A douze mois des élections présidentielle et législatives prévues en octobre 2018, le paysage politique brésilien est un champ de ruine. Cependant, une chose est sûre : le président Temer, arrivé au pouvoir en août 2016 après la destitution de Dilma Roussef, a annoncé qu’il ne se présentera pas à sa propre succession. Ne dépassant pas les 3%, la cote de popularité de cet homme qui n’a pas été élu président par le suffrage universel est un fait politique en soi. Elle participe de l’ambiance de fin de règne qui s’est abattue sur Brasilia avec ses affaires et ses coups de théâtre.

La République née de la Constitution de 1988, celle qui a consacré le retour de la démocratie après 21 ans de dictature militaire (1964-1985), agonise. Presque tous les partis politiques sont empêtrés à un degré ou un autre dans le scandale Lava Jato (ou Lavage Express) du nom d’une opération conjointe de la Police Fédérale et du ministère public. A l’origine une simple affaire de trafic de drogue, Lava Jato a jeté la lumière, en trois ans d’instruction, sur des détournements de fonds publics de l’ordre de 12 milliards de dollars. Les enquêteurs ont dévoilé la collusion entre technocrates et politiciens pour mettre en coupe réglée les entreprises publiques (hydrocarbures, électricité, banque, etc.) au point de conduire Petrobras, un symbole de l’orgueil national, au bord de la banqueroute (deux milliards de dollars perdus au titre de la corruption).

La mise à sac de l’économie brésilienne

Non contents de piller les entreprises étatiques, les partis de gouvernement ont établi un pacte avec les groupes du BTP pour surfacturer les chantiers publics dans le but de financer les campagnes électorales. C’est ainsi que les Brésiliens ont assisté, les yeux écarquillés, à l’arrestation chez lui de Marcelo Oderbrecht, le « prince » du BTP, accusé d’avoir mis en place, dans le plus grand secret, une « direction des paiements structurés », dont la seule fonction était de verser de l’argent au profit de politiciens brésiliens et latino-américains. Le PDG croupit en prison depuis juin 2015, un fait presque unique dans les annales judiciaires brésiliennes où les puissants ont la réputation de passer entre les mailles du filet.

La mise à sac de l’économie brésilienne a eu lieu, dans ces proportions vertigineuses, parce que les institutions l’ont permise ou n’ont pu s’y opposer. Et même si la police fédérale et une partie du ministère public ont redoré leur blason grâce à Lava Jato, l’impression qui reste est celle de vivre sous une gouvernance capable de laisser se produire le plus grand hold-up de l’histoire de la corruption.

Les Brésiliens se rendent compte qu’ils entretiennent un système politique qui coûte extrêmement cher (9 000 euros en salaire, 12 000 euros en frais de bouche, une allocation logement et un voucher pour l’essence. En sus, ils ont toute discrétion pour dépenser 25 000 euros par mois pour payer jusqu’à 25 assistants. Les cas sont nombeux où les assistants n’ont jamais mis les pieds à Brasilia et reversent 50 % ou plus de leur salaire au député) sans permettre au pays de réaliser son légendaire potentiel, célébré récemment par son intégration, au début du millénaire, aux « BRICS » (le Brésil, La Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud), l’acronyme des cinq pays supposés devenir les superpuissances du XXIe siècle. Bien au contraire, il lui fait perdre occasion sur occasion de devenir enfin un pays « sérieux » (pour paraphraser l’expression attribuée à De Gaulle) :

– La croissance – condition préalable à la réduction des inégalités – est à la traîne, le PIB a reculé de 3,8% en 2015 et de 3,5% en 2016.

– La violence endémique n’a pas disparu et le Brésil reste le champion du monde des homicides (plus de 59 000 assassinats par an, avec un taux d’homicide plus élevé que le Mexique), la guerre des rues au Brésil a tué en cinq ans (2011-2015) plus que le conflit interne syrien (278 839 contre 256 124 morts).

– Privé des moyens de ses ambitions, le Brésil est en retrait sur la scène diplomatique, il est le grand absent du processus de paix en Colombie où le rôle du médiateur est revenu aux Cubains, et il a du mal à engager les Américains dans un partenariat stratégique qui sortirait son économie de l’ornière. Le peu d’entrain des Américains à prendre position concernant l’impeachment de Dilma et leur silence quant aux réformes menées par Michel Temer montrent que Washington n’a pas encore pardonné au Brésil ses « errements » passés : soutien indéfectible au Venezuela, histoire d’amour avec le régime cubain et flirt avec l’Iran d’Ahmadinejad.

Lula, 77 ans, figure du renouveau?

Dans ce contexte, le Brésil a besoin d’une rénovation politique urgente et audacieuse. Rien n’indique qu’elle aura lieu en 2018. Les candidats potentiels ou déclarés sont au mieux des représentants de l’establishment, au pire des figures extrêmement clivantes. Alors que le pays a besoin de meneurs capables de rassembler autour d’une vision ambitieuse, la classe politique s’enferme dans son ghetto de Brasilia et travaille à huis-clos à défaire l’opération Lava Jato.

Si les élections avaient lieu aujourd’hui, Lula (Parti des Travailleurs – PT) serait élu président. Le vieux routier de la politique brésilienne (77 ans) aurait 20% des voix au premier tour, une prouesse pour un homme politique qui vient d’être condamné en première instance à neuf ans d’emprisonnement pour corruption passive et blanchiment d’argent. Lula est en effet un phénomène politique, un homme d’Etat d’une grande stature et un excellent orateur. Il est un des rares à s’adresser aux masses populaires dans un langage qui suscite leur attention. Toutefois, le corps électoral de 2018 n’est pas celui de la première décennie des années 2000 lorsque Lula gouvernait le Brésil : la classe moyenne ne lui fait pas confiance pour retrouver le pouvoir d’achat perdu lors de la crise et les ouvriers syndiqués des grandes villes du Sud-Est (comme São Paulo) sont déçus par le comportement du PT dont les trois derniers trésoriers sont derrière les barreaux ou inculpés pour corruption.

Bolsonero, Trump do Janeiro

Deuxième dans les sondages et promis à participer à un hypothétique second tour contre Lula, Jair Bolsonaro (62 ans, Partido Social Cristão) est le candidat du désarroi et de l’exaspération. Cet ancien militaire de carrière, porté par la petite classe moyenne et la jeunesse des villes exposées au chômage et à la violence, affectionne la polémique et n’a pas froid aux yeux lorsqu’il s’agit de critiquer l’avortement, d’exiger le rétablissement de la peine de mort et d’autoriser le réarmement de la population. Jouant à fond la carte « antisystème », Bolsonaro ne recule devant aucune provocation à destination de la Gauche et du politiquement correct. Misogyne, homophobe et exaltant sans retenue la dictature militaire et sa pratique systématique de la torture, il fait peur à l’establishment car il attire des jeunes qui auraient voté à gauche (PT ou extrême-gauche) il y a quelques années, c’est-à-dire avant Lava Jato et l’expansion du crime organisé aux quatre coins du pays (Nordeste, Amazonie, Sud), propageant ainsi une guerre des gangs qui se fait à coup de décapitations (en prison) et de couvre-feux improvisés (en ville).

Au sein des forces de sécurité, Bolsonaro remporte une grande adhésion parmi les sous-officiers et les hommes de troupe. Ces derniers sont exaspérés par un régime pénal jugé laxiste et qui accorde des garanties généreuses à des criminels récidivistes. C’est ainsi que des mafieux ont le droit, plusieurs fois par an, de quitter la prison pour quelques jours en famille (Noël, fête des Pères, etc.), beaucoup en profitent pour s’évader ou régler leurs comptes aux agents qui les ont incarcérés. Et dans un pays où l’on abat deux policiers par jour, il n’est pas étonnant de voir les hommes les plus exposés au danger développer une sympathie pour un tenant de la ligne dure.

Si Lula se fait élire, ceux qui innovent et produisent promettent de faire leur valise direction Miami ; et si Bolsonaro passe, le peuple de gauche, une bonne partie de la société civile et les vainqueurs de la mondialisation ne supporteront pas d’avoir un père fouettard à Brasilia.

Le centre en retrait

Au centre de l’échiquier politique, la panne de leadership est encore plus patente qu’aux extrêmes. Geraldo Alckmin (64 ans), gouverneur de São Paulo, a de grandes chances de se faire investir comme candidat du parti de centre gauche, le PSDB. Ce médecin, à la tête d’un Etat qui compte 42 millions d’habitants, ne brille ni par son charisme ni par son bilan, entaché par les déboires du plan d’expansion du métro (retards, explosion du budget) et la crise de l’eau potable (2014-2015) durant laquelle la plus grande ville du Brésil a compris que les pouvoirs publics n’avaient pas fait les investissements nécessaires pour la prémunir contre le risque d’une année sans pluies.

La surprise pourrait venir du centre et du bouillonnant João Doria (59 ans), le nouveau maire de São Paulo (11 millions d’habitants). Allié au gouverneur Alckmin auquel il doit son entrée en politique, Doria est encore grisé par son succès électoral (élu au premier tour aux municipales l’an dernier) et laisse croire qu’il pourrait tenter sa chance à la présidentielle de 2018. Il trahirait ainsi son mentor en politique et causerait un cataclysme au sein du PSDB.

João Doria souhaite incarner le renouveau et a des arguments sérieux à faire valoir. Preuve en est qu’il a réussi à gagner la majorité des suffrages dans les quartiers déshérités de l’est de São Paulo, un fief traditionnel du PT. Doria se présente comme un travailleur (João trabalhador) qui se lève aux aurores et enchaîne les réunions et les déplacements 7/7 jours. Né dans une famille de la haute bourgeoisie paulista, il travaille depuis ses 14 ans et a construit un groupe de référence dans le domaine des médias et de la publicité. Riche, il laisse croire qu’il n’a pas besoin de se servir dans la caisse, un clin d’œil à des électeurs sidérés par les détournements de fonds aux niveaux local et national.

Adepte des visites surprise aux hôpitaux et aux écoles relevant de la mairie, Doria est effectivement un OVNI dans une classe politique perçue comme cynique et insensible au sort des plus vulnérables. Mais il a besoin d’un bilan positif et dans les plus brefs délais, condition sine qua non pour quitter la mairie de São Paulo en plein mandat et annoncer sa candidature à l’élection suprême. Or, pour le moment, Doria a du mal à faire accélérer la machine administrative en charge des routes défoncées et des fleuves pollués de la ville la plus riche d’Amérique Latine.

Pas un pays pour Macron

Les jeux sont ouverts et tout peut arriver d’ici octobre 2018. Pour le moment, aucune des quatre personnalités mentionnées ci-dessus ne parvient à formuler un projet ambitieux qui puisse rassembler le pays et lui faire dépasser la crise actuelle.

Une alliance entre Doria et Bolsonaro semble improbable voire contre-nature. Doria est un vainqueur de la mondialisation, il parle bien le Français, l’Anglais et l’Italien. Il admire Macron, Macri l’argentin et Bloomberg, l’ex-maire de New York. Bolsonaro est un type du peuple qui est devenu quelqu’un grâce à l’armée (simple capitaine). Les deux ont en commun la capacité d’engager les masses populaires : l’un pour faire croire que moins d’Etat et plus de Marché sont la solution, l’autre pour fustiger le désordre moral et social. Ils sont sur le chemin de la collusion sur le plan des mœurs à moins que leur détestation de Lula et du PT les pousse à se dédire au point de se renier.

Quid d’un scénario à la Macron ? Un outsider proche des milieux économiques devra développer un discours qui résonne auprès d’un pays fait de plusieurs « peuples » et qui vivent dans des moments historiques différents. São Paulo regarde avec envie du côté de la Californie pour sa capacité d’innovation, voire de la Chine pour son succès commercial ; le Nordeste lui se bat encore contre l’extrême pauvreté ; et les Etats du Nord, c’est-à-dire ceux de l’immense Amazonie, oscillent entre le far West et l’économie verte…

Depuis Brésil, terre d’avenir de Stéphane Zweig (1941), évoquer le merveilleux futur qui attend cet immense pays gâté par la nature est devenu un cliché. Entre temps le romancier autrichien émerveillé s’est donné la mort – quelques mois après la publication de son éloge du Brésil – et les promesses, y compris la plus récente portée par Lula, se sont avérées être des illusions. Quelque chose de profond semble condamner la société brésilienne – ainsi que bon nombre d’autres sociétés de l’Amérique du Sud – à l’échec. Or, pour le moment, aucun projet, aucune formation politique ne semblent en mesure de proposer aux 200 millions de Brésiliens une sortie collective de l’impasse. Et au-dessus plane la sinistre observation d’Albert Camus qui y a passé quelques semaines pendant l’été 1949 : « le Brésil avec sa mince armature moderne plaquée sur cet immense continent grouillant de forces naturelles et primitives me fait penser à un building, rongé de plus en plus avant par d’invisibles termites. » L’armature s’est épaissie depuis mais les invisibles termites semblent plus que jamais à l’œuvre.