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Millet, grand peintre du petit peuple


Deux expositions au Palais des beaux-arts de Lille rendent hommage à Jean-François Millet (1814-1875). On commence enfin à mesurer l’influence considérable de ce peintre-paysan passionné par les gens ordinaires sur les artistes européens et américains.


Tout au bout du département de la Manche, au nord-ouest, à l’endroit le plus reculé et le plus sauvage, se situe la pointe de La Hague, connue de nos jours pour son site nucléaire. C’est là, dans un hameau à 100 mètres de la mer, que naît en 1814 Jean-François Millet[tooltips content= »Millet se prononce en principe Mi-lé (mi’le) »]1[/tooltips].

Enfant de paysans, il travaille à la ferme et la prend même en charge temporairement à la mort de son père. Grâce à un parent curé, il accède à une petite instruction. En visitant le musée des beaux-arts de Cherbourg, il ressent de l’intérêt pour la peinture. À 19 ans, il commence à se former en faisant des copies, puis se lance dans des compositions personnelles et obtient quelques succès locaux. Il a 23 ans quand la municipalité de Cherbourg lui attribue une bourse. Il part à Paris et entre à l’École des Beaux-Arts.

Millet lui-même considère qu’il « ne sait pas peindre »

Il mène pendant quelque temps une vie parisienne et itinérante. Cependant, il ne se plaît guère en ville. À 35 ans, il fuit la capitale pour s’installer à Barbizon, en bordure de la forêt de Fontainebleau. Il ne quitte plus cet endroit rural où il vivra jusqu’à sa mort en homme de la campagne. Il est paysan dans l’âme et est ressenti comme tel. Beaucoup considèrent en outre qu’il est inculte, à cause de son aspect mal dégrossi et de sa barbe broussailleuse, mais c’est faux. Il a l’habitude de lire avec régularité, comme d’autres mangent leur soupe à heure fixe. Selon les jours, il parcourt Montaigne, Virgile, Chateaubriand, Fenimore Cooper, Hugo ou Milton. Sa lecture préférée est cependant la Bible. Il ressent une foi profonde qui fait écho à la dévotion inconditionnelle et un peu terrifiante, semble-t-il, de sa mère et de sa grand-mère. La religion l’inspire ou l’inhibe, selon les situations. Ainsi, après le décès de sa première épouse, rencontre-t-il une autre femme. Il lui fait neuf enfants, mais n’ose pas se marier avec elle. Ça ne se fait pas, croit-il, de se remarier quand on est chrétien. Il attendra, pour franchir le pas, la mort de tous ses ascendants du Cotentin. Ces derniers ne connaîtront jamais l’existence de la famille de l’artiste à Barbizon. Barbey d’Aurevilly résume la personnalité de Millet par ces deux mots : « biblique et autochtone ».

La carrière de Millet débute comme celle d’un artiste très secondaire. Il ne remporte aucun prix. Il ne fait preuve d’aucune originalité dans le choix de ses sujets. Il exécute surtout des portraits à la demande. Sa facture est souvent pauvre et plate. « Une exécution sèche et maladroite », note Delacroix dans son journal. Millet lui-même considère qu’il « ne sait pas peindre » en comparaison d’autres artistes de Barbizon, tel Théodore Rousseau. Tout compte fait, le nom de Millet aurait dû disparaître de nos mémoires. Cependant, plusieurs événements et évolutions se sont conjugués pour en faire, presque fortuitement, un artiste très singulier et très important.

Tout d’abord, il s’arrête devant les peintures hollandaises lors de ses premières visites au musée de Cherbourg, puis au Louvre. Le point essentiel est que les Hollandais, en particulier ceux du XVIIe, représentent des scènes de la vie quotidienne. Brueghel l’Ancien, au siècle précédent, brosse même des paysans. Ce modèle « hollandais » est ce que Millet retient principalement de l’histoire de l’art. Une lente maturation se produit. Progressivement, il se sent autorisé à peindre des sujets ordinaires « à la hollandaise ».

Au fil du temps, il noue quelques amitiés qui contribuent à son émancipation artistique. En particulier, il sympathise avec Honoré Daumier qui, outre sa satire des puissants, excelle dans la représentation des pauvres. Millet rencontre aussi un homme qui, après avoir été marin, s’est reconverti en marchand de papier. Il s’appelle Eugène Boudin et se lance dans la peinture. Les deux compères s’encouragent l’un l’autre sur la voie du réalisme.

Pour qui sonne l’angélus ?

"L'Angelus", entre 1857 et 1859, huile sur toile, 55 x 66 cm, Paris, musée d'Orsay / Musée d'Orsay, RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
« L’Angelus », entre 1857 et 1859, huile sur toile, 55 x 66 cm, Paris, musée d’Orsay / Musée d’Orsay, RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pendant un bon demi-siècle, de la fin du XIXe à l’entre-deux-guerres, L’Angélus est la peinture la plus célèbre du monde. Ce petit format un peu terne paraît pourtant une pièce secondaire aux yeux même de son auteur. Ça commence d’ailleurs mal, car le commanditaire n’en prend pas possession et Millet s’inquiète. Il se décide à la céder à un autre collectionneur qui ne tarde pas à la revendre et le tableau passe de main en main au fil des années.

Des retours fréquents sur le marché donnent parfois lieu à des phénomènes de spéculation cumulative. Évidemment, cela ne concerne pas les grandes peintures d’histoire qui sont tributaires d’un lieu et restent à jamais hors marché. Les petits formats, à la façon des valeurs mobilières, peuvent en revanche susciter des emballements. C’est ce phénomène qui porte chance aux impressionnistes. C’est aussi ce qui porte au premier plan L’Angélus. Si cette peinture avait mesuré trois mètres de large, elle n’aurait sans doute pas connu le même destin.

En 1889, L’Angélus atteint de tels sommets qu’on en parle à la Chambre des députés où certains exigent que l’État se porte acquéreur. Le débat est houleux. On pourrait imaginer que les conservateurs de l’époque sont sensibles à cet éloge de la terre et de la religion. En réalité, ce sont eux qui y sont le plus opposés, car ils y voient une dénonciation de la misère paysanne. La gauche est également divisée. Son patriotisme artistique entre en conflit avec l’exigence de laïcité mise à mal par la religiosité du tableau. Finalement, les pouvoirs publics se décident. Cependant, la toile est soufflée par un riche Américain et part aux États-Unis dans la consternation générale. Toutefois, quelques années plus tard, elle est de nouveau rachetée pour une somme extravagante par un collectionneur français, Alfred Chauchard, propriétaire des Grands Magasins du Louvre. L’œuvre est léguée à l’État à sa mort, en 1909.

Dès lors, L’Angélus entame une carrière muséale. La peinture culte devient aussi un outil diplomatique. Le Quai d’Orsay l’envoie ici et là, dans les pays à honorer particulièrement. Les commentaires sur cette toile enflent jusqu’au délire. On dit que c’est le seul tableau où l’on « entend les cloches sonner ». Salvador Dalí lui consacre un livre et plusieurs compositions. Il affirme d’abord que sous le panier, dans l’épaisseur de la peinture, il y aurait la tombe d’un enfant et on radiographie l’œuvre pour vérifier ses dires. Un peu plus tard, sa pensée « paranoïa-critique » le conduit à affirmer que le paysan cache avec son chapeau son sexe en érection et que la dame s’apprête à lui donner un coup de tête pour protester contre cette agression ancestrale. En 1932, la toile subit même, telle la Vénus de Vélasquez, une attaque au couteau. Certains discernent encore dans l’affiche de François Mitterrand « La force tranquille » une ultime réincarnation de L’Angélus. Cependant, petit à petit, la peinture de Millet glisse sur la pente de l’oubli et du kitsch. Le podium de l’œuvre la plus célèbre du monde est dorénavant occupé par La Joconde, Guernica et L’urinoir (Fontaine) de Marcel Duchamp. Les temps changent.

La droite voit dans certaines de ses œuvres un appel à la sédition

Avec la révolution de 1848 émerge un nouveau regard sur les sujets populaires. Millet se sent de plus en plus légitime à peindre ce qui l’intéresse véritablement : ses origines pauvres et le monde de la campagne.

Il se met à représenter des scènes de la vie paysanne de façon étonnamment sobre, presque objective. Jusque-là, les paysans étaient souvent représentés comme d’aimables figurants agrémentant les paysages, voire comme des bergers et bergères bucoliques. Millet peint le monde rural tel qu’il le voit, sans en rajouter et sans arrière-pensées. Il ne cède jamais au sentimentalisme, au misérabilisme ou au pittoresque. Il est juste réaliste.

La droite de l’époque y voit pourtant une critique sociale et même, dans certaines peintures comme Les Glaneuses, un appel à la sédition. La paysannerie est en effet encore perçue comme une classe dangereuse. Le souvenir des jacqueries est proche. La Deuxième République, avec le suffrage universel, donne le droit de vote aux masses paysannes et cela inquiète certains. Cependant, Millet est absolument apolitique. Il ne prend jamais position. Immaturité ou sagesse, ses toiles n’illustrent aucune idée, elles ne servent aucune idéologie. Contrairement au réalisme socialiste et à beaucoup d’œuvres figuratives du xxe siècle, Millet situe sa peinture en amont des interprétations et des injonctions, dans le terreau même de l’expérience. C’est sans doute sa force.

Son influence s’avère immense. Dans la seconde partie du XIXe siècle apparaissent, en effet, de nombreux peintres dits « naturalistes », en France et dans le monde, qui s’intéressent aux hommes ordinaires. Millet fait alors figure de précurseur. On retient moins sa facture, longtemps fruste, que sa propension à montrer la vie sociale réelle. Certes, dans sa dernière période, il améliore considérablement sa manière, la portant au niveau de celle des autres peintres de Barbizon. Après lui, des artistes comme Jules Bastien-Lepage, Jules Breton, les Glasgow Boys ou les Ambulants russes excellent dans la peinture de la vie rurale, développant souvent une picturalité somptueuse, subtile et incisive. De nombreux autres naturalistes explorent le monde urbain et industriel. Citons, par exemple, le Belge Constantin Meunier, peintre et sculpteur de la vie dans le Borinage, dont Rodin dira : « Il a la grandeur de Millet. »

Son influence au XXe siècle s’étend bien au-delà de la peinture

Bizarrement, c’est surtout aux États-Unis et au xxsiècle que la postérité de Millet prend toute son ampleur. C’est l’objet d’une seconde exposition, « Millet USA ». Déjà à Barbizon, de nombreux artistes américains lui rendent visite. La manière de Millet fait écho à leur désir de peindre l’Amérique des grands espaces. Ces artistes font ensuite acheter des Millet aux musées en pleine phase de constitution de leurs collections. De plus, un des frères de Millet a ouvert une galerie aux États-Unis. Le phénomène Millet fait boule de neige. Si bien que l’essentiel de son œuvre se trouve actuellement outre-Atlantique.

Les toiles de Millet influenceront Robert Henri (1865-1929), peintre très influent, enseignant dans plusieurs écoles d’art et instigateur d’un mouvement dit « Ashcan School » (« école de la poubelle ») qui montre un vif intérêt pour les questions sociales et comporte des artistes aussi fascinants que George Bellows ou John Sloan. Parmi les élèves inscrits aux cours d’Henri, on note aussi le nom Léon Trotski, installé à New York juste avant la révolution de 1917. C’est également dans ce contexte qu’un autre élève d’Henri, Edward Hooper, découvre Millet qui aura une grande influence sur lui. Hooper est même l’un des rares artistes à reprendre à son compte la touche très sobre et finement vibrante de Millet, son goût pour les espaces vides et les atmosphères contemplatives.

Cependant, l’influence de Millet s’étend bien au-delà de la peinture. Au début du XXe siècle, les photographes américains prennent modèle sur le peintre-paysan pour rendre compte sans pathos de la misère des paysans et des ouvriers dans leur exode vers l’Ouest. Millet est ainsi une source d’inspiration manifeste pour Lewis W. Hine, qui suit les migrants employés dans les fermes et dans les villes industrielles, et au sort desquels ses « portraits de gens au travail » (Men at Work, 1932) sensibilisent l’opinion. L’intérêt s’accroît encore avec la Grande Dépression. Dans le cadre du New Deal, des campagnes photographiques sont commandées par l’administration Roosevelt à Dorothea Lange, Walker Evans et Arthur Rothstein, qui prolongent le mouvement amorcé au début du siècle.

Au cinéma également, des scènes de Griffith, John Ford, Murnau, Cimino témoignent de l’influence de Millet. Roman Polanski, réalisateur du drame pastoral Tess (1979), confie : « J’ai passé une partie de mon enfance à la campagne, une campagne polonaise où rien n’avait changé depuis des siècles. Des années plus tard, j’ai retrouvé cette réalité immuable, presque éternelle, sur les toiles de Jean-François Millet. Tess, qui s’en inspire constamment, cherche à ressusciter ces paysages et les hommes qui autrefois les habitaient. »

Avant de parcourir ces deux expositions, nombre de visiteurs ont, semble-t-il, une image plutôt négative de Millet, souvent perçu comme désuet, voire kitsch. Il est vrai qu’il n’a vraiment aucune descendance à faire valoir dans la modernité ou l’art contemporain, à l’exception, peut-être, du cas Salvador Dalí. On pourrait donc en rester à l’idée que Millet appartient à un autre univers artistique, un autre « paradigme » comme disent les sociologues, un paradigme révolu. Après avoir vu les expositions, difficile de ne pas changer radicalement d’avis. Millet, et avec lui probablement un certain nombre d’artistes du XIXe, ont une postérité foisonnante au XXe siècle, en marge de l’historiographie officielle. L’histoire de l’art est sans doute plus complexe et plurielle qu’on ne le dit ordinairement.

En fin de compte, l’exposition Millet est l’une des plus intéressantes à voir en France en ce moment. On peut s’étonner que cet événement, initialement prévu à Paris, au Grand Palais, ait été « envoyé en province ». Il est vrai que les Galeries nationales doivent faire place à un flux ininterrompu d’impressionnistes revisités et autres Gauguin redécouverts. Heureusement, la province existe et il faut remercier très vivement le musée et la Ville de Lille d’avoir accueilli l’événement au pied levé.

« Jean-François Millet » et « Millet USA », Palais des beaux-arts de Lille, jusqu’au 22 janvier.

« L’homme surnuméraire »: Patrice Jean contre les bons sentiments


Et si demain la norme était de réécrire les œuvres pour que les lecteurs positivent ? Dans L’Homme surnuméraire, Patrice Jean décrit avec panache une société ravagée par les bons sentiments.


Un grand roman signé par un auteur vivant et français, c’est la fête. J’avais donc fini L’Art des interstices, de Pierre Lamalattie à reculons, me désespérant à l’avance de la fin de cette exploration de l’art de notre temps en compagnie du narrateur et de sa fille Seine. Mais voilà, rien de plus inconstant qu’un lecteur – sinon, peut-être, une femme. À peine avais-je fait la connaissance de Serge Le Chenadec et de sa crispante épouse Claire, que les ombres de Seine et son père (qui avaient elles-mêmes chassé celles de Samuel Anderson et de sa mère, les personnages des Fantômes du vieux pays, de Nathan Hill) s’effaçaient à leur tour.

Les classiques de la littérature, expurgés de leurs « infectes idées »

J’ai des circonstances atténuantes : deux livres qui vous font tourner la tête à quelques jours d’intervalle, cela ressemble à un miracle. Et dans L’Homme surnuméraire, le quatrième roman de Patrice Jean, il y en a deux – qui portent le même titre. Serge Le Chenadec est le héros de L’Homme surnuméraire, livre que Clément, romancier sans œuvre employé par les éditions Gilbert Langlois, doit en quelque sorte positiver. La littérature ne devant attenter ni à la morale ni au moral des troupes, la collection « Littérature humaniste » publiera les classiques, expurgés de leurs « infectes idées ».

La construction du roman dans le roman n’a rien de très neuf et c’est tant mieux. Patrice Jean ne cherche pas à faire l’original. Il ne rosit pas de plaisir quand on lui dit qu’il est un digne héritier de Muray. À en juger par l’agréable moment passé en sa compagnie, ce jeune prof à Guérande semble traverser l’existence avec une forme d’indifférence bienveillante à tout ce qui l’éloigne de l’écriture. Mais en l’espèce, sa maîtrise de la fiction au carré et le sentiment de vertige qu’elle procure sont au cœur du roman. Car bien sûr, Clément découvrira qu’il est, lui aussi, un homme en trop, un de ces losers qui se signale par sa faible appétence pour la compétition sociale. Sauf qu’il a sur Serge la double supériorité d’un degré supplémentaire de réalité et de la conscience du désastre qui l’entoure. Quand Serge ne demande qu’une vie pépère où il retrouverait sa petite famille en sortant de son agence immobilière, Clément s’obstine à chercher la beauté dans les œuvres du passé – et dans la conversation de son ami Étienne Weill. Tandis qu’il déchoit progressivement vers l’insignifiance sociale, Clément observe (et Patrice Jean dépeint) avec un humour tranchant les beaux esprits qui le condamnent.

Un roman qui dévoile

Si L’Homme surnuméraire est, comme L’Art des interstices, un grand roman (dont le principal défaut est d’être trop court), c’est parce qu’il dévoile la comédie, comme disait Balzac, qu’il donne du sens à ce qu’y est sous nous yeux, mais que nous ne voyons pas. On rit des nombreux pitres contents d’eux qui tentent de transformer leur gloire littéraire en succès sexuels. On sursaute souvent tellement la cruelle peinture des petits marquis des lettres est juste. Comme des boules de billard, les phrases touchent le cerveau après avoir frappé l’âme – à moins que ce ne soit le contraire. Patrice Jean n’a pas besoin de pousser la réalité dans les orties, il la précède à peine. Après la parution (dans la vraie vie) d’un manuel scolaire rédigé en « langue inclusive », combien de temps faudra-t-il, en effet, pour qu’un éditeur parisien se dise : « Il suffit de couper, dans une œuvre, les morceaux qui heurtent trop la dignité de l’homme, le sens du progrès, la cause des femmes », pour la rendre digérable par tous sans risque de froisser la moindre susceptibilité ?

Nul n’ayant pour l’instant imposé à Patrice Jean une fin optimiste, il s’emploie à désespérer ses lecteurs autant qu’il les amuse. Du reste, il annonce la couleur : la littérature, dit Clément, est toujours du côté de l’individu, de la solitude et de la défaite. « Un système politique, écrit Patrice Jean, est d’autant plus estimable qu’il respecte les solitudes, d’autant plus haïssable qu’il consacre les rassemblements. » L’amour de Clément et Étienne pour la grande culture ne les sauvera pas du naufrage promis à l’indolent Le Chenadec : l’époque est aussi impitoyable pour les dandys que pour les ploucs, peut-être parce qu’ils trimballent, justement, la même odeur de solitude et de défaite qui est aussi l’odeur du passé. Et pourtant, L’Homme surnuméraire ne parvient pas à nous gâcher le moral, sans doute parce que le pur bonheur de la révélation littéraire fait oublier la laideur et la sottise du monde qu’elle dévoile. Reste à savoir dans quel bras j’irai me consoler de la fin de cette aventure.

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Littérature: Poindron & co, le sommet des non-alignés

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La littérature file sur des rails bien rectilignes. Elle déboule à pleine vitesse dans les librairies comme une bête inhumaine traînant derrière elle, sa cohorte de wagons bien rangés où aucune dissidence n’est acceptée. La mondialisation n’aime pas les têtes qui dépassent du cadre. Elle hypnotise, elle lisse, elle ratiboise, elle nivelle pour mieux nous endormir, nous ensevelir. Elle se veut bienveillante, elle en devient toujours plus oppressante. C’est le corps de nounours avec le cerveau d’un commissaire politique.

La machine déteste les ratés

Les écrivains qui ne respectent rien et qui osent s’aventurer dans des zones étranges sont bannis du jeu. On accepte la singularité du créateur quand il ne dérange pas le système établi. La machine déteste les ratés, les à-coups, sa puissance d’intimidation se déploie sans discontinuité. Alors, celui qui a la prétention, le goût, la folie, l’imprudence de faire un modeste pas de côté est rappelé immédiatement à l’ordre. Ses livres connaissent le sort le plus atroce, la plus terrible des injustices : le silence médiatique. Cet hiver, après des Prix essentiellement tournés vers la Seconde Guerre mondiale, intarissable source d’inspiration, certains auteurs semblent s’être donnés le mot pour casser le train-train quotidien. Leurs ouvrages sont bizarres, tordus, jamais formatés par les règles du marketing éditorial, ils expriment une sensibilité esthétique forte.

Une dinguerie qui redonne confiance dans le genre humain. Ils méritent donc notre attention car le critique croule souvent sous des tombereaux de bien-pensance. La littérature lacrymale et victimaire lui sort par les yeux. A Causeur, la défense des causes perdues, des Don Quichotte de la plume, des vagabonds célestes, de tous ces flibustiers du désespoir est un honneur et un devoir. Pirotte et Blondin ne quittent pas ma table de chevet depuis mon adolescence, mais j’aime aussi les vivants comme le chantait François Valéry, toujours plus pénétrant dans ses textes que son homonyme, Paul.

Cette année, nous avons eu la chance de lire un très grand Philippe Lacoche et un splendide Yves Charnet. Ces écrivains des bordures n’ont pas leur rond de serviette dans les émissions de télé, ils pratiquent leur art dans la pénombre, loin de la capitale, dans cette province qui résiste tant bien que mal au bétonnage de l’esprit. Avant Noël, faites donc aussi l’expérience du poète surnaturel Eric Poindron et lisez son étrange questionnaire paru au Castor Astral. Le dandy aux belles bacchantes est un enlumineur de l’existence. Un chasseur de fantômes. Tout simplement un esthète. Dans un registre à la lisière du fantastique, partez à la conquête du roman de Stéphane Piletta-Zanin, Le temps s’écoule à Barde-Lons  publié chez Xénia dans la Collection Iréniques. Vous n’en sortirez pas tout à fait indemne, c’est tourbillonnant d’érudition. « Mais là encore, il y aura(it) du travail tant le Je et le Moi (et on n’aborde même pas le Surmoi !) peuvent être choses complexes » écrit-il, dans un texte flamboyant. Pourquoi les « petites » maisons d’édition semblent-elles se moquer des modes et des oukases ? La liberté guide leur choix. Elles défrichent le champ littéraire souvent dans l’indifférence générale sans renoncer à notre plaisir. La poésie, parent pauvre de l’édition, en fait souvent les frais. Les éditions du Bretteur sortent « America Felix », un recueil de Marc Hanrez, une échappée solitaire et solaire dans une Amérique éternelle. Un road-movie aux accents jazz où le chrome des voitures et le souffle des paysages décoiffent l’amertume. Dans son poème « Deer Hunting », Hanrez fait le pont entre les deux continents :

aurais-je imaginé jamais

retrouver l’Ardenne au cœur

du Wisconsin et revivre

là-bas mon service militaire

en chassant le chevreuil        

Encore plus insensée et improbable, les éditions Atlantica reviennent sur l’aventure Sigma, l’histoire d’un festival d’avant-garde entre 1965 et 1996 dans un livre illustré et formidablement documenté de Emmanuelle Debur. C’était un temps où Bordeaux, la somnolente, la nonchalante bourgeoise était réveillée en sursaut par le théâtre expérimental. Magic Circus, Pink Floyd, Bartabas ou les travestis Mirabelle secouaient les pavés bien ordonnés de la capitale girondine. Vous n’en aurez pas fini avec l’incongru car, en début d’année prochaine, le 10 janvier exactement, un nouveau roman de Laurent Graff aux Dilettante qui s’intitule « La Méthode Sisik » risque de perturber le sommeil de nombreux lecteurs.

L’étrange questionnaire, Éric Poindron, Le Castor Astral, 2017.

Le temps s’écoule à Barde-Lons, Stéphane Piletta-Zanin, Éditions Xénia, 2017.

America Felix, Marc Hanrez, Poèmes , Éditions Le Bretteur, 2017.

Sigma 1965/1996, histoire d’un festival d’avant-garde, Emmanuelle Debur, Éditions Atlantica, 2017.

SIGMA 1965/1996 - Histoire d'un festival d'avant-garde

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Un grand réveillon sans champagne? C’est possible!


Comme le reconnaissent en privé nombre de cavistes, on peut faire un grand réveillon sans petites bulles dorées. Un conseil avisé, car un bon champagne à petit prix, ça n’existe pas ! Mais aucune loi n’interdit encore de faire des folies…


Quand il commença à s’intéresser au vin, il y a une vingtaine d’années, l’auteur de ses lignes n’y connaissait rien. Bizarrement, cette ignorance assumée fut un atout, car, comme aimait à le lui expliquer Marc Sibard, le patron des Caves Augé (la plus vieille cave de Paris, fondée en 1850, boulevard Haussmann) : « Dans le vin, il faut être humble. » J’appris donc lentement, prenant le temps de goûter, d’aller chez les vignerons, de lire des livres, de discuter avec des sommeliers, des cavistes, des courtiers, des œnologues. Très vite, le monde du vin me parut un condensé de comédie humaine digne de Balzac, avec sa faune de snobs et de buveurs d’étiquettes, ses maniaques, ses collectionneurs, ses spéculateurs, ses gourous, ses militants du vin « nature », mais aussi, heureusement, ses authentiques poètes avec qui boire et partager demeure l’un des plaisirs de la vie.

A lire aussi: Le vilain petit cognac

Dans ce microcosme, les journalistes du vin constituent une caste à part : comme le noyau du petit clan Verdurin décrit par Proust, on en est, ou on n’en est pas. En sollicitant naïvement leur conseil, j’avais le sentiment d’avoir affaire à des notables, ou des petits marquis, comme ces experts de La Revue du vin de France (RVF), croisés un soir à Pomerol, et dont les initiales étaient brodées sur leur chemise. Il y a aussi la catégorie des loups solitaires, comme Jacques Dupont, le célèbre journaliste du Point, capable de goûter de 100 à 200 vins par jour, deux semaines d’affilée, à Bordeaux, sans tomber dans le coma…

Un bon champagne à petit prix, ça n’existe pas!

Dans cet univers complexe et confiné où il faut appartenir à un réseau, la poésie véritable qui émane d’un casse-croûte improvisé un matin d’automne dans un village du Beaujolais ou du sourire d’une belle vigneronne heureuse de vous faire goûter son nectar au pied des sublimes Dentelles de Montmirail, est fragile et rare. Les préjugés, les intérêts et le poids des annonceurs sur la presse sont tels qu’il faut du temps à l’amateur pour trouver son chemin dans ce maquis broussailleux !

Prenez, par exemple, le champagne. Longtemps, alors que je n’étais qu’un bleu, la dimension luxueuse de ce vin mousseux au goût légèrement sucrailleux me fut incompréhensible. Pourquoi s’extasier sur cette boisson gazeuse, alors qu’à un prix comparable on pouvait percevoir, dans un grand vin blanc sec d’Alsace ou de Condrieu (le vin préféré de Blaise Pascal) une présence, une densité, une sève et une profondeur bien supérieures à celles du champagne de marque lambda ?

Sachant qu’un champagne tout juste correct ne peut-être vendu moins de 30 euros la bouteille (compte tenu du prix du raisin et de la manutention, sans parler du coût marketing qui, chez les grandes marques, correspond à au moins 25 % du prix), on peut se demander, en effet, s’il ne serait pas plus avisé, pour Noël, de se payer, pour la même somme, un beau Château-Simone, le plus grand vin blanc de Provence, produit près d’Aix, au pied de la montagne Sainte-Victoire, par la famille Rougier, dans son château du xvie siècle. Ramassés à la main, les différents cépages provençaux sont ici cultivés en bio, pressés et assemblés ensemble afin de restituer toute la complexité de leur terroir d’origine. Toujours pour 30 euros, pourquoi ne pas ouvrir une bouteille de Vieilles-Vignes-Éparses, sublime chenin de la Sarthe du domaine de Bellivière, un vin racé et cristallin produit par le très passionné Éric Nicolas, ancien cadre de chez Total reconverti dans le vin bio ? Et si on veut toucher à « l’exotisme », alors, pourquoi ne pas se ruer sur les vieilles vignes de savagnin du Jura de Jean-François Ganevat à Rotalier ? Un monument de fraîcheur, au bon goût de noix et de curry, loin des sentiers battus !

« Aucun champagne ne peut égaler un grand vin blanc de Bourgogne »

Il y a vingt ans, donc, je gardais pour moi ces réflexions. Le champagne n’est-il pas l’une des gloires de la France ? Aujourd’hui, c’est avec un malin plaisir que je me permets d’asticoter sommeliers et cuisiniers étoilés : « Entre nous (vous me connaissez, je suis une tombe !), si vous voulez vraiment vous faire plaisir à Noël, vous choisissez quoi ? Une grande cuvée de champagne de chez Krug à 160 euros ? Un Cristal Roederer 2009 à 200 euros ? Un RD 2002 de Bollinger à 250 euros ? Ou bien un grand vin blanc de Bourgogne, type meursault Goutte-d’Or premier cru, aux sublimes notes de fleur et de miel, de chez Lalou Bize-Leroy ? »

Silence gêné. Quelle surprise, alors, que d’entendre leur réponse presque chuchotée, comme si l’on était face à quelque secret d’État… La plupart, de fait, ont refusé que je mentionne leur nom, par peur des représailles. (« Si mon nom apparaît dans votre journal, je n’aurai plus de champagnes ! »)

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Pour Marion Cirino, sommelière de la plus belle cave de la Côte d’Azur, au restaurant l’Hostellerie Jérôme, au-dessus de Nice, la réponse va de soi : « Bien sûr que je choisirais le meursault, et même le simple bourgogne aligoté de Lalou qui est déjà une bombe, mais je ne peux pas dire cela à mes clients, ils ne sont pas prêts à l’entendre. »

Un qui n’a pas froid aux yeux, c’est Bruno Quenioux : élu meilleur caviste de l’année par Gault et Millau en octobre dernier, ce fils de vigneron et ancien responsable des vins chez Lafayette Gourmet a créé sa boutique, Philovino, dans le 5e arrondissement de Paris, où se retrouvent le samedi toutes sortes de passionnés un peu zinzins. « J’aime beaucoup certains vignerons de Champagne, très minoritaires, qui aspirent à produire des vins vivants, à partir de sols vivants et de vignes vivantes, loin de la viticulture intensive. À Avize, un gars comme Pascal Agrapart, par exemple, qui s’est lancé dans le travail des sols bien avant que le bio ne soit à la mode est un modèle à suivre. Son champagne Vénus (nom de la jument avec laquelle il laboure ses parcelles) est d’une intensité fascinante, mais son prix a explosé ces dernières années (160 euros la bouteille). À partir du moment où l’on franchit la barre des 150 euros, j’estime qu’aucun champagne, aussi prestigieux soit-il (le Clos d’Ambonnay 2000 de Krug se vend quand même 2 500 euros la bouteille !), ne peut égaler un grand vin blanc de Bourgogne, qu’il s’agisse d’un Montrachet ou d’un Corton-Charlemagne, des vins tellement concentrés et riches qu’ils surgissent du verre comme un rayon de soleil. Et quelle longueur en bouche ! Aucun champagne n’offre cela. Pour une raison simple, c’est que la Champagne ne possède aucun terroir comparable à ceux que je viens de citer. C’est une question de géologie et de climat. Quand bien même ce serait le cas, le terroir n’est pas seulement un don né de la Nature, c’est aussi une synergie avec l’homme. Un stradivarius, par exemple, n’est le plus grand violon du monde que s’il est joué par un très grand violoniste, faute de quoi, c’est un violon normal. C’est la même chose pour les terroirs de Champagne : les meilleurs d’entre eux attendent encore d’être révélés. Mais on peut toujours espérer. Pour l’instant, c’est surtout le terroir-caisse qui domine. »

Prestige oblige !

Mais la force du champagne n’est-elle pas ailleurs, dans l’imaginaire collectif qu’il convoque ? En effet, si on le dénigre, il n’en demeure pas moins le seul vin de fête capable de relier l’individu à l’euphorie du groupe… On trinque en se regardant dans les yeux, on se laisse griser, peu importe, à la limite, que le breuvage vous ronge l’estomac et vous laisse un goût un peu douceâtre en bouche…

Le grand historien et géographe du vin Roger Dion (Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, CNRS éditions) nous apporte quelques lumières à ce sujet. Jusqu’au XVIIIe siècle, les vins de Bourgogne étaient servis à la cour des rois de France où leur suprématie était totale. Qu’ils fussent rouge ou blanc, les vins produits en Champagne avaient, quant à eux, la réputation d’être légers, frais et faciles à boire. Au Moyen Âge, on les appelait « vins de la Rivière » (car ils provenaient des coteaux de la Marne, près d’Épernay) ou « de la Montagne » (la butte qui domine Reims). Le nom de « vins de Champagne » ne commença à leur être donné que très tard, sous Henri IV.

Pour les améliorer et leur donner de la force (ils étaient souvent pâlots du fait du climat septentrional), on fit venir les grands cépages de Bourgogne, le chardonnay et le pinot noir, qui avaient été imposés par Charles le Téméraire au détriment du gamay et d’autres cépages rustiques. Les riches marchands flamands qui venaient acheter leurs vins de Bourgogne destinés à l’Europe du Nord passaient par Reims. Là, ils en profitaient pour acheter des fûts de vins locaux qu’ils mélangeaient frauduleusement à ceux de Bourgogne afin d’augmenter leurs stocks.

Au XVIIe siècle, cependant, les vins de Champagne acquirent une véritable renommée, notamment grâce à Colbert qui possédait des vignobles dans la région. Les nobles découvrirent alors leur fraîcheur, leur finesse et leur goût de raisin frais, mais il n’était pas alors question de bulles ! Tous les vins de Champagne étaient « tranquilles », à telle enseigne que le légendaire moine bénédictin Dom Pérignon (1638-1715), économe de l’abbaye de Hautvillers, à qui les Champenois doivent la perfection de leurs vins (le saint homme recommandait de récolter les raisins très frais, le matin, et de les presser aussitôt, en mélangeant les parcelles) passa toute sa vie à lutter contre l’effervescence naturelle qu’il considérait comme un défaut ! De même, Louis XIV ne voulut jamais entendre parler de champagnes pétillants, il voulait boire du vin, du vrai… Cette effervescence non voulue, à l’époque, résultait d’une reprise de la fermentation du vin au printemps, laquelle avait été stoppée l’hiver à cause du froid.

Le champagne, encore un coup des Anglais !

Servis lors du sacre de Louis XIV à Reims en 1654, les délicats et parfumés vins d’Aÿ (ainsi qu’on les appelait par opposition aux vins de Beaune) connurent vite la gloire et commencèrent à se vendre à prix d’or, au grand dam des Bourguignons ! La rivalité historique entre ces deux régions date de cette époque. Et la hache de guerre est loin d’être enterrée…

Ce sont les Anglais qui furent à l’origine du champagne pétillant tel que nous le connaissons aujourd’hui. Au printemps 1664, tombant sur une livraison de bouteilles dont les bouchons avaient littéralement explosé sous la pression du gaz, le comte de Bedford trouva le vin si enthousiasmant qu’il exigea que, désormais, on ne lui livrât que des vins de Champagne effervescents… D’où le surnom de « saute-bouchon » qui sera bientôt donné à ces vins, en France, notamment par le Régent, Philippe d’Orléans, qui agrémentait ses partouzes légendaires de bouteilles de champagne allègrement versées sur les corps dénudés de ses libertines (les rappeurs du Bronx n’ont fait que reprendre l’idée dans leurs clips pornos, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à leur fournisseur attitré, la maison Roederer).

À partir de 1730, les vins de Champagne sont définitivement synonymes de vins mousseux, ainsi qu’en témoigne Voltaire : « De ce vin frais, l’écume pétillante, de nos Français, est l’image brillante. »

Inscrite depuis 2015 au patrimoine mondial de l’Unesco, la Champagne produit bon an mal an 320 millions de bouteilles (avec toujours 1 milliard de bouteilles en stock). Une manne ! Car, après avoir ajouté du sucre et des levures dans le vin afin de le faire pétiller pour flatter le palais de quelques Anglais excentriques, les Champenois ont forgé, au fil du temps, un outil de production industrielle extraordinaire. Il leur fallut d’abord planter des vignes pour augmenter les rendements (quitte même à acheter du raisin dans d’autres régions, ce qui est illégal), fabriquer des millions de fûts (la plupart des maisons possédaient autrefois leur propre tonnellerie), inventer des bouteilles capables de résister à la pression du gaz (longtemps, on dut porter des masques dans les caves, car les bouteilles explosaient !), creuser des caves gigantesques dans la craie (comme Ruinart à Reims et Moët à Épernay), envoyer des émissaires partout en Europe pour promouvoir ce nouveau joyau de la civilisation française… Bingo. En 1815, après Waterloo, Cosaques, Prussiens, Autrichiens et Anglais se ruèrent sur les caves de Champagne qu’ils pillèrent joyeusement. La Veuve Clicquot eut alors ce mot : « Laissez-les faire, ils nous volent aujourd’hui, mais ils nous paieront demain. » Ce qui fut le cas !

Avant d’être un vin mousseux le champagne est d’abord un vrai vin blanc

Après le scandale des « boues » parisiennes révélé par Le Canard enchaîné dans les années 1980 (les décharges de la capitale étaient déversées sur le vignoble champenois comme engrais, il en reste toujours des bouts de plastique disséminés un peu partout) la Champagne a fait peau neuve, ces vingt dernières années, sous l’impulsion d’une poignée de vignerons indépendants (appelés « récoltant-manipulant »), propriétaires de quelques hectares, qui se sont remis à cultiver leurs terres comme s’il s’agissait de jardins, pour leur redonner vie et en exprimer l’identité propre. En goûtant ainsi les champagnes d’exception d’Anselme Selosse et de Pascal Agrapart à Avize (plus de 100 euros la bouteille), d’Égly-Ouriet et de Marie-Noëlle Ledru à Ambonnay (75 et 40 euros), de Françoise Bedel à Crouttes-Sur-Marne (45 euros), de Benoît Lahaye à Bouzy (65 euros), de Benoît Tarlant à Œuilly (72 euros) d’Emmanuel Lassaigne à Montgueux (60 euros) ou de Pierre Larmandier à Vertus (43,50 euros), on comprend qu’avant d’être un vin mousseux le champagne est d’abord un vrai vin blanc, qui se distingue par ce fameux goût de craie capté par les racines des vignes, à plusieurs mètres de profondeur, là où, au contact de la roche-mère, le vin trouve son vrai moi en assimilant toutes sortes de sels minéraux.

La rivalité historique entre Bourguignons et Champenois n’a pas disparu. Mais, pour les amateurs de vins blancs que nous sommes, mettre sur un pied d’égalité ces deux régions aurait autant de sens que de comparer un grand Kubrick à un téléfilm de Josée Dayan… Dans ce contexte, un mot gentil de l’octogénaire Lalou Bize-Leroy, vigneronne de génie, détentrice de 25 % de la Romanée-Conti depuis 1974, et à qui la Bourgogne doit ses plus grands nectars (vendus au compte-gouttes, uniquement sur liste d’attente) vaut son pesant de cacahuètes : « Je ne bois jamais de champagne, ça me brûle l’estomac. Mais Salon, c’est autre chose, c’est un grand vin blanc. »

Le champagne, un vin de tous les jours ?

Il n’en fallait pas plus pour que je prenne le train dare-dare, direction le village du Mesnil-sur-Oger, où Didier Depond, le président des champagnes Salon et Delamotte (propriétés du groupe Laurent Perrier) a bien voulu me recevoir pour éclairer ma lanterne et me prouver, verre en main, que le champagne pouvait aussi être quelque chose de très très bon. Depuis 1988, ce fils de vignerons de Touraine s’est identifié à Salon, une maison pas comme les autres, puisque son fondateur, Eugène-Aimé Salon, qui avait fait fortune dans le commerce de la fourrure au début du xxe siècle, s’était mis en tête de ne produire qu’un champagne « absolu », destiné à son seul plaisir et à celui de ses amis Coco Chanel et Jean Patou. Il n’était donc pas question d’en faire commerce. Issue d’un seul cépage (le chardonnay), d’un seul lieu (le Mesnil-sur-Oger), et d’une seule année (quand le raisin est parfait : il n’y eut que 37 millésimes en un siècle), cette perle rare n’a longtemps été servie que chez Maxim’s (« qui était en réalité un bordel de luxe », nous apprend Didier Depond).

Au fond de ses caves, où reposent encore des champagnes de 1928, le maître de céans me propose de commencer par sucer un morceau de craie. « Ici, au Mesnil-sur-Oger, les falaises de craie mesurent 150 mètres, les racines des vignes y plongent pour aller chercher l’eau contenue dans la roche et y puisent toutes sortes de nutriments. » En goûtant ses champagnes 2006, 2004 et 1997, on sent la craie au contact de la salive, comme une note un peu pimentée et salée, sur fond de pomme verte. Avec le temps, ces champagnes évoluent doucement vers la noix, la brioche et le miel, mais conservent une jeunesse incroyable. Leurs bulles sont microscopiques. Ce sont des vins jansénistes qui ne s’exhibent pas : il faut se pencher sur eux longtemps pour en percevoir toute la richesse. Pourquoi donc tous les champagnes ne sont-ils pas de cette trempe ? Le prix, seul, a de quoi faire frémir. Après vous être ruiné en vous offrant un tel nectar (plus de 400 euros…), il ne vous restera plus qu’à servir des radis à Noël: ça tombe bien, car, selon Jacques Puisais, légendaire gastronome spécialiste des accords mets-vins, le champagne se marie idéalement avec le radis !

Quand Duran Duran clippait la femme-objet

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Il y a pile vingt ans, en septembre 1997, le clip du single « Electric Barbarella » du groupe britannique Duran Duran faisait polémique au point de se voir notamment censuré au Canada – y compris sur MTV et VH1 -, pour « dépassement des limites du bon goût » (comprendre misogynie et sexisme supputés).

Au-delà de ces considérations extra-artistiques, en prenant un peu de hauteur sociologique, on peut se demander si le clip ne consiste pas en une simple déclinaison du film de Roger Vadim Et Dieu… créa la femme (1956), en version dystopique, à travers une allégorie certes triviale.

Il nous montre en effet une poupée bionique ensorcelant trois hommes à la fois, pris au piège de sa beauté plastique et de sa sensualité électrique. Cet animal indomptable évoque bien, quarante ans après, une Bardot mythique et probable prototype de cette « Electric Barbarella » à travers un mélange d’innocence, de sexualité et d’exaltation. Ce qui traduisait une forme de libération sexuelle sur la pellicule de Vadim – sous les traits, déjà, d’un fantasme – se mue ici en interrogation sur la technologie au service de l’assouvissement des fantasmes, en mode multifonction (applis « androïde » avant l’heure…).

Une réalisatrice sexiste?

Notons que le clip a été réalisé par la photographe de mode Ellen von Unwerth (une femme !) au moment des balbutiements d’Internet. Le titre de la chanson constitue un clin d’œil au film Barbarella, réalisé par le même Vadim et sorti en pleine période de la sacrosainte libération sexuelle de 1968, et d’où le groupe a tiré son nom (le “méchant“ du film s’appelle le Docteur Durand Durand).

Cette « Barbarella électrique » est une créature acquise par les trois protagonistes – les membres du groupe pop-rock – dans le seul but d’assouvir leurs fantasmes (de mâles dominants?). Richard Dyer, dans son essai Marilyn Monroe et la sexualité, indique que dans les années 50 – années pendant lesquelles la société de consommation prend son essor -, la femme blanche et blonde est perçue comme « la possession la plus précieuse de l’homme blanc. » Dans le clip, les trois hommes choisissent la créature féminine blonde, alors que des brunes sont également proposées à la vente.

Femme-fantasme

Et Richard Dyer d’ajouter : « La femme blanche n’est pas seulement la plus précieuse du patriarcat blanc, elle fait également partie de la symbolique qui définit la sexualité elle-même. » Cette symbolique évoque irrémédiablement la figure de Sigmund Freud, explorateur historique de l’inconscient et révélateur d’une tendance observée dans ses analyses : la part décisive qui incombe au rôle de la bonne dans les scènes fantasmatiques.

Plus qu’en 1997, le sujet paraît éminemment sulfureux en 2017 : époque où l’animateur Tex est obligé de s’excuser publiquement puis viré après une « blague sexiste » dénoncée par une secrétaire d’État…

Le clip qui enflamme le plancher

Alors, que disent les intéressés de ce clip outrageusement sexiste et misogyne pour certains, paru en 1997 ? Simon Le Bon, chanteur du groupe, anticipait les réactions à l’époque : « Pensez-vous que notre vidéo soit misogyne ? Je ne pense pas. C’est juste de l’humour. Il n’y a aucune aversion pour les femmes ou quoi que ce soit de cet ordre. On a reçu un fax nous informant que la chaîne MuchMusic avait un problème avec le clip. Ils ont suggéré que la fin de la vidéo pourrait peut-être être remaniée, que la fille pourrait transformer les garçons en robots et ainsi accéder à une forme de pouvoir. On s’est dit : “Très bien. Qu’ils aillent se faire voir !” Et puis après tout, si c’est politiquement incorrect, tant mieux ! »

In fine, si le clip n’est ni sexiste, ni misogyne, on peut en revanche lui accorder une certaine propension à enflammer le plancher. Et s’il était tout simplement… rock’n’roll ? Sans doute trop, voilà son vrai problème. Quant à savoir si rock’n’roll et néo-féminisme peuvent faire bon ménage…

Pour aller plus loin : Duran Duran. Les Pop modernes de Sébastien Bataille (Fayard, 2012).

Laissez parler Rokhaya Diallo… mais pas au CNNum

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Le racisme, le vrai, est une chose extrêmement grave. Grave en raison de ce qu’il favorise, et grave aussi en lui-même.

Le racisme sert bien souvent de « justification » idéologique à toutes sortes de crimes et d’injustices, qui vont de l’extermination à l’indifférence égoïste, en passant par l’esclavage, qui restent des crimes même lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de racisme, même lorsqu’auteur et victime appartiennent à la même ethnie. L’esclavage est et a toujours été une abomination, que ce soit l’esclavage d’hilotes grecs par des spartiates grecs, celui de Gaulois par des Romains, celui de noirs par des arabes, de noirs par des blancs, de blancs par des arabes, ou de noirs par des noirs comme aujourd’hui encore en Mauritanie. Et contrairement à ce que prétend Houria Bouteldja, le viol doit être dénoncé, poursuivi et sanctionné, peu importe qui en sont l’auteur et la victime, peu importe leurs sexes, couleurs de peau ou positions sociales.

Le vrai racisme n’est pas partout

Le racisme est aussi en lui-même un déni d’humanité, une mutilation que le raciste tente d’imposer aux autres et qu’il s’impose à lui-même. Si je nie l’appartenance de certaines ethnies à l’humanité, ce qui reste et dont j’estime faire partie n’est plus l’humanité, mais un groupe appauvri à qui il manque tout ce que ces ethnies rejetées ont fait de beau et de grand.

De quel droit interdirais-je à mes enfants de se sentir inspirés et appelés au meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils admirent le courage, la vertu, l’intelligence, la bonté ou la créativité de quelqu’un qui n’a pas la même couleur de peau qu’eux ? De quel droit refuserais-je de reconnaître la dignité intrinsèque de qui que ce soit sous prétexte que nos ancêtres communs remonteraient à un trop grand nombre de générations ?

« Les dieux s’occupent de tous les hommes quelle que soit la région, la partie du monde qu’ils habitent et si distante qu’elle puisse être du cercle qui borne notre horizon à nous », lit-on dans De la nature des dieux de Cicéron.

« Si la philosophie possède en soi quelque mérite, elle a surtout celui de ne point regarde aux généalogies. Tous les hommes, si on les rappelle à l’origine première, sont enfants des dieux. (…) La sagesse est accessible à tous ; devant elle nous sommes tous nobles. (…) La philosophie, en adoptant Platon, ne lui demanda pas ses titres, elle les lui conféra. Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux, et pour l’être, il faut tout d’abord te persuader que nul n’est de meilleure maison que toi. Nous avons tous même nombre d’aïeux ; notre origine à tous remonte plus loin que la mémoire des hommes. « Point de roi, dit Platon, qui n’ait des esclaves pour ancêtres, point d’esclave qui ne sorte du sang des rois. » (…) Quel est le vrai noble ? Celui que la nature a bien préparé pour la vertu. Voilà le seul titre à considérer. » ?, écrit aussi Sénèque dans Lettres à Lucilius (lettre 44).

« Je suis un homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. », dit encore Térence, esclave probablement d’origine berbère, qui devint l’un des plus talentueux dramaturges hellénisés de la littérature latine.

« Tu peux aimer ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. Tu peux leur obéir. Tu dois certainement les respecter. Souviens-toi cependant que seule ta liberté te rend digne de ton humanité. Tu n’es humain que par cela. Rien ne doit donc violer son enceinte. Elle seule t’apprend à tenir à distance les forces qui pourraient sceller ton esprit : ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu », assure enfin Yadh Ben Achour dans La deuxième Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme.

Oui, le racisme est une chose grave. Le vrai racisme.

Ni Griezmann ni Miss France ne sont racistes

Et c’est une chose trop grave pour qu’on l’édulcore en appelant « racisme » ce qui n’est que « l’ensemble des propos et comportements pouvant froisser des gens à la susceptibilité exacerbée ».

Je ne suis pas Japonais, pourtant mon admiration pour les Poèmes de ma hutte de montagne de Saigyô et certaines fulgurances théologiques de Motoori Norinaga ne sont pas de « l’appropriation culturelle », mais simplement la conscience que ces œuvres profondément ancrées dans leur culture particulière ont en même temps une portée universelle, et que le beau et le vrai transcendent les époques et les distances.

Antoine Griezmann n’est pas raciste. Et plus que son éventuelle maladresse je déplore la mauvaise foi de ceux qui ne veulent pas voir la sincérité de son hommage.

Notre nouvelle Miss France n’est pas non plus raciste lorsqu’elle évoque « la crinière de lionne » de celle qui la précède, et il est ridicule d’y voir une quelconque volonté « d’animaliser la femme noire ». Merci au passage à Eric Dupond-Moretti pour son bon sens et son franc-parler, particulièrement bienvenus !

Être associée au « roi des animaux » n’a rien de péjoratif, et les comparaisons animales sont une figure de style des plus classiques. Que je sache, c’est bien pour les honorer qu’on appela Richard Plantagenêt « Coeur de lion » et le commandant Massoud « le Lion du Panshir ». La couleur de peau n’a aucun rapport avec le fait de s’entraîner en écoutant « Eye of the tiger », et si on me dit que j’ai un regard d’aigle, la ruse du renard, la majesté du cerf et la force du bœuf, je n’y verrai assurément pas du racisme mais de la flatterie – et j’aurai donc peur qu’on me prenne pour le corbeau de la fable…

Le racialisme est une forme de racisme

A l’inverse, le racialisme est bel et bien du racisme, même s’il tente de se présenter comme du militantisme antiraciste – hommage du vice à la vertu, ou manipulation.

Le racialisme ne cherche pas à mettre fin aux rapports de domination (supposés) qu’il prétend combattre, mais à les inverser pour que ceux qui se disent dominés deviennent les nouveaux dominants. A une hypothétique dictature de la majorité, il veut substituer une tyrannie des minorités. Prétendant combattre l’impérialisme, il combat en fait l’universalisme en oubliant que c’est justement cet universalisme qui, du moins en Occident, permet les différences et incite à la tolérance vis-à-vis de ce qui est exogène. Il sacrifie la liberté des individus au nom d’une prétendue liberté des communautés, et veut transférer aux groupes les droits des personnes au détriment de ces dernières. Il mélange humanité et citoyenneté. Il confond (volontairement ?) les réalités génétiques (ethnies) et culturelles (civilisations). Il mélange ce qui vient de la transmission, et ce qui bien qu’influencé par l’éducation relève in fine de la responsabilité individuelle et du choix de chacun (convictions politiques, philosophiques, éthiques, religieuses, dont il est impossible de dire que « toutes se valent car tout est subjectif » à moins de défendre les sacrifices humains). Il nie l’existence d’êtres pleinement dotés du libre-arbitre, ne voyant que des membres de tel ou tel groupe. Se voulant « décolonial », il s’oppose à la territorialité du droit en Occident, mais prône le respect des coutumes locales ailleurs. Il exalte les particularités culturelles des « racisés », mais tente d’abattre la civilisation occidentale en se faisant le chantre du relativisme moral – toujours pour critiquer les convictions des « blancs ».

Fatiha Boudjahlat, notamment, dit et analyse tout ceci bien mieux que moi dans de remarquables articles (par exemple ici, ici et ici), et Yadh Ben Achour résume simplement le problème : « Les droits de l’homme ne peuvent se conjuguer avec le relativisme culturel. »

Libre de le dire ailleurs

Et c’est bien pour cette raison que le gouvernement a eu parfaitement raison d’imposer l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil national du Numérique (CNNum). Certes, ses opinions étaient connues au moment de sa nomination, et pour critiquables qu’elles soient elles ne sont pas illégales. Il y a donc une part d’hypocrisie – ou au moins d’amateurisme – dans la volte-face gouvernementale. Il y a aussi une immense maladresse dans les arguments avancés : depuis quand un débat devrait-il privilégier la sérénité sur la confrontation franche des idées ? Je veux croire néanmoins que la décision finale est le signe d’un sursaut de lucidité plutôt que d’une peur de la polémique.

Précisons aussi qu’il n’est nullement question de vouloir empêcher Rokhaya Diallo d’exprimer publiquement ses idées, et heureusement. D’une part, parce que la liberté de penser est la liberté de croire des âneries, et que la liberté d’expression est la liberté de choquer – ou alors elles ne sont pas. D’autre part, parce que l’on ne peut contredire que les thèses dont on accepte de débattre, ce qui suppose de laisser leurs défenseurs présenter leurs arguments, et pas celles que l’on tenterait de bâillonner. Mais c’est une chose de permettre que des idées soient exposées librement, c’en est une autre de leur donner la caution d’une nomination officielle.

Parmi les problèmes, il y a bien sûr les moments de proximité de Rokhaya Diallo avec les islamistes patentés du PIR et du CCIF, Houria Bouteldja et Marwan Muhammad en tête. Ainsi, lorsqu’elle dit : « Je ne vois pas en quoi le fait de marquer la féminité par un voile, c’est plus sexiste que de la marquer par des talons aiguilles ou une minijupe », on se demande si c’est de la complaisance, de la mauvaise foi ou de l’aveuglement ! Rappelons simplement que le voile est une prescription alors que la minijupe est une permission, qu’autant qu’on sache aucune femme n’a jamais été agressée verbalement ou physiquement parce qu’elle refusait de porter une minijupe, et qu’aucune autorité religieuse ne dit avoir reçu mandat d’Aphrodite, Freyja ou Ame no Uzume pour imposer à nos concitoyennes d’être court-vêtues. Autant de points que Rokhaya Diallo – dont je ne doute pas un instant de l’intelligence – peut difficilement ignorer.

La fiction de l’islamophobie

Quand elle affirme aussi qu’il est « important de parler du racisme que subissent les musulmans », elle entretient la fiction de l’islamophobie considérée comme un racisme, ce dont Pascal Bruckner notamment, a finement montré l’imposture. Oui, certains de nos concitoyens musulmans parfaitement honorables subissent parfois un rejet injustifié, parce que la conscience collective manque de références pour distinguer les islams qui ont leur place dans notre République de ceux qui n’ont rien à y faire. Mais assimiler le rejet d’une croyance ou d’une idéologie à du racisme est une faute intellectuelle majeure. La religion n’est pas une couleur de peau. Elle n’est pas non plus une coutume héritée, mais une conviction choisie. Confondre le tout est irrespectueux vis-à-vis des croyants pour qui la foi est un engagement, et extrêmement dangereux car remettant implicitement en cause à la fois le droit à l’apostasie, le devoir de réfléchir aux croyances que l’on professe, et la liberté intellectuelle de critiquer les religions.

Il y a la défense de la thèse malhonnête du « racisme d’état », particulièrement dangereuse puisqu’elle ne vise pas à combattre le racisme, mais à soutenir les revendications purement communautaristes de certaines ethnies ou groupes au détriment d’autres qu’elle veut culpabiliser. Or, en ethnicisant tout débat, cette attitude ne peut que renforcer de part et d’autre les crispations. En faisant croire que les intérêts des minorités sont nécessairement opposés à ceux de la majorité, elle favorise le rejet. En définissant avant tout les êtres par leur ethnie, elle encourage tous les racismes – même lorsque ses défenseurs prétendent parler de races « en tant que constructions sociales », le choix des termes « blancs » et « racisés » plutôt que, par exemple, occidentaux et non-occidentaux est révélateur de leur véritable approche.

La lutte contre le vrai racisme est une cause aussi noble que nécessaire. Notre pays n’est malheureusement pas toujours à la hauteur de ses idéaux, et le racisme y perdure trop souvent, y compris évidemment de la part de certains « blancs » à l’encontre de certains « racisés ». Il n’en demeure pas moins que ce racisme est illégal, combattu, condamné. En France, il est admis comme parfaitement normal qu’un policier blanc protège une femme noire, qu’une gendarme maghrébine se porte au secours d’un homme blanc, qu’un médecin noir soigne des patients juifs, que des enfants maghrébins apprennent à lire avec un instituteur asiatique, ou que des citoyens votent pour quelqu’un dont ils partagent les convictions plutôt que l’ethnie (et on peut permuter à l’envie les sexes et les origines des personnes que j’évoque, ça reste vrai).

« Victimes » intéressées

Dit plus simplement, nous avons la chance immense de vivre dans un pays où il est considéré comme normal qu’un être humain traite un autre humain… comme un humain. Quand Rokhaya Diallo déclare après une conférence au Caire que « les gens ne comprennent pas que la question du multiculturalisme soit source de telles crispations en France », je serais curieux d’entendre son analyse du multiculturalisme de l’Égypte moderne, assez éloigné semble-t-il de celui de l’antique université d’Alexandrie. De même, je ne crois pas qu’elle utilise ses conférences aux Nations-unies pour défendre le port de la minijupe en Arabie saoudite avec autant de verve que le port du voile en France.

Lorsqu’elle tente de justifier les réunions « interdites aux blancs » sous prétexte qu’il faudrait être victime du racisme pour le comprendre, elle défend de fait les idées – réellement racistes – selon lesquelles aucun blanc ne serait victime de racisme, tous les « non-blancs » en seraient victimes, et aucun « non-blanc » n’en serait coupable.

La réalité n’est pas aussi simpliste. Les « petits blancs » de certains quartiers n’ont pas toujours une vie facile, et constatent à leurs dépens que leur différence par rapport à la majorité de leurs voisins « racisés » n’est pas vraiment perçue par ceux-ci comme une « diversité enrichissante ». Kamel Daoud nous rappelle que l’Occident n’a pas le monopole des problèmes. Hutus et Tutsis ont la même couleur de peau. Et, fort heureusement, tous les « racisés » vivant en France n’ont pas pour obsession de se plaindre en permanence d’un supposé racisme – et que nul n’ose prétendre que le génial François Cheng a abandonné ou trahi la Chine en rejoignant l’Académie Française.

En revanche, la vidéo « A fair chance » de l’Unicef aurait sans doute donné le même résultat ici, et ce quelle que soit la couleur de peau de la fillette.

S’il faut se garder des analyses trop rapides, reste que certains marqueurs sociaux sont probablement beaucoup plus discriminants que l’appartenance ethnique supposée – mais nombre d’antiracistes autoproclamés préfèrent manifestement se poser en victimes pour appuyer leurs intérêts propres, que se préoccuper des injustices bien réelles qui frappent des groupes auxquels ils estiment ne pas appartenir…

Rokhaya Diallo ne connait pas l’empathie

En soutenant ainsi les réunions « non-mixtes », Rokhaya Diallo appuie aussi l’idée selon laquelle l’intelligence et l’empathie humaines ne seraient pas suffisantes pour comprendre ce dont on n’a pas été victime soi-même. Pour le coup, cette position n’a rien de raciste, mais cela ne l’empêche pas d’être absurde et heureusement démentie par des millénaires d’altruisme. Siddhârtha était un privilégié, Mère Térésa et Raoul Follereau n’ont jamais été lépreux, Jean-François de Lacroix n’était ni noir ni esclave, les fondateurs comme les bénévoles des « Restos du Cœur » n’ont pas tous connu la faim, et les militants de L214 n’appartiennent pas à une espèce élevée pour sa viande.

La présidente du CNNum et un grand nombre de ses membres ont choisi de démissionner. Je le regrette. Il est bien dommage que tant de personnes de valeur donnent ainsi l’impression de soutenir sinon une vision racialiste et donc raciste de la société, du moins sa normalisation.

Lorsque Rokhaya Diallo écrit : « je n’ai pas le droit de collaborer avec les institutions de mon propre pays parce que j’ose dire publiquement qu’elles sont imparfaites ? Quelle étrange conception de la démocratie », elle a raison. Mais à deux détails près, et ces détails sont d’importance.

D’une part, parler de « racisme d’État » n’est pas une critique, ni le constat d’une imperfection, mais une accusation. Accusation d’autant plus sérieuse qu’elle ne vise pas seulement des institutions, mais toute la culture qui a présidé à leur lente élaboration et qui permet leur fonctionnement. D’autant plus sérieuse que cette accusation entre toutes permet aujourd’hui de disqualifier totalement ce ou ceux qu’elle accuse, et qu’elle est donc le contraire d’une critique constructive portant sur des points précis : elle est une condamnation morale absolue.

D’autre part, rien n’empêche ni n’empêchera à l’avenir Rokhaya Diallo d’exprimer publiquement ses idées sur le numérique sur son site internet, ou en publiant des tribunes dans la presse, ou par tout autre moyen. Sa notoriété en garantira la diffusion, et le CNNum s’y référera autant que de besoin. Qu’il l’invite même à lui exposer ses vues ! Elle pourra ainsi, sans difficulté, collaborer avec les institutions de notre pays, et c’est tant mieux. Il n’est absolument pas question de l’exclure du débat, ce qui serait injustifié, d’autant plus qu’elle est tout de même loin de l’extrémisme haineux d’une Houria Bouteldja ou même des compromissions récurrentes de Danièle Obono.

Je suis (comme) Rokhaya Diallo

Ce dont il est question, ce n’est donc pas de sa liberté de participer au débat, ni de collaborer avec les institutions, c’est de lui octroyer ou non une position officielle qui, fut-elle bénévole et au sein d’une instance indépendante, reste une nomination par le Premier ministre à une fonction de conseiller du gouvernement. Et il n’y a absolument rien de choquant à ce qu’une personne qui accuse l’État de cautionner le racisme, encourage des postures victimaires agressives et défend une vision ethniciste de la société ne puisse pas se prévaloir d’un mandat officiel du gouvernement français.

Même sous ses oripeaux « décoloniaux », même lorsqu’il joue de grandes phrases pour justifier les assignations identitaires, le racialisme ne peut pas être simplement considéré comme « une parole articulée de la diversité et de la complexité françaises ».

Rokhaya Diallo et moi n’avons pas la même couleur de peau, nous ne défendons pas les mêmes projets pour notre pays, un bon nombre de nos convictions nous opposent, et je me réjouis qu’elle ait dû quitter le CNNum et que ce qu’il y a de malsain dans certaines de ses prises de positions soit publiquement dévoilé.

Mais rien de tout cela ne m’empêchera de continuer à la considérer avant tout comme ma semblable. J’attends la même chose en retour.


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Les cités HLM ne sont plus des « quartiers populaires »

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Quand j’étais petit, j’aimais les HLM. Ceux de la ceinture rouge de Paris. Avec mes parents nous y allions souvent. Ils y avaient des camarades. J’étais content de les accompagner quand ils allaient vendre l’Humanité-Dimanche. Partout des sourires, des poignées de main. Nous étions dans des quartiers populaires. Un joli nom.

Aujourd’hui certains s’entêtent toujours à appeler ces lieux, vidés de leurs occupants d’origine, « quartiers populaires ». Une usurpation d’identité qu’aucune loi ne condamne. « Quartiers populaires », ça sonne plus noble et plus chic que « quartiers difficiles ».

Le progrès, c’était mieux avant

Moi, je ne me suis jamais consolé de la disparition de tous ces êtres qui avaient autant de cœur que d’abnégation. Non, non, il ne s’agit pas de nostalgie du bon vieux temps. Je ne suis ni naïf ni passéiste, et rien ne m’amènera à dire : « c’était mieux avant ». C’était juste autrement !

A lire aussi: HLM: Logement antisocial

Je ne crois pas que le temps qui passe et qu’on nomme le progrès, la modernité et, plus communément, l’évolution normale des choses, emprunte une ligne droite toute simple menant toujours vers plus d’humanité, d’intelligence et de bonheur. Les êtres humains se succèdent et se suivent : pas toujours pour le meilleur, et assez souvent pour le pire.

Soixante ans d’écart séparent les communards de 1871 des bourreaux staliniens… Un progrès ? Entre les Allemands de l’aire de Bismarck, et les nazis des années 1930, il y a la même distance… Un progrès ? Entre l’âge d’or des émirats de Grenade, Cordoue et Tolède, et la sombre régression contemporaine de l’Islam, des siècles se sont écoulés… Un progrès ?

Stalingrad est tombée

Les combattants de la guerre d’Espagne mouraient en criant : « No pasaran ! », d’autres, 80 ans après, barbouillent les murs du même slogan et font la révolution en se tenant la nuit debout… Un progrès ? Les ouvriers des HLM du temps jadis se levaient tôt le dimanche pour vendre un journal. Beaucoup de ceux qui, aujourd’hui, les ont remplacés, n’ont jamais ouvert un journal. Est-ce ainsi que les hommes s’améliorent ? Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Je pensais à ce bonheur d’appartenir à ce peuple « élu » en marchant prudemment dans une grande avenue de Stains. L’avenue de Stalingrad. Un beau nom. Un nom rouge. Il n’a plus sa place à Stains.

Embrassades de Noël: les sales gosses disent « merci Weinstein »!

Les sales gosses pourraient être les vrais gagnants de l’affaire Weinstein. Face à la déferlante de « révélations » et de « dénonciations » de femmes victimes du harcèlement des « porcs » qui peuplent le monde occidental, la direction des Girl Scouts américaines a jugé bon de mettre en garde les parents à l’approche des festivités de fin d’année : « N’obligez pas vos filles à étreindre un proche au moment des fêtes ».

N’achetez pas vos enfants avec des jouets!

Dans ce très sérieux message publié sur sa page Facebook, l’organisation (qui compte quelque 1,8 million de membres) affirme à la veille de Noël : « Dire à votre enfant qu’elle doit une étreinte à quelqu’un, juste parce qu’elle n’a pas vu cette personne depuis longtemps ou parce qu’elle lui a fait un cadeau pourrait la pousser, plus tard dans la vie, à se demander si elle ne “doit” pas une forme d’affection à quelqu’un qui l’a invitée à dîner ou a fait quelque chose de gentil pour elle. » Cela semble exclure l’hypothèse que la pensée, comme le jugement, se forge avec l’âge et la maturité, et suggère au passage que les adultes ne pensent qu’à « ça ».

On peut aussi y voir une nouvelle forme d’éducation où la norme serait de ne dire ni merci ni bonjour et de refuser de faire la bise à sa vieille tante de province. C’est l’évolution de la société : les manuels du XIXe siècle enseignaient aux jeunes filles de supporter la fumée de ces messieurs au salon, les magazines du XXe de fumer pour être leurs égales… Au XXIe, on les encourage à tout écraser.

L’hôpital souffre mais la médecine libérale agonise


Des acteurs de l’hôpital se plaignent du manque de moyens dont ils disposent. Pour François-Xavier Decrop, médecin généraliste, il est pourtant privilégié par rapport à la médecine libérale de proximité qui, elle, agonise. Lettre ouverte au ministre de la Santé, Agnès Buzyn.


Madame la ministre,

Nos médias ces jours-ci relaient activement « le cri » de Rémi Pauvros, directeur de la Fédération hospitalière de France (FHF), sur le manque de moyens des Hôpitaux français. On comprend bien l’intérêt de la FHF d’appeler ainsi à l’augmentation de ses moyens, mais beaucoup moins l’intérêt des médias de relayer cet appel, sans la moindre analyse critique. Car si l’Hôpital souffre, la médecine libérale, elle, agonise.

Une simple consultation des chiffres de l’OCDE permet de constater que nos hôpitaux consomment une part excessive, disproportionnée, des dépenses de santé dans notre pays, au détriment des soins de proximités. Ainsi la part des dépenses communes de santé consacrée à l’hôpital dépasse 40% en 2015, et croit régulièrement (36,2% en 2000) alors qu’elle est en 2015 de 29% en Allemagne pour 30,7% en 2000. Ce différentiel représente près de 20 milliards d’euros par an!

Parallèlement, la part consacrée aux soins de proximité est passée chez nous de 27,2% en 2000 à 22,7% en 2015, alors que chez notre voisin, elle augmentait dans le même temps de 29,9 à 31,3%. Nous sommes là aussi sur à peu près 20 milliards d’euros par an, mais cette fois-ci de déficit !

La France consacre donc à l’Hôpital une très forte part de ses dépenses communes de santé, croissantes d’années en années, et une part très faible et décroissante, comparativement à nos voisins, pour les soins de proximité. Et ceci malgré les bricolages statistiques qui ont récemment incorporé dans les dépenses ambulatoires le coût total des soins externes hospitaliers, incluant tout passage aux urgences non suivi d’hospitalisation!

L’Hôpital peut d’autant plus réclamer des moyens que ses services d’urgences sont effectivement saturés de patients qui n’ont pu accéder aux soins de proximité. Les délais d’attente aux urgences sont une véritable stratégie de pression sur les décideurs. Certains évitent d’ailleurs soigneusement de les réduire, en modulant par exemple les effectifs soignants en fonction de la fréquentation.

Pendant que l’hôpital, fort de son pouvoir d’influence[tooltips content=’Dont témoigne la forte représentation des directeurs d’hôpitaux au sein des Agences Régionales de Santé’]1[/tooltips], obtient toujours plus des ressources communes, la médecine de proximité disparaît silencieusement. L’insuffisance des moyens qui lui sont consacrés se traduit par une tarification des soins inférieure de moitié à la moyenne OCDE. Ceci ne permet aux médecins que d’employer 0,3 équivalent temps plein (ETP) d’auxiliaires de soins, contre 3 ETP en Allemagne, et 6 ETP en Angleterre, soit respectivement 10 et 20 fois plus pour nos voisins. Chez eux, leurs équipes réellement pluridisciplinaires incluent les soins de psychothérapie, de diététique et d’accompagnement à la reprise de l’activité physique pour faire face aux pathologies complexes représentant la majorité des soins[tooltips content=’Soins complémentaires indispensables pour les pathologies chroniques, auxquels n’accèdent que les patients de la filière hospitalière’]2[/tooltips].

Chez nous, avec des possibilités thérapeutiques resserrées essentiellement sur la prescription médicamenteuse, et sans pouvoir déléguer l’accompagnement des soins, ni la réalisation de tâches administratives, les médecins libéraux doivent accepter une charge de travail incompatible avec une vie familiale et personnelle, pour un revenu de cadre moyen, deux à trois fois inférieur à ceux des pharmaciens ou des notaires.

Les jeunes médecins, qu’une puissante vocation a entraîné vers des études longues et difficiles, jugent ces conditions intenables. Bien que nous en formions suffisamment, comparativement à nos voisins, seuls 10% d’entre-eux s’installent en libéral. Les autres pratiquent des remplacements en attendant de trouver un poste salarié. La bureaucratisation des médecins libéraux, soumis à des règles de prescription de plus en plus contraignantes, alors même que les médecins fonctionnaires sur lesquels vous avez autorité n’y sont pas soumis, aggrave la désaffection pour cet exercice cumulant désormais les contraintes du privé, et celles de l’étatisation.

Les médecins généralistes et spécialistes partant en retraite ne sont donc plus remplacés, et leurs cabinets ferment[tooltips content=’Les infirmiers et kinésithérapeutes connaissent les mêmes difficultés’]3[/tooltips]. Cette disparition progressive des soins de proximité touche maintenant les zones urbaines après la ruralité. Ceci est la première des menaces sur la santé des Français. Les coûteux soins spécialisés des 2ème et 3ème  niveaux ne se justifient qu’une fois que les soins du premier niveau sont assurés. Ainsi, malgré des dépenses de santé croissantes, et des soins de plus en plus complexes et coûteux délivrés par l’hôpital, la dégradation des indicateurs de santé est inévitable si le maillage de proximité disparaît.

Vous héritez donc d’une problématique cruciale de santé publique, creusée par 40 ans de choix politiques affectant prioritairement les ressources à l’Hôpital, au détriment des soignants de proximité. Il est difficile sans doute de réorienter la décision publique en s’affranchissant de puissants groupes de pression. Mais sans l’audace de bousculer les situations acquises, vous ne pourrez qu’accompagner le naufrage sanitaire Français, en communicant sur des solutions illusoires comme la télémédecine – inutile s’il n’y a plus de soignants sur place-  ou les Maisons de Santé Pluridisciplinaires dont les écrasants coûts de fonctionnement rebutent les plus volontaires.

Les Français attendent de vous plus que de la communication. Tant que les installations nouvelles ne compenseront les départs, ils savent leur accès aux soins menacé. Vous seule pouvez les rassurer en instituant des conditions d’exercice libéral suffisamment attractives pour que les jeunes médecins choisissent à nouveau ce mode d’exercice. Outre la réaffectation significative des moyens, l’expérimentation de nouvelles modalités d’exercice et de rémunération seront sans doute nécessaires.

Si vous osez cela, la reconnaissance des Français vous sera acquise.

Recevez, Madame la ministre, tous mes vœux de courage pour la nouvelle année.

Millet, grand peintre du petit peuple

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Deux expositions au Palais des beaux-arts de Lille rendent hommage à Jean-François Millet (1814-1875). On commence enfin à mesurer l’influence considérable de ce peintre-paysan passionné par les gens ordinaires sur les artistes européens et américains.


Tout au bout du département de la Manche, au nord-ouest, à l’endroit le plus reculé et le plus sauvage, se situe la pointe de La Hague, connue de nos jours pour son site nucléaire. C’est là, dans un hameau à 100 mètres de la mer, que naît en 1814 Jean-François Millet[tooltips content= »Millet se prononce en principe Mi-lé (mi’le) »]1[/tooltips].

Enfant de paysans, il travaille à la ferme et la prend même en charge temporairement à la mort de son père. Grâce à un parent curé, il accède à une petite instruction. En visitant le musée des beaux-arts de Cherbourg, il ressent de l’intérêt pour la peinture. À 19 ans, il commence à se former en faisant des copies, puis se lance dans des compositions personnelles et obtient quelques succès locaux. Il a 23 ans quand la municipalité de Cherbourg lui attribue une bourse. Il part à Paris et entre à l’École des Beaux-Arts.

Millet lui-même considère qu’il « ne sait pas peindre »

Il mène pendant quelque temps une vie parisienne et itinérante. Cependant, il ne se plaît guère en ville. À 35 ans, il fuit la capitale pour s’installer à Barbizon, en bordure de la forêt de Fontainebleau. Il ne quitte plus cet endroit rural où il vivra jusqu’à sa mort en homme de la campagne. Il est paysan dans l’âme et est ressenti comme tel. Beaucoup considèrent en outre qu’il est inculte, à cause de son aspect mal dégrossi et de sa barbe broussailleuse, mais c’est faux. Il a l’habitude de lire avec régularité, comme d’autres mangent leur soupe à heure fixe. Selon les jours, il parcourt Montaigne, Virgile, Chateaubriand, Fenimore Cooper, Hugo ou Milton. Sa lecture préférée est cependant la Bible. Il ressent une foi profonde qui fait écho à la dévotion inconditionnelle et un peu terrifiante, semble-t-il, de sa mère et de sa grand-mère. La religion l’inspire ou l’inhibe, selon les situations. Ainsi, après le décès de sa première épouse, rencontre-t-il une autre femme. Il lui fait neuf enfants, mais n’ose pas se marier avec elle. Ça ne se fait pas, croit-il, de se remarier quand on est chrétien. Il attendra, pour franchir le pas, la mort de tous ses ascendants du Cotentin. Ces derniers ne connaîtront jamais l’existence de la famille de l’artiste à Barbizon. Barbey d’Aurevilly résume la personnalité de Millet par ces deux mots : « biblique et autochtone ».

La carrière de Millet débute comme celle d’un artiste très secondaire. Il ne remporte aucun prix. Il ne fait preuve d’aucune originalité dans le choix de ses sujets. Il exécute surtout des portraits à la demande. Sa facture est souvent pauvre et plate. « Une exécution sèche et maladroite », note Delacroix dans son journal. Millet lui-même considère qu’il « ne sait pas peindre » en comparaison d’autres artistes de Barbizon, tel Théodore Rousseau. Tout compte fait, le nom de Millet aurait dû disparaître de nos mémoires. Cependant, plusieurs événements et évolutions se sont conjugués pour en faire, presque fortuitement, un artiste très singulier et très important.

Tout d’abord, il s’arrête devant les peintures hollandaises lors de ses premières visites au musée de Cherbourg, puis au Louvre. Le point essentiel est que les Hollandais, en particulier ceux du XVIIe, représentent des scènes de la vie quotidienne. Brueghel l’Ancien, au siècle précédent, brosse même des paysans. Ce modèle « hollandais » est ce que Millet retient principalement de l’histoire de l’art. Une lente maturation se produit. Progressivement, il se sent autorisé à peindre des sujets ordinaires « à la hollandaise ».

Au fil du temps, il noue quelques amitiés qui contribuent à son émancipation artistique. En particulier, il sympathise avec Honoré Daumier qui, outre sa satire des puissants, excelle dans la représentation des pauvres. Millet rencontre aussi un homme qui, après avoir été marin, s’est reconverti en marchand de papier. Il s’appelle Eugène Boudin et se lance dans la peinture. Les deux compères s’encouragent l’un l’autre sur la voie du réalisme.

Pour qui sonne l’angélus ?

"L'Angelus", entre 1857 et 1859, huile sur toile, 55 x 66 cm, Paris, musée d'Orsay / Musée d'Orsay, RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
« L’Angelus », entre 1857 et 1859, huile sur toile, 55 x 66 cm, Paris, musée d’Orsay / Musée d’Orsay, RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pendant un bon demi-siècle, de la fin du XIXe à l’entre-deux-guerres, L’Angélus est la peinture la plus célèbre du monde. Ce petit format un peu terne paraît pourtant une pièce secondaire aux yeux même de son auteur. Ça commence d’ailleurs mal, car le commanditaire n’en prend pas possession et Millet s’inquiète. Il se décide à la céder à un autre collectionneur qui ne tarde pas à la revendre et le tableau passe de main en main au fil des années.

Des retours fréquents sur le marché donnent parfois lieu à des phénomènes de spéculation cumulative. Évidemment, cela ne concerne pas les grandes peintures d’histoire qui sont tributaires d’un lieu et restent à jamais hors marché. Les petits formats, à la façon des valeurs mobilières, peuvent en revanche susciter des emballements. C’est ce phénomène qui porte chance aux impressionnistes. C’est aussi ce qui porte au premier plan L’Angélus. Si cette peinture avait mesuré trois mètres de large, elle n’aurait sans doute pas connu le même destin.

En 1889, L’Angélus atteint de tels sommets qu’on en parle à la Chambre des députés où certains exigent que l’État se porte acquéreur. Le débat est houleux. On pourrait imaginer que les conservateurs de l’époque sont sensibles à cet éloge de la terre et de la religion. En réalité, ce sont eux qui y sont le plus opposés, car ils y voient une dénonciation de la misère paysanne. La gauche est également divisée. Son patriotisme artistique entre en conflit avec l’exigence de laïcité mise à mal par la religiosité du tableau. Finalement, les pouvoirs publics se décident. Cependant, la toile est soufflée par un riche Américain et part aux États-Unis dans la consternation générale. Toutefois, quelques années plus tard, elle est de nouveau rachetée pour une somme extravagante par un collectionneur français, Alfred Chauchard, propriétaire des Grands Magasins du Louvre. L’œuvre est léguée à l’État à sa mort, en 1909.

Dès lors, L’Angélus entame une carrière muséale. La peinture culte devient aussi un outil diplomatique. Le Quai d’Orsay l’envoie ici et là, dans les pays à honorer particulièrement. Les commentaires sur cette toile enflent jusqu’au délire. On dit que c’est le seul tableau où l’on « entend les cloches sonner ». Salvador Dalí lui consacre un livre et plusieurs compositions. Il affirme d’abord que sous le panier, dans l’épaisseur de la peinture, il y aurait la tombe d’un enfant et on radiographie l’œuvre pour vérifier ses dires. Un peu plus tard, sa pensée « paranoïa-critique » le conduit à affirmer que le paysan cache avec son chapeau son sexe en érection et que la dame s’apprête à lui donner un coup de tête pour protester contre cette agression ancestrale. En 1932, la toile subit même, telle la Vénus de Vélasquez, une attaque au couteau. Certains discernent encore dans l’affiche de François Mitterrand « La force tranquille » une ultime réincarnation de L’Angélus. Cependant, petit à petit, la peinture de Millet glisse sur la pente de l’oubli et du kitsch. Le podium de l’œuvre la plus célèbre du monde est dorénavant occupé par La Joconde, Guernica et L’urinoir (Fontaine) de Marcel Duchamp. Les temps changent.

La droite voit dans certaines de ses œuvres un appel à la sédition

Avec la révolution de 1848 émerge un nouveau regard sur les sujets populaires. Millet se sent de plus en plus légitime à peindre ce qui l’intéresse véritablement : ses origines pauvres et le monde de la campagne.

Il se met à représenter des scènes de la vie paysanne de façon étonnamment sobre, presque objective. Jusque-là, les paysans étaient souvent représentés comme d’aimables figurants agrémentant les paysages, voire comme des bergers et bergères bucoliques. Millet peint le monde rural tel qu’il le voit, sans en rajouter et sans arrière-pensées. Il ne cède jamais au sentimentalisme, au misérabilisme ou au pittoresque. Il est juste réaliste.

La droite de l’époque y voit pourtant une critique sociale et même, dans certaines peintures comme Les Glaneuses, un appel à la sédition. La paysannerie est en effet encore perçue comme une classe dangereuse. Le souvenir des jacqueries est proche. La Deuxième République, avec le suffrage universel, donne le droit de vote aux masses paysannes et cela inquiète certains. Cependant, Millet est absolument apolitique. Il ne prend jamais position. Immaturité ou sagesse, ses toiles n’illustrent aucune idée, elles ne servent aucune idéologie. Contrairement au réalisme socialiste et à beaucoup d’œuvres figuratives du xxe siècle, Millet situe sa peinture en amont des interprétations et des injonctions, dans le terreau même de l’expérience. C’est sans doute sa force.

Son influence s’avère immense. Dans la seconde partie du XIXe siècle apparaissent, en effet, de nombreux peintres dits « naturalistes », en France et dans le monde, qui s’intéressent aux hommes ordinaires. Millet fait alors figure de précurseur. On retient moins sa facture, longtemps fruste, que sa propension à montrer la vie sociale réelle. Certes, dans sa dernière période, il améliore considérablement sa manière, la portant au niveau de celle des autres peintres de Barbizon. Après lui, des artistes comme Jules Bastien-Lepage, Jules Breton, les Glasgow Boys ou les Ambulants russes excellent dans la peinture de la vie rurale, développant souvent une picturalité somptueuse, subtile et incisive. De nombreux autres naturalistes explorent le monde urbain et industriel. Citons, par exemple, le Belge Constantin Meunier, peintre et sculpteur de la vie dans le Borinage, dont Rodin dira : « Il a la grandeur de Millet. »

Son influence au XXe siècle s’étend bien au-delà de la peinture

Bizarrement, c’est surtout aux États-Unis et au xxsiècle que la postérité de Millet prend toute son ampleur. C’est l’objet d’une seconde exposition, « Millet USA ». Déjà à Barbizon, de nombreux artistes américains lui rendent visite. La manière de Millet fait écho à leur désir de peindre l’Amérique des grands espaces. Ces artistes font ensuite acheter des Millet aux musées en pleine phase de constitution de leurs collections. De plus, un des frères de Millet a ouvert une galerie aux États-Unis. Le phénomène Millet fait boule de neige. Si bien que l’essentiel de son œuvre se trouve actuellement outre-Atlantique.

Les toiles de Millet influenceront Robert Henri (1865-1929), peintre très influent, enseignant dans plusieurs écoles d’art et instigateur d’un mouvement dit « Ashcan School » (« école de la poubelle ») qui montre un vif intérêt pour les questions sociales et comporte des artistes aussi fascinants que George Bellows ou John Sloan. Parmi les élèves inscrits aux cours d’Henri, on note aussi le nom Léon Trotski, installé à New York juste avant la révolution de 1917. C’est également dans ce contexte qu’un autre élève d’Henri, Edward Hooper, découvre Millet qui aura une grande influence sur lui. Hooper est même l’un des rares artistes à reprendre à son compte la touche très sobre et finement vibrante de Millet, son goût pour les espaces vides et les atmosphères contemplatives.

Cependant, l’influence de Millet s’étend bien au-delà de la peinture. Au début du XXe siècle, les photographes américains prennent modèle sur le peintre-paysan pour rendre compte sans pathos de la misère des paysans et des ouvriers dans leur exode vers l’Ouest. Millet est ainsi une source d’inspiration manifeste pour Lewis W. Hine, qui suit les migrants employés dans les fermes et dans les villes industrielles, et au sort desquels ses « portraits de gens au travail » (Men at Work, 1932) sensibilisent l’opinion. L’intérêt s’accroît encore avec la Grande Dépression. Dans le cadre du New Deal, des campagnes photographiques sont commandées par l’administration Roosevelt à Dorothea Lange, Walker Evans et Arthur Rothstein, qui prolongent le mouvement amorcé au début du siècle.

Au cinéma également, des scènes de Griffith, John Ford, Murnau, Cimino témoignent de l’influence de Millet. Roman Polanski, réalisateur du drame pastoral Tess (1979), confie : « J’ai passé une partie de mon enfance à la campagne, une campagne polonaise où rien n’avait changé depuis des siècles. Des années plus tard, j’ai retrouvé cette réalité immuable, presque éternelle, sur les toiles de Jean-François Millet. Tess, qui s’en inspire constamment, cherche à ressusciter ces paysages et les hommes qui autrefois les habitaient. »

Avant de parcourir ces deux expositions, nombre de visiteurs ont, semble-t-il, une image plutôt négative de Millet, souvent perçu comme désuet, voire kitsch. Il est vrai qu’il n’a vraiment aucune descendance à faire valoir dans la modernité ou l’art contemporain, à l’exception, peut-être, du cas Salvador Dalí. On pourrait donc en rester à l’idée que Millet appartient à un autre univers artistique, un autre « paradigme » comme disent les sociologues, un paradigme révolu. Après avoir vu les expositions, difficile de ne pas changer radicalement d’avis. Millet, et avec lui probablement un certain nombre d’artistes du XIXe, ont une postérité foisonnante au XXe siècle, en marge de l’historiographie officielle. L’histoire de l’art est sans doute plus complexe et plurielle qu’on ne le dit ordinairement.

En fin de compte, l’exposition Millet est l’une des plus intéressantes à voir en France en ce moment. On peut s’étonner que cet événement, initialement prévu à Paris, au Grand Palais, ait été « envoyé en province ». Il est vrai que les Galeries nationales doivent faire place à un flux ininterrompu d’impressionnistes revisités et autres Gauguin redécouverts. Heureusement, la province existe et il faut remercier très vivement le musée et la Ville de Lille d’avoir accueilli l’événement au pied levé.

« Jean-François Millet » et « Millet USA », Palais des beaux-arts de Lille, jusqu’au 22 janvier.

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Joyeuses fêtes !

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« L’homme surnuméraire »: Patrice Jean contre les bons sentiments

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Patrice Jean / François Grivelet

Et si demain la norme était de réécrire les œuvres pour que les lecteurs positivent ? Dans L’Homme surnuméraire, Patrice Jean décrit avec panache une société ravagée par les bons sentiments.


Un grand roman signé par un auteur vivant et français, c’est la fête. J’avais donc fini L’Art des interstices, de Pierre Lamalattie à reculons, me désespérant à l’avance de la fin de cette exploration de l’art de notre temps en compagnie du narrateur et de sa fille Seine. Mais voilà, rien de plus inconstant qu’un lecteur – sinon, peut-être, une femme. À peine avais-je fait la connaissance de Serge Le Chenadec et de sa crispante épouse Claire, que les ombres de Seine et son père (qui avaient elles-mêmes chassé celles de Samuel Anderson et de sa mère, les personnages des Fantômes du vieux pays, de Nathan Hill) s’effaçaient à leur tour.

Les classiques de la littérature, expurgés de leurs « infectes idées »

J’ai des circonstances atténuantes : deux livres qui vous font tourner la tête à quelques jours d’intervalle, cela ressemble à un miracle. Et dans L’Homme surnuméraire, le quatrième roman de Patrice Jean, il y en a deux – qui portent le même titre. Serge Le Chenadec est le héros de L’Homme surnuméraire, livre que Clément, romancier sans œuvre employé par les éditions Gilbert Langlois, doit en quelque sorte positiver. La littérature ne devant attenter ni à la morale ni au moral des troupes, la collection « Littérature humaniste » publiera les classiques, expurgés de leurs « infectes idées ».

La construction du roman dans le roman n’a rien de très neuf et c’est tant mieux. Patrice Jean ne cherche pas à faire l’original. Il ne rosit pas de plaisir quand on lui dit qu’il est un digne héritier de Muray. À en juger par l’agréable moment passé en sa compagnie, ce jeune prof à Guérande semble traverser l’existence avec une forme d’indifférence bienveillante à tout ce qui l’éloigne de l’écriture. Mais en l’espèce, sa maîtrise de la fiction au carré et le sentiment de vertige qu’elle procure sont au cœur du roman. Car bien sûr, Clément découvrira qu’il est, lui aussi, un homme en trop, un de ces losers qui se signale par sa faible appétence pour la compétition sociale. Sauf qu’il a sur Serge la double supériorité d’un degré supplémentaire de réalité et de la conscience du désastre qui l’entoure. Quand Serge ne demande qu’une vie pépère où il retrouverait sa petite famille en sortant de son agence immobilière, Clément s’obstine à chercher la beauté dans les œuvres du passé – et dans la conversation de son ami Étienne Weill. Tandis qu’il déchoit progressivement vers l’insignifiance sociale, Clément observe (et Patrice Jean dépeint) avec un humour tranchant les beaux esprits qui le condamnent.

Un roman qui dévoile

Si L’Homme surnuméraire est, comme L’Art des interstices, un grand roman (dont le principal défaut est d’être trop court), c’est parce qu’il dévoile la comédie, comme disait Balzac, qu’il donne du sens à ce qu’y est sous nous yeux, mais que nous ne voyons pas. On rit des nombreux pitres contents d’eux qui tentent de transformer leur gloire littéraire en succès sexuels. On sursaute souvent tellement la cruelle peinture des petits marquis des lettres est juste. Comme des boules de billard, les phrases touchent le cerveau après avoir frappé l’âme – à moins que ce ne soit le contraire. Patrice Jean n’a pas besoin de pousser la réalité dans les orties, il la précède à peine. Après la parution (dans la vraie vie) d’un manuel scolaire rédigé en « langue inclusive », combien de temps faudra-t-il, en effet, pour qu’un éditeur parisien se dise : « Il suffit de couper, dans une œuvre, les morceaux qui heurtent trop la dignité de l’homme, le sens du progrès, la cause des femmes », pour la rendre digérable par tous sans risque de froisser la moindre susceptibilité ?

Nul n’ayant pour l’instant imposé à Patrice Jean une fin optimiste, il s’emploie à désespérer ses lecteurs autant qu’il les amuse. Du reste, il annonce la couleur : la littérature, dit Clément, est toujours du côté de l’individu, de la solitude et de la défaite. « Un système politique, écrit Patrice Jean, est d’autant plus estimable qu’il respecte les solitudes, d’autant plus haïssable qu’il consacre les rassemblements. » L’amour de Clément et Étienne pour la grande culture ne les sauvera pas du naufrage promis à l’indolent Le Chenadec : l’époque est aussi impitoyable pour les dandys que pour les ploucs, peut-être parce qu’ils trimballent, justement, la même odeur de solitude et de défaite qui est aussi l’odeur du passé. Et pourtant, L’Homme surnuméraire ne parvient pas à nous gâcher le moral, sans doute parce que le pur bonheur de la révélation littéraire fait oublier la laideur et la sottise du monde qu’elle dévoile. Reste à savoir dans quel bras j’irai me consoler de la fin de cette aventure.

L'homme surnuméraire

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L'art des interstices

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Littérature: Poindron & co, le sommet des non-alignés

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eric poindron hanrez debur
Eric Poindron. Sipa. Numéro de reportage : 00643558_000018.

La littérature file sur des rails bien rectilignes. Elle déboule à pleine vitesse dans les librairies comme une bête inhumaine traînant derrière elle, sa cohorte de wagons bien rangés où aucune dissidence n’est acceptée. La mondialisation n’aime pas les têtes qui dépassent du cadre. Elle hypnotise, elle lisse, elle ratiboise, elle nivelle pour mieux nous endormir, nous ensevelir. Elle se veut bienveillante, elle en devient toujours plus oppressante. C’est le corps de nounours avec le cerveau d’un commissaire politique.

La machine déteste les ratés

Les écrivains qui ne respectent rien et qui osent s’aventurer dans des zones étranges sont bannis du jeu. On accepte la singularité du créateur quand il ne dérange pas le système établi. La machine déteste les ratés, les à-coups, sa puissance d’intimidation se déploie sans discontinuité. Alors, celui qui a la prétention, le goût, la folie, l’imprudence de faire un modeste pas de côté est rappelé immédiatement à l’ordre. Ses livres connaissent le sort le plus atroce, la plus terrible des injustices : le silence médiatique. Cet hiver, après des Prix essentiellement tournés vers la Seconde Guerre mondiale, intarissable source d’inspiration, certains auteurs semblent s’être donnés le mot pour casser le train-train quotidien. Leurs ouvrages sont bizarres, tordus, jamais formatés par les règles du marketing éditorial, ils expriment une sensibilité esthétique forte.

Une dinguerie qui redonne confiance dans le genre humain. Ils méritent donc notre attention car le critique croule souvent sous des tombereaux de bien-pensance. La littérature lacrymale et victimaire lui sort par les yeux. A Causeur, la défense des causes perdues, des Don Quichotte de la plume, des vagabonds célestes, de tous ces flibustiers du désespoir est un honneur et un devoir. Pirotte et Blondin ne quittent pas ma table de chevet depuis mon adolescence, mais j’aime aussi les vivants comme le chantait François Valéry, toujours plus pénétrant dans ses textes que son homonyme, Paul.

Cette année, nous avons eu la chance de lire un très grand Philippe Lacoche et un splendide Yves Charnet. Ces écrivains des bordures n’ont pas leur rond de serviette dans les émissions de télé, ils pratiquent leur art dans la pénombre, loin de la capitale, dans cette province qui résiste tant bien que mal au bétonnage de l’esprit. Avant Noël, faites donc aussi l’expérience du poète surnaturel Eric Poindron et lisez son étrange questionnaire paru au Castor Astral. Le dandy aux belles bacchantes est un enlumineur de l’existence. Un chasseur de fantômes. Tout simplement un esthète. Dans un registre à la lisière du fantastique, partez à la conquête du roman de Stéphane Piletta-Zanin, Le temps s’écoule à Barde-Lons  publié chez Xénia dans la Collection Iréniques. Vous n’en sortirez pas tout à fait indemne, c’est tourbillonnant d’érudition. « Mais là encore, il y aura(it) du travail tant le Je et le Moi (et on n’aborde même pas le Surmoi !) peuvent être choses complexes » écrit-il, dans un texte flamboyant. Pourquoi les « petites » maisons d’édition semblent-elles se moquer des modes et des oukases ? La liberté guide leur choix. Elles défrichent le champ littéraire souvent dans l’indifférence générale sans renoncer à notre plaisir. La poésie, parent pauvre de l’édition, en fait souvent les frais. Les éditions du Bretteur sortent « America Felix », un recueil de Marc Hanrez, une échappée solitaire et solaire dans une Amérique éternelle. Un road-movie aux accents jazz où le chrome des voitures et le souffle des paysages décoiffent l’amertume. Dans son poème « Deer Hunting », Hanrez fait le pont entre les deux continents :

aurais-je imaginé jamais

retrouver l’Ardenne au cœur

du Wisconsin et revivre

là-bas mon service militaire

en chassant le chevreuil        

Encore plus insensée et improbable, les éditions Atlantica reviennent sur l’aventure Sigma, l’histoire d’un festival d’avant-garde entre 1965 et 1996 dans un livre illustré et formidablement documenté de Emmanuelle Debur. C’était un temps où Bordeaux, la somnolente, la nonchalante bourgeoise était réveillée en sursaut par le théâtre expérimental. Magic Circus, Pink Floyd, Bartabas ou les travestis Mirabelle secouaient les pavés bien ordonnés de la capitale girondine. Vous n’en aurez pas fini avec l’incongru car, en début d’année prochaine, le 10 janvier exactement, un nouveau roman de Laurent Graff aux Dilettante qui s’intitule « La Méthode Sisik » risque de perturber le sommeil de nombreux lecteurs.

L’étrange questionnaire, Éric Poindron, Le Castor Astral, 2017.

Le temps s’écoule à Barde-Lons, Stéphane Piletta-Zanin, Éditions Xénia, 2017.

America Felix, Marc Hanrez, Poèmes , Éditions Le Bretteur, 2017.

Sigma 1965/1996, histoire d’un festival d’avant-garde, Emmanuelle Debur, Éditions Atlantica, 2017.

SIGMA 1965/1996 - Histoire d'un festival d'avant-garde

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Un grand réveillon sans champagne? C’est possible!

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Pour les fêtes, plutôt que d'ingurgiter un vulgaire champagne au goût sucrailleux et aux bulles ostentatoires, tentez un Château-Simone, grand vin blanc de Porvence, ici servi au restaurant vietnamien Tan Dinh, à Paris, avec des rouleaux froids de canard et kumquats... Photo: Hannah Assouline

Comme le reconnaissent en privé nombre de cavistes, on peut faire un grand réveillon sans petites bulles dorées. Un conseil avisé, car un bon champagne à petit prix, ça n’existe pas ! Mais aucune loi n’interdit encore de faire des folies…


Quand il commença à s’intéresser au vin, il y a une vingtaine d’années, l’auteur de ses lignes n’y connaissait rien. Bizarrement, cette ignorance assumée fut un atout, car, comme aimait à le lui expliquer Marc Sibard, le patron des Caves Augé (la plus vieille cave de Paris, fondée en 1850, boulevard Haussmann) : « Dans le vin, il faut être humble. » J’appris donc lentement, prenant le temps de goûter, d’aller chez les vignerons, de lire des livres, de discuter avec des sommeliers, des cavistes, des courtiers, des œnologues. Très vite, le monde du vin me parut un condensé de comédie humaine digne de Balzac, avec sa faune de snobs et de buveurs d’étiquettes, ses maniaques, ses collectionneurs, ses spéculateurs, ses gourous, ses militants du vin « nature », mais aussi, heureusement, ses authentiques poètes avec qui boire et partager demeure l’un des plaisirs de la vie.

A lire aussi: Le vilain petit cognac

Dans ce microcosme, les journalistes du vin constituent une caste à part : comme le noyau du petit clan Verdurin décrit par Proust, on en est, ou on n’en est pas. En sollicitant naïvement leur conseil, j’avais le sentiment d’avoir affaire à des notables, ou des petits marquis, comme ces experts de La Revue du vin de France (RVF), croisés un soir à Pomerol, et dont les initiales étaient brodées sur leur chemise. Il y a aussi la catégorie des loups solitaires, comme Jacques Dupont, le célèbre journaliste du Point, capable de goûter de 100 à 200 vins par jour, deux semaines d’affilée, à Bordeaux, sans tomber dans le coma…

Un bon champagne à petit prix, ça n’existe pas!

Dans cet univers complexe et confiné où il faut appartenir à un réseau, la poésie véritable qui émane d’un casse-croûte improvisé un matin d’automne dans un village du Beaujolais ou du sourire d’une belle vigneronne heureuse de vous faire goûter son nectar au pied des sublimes Dentelles de Montmirail, est fragile et rare. Les préjugés, les intérêts et le poids des annonceurs sur la presse sont tels qu’il faut du temps à l’amateur pour trouver son chemin dans ce maquis broussailleux !

Prenez, par exemple, le champagne. Longtemps, alors que je n’étais qu’un bleu, la dimension luxueuse de ce vin mousseux au goût légèrement sucrailleux me fut incompréhensible. Pourquoi s’extasier sur cette boisson gazeuse, alors qu’à un prix comparable on pouvait percevoir, dans un grand vin blanc sec d’Alsace ou de Condrieu (le vin préféré de Blaise Pascal) une présence, une densité, une sève et une profondeur bien supérieures à celles du champagne de marque lambda ?

Sachant qu’un champagne tout juste correct ne peut-être vendu moins de 30 euros la bouteille (compte tenu du prix du raisin et de la manutention, sans parler du coût marketing qui, chez les grandes marques, correspond à au moins 25 % du prix), on peut se demander, en effet, s’il ne serait pas plus avisé, pour Noël, de se payer, pour la même somme, un beau Château-Simone, le plus grand vin blanc de Provence, produit près d’Aix, au pied de la montagne Sainte-Victoire, par la famille Rougier, dans son château du xvie siècle. Ramassés à la main, les différents cépages provençaux sont ici cultivés en bio, pressés et assemblés ensemble afin de restituer toute la complexité de leur terroir d’origine. Toujours pour 30 euros, pourquoi ne pas ouvrir une bouteille de Vieilles-Vignes-Éparses, sublime chenin de la Sarthe du domaine de Bellivière, un vin racé et cristallin produit par le très passionné Éric Nicolas, ancien cadre de chez Total reconverti dans le vin bio ? Et si on veut toucher à « l’exotisme », alors, pourquoi ne pas se ruer sur les vieilles vignes de savagnin du Jura de Jean-François Ganevat à Rotalier ? Un monument de fraîcheur, au bon goût de noix et de curry, loin des sentiers battus !

« Aucun champagne ne peut égaler un grand vin blanc de Bourgogne »

Il y a vingt ans, donc, je gardais pour moi ces réflexions. Le champagne n’est-il pas l’une des gloires de la France ? Aujourd’hui, c’est avec un malin plaisir que je me permets d’asticoter sommeliers et cuisiniers étoilés : « Entre nous (vous me connaissez, je suis une tombe !), si vous voulez vraiment vous faire plaisir à Noël, vous choisissez quoi ? Une grande cuvée de champagne de chez Krug à 160 euros ? Un Cristal Roederer 2009 à 200 euros ? Un RD 2002 de Bollinger à 250 euros ? Ou bien un grand vin blanc de Bourgogne, type meursault Goutte-d’Or premier cru, aux sublimes notes de fleur et de miel, de chez Lalou Bize-Leroy ? »

Silence gêné. Quelle surprise, alors, que d’entendre leur réponse presque chuchotée, comme si l’on était face à quelque secret d’État… La plupart, de fait, ont refusé que je mentionne leur nom, par peur des représailles. (« Si mon nom apparaît dans votre journal, je n’aurai plus de champagnes ! »)

A lire aussi: Le whisky est une star de cinéma

Pour Marion Cirino, sommelière de la plus belle cave de la Côte d’Azur, au restaurant l’Hostellerie Jérôme, au-dessus de Nice, la réponse va de soi : « Bien sûr que je choisirais le meursault, et même le simple bourgogne aligoté de Lalou qui est déjà une bombe, mais je ne peux pas dire cela à mes clients, ils ne sont pas prêts à l’entendre. »

Un qui n’a pas froid aux yeux, c’est Bruno Quenioux : élu meilleur caviste de l’année par Gault et Millau en octobre dernier, ce fils de vigneron et ancien responsable des vins chez Lafayette Gourmet a créé sa boutique, Philovino, dans le 5e arrondissement de Paris, où se retrouvent le samedi toutes sortes de passionnés un peu zinzins. « J’aime beaucoup certains vignerons de Champagne, très minoritaires, qui aspirent à produire des vins vivants, à partir de sols vivants et de vignes vivantes, loin de la viticulture intensive. À Avize, un gars comme Pascal Agrapart, par exemple, qui s’est lancé dans le travail des sols bien avant que le bio ne soit à la mode est un modèle à suivre. Son champagne Vénus (nom de la jument avec laquelle il laboure ses parcelles) est d’une intensité fascinante, mais son prix a explosé ces dernières années (160 euros la bouteille). À partir du moment où l’on franchit la barre des 150 euros, j’estime qu’aucun champagne, aussi prestigieux soit-il (le Clos d’Ambonnay 2000 de Krug se vend quand même 2 500 euros la bouteille !), ne peut égaler un grand vin blanc de Bourgogne, qu’il s’agisse d’un Montrachet ou d’un Corton-Charlemagne, des vins tellement concentrés et riches qu’ils surgissent du verre comme un rayon de soleil. Et quelle longueur en bouche ! Aucun champagne n’offre cela. Pour une raison simple, c’est que la Champagne ne possède aucun terroir comparable à ceux que je viens de citer. C’est une question de géologie et de climat. Quand bien même ce serait le cas, le terroir n’est pas seulement un don né de la Nature, c’est aussi une synergie avec l’homme. Un stradivarius, par exemple, n’est le plus grand violon du monde que s’il est joué par un très grand violoniste, faute de quoi, c’est un violon normal. C’est la même chose pour les terroirs de Champagne : les meilleurs d’entre eux attendent encore d’être révélés. Mais on peut toujours espérer. Pour l’instant, c’est surtout le terroir-caisse qui domine. »

Prestige oblige !

Mais la force du champagne n’est-elle pas ailleurs, dans l’imaginaire collectif qu’il convoque ? En effet, si on le dénigre, il n’en demeure pas moins le seul vin de fête capable de relier l’individu à l’euphorie du groupe… On trinque en se regardant dans les yeux, on se laisse griser, peu importe, à la limite, que le breuvage vous ronge l’estomac et vous laisse un goût un peu douceâtre en bouche…

Le grand historien et géographe du vin Roger Dion (Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, CNRS éditions) nous apporte quelques lumières à ce sujet. Jusqu’au XVIIIe siècle, les vins de Bourgogne étaient servis à la cour des rois de France où leur suprématie était totale. Qu’ils fussent rouge ou blanc, les vins produits en Champagne avaient, quant à eux, la réputation d’être légers, frais et faciles à boire. Au Moyen Âge, on les appelait « vins de la Rivière » (car ils provenaient des coteaux de la Marne, près d’Épernay) ou « de la Montagne » (la butte qui domine Reims). Le nom de « vins de Champagne » ne commença à leur être donné que très tard, sous Henri IV.

Pour les améliorer et leur donner de la force (ils étaient souvent pâlots du fait du climat septentrional), on fit venir les grands cépages de Bourgogne, le chardonnay et le pinot noir, qui avaient été imposés par Charles le Téméraire au détriment du gamay et d’autres cépages rustiques. Les riches marchands flamands qui venaient acheter leurs vins de Bourgogne destinés à l’Europe du Nord passaient par Reims. Là, ils en profitaient pour acheter des fûts de vins locaux qu’ils mélangeaient frauduleusement à ceux de Bourgogne afin d’augmenter leurs stocks.

Au XVIIe siècle, cependant, les vins de Champagne acquirent une véritable renommée, notamment grâce à Colbert qui possédait des vignobles dans la région. Les nobles découvrirent alors leur fraîcheur, leur finesse et leur goût de raisin frais, mais il n’était pas alors question de bulles ! Tous les vins de Champagne étaient « tranquilles », à telle enseigne que le légendaire moine bénédictin Dom Pérignon (1638-1715), économe de l’abbaye de Hautvillers, à qui les Champenois doivent la perfection de leurs vins (le saint homme recommandait de récolter les raisins très frais, le matin, et de les presser aussitôt, en mélangeant les parcelles) passa toute sa vie à lutter contre l’effervescence naturelle qu’il considérait comme un défaut ! De même, Louis XIV ne voulut jamais entendre parler de champagnes pétillants, il voulait boire du vin, du vrai… Cette effervescence non voulue, à l’époque, résultait d’une reprise de la fermentation du vin au printemps, laquelle avait été stoppée l’hiver à cause du froid.

Le champagne, encore un coup des Anglais !

Servis lors du sacre de Louis XIV à Reims en 1654, les délicats et parfumés vins d’Aÿ (ainsi qu’on les appelait par opposition aux vins de Beaune) connurent vite la gloire et commencèrent à se vendre à prix d’or, au grand dam des Bourguignons ! La rivalité historique entre ces deux régions date de cette époque. Et la hache de guerre est loin d’être enterrée…

Ce sont les Anglais qui furent à l’origine du champagne pétillant tel que nous le connaissons aujourd’hui. Au printemps 1664, tombant sur une livraison de bouteilles dont les bouchons avaient littéralement explosé sous la pression du gaz, le comte de Bedford trouva le vin si enthousiasmant qu’il exigea que, désormais, on ne lui livrât que des vins de Champagne effervescents… D’où le surnom de « saute-bouchon » qui sera bientôt donné à ces vins, en France, notamment par le Régent, Philippe d’Orléans, qui agrémentait ses partouzes légendaires de bouteilles de champagne allègrement versées sur les corps dénudés de ses libertines (les rappeurs du Bronx n’ont fait que reprendre l’idée dans leurs clips pornos, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à leur fournisseur attitré, la maison Roederer).

À partir de 1730, les vins de Champagne sont définitivement synonymes de vins mousseux, ainsi qu’en témoigne Voltaire : « De ce vin frais, l’écume pétillante, de nos Français, est l’image brillante. »

Inscrite depuis 2015 au patrimoine mondial de l’Unesco, la Champagne produit bon an mal an 320 millions de bouteilles (avec toujours 1 milliard de bouteilles en stock). Une manne ! Car, après avoir ajouté du sucre et des levures dans le vin afin de le faire pétiller pour flatter le palais de quelques Anglais excentriques, les Champenois ont forgé, au fil du temps, un outil de production industrielle extraordinaire. Il leur fallut d’abord planter des vignes pour augmenter les rendements (quitte même à acheter du raisin dans d’autres régions, ce qui est illégal), fabriquer des millions de fûts (la plupart des maisons possédaient autrefois leur propre tonnellerie), inventer des bouteilles capables de résister à la pression du gaz (longtemps, on dut porter des masques dans les caves, car les bouteilles explosaient !), creuser des caves gigantesques dans la craie (comme Ruinart à Reims et Moët à Épernay), envoyer des émissaires partout en Europe pour promouvoir ce nouveau joyau de la civilisation française… Bingo. En 1815, après Waterloo, Cosaques, Prussiens, Autrichiens et Anglais se ruèrent sur les caves de Champagne qu’ils pillèrent joyeusement. La Veuve Clicquot eut alors ce mot : « Laissez-les faire, ils nous volent aujourd’hui, mais ils nous paieront demain. » Ce qui fut le cas !

Avant d’être un vin mousseux le champagne est d’abord un vrai vin blanc

Après le scandale des « boues » parisiennes révélé par Le Canard enchaîné dans les années 1980 (les décharges de la capitale étaient déversées sur le vignoble champenois comme engrais, il en reste toujours des bouts de plastique disséminés un peu partout) la Champagne a fait peau neuve, ces vingt dernières années, sous l’impulsion d’une poignée de vignerons indépendants (appelés « récoltant-manipulant »), propriétaires de quelques hectares, qui se sont remis à cultiver leurs terres comme s’il s’agissait de jardins, pour leur redonner vie et en exprimer l’identité propre. En goûtant ainsi les champagnes d’exception d’Anselme Selosse et de Pascal Agrapart à Avize (plus de 100 euros la bouteille), d’Égly-Ouriet et de Marie-Noëlle Ledru à Ambonnay (75 et 40 euros), de Françoise Bedel à Crouttes-Sur-Marne (45 euros), de Benoît Lahaye à Bouzy (65 euros), de Benoît Tarlant à Œuilly (72 euros) d’Emmanuel Lassaigne à Montgueux (60 euros) ou de Pierre Larmandier à Vertus (43,50 euros), on comprend qu’avant d’être un vin mousseux le champagne est d’abord un vrai vin blanc, qui se distingue par ce fameux goût de craie capté par les racines des vignes, à plusieurs mètres de profondeur, là où, au contact de la roche-mère, le vin trouve son vrai moi en assimilant toutes sortes de sels minéraux.

La rivalité historique entre Bourguignons et Champenois n’a pas disparu. Mais, pour les amateurs de vins blancs que nous sommes, mettre sur un pied d’égalité ces deux régions aurait autant de sens que de comparer un grand Kubrick à un téléfilm de Josée Dayan… Dans ce contexte, un mot gentil de l’octogénaire Lalou Bize-Leroy, vigneronne de génie, détentrice de 25 % de la Romanée-Conti depuis 1974, et à qui la Bourgogne doit ses plus grands nectars (vendus au compte-gouttes, uniquement sur liste d’attente) vaut son pesant de cacahuètes : « Je ne bois jamais de champagne, ça me brûle l’estomac. Mais Salon, c’est autre chose, c’est un grand vin blanc. »

Le champagne, un vin de tous les jours ?

Il n’en fallait pas plus pour que je prenne le train dare-dare, direction le village du Mesnil-sur-Oger, où Didier Depond, le président des champagnes Salon et Delamotte (propriétés du groupe Laurent Perrier) a bien voulu me recevoir pour éclairer ma lanterne et me prouver, verre en main, que le champagne pouvait aussi être quelque chose de très très bon. Depuis 1988, ce fils de vignerons de Touraine s’est identifié à Salon, une maison pas comme les autres, puisque son fondateur, Eugène-Aimé Salon, qui avait fait fortune dans le commerce de la fourrure au début du xxe siècle, s’était mis en tête de ne produire qu’un champagne « absolu », destiné à son seul plaisir et à celui de ses amis Coco Chanel et Jean Patou. Il n’était donc pas question d’en faire commerce. Issue d’un seul cépage (le chardonnay), d’un seul lieu (le Mesnil-sur-Oger), et d’une seule année (quand le raisin est parfait : il n’y eut que 37 millésimes en un siècle), cette perle rare n’a longtemps été servie que chez Maxim’s (« qui était en réalité un bordel de luxe », nous apprend Didier Depond).

Au fond de ses caves, où reposent encore des champagnes de 1928, le maître de céans me propose de commencer par sucer un morceau de craie. « Ici, au Mesnil-sur-Oger, les falaises de craie mesurent 150 mètres, les racines des vignes y plongent pour aller chercher l’eau contenue dans la roche et y puisent toutes sortes de nutriments. » En goûtant ses champagnes 2006, 2004 et 1997, on sent la craie au contact de la salive, comme une note un peu pimentée et salée, sur fond de pomme verte. Avec le temps, ces champagnes évoluent doucement vers la noix, la brioche et le miel, mais conservent une jeunesse incroyable. Leurs bulles sont microscopiques. Ce sont des vins jansénistes qui ne s’exhibent pas : il faut se pencher sur eux longtemps pour en percevoir toute la richesse. Pourquoi donc tous les champagnes ne sont-ils pas de cette trempe ? Le prix, seul, a de quoi faire frémir. Après vous être ruiné en vous offrant un tel nectar (plus de 400 euros…), il ne vous restera plus qu’à servir des radis à Noël: ça tombe bien, car, selon Jacques Puisais, légendaire gastronome spécialiste des accords mets-vins, le champagne se marie idéalement avec le radis !

Quand Duran Duran clippait la femme-objet

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duran duran electric barbarella
Duran Duran, New York, 1993. Sipa. Numéro de reportage : 00237467_000001.

Il y a pile vingt ans, en septembre 1997, le clip du single « Electric Barbarella » du groupe britannique Duran Duran faisait polémique au point de se voir notamment censuré au Canada – y compris sur MTV et VH1 -, pour « dépassement des limites du bon goût » (comprendre misogynie et sexisme supputés).

Au-delà de ces considérations extra-artistiques, en prenant un peu de hauteur sociologique, on peut se demander si le clip ne consiste pas en une simple déclinaison du film de Roger Vadim Et Dieu… créa la femme (1956), en version dystopique, à travers une allégorie certes triviale.

Il nous montre en effet une poupée bionique ensorcelant trois hommes à la fois, pris au piège de sa beauté plastique et de sa sensualité électrique. Cet animal indomptable évoque bien, quarante ans après, une Bardot mythique et probable prototype de cette « Electric Barbarella » à travers un mélange d’innocence, de sexualité et d’exaltation. Ce qui traduisait une forme de libération sexuelle sur la pellicule de Vadim – sous les traits, déjà, d’un fantasme – se mue ici en interrogation sur la technologie au service de l’assouvissement des fantasmes, en mode multifonction (applis « androïde » avant l’heure…).

Une réalisatrice sexiste?

Notons que le clip a été réalisé par la photographe de mode Ellen von Unwerth (une femme !) au moment des balbutiements d’Internet. Le titre de la chanson constitue un clin d’œil au film Barbarella, réalisé par le même Vadim et sorti en pleine période de la sacrosainte libération sexuelle de 1968, et d’où le groupe a tiré son nom (le “méchant“ du film s’appelle le Docteur Durand Durand).

Cette « Barbarella électrique » est une créature acquise par les trois protagonistes – les membres du groupe pop-rock – dans le seul but d’assouvir leurs fantasmes (de mâles dominants?). Richard Dyer, dans son essai Marilyn Monroe et la sexualité, indique que dans les années 50 – années pendant lesquelles la société de consommation prend son essor -, la femme blanche et blonde est perçue comme « la possession la plus précieuse de l’homme blanc. » Dans le clip, les trois hommes choisissent la créature féminine blonde, alors que des brunes sont également proposées à la vente.

Femme-fantasme

Et Richard Dyer d’ajouter : « La femme blanche n’est pas seulement la plus précieuse du patriarcat blanc, elle fait également partie de la symbolique qui définit la sexualité elle-même. » Cette symbolique évoque irrémédiablement la figure de Sigmund Freud, explorateur historique de l’inconscient et révélateur d’une tendance observée dans ses analyses : la part décisive qui incombe au rôle de la bonne dans les scènes fantasmatiques.

Plus qu’en 1997, le sujet paraît éminemment sulfureux en 2017 : époque où l’animateur Tex est obligé de s’excuser publiquement puis viré après une « blague sexiste » dénoncée par une secrétaire d’État…

Le clip qui enflamme le plancher

Alors, que disent les intéressés de ce clip outrageusement sexiste et misogyne pour certains, paru en 1997 ? Simon Le Bon, chanteur du groupe, anticipait les réactions à l’époque : « Pensez-vous que notre vidéo soit misogyne ? Je ne pense pas. C’est juste de l’humour. Il n’y a aucune aversion pour les femmes ou quoi que ce soit de cet ordre. On a reçu un fax nous informant que la chaîne MuchMusic avait un problème avec le clip. Ils ont suggéré que la fin de la vidéo pourrait peut-être être remaniée, que la fille pourrait transformer les garçons en robots et ainsi accéder à une forme de pouvoir. On s’est dit : “Très bien. Qu’ils aillent se faire voir !” Et puis après tout, si c’est politiquement incorrect, tant mieux ! »

In fine, si le clip n’est ni sexiste, ni misogyne, on peut en revanche lui accorder une certaine propension à enflammer le plancher. Et s’il était tout simplement… rock’n’roll ? Sans doute trop, voilà son vrai problème. Quant à savoir si rock’n’roll et néo-féminisme peuvent faire bon ménage…

Pour aller plus loin : Duran Duran. Les Pop modernes de Sébastien Bataille (Fayard, 2012).

Duran Duran : Les Pop Modernes

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Laissez parler Rokhaya Diallo… mais pas au CNNum

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Rokhaya Diallo, janvier 2016. SIPA. 00736823_000055

Le racisme, le vrai, est une chose extrêmement grave. Grave en raison de ce qu’il favorise, et grave aussi en lui-même.

Le racisme sert bien souvent de « justification » idéologique à toutes sortes de crimes et d’injustices, qui vont de l’extermination à l’indifférence égoïste, en passant par l’esclavage, qui restent des crimes même lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de racisme, même lorsqu’auteur et victime appartiennent à la même ethnie. L’esclavage est et a toujours été une abomination, que ce soit l’esclavage d’hilotes grecs par des spartiates grecs, celui de Gaulois par des Romains, celui de noirs par des arabes, de noirs par des blancs, de blancs par des arabes, ou de noirs par des noirs comme aujourd’hui encore en Mauritanie. Et contrairement à ce que prétend Houria Bouteldja, le viol doit être dénoncé, poursuivi et sanctionné, peu importe qui en sont l’auteur et la victime, peu importe leurs sexes, couleurs de peau ou positions sociales.

Le vrai racisme n’est pas partout

Le racisme est aussi en lui-même un déni d’humanité, une mutilation que le raciste tente d’imposer aux autres et qu’il s’impose à lui-même. Si je nie l’appartenance de certaines ethnies à l’humanité, ce qui reste et dont j’estime faire partie n’est plus l’humanité, mais un groupe appauvri à qui il manque tout ce que ces ethnies rejetées ont fait de beau et de grand.

De quel droit interdirais-je à mes enfants de se sentir inspirés et appelés au meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils admirent le courage, la vertu, l’intelligence, la bonté ou la créativité de quelqu’un qui n’a pas la même couleur de peau qu’eux ? De quel droit refuserais-je de reconnaître la dignité intrinsèque de qui que ce soit sous prétexte que nos ancêtres communs remonteraient à un trop grand nombre de générations ?

« Les dieux s’occupent de tous les hommes quelle que soit la région, la partie du monde qu’ils habitent et si distante qu’elle puisse être du cercle qui borne notre horizon à nous », lit-on dans De la nature des dieux de Cicéron.

« Si la philosophie possède en soi quelque mérite, elle a surtout celui de ne point regarde aux généalogies. Tous les hommes, si on les rappelle à l’origine première, sont enfants des dieux. (…) La sagesse est accessible à tous ; devant elle nous sommes tous nobles. (…) La philosophie, en adoptant Platon, ne lui demanda pas ses titres, elle les lui conféra. Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux, et pour l’être, il faut tout d’abord te persuader que nul n’est de meilleure maison que toi. Nous avons tous même nombre d’aïeux ; notre origine à tous remonte plus loin que la mémoire des hommes. « Point de roi, dit Platon, qui n’ait des esclaves pour ancêtres, point d’esclave qui ne sorte du sang des rois. » (…) Quel est le vrai noble ? Celui que la nature a bien préparé pour la vertu. Voilà le seul titre à considérer. » ?, écrit aussi Sénèque dans Lettres à Lucilius (lettre 44).

« Je suis un homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. », dit encore Térence, esclave probablement d’origine berbère, qui devint l’un des plus talentueux dramaturges hellénisés de la littérature latine.

« Tu peux aimer ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. Tu peux leur obéir. Tu dois certainement les respecter. Souviens-toi cependant que seule ta liberté te rend digne de ton humanité. Tu n’es humain que par cela. Rien ne doit donc violer son enceinte. Elle seule t’apprend à tenir à distance les forces qui pourraient sceller ton esprit : ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu », assure enfin Yadh Ben Achour dans La deuxième Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme.

Oui, le racisme est une chose grave. Le vrai racisme.

Ni Griezmann ni Miss France ne sont racistes

Et c’est une chose trop grave pour qu’on l’édulcore en appelant « racisme » ce qui n’est que « l’ensemble des propos et comportements pouvant froisser des gens à la susceptibilité exacerbée ».

Je ne suis pas Japonais, pourtant mon admiration pour les Poèmes de ma hutte de montagne de Saigyô et certaines fulgurances théologiques de Motoori Norinaga ne sont pas de « l’appropriation culturelle », mais simplement la conscience que ces œuvres profondément ancrées dans leur culture particulière ont en même temps une portée universelle, et que le beau et le vrai transcendent les époques et les distances.

Antoine Griezmann n’est pas raciste. Et plus que son éventuelle maladresse je déplore la mauvaise foi de ceux qui ne veulent pas voir la sincérité de son hommage.

Notre nouvelle Miss France n’est pas non plus raciste lorsqu’elle évoque « la crinière de lionne » de celle qui la précède, et il est ridicule d’y voir une quelconque volonté « d’animaliser la femme noire ». Merci au passage à Eric Dupond-Moretti pour son bon sens et son franc-parler, particulièrement bienvenus !

Être associée au « roi des animaux » n’a rien de péjoratif, et les comparaisons animales sont une figure de style des plus classiques. Que je sache, c’est bien pour les honorer qu’on appela Richard Plantagenêt « Coeur de lion » et le commandant Massoud « le Lion du Panshir ». La couleur de peau n’a aucun rapport avec le fait de s’entraîner en écoutant « Eye of the tiger », et si on me dit que j’ai un regard d’aigle, la ruse du renard, la majesté du cerf et la force du bœuf, je n’y verrai assurément pas du racisme mais de la flatterie – et j’aurai donc peur qu’on me prenne pour le corbeau de la fable…

Le racialisme est une forme de racisme

A l’inverse, le racialisme est bel et bien du racisme, même s’il tente de se présenter comme du militantisme antiraciste – hommage du vice à la vertu, ou manipulation.

Le racialisme ne cherche pas à mettre fin aux rapports de domination (supposés) qu’il prétend combattre, mais à les inverser pour que ceux qui se disent dominés deviennent les nouveaux dominants. A une hypothétique dictature de la majorité, il veut substituer une tyrannie des minorités. Prétendant combattre l’impérialisme, il combat en fait l’universalisme en oubliant que c’est justement cet universalisme qui, du moins en Occident, permet les différences et incite à la tolérance vis-à-vis de ce qui est exogène. Il sacrifie la liberté des individus au nom d’une prétendue liberté des communautés, et veut transférer aux groupes les droits des personnes au détriment de ces dernières. Il mélange humanité et citoyenneté. Il confond (volontairement ?) les réalités génétiques (ethnies) et culturelles (civilisations). Il mélange ce qui vient de la transmission, et ce qui bien qu’influencé par l’éducation relève in fine de la responsabilité individuelle et du choix de chacun (convictions politiques, philosophiques, éthiques, religieuses, dont il est impossible de dire que « toutes se valent car tout est subjectif » à moins de défendre les sacrifices humains). Il nie l’existence d’êtres pleinement dotés du libre-arbitre, ne voyant que des membres de tel ou tel groupe. Se voulant « décolonial », il s’oppose à la territorialité du droit en Occident, mais prône le respect des coutumes locales ailleurs. Il exalte les particularités culturelles des « racisés », mais tente d’abattre la civilisation occidentale en se faisant le chantre du relativisme moral – toujours pour critiquer les convictions des « blancs ».

Fatiha Boudjahlat, notamment, dit et analyse tout ceci bien mieux que moi dans de remarquables articles (par exemple ici, ici et ici), et Yadh Ben Achour résume simplement le problème : « Les droits de l’homme ne peuvent se conjuguer avec le relativisme culturel. »

Libre de le dire ailleurs

Et c’est bien pour cette raison que le gouvernement a eu parfaitement raison d’imposer l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil national du Numérique (CNNum). Certes, ses opinions étaient connues au moment de sa nomination, et pour critiquables qu’elles soient elles ne sont pas illégales. Il y a donc une part d’hypocrisie – ou au moins d’amateurisme – dans la volte-face gouvernementale. Il y a aussi une immense maladresse dans les arguments avancés : depuis quand un débat devrait-il privilégier la sérénité sur la confrontation franche des idées ? Je veux croire néanmoins que la décision finale est le signe d’un sursaut de lucidité plutôt que d’une peur de la polémique.

Précisons aussi qu’il n’est nullement question de vouloir empêcher Rokhaya Diallo d’exprimer publiquement ses idées, et heureusement. D’une part, parce que la liberté de penser est la liberté de croire des âneries, et que la liberté d’expression est la liberté de choquer – ou alors elles ne sont pas. D’autre part, parce que l’on ne peut contredire que les thèses dont on accepte de débattre, ce qui suppose de laisser leurs défenseurs présenter leurs arguments, et pas celles que l’on tenterait de bâillonner. Mais c’est une chose de permettre que des idées soient exposées librement, c’en est une autre de leur donner la caution d’une nomination officielle.

Parmi les problèmes, il y a bien sûr les moments de proximité de Rokhaya Diallo avec les islamistes patentés du PIR et du CCIF, Houria Bouteldja et Marwan Muhammad en tête. Ainsi, lorsqu’elle dit : « Je ne vois pas en quoi le fait de marquer la féminité par un voile, c’est plus sexiste que de la marquer par des talons aiguilles ou une minijupe », on se demande si c’est de la complaisance, de la mauvaise foi ou de l’aveuglement ! Rappelons simplement que le voile est une prescription alors que la minijupe est une permission, qu’autant qu’on sache aucune femme n’a jamais été agressée verbalement ou physiquement parce qu’elle refusait de porter une minijupe, et qu’aucune autorité religieuse ne dit avoir reçu mandat d’Aphrodite, Freyja ou Ame no Uzume pour imposer à nos concitoyennes d’être court-vêtues. Autant de points que Rokhaya Diallo – dont je ne doute pas un instant de l’intelligence – peut difficilement ignorer.

La fiction de l’islamophobie

Quand elle affirme aussi qu’il est « important de parler du racisme que subissent les musulmans », elle entretient la fiction de l’islamophobie considérée comme un racisme, ce dont Pascal Bruckner notamment, a finement montré l’imposture. Oui, certains de nos concitoyens musulmans parfaitement honorables subissent parfois un rejet injustifié, parce que la conscience collective manque de références pour distinguer les islams qui ont leur place dans notre République de ceux qui n’ont rien à y faire. Mais assimiler le rejet d’une croyance ou d’une idéologie à du racisme est une faute intellectuelle majeure. La religion n’est pas une couleur de peau. Elle n’est pas non plus une coutume héritée, mais une conviction choisie. Confondre le tout est irrespectueux vis-à-vis des croyants pour qui la foi est un engagement, et extrêmement dangereux car remettant implicitement en cause à la fois le droit à l’apostasie, le devoir de réfléchir aux croyances que l’on professe, et la liberté intellectuelle de critiquer les religions.

Il y a la défense de la thèse malhonnête du « racisme d’état », particulièrement dangereuse puisqu’elle ne vise pas à combattre le racisme, mais à soutenir les revendications purement communautaristes de certaines ethnies ou groupes au détriment d’autres qu’elle veut culpabiliser. Or, en ethnicisant tout débat, cette attitude ne peut que renforcer de part et d’autre les crispations. En faisant croire que les intérêts des minorités sont nécessairement opposés à ceux de la majorité, elle favorise le rejet. En définissant avant tout les êtres par leur ethnie, elle encourage tous les racismes – même lorsque ses défenseurs prétendent parler de races « en tant que constructions sociales », le choix des termes « blancs » et « racisés » plutôt que, par exemple, occidentaux et non-occidentaux est révélateur de leur véritable approche.

La lutte contre le vrai racisme est une cause aussi noble que nécessaire. Notre pays n’est malheureusement pas toujours à la hauteur de ses idéaux, et le racisme y perdure trop souvent, y compris évidemment de la part de certains « blancs » à l’encontre de certains « racisés ». Il n’en demeure pas moins que ce racisme est illégal, combattu, condamné. En France, il est admis comme parfaitement normal qu’un policier blanc protège une femme noire, qu’une gendarme maghrébine se porte au secours d’un homme blanc, qu’un médecin noir soigne des patients juifs, que des enfants maghrébins apprennent à lire avec un instituteur asiatique, ou que des citoyens votent pour quelqu’un dont ils partagent les convictions plutôt que l’ethnie (et on peut permuter à l’envie les sexes et les origines des personnes que j’évoque, ça reste vrai).

« Victimes » intéressées

Dit plus simplement, nous avons la chance immense de vivre dans un pays où il est considéré comme normal qu’un être humain traite un autre humain… comme un humain. Quand Rokhaya Diallo déclare après une conférence au Caire que « les gens ne comprennent pas que la question du multiculturalisme soit source de telles crispations en France », je serais curieux d’entendre son analyse du multiculturalisme de l’Égypte moderne, assez éloigné semble-t-il de celui de l’antique université d’Alexandrie. De même, je ne crois pas qu’elle utilise ses conférences aux Nations-unies pour défendre le port de la minijupe en Arabie saoudite avec autant de verve que le port du voile en France.

Lorsqu’elle tente de justifier les réunions « interdites aux blancs » sous prétexte qu’il faudrait être victime du racisme pour le comprendre, elle défend de fait les idées – réellement racistes – selon lesquelles aucun blanc ne serait victime de racisme, tous les « non-blancs » en seraient victimes, et aucun « non-blanc » n’en serait coupable.

La réalité n’est pas aussi simpliste. Les « petits blancs » de certains quartiers n’ont pas toujours une vie facile, et constatent à leurs dépens que leur différence par rapport à la majorité de leurs voisins « racisés » n’est pas vraiment perçue par ceux-ci comme une « diversité enrichissante ». Kamel Daoud nous rappelle que l’Occident n’a pas le monopole des problèmes. Hutus et Tutsis ont la même couleur de peau. Et, fort heureusement, tous les « racisés » vivant en France n’ont pas pour obsession de se plaindre en permanence d’un supposé racisme – et que nul n’ose prétendre que le génial François Cheng a abandonné ou trahi la Chine en rejoignant l’Académie Française.

En revanche, la vidéo « A fair chance » de l’Unicef aurait sans doute donné le même résultat ici, et ce quelle que soit la couleur de peau de la fillette.

S’il faut se garder des analyses trop rapides, reste que certains marqueurs sociaux sont probablement beaucoup plus discriminants que l’appartenance ethnique supposée – mais nombre d’antiracistes autoproclamés préfèrent manifestement se poser en victimes pour appuyer leurs intérêts propres, que se préoccuper des injustices bien réelles qui frappent des groupes auxquels ils estiment ne pas appartenir…

Rokhaya Diallo ne connait pas l’empathie

En soutenant ainsi les réunions « non-mixtes », Rokhaya Diallo appuie aussi l’idée selon laquelle l’intelligence et l’empathie humaines ne seraient pas suffisantes pour comprendre ce dont on n’a pas été victime soi-même. Pour le coup, cette position n’a rien de raciste, mais cela ne l’empêche pas d’être absurde et heureusement démentie par des millénaires d’altruisme. Siddhârtha était un privilégié, Mère Térésa et Raoul Follereau n’ont jamais été lépreux, Jean-François de Lacroix n’était ni noir ni esclave, les fondateurs comme les bénévoles des « Restos du Cœur » n’ont pas tous connu la faim, et les militants de L214 n’appartiennent pas à une espèce élevée pour sa viande.

La présidente du CNNum et un grand nombre de ses membres ont choisi de démissionner. Je le regrette. Il est bien dommage que tant de personnes de valeur donnent ainsi l’impression de soutenir sinon une vision racialiste et donc raciste de la société, du moins sa normalisation.

Lorsque Rokhaya Diallo écrit : « je n’ai pas le droit de collaborer avec les institutions de mon propre pays parce que j’ose dire publiquement qu’elles sont imparfaites ? Quelle étrange conception de la démocratie », elle a raison. Mais à deux détails près, et ces détails sont d’importance.

D’une part, parler de « racisme d’État » n’est pas une critique, ni le constat d’une imperfection, mais une accusation. Accusation d’autant plus sérieuse qu’elle ne vise pas seulement des institutions, mais toute la culture qui a présidé à leur lente élaboration et qui permet leur fonctionnement. D’autant plus sérieuse que cette accusation entre toutes permet aujourd’hui de disqualifier totalement ce ou ceux qu’elle accuse, et qu’elle est donc le contraire d’une critique constructive portant sur des points précis : elle est une condamnation morale absolue.

D’autre part, rien n’empêche ni n’empêchera à l’avenir Rokhaya Diallo d’exprimer publiquement ses idées sur le numérique sur son site internet, ou en publiant des tribunes dans la presse, ou par tout autre moyen. Sa notoriété en garantira la diffusion, et le CNNum s’y référera autant que de besoin. Qu’il l’invite même à lui exposer ses vues ! Elle pourra ainsi, sans difficulté, collaborer avec les institutions de notre pays, et c’est tant mieux. Il n’est absolument pas question de l’exclure du débat, ce qui serait injustifié, d’autant plus qu’elle est tout de même loin de l’extrémisme haineux d’une Houria Bouteldja ou même des compromissions récurrentes de Danièle Obono.

Je suis (comme) Rokhaya Diallo

Ce dont il est question, ce n’est donc pas de sa liberté de participer au débat, ni de collaborer avec les institutions, c’est de lui octroyer ou non une position officielle qui, fut-elle bénévole et au sein d’une instance indépendante, reste une nomination par le Premier ministre à une fonction de conseiller du gouvernement. Et il n’y a absolument rien de choquant à ce qu’une personne qui accuse l’État de cautionner le racisme, encourage des postures victimaires agressives et défend une vision ethniciste de la société ne puisse pas se prévaloir d’un mandat officiel du gouvernement français.

Même sous ses oripeaux « décoloniaux », même lorsqu’il joue de grandes phrases pour justifier les assignations identitaires, le racialisme ne peut pas être simplement considéré comme « une parole articulée de la diversité et de la complexité françaises ».

Rokhaya Diallo et moi n’avons pas la même couleur de peau, nous ne défendons pas les mêmes projets pour notre pays, un bon nombre de nos convictions nous opposent, et je me réjouis qu’elle ait dû quitter le CNNum et que ce qu’il y a de malsain dans certaines de ses prises de positions soit publiquement dévoilé.

Mais rien de tout cela ne m’empêchera de continuer à la considérer avant tout comme ma semblable. J’attends la même chose en retour.


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Les cités HLM ne sont plus des « quartiers populaires »

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Cité HLM du Mans, novembre 2017. SIPA. 00833755_000025

Quand j’étais petit, j’aimais les HLM. Ceux de la ceinture rouge de Paris. Avec mes parents nous y allions souvent. Ils y avaient des camarades. J’étais content de les accompagner quand ils allaient vendre l’Humanité-Dimanche. Partout des sourires, des poignées de main. Nous étions dans des quartiers populaires. Un joli nom.

Aujourd’hui certains s’entêtent toujours à appeler ces lieux, vidés de leurs occupants d’origine, « quartiers populaires ». Une usurpation d’identité qu’aucune loi ne condamne. « Quartiers populaires », ça sonne plus noble et plus chic que « quartiers difficiles ».

Le progrès, c’était mieux avant

Moi, je ne me suis jamais consolé de la disparition de tous ces êtres qui avaient autant de cœur que d’abnégation. Non, non, il ne s’agit pas de nostalgie du bon vieux temps. Je ne suis ni naïf ni passéiste, et rien ne m’amènera à dire : « c’était mieux avant ». C’était juste autrement !

A lire aussi: HLM: Logement antisocial

Je ne crois pas que le temps qui passe et qu’on nomme le progrès, la modernité et, plus communément, l’évolution normale des choses, emprunte une ligne droite toute simple menant toujours vers plus d’humanité, d’intelligence et de bonheur. Les êtres humains se succèdent et se suivent : pas toujours pour le meilleur, et assez souvent pour le pire.

Soixante ans d’écart séparent les communards de 1871 des bourreaux staliniens… Un progrès ? Entre les Allemands de l’aire de Bismarck, et les nazis des années 1930, il y a la même distance… Un progrès ? Entre l’âge d’or des émirats de Grenade, Cordoue et Tolède, et la sombre régression contemporaine de l’Islam, des siècles se sont écoulés… Un progrès ?

Stalingrad est tombée

Les combattants de la guerre d’Espagne mouraient en criant : « No pasaran ! », d’autres, 80 ans après, barbouillent les murs du même slogan et font la révolution en se tenant la nuit debout… Un progrès ? Les ouvriers des HLM du temps jadis se levaient tôt le dimanche pour vendre un journal. Beaucoup de ceux qui, aujourd’hui, les ont remplacés, n’ont jamais ouvert un journal. Est-ce ainsi que les hommes s’améliorent ? Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Je pensais à ce bonheur d’appartenir à ce peuple « élu » en marchant prudemment dans une grande avenue de Stains. L’avenue de Stalingrad. Un beau nom. Un nom rouge. Il n’a plus sa place à Stains.

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Embrassades de Noël: les sales gosses disent « merci Weinstein »!

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"This is England" de Shane Meadows (2006)

Les sales gosses pourraient être les vrais gagnants de l’affaire Weinstein. Face à la déferlante de « révélations » et de « dénonciations » de femmes victimes du harcèlement des « porcs » qui peuplent le monde occidental, la direction des Girl Scouts américaines a jugé bon de mettre en garde les parents à l’approche des festivités de fin d’année : « N’obligez pas vos filles à étreindre un proche au moment des fêtes ».

N’achetez pas vos enfants avec des jouets!

Dans ce très sérieux message publié sur sa page Facebook, l’organisation (qui compte quelque 1,8 million de membres) affirme à la veille de Noël : « Dire à votre enfant qu’elle doit une étreinte à quelqu’un, juste parce qu’elle n’a pas vu cette personne depuis longtemps ou parce qu’elle lui a fait un cadeau pourrait la pousser, plus tard dans la vie, à se demander si elle ne “doit” pas une forme d’affection à quelqu’un qui l’a invitée à dîner ou a fait quelque chose de gentil pour elle. » Cela semble exclure l’hypothèse que la pensée, comme le jugement, se forge avec l’âge et la maturité, et suggère au passage que les adultes ne pensent qu’à « ça ».

On peut aussi y voir une nouvelle forme d’éducation où la norme serait de ne dire ni merci ni bonjour et de refuser de faire la bise à sa vieille tante de province. C’est l’évolution de la société : les manuels du XIXe siècle enseignaient aux jeunes filles de supporter la fumée de ces messieurs au salon, les magazines du XXe de fumer pour être leurs égales… Au XXIe, on les encourage à tout écraser.

L’hôpital souffre mais la médecine libérale agonise

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Agnès Buzyn, novembre 2017. © SIPA.

Des acteurs de l’hôpital se plaignent du manque de moyens dont ils disposent. Pour François-Xavier Decrop, médecin généraliste, il est pourtant privilégié par rapport à la médecine libérale de proximité qui, elle, agonise. Lettre ouverte au ministre de la Santé, Agnès Buzyn.


Madame la ministre,

Nos médias ces jours-ci relaient activement « le cri » de Rémi Pauvros, directeur de la Fédération hospitalière de France (FHF), sur le manque de moyens des Hôpitaux français. On comprend bien l’intérêt de la FHF d’appeler ainsi à l’augmentation de ses moyens, mais beaucoup moins l’intérêt des médias de relayer cet appel, sans la moindre analyse critique. Car si l’Hôpital souffre, la médecine libérale, elle, agonise.

Une simple consultation des chiffres de l’OCDE permet de constater que nos hôpitaux consomment une part excessive, disproportionnée, des dépenses de santé dans notre pays, au détriment des soins de proximités. Ainsi la part des dépenses communes de santé consacrée à l’hôpital dépasse 40% en 2015, et croit régulièrement (36,2% en 2000) alors qu’elle est en 2015 de 29% en Allemagne pour 30,7% en 2000. Ce différentiel représente près de 20 milliards d’euros par an!

Parallèlement, la part consacrée aux soins de proximité est passée chez nous de 27,2% en 2000 à 22,7% en 2015, alors que chez notre voisin, elle augmentait dans le même temps de 29,9 à 31,3%. Nous sommes là aussi sur à peu près 20 milliards d’euros par an, mais cette fois-ci de déficit !

La France consacre donc à l’Hôpital une très forte part de ses dépenses communes de santé, croissantes d’années en années, et une part très faible et décroissante, comparativement à nos voisins, pour les soins de proximité. Et ceci malgré les bricolages statistiques qui ont récemment incorporé dans les dépenses ambulatoires le coût total des soins externes hospitaliers, incluant tout passage aux urgences non suivi d’hospitalisation!

L’Hôpital peut d’autant plus réclamer des moyens que ses services d’urgences sont effectivement saturés de patients qui n’ont pu accéder aux soins de proximité. Les délais d’attente aux urgences sont une véritable stratégie de pression sur les décideurs. Certains évitent d’ailleurs soigneusement de les réduire, en modulant par exemple les effectifs soignants en fonction de la fréquentation.

Pendant que l’hôpital, fort de son pouvoir d’influence[tooltips content=’Dont témoigne la forte représentation des directeurs d’hôpitaux au sein des Agences Régionales de Santé’]1[/tooltips], obtient toujours plus des ressources communes, la médecine de proximité disparaît silencieusement. L’insuffisance des moyens qui lui sont consacrés se traduit par une tarification des soins inférieure de moitié à la moyenne OCDE. Ceci ne permet aux médecins que d’employer 0,3 équivalent temps plein (ETP) d’auxiliaires de soins, contre 3 ETP en Allemagne, et 6 ETP en Angleterre, soit respectivement 10 et 20 fois plus pour nos voisins. Chez eux, leurs équipes réellement pluridisciplinaires incluent les soins de psychothérapie, de diététique et d’accompagnement à la reprise de l’activité physique pour faire face aux pathologies complexes représentant la majorité des soins[tooltips content=’Soins complémentaires indispensables pour les pathologies chroniques, auxquels n’accèdent que les patients de la filière hospitalière’]2[/tooltips].

Chez nous, avec des possibilités thérapeutiques resserrées essentiellement sur la prescription médicamenteuse, et sans pouvoir déléguer l’accompagnement des soins, ni la réalisation de tâches administratives, les médecins libéraux doivent accepter une charge de travail incompatible avec une vie familiale et personnelle, pour un revenu de cadre moyen, deux à trois fois inférieur à ceux des pharmaciens ou des notaires.

Les jeunes médecins, qu’une puissante vocation a entraîné vers des études longues et difficiles, jugent ces conditions intenables. Bien que nous en formions suffisamment, comparativement à nos voisins, seuls 10% d’entre-eux s’installent en libéral. Les autres pratiquent des remplacements en attendant de trouver un poste salarié. La bureaucratisation des médecins libéraux, soumis à des règles de prescription de plus en plus contraignantes, alors même que les médecins fonctionnaires sur lesquels vous avez autorité n’y sont pas soumis, aggrave la désaffection pour cet exercice cumulant désormais les contraintes du privé, et celles de l’étatisation.

Les médecins généralistes et spécialistes partant en retraite ne sont donc plus remplacés, et leurs cabinets ferment[tooltips content=’Les infirmiers et kinésithérapeutes connaissent les mêmes difficultés’]3[/tooltips]. Cette disparition progressive des soins de proximité touche maintenant les zones urbaines après la ruralité. Ceci est la première des menaces sur la santé des Français. Les coûteux soins spécialisés des 2ème et 3ème  niveaux ne se justifient qu’une fois que les soins du premier niveau sont assurés. Ainsi, malgré des dépenses de santé croissantes, et des soins de plus en plus complexes et coûteux délivrés par l’hôpital, la dégradation des indicateurs de santé est inévitable si le maillage de proximité disparaît.

Vous héritez donc d’une problématique cruciale de santé publique, creusée par 40 ans de choix politiques affectant prioritairement les ressources à l’Hôpital, au détriment des soignants de proximité. Il est difficile sans doute de réorienter la décision publique en s’affranchissant de puissants groupes de pression. Mais sans l’audace de bousculer les situations acquises, vous ne pourrez qu’accompagner le naufrage sanitaire Français, en communicant sur des solutions illusoires comme la télémédecine – inutile s’il n’y a plus de soignants sur place-  ou les Maisons de Santé Pluridisciplinaires dont les écrasants coûts de fonctionnement rebutent les plus volontaires.

Les Français attendent de vous plus que de la communication. Tant que les installations nouvelles ne compenseront les départs, ils savent leur accès aux soins menacé. Vous seule pouvez les rassurer en instituant des conditions d’exercice libéral suffisamment attractives pour que les jeunes médecins choisissent à nouveau ce mode d’exercice. Outre la réaffectation significative des moyens, l’expérimentation de nouvelles modalités d’exercice et de rémunération seront sans doute nécessaires.

Si vous osez cela, la reconnaissance des Français vous sera acquise.

Recevez, Madame la ministre, tous mes vœux de courage pour la nouvelle année.