais il n’empêche, à Breil, certains ont la trouille. Ou, plus simplement, ils en ont marre de ce « boxon », comme ils disent. Ceux-là, je l’expliquais plus tôt, les journalistes ne vont pas les voir. Ou les médias ne veulent pas les entendre, ou bien alors ils ne songent même pas qu’il faudrait leur donner la parole ? Je ne sais pas quelle est la pire des deux explications. Ce dont je suis sûr, pour l’avoir expérimentée, c’est qu’une troisième vient se rajouter : il est beaucoup moins facile de faire parler cette partie de la population, personne ne voulant passer pour celui qui n’aurait pas de cœur, pour le « salaud de service », en définitive.

Avec Laure, 60 ans, qui tient La Presse de la Roya, j’en apprends plus sur cette portion silencieuse des habitants. Pas seulement parce qu’elle a été, par le passé, « adjointe dans une majorité sans étiquette », comme elle me le raconte. Mais parce que dans ce commerce tout le monde passe et livre au passage un bout de sa vie. Laure et sa collègue Christine ne font pas que dans les journaux. Chez elles, les Breillois achètent leurs cigarettes, peuvent faire leurs photos d’identité, réceptionner leurs colis, etc. « Les anciens de Breil sont tolérants et accueillants, m’explique-t-elle, il y a par exemple un grand nombre de harkis installés ici. Beaucoup de personnes veulent aider, on n’est pas inhumains. Mais là, ça bouillonne, les gens en ont marre, ils sont excédés. Il y a des personnes âgées qui vivent seules, les migrants leur font peur, elles ont l’impression de ne plus être chez elles. » Et d’illustrer son propos : « L’été dernier, il y a un vieux monsieur, à 5 h 00 du matin, il est allé avec son panier à œufs dans son poulailler et sur qui il tombe ? Des migrants ! Il a failli nous faire un infarctus ! » Et voilà Laure qui me demande de l’accompagner à l’extérieur. Du pas de sa porte, elle pointe du doigt le soupirail ouvert sur une cave logée sous l’établissement des pompes funèbres : « Vous voyez, certains vont jusqu’à dormir là-dedans. Je l’ai signalé. On ne peut quand même pas laisser des gens vivre dans ces conditions… » De retour à l’intérieur, la commerçante me dit « toucher du bois » : « J’espère qu’il n’arrivera rien, il y a quand même des chasseurs dans le coin… »

Sur la place Biancheri, j’en rencontre un autre que les journalistes venus à Breil pour les migrants n’interrogent jamais. Il est pourtant élu d’opposition : Jean-Pierre Beghelli. En cette fin de matinée, il est assis à la terrasse d’un café en compagnie de Laïd Boukhadra, un harki avec une main de Fatma dorée autour du cou, une chevalière géante du même métal avec ses initiales au doigt et une rosette rouge, plus discrète, fixée au revers de sa veste. Au début, Beghelli est méfiant. Il ne m’en dira rien, je ne le découvrirai que plus tard, mais il est détective privé. Et puis il craint, glisse-t-il furtivement, l’utilisation que je ferai de ses propos. Alors pour commencer, après s’être allumé une Gitane filtre, ce petit bonhomme au visage rond, en jean et sweat bleu, me parle de ce village qu’il aime, de « sa situation privilégiée entre mer et montagnes », mais qui devient, regrette-t-il, « une cité-dortoir ». Il raconte le Breil de son enfance, dont la « spécificité était de vivre en autarcie » : « Quand j’étais minot, il n’y avait pas de voitures ici. Si on s’asseyait sur un muret, on pouvait en compter trois dans la journée, dont celle du médecin ! Il y avait une douzaine de bars, quatre boulangeries. Des épiceries ? Il y en avait une quinzaine. Là, on n’en a plus : la dernière a fermé il y a 15 jours ! » Au grand bonheur, sans doute, des propriétaires du récent Carrefour. (…)

Et puis, Beghelli en vient à ceux qui aident les migrants : « Ces gens-là, je les appelle les anarchistes subventionnés. Ce qu’ils font, c’est abject… Prendre ces gens en Italie et les amener à Breil. C’est un cul-de-sac ici. Il n’y a rien. Ils descendent chercher les Noirs avec un fourgon, et après ils n’ont plus qu’à les remettre aux gendarmes. C’est du foutage de gueule. Ils profitent de ces gens, tout ça pour se faire mousser. Et après, c’est nous les méchants ? » (…)

« Quand les harkis sont arrivés, poursuit Beghelli, on ne savait pas qui c’était ces gens. Tenez, celui-là quand il est entré dans ma classe, c’était le premier que je voyais. » Et de saluer son ancien camarade d’école Ahmid, qui passe par là, avant de reprendre son propos : « Ils se sont parfaitement intégrés. Les migrants peuvent aussi s’intégrer. Si on leur permet de le faire. Pour cela, il faut un logement, un job. Ça ne peut pas fonctionner en les trimballant, comme certains le font, à droite à gauche ! » Il se tourne alors vers le fameux Ahmid, qui s’est arrêté un moment à notre table : « Bon, il y a quand même une différence avec vous, c’est que vous, vous n’étiez pas “sans droit ni titre”, vous étiez français. »

Vote à l’élection présidentielle :

1er tour : Le Pen 29,54 % ; Mélenchon 26,57 % ; Macron 15,60 %.

2e tour : Macron 53,60 % ; Le Pen 46,40 % ; abstention 28,61 % ; nuls et blancs 11,27 %.

 

Le peuple de la frontière

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Wauquiez, le bon docteur de la « droite vraiment de droite »

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Laurent Wauquiez, décembre 2017. SIPA. 00836015_000011

« Il y a un très méchant Dark Vador qui essaie d’étouffer tout espoir dans la galaxie. Mais une flamme renaît, qui va permettre de battre le méchant empire En Marche. Et cette flamme, c’est celle que je porte », disait Laurent Wauquiez au cœur de la campagne pour la présidence des Républicains. Champion de la « vraie droite » qui s’assume, qui ne recule pas devant l’adversité, le nouveau président des Républicains annonce-t-il une nouvelle ère, un rééquilibrage des forces en présence au profit du navire amiral qu’étaient autrefois les Républicains ? Rien d’évident pour l’instant. Toutefois, il est désormais acquis que le paysage politique continuera d’évoluer, s’adaptant à la nouvelle donne anthropologique du pays dans la continuité de l’élection présidentielle de 2017, pierre de touche de révolution « dégagiste » en cours. La défaite inédite de François Fillon, tant par son ampleur que par les raisons qui l’ont provoquée, a atomisé la droite française, l’a éparpillée façon puzzle en de multiples coteries prêtes à s’entre-déchirer. Fait unique dans l’histoire de la Ve République, la droite n’a même pas été en mesure de se maintenir au second tour. Plus inquiétant encore, un électeur sur deux de François Fillon était âgé de plus de 65 ans. Les Républicains font donc face à un champ de ruines.

Le centre est perdu

Qui dit champ de ruines dit fuyards. L’hémorragie a commencé dès la nomination du Premier ministre. En récupérant Edouard Philippe, talentueux maire du Havre, Emmanuel Macron envoyait un signal fort à la droite. Dès lors, les départs se sont accumulés, montrant que cette élection présidentielle en forme de XVIII Brumaire du centrisme avait littéralement sapé les fondations mêmes de la droite française, allant jusqu’à remettre en question le consensus entre le RPR et l’UDF qui avait conduit à la création de l’UMP. Inutile de tergiverser, la droite du congrès du Bourget est morte comme la gauche du congrès d’Epinay. Les deux carrosses de la vie politique française se sont transformés en citrouilles, les divisions idéologiques se matérialisant en divisions politiques concrètes. Manuel Valls ne pouvait pas cohabiter plus longtemps avec Benoît Hamon. À l’identique, Xavier Bertrand n’avait aucune raison de rester membre des Républicains sous une présidence Wauquiez. La droite a été dépossédée de son centre par la gauche, par un Emmanuel Macron beaucoup plus central que centriste. Il lui faut désormais en faire le deuil.

Ce travail d’introspection a déjà été entamé par Laurent Wauquiez, qui, au fond, n’attendait que ça. Il est maintenant le bon docteur au chevet d’un grand malade, prêchant la résilience, le retour aux fondamentaux et la purge des toxines qui sapent le système immunitaire d’une droite qui pleurniche, se pensant l’éternelle victime du terrorisme intellectuel de la gauche. Une partie du groupe des Constructifs rejoint formellement Emmanuel Macron ? Laurent Wauquiez fait mine de s’en réjouir. La droite vraiment de droite ne se reconstruira pas avec « les mauvaises volontés », disent les fidèles. Quelques observateurs croient même que la rupture avec le centre pourrait être une aubaine, une occasion historique pour que Les Républicains redeviennent le RPR, ou le RPF tel que décrit par André Malraux, « le métro à 6 h du soir » charriant la France dans toute sa diversité, véhicule du « gaullo-bonapartisme ». Journaliste au Figaro, Alexandre Devecchio réagissait sur Twitter juste après la large victoire de Laurent Wauquiez : « La droite gaullo-bonapartiste n’a pas besoin d’une armée d’apparatachiks qui ne représentent qu’eux-mêmes. Il lui suffit du peuple ».

Wauquiez, l’homme des électeurs les plus engagés

Pour discutable que soit l’expression « gaullo-bonapartisme », difficilement définissable, elle induit l’apparition d’un homme providentiel de la stature d’un Charles de Gaulle, mieux d’un Napoléon Bonaparte ! Soit un individu qui, selon le mot de Napoléon Bonaparte lui-même, serait un « sauveur impatiemment attendu » que« l’instinct national » devinerait et appellerait. Laurent « Skywalker » Wauquiez pourrait-il être ce « génie tutélaire » qu’une « nation nombreuse renferme toujours en son sein » ? Il est, pour l’heure, permis d’en douter. En revanche, l’orientation programmatique générale de Laurent Wauquiez devrait sans nul doute s’apparenter à une forme de « gaullo-bonapartisme » modérément conservateur, ce que l’arrivée du séguiniste Julien Aubert à un poste stratégique confirme. Un ensemble renforcé par quelques saillies transgressives que Laurent Wauquiez distillera à intervalles réguliers, à la manière de ce que faisaient Jacques Chirac dans les années 1980 et Nicolas Sarkozy dans les années 2000, avant que les deux hommes ne se recentrent.

La conjoncture à laquelle est confrontée Laurent Wauquiez est cependant très différente. Le nouveau président des Républicains a eu beau écraser ses adversaires Maël de Calan et Florence Portelli, dans un scrutin interne qui a mobilisé 100 000 militants, il n’enthousiasme pas les foules les moins politisées. Surtout, il n’occupe pas cette position centrale consubstantielle du populisme « gaullo-bonapartiste », place que garde jalousement son principal adversaire Emmanuel Macron. Actuellement, son électorat doit représenter entre 15 et 20% du corps électoral. Pour progresser, Laurent Wauquiez doit donc prospecter là où se trouvent ses réserves, c’est-à-dire du côté du Front national. Au juste, Laurent Wauquiez est surtout l’homme des électeurs les plus engagés, des militants de la droite, catégorie trop souvent confondue avec l’électorat. Une erreur commise par François Fillon en 2017, pour son plus grand malheur.

Un « duel à mort »

Cette stratégie d’appel au peuple à tribord toute pourrait peut-être permettre de laver l’affront subi en 2017 et d’accéder au second tour de la prochaine élection présidentielle, mais elle échouera très certainement dans un duel contre Emmanuel Macron. Car la droite gouverne déjà en partie sous Macron, et la gauche ne votera jamais pour Laurent Wauquiez. Quant aux électeurs de Marine Le Pen, rien ne dit qu’ils se rallieraient comme un seul homme derrière l’Auvergnat. Nonobstant les lapsus de Virginie Calmels et les marronniers de la presse, les perspectives d’alliance entre les Républicains et le Front national, ou ce qu’il sera demain, n’ont que très peu de chances d’aboutir. L’on se dirige donc vers ce que le politologue Jérôme Fourquet qualifie de « duel à mort », entre deux formations dont les électorats présentent des intérêts plutôt convergents, comme l’étude des votes du premier tour de l’élection présidentielle par Harris Interactive l’avait démontrée.

Néanmoins, l’électorat de Marine Le Pen était proportionnellement plus concerné par les enjeux de sécurité intérieure et l’immigration que l’électorat de François Fillon qui plaçait « la lutte contre les déficits et la dette publique » en deuxième position de ses priorités. Si Emmanuel Macron et Edouard Philippe travaillent bien, ils pourraient cannibaliser les libéraux et ceux qui placent l’intendance avant le reste. En outre, les deux hommes ne commettent que peu d’erreurs sur les questions de société, et même excèdent certaines attentes de la droite (éducation nationale ou politique étrangère). Le sort des Républicains dépend donc d’éléments exogènes : le bilan d’Emmanuel Macron et l’état de forme du Front national, sa capacité à rebondir. En fonction de ces deux données, les Républicains de Laurent Wauquiez seront un RPR 2.0 capable de gagner un scrutin national ou une formation marginale qui, dépouillée de son centre, dépasserait péniblement les 15%.

Plus proche de 1965 que de 1981

La droite de 2017, de fait, se trouve dans la même position que la gauche sous le général de Gaulle, coupée de son aile modérée et incapable de s’allier, isolée dans son pré carré. Il a fallu plus d’une décennie à François Mitterrand pour se sortir en extrême limite du piège, en s’associant au puissant Parti communiste français, il parvenait à accéder au pouvoir et à s’y maintenir durant deux septennats. À ce stade, Laurent Wauquiez est plus proche de l’année 1965 que de l’année 1981. La droite ne doit pas simplement se reconstruire : elle doit bâtir, et pas uniquement une citadelle assiégée et paranoïaque. Entre 1995 et 2012, la gauche n’a pas gagné une seule élection présidentielle, ne prenant Matignon qu’à la faveur d’une erreur tactique de Jacques Chirac en 1997, un temps mis à profit pour fédérer la « gauche plurielle » et s’emparer des exécutifs locaux, des principales mairies des grandes villes et de la quasi intégralité du tissu associatif et culturel français. On connaît le résultat.

De justesse, François Hollande est devenu président pour appliquer à la lettre le programme de transformation du pays que les think tanks de gauche appelaient ardemment de leurs vœux. La gauche a gagné, changeant la France dans des proportions que nous ne mesurons pas encore pleinement. La droite doit s’inspirer de ce modèle, travailler humblement à un large rassemblement des Français. Si d’aventure elle se laissait prendre à rêver, à projeter sur le corps social ses fantasmes et ses représentations, elle serait durablement écartée du pouvoir, sinon détruite. Tout est à revoir. Il lui faut s’adresser à la France centrale plutôt qu’à un « peuple » chimérique, subdivisé en catégories supposément antagonistes telles que la « France périphérique », obsession du moment, ou la « France des valeurs », énigme scientifique encore irrésolue. Une droite moraliste et animée d’un sentiment de supériorité, genre de Dame Patronnesse hors d’âge, serait immanquablement balayée.

Alain Finkielkraut: « Je souffre de voir Renaud Camus s’égarer de cette manière »

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Alain Finkielkraut, 2017. Photo: Hannah Assouline

Les analogies funestes de Renaud Camus 

Après l’instauration en 1976 du regroupement familial, l’immigration a changé de nature et la France a changé de visage. L’immigration de peuplement a succédé à l’immigration de travail et, comme l’a écrit Élisabeth Badinter sur la foi des témoignages édifiants et terrifiants collectés par Georges Bensoussan dans Une France soumise : « Une seconde société tente de s’imposer insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. » Renaud Camus fait le même constat. C’est un crève-cœur pour lui de savoir que tant de Français vivent à Saint-Denis, à Sevran, à La Courneuve, à Lunel et à Tourcoing et même dans certains quartiers de Paris, comme dans une terre étrangère. Mais au moment de nommer les choses, il succombe, comme les idéologues qu’il combat, au démon de l’analogie. Les antifascistes invoquent les années noires pour mieux nier ce qui survient. Lui s’y réfère pour en faire sentir l’énormité et l’horreur. Il proteste contre l’Occupation, il fustige la Collaboration, il appelle à la Résistance. C’est là que je me sépare radicalement de lui. Comme je l’ai écrit dans ma dispute avec Élisabeth de Fontenay, si l’on veut éviter de verser dans l’inhumain, il faut se garder comme de la peste de toute comparaison avec les sombres temps du XXe siècle et s’efforcer de penser le présent dans ses propres termes : l’exactitude, encore et toujours.

Cet argument, je l’ai développé devant Renaud Camus lui-même dans mon émission « Répliques ». Il était opposé à Hervé Le Bras. Parler d’Occupation, lui ai-je dit en substance, c’est considérer tout Arabe et tout Africain croisé dans la rue comme un envahisseur : « Vous dites que la haine est un sentiment qui vous est étranger, mais votre analogie dément cette belle proclamation car, comme l’écrit Albert Camus dans une allocution prononcée au cours d’une réunion organisée par l’Amitié française, salle de la Mutualité, le 15 mars 1945, “pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C’était le moment où il ouvrait le journal.” Le mot d’Occupation suscite l’image du nazisme, et qu’y avait-il de plus légitime, de plus nécessaire, de plus salutaire, même, que de haïr les nazis ? » Renaud Camus est resté sourd à cette objection.

Il a même, depuis lors, augmenté son analogie d’un quatrième terme. Après l’Occupation, la Collaboration, la Résistance, voici maintenant le génocide. « Le génocide des Juifs était sans doute plus criminel, mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global », a-t-il tweeté. Avec ce mot, le lien que la pensée de Renaud Camus entretient encore avec la réalité, se rompt. Le génocide, c’est la destruction physique d’un peuple. Le génocide hitlérien, c’est la mise à mort industrielle des Juifs et des Tziganes. Rien de tel ne menace ces temps-ci l’Europe. Ceux-là mêmes qui, tel Youssef al-Qaradawi, veulent explicitement islamiser l’Europe, ne souhaitent pas l’extermination des infidèles, mais leur conversion, ou, pour reprendre le mot de Houellebecq, leur « soumission ». Quant au « remplacisme global », que Renaud Camus voit à l’œuvre et qui consiste notamment à vouloir compenser par l’immigration la baisse de fécondité des pays d’Europe, il procède de l’universalisation de l’idée du semblable. C’est parce qu’aucune différence n’est définitive, insurmontable, absolue, que n’importe qui peut partout faire l’affaire. Avec la transformation de l’humanité en « matière humaine indifférenciée », on peut dire que la démocratie, ou, plus exactement, la vision démocratique du monde, a enfanté un monstre, mais ce monstre n’est pas génocidaire. Car ce qui rend le génocide pensable, et donc possible, c’est la contestation de l’unité de l’espèce humaine, c’est le fait de voir dans l’autre homme un autre que l’homme. Pour Hitler, la grande hérésie est de croire, précisément, que les individus sont interchangeables. Entre les Juifs et les Aryens, il n’y a pas de commune mesure, et pour que les Aryens puissent déployer leur être, il faut que les Juifs disparaissent de la surface de la Terre.

Si remplacer, comme le pense Renaud Camus, est le geste central des sociétés postmodernes, alors cela veut dire qu’elles sont aussi, et définitivement, posthitlériennes. Je souffre d’avoir à rappeler de telles évidences, mais je souffre plus encore de voir Renaud Camus s’égarer de cette manière. Et ses non-lecteurs, qui me reprochent si véhémentement mes liens avec lui, auraient tort de se frotter les mains, car cet égarement ne leur donne pas raison. Pour eux, tout est simple, tout est clair : ce type est un salaud et il n’est pas besoin de connaître son œuvre pour savoir que chaque page témoigne de son ignominie. Eh bien non, ils se trompent en plaquant sur ce qui est une véritable tragédie les catégories tout confort du mélodrame. Les ignorants qui l’accablent enterrent vivant un très grand écrivain et telle est la tragédie : celui-ci leur apporte son concours ; avec ses analogies et ses raccourcis, il creuse sa tombe, il est à lui-même son propre fossoyeur. Il cherche, par des mots forts, à réveiller ses compatriotes hébétés, il veut provoquer un sursaut. Résultat : il provoque un haut-le-cœur même chez les plus clairvoyants. Il a fondé deux partis, le parti de l’In-nocence et le parti du NON, pour rassembler tous ceux qui ne veulent pas voir la France devenir autre chose qu’elle-même, et il n’a jamais été aussi isolé. Plus il appelle à l’union, plus il fait le vide autour de lui. Il ne crie pas dans le désert, il crée le désert par ses cris.

Et moi, j’ai beau savoir que Du sens, Éloge du paraître, Vie du chien Horla, Décivilisation, Les Inhéritiers sont des œuvres majeures, j’ai beau lire avec plaisir, avec intérêt, avec admiration, chaque volume du Journal, je suis inaudible désormais quand je le dis : Renaud Camus a entouré ses grands livres d’une muraille de tweets fous, que plus personne, bientôt, ne voudra franchir. Son angoisse est légitime, sa pensée profonde. Alors pourquoi met-il un tel acharnement à rendre cette angoisse et cette pensée odieuses ? Pourquoi, à peine commence-t-on à l’écouter, s’arrange-t-il pour qu’on ne puisse plus le faire ? Quel démon le conduit-il à pousser le bouchon trop loin ? Il faudrait un romancier pour résoudre cette énigme.

Moi, je ne peux dire que ma tristesse infinie de voir l’auteur des Demeures de l’esprit se couper de tous ceux qui auraient pu et dû le lire en écrivant que « le génocide des Juifs est un peu petit bras auprès du remplacisme global ». J’aurais souhaité qu’il fasse cas de mes arguments. J’aurais aimé être écouté ou entendu de lui. Mais si, comme je l’ai écrit à Élisabeth de Fontenay, il habite mon for intérieur car celui-ci est un forum bruyant et très agité, il est clair que je n’habite pas le sien. Mais d’ailleurs, son for intérieur est-il un forum ? Je n’en suis pas sûr. Je le vois plutôt comme un donjon où sa pensée parfois géniale, parfois délirante, soliloque sans fin.

Et voici que des poursuites judiciaires sont engagées contre Renaud Camus pour apologie ou contestation de crime contre l’humanité par SOS Racisme, l’Union des étudiants juifs de France et la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT… Toute la bêtise justintrudesque de notre époque est contenue dans cette dernière appellation.

Le propos de Renaud Camus est indéfendable, le mot de « petit bras » est absurde et atroce, mais on ne peut en aucun cas accuser Renaud Camus de négationnisme ou d’apologie de crime contre l’humanité puisqu’il dit très explicitement que le génocide des Juifs a été « plus criminel » que ce qui se passe aujourd’hui. Bref, ce propos ne relève pas des tribunaux. Les associations antiracistes ont remplacé depuis longtemps la réflexion par le réflexe judiciaire. Impatientes de punir, elles ne savent plus critiquer. Cette tâche me revient donc à moi, et à moi presque seul, parce qu’à la différence des « assos », je ne suis pas démangé par l’envie du pénal et, parce que, contrairement à la plupart de mes pairs, les « intellos », je sais de qui et de quoi je parle.

Maccarthysme victimaire

N’ayant pas vu Philip Roth depuis la célébration de son quatre-vingtième anniversaire, il y a quatre ans, je commençais à trouver le temps long. J’ai donc pris mon courage à deux mains : je lui ai téléphoné, il était disponible, j’ai sauté dans un avion, et il m’est apparu à la fois serein – car après trente et un livres et quelques chefs-d’œuvre, il a le sentiment du devoir accompli – et mélancolique, car si le travail de l’œuvre est un combat exténuant, le désœuvrement n’est pas très facile à vivre, ni, sans doute, le sentiment que le temps vous est compté. Mais peut-être ces impressions sont-elles des projections. Je me suis bien gardé d’extorquer des confidences à Philip Roth, nous avons parlé de choses et d’autres, et, surtout, du « tsunami », comme dit le New York Times, déclenché par l’affaire Weinstein.

Nous avons évoqué notamment le cas de Dustin Hoffman qui se serait rendu coupable de « comportement déplacé », il y a près d’un demi-siècle, qui ne s’en souvenait même pas, mais qui a présenté ses excuses, et celui de Leon Wieseltier, journaliste et essayiste célèbre, que des femmes travaillant avec lui accusent non d’« agression », mais d’« obsession sexuelle ». Il aurait notamment forcé l’une d’elles à regarder avec lui la photographie de la sculpture d’une femme nue et il lui aurait demandé si elle avait déjà vu une image aussi érotique. Leon Wieseltier s’apprêtait à lancer une revue intellectuelle très ambitieuse, Idea, mais confronté à cette avalanche de révélations « #metoo », la veuve de Steve Jobs, qui finançait le projet, a tout arrêté. Et l’auteur de Kaddish a rejoint en enfer Harvey Weinstein, Dustin Hoffman, Kevin Spacey, le comédien Louis C.K., convaincu d’exhibitionnisme, et aussi Elie Wiesel, car la nouvelle inquisition ne laisse même pas les morts en paix. Philip Roth n’était pas au courant de ce dernier scandale. Je lui ai dit ce que je venais d’apprendre, il a aussitôt allumé sa tablette, il a tapé le nom du grand défunt déchu et il est tombé sur un article qu’il m’a lu et que nous avons commenté ensemble : « Woman claims Elie Wiesel sexually assaulted her » (« Une femme affirme qu’Elie Wiesel l’a agressée sexuellement »). « Quand j’avais 19 ans, écrit Jenny Listman, Elie Wiesel “grabbed my ass”. » (« Elie Wiesel m’a mis la main au cul. ») Et là, attachez vos ceintures, c’est Nuit et Brouillard : « Il m’a pris pour une jeune fille ultra-orthodoxe mineure, il a donc choisi de molester une personne sans défense et qui ne risquait pas de se plaindre. »

C’était en 1987, lors d’un gala de charité, un photographe prenait un cliché de famille. « The Holocaust survivor » a d’abord mis la main sur l’épaule de Jenny Listman, puis il a descendu cette main baladeuse jusqu’à son dos, et, au moment même où le photographe « took the picture », il a atteint la fesse et il l’a pressée – « he squeezed it ! » Son forfait accompli, il s’est enfui et il a disparu. Jenny Listman dresse ensuite la liste des « after effects » de ce geste fatal et des questions éthiques qu’il a fait naître en elle. Elle évoque sa dépression suicidaire et des crises de panique qui ont duré dix-huit ans. Ce sont tous ses repères qui se sont effondrés. Le « bad behaviour » d’un homme considéré comme un saint laïque lui a fait perdre confiance en l’humanité…

Pourquoi parle-t-elle aujourd’hui ? Parce qu’elle n’en pouvait plus de protéger le monde de « quelque chose de mauvais et de laid » (« something evil and ugly »). Le fardeau de ce secret était trop lourd à porter, et elle utilise les mots mêmes d’Elie Wiesel quand il prenait le monde à témoin de l’horreur à laquelle il avait survécu : « Écoutez-nous avec toute votre énergie ! » Ce n’est donc pas son « porc » que Jenny Listman balance, après un si long et si douloureux silence, c’est son bourreau. Un soir de novembre 2017, dans un appartement de l’Upper West Side à Manhattan, Philip Roth et moi, nous avons pris acte, médusés, de cet événement capital : la shoaïsation de la main au cul. Médusés, mais pas complètement pris au dépourvu. En 1981, je venais de faire la connaissance de Philip Roth et j’avais réalisé avec lui, à Londres, un entretien pour Le Nouvel Observateur. Je lui avais notamment demandé quelle avait été la réception en Amérique de Ma vie d’homme, roman que j’adorais. Il m’a répondu que ce livre lui avait valu sa réputation de misogyne, et qu’il s’était très mal vendu, car, en 1974, le monde avait découvert que les femmes sont bonnes et seulement bonnes, persécutées et seulement persécutées, et lui avait dépeint une femme persécutrice : cela gâchait tout ! En 2017, aux yeux de certaines féministes exaltées et des médias qui leur emboîtent le pas, les femmes sont plus que jamais des victimes, elles sont même sur le point de monter sur le trône de la victime absolue.

Dire d’Elie Wiesel qu’il a fait subir le Mal après l’avoir subi lui-même, c’est impliquer qu’il y a deux crimes suprêmes, imprescriptibles : le génocide et le harcèlement sexuel, cette notion englobant tout ce qu’il y a d’un peu hirsute, d’un peu sauvage, d’un peu énergumène dans les relations entre les hommes et les femmes. Interrogée par le journal Le Monde à l’occasion de l’Oscar d’honneur qui lui a été décerné à Los Angeles, Agnès Varda a eu ce mot : « L’humiliation est toujours du côté des femmes. » Il n’y aurait donc pas, dans les rapports sexués, d’hommes bafoués, d’hommes humiliés, d’hommes tournés en bourriques et réduits au désespoir. Il n’y aurait pas de femmes dominatrices, de femmes machiavéliques, de femmes féroces ou même forcenées. Médée, Lady Macbeth et l’Ange bleu seraient comme la Maureen de Philip Roth, de purs fantasmes misogynes. La bêtise progresse à pas de géant et elle purgera bientôt notre patrimoine littéraire et artistique de tout ce qui conteste sa grande suprématie manichéenne.

Edwy Plenel s’enchante de « la révolution déclenchée par l’affaire Weinstein ». Une nouvelle fois, le directeur de Mediapart s’égare. La révolution féministe a déjà eu lieu. Les femmes, dans le monde occidental, sont plus libres qu’elles ne l’ont jamais été. Leur corps leur appartient, leur vie leur appartient, la rue leur appartient et la procréation sans homme s’apprête à devenir un droit de la femme. Restent bien sûr les faits bien réels de violences et d’abus de pouvoir. Ces agissements ne méritent aucune indulgence et doivent être réprimés sans faiblesse. Il faut aussi protéger les enfants et les adolescents contre la pornographie, cette image d’une sexualité affranchie de tous les rituels de la séduction et qui est aujourd’hui offerte sur internet en guise d’initiation à la vie amoureuse. Les conquêtes de la civilisation sont fragiles. Mais le problème de la campagne actuelle est qu’elle nie l’existence même de ces conquêtes et qu’elle entend réparer les torts immémoriaux faits aux femmes par un frénétique maccarthysme victimaire. Nous réveillerons-nous un jour de cette transe ?



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Antoine Griezmann n’est pas raciste, lui

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Détail de la photo publiée (puis supprimée) par Antoine Griezmann sur Twitter

Antoine Griezmann, l’un des joueurs de foot préférés des français, a publié une photo de son déguisement pour une soirée « 80’s party ». Grimé en basketteur noir, « Grizou » a eu l’audace de revêtir le maillot des Harlem Globetrotters en hommage aux idoles de sa jeunesse. Il n’en a pas fallu davantage pour que les messages d’indignation pleuvent en 280 caractères.

J’ai 23 ans et j’ai grandi avec Les Nuls, les Inconnus, De Caunes et Garcia que me montraient mes parents. Adolescent, j’ai vu le duo du Palmashow caricaturer le chanteur Maitre Gims, une dizaine d’années après que Kamini s’est grimé en blanc pour enchaîner les clichés.

Il serait aujourd’hui impossible de légitimer leurs carrières respectives au regard des réactions contemporaines.

La communautarisation de la pensée

Il ne s’agit pas ici de renier la possible connotation choquante de la photo pour certains d’entre nous. Qui sont ceux qui se sont indignés ? Tout d’abord, les premiers concernés. Les personnes noires – même si ce terme qui essentialise un être humain à sa couleur de peau me déplaît profondément – ont été affectées par ces représentations maladroites. Tous ? Non. Le jugement s’est toujours manifesté de manière individuelle et les soutiens se sont également bousculés contre la vague d’indignation. Ensuite, les plus virulents. Les tenants d’une gauche des réseaux sociaux, urbaine et équitable, se sont emparés du sujet en rappelant la portée historique et raciste de la maladresse : le « blackface », genre théâtral américain dans lequel un acteur blanc incarne grossièrement un personnage noir. Ceux-là ont évolué dans l’entre-soi, relayant volontiers les messages de leurs pairs pour faire enfler la polémique. Quels ont été les arguments ? Mis à part cette pseudo-allusion au « blackface » et l’idée d’une prétendue appropriation culturelle continuatrice de l’oppression occidentale sur d’anciens peuples colonisés, rien. Le débat ne s’est terminé que par cet argument d’autorité : si on n’est pas noir, on ne peut pas parler à la place des noirs. De quoi faire taire leurs contradicteurs. Et c’est bien là que réside la tragédie de cette polémique.

Dans le jugement de ces événements, cette gauche bien-pensante installe une ségrégation ordinaire, un communautarisme d’autorité, dans lequel personne ne peut réagir sur ce qui ne le concerne pas. Chacun est envoyé dans les cordes de sa communauté et il lui est interdit de revendiquer son droit à être un individu qui pense et qui fait valoir sa différence vis-à-vis de ses pairs. Les noirs ne peuvent réagir que sur ce qui concerne les noirs. C’était là le fond tragique de leur argument contre toute contradiction. Si l’on pousse leur logique insensée, les femmes ne pourraient alors que réagir sur les femmes, les homosexuels sur les homosexuels et l’homme blanc, représentant le confort occidental et le patriarcat, devrait lui s’abstenir de s’indigner coupable de ne pas avoir souffert d’être une « minorité » et d’être donc illégitime à l’indignation.

Un acte antiraciste

Dans leur monde, Stéphane Hessel n’aurait pas fait un succès de librairie retentissant. La compassion – au sens le plus pur du terme – serait en elle-même interdite car seule l’indignation communautaire serait bienvenue ; mais sans compassion, comment fonder le vivre-ensemble dont la bien-pensance se propose d’être l’apôtre le plus chevronné ? A l’esprit de communion qui fonde le bien public républicain, laïc et fraternel, ils nous ont renvoyés à l’hermétisme des communautés et à une pensée unique qui, en voulant instaurer le bien absolu, est en fait en train de nous enfermer dans des identités communautaires.

Il est étonnant qu’en France ce communautarisme ait pu s’installer si vite et si bien. Nous ne partageons pas avec l’Amérique du Nord une histoire de la ségrégation organisée et du difficile mais nécessaire mouvement des droits civiques. La République, une et indivisible, a été pensée et construite pour garantir l’égalité des droits des citoyens. Et même si elle fut et reste imparfaite, cet idéal se réalise un peu plus chaque jour. Au prisme communautaire pour exercer sa pensée, je propose le prisme républicain pour entrainer sa raison. Adopter les réflexes américains sur les sujets de société serait une folie. Qu’a fait Griezmann au regard de ce qu’est la France ? Par un déguisement innocent, il ne faisait que réaliser son rêve d’enfant de faire grand, d’être noir et de jouer en NBA. C’était sa part d’ « American dream ». Un joueur de foot blanc et français qui admire des basketteurs afro-américains et décide de les incarner pour un soir constituait pourtant un sérieux revers pour tout raciste ou xénophobe. A l’image des gens qui regardent le monde pour mieux le penser et qui sont profondément antiracistes, « Grizou » a ignoré les barrières communautaires qui sont une évidence pour les bien-pensants. C’était donc un acte profondément anti-communautariste : ensemble, sans disposer de notre couleur de peau, de notre religion, de notre individualité, nous sommes libres d’admirer qui l’on veut, de mimer qui l’on veut, de se déguiser en qui l’on veut.

Le côté obscur d’un certain antiracisme

Dans une République, nous sommes égaux parce que nous renonçons au sein de l’espace public aux déterminismes individuels pour nous rassembler en une communion d’esprits et de volontés. Jugeons de la démarche, de sa profondeur, et non du résultat dans ce qu’il a de plus superficiel : une photo. Plus encore, sachons en sourire : il est étonnant que la France qui était Charlie, c’est-à-dire qui défendait la liberté d’expression, les caricatures aussi choquantes soit-elle et le rire sur des sujets polémiques, soit aujourd’hui celle des procès d’intention et de la censure.

A trop craindre le racisme, il jaillit là où il n’existait pas. Il est d’ailleurs frappant que ce soit des indignés bien blancs qui aient publicisé le sujet avec le plus de véhémence. L’antiracisme est devenu trop extrême, une démarche plus mesurée et plus raisonnée rendrait son combat plus efficace et opérationnel. A trop polémiquer sur le déguisement de Griezmann, le silence a été jeté sur l’immense banane agitée derrière Steve Mandanda lors du dernier déplacement de son club à Lyon. Cet acte vraiment raciste n’a pas suscité le même élan d’indignation. Il méritait pourtant la colère de chacun d’entre nous. Rien, pas un mot n’a été prononcé par les bien-pensants, trop occupés à trouver du sens à une photo qui n’en avait aucun. Antoine Griezmann n’a pas pensé une seconde que son hommage serait pris comme le signe de l’esclavage et de la caricature des personnes noires. C’est en invoquant l’acte raciste que les bien-pensants l’ont attaché à cette photo ; il n’existait pas en soi et il n’aurait pas existé sans eux. Ce qui me fait dire que quelques fois, il ne suffit pas d’être bien-pensant pour bien penser.

Les Rien-pensants

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Favelas, Rio ne répond plus

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Opération de l'Unité de police pacificatrice (UPP) dans la favela de Vigidal à Rio, durant la Coupe du monde de football 2014. Réhabilité et pacifié, le quartier s'est transformé en attraction touristique. / Carlos Becerra

Après plusieurs années de pacification, les favelas de Rio sont retombées sous la coupe des gangs et la violence y explose. L’Etat avait gagné la bataille militaire contre les narcos, il a perdu la bataille politique en négligeant les services publics dans ces territoires.


 « Lorsque j’ai mis les pieds pour la première fois au Complexo da Maré, je me suis cru à Bagdad ; mes hommes et moi devions nous frayer un chemin entre les camions éventrés et les carcasses de voitures volées ; les rues étaient coupées par des monticules d’immondices dont la fonction première était de bloquer le passage des forces de l’ordre, la collecte des ordures avait été suspendue depuis belle lurette sur ordre des trafiquants et les 140 000 habitants du secteur s’étaient habitués à vivre au beau milieu des déchets ; de part et d’autre de l’avenue principale surnommée “la bande de Gaza” – les enfants se jetaient continuellement des pierres pour marquer la ligne de démarcation entre gangs rivaux. » C’est ainsi que le général Roberto Escoto a décrit la plus grande favela de Rio de Janeiro, territoire sur lequel lui et ses parachutistes ont été envoyés en avril 2014 rétablir l’autorité de l’État brésilien. Après des opérations de maintien de la paix en Haïti, le général brésilien s’est retrouvé à faire la guerre dans son propre pays à quelques encablures de l’aéroport international de Rio. Trois ans plus tard, la mission est loin d’être accomplie. Le Complexo da Maré, une succession de bidonvilles coincés entre des marécages insalubres et des autoroutes saturées, est toujours sous la coupe du crime organisé. Et l’échec manifeste de la politique de pacification s’impose aujourd’hui aux quatre coins de la Cidade Maravilhosa.

Contre-société et guérilla urbaine

Vue depuis la France, l’insécurité carioca est presque un lieu commun, un arrière-plan de la carte postale mentale que nous nous faisons de Rio de Janeiro, faite de football, de strings et de carnaval. Peu savent que les territoires perdus de Rio forment de véritables contre-sociétés où le trafic de drogue (le Brésil est le deuxième marché mondial de cocaïne) permet à des groupes criminels d’exercer un pouvoir économique, mais aussi quasi politique, voire culturel, sur des centaines de milliers de civils. Le transport de passagers dans des taxis collectifs nommés « van », la distribution du gaz de cuisine, de la bière et de la TV payante dépendent des gangs. Il leur revient aussi de trancher les disputes de voisinage et les conflits entre maris et femmes. Le tribunal du crime est une justice rapide et gratuite. Cette justice privée dispose d’un régime de sanctions proportionnelles à la gravité de l’offense, allant de la simple amende à l’exécution en passant par la tonte (pour les femmes adultères notamment) ou l’expulsion manu militari. Sa circonscription couvre le morro, le nom générique donné aux pitons rocheux typiques de Rio dont les parois abruptes ont été envahies par des constructions précaires qui avancent en rang serré vers le sommet.

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Pour garder le contrôle du territoire et des points de vente de la drogue, les trafiquants, ces princes des mini-États mafieux, cumulent hard et soft power. Pour repousser les autorités et les gangs rivaux, ils ont recours aux techniques de guérilla urbaine : embuscades, snipers, infiltration et instrumentalisation des associations de voisinage. Et la terreur exercée au quotidien sur les habitants maintient la majorité silencieuse dans la soumission et l’apathie. Mais le contrôle social concerne aussi les âmes et les esprits. À plusieurs endroits, les criminels expulsent les pratiquants des rites africains traditionnels comme le candomblé et s’érigent en défenseurs des cultes évangéliques, des églises qui fonctionnent comme des sociétés privées et autonomes, contrairement aux églises catholiques.

Une sous-culture fondée sur la musique funk (une variante de la musique électronique qui prospère à Rio de Janeiro) emprunte au hip-hop ses codes les plus détestables : culte de l’argent facile et du consumérisme (ostentação), sexualisation des jeunes filles, parfois préadolescentes, hommages aux figures du crime organisé. La haine entre les gangs est telle que le texte de certaines chansons varie d’une favela à l’autre pour éviter de heurter les sensibilités du dono do morro (le chef criminel qui fait office de maire ad hoc).

Face à cette contre-société qui prospère au nez et à la barbe des autorités, l’État de droit a longtemps préféré regarder ailleurs. Du début des années 1980 à la veille de la Coupe du monde de 2014, les gouverneurs successifs n’ont rien fait ou presque. Leonel Brizola (aux commandes de l’État de Rio de Janeiro de 1983 à 1987, puis de 1991 à 1994) avait fini par interdire à la police d’intervenir dans les favelas afin de ne pas mécontenter la population des bidonvilles, un énorme réservoir de voix dociles vendues « en gros ». De toute façon, les forces de police de Rio de Janeiro, connues pour leur corruption et leur désorganisation, se révélaient incapables de récupérer les zones de non-droit dans lesquelles vit près du tiers de la population de la ville.

Pour maintenir la relative tranquillité du Rio « utile », la partie de la ville qui paye les taxes et accueille les touristes, des forces d’élite menaient des incursions périodiques – souvent accompagnées des journalistes – dans les favelas afin de récupérer des armes et d’appréhender les personnes recherchées. Ces incursão ou mega-operação obéissaient toujours au même scénario : elles démarraient aux aurores, mobilisaient hélicoptères et blindés, se poursuivaient par un point de presse intermédiaire durant le JT matinal et une conférence de presse avant la mi-journée. Appliqués à intervalles réguliers, ces rituels servaient d’exutoire à une société traumatisée par la criminalité.

Intervention de la police militaire dans la favela de la Maré à Rio, à la suite du meurtre, la veille, de trois militaires par des trafiquants de drogue, 11 août 2016 / Johnson Parraguez.
Intervention de la police militaire dans la favela de la Maré à Rio, à la suite du meurtre, la veille, de trois militaires par des trafiquants de drogue, 11 août 2016 / Johnson Parraguez.

Dans ces grandes mises en scène, la police offrait aux victimes, désespérées par un système pénal lent et inefficace, une chance de prendre leur revanche sur les favelas, perçues comme des pépinières du crime : gifles, portes défoncées, balles perdues… On n’est parfois pas loin de la punition collective : en juin 2007, lors d’une descente, la police a exécuté 19 personnes, dont 11 n’avaient aucun lien avec le trafic de drogue.

L’espoir José Mariano Beltrame

La politique du containment a pris fin sous le mandat de José Mariano Beltrame, le ministre de l’Intérieur de l’État de Rio de Janeiro (2007-2016), qui a orchestré le retour de la force publique dans les favelas. Beltrame, ancien policier spécialisé dans la lutte contre la drogue et le renseignement, s’est fait connaître comme l’homme des UPP (Unités de police de pacification), un sigle qui symbolisera l’espoir pour des millions de Cariocas fatigués de vivre dans la peur. Les UPP amènent, pour la première fois dans l’histoire, une présence policière permanente au cœur des favelas. En 2012, Rocinha, une « ville » de 170 000 habitants, nichée au cœur des quartiers chics de la zone sud, a mis fin à plus de vingt ans d’absence de présence de l’État.

Mieux payés que leurs collègues du asfalto (la ville « utile »), les effectifs des UPP ont vite pris le contrôle des territoires jadis aux mains du trafic de drogue tant la population, fatiguée de l’arbitraire, de la cruauté et des dérives de la jeunesse fascinée par la culture criminelle, aspirait à revenir dans le giron de l’État de droit. Les bandits ont préféré migrer vers des zones encore plus déshéritées au-delà des limites de la ville. S’ensuivirent des années heureuses (2010-2014), une période bénie où des entrepreneurs ont ouvert auberges, restaurants et commerces dans des zones jadis interdites comme Vidigal ou Babilônia.

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Mais la lune de miel fut de courte durée. Dès 2014, Beltrame souhaite démissionner. Il ne peut rien faire contre la contrebande d’armes lourdes, qui traversent facilement les 17 000 km de frontières terrestres dont la surveillance relève de la police fédérale, donc de Brasilia. Il pointe aussi du doigt le manque d’enthousiasme des services municipaux censés rétablir les services publics dans les territoires repris par l’État.

Du côté des forces de l’ordre, le moral des troupes a pris de sacrés coups. Une série de reportages audiovisuels sur les conditions de travail déplorables des policiers (toilettes bouchées, matelas improvisés, bureaux installés dans des containers insalubres et sans aucune protection contre les tirs…) a montré un tableau peu reluisant. Profitant de ces failles, les trafiquants ont signé un retour discret. Libérés de leur fonction politico-administrative (gérer les problèmes du quotidien des habitants des favelas), les gangs ont pu se spécialiser dans leur cœur de métier : faire de l’argent coûte que coûte. Très rapidement, les favelas pacifiées sont ainsi tombées dans un régime de cogestion : les policiers tiennent les points hauts et les accès principaux et limitent leurs mouvements à des patrouilles diurnes, alors que les criminels rouvrent les points de vente de cocaïne, armes lourdes à l’appui.

Un échec inévitable

Maintenu en poste malgré lui de 2014 à octobre 2016, Beltrame a vu sombrer sa politique de pacification. En réalité, l’échec des UPP s’explique par une grave erreur stratégique : après la reconquête des territoires perdus, l’État n’a pas su construire une relation de confiance avec les populations qui attendaient la sécurité, mais aussi des services publics. L’État de droit a crié victoire beaucoup trop tôt, confondant la prise des points stratégiques et l’installation de miradors avec le retour de l’autorité. Dans les faits, il ne s’agissait que d’un retrait tactique des gangs.

La majorité silencieuse ne demandait pourtant qu’à aider les nouvelles autorités, mais elle avait besoin de gages. Seuls les citoyens pouvaient mettre les policiers sur le chemin des trafiquants et dire qui est qui. Drones et hélicoptères ne servent à rien si les habitants refusent de regarder les agents dans les yeux pour dénoncer la petite minorité qui leur pourrit la vie.

« Il nous a manqué un appareil politico-administratif exclusivement consacré à la résolution des problèmes de la population des favelas… car le rôle des militaires – surtout des parachutistes – est de libérer les territoires pour les confier aux forces de police et aux services publics. Il est du devoir de ces derniers de subvenir aux besoins des habitants : collecte des ordures, tout-à-l’égout, santé, éducation, transport, emploi, culture », explique le général Escoto, qui s’est retrouvé seul ou presque avec ses 2 500 hommes pour prendre en charge les 140 000 âmes qui vivent au Complexo da Maré.

Le coup de grâce a été la décision du gouverneur de Rio de Janeiro de ne pas prendre la relève des parachutistes au Complexo da Maré. Au terme de quatorze mois de présence militaire, sans accroc, l’État brésilien a une nouvelle fois trahi ces populations en annulant le déploiement des 1 400 policiers censés s’installer définitivement dans la favela. Dès 2016, en plein Jeux olympiques de Rio, la vie des gangs avait repris son cours à la Maré. Depuis, des gangs et des milices composées d’anciens policiers et de pompiers y font régner leur loi.

Il est difficile de ne pas soupçonner les élites économiques et politiques brésiliennes d’avoir mis toutes ces difficultés sous le tapis le temps de la Coupe du monde de football et des JO. Une fois la fête terminée, trafics, corruption et ségrégation sociale ont repris leurs droits. À Rio, les tropiques sont plus que jamais tristes.

Cinq films pour casser l’ambiance avant Noël

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Comme chaque année, les chaînes de télévision rivalisent d’inventivité pour entraîner leurs consommateurs dans la joyeuse danse de l’esprit de Noël. Si vous êtes seul et possédez un téléviseur, vous pourrez ainsi profiter, pendant les prochaines semaines, de Sauvez le Père Noël, de Je ne suis pas prête pour Noël , de l’inoubliable Coeur pour Noël , de l’entraînant Que la magie commence ou encore du poignant Le chien qui a sauvé Noël. Si vous avez la chance de passer les fêtes de fin d’année en famille, en revanche, voici une sélection de cinq films à préférer à la fausse fête donnée par Arthur et ses acolytes sur TF1… ou à éviter à tout prix.


Sonate d’automne

D’Ingmar Bergman (1978), avec Ingrid Bergman et l’excellente actrice Liv Ullmann.

La mère, diva légèrement défraîchie, débarque chez sa fille, nonne repentie, vivant près d’un fjord. Après les politesses, le diner à la suédoise, quelques cigarettes et une insomnie, mère et fille se retrouvent en pyjama dans la salle de séjour. Une bouteille de vin circule. Le mari écoute un instant à la porte mais se garde bien d’entrer. C’est un règlement de comptes d’une violence implacable, mené par la fille. L’éternelle question de la mère : « qu’est-ce que j’ai fait de travers ? » trouve sa plus parfaite réponse : « absolument tout ! » et Eva (Liv Ullmann) ajoute l’assassin « et en plus, je t’aimais ». Charlotte (Ingrid Bergman) reprend le premier train et se repoudre le nez, paisible, en apparence. Quelqu’un veut une clémentine ?

Snow Therapy

De Ruben Östlund (2014), avec Lisa Loven Kongsli et Johannes Bah Kuhnke dans le rôle d’un couple de touristes suédois (encore), en vacances d’hiver dans les Alpes françaises avec leurs jeunes enfants.

Tout se déroule à merveille, les paires de skis louées entrent tout juste dans le studio au sol humide, les nez coulent dans les mouchoirs et sur les manches, on déjeune au restaurant d’altitude – quand une avalanche survient. Personne n’est blessé, mais Ebba, la mère, est persuadée que Tomas, le père, n’a rien fait pour mettre les enfants à l’abri, s’est sauvé seul et le plus vite possible. Le couple se déchire autour de cette question. Les couples mariés regarderont leurs chaussures – en particulier les jeunes pères de famille. Et joyeux Noël, ma chérie !

8 Femmes

De François Ozon (2002), un classique du crêpage de chignon qui réunit Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Fanny Ardant, Ludivine Sagnier, Emmanuelle Béart, Firmine Richard et Danielle Darrieux.

Choc des générations, frustrations, transgressions, secrets de famille, cadavres dans les placards, polichinelles dans le tiroir, etc. 8 femmes aura peut-être le mérite d’instaurer la parité entre les convives : ni la grand-mère, ni la belle-fille, ni la nièce ne voudront plus se trouver ensemble dans la même pièce (en général, la cuisine).

Le Voleur

De Louis Malle (1967), avec Jean-Paul Belmondo, Charles Denner, Françoise Fabian… Au tour des garçons d’ouvrir les huîtres !

Georges Randal (Belmondo) revient sur sa carrière de voleur. Alors qu’il avait placé sa confiance, sa fortune et sa promise aux bons soins de son oncle, le temps de terminer ses études, il s’aperçoit à son retour que l’argent, la femme, et la confiance, sont partis aux quatre vents. Par dépit et par vengeance, il dérobe des bijoux et prend la fuite. Oncles et cousins, serrés sur le canapé, se tapent sur les genoux, se souviennent de celles qu’ils ont piqué aux uns et aux autres, puis, ne se souviennent plus tellement. Il vaut mieux se contenter de dire que c’est du cinéma – et du passé, tout ça ! En plus, c’est l’heure d’ouvrir les cadeaux.

Les Parents terribles

De Jean Cocteau (1948), inspiré de la pièce du même nom, avec Jean Marais, Yvonne de Bray, et Jean Cocteau lui-même à la voix off.

C’est une histoire de famille comme on ne pourrait pas en imaginer de pire. Un couple âgé, une vieille fille, un enfant choyé, un mère-poule, un mari délaissé. Lorsque le fiston devient enfin un homme, on fait les présentations, et là, surprise ! La jeune fille a déjà un vieil amant… le père délaissé. La boucle est bouclée, tout est prêt pour le massacre.

D’ailleurs, il faut débarrasser la table. Au revoir, à l’année prochaine !




Le Voleur

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Quand Disney célèbre « les Fêtes » sans citer Noël

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Un paysage enneigé, un sapin en train d’être décoré, l’accroche « Joyeuses fêtes ! » écrite en rose vif ; la couverture du magazine officiel Reine des neiges annonce dès novembre la couleur : c’est bientôt « les Fêtes » !

La Reine des niaises

« Les Fêtes » ? Les fêtes de quoi ? Eh bien les fêtes de fin d’année pardi ! Celle du 31 décembre, qui fête la nouvelle année. Et puis juste avant, celle du 25 décembre. Qui fête, euh, comment cela s’appelle-t-il déjà ? Ah oui ! Noël. C’est ça : Noël. On fête Noël. La fête, là, où l’on s’offre des cadeaux en espérant qu’il y aura de la neige comme dans une comédie américaine.

Dans le magazine Reine des neiges, les sœurs Anna et Elsa vivent dans un récit en bande dessinée leur premier Noël ensemble depuis très longtemps (si vous aussi vous avez une fille à la maison, vous êtes absolument incollable sur La Reine des Neiges, et vous savez qu’Anna et Elsa ont vécu séparées l’une de l’autre).

Ne m’appelez plus jamais Noël!

Mais le problème avec Noël, c’est qu’il dit un peu trop son nom. Prononcez « Noël » et aussitôt vous convoquez le barnum : Jésus-Marie-Joseph, les anges dans nos campagnes, le Verbe incarné, la messe de minuit, la crèche, les santons, les rois mages, l’accouchement dans des conditions sanitaires déplorables, bref, le cortège encombrant de la Nativité chrétienne – y compris ses passagers clandestins : le Père Noël, la bière de Noël, et la rediff’ rituelle de Maman, j’ai raté l’avion.

Au pays de Disney, on évite de mettre explicitement le pied dans ce sujet casse-gueule – c’est clivant –, alors Anna et Elsa vont célébrer « les Fêtes » en prenant soin de ne surtout pas nommer le nom de la fête et la raison d’être de cette fête. En somme, puisque le christianisme est congédié et que nous sommes après l’Histoire, elles vont fêter qu’elles fêtent.

Au fil des cases, les dialoguistes de notre BD se voient donc contraints de tourner autour du pot et d’inventer mille stratagèmes pour éviter d’écrire « Noël » dans ce choix éditorial absurde qui consiste à faire un numéro rempli de sapins de Noël et de cadeaux de Noël.

C’est ainsi que dans leur aventure en BD, Anna et Elsa transportent dans un traîneau des « symboles des fêtes » et cherchent à s’offrir « des traditions ».

Bonnes vacances d’hiver, et joyeux je-ne-vois-pas-de-quoi-vous-parlez !

Drame de Millas: où s’arrête le journalisme commence l’indécence

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Enquêteurs et équipes de secours sont sur les lieux de l'accident à Millas où un train a percuté un autocar d'enfants, décembre 2017. SIPA. 00836279_000002

Ah, la cellule d’aide médico-psychologique ! Il ne fut question que d’elle durant les heures et les jours qui suivirent le terrible accident de Millas.

Faute de connaître les faits, on se concentre sur l’effet

Que s’est-il passé ? Combien y a-t-il de victimes ? On l’ignore. Mais on veut parler de ce fait divers terrible. On veut justifier le choix de passer en édition spéciale, alors il va falloir remplir. On se concentrera donc sur ce que l’on sait : cet accident est particulièrement horrible parce qu’il touche des enfants et qu’il a lieu à quelques jours de Noël. C’est donc sur les sentiments qu’inspire ce drame que se sont focalisés les médias. Pour donner une teneur scientifique à cette approche, ils ont choisi de parler de l’accompagnement psychologique des victimes et de leur entourage.


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Est-ce encore de l’information ?

Mais le Journaliste a beau avoir interviewé, des heures durant, tous les spécialistes existants dans le domaine de l’aide aux victimes et de l’accompagnement psychologique, il reste un journaliste. S’il peut filmer un enfant en larmes, il le fait. Et nous en avons vu, des petits collégiens éplorés filmés en gros plan alors qu’ils venaient juste allumer une bougie en souvenir d’un ami décédé.

En filmant ces enfants, en brandissant un micro sous leur nez, le journaliste apparaît seulement comme un charognard en quête d’une image forte. Il prouve une fois de plus la validité de ce que j’ai déjà écrit : que pour lui le monde n’est qu’un vaste réservoir d’acteurs gratuits. Un enfant qui pleure, ce n’est pas un enfant qui pleure : c’est « un son » et « de l’image ». Une telle froideur technique est-elle, en l’occurrence, légitimée par la nécessité de « produire de l’information » ? Même pas : est-ce encore de l’information ? Que nous apprennent ces images ? Que des enfants sont tristes parce que leurs amis sont morts ? Scoop ! Quelle justification éthique, professionnelle, journalistique peut-on trouver à la diffusion de ces vidéos rien moins qu’indécentes ?

Micro mal placé

Il ne fait aucun doute que si un journaliste s’avisait de braquer sa caméra sur un de mes enfants pleurant le deuil d’un camarade, il se prendrait une volée d’insultes bien senties qui s’accompagnerait probablement de la destruction de son matériel.

Tous ces pédopsychiatres qui détaillent par le menu les dispositifs mis en œuvre pour accueillir la parole de l’enfant traumatisé et lui permettre de retrouver une vie à peu près normale devraient peut-être prendre le temps de rappeler au journaliste qui les interroge (et feint de s’intéresser à ce qu’ils disent) que la dernière chose qu’on ait envie de voir quand tout va mal, c’est le micro d’un journaliste.

Retrouvez tous les articles d’Ingrid Riocreux sur son blog La voix de nos maîtres

Réforme fiscale: Trump protège son Amérique

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Donald Trump à Washington, décembre 2017. SIPA. AP22142995_000041

La réforme fiscale de Donald Trump va être votée par le Congrès américain : elle suscite des réactions contrastées et semble être, de plus, incomplète.

La carotte sans le bâton ?

Par-delà la critique politique (cette réforme serait pour les riches) la grande question est de savoir si ce qu’il faut bien appeler un « dumping fiscal » (baisse de l’impôt sur les sociétés de 35 à 21 %) fera revenir l’emploi aux Etats-Unis et si le déficit budgétaire américain (et la dette qui s’ensuit) sera compensé par une augmentation de l’activité imposable. Dit autrement : est-ce que l’augmentation de l’assiette imposable (« effet Laffer ») donnera un rendement compensant l’impact de la diminution (14 %) du taux ? Nul ne peut le dire encore avec certitude, mais il s’agit d’une gigantesque mesure. Les Etats-Unis sont un des seuls pays à imposer les entreprises sur leur activité mondiale et le taux de l’impôt sur les sociétés était, avant la réforme, un des plus élevés (OCDE), suscitant l’évasion massive (plusieurs milliards de dollars par an). Une perte pour le fisc et la tentation d’investir hors Etats-Unis.

A lire aussi: Un an de Trump et toujours pas de guerre mondiale

Toutefois, la stratégie de la carotte ne fonctionne pas (ou moins bien) sans celle du bâton.

Et justement, l’un des points emblématiques du programme électoral économique de Donald Trump consistait à taxer certaines importations sur le sol américain. D’ailleurs, Bernie Sanders – rival opiniâtre mais malheureux de Hillary Clinton lors de la primaire démocrate -, et ses amis chez les Démocrates, demandent à au président américain de taxer les produits canadiens, et donc de défaire l’ALENA.

Donald Trump peut mettre K.O. l’OMC

Cette question est connue dans le discours de Donald Trump comme celle de la Border Adjustment Tax (BAT) qui relève en réalité de plusieurs philosophies économiques : égalisation des prix du marché entre produits importés et produits « made in USA » afin de préserver l’entreprise américaine et l’emploi ; incitation à provoquer de grands investissements locaux : même s’il y a plus riche (Suisse) et plus vaste (Chine, Inde), les USA sont le plus riche vaste marché du monde ; renflouement du budget fédéral. Or, depuis début septembre 2017, Donald Trump est devenu muet sur ce sujet qu’il parait de toutes les qualités (censé même financer la construction d’une frontière physique terrestre infranchissable avec le Mexique, et en fait avec toute l’Amérique latine). Les grands inspirateurs de la BAT sont Douglas Holtz-Eakin (conservateur), ancien conseiller économique de George H.W. Bush, et Alan Auerbach (gauche américaine), professeur d’économie à Berkeley.

Le mutisme de la Maison blanche est probablement simplement dû au fait que le mécanisme de la BAT, qui sera très complexe, n’est pas encore au point. De toute façon, les attaques politiques qui le visent ne sont pas à prendre en compte car totalement éculées, identiques aux arguments des libre-échangistes européens : renchérissement des produits importés, intervention de l’OMC. Le premier reproche sera négligé en raison de l’augmentation de l’emploi et du niveau de vie du fait de la baisse de la fiscalité des particuliers, et par l’accroissement et la rentabilisation des fabrications de substitution (valorisation du « point mort »). Quant à l’OMC, si les Etats-Unis introduisent la BAT elle disparaîtra !

La tranchée des géants

Le combat est acharné dans les universités et sur le champ de bataille habituel des lobbys : du côté des « pour », l’American Made Coalition (25 géants américains dont GE, Boeing, Dow, Eli Lilly, Pfizer et Oracle) qui militent pour l’emploi américain ; du côté des « contre » : Americans for Affordable Products (associations de détaillants, concessionnaires automobiles, Nike, Toyota, LVMH) qui prétendent défendre le pouvoir d’achat de l’Américain moyen.

S’il va au bout de son idée de BAT, on peut imaginer que Donald Trump va essayer de se passer du Congrès et tenter de négocier- le droit constitutionnel le lui permet – des accords présidentiels (sole executive agreements) avec les pays étrangers : taxe à l’export par les pays partenaires ? ; auto-limitations quantitatives ? Il a tâté le terrain – avec le Mexique et avec la Chine. Sans succès pour l’instant.

Quand Cécile Duflot enjolive la vérité sur son « retrait » de la vie politique

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Cécile Duflot sur le plateau de Franceinfo, 13 décembre 2017

Madame Duflot ose tout. Invitée le 13 décembre par le duo Toussaint-Apathie, sur Franceinfo, elle s’est livrée à un exercice de communication, que seule la bienveillance de ses interlocuteurs lui aura permis de trouver réussi. Arrêtons-nous d’abord sur son apparence. Mme Duflot s’est fait connaître par le débit de ses paroles et le son de sa voix, proprement insupportables, et par des tenues « spectaculaires ». On se souvient de son arrivée au ministère  de l’Egalité des territoires et du logement, ainsi qu’au premier conseil des ministres sous le président François « normal » Hollande : elle portait un jean, qui lui avait valu de nombreuses railleries, et quelques encouragements. Les railleurs y voyaient la négligence recherchée d’une adolescente attardée (emploi qu’elle tenta d’abandonner, quand elle s’aperçut qu’il la desservait). Au contraire, Dominique Voynet, qui coule à présent des jours paisibles dans une sinécure républicaine, loin des naufrages et des plages mazoutées, nous laissait entendre que Cécile-la-rebelle ne suivrait jamais le code vestimentaire du patriarcat.

L’art de fleurir

Le 17 juillet 2012, elle provoquait ce qu’on appelle des « mouvements divers » dans les rangs de l’Assemblée nationale. Se présentant vêtue d’une robe à fleurs bleue et blanche bien propre à rendre visible la plus modeste des minorités, elle souleva une sorte de houle de rassemblement, mi-moqueuse mi-admirative, accompagnée de sifflets, où certains virent la preuve d’un machisme dominateur et sûr de lui. Christine Bard, « historienne et féministe », expliqua sans rire dans le magazine Les Inrocks les ressorts cachés de ce tapage, qu’elle jugea d’emblée « discriminatoire » : la robe de Cécile constituait une affirmation politique, une manière très crâne de se présenter à la vindicte de ses adversaires, d’exprimer « avec intelligence » ses idées de gauche… « C’est une jeune femme qui a une grande liberté vestimentaire, parfaitement conforme aux valeurs qu’elle défend. Elle affiche son étiquette politique. » Duflot, c’était la floraison de la gauche, le printemps de la prairie, un éblouissant contraste avec la grisaille sexuelle des hommes de droite. Mme Bard en appelait solennellement à « la liberté absolue des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent. ».

Las ! Cécile Duflot est aujourd’hui bien éloignée de l’héroïne des frais pâturages et des garde-robes idéologiques. Sur le plateau de Franceinfo, elle parut élégamment vêtue d’une robe assez stricte, coiffée sagement, le nez chaussée de lunettes à montures presque sévères. Elle avait définitivement quitté la dépouille de la rebelle, pour un costume d’ « executive woman ». Nous attendons le décryptage de Christine Bard, avant de nous prononcer sur la réelle signification de la récente métamorphose de Cécile D.

« J’ai fait le choix d’une forme de retrait »

Fort aimable, Toussaint-Apathie la laissa développer son sage propos coloré de chlorophylle, à peine épicé par un appel à la compréhension des zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Bref, elle offrait le visage d’une politicienne raisonnable. Puis Toussaint-Apathie risqua cette interrogation : « Envisagez-vous de participer à la prochaine campagne des élections européennes ? »

Cécile n’attendait que cela :

– « Écoutez, vous savez, j’ai fait le choix d’une forme de retrait […] Je n’ai pas de scénario [de retour à la vie politique]. »

Et Toussaint-Apathie, voulant en savoir plus :

« Vous n’avez plus de mandat, vous travaillez dans le privé ».

– « C’est ça. La politique a été intense pendant dix ans de ma vie ».

– « Vous n’avez pas le projet d’y revenir ? »

« Je ne suis pas partie, je n’ai plus exactement les mêmes responsabilités. […] Je ne vais pas vous mentir : on est aujourd’hui en 2017, je suis très loin de tout ça, mais comme il y a une recomposition du paysage politique, on est obligé de se poser des questions sur sa propre responsabilité. ».

Mme Duflot aurait donc volontairement choisi de se retirer…

Les électeurs ont choisi pour elle

Mme Duflot s’est présentée aux suffrages des militants d’EELV, dans le cadre des primaires et de la candidature verte à la présidentielle : ils ont préféré nettement ses deux concurrents. Pour tout dire, ils l’ont congédiée. Aux législatives, elle a subi une défaite cinglante : les électeurs ne lui ont pas seulement désigné la sortie, ils l’ont poussée dehors. Néanmoins, dans ses habits neufs de politicienne d’appareil qui voudrait qu’on la prît au sérieux, elle prétend qu’elle a « fait le choix d’une forme de retrait » ! On croirait entendre un vieux sénateur sous la IVe République !

L’inénarrable Cécile Duflot ne lit certainement pas Éléments. Pourtant, dans son numéro 158, cette excellente revue lui aurait fourni l’aliment d’une réflexion plus que salutaire. On y lit un entretien avec Isabelle Chazot, naguère directrice de la rédaction de 20 ans, publication savoureuse destinée aux filles acidulées, jolies et intelligentes. Parmi ses collaborateurs, principalement masculins (dont Alain Soral, qui n’était pas encore obsédé par les Juifs), certains connurent le succès (Simon Liberati, par exemple) ; en revanche, les rédactrices, pourtant fort douées, ne poursuivirent pas dans la voie du journalisme. Isabelle Chazot donne cette explication, magnifique : « [leur] talent et [leur] pugnacité idéologique étaient irréprochables, mais [elles] n’ont jamais souhaité faire carrière dans le culturo-mondain. C’est d’ailleurs un vrai mystère, ce déficit narcissique, timidité ou ennui, des femmes talentueuses. Réussir ne les intéresse pas. L’ambition sociale est souvent le fait des médiocres. On peut aussi inverser pour positiver : le projet de réussir dans ce monde-là, qui est devenu d’une laideur et d’une méchanceté ahurissantes, ne peut stimuler que les natures basses. Les filles sensibles ou révolutionnaires que j’ai croisées ont eu tendance à se tourner vers des métiers discrets ou vers les joies de l’intime. »

A Breil-sur-Roya, les migrants, les militants et les méfiants

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A Breil-sur-Roya, Cédric Herrou soutient les migrants en situation irrégulière, novembre 2016. SIPA. 00785606_000112

Dans l’avant-dernier chapitre du Peuple de la frontière, Gérald Andrieu relate son étape dans la vallée rendue célèbre par le militant pro-migrants Cédric Herrou. Ici, partisans et adversaires des actions illégales ne parlent plus la même langue. Les uns ont peur pour les droits de l’homme et les autres pour eux-mêmes. Extraits.


De Touët-de-l’Escarène, il m’a fallu deux jours de marche pour atteindre Breil-sur-Roya. C’est mon ultime étape avant mon arrivée à Menton. (…) Depuis quelque temps, deux Breil s’opposent en silence : ces habitants qui ont décidé de répondre au flux de migrants venus d’Italie en les aidant et ceux qui ne comprennent pas qu’on puisse agir ainsi, en contrevenant parfois à la loi. Quoi qu’on pense du sujet, seul le premier camp a droit à l’attention des médias. Bien sûr, on peut faire confiance à Christian Estrosi et Éric Ciotti, dont la mainmise s’étend jusqu’en ses terres reculées des Alpes-Maritimes, pour donner de la voix contre ceux qui portent assistance aux clandestins. Mais les « simples » locaux, qui ne comprennent pas ou ne l’acceptent pas, eux, on ne les voit pas, on ne les entend pas.

Du coup, voilà la Roya dépeinte en « vallée rebelle » avec, à sa tête, un « personnage », une « gueule » reconnaissable entre toutes : Cédric Herrou, cet agriculteur breillois à lunettes d’une trentaine d’années, portraituré par Libé en « passeur décisif » parce qu’il a pris l’habitude de faire franchir la frontière à ceux qui ont pris la route de l’exil et de transformer ses rendez-vous avec la justice en véritables tribunes. Si l’on se fiait à ces seuls articles, on pourrait penser rencontrer à chaque coin de rue des adeptes de la désobéissance civile. Évidemment, les choses sont plus compliquées…

« Breil a toujours été une commune plutôt de droite, une ville “catho rurale” en quelque sorte, où les gens n’étaient ni de gauche, ni de gauche ! Seulement, la droite ici ne fait pas de politique. Alors que le pôle de gauche, bien que minoritaire, est très agissant. » Michel Masseglia en sait quelque chose. Il est encarté au PCF depuis 1976 – « Quand Georges Marchais a mis fin à la dictature du prolétariat », tient-il à préciser – et occupe le poste d’adjoint à la culture, aux sports et aux associations au sein d’une majorité qui va « du centre à l’extrême gauche » et est arrivée au pouvoir « après trente ans de droite ». Lui est du genre très très « agissant ». C’est simple : qui vient à Breil croisera cent fois par jour sa bonne trogne de Gaulois, que l’on croirait dessinée par Uderzo ; il est partout : « Quand tu n’as pas de tête, t’as des jambes, comme on dit ici ! » À 71 ans, ni sa tête, ni ses jambes ne lui font défaut. Alors il les met à profit de cette commune qui abrite ses ancêtres depuis, au moins, le début du xviie siècle. Mais aussi de ceux qui essayent d’entrer en France. La veille, il participait à une maraude à Vintimille pour distribuer à manger aux migrants. Il en est encore excité comme un gamin. Et il assume de porter assistance à des clandestins : « Au début, la question de la légalité, tu ne te la poses pas. Parfois, ça aurait pu mal tourner, mais je n’ai jamais eu la trouille finalement. Je considérais que j’étais dans la légalité morale… » Après quelques minutes, il enterre même le débat : « Dans la ruralité, quand t’as un mec en galère, eh bien tu l’aides, ce n’est pas plus compliqué ! »

Cédric Herrou ne fait pas non plus dans les longs discours. Pas la peine d’évoquer le fait que les libéraux les plus ardents rêvent, eux aussi, d’un monde sans frontières ; nul besoin de lui soumettre des passages de ce discours de Jean Jaurès dans lequel il regrettait que « le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est la plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas ». (…) La question du droit, il la retourne d’une formule qu’il répète sans cesse dans les médias : « L’État est plus dans l’illégalité que moi. Le droit à la demande d’asile n’est pas appliqué. Dans le Sud-Est encore moins qu’ailleurs. Il y a ici une gestion politique très particulière. On peut dire qu’il y a une République française et une République du Sud-Est. » Basta, ça s’arrête là. (…)

En attendant, ce dernier a d’autres préoccupations. Il craint pour seize très jeunes migrants accueillis à son domicile depuis près de deux semaines. Des Érythréens, des Soudanais, des Éthiopiens pour la plupart, comme à Steenvoorde, dans le Nord, où je faisais ma première vraie halte, il y a tout juste cinq mois. Il ne veut pas qu’ils soient embarqués en autocar par la police aux frontières sans connaître leur destination et être certain qu’ils seront pris en charge par des professionnels de l’aide sociale à l’enfance. « Hier, ils nous l’ont déjà fait à l’envers. On était pourtant avec des avocats. » Quatre migrants, dont un couple avec un enfant, explique-t-il, auraient été reconduits en Italie par les autorités.

La gendarme qui gère le problème du jour – un lieutenant à en croire les deux galons blancs de son uniforme – pourrait devenir chèvre, mais elle préfère en rire. « C’est un sketch ! Il va falloir faire monter jusqu’ici un nouveau chauffeur ! Celui-ci a dépassé l’amplitude horaire autorisée… » En refusant de monter à bord, les jeunes migrants, sans le savoir, ont joué la montre : l’heure a tourné et la législation impose qu’un autre, tout frais, prenne le volant du car… Mais Cédric Herrou ne semble pas se réjouir de cette première victoire décrochée en plein cagnard, à deux pas de l’hôpital de la ville. Assis sous cet arrêt de bus, derrière lequel se sont regroupés ses protégés, il paraît épuisé, abattu presque. Dans quelque temps, quand il aura toutes les assurances qu’il attendait, il les saluera une dernière fois, un à un, d’une accolade, glissant à chacun un petit mot : « Attention hein ! », « Bonne chance ! », « Good luck ! » (…)

Au bar des Alpins, tenu par l’estimable Serge, un Marseillais au cuir coloré par le soleil, épaissi par la vie, et qui prend soin de ne jamais oublier votre prénom, je retrouve Nathalie, la fille de Michel Masseglia. Avec elle, la discussion ira plus loin. Je vais même comprendre ce vague à l’âme qui frappe parfois ceux qui aident les migrants. Elle est pourtant d’un naturel jovial. Elle en a même fait son métier : « J’ai 43 ans et je suis clown, c’est ma fierté ! J’en ai bavé des ronds de chapeau, mais oui, je suis clown soliste ! À Breil-sur-Roya, la con d’sa mère ! » Avant d’être artiste, elle a été instit en primaire, « deux ans seulement, pour rassurer mes parents et être bien certaine que ce n’était pas ça que je voulais faire ».

Les migrants ? Le sujet s’impose à elle à l’été 2015, quand, bloqués à la frontière Vintimille-Menton, ils s’installent, des semaines durant, sur les rochers du bord de mer, côté italien : « C’était de l’humanitaire pur et simple, il s’agissait de leur amener de l’eau. » En mai 2016, pour la première fois, elle en fait monter à bord de sa voiture : « Trois Soudanais, ils étaient paumés sous la pluie. Tu sais que ça craint quand tu fais ça. Mais, en fait, tu ne sais rien. À l’époque, je ne connaissais pas la différence entre un migrant, un réfugié, un déplacé, un demandeur d’asile, etc. » Elle m’avoue en avoir accueilli, depuis, une trentaine, chez elle, dans sa maison de 40 m2, avec toilettes sèches, construite sur les terres de son arrière-grand-père, où elle vit avec son breton de mari et un petit garçon de 12 ans. Elle confesse aussi avoir commis des erreurs : « Les premiers que j’ai accueillis, je les ai rhabillés de la tête aux pieds. Slips, chaussures, je leur ai tout donné. À la fin, ils m’ont dit : “T’es riche, toi” et je m’en suis voulue parce que je perpétuais l’idée que l’Europe, la France, c’était vraiment cet Eldorado qu’ils venaient chercher. » Ces derniers temps, Nathalie s’est moins investie : « T’as le sentiment de vider la mer avec une petite cuillère. Et puis, je ne veux plus trop m’attacher. Tu ne peux pas porter, seule, 30 sacs à dos pleins d’histoires, d’émotions, ton cœur ne tient pas. Ça m’a un peu pourri la vie… Mais je ne comprends toujours pas comment font ceux qui passent comme si de rien n’était, comme si c’était des plantes qu’ils apercevaient au bord de la route… » À cet instant, son père apparaît dans le bar – il est vraiment partout – et Nathalie explose de rire : « Si je suis comme ça, c’est sa faute à lui ! »

Il y a mille façons d’aider. Certains le font de manière quasi « industrielle » et vont jusqu’à revendiquer « enfreindre la loi allègrement ». Étonnant hasard : Françoise Cotta, l’avocate du frère du terroriste du Bataclan avec qui, en Alsace, j’avais eu une discussion téléphonique tendue sur le djihad, possède une maison à Breil. Dans une tribune pour le site de L’Obs publiée après mon passage, elle explique y avoir accueilli « 450 personnes » et « se foutre de l’interdit ». D’autres multiplient les petits gestes, plus artisanaux disons, ou plus discrets plutôt, comme cette employée de la SNCF qui, elle, ne veut surtout pas que son nom apparaisse. Elle a assisté, me dit-elle, à des « scènes humiliantes » : « Quand tu vois un militaire mettre ses rangers sur la tête d’un type plaqué au sol, lorsque tu aperçois un CRS pousser un homme dans les escaliers, quand tu entends un migrant dire à ceux qui le contrôlent que, dans son pays, il était policier, comme eux, et qu’en retour, les mecs se marrent et lui demandent de se mettre au garde-à-vous, tu ne peux pas rester insensible. » Alors, elle évite de « collaborer » – c’est bien le terme qu’elle utilise – quand des policiers lui demandent si elle a vu des migrants. (…)

Une aide-soignante croisée à Sospel et qui s’est présentée à moi comme une sympathisante de Roya citoyenne (l’association locale qui fait dans « la défense des citoyens du monde »), elle aussi, usera d’un vocabulaire que l’on croyait réservé à la seule Deuxième Guerre mondiale. « On a parfois le sentiment d’être dans le maquis », m’expliquera-t-elle, sans se rendre compte que le rapprochement entre les deux périodes est irrecevable. Mais elle me confessera aussi ses doutes : « C’est sûr qu’à une époque, on a vu arriver que des hommes et ça nous a interrogés… » L’agent SNCF, elle, se refuse à croire que des terroristes puissent se glisser parmi eux : « Je me dis que, s’ils font autant de kilomètres, c’est bien qu’ils fuient. On ne ferait pas la même chose, nous ? » Et de m’expliquer que son propre grand-père, en son temps, est entré en France de façon clandestine. Pour Nathalie, c’est même l’inverse : « On craint que viennent des terroristes, mais les migrants, vu comment on les accueille, dans dix ans on en aura vraiment fait des terroristes ! » De toute façon, pour elle, « on mélange tout » dans cette histoire : « Migrants, islam, terrorisme… Ici, la majorité des migrants que l’on a, ce sont des Érythréens et beaucoup sont chrétiens orthodoxes1 ! »

Mais il n’empêche, à Breil, certains ont la trouille. Ou, plus simplement, ils en ont marre de ce « boxon », comme ils disent. Ceux-là, je l’expliquais plus tôt, les journalistes ne vont pas les voir. Ou les médias ne veulent pas les entendre, ou bien alors ils ne songent même pas qu’il faudrait leur donner la parole ? Je ne sais pas quelle est la pire des deux explications. Ce dont je suis sûr, pour l’avoir expérimentée, c’est qu’une troisième vient se rajouter : il est beaucoup moins facile de faire parler cette partie de la population, personne ne voulant passer pour celui qui n’aurait pas de cœur, pour le « salaud de service », en définitive.

Avec Laure, 60 ans, qui tient La Presse de la Roya, j’en apprends plus sur cette portion silencieuse des habitants. Pas seulement parce qu’elle a été, par le passé, « adjointe dans une majorité sans étiquette », comme elle me le raconte. Mais parce que dans ce commerce tout le monde passe et livre au passage un bout de sa vie. Laure et sa collègue Christine ne font pas que dans les journaux. Chez elles, les Breillois achètent leurs cigarettes, peuvent faire leurs photos d’identité, réceptionner leurs colis, etc. « Les anciens de Breil sont tolérants et accueillants, m’explique-t-elle, il y a par exemple un grand nombre de harkis installés ici. Beaucoup de personnes veulent aider, on n’est pas inhumains. Mais là, ça bouillonne, les gens en ont marre, ils sont excédés. Il y a des personnes âgées qui vivent seules, les migrants leur font peur, elles ont l’impression de ne plus être chez elles. » Et d’illustrer son propos : « L’été dernier, il y a un vieux monsieur, à 5 h 00 du matin, il est allé avec son panier à œufs dans son poulailler et sur qui il tombe ? Des migrants ! Il a failli nous faire un infarctus ! » Et voilà Laure qui me demande de l’accompagner à l’extérieur. Du pas de sa porte, elle pointe du doigt le soupirail ouvert sur une cave logée sous l’établissement des pompes funèbres : « Vous voyez, certains vont jusqu’à dormir là-dedans. Je l’ai signalé. On ne peut quand même pas laisser des gens vivre dans ces conditions… » De retour à l’intérieur, la commerçante me dit « toucher du bois » : « J’espère qu’il n’arrivera rien, il y a quand même des chasseurs dans le coin… »

Sur la place Biancheri, j’en rencontre un autre que les journalistes venus à Breil pour les migrants n’interrogent jamais. Il est pourtant élu d’opposition : Jean-Pierre Beghelli. En cette fin de matinée, il est assis à la terrasse d’un café en compagnie de Laïd Boukhadra, un harki avec une main de Fatma dorée autour du cou, une chevalière géante du même métal avec ses initiales au doigt et une rosette rouge, plus discrète, fixée au revers de sa veste. Au début, Beghelli est méfiant. Il ne m’en dira rien, je ne le découvrirai que plus tard, mais il est détective privé. Et puis il craint, glisse-t-il furtivement, l’utilisation que je ferai de ses propos. Alors pour commencer, après s’être allumé une Gitane filtre, ce petit bonhomme au visage rond, en jean et sweat bleu, me parle de ce village qu’il aime, de « sa situation privilégiée entre mer et montagnes », mais qui devient, regrette-t-il, « une cité-dortoir ». Il raconte le Breil de son enfance, dont la « spécificité était de vivre en autarcie » : « Quand j’étais minot, il n’y avait pas de voitures ici. Si on s’asseyait sur un muret, on pouvait en compter trois dans la journée, dont celle du médecin ! Il y avait une douzaine de bars, quatre boulangeries. Des épiceries ? Il y en avait une quinzaine. Là, on n’en a plus : la dernière a fermé il y a 15 jours ! » Au grand bonheur, sans doute, des propriétaires du récent Carrefour. (…)

Et puis, Beghelli en vient à ceux qui aident les migrants : « Ces gens-là, je les appelle les anarchistes subventionnés. Ce qu’ils font, c’est abject… Prendre ces gens en Italie et les amener à Breil. C’est un cul-de-sac ici. Il n’y a rien. Ils descendent chercher les Noirs avec un fourgon, et après ils n’ont plus qu’à les remettre aux gendarmes. C’est du foutage de gueule. Ils profitent de ces gens, tout ça pour se faire mousser. Et après, c’est nous les méchants ? » (…)

« Quand les harkis sont arrivés, poursuit Beghelli, on ne savait pas qui c’était ces gens. Tenez, celui-là quand il est entré dans ma classe, c’était le premier que je voyais. » Et de saluer son ancien camarade d’école Ahmid, qui passe par là, avant de reprendre son propos : « Ils se sont parfaitement intégrés. Les migrants peuvent aussi s’intégrer. Si on leur permet de le faire. Pour cela, il faut un logement, un job. Ça ne peut pas fonctionner en les trimballant, comme certains le font, à droite à gauche ! » Il se tourne alors vers le fameux Ahmid, qui s’est arrêté un moment à notre table : « Bon, il y a quand même une différence avec vous, c’est que vous, vous n’étiez pas “sans droit ni titre”, vous étiez français. »

Vote à l’élection présidentielle :

1er tour : Le Pen 29,54 % ; Mélenchon 26,57 % ; Macron 15,60 %.

2e tour : Macron 53,60 % ; Le Pen 46,40 % ; abstention 28,61 % ; nuls et blancs 11,27 %.

 

Le peuple de la frontière

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