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Février 2017, François Bayrou se déclare candidat à l’Elysée

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David Desgouilles imagine ce qu’aurait été la présidentielle 2017 si François Bayrou s’était porté candidat… (1/3).


Mercredi 22 février 2017

Les chevau-légers du macronisme faisaient feu de tout bois. L’annonce de la candidature de François Bayrou tombait bien mal. Le maire de Pau l’avait faite dans l’après-midi au cours d’une conférence de presse. « La France doit refuser l’aventure. Marine Le Pen représente l’aventure anti-européenne, l’aventure de l’isolement et du repli. François Fillon représente désormais l’aventure de l’immobilisme car il n’est désormais plus en position – même s’il était élu – de mettre en œuvre son programme. Emmanuel Macron, c’est l’aventure du déracinement, le porte-drapeau d’une élite hors-sol, le triomphe du consumérisme. La tentation de le soutenir m’a effleuré. J’y ai complètement renoncé après qu’il a lancé à la tribune qu’il n’y avait pas de culture française. J’ai donc décidé de présenter ma candidature à l’élection présidentielle ».

Au QG d’Emmanuel Macron, après une dizaine de minutes d’hésitation, entre le silence méprisant et l’offensive armée, le chef lui-même avait opté pour la seconde option. A grands renforts de tweets, « l’irresponsabilité », et « l’égocentrisme », censé prendre un double-sens avec François Bayrou, étaient fustigés, par les porte-parole officiels comme officieux. Dans l’open-space du Figaro, la journaliste Eugénie Bastié se souvint de l’appel téléphonique qu’elle avait reçu de lui début février, juste après une chronique matinale : « vous avez raison, Charles Péguy aurait vomi le progressisme d’En Marche ». Depuis ce jour, elle était convaincue de cette candidature. Comment pouvait-il en être autrement ? Pourquoi prenait-il la peine de l’appeler pour la féliciter si c’était pour se rallier la queue basse à Macron deux semaines plus tard ?

Jeudi 2 mars 2017

Assis dans une banquette du café Bonaparte à Saint-Germain-des-Prés, Bruno Le Maire se demandait si c’était la pratique de la course automobile qui avait doté François Fillon de cette mentalité de tête brûlée. « Imagine-t-on François Fillon mis en examen » ? C’était désormais le cas. Comment pouvait-il se renier à ce point ? Justifier cette volte-face par l’idée d’un complot politico-judiciaro-médiatique ourdi dans un « cabinet noir » sis rue du Faubourg-Saint-Honoré avait quelque chose de pathétique. Confier l’orchestration de cette musique à Sens commun, dans un grand raout au Trocadéro, avait quelque chose de suicidaire. Trop c’était trop. Il ne pouvait participer à une telle aventure. Il fallait que Fillon renonce à cette candidature, qu’il laisse Juppé y aller à sa place.

La décision de Le Maire était prise. Il ne soutiendrait pas Fillon. Si LR désignait un autre candidat, il jouerait le jeu. Dans le cas contraire, ce serait sans lui. Et il rebondirait ensuite chez Macron. Ou chez Bayrou. Mais il rebondirait bien quelque part. Du haut de ses 2% à la primaire de la droite, Le Maire se voyait déjà ministre à un poste régalien. Sauf si Fillon finissait par l’emporter. Dans ce cas-là, pour lui, ce serait les mines de sel. Ou au mieux, beaucoup de temps pour venir déguster un thé au Bonaparte.

Lundi 6 mars 2017

Alain Juppé en avait terminé avec sa conférence de presse. Il avait dénoncé la radicalisation du noyau dur des militants LR, cette droite qui s’était massée place du Trocadéro la veille. Encore sonné par sa défaite à la primaire, actée dès le premier tour, le 20 novembre, il avait définitivement perdu l’espoir de devenir président. Et il avait choisi d’en rendre responsables les militants de son parti. Alors qu’il savait très bien que sa propre histoire lui interdisait de prendre la succession de Fillon. Comment pouvait-il, lui condamné dans la plus grande affaire d’emplois fictifs de la Ve République, prendre la succession d’un candidat soupçonné dans une affaire du même genre ? Une minute après l’annonce de sa candidature, ce rappel fleurirait par centaines de tweets et de posts Facebook. On en rirait. On déplorerait à juste titre l’absurdité de la situation.

Juppé voyait aussi avec intérêt la montée dans les sondages de son ancien allié Bayrou. En moins de deux semaines, il avait déjà atteint un score à deux chiffres. Il avait pris deux points à Macron, et deux autres à Fillon. Il restait sept semaines. Avec la candidature du maire de Pau, le prix du ticket pour le second tour serait moins cher que prévu. 19 ? 18 ? 17%, même ? Jamais une élection présidentielle n’avait été plus ouverte et plus incertaine. Bayrou élu, Juppé se voyait déjà de retour à Matignon, vingt ans après. Quelle revanche ce serait. « Wait and see », comme disent les Anglais. Rester à Bordeaux. Attendre le 23 avril. Patiemment.

La suite arrive bientôt sur Causeur.fr

Dérapage

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Retro 2017 (2/8) – François Fillon dénonce un « cabinet noir » de l’Elysée

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. En pleine affaire Fillon, le candidat LR dénonce un « cabinet noir » de l’Elysée, sur la base d’un livre de journalistes, dont deux sont du Canard enchaîné. Gênés, ces derniers dénoncent une « instrumentalisation ».


Il est des oies dont on bourre le foie et des canards dont on bourre le mou. Mais quelle torture a-t-on bien pu faire subir à Didier Hassoux, le journaliste du Canard enchaîné, pour lui faire ainsi changer de ton ? Gêné aux entournures par « l’instrumentalisation politique » de son bouquin par la cible privilégiée de son employeur, le co-auteur de Bienvenue Place Beauvau n’a pas attendu plus tard qu’hier soir pour en faire l’autodafé. « On n’a pas écrit ça », a éructé le journaliste. Ecrit quoi ? Qu’il existe un « cabinet noir » à la main de François Hollande susceptible d’être à l’origine de l’interminable affaire Fillon. Accusation portée par ce dernier, sur la base de l’enquête du journaliste, sur le plateau de « L’Emission politique » hier soir.

«La seule personne qui croit qu’il y a un cabinet noir à l’Élysée, c’est François Fillon », s’aventure même notre volatile, très vite devenu bien tatillon. Comparons.

«Derrière ces ennuis à répétition qui ciblent les principaux rivaux du président sortant, difficile de ne pas voir la patte de Hollande», écrit celui qui dénonce (dénonçait ?) dans son livre « les secrets inavouables d’un quinquennat ». On pourrait s’arrêter là. Mais, bon public, continuons. « Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une…

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine

 

Etats-Unis: quand les séries désorientent les juges

Depuis le succès mondial des Experts, la médecine légale et la police scientifique sont devenues un filon inépuisable pour les séries hollywoodiennes. Rien à redire, sauf que ce succès s’est traduit par des effets secondaires indésirables sur la justice américaine. Face aux prouesses des détectives en blouse blanche, les téléspectateurs ne savent pas toujours faire la part des choses. Et, ce qui est plus fâcheux, il se trouve même un certain nombre de juges ou de procureurs pour croire que quelques épisodes de Rizzoly & Isles ou de NCIS seront d’une plus grande aide que tous les articles du Journal of Forensic Sciences.

Preuves à conviction

Selon deux rapports officiels publiés récemment aux États-Unis, beaucoup trop d’éléments de preuves utilisés lors des procès sont d’une validité scientifique insuffisante, ce qui n’empêche pas les principaux acteurs de la justice américaine de leur accorder une confiance excessive.

Or, les indices relevés sur des scènes de crimes (empreintes de semelles, traces de pneus, ou encore marques de morsure sur les cadavres) emportent fréquemment la décision de jurés nourris aux mêmes séries que le juge et le procureur du comté. Pourtant, des experts de la police scientifique eux-mêmes estiment que ces indices sont trop souvent médiocres et que leur surinterprétation a provoqué un nombre inquiétant d’erreurs judiciaires. Qu’on se rassure, les hôpitaux américains sont peut-être des lieux plus sûrs que les prétoires. Dr House n’est toujours pas au programme des facs de médecine.

Jérusalem: Trump et Israël « humiliés » par l’ONU? Pas du tout!

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Camouflet, humiliation, isolement : entre Le Monde, Libération, France Inter, c’est à qui trouvera le mot le plus blessant et le plus dépréciatif pour décrire la séquence onusienne consécutive à la décision de Donald Trump de mettre fin à l’infinie procrastination d’une décision du Congrès américain datant de 1995, reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, et décidant de lancer les études pour le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem-Ouest.

Même pas mal !

Pour le profane, qui ne suit pas à la loupe l’évolution du volet diplomatique du conflit israélo-arabe, il n’y a pas photo: la résolution condamnant Washington a été adoptée à 14 contre 1 (véto américain) au Conseil de sécurité, et par 128 pour 9 contre, 35 abstentions et 21 non-participations au vote en Assemblée générale. Cela ressemble donc fort à une défaite humiliante, du genre de celles que, de temps à autre, les All Black néo-zélandais font subir au Quinze tricolore…

Pour ceux qui, en revanche, s’efforcent de ne pas avoir une mémoire de poisson rouge dans leur perception de l’évolution des rapports de force géopolitiques, et ne se contentent pas de métaphores sportives pour expliquer la marche du monde à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, cette affaire est notablement moins pénible pour les Etats-Unis et Israël qu’on voudrait nous le faire croire.

Le vote du Conseil de sécurité était joué d’avance, car aucune des nations traditionnellement moins défavorables aux positions défendues par les Etats-Unis et Israël n’en fait actuellement partie. Comme le véto américain était certain (quelle nation, d’ailleurs, accepterait de se voir condamnée pour une décision relative à l’implantation de son ambassade dans un pays tiers ?), on a voté avec d’autant plus d’entrain que l’on était assuré que ce vote n’aurait aucune conséquence. Le « Trump bashing » étant la chose la mieux partagée dans nos contrées, on ramasse au passage quelques bénéfices de politique intérieure. C’est petit bras, d’accord, mais c’est humain.

Un vote pas si unanime

Quant au vote de l’Assemblée générale, qui, rappelons-le, n’a d’autre effet que symbolique, il a surpris désagréablement ceux qui pensaient que le monde entier serait témoin, comme d’habitude, de la mise au pilori d’Israël et des Etats-Unis, dont les soutiens seraient limités aux quelques Etats aussi microscopiques et dépendants à 100% de la manne financière des Etats-Unis, que Nauru, les Iles Marshall ou la Micronésie (« Mike who ? » avait, jadis, demandé Ronald Reagan que l’on informait des votes favorables à l’ONU). La formule d’Abba Eban, longtemps ambassadeur d’Israël aux Nations-unies, et figure historique des « colombes » israéliennes dans la gestion du conflit avec les Arabes, ne cessait de faire mouche : « Si l’Algérie mettait aux voix à l’Assemblée générale une résolution stipulant que la terre est plate et que c’est Israël qui l’a aplatie, elle serait votée à une écrasante majorité des pays membres de cette honorable assemblée ! ». Exagéré ? Caricatural ? Les récents votes de l’Unesco, organe de l’ONU, dont la Palestine – grâce à la France – est devenue membre à part entière, déniant tout lien des Juifs avec le Mont du Temple à Jérusalem, montrent que la permanence de cet état d’esprit ne relève pas seulement des fantasmes de sionistes radicaux.

Replacé dans son contexte historique, le dernier vote de l’Assemblée générale de l’ONU montre plutôt un renforcement du statut international d’Israël que le contraire et, en conséquence, un affaiblissement de la position palestinienne. Au total, 65 pays n’ont pas voté en faveur des contempteurs de Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Qui peut dire aujourd’hui, par exemple, que le Canada de Justin Trudeau, le Mexique, l’Argentine ou l’Australie sont des pays totalement sous la coupe économique et politique de Washington, ou soumis à la pression d’un puissant lobby juif intérieur ? Qu’ils font partie de la secte des adorateurs de Donald Trump et du Likoud réunis ? Qui peut penser que ces nations peuvent être sensibles aux menaces de représailles économiques inconsidérément brandies par Nikki Halley, ambassadrice américaine à l’ONU, comme de vulgaires républiques bananières africaines ou sud-américaines ?

L’Europe à nouveau divisée

Et l’Europe ? Elle a montré une fois de plus que sa division sur la question est insurmontable : 6 pays membres de l’UE n’ont pas voté une résolution soutenue par la France et l’Allemagne, qui prétendent au leadership continental : la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, la Roumanie, la Lettonie et la Croatie. Si Bruxelles avait quelques prétentions à se substituer comme médiateur au Proche Orient à des Etats-Unis récusés par Mahmoud Abbas, ce n’est pas gagné.

Israël, de plus, perçoit les dividendes d’une habile diplomatie africaine menée dans un contexte où ce continent est déstabilisé par la menace djihadiste. L’expertise de l’Etat juif en matière de lutte contre le terrorisme, mise au service de pays africains importants, comme le Kenya et la République démocratique du Congo – et même le Togo pourtant dans la sphère d’influence française – n’a pas été étrangère à leur vote de New-York. Même le Turkménistan, pays d’Asie centrale issu de l’ex URSS, très majoritairement musulman et turcophone, n’a pas suivi les consignes de vote de ses deux mentors, la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan !

Obama n’existe plus

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses. » Ce vieil adage de la France rurale devrait être médité par Mahmoud Abbas et ses soutiens inconditionnels. Et le compte est loin d’y être pour la direction palestinienne ! Non seulement l’initiative de Donald Trump n’a pas mis le feu dans les Territoires palestiniens et dans la rue arabe à travers le monde – contrairement aux prophéties apocalyptiques des commentateurs patentés – mais elle n’a pas, non plus, déclenché au sein de la communauté internationale une vague de reconnaissance de l’Etat palestinien. Venu à Paris pour quémander celle-ci, Mahmoud Abbas s’est vu opposer une fin de non recevoir par Emmanuel Macron, qui prend ainsi ses distances avec la stratégie de Laurent Fabius. Celui-ci avait fait voter, en décembre 2014, le principe de cette reconnaissance par le Parlement français – avec l’objectif de faire pression sur Israël – et convoqué en 2016, à Paris une conférence internationale sur la question israélo-palestinienne – qui fut un fiasco. Cela aurait dû, en bonne logique, déclencher la bombe diplomatique promise par Fabius, mais Macron ne voit pas les choses de la même manière, et fait preuve d’une saine prudence dans un dossier où il n’y a que des coups à prendre…

La stratégie de Donald Trump sur le dossier israélo-palestinien est disruptive, bousculant le statu quo diplomatique installé depuis le début du siècle, après l’échec des pourparlers de Camp David et de Taba. Rien ne garantit que cette stratégie réussisse, mais il est certain que celle de son prédécesseur Barak Obama, qui voulait tordre le bras des Israéliens, a échoué.

L’Etat a sauvé Noël, la crèche de Ménard a été désamorcée

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A quelques jours de Noël, par une procédure urgente, le tribunal administratif de Montpellier a ordonné l’enlèvement de la crèche municipale de Béziers. L’État français a ainsi prévenu une dangereuse attaque terroriste avant même que ses auteurs l’aient envisagée ! 


Protagoniste #1: l’État

L’État français en a eu assez d’être traité de mollasson. A force de laisser les suspects fichés « S » vaquer librement à leurs occupations jusque dans la sécurité des aéroports, à force de se laisser systématiquement déborder par des individus soudain « radicalisés » bien que « suivis » depuis des années par les services compétents, l’État a décidé de prendre les choses en main et de frapper la menace au cœur. Il a ordonné le démantèlement de la crèche installée par Robert Ménard dans la mairie de Béziers ! La décision précise même que l’« installation » peut bien être enlevée, « n’étant composée que de santons ordinaires. »

Voici donc le juge des référés promu critique d’art en civil, comme on disait en URSS. Mais ce n’est pas le seul précédent de l’affaire. Il y a bien mieux ! L’interdiction de cette quatrième crèche biterroise ne fait pas suite à une dénonciation des « assosses » laïques outrées par la vue du bœuf et de l’âne gris, mais à une plainte du préfet de l’Hérault, autrement dit de l’État lui-même.

À juste titre, l’État a vu dans cette crèche le ferment d’une redoutable dérive.

La République française est laïque, une et indivisible. L’État ne tolère aucune concurrence à sa propre doctrine et interdit par conséquent toute irruption de bondieuserie sur la place publique. Il n’est qu’à voir la férocité avec laquelle il réprime les prières de rue dans les quartiers où fermente la France de demain.

Il ne les réprime pas ? Ah bon ? C’est sans doute qu’il n’y voit pas malice. Des hommes prostrés à genoux, tous dans la même direction, le front sur le pavé, quoi de plus agréable aux yeux de l’État depuis qu’on a aboli la conscription générale ?

Ou alors, c’est qu’il est débordé. Il passe un temps fou à combattre l’obscurantisme religieux, jusqu’au-delà de ses frontières. Voyez avec quelle discrète efficacité il a contribué ces dernières années à l’éradication des chrétiens d’Orient !

Mais qu’on n’aille pas crier au parti pris ! L’État français fait aussi le ménage chez nos frères mahométans. Il combat avec énergie la propagation du chiisme iranien. Il n’entend goutte aux querelles de chameliers, mais il se fie à ses informateurs et clients, les princes d’Arabie. Des gens aussi profondément incrustés dans la duplicité, la cruauté et toute l’écœurante panoplie des vices que l’argent facile peut procurer ne présentent aucun risque de contamination mystique. Avec de tels jouisseurs, de vrais laïcards ne peuvent avoir que des atomes crochus.

C’est pourquoi l’État français fait les meilleures affaires avec l’Arabie saoudite, qui coupe des têtes avec les mêmes sabres qu’elle fait virevolter aux invités de marque pour la photo et qui extermine massivement, y compris par la famine organisée, les musulmans pauvres au Yémen, avec leurs hôpitaux de misère, leurs écoles de gueux et leurs maisons de crotte, à l’aide d’équipements high-tech français.

L’État français a des principes. Il combat toutes les religions, sauf la sienne: la religion de l’État. Comme elle est abstraite, stérile et austère, il faut bien l’imposer un peu. Un excellent moyen consiste à lui inventer des ennemis qui n’en sont pas. Ainsi l’entrepreneur multirécidiviste en crèches publiques Robert Ménard.

Protagoniste #2: Robert

Je connais un peu Robert Ménard. C’est un homme à mon goût: un chemin tortueux, non une ligne droite. Il a un passé d’engagements et de remises en question. Avant de devenir un conservateur sécuritaire, il a été marxiste-léniniste. Avant de répudier la corporation médiatique, il avait fondé Reporters sans frontières. Il a les vertus de son imprudence: il est vif, franc et drôle. Tout le contraire des holothuries d’extrême-droite avec lesquelles on l’associe. Il a compris que les « ismes » ne menaient pas très loin et que les frontières incrustées dans les têtes sont bien plus hermétiques que celles séparant les États. Son CV le prédisposait à tout, sauf à devenir un défenseur des bondieuseries catholiques. C’est ce qui le rend intéressant.

Protagoniste# 3: la crèche

Ce n’est que très récemment qu’on a découvert tout le potentiel de nuisance des crèches de Noël. Elles étaient considérées jadis comme les manifestations les plus bénignes de la superstition chrétienne. Elles aidaient paraît-il les paysans à passer les longues semaines de l’arrière-automne : pendant qu’ils sculptaient des Jésus-Marie-Joseph dans du bois brut, ils buvaient moins. Il n’y a pas si longtemps, on en faisait même construire par les enfants des écoles. Autant leur enseigner à fumer ! Moi-même, j’ai sentimentalement conservé une crèche-caverne fabriquée par ma fille avec du papier kraft et des figurines en pâte à modeler – alors que nous ne sommes mêmes pas catholiques !

C’est bien là que réside le danger: la crèche, malgré ses airs puérils et naïfs — à cause d’eux, même ! – est un puissant symbole identitaire, un signe de ralliement de fanatiques qui vont bien au-delà du camp papiste ! Mais il y a pire encore. Le message occulte de la crèche n’a pas échappé à l’œil vigilant des experts de l’État, et c’est ce qui explique l’urgence de la procédure d’interdiction.

Une crèche, l’air de rien, n’est rien d’autre qu’un manuel pour la fabrication de bombes. Au milieu, le berceau avec le futur kamikaze. Autour, le couple de militants chargé de l’encadrer et de le radicaliser. Dans le deuxième cercle, les trois artificiers venus apporter soi-disant en guise d’offrande les composantes du gilet explosif: la charge, le gilet et le détonateur. On a même pensé à amener des animaux pour servir de cobayes lors du tir d’essai.

Glaçant de cynisme!

Les cellules terroristes

Or le territoire français est truffé de groupuscules qui, chaque année à la même période, préparent des attentats en série. Attentats contre la foi et le foie, contre l’environnement et le porte-monnaie, contre la charité et le bon goût.

On appelle ça les « fêtes de Noël ». On s’y assemble par familles entières pour célébrer la consommation. Une minorité pratiquante, entre la bûche et le digestif, trinque parfois à l’enfant Jésus dans sa paille. Les plus fanatiques forcent même leurs gosses à veiller jusqu’à la messe de minuit.

Ils sont galvanisés par de redoutables meneurs appelés évêques. On les reconnaît à leur minuscule croix épinglée au revers, à leurs petites lunettes cerclées d’acier et à leurs yeux de lapins pris dans les phares. Leur physique d’écrevisses trahit une prédisposition très modérée au martyre, c’est pourquoi ils évitent par tous les moyens d’importuner quiconque – en particulier les mahométans – avec leurs croyances.

Cette habitude de la dissimulation les rend furtifs et donc d’autant plus dangereux. Leurs subalternes, les curés, se montrent parfois plus expansifs: c’est qu’ils proviennent de régions encore mal éclairées comme l’Afrique ou la Pologne (la disparition des curés de l’espèce vernaculaire ayant donné lieu à un mouvement migratoire encore mal étudié).

Coup de pub

C’est donc avec les plus pressantes raisons du monde que l’État français a ordonné à la ville de Béziers de démonter son dispositif terroriste. Mais Ménard est un renard ! A pinailleur, pinailleur et demi. La décision du juge stipulait que la crèche devait être retirée du « hall de l’Hôtel de ville »: on s’est donc contenté de déplacer la crèche de trente mètres, vers un bâtiment annexe. La simple visite des curieux s’est du coup transformée en procession balisée.

Le maire manipulateur a eu beau jeu, dès lors, de se réclamer de l’appui populaire. Encore un peu, et il va demander un référendum national sur l’interdiction des crèches… On pourrait parier que les évêques, dans leur machiavélisme, se prononceraient pour. Mais ils risqueraient bien de se retrouver un peu esseulés, en compagnie de quelques francs-maçons à pince-nez et du dernier carré des socialistes français. Le gros de la population se fout du symbole religieux, mais trouve quand même ça joli.

« Il est cocasse », me faisait observer l’autre jour le président Paucard, « de constater que les derniers bruyants défenseurs de la France chrétienne s’appellent Zemmour, Finkielkraut et Lévy ». Ce n’est plus tout à fait vrai. Robert Ménard vient de se joindre, peut-être malgré lui, à ce tiercé de bons catholiques.

Or, soit dit entre nous, Ménard n’est sans doute pas plus chrétien que vous et moi. Mais là est justement le problème ! A la base, personne n’est chrétien. Les meilleurs chrétiens, au cours de l’histoire, étaient justement ceux, bien souvent, qui n’en étaient pas. Ou pas des croyants très spectaculaires. Un moine russe a publié un best-seller traitant de ces cas-là, qu’il appelle les « saints non saints ».

Le milieu chrétien est un monde louche. Il suffit d’ouvrir l’Évangile: ce ne sont que centurions, percepteurs et putains. Comme si, de nos jours, on créait une religion avec des mercenaires de Blackwater, des banquiers de l’UBS et des journalistes du Monde. En plus, ils ne se disaient même pas chrétiens, au début, mais se prétendaient plus juifs que juifs.

Le grand drame du christianisme, ce fut son association avec l’Empire. Il n’est même pas entièrement responsable. Est-ce la faute des chrétiens si Constantin a trouvé leurs idées à son goût ? Son successeur Julien, dit l’Apostat, a pourtant bien essayé de les sauver de la compromission en restaurant les anciennes divinités. Mais ce fut une aventure sans lendemain. Comme si un rouquin, en 2017, avait essayé de rendre sa grandeur à l’Amérique. L’histoire ne repasse pas les plats, disait Céline.

Le mobile des martyrs

A la réflexion, l’État aurait peut-être dû montrer plus de doigté avec les santons à Ménard. Un petit détour par la psychologie du croyant n’eût pas été inutile. La lecture du Vrai croyant (The True Believer) d’Eric Hoffer en donne un aperçu assez édifiant. Mais zut: Hoffer n’est toujours pas traduit en français!

Le croyant, l’adhérent, le disciple, ne se définit pas toujours par l’adhésion aux thèses de son gourou. Dans le cas des suppôts de Jésus, c’est même tout le contraire, bien souvent. L’adhésion est négative. On n’est pas pour le Messie, on est contre ceux qui le pourchassent, à cause de leur brutalité ou de leur bêtise.

Personne n’y a pensé, mais le paranoïaque Hérode, lorsqu’il fit massacrer tous les bébés de Judée pour éliminer justement celui qui lui a échappé en s’exfiltrant vers l’Égypte, lui a fait une pub du tonnerre. Son travail préparatoire vaut bien, à sa manière, celui de Jean Baptiste. Trente ans plus tard, combien de simples hères se rallieront au va-nu-pieds de Nazareth à cause de cette épuration qui était certainement restée dans toutes les mémoires ? Dommage que les enquêtes d’opinion n’existaient pas encore…

Il faut lire, même si cela paraît ringard, les vies de saints[tooltips content=’Par exemple Tous les saints de l’Orthodoxie, de Claude Laporte, aux éditions Xenia (devenu presqu’introuvable): C’est le plus exhaustif calendrier de saints jamais compilé, avec quelque 12’000 canonisés aux vies parfois encore plus étranges que leurs noms.’]This triggers the tooltip[/tooltips]. Les piquer au hasard. Non par piété, mais par curiosité littéraire et psychologique. Combien, parmi ces champions de la foi, de martyrs par bravade, par ronchonnage ou par dégoût ? Combien qui ne connaissaient même pas les premiers mots du Notre Père ? Prenons, tout près de nous, l’histoire peut-être mythique de Saint Maurice (un migrant africain) et de ses compagnons, soldats de la légion thébaine suppliciés au champ d’Agaune pour avoir, au nom de Dieu, refusé d’honorer les dieux. Combien de « vrais chrétiens » parmi eux, et combien de simples bons camarades ?

« Non ? Vous allez tout de même pas leur faire ça pour si peu ? Sans blague, les gars ? Non mais sans blaaague !… Si ? Alors vous pouvez me raccourcir aussi. Je tire l’échelle. Un monde peuplé de mufles comme vous ne mérite pas ma présence. »

Ou prenons Sophie Scholl et ses compagnons de la « Rose Blanche » face aux nazis : qu’y a-t-il de doctrinaire chez eux, quoi de plus flamboyant, de plus fanatique, que le bon goût et la simple civilité ? Et quoi de plus « monstrueux » chez leurs juges et bourreaux que le réflexe pète-sec du respect aveugle des lois de l’État ? Quoi que disent les lois et quel que soit l’État.

Combien de mécréants, d’incroyants, de viveurs qui se sont associés, voire substitués aux martyrs de la foi ? Comme ces moines paillards, dans le monastère le plus dépravé de Russie, qui rataient la messe plus souvent que l’apéro mais se firent fusiller jusqu’au dernier plutôt que de plier face aux bolcheviks ? Ces brigands-là aussi sont entrés dans la légion des « saints de tous les jours » du père Tikhon.

Où l’on voit que c’est un club assez différent des martyrs d’Allah. Ces derniers, on a dû leur promettre un jardin de délices que leur envieraient même les barons de la drogue: pas moins de 72 vierges, bien entendu adultes et consentantes. Les chrétiens sont plus modestes. Ils ne demandent qu’à être assis au pied du Christ. Ou plus simplement encore: à ne plus voir les gueules de maroufles d’ici-bas.

Epilogue

Le réflexe chrétien est une mauvaise herbe. Plus on l’arrache, et plus il repousse. Le mieux, disent les botanistes experts, est de le laisser s’étouffer par lui-même. Mais l’État français n’a pas cette patience. N’est-il pas l’héritier fébrile et irrepenti des massacreurs de la Vendée, auteurs du premier autogénocide de l’histoire ? N’est-il pas l’inspirateur de tous les bolcheviks et khmers rouges de la planète? Noblesse oblige ! Il n’est pas question de fléchir devant quelques santons.

Il est d’autant plus urgent d’agir que le réflexe honni se réveille partout. Le chef de l’État lui-même se serait retenu au dernier moment de faire un signe de croix (hhissssss!) devant le cercueil de Johnny. L’État français ira donc au bout de la logique qui le fait exister depuis 1789. Il accélère le mouvement d’effacement-reformatage des disques durs mentaux. Le voici maintenant qui retire de l’enseignement le passé simple, temps de l’action témoignée, la forme sur laquelle tout l’Évangile est construit. On n’y verra aucune causalité, mais il est clair que le texte biblique deviendra peu accessible pour nos petits-enfants. Bon, tous les autres textes aussi…

Le problème, c’est que l’autre camp ne dormira pas lui non plus. A en juger par l’expérience du XXe siècle, les faucheurs se fatiguent plus vite que la mauvaise herbe. Et l’on verra sans doute un jour la France sortir du cauchemar totalitaire en se frottant les yeux comme après une énorme cuite. Comme le fait la Russie depuis une vingtaine d’années…

PS: Le christianisme exigerait une bonne séance de rebranding. L’appellation limite et rebute, comme tous les « ismes ». C. S. Lewis déjà, dans son Abolition de l’Homme, avait contourné le problème en le rebaptisant Tao sans aucune perte de sens. On pourrait l’appeler tout bêtement l’assemblée (ecclesia) des gens normaux. C’est accueillant et détendu. L’opposé exact des cellules de solitude, de voyeurisme et de masturbation où la modernité enferme les individus.


Retro 2017 (1/8): Mehdi Meklat, la coqueluche virale des médias

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. Quelques jours après l’affaire Théo, le mois de février était ébranlé par le chouchou des médias, Mehdi Meklat.


Le plus grave dans l’affaire concernant ce chroniqueur du Bondy Blog, Mehdi Meklat, qui a librement tenu pendant des années sur son fil Twitter (sous le pseudo de Marcelin Deschamps avant de revenir à son nom) des propos antisémites, homophobes, sexistes, insultants à l’égard de telle ou telle personnalité… dont certains tombent clairement sous le coup de la loi, c’est la responsabilité des médias qui l’ont embauché, soutenu, promu, encensé…

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De deux choses l’une, soit ces médias (Mediapart, Libération, Télérama, Le Monde, Les InrocksFrance 2, France Inter…) ne savaient pas qui était Mehdi Meklat, et alors leur crédibilité est profondément mise en cause, soit ils le savaient mais ont fait comme si de rien n’était, ce qui pose des questions sur leurs intentions et sur la manière dont ils conçoivent leur rôle dans la restitution de ce qui est à l’oeuvre dans la société française.

D’autant, circonstance aggravante, que l’on peut constater ici le gouffre béant du deux poids deux mesures de donneurs de leçon professionnels en matière d’antiracisme et de lutte contre les discriminations. Car un jeune affilié au…

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Jacques Pimpaneau : « Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui traitent les Européens de socialistes! »


Jacques Pimpaneau, 83 ans, a consacré sa vie d’érudit à la Chine. De Confucius à Xi Jinping en passant par la folie des années Mao, le vieux sage revisite dans ses deux derniers livres l’histoire d’un empire qui revient au milieu du monde.


 Causeur.  Vous avez enseigné le chinois aux Langues O’ des années 1960 jusqu’au début du millénaire à des générations d’étudiants, dont le situationniste René Viénet. Que cherchaient vos élèves ?

Jacques Pimpaneau. J’ai connu trois vagues d’étudiants aux aspirations très différentes. Les gens de ma génération cherchaient l’exotisme. Partir à l’autre bout de la planète permet en effet de se sentir délivré de tout code. Puis est arrivée la génération des étudiants maoïstes, très marquée par la situation politique en Chine. Cela a duré pratiquement jusqu’à la mort de Mao. Enfin, depuis la fin des années 1970, avec l’ouverture à l’économie capitaliste qu’a initiée Deng Xiaoping, beaucoup se sont mis à apprendre le chinois pour pouvoir faire du business et trouver du boulot en Chine. C’est un peu triste.

Apprendre une langue aussi complexe demande une sacrée motivation. Par rapport à nos 26 lettres de l’alphabet, ses milliers d’idéogrammes enferment-ils la Chine dans un monde à part ?

Je ne pense pas. L’avantage de l’écriture chinoise, c’est que tout le monde peut la lire, quelle que soit la façon de parler, puisqu’elle n’est pas liée à la prononciation. Les Chinois ont envisagé de l’abandonner parce que son nombre élevé de caractères exige beaucoup plus d’efforts que l’apprentissage de notre alphabet. C’est d’ailleurs ce que les Vietnamiens ont fait en adoptant l’alphabet latin pour écrire leur langue. Mais à travers la vaste Chine, on ne prononce pas les mots de la même façon d’une province à l’autre. Je connaissais même une femme à Canton qui comprenait très difficilement sa mère parce qu’elle venait d’un autre quartier !

La langue écrite chinoise permet donc d’unifier le pays ?

Exactement. Les dirigeants conservent l’écriture chinoise pour maintenir l’unité de la Chine. Aujourd’hui, alors que des mouvements indépendantistes tiraillent le pays de tous les côtés, en l’abandonnant, la Chine se morcellerait. Du Tibet au Xinjiang, Pékin est plus déterminé que jamais à mater les mouvements indépendantistes des différentes régions.

Telle est justement l’image de la culture chinoise que nous avons en Occident : une doctrine confucéenne de l’obéissance inconditionnelle au pouvoir en place. Est-ce un cliché ?

Oui et non. Confucius n’a pas du tout voulu donner une explication du monde totale, mais simplement résoudre un problème de son époque. En ses temps féodaux, aux VIe et Ve siècles avant notre ère, les seigneurs n’arrêtaient pas de se faire la guerre. Confucius, pour arrêter l’effusion de sang, a conclu qu’il fallait obéir à des règles et à une hiérarchie très strictes. Son système veut que les cadets doivent l’obéissance aux aînés, le sujet au seigneur, le fils à son père, etc. Quand les Chinois ont unifié l’empire, deux siècles avant Jésus-Christ, ils se sont aperçus que c’était une doctrine d’État en or ! À cette nuance près que la hiérarchie étant calquée sur le modèle familial, l’empereur devait se comporter en bon père du peuple. Mencius, un disciple de Confucius, avait même justifié le meurtre d’un empereur tyrannique lors d’un renversement dynastique. Ce qui me gêne dans le confucianisme, c’est la hiérarchie et, dans le néoconfucianisme du XIe siècle, son extension à une explication totale et totalitaire du monde.

L'impératrice Wu Zetian (période Tang, fin du VIIe siècle), dépeinte aux côtés du général Yue Fei (héros de la dynastie Song, XIIe siècle), gravure de 1903 / Mary Evans/Rue des Archives
L’impératrice Wu Zetian (période Tang, fin du VIIe siècle), dépeinte aux côtés du général Yue Fei (héros de la dynastie Song, XIIe siècle), gravure de 1903 / Mary Evans/Rue des Archives

En vous lisant, on se dit que l’histoire de la Chine est l’envers de l’histoire européenne. L’empire du Milieu a-t-il prématurément connu la modernité puis raté son rendez-vous avec les Lumières ?

De 618 à 907, la période Tang, la plus éclatante de la culture chinoise, équivalente à la Grèce de Périclès, fut suivie d’une glaciation provoquée par le néoconfucianisme. À l’époque de la dynastie Tang, la Chine s’ouvrait au monde entier, aux idées et aux arts venus de l’étranger, abritait des gens de toutes les religions : nestoriens, manichéens, bouddhistes, etc. C’est ce que j’ai essayé de faire sentir dans les Mémoires d’une fleur. À travers l’histoire d’une courtisane aux mœurs très libres, j’ai montré une façon de vivre extrêmement différente de ce que la Chine a connu par la suite. Dans la littérature de l’époque, des jeunes filles de grande famille avaient des aventures avant de se marier sans que cela soit un drame. Tandis que l’Europe stagnait au Moyen Âge sur le plan scientifique et technique, les Chinois étaient curieux des autres cultures et ont créé une grande civilisation originale en avance sur le monde. Mais dès lors que l’empire a pris peur et s’est renfermé, il a pris un retard technologique, ce qui en a fait une proie facile.

Il y a plus de dix siècles, les dirigeants chinois craignaient déjà l’influence séditieuse du bouddhisme sur la population. Pour quelles raisons ?

Pour les lettrés chinois, agnostiques mais superstitieux, le bouddhisme représentait une concurrence puisqu’il rendait compte de tout le processus de l’univers. Ceci dit, distinguons Bouddha du bouddhisme. En son temps, Bouddha entendait simplement résoudre un problème : Comment éviter la souffrance ? Pourquoi souffre-t-on dans l’existence ? D’où cela vient-il ? Le bouddhisme est ensuite devenu une philosophie complète, qui s’est développée au cours des siècles avec une religion, des monastères, des bonzes. Si Bouddha était revenu trois siècles plus tard, il aurait probablement été inquiet de ce qu’on avait fait de sa pensée !

Au IXe siècle, les lettrés confucianistes ont fait interdire le bouddhisme par l’empereur. Bonzes et nonnes ont été chassés des monastères, mais cela n’a pas marché puisque le bouddhisme a survécu, en particulier sous la forme du Zen. Dès lors, les philosophes néoconfucianistes ont essayé d’élaborer une pensée philosophique concurrente du bouddhisme pour expliquer le monde et la société entière de façon à légitimer l’ordre existant.

A lire aussi : La Chine est grande et Xi Jinping est son prophète 

Comment cela s’est-il passé ?

Les Chinois ont créé une littérature populaire afin d’inculquer la morale issue cette nouvelle pensée. Il s’agissait de justifier le pouvoir de l’empereur et de visser la société. Censure et autocensure ont comploté de concert pour que la puissance de l’empereur ne connaisse plus de contre-pouvoir. Jusqu’alors, trois personnes placées en dessous de l’empereur formaient un contre-pouvoir : le chef des armées, le Premier ministre et le censeur. Le Grand Censeur pouvait théoriquement avertir le souverain en disant éventuellement : « Attention ! Ça, ça ne va pas ! » Évidemment, tout cela dépendait beaucoup de son courage et du caractère de l’empereur, mais il y avait aussi des subordonnés qui allaient inspecter les provinces pour éviter les abus de pouvoir. Après l’ère Tang, le puritanisme a tout envahi, enfermant les femmes dans le gynécée et inventant les pieds bandés, car, comme toute morale puritaine, cela a engendré des perversions…

… et même un certain retard technologique. Vous expliquez que les Chinois avaient inventé la mécanique de l’horloge très tôt et même découvert le principe de la vaccination des siècles avant Pasteur, mais qu’ils ont été incapables d’universaliser ces savoirs. À quoi cela tient-il ?

Les Chinois se sont heurtés à deux obstacles philosophiques qui les ont empêchés de progresser dans le domaine des sciences et des techniques comme cela s’est fait en Europe. Le premier problème tient à l’incapacité de distinguer la concomitance de la causalité. Prenons l’exemple du calendrier. En des temps très reculés, les hommes avaient remarqué que les trois étoiles du baudrier d’Orion apparaissent au printemps, disparaissent, puis reviennent juste avant l’aube vers octobre. Ils se sont aperçus que la première apparition était liée à l’époque favorable aux semailles, et la seconde au moment de la récolte. À partir d’observations stellaires et lunaires, on a créé le calendrier. Mais il s’agissait d’une concomitance et non d’un rapport de cause à effet. Contre toute logique, les hommes ont prétendu que les étoiles et la lune provoquaient la croissance des plantes ! À la Renaissance, l’Europe a franchi un grand pas quand elle a su séparer la concomitance du rapport de cause à effet. En Chine, ce tournant ne s’est pas produit.

Cette survivance des superstitions a probablement empêché la Chine de produire un Copernic ou un Descartes…

Les Chinois ont eu de grands mathématiciens, mais n’ont jamais tout mathématisé, comme on le fait aujourd’hui avec des algorithmes. C’est d’ailleurs leur second handicap historique. Ils sont restés des techniciens de l’artisanat absolument remarquables : il n’y a qu’en Chine où on écrit un sutra (un traité philosophique, NDLR) sur un grain de riz ! Mais ce n’est pas comme ça qu’on accomplit la révolution industrielle. Ce grand bouleversement leur a donc été imposé de l’extérieur.

Faisons un saut dans le temps. Contrairement à la plupart de vos collègues sinologues, vous n’avez jamais cédé à la tentation maoïste. Le devez-vous à votre fibre anarchiste ?

J’ai surtout été très influencé par Robert Antelme et son livre, L’Espèce humaine, où il raconte sa déportation dans un camp nazi. Pour l’avoir côtoyé, j’ai souvent pensé à l’une de ses phrases : « Les Chinois sont des gens comme nous. Il n’y a pas de différences. La seule différence provient du fait d’une expérience historique différente. Ils ne sont pas passés par les mêmes expériences. »

À propos d’expérience historique, Mao semble avoir tenté d’appliquer une doctrine étrangère – le marxisme – à un pays majoritairement paysan. Le drame du maoïsme, qui se compte en millions de morts, vient-il de cette illusion fondatrice ?

Mao, devenu un idéologue fou, a voulu industrialiser la Chine à marche forcée, transformer la société contre tout sens commun. Ça a coûté un prix en vies humaines infernal. On ne peut pas forcer la nature des choses. Ce gâchis s’est transformé en désastre avec des famines, des usines produisant des produits inutiles ! Les gens étaient fanatisés, il fallait respecter le plan, quitte à ranger son intelligence et son bon sens sur une étagère. Deng Xiaoping et un certain nombre de gens qu’on a massacrés pendant la Révolution culturelle s’en étaient rendu compte.

Ce n’est pas pour me faire l’avocat du diable mais vous écrivez qu’on n’a jamais trouvé remède plus efficace contre la corruption que le maoïsme !

C’était extraordinaire. Les Chinois étaient tellement terrorisés par la répression qu’ils refusaient le moindre pourboire. Je me souviendrai toujours de cette touriste qui, à la moitié de son voyage, jette un bas troué dans une corbeille à papier puis le retrouve des jours après dans sa chambre. Tout simplement parce que personne ne voulait être accusé d’avoir voilé un bas nylon, chose qui n’existait pas dans la Chine de l’époque.

Comment la Chine est-elle passée de cet ascétisme obligatoire au turbo-capitalisme actuel ?

Après les excès du maoïsme, Deng et les autres n’ont pas cherché à créer un mouvement nouveau, par exemple une forme de libéralisme qui ne tombe pas dans les bras du capitalisme. En conséquence, la Chine a connu un formidable développement économique au prix du culte de l’argent-roi. Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui traitent les Européens de socialistes ! Dans cette société de marché, les dirigeants chinois ont cherché une ambition et une pensée communes. Après avoir pensé à faire renaître Confucius de ses cendres, ils se raccrochent de nouveau à Mao.

Comment peut-on concilier le culte de Mao et celui du marché ?

Le capitalisme a créé des pauvres et des riches. Maintenant, les écoles et les soins médicaux sont devenus très coûteux en Chine. Sous Mao, les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraite étaient gratuits, il n’y avait pas de chômage, tout le monde avait un travail. Bien sûr, vous n’aviez pas le droit de choisir votre boulot : vous étiez aussi bien envoyé en Asie centrale que dans le sud de la Chine, et pas question de moufter ! Mais les inégalités et la corruption actuelles ont créé la nostalgie d’une certaine forme de maoïsme. Xi Jinping a l’intelligence d’exploiter ce sentiment de façon à accaparer le pouvoir, éliminant ses rivaux dans des intrigues de palais.

Xi Jinping n’est pas étranger au regain de nationalisme qui touche aujourd’hui la Chine. Pourtant, vous décrivez une jeunesse chinoise peu consciente de son immense patrimoine culturel.

Les jeunes Chinois d’aujourd’hui sont entièrement tournés vers l’Occident et la mondialisation. Paradoxalement, ils ont aussi un tempérament extrêmement nationaliste, que le gouvernement exacerbe pour se maintenir au pouvoir. Mais ce sont des nationalistes chinois qui vivent à l’américaine ! La mondialisation chinoise a commencé : les grandes sociétés chinoises ont tellement investi à l’étranger, jusqu’à l’an dernier, notamment en s’implantant en Afrique, que Xi Jinping veut désormais faire la peau de celles qui n’investissent pas assez en Chine.

Vous raisonnez comme si le règne du Parti communiste était éternel. N’y a-t-il aucun espoir de transition démocratique en Chine ?

À moins d’une guerre mondiale, je ne crois malheureusement pas que la jeune génération verra un changement. Il s’en produira sûrement, comme probablement en Iran, mais une ou deux générations seront encore sacrifiées. J’en parle souvent avec une tibétologue qui me dit : « Le Tibet n’a pas la force de se révolter, il changera quand la Chine changera ! » N’en déplaise à certains, inciter les Tibétains à se révolter est assez criminel, car ils subiront une répression terrible.

Une année de « L’Esprit de l’escalier »

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De Macron à Medhi Meklat en passant par l’affaire Ramadan-Plénel et #BalanceTonPorc, revivez une année de L’Esprit de l’escalier en compagnie d’Alain Finkielkraut.


Alain Finkielkraut : « Edwy Plenel a été un compagnon de route, sourd et aveugle, de l’islamisme » (12 novembre 2017)

 

Alain Finkielkraut: « Avec Macron, le modèle américain du vivre-ensemble prévaut sur le modèle français » (21 mai 2017)

 

#BalanceTonPorc : « Je ne pense pas que l’émancipation des femmes puisse passer par la délation » (22 octobre 2017)

Alain Finkielkraut : « Avec l’affaire Meklat, le système a dû céder la place à la réalité » (26 février 2017)

« La gauchitude se fonde sur la certitude arrogante d’incarner la marche du monde » (18 septembre 2017)

Paris, un siècle après la fin du monde

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Des romans tels qu’Un éclat de givre d’Estelle Faye suffisent à éloigner des récriminations quant à l’état de la littérature française contemporaine. Il est évident que les littératures dites de genre sont un espace de réinvention, de bouillonnements, de créativité, de talents et de plongées dans des univers détonants, même sur le plan du style si l’on pense à Alain Damasio et à sa Horde du Contrevent. D’autres fois, c’est du fait de l’imaginaire déployé. Un éclat de givre d’Estelle Faye entre dans ce dernier cadre. Dans tous les cas, les « genres » disent bien souvent plus de ce que nous sommes que nombre de textes parisiano-masturbatoires appartenant prétendument à la « grande littérature ».

Les ZAD du lecteur français

Une chose est certaine : dans ces littératures, on respire un peu. On s’évade. Et pas au sens d’un divertissement, plutôt à celui de la lecture en territoires libres. Les littératures dites de « genre », ce sont d’une certaine manière les ZAD du lecteur français contemporain, heureux de ne pas avoir à se farcir le dernier prix des compromissions littéraro-parisiennes. Et avec Estelle Faye, on respire malgré la canicule qui imprègne son univers.

Un éclat de givre plonge son lecteur dans toutes les littératures de l’imaginaire en un seul roman. Ce pourrait presque être un manifeste du bonheur de lire, un rappel de ce que nous fûmes – enfants, libres et virevoltants. À l’image de Chet, héros de ce roman, chanteur de jazz dans ce qui reste de caves dans un Paris post-apocalyptique.

Haussmann encerclé par la forêt

Un Chet bisexuel, non pas pour cause de militantisme et de roman à thèse comme cela se croise la plupart du temps dans la littérature « non racisé-e blanchisé-e supposément grande littérature » (oui, oui, bien sûr, cela frise le ridicule, mais n’en sommes-nous pas presque là ?). Non, simplement un personnage de roman bisexuel comme il est des bisexuels dans le réel de nos vies quotidiennes. Pas de quoi fouetter un chat. La simplicité du réel de la vie. Dans ce roman qui réussit le tour de force d’être tout à la fois anticipation, polar, roman fantastique, roman noir, érotique en légèreté, merveilleux, roman de fantasy ou de féérie, tout cela d’une même plume, Estelle Faye nous entraîne dans un Paris d’après la fin du monde, dans les pas de l’aventure vécue par Chet. On en dévore les pages et la critique portée contre le monde de maintenant, notre monde, nous, qui préfère assécher la vie plutôt que l’accompagner en sa perpétuation, au risque de nous plonger dans le monde à venir d’Un éclat de givre : un monde circonscrit, pour les personnages, à un Paris surpeuplé, foisonnant, tropical, où les immeubles de papy Haussmann sont encerclés par les touffeurs de la forêt.

Une ode à l’humain

On croise des freaks, des sirènes, de l’aventure, une histoire menée maillets battants où le style confine souvent à une poésie véritable, et humble comme toute poésie qui se respecte. Ce roman est une ode à l’humain, au poète qu’il ne devrait jamais cesser d’être, autant qu’au jazz et à ce que nous sommes : des personnes complexes et contradictoires en quête d’individuation. Le chemin n’est pas de tout repos, celui de Chet en ces pages non plus. Ce roman a d’abord paru chez Les Moutons électriques éditeur, dont il convient ici de saluer le travail, avant de paraître en Folio SF. Well done !

Un éclat de givre, Estelle Faye (Folio SF, 2007)

 

Un éclat de givre

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Un éclat de givre

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Françoise d’Origny, dame du temps jadis


Avec humour et parfois cruauté, Françoise d’Origny raconte sa vie d’aristocrate dans un pays mutant. Quand la plupart des baronnes ou comtesses se complaisent dans les bonnes œuvres, elle a fait une grande œuvre. 


Le port de tête impérieux, mais en rien hautain, l’allure élancée, une qualité de présence en mouvement qui témoigne d’un raffinement naturel et vous fait immédiatement comprendre que, bien ancrée dans ses racines aristocratiques, Françoise d’Origny mène sa vie avec une liberté non négociable. Le titre de son dernier livre le prouve à sa manière : Ces jours qui ne sont plus (Fauves éditions). Un vers extrait d’Aragon, lauréat du prix Lénine pour la paix, porté en épigraphe de plus de 300 pages qui auraient enchanté Proust !

La fragilité de l’être

Tout commence au château de Villiers, en Seine-et-Oise, où Françoise d’Origny voit le jour à une époque dont Jean Renoir a fait une peinture au vitriol dans La Règle du jeu. La scénographie s’accorde à merveille. Avec ses bâtiments en fer à cheval, son fronton triangulaire, ses premiers signes de décrépitude et surtout ses occupants – François Louis Hutteau d’Origny, son épouse Gilonne de Jannel de Vauréal, leurs enfants, Françoise, donc, et son frère Henri, ainsi qu’un couple de lévriers persans, Farouk et Farida, « très beaux et très arrogants », sans oublier nombre d’aïeuls, invités, parents proches et éloignés –, Villiers aurait eu amplement de quoi remplir plusieurs « fantaisies dramatiques » rythmées par les parties de chasse à courre, les réceptions, les mariages et autant d’enterrements. La vie comme elle va sous les meilleurs auspices. Ceci jusqu’à la guerre, qui met ces personnages de Beaumarchais à l’épreuve du réel. Tandis que les enfants sont amenés à tuer un cochon, les parents, eux, se jettent sans ciller dans la Résistance. En effet, une seule visite en zone libre, à Vichy très exactement, où elle se retrouve dans l’ascenseur de l’Hôtel du Parc avec Pétain, suffit à Gilonne d’Origny pour, une fois rentrée, déclarer à la doyenne du clan : « Ma mère, je vous assure, le Maréchal est une ordure ! » Aussitôt Villiers devient un centre de ralliement et de renseignement très actif. « Et j’étais fière, note leur fille, qu’ils aient tout risqué, leurs vies, leurs ressources et même leur famille et que leur patrie ait été pour eux “la faim, la misère et l’amour” (Aragon encore !). »

A lire aussi : Pierre Lamalattie, l’art d’être père 

La guerre s’impose comme une première césure à partir de laquelle la conscience de la fragilité de l’être, et aussi de l’avoir, ne quittera plus Françoise – le vicomte d’Origny sera bientôt obligé de se défaire de Villiers, tandis que la vicomtesse se défera du vicomte. Qui sait si la prédilection de sa fille pour la peinture ne résulte pas d’une tentative de « sauver » aussi bien ses proches que les lieux qu’elle affectionne. « Plus nous représentons l’être humain dans l’atmosphère qui l’entoure, plus nous précisons notre croyance en la grande solitude de l’homme. » Parmi tant et tant de choses qui sont enseignées à Françoise, cette sentence prononcée par Hans Staude, son professeur de peinture, semble avoir rang de vérité dogmatique. En effet, le livre commence par un aveu presque prétentieux, « je ne suis jamais seule », mais la suite démontre plutôt le contraire. Les mondanités auxquelles participe Françoise d’Origny ne doivent pas l’absorber complètement, parce qu’elle les décrit avec l’humour et la justesse qui naissent du détachement. En voici un échantillon, qui présente Marie-Laure de Noailles et date de 1957 : « La maîtresse de maison était la synthèse de toutes les libertés que l’on peut prendre avec les conventions, lorsque l’on appartient au plus haut du pavé, que l’on peut tout se permettre puisque l’on est inamovible, indéboulonnable, que l’on est titrée, intelligente, cultivée, méchante et riche. Et, étant laide, elle n’avait rien à perdre, même l’âge ne pouvait rien sur elle. » C’est dire la cordialité du sang bleu ! Et quant à la « synthèse », Françoise d’Origny l’envoie comme si elle actionnait la guillotine : « C’était le milieu où se cultivait l’art des rapports inhumains, un art de cour. Les sentiments se devaient d’être tempérés. On s’y divertissait, alors même que l’on ne s’y amusait pas vraiment. On frôlait l’ennui sans jamais y sombrer. » Reste que l’on s’y détestait avec courtoisie, que l’on s’y invectivait avec un sens de l’à-propos et beaucoup d’esprit.

Vicomtesse devenue roturière

Dernière rupture, 1968 va sensiblement changer la donne. Certes, alors que des barricades se dressent à Paris, Françoise d’Origny court toujours les dîners chez des amis, sa robe de soirée dissimulée sous un vieux manteau. Mais chez Alexandre, l’incontournable coiffeur de la gentry, l’ambiance a changé. En avril, les dames y étaient encore appelées d’un bout à l’autre du salon par leur nom et titre. Après Mai, il en va tout autrement : « Le salon était méconnaissable. Les fauteuils étaient alignés devant des murs de miroirs, sans hiérarchie, sans rang, de manière égalitaire, toute préséance abolie. » Pour autant, le milieu en est-il réellement affecté ? Comment la question de l’émancipation des femmes se pose-t-elle dans ce qu’il faut bien appeler la noblesse ? Dans le magnifique salon de son hôtel particulier du 7arrondissement, aux mains de la famille depuis cinq générations, Françoise d’Origny tranche le débat : « Les femmes dans ce milieu ont toujours eu le pouvoir. Ce qui a changé, c’est qu’une partie d’entre elles a commencé à travailler. » Elle n’y échappe pas non plus. Sans attendre la révolution des mœurs, Françoise d’Origny divorce de son premier mari, le fantaisiste et bourlingueur vicomte Amaury d’Harcourt, se consacre entièrement à la peinture, remporte du succès – on lui attribue le prix Eugène Carrière –, gagne sa vie. À la même période, la Revue des deux mondes publie son article sur la vénerie, passion héritée de sa mère. « Je plongeais sans retenue dans l’univers, codifié et somptueux, français uniquement, celui de la vénerie, où l’instinct devient quête, où le drame sauvage entre carnassiers et herbivores devient rituel, où la chasse archaïque devient art empreint de gravité », lit-on en introduction aux nombreux et très beaux passages consacrés à la chasse, que Françoise d’Origny abandonne quand elle se voit contrainte de vendre ses chevaux pour résoudre ses problèmes financiers. Et c’est loin d’être le plus grand bouleversement de sa vie.

Décidée à ne plus jamais se remarier, elle change d’avis et épouse en secondes noces un éminent mathématicien, Jean-Claude Simon. Stupeur et tremblements au sein de la haute société : « Un de mes voisins de table, bon genre, bon nom, bon titre, me demanda, dès l’entrée, comment il se pouvait qu’ayant été vicomtesse d’Harcourt, je puisse accepter de m’appeler madame Simon, et qu’avais-je donc contre mon milieu pour ne pas avoir cherché à m’y remarier ? Je faillis m’étrangler. Après avoir repris mon souffle et dégluti, je l’assurai que je n’avais rien contre ce milieu, “le bon”, et que j’aurais épousé monsieur Simon, même s’il avait été duc ou marquis. » Il faut sans doute une telle certitude pour faire durer un couple. Sectaire à sa façon, le cercle scientifique qui entoure Jean-Claude Simon aborde avec méfiance son épouse venue de la haute. À tort. Lu comme une fascinante étude sociologique, le livre de Françoise d’Origny témoigne de la capacité de l’aristocratie de s’accommoder de l’air du temps, des circonstances. Pas toujours sans regret, à en croire notre hôte qui a horreur de voir ses petites-filles porter des jeans.

LA REGLE du Jeu

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Février 2017, François Bayrou se déclare candidat à l’Elysée

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François Bayrou devant l'Elysée, novembre 2017. SIPA. 00832976_000025

David Desgouilles imagine ce qu’aurait été la présidentielle 2017 si François Bayrou s’était porté candidat… (1/3).


Mercredi 22 février 2017

Les chevau-légers du macronisme faisaient feu de tout bois. L’annonce de la candidature de François Bayrou tombait bien mal. Le maire de Pau l’avait faite dans l’après-midi au cours d’une conférence de presse. « La France doit refuser l’aventure. Marine Le Pen représente l’aventure anti-européenne, l’aventure de l’isolement et du repli. François Fillon représente désormais l’aventure de l’immobilisme car il n’est désormais plus en position – même s’il était élu – de mettre en œuvre son programme. Emmanuel Macron, c’est l’aventure du déracinement, le porte-drapeau d’une élite hors-sol, le triomphe du consumérisme. La tentation de le soutenir m’a effleuré. J’y ai complètement renoncé après qu’il a lancé à la tribune qu’il n’y avait pas de culture française. J’ai donc décidé de présenter ma candidature à l’élection présidentielle ».

Au QG d’Emmanuel Macron, après une dizaine de minutes d’hésitation, entre le silence méprisant et l’offensive armée, le chef lui-même avait opté pour la seconde option. A grands renforts de tweets, « l’irresponsabilité », et « l’égocentrisme », censé prendre un double-sens avec François Bayrou, étaient fustigés, par les porte-parole officiels comme officieux. Dans l’open-space du Figaro, la journaliste Eugénie Bastié se souvint de l’appel téléphonique qu’elle avait reçu de lui début février, juste après une chronique matinale : « vous avez raison, Charles Péguy aurait vomi le progressisme d’En Marche ». Depuis ce jour, elle était convaincue de cette candidature. Comment pouvait-il en être autrement ? Pourquoi prenait-il la peine de l’appeler pour la féliciter si c’était pour se rallier la queue basse à Macron deux semaines plus tard ?

Jeudi 2 mars 2017

Assis dans une banquette du café Bonaparte à Saint-Germain-des-Prés, Bruno Le Maire se demandait si c’était la pratique de la course automobile qui avait doté François Fillon de cette mentalité de tête brûlée. « Imagine-t-on François Fillon mis en examen » ? C’était désormais le cas. Comment pouvait-il se renier à ce point ? Justifier cette volte-face par l’idée d’un complot politico-judiciaro-médiatique ourdi dans un « cabinet noir » sis rue du Faubourg-Saint-Honoré avait quelque chose de pathétique. Confier l’orchestration de cette musique à Sens commun, dans un grand raout au Trocadéro, avait quelque chose de suicidaire. Trop c’était trop. Il ne pouvait participer à une telle aventure. Il fallait que Fillon renonce à cette candidature, qu’il laisse Juppé y aller à sa place.

La décision de Le Maire était prise. Il ne soutiendrait pas Fillon. Si LR désignait un autre candidat, il jouerait le jeu. Dans le cas contraire, ce serait sans lui. Et il rebondirait ensuite chez Macron. Ou chez Bayrou. Mais il rebondirait bien quelque part. Du haut de ses 2% à la primaire de la droite, Le Maire se voyait déjà ministre à un poste régalien. Sauf si Fillon finissait par l’emporter. Dans ce cas-là, pour lui, ce serait les mines de sel. Ou au mieux, beaucoup de temps pour venir déguster un thé au Bonaparte.

Lundi 6 mars 2017

Alain Juppé en avait terminé avec sa conférence de presse. Il avait dénoncé la radicalisation du noyau dur des militants LR, cette droite qui s’était massée place du Trocadéro la veille. Encore sonné par sa défaite à la primaire, actée dès le premier tour, le 20 novembre, il avait définitivement perdu l’espoir de devenir président. Et il avait choisi d’en rendre responsables les militants de son parti. Alors qu’il savait très bien que sa propre histoire lui interdisait de prendre la succession de Fillon. Comment pouvait-il, lui condamné dans la plus grande affaire d’emplois fictifs de la Ve République, prendre la succession d’un candidat soupçonné dans une affaire du même genre ? Une minute après l’annonce de sa candidature, ce rappel fleurirait par centaines de tweets et de posts Facebook. On en rirait. On déplorerait à juste titre l’absurdité de la situation.

Juppé voyait aussi avec intérêt la montée dans les sondages de son ancien allié Bayrou. En moins de deux semaines, il avait déjà atteint un score à deux chiffres. Il avait pris deux points à Macron, et deux autres à Fillon. Il restait sept semaines. Avec la candidature du maire de Pau, le prix du ticket pour le second tour serait moins cher que prévu. 19 ? 18 ? 17%, même ? Jamais une élection présidentielle n’avait été plus ouverte et plus incertaine. Bayrou élu, Juppé se voyait déjà de retour à Matignon, vingt ans après. Quelle revanche ce serait. « Wait and see », comme disent les Anglais. Rester à Bordeaux. Attendre le 23 avril. Patiemment.

La suite arrive bientôt sur Causeur.fr

Dérapage

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Retro 2017 (2/8) – François Fillon dénonce un « cabinet noir » de l’Elysée

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. En pleine affaire Fillon, le candidat LR dénonce un « cabinet noir » de l’Elysée, sur la base d’un livre de journalistes, dont deux sont du Canard enchaîné. Gênés, ces derniers dénoncent une « instrumentalisation ».


Il est des oies dont on bourre le foie et des canards dont on bourre le mou. Mais quelle torture a-t-on bien pu faire subir à Didier Hassoux, le journaliste du Canard enchaîné, pour lui faire ainsi changer de ton ? Gêné aux entournures par « l’instrumentalisation politique » de son bouquin par la cible privilégiée de son employeur, le co-auteur de Bienvenue Place Beauvau n’a pas attendu plus tard qu’hier soir pour en faire l’autodafé. « On n’a pas écrit ça », a éructé le journaliste. Ecrit quoi ? Qu’il existe un « cabinet noir » à la main de François Hollande susceptible d’être à l’origine de l’interminable affaire Fillon. Accusation portée par ce dernier, sur la base de l’enquête du journaliste, sur le plateau de « L’Emission politique » hier soir.

«La seule personne qui croit qu’il y a un cabinet noir à l’Élysée, c’est François Fillon », s’aventure même notre volatile, très vite devenu bien tatillon. Comparons.

«Derrière ces ennuis à répétition qui ciblent les principaux rivaux du président sortant, difficile de ne pas voir la patte de Hollande», écrit celui qui dénonce (dénonçait ?) dans son livre « les secrets inavouables d’un quinquennat ». On pourrait s’arrêter là. Mais, bon public, continuons. « Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une…

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine

 

Etats-Unis: quand les séries désorientent les juges

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"Les Experts : Miami" d'Ann Donahue, Anthony E. Zuiker et Carol Mendelsohn (2002) / Andrew Macpherson

Depuis le succès mondial des Experts, la médecine légale et la police scientifique sont devenues un filon inépuisable pour les séries hollywoodiennes. Rien à redire, sauf que ce succès s’est traduit par des effets secondaires indésirables sur la justice américaine. Face aux prouesses des détectives en blouse blanche, les téléspectateurs ne savent pas toujours faire la part des choses. Et, ce qui est plus fâcheux, il se trouve même un certain nombre de juges ou de procureurs pour croire que quelques épisodes de Rizzoly & Isles ou de NCIS seront d’une plus grande aide que tous les articles du Journal of Forensic Sciences.

Preuves à conviction

Selon deux rapports officiels publiés récemment aux États-Unis, beaucoup trop d’éléments de preuves utilisés lors des procès sont d’une validité scientifique insuffisante, ce qui n’empêche pas les principaux acteurs de la justice américaine de leur accorder une confiance excessive.

Or, les indices relevés sur des scènes de crimes (empreintes de semelles, traces de pneus, ou encore marques de morsure sur les cadavres) emportent fréquemment la décision de jurés nourris aux mêmes séries que le juge et le procureur du comté. Pourtant, des experts de la police scientifique eux-mêmes estiment que ces indices sont trop souvent médiocres et que leur surinterprétation a provoqué un nombre inquiétant d’erreurs judiciaires. Qu’on se rassure, les hôpitaux américains sont peut-être des lieux plus sûrs que les prétoires. Dr House n’est toujours pas au programme des facs de médecine.

Jérusalem: Trump et Israël « humiliés » par l’ONU? Pas du tout!

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Donald Trump à Washington, décembre 2017. SIPA. AP22144236_000022

Camouflet, humiliation, isolement : entre Le Monde, Libération, France Inter, c’est à qui trouvera le mot le plus blessant et le plus dépréciatif pour décrire la séquence onusienne consécutive à la décision de Donald Trump de mettre fin à l’infinie procrastination d’une décision du Congrès américain datant de 1995, reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, et décidant de lancer les études pour le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem-Ouest.

Même pas mal !

Pour le profane, qui ne suit pas à la loupe l’évolution du volet diplomatique du conflit israélo-arabe, il n’y a pas photo: la résolution condamnant Washington a été adoptée à 14 contre 1 (véto américain) au Conseil de sécurité, et par 128 pour 9 contre, 35 abstentions et 21 non-participations au vote en Assemblée générale. Cela ressemble donc fort à une défaite humiliante, du genre de celles que, de temps à autre, les All Black néo-zélandais font subir au Quinze tricolore…

Pour ceux qui, en revanche, s’efforcent de ne pas avoir une mémoire de poisson rouge dans leur perception de l’évolution des rapports de force géopolitiques, et ne se contentent pas de métaphores sportives pour expliquer la marche du monde à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, cette affaire est notablement moins pénible pour les Etats-Unis et Israël qu’on voudrait nous le faire croire.

Le vote du Conseil de sécurité était joué d’avance, car aucune des nations traditionnellement moins défavorables aux positions défendues par les Etats-Unis et Israël n’en fait actuellement partie. Comme le véto américain était certain (quelle nation, d’ailleurs, accepterait de se voir condamnée pour une décision relative à l’implantation de son ambassade dans un pays tiers ?), on a voté avec d’autant plus d’entrain que l’on était assuré que ce vote n’aurait aucune conséquence. Le « Trump bashing » étant la chose la mieux partagée dans nos contrées, on ramasse au passage quelques bénéfices de politique intérieure. C’est petit bras, d’accord, mais c’est humain.

Un vote pas si unanime

Quant au vote de l’Assemblée générale, qui, rappelons-le, n’a d’autre effet que symbolique, il a surpris désagréablement ceux qui pensaient que le monde entier serait témoin, comme d’habitude, de la mise au pilori d’Israël et des Etats-Unis, dont les soutiens seraient limités aux quelques Etats aussi microscopiques et dépendants à 100% de la manne financière des Etats-Unis, que Nauru, les Iles Marshall ou la Micronésie (« Mike who ? » avait, jadis, demandé Ronald Reagan que l’on informait des votes favorables à l’ONU). La formule d’Abba Eban, longtemps ambassadeur d’Israël aux Nations-unies, et figure historique des « colombes » israéliennes dans la gestion du conflit avec les Arabes, ne cessait de faire mouche : « Si l’Algérie mettait aux voix à l’Assemblée générale une résolution stipulant que la terre est plate et que c’est Israël qui l’a aplatie, elle serait votée à une écrasante majorité des pays membres de cette honorable assemblée ! ». Exagéré ? Caricatural ? Les récents votes de l’Unesco, organe de l’ONU, dont la Palestine – grâce à la France – est devenue membre à part entière, déniant tout lien des Juifs avec le Mont du Temple à Jérusalem, montrent que la permanence de cet état d’esprit ne relève pas seulement des fantasmes de sionistes radicaux.

Replacé dans son contexte historique, le dernier vote de l’Assemblée générale de l’ONU montre plutôt un renforcement du statut international d’Israël que le contraire et, en conséquence, un affaiblissement de la position palestinienne. Au total, 65 pays n’ont pas voté en faveur des contempteurs de Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Qui peut dire aujourd’hui, par exemple, que le Canada de Justin Trudeau, le Mexique, l’Argentine ou l’Australie sont des pays totalement sous la coupe économique et politique de Washington, ou soumis à la pression d’un puissant lobby juif intérieur ? Qu’ils font partie de la secte des adorateurs de Donald Trump et du Likoud réunis ? Qui peut penser que ces nations peuvent être sensibles aux menaces de représailles économiques inconsidérément brandies par Nikki Halley, ambassadrice américaine à l’ONU, comme de vulgaires républiques bananières africaines ou sud-américaines ?

L’Europe à nouveau divisée

Et l’Europe ? Elle a montré une fois de plus que sa division sur la question est insurmontable : 6 pays membres de l’UE n’ont pas voté une résolution soutenue par la France et l’Allemagne, qui prétendent au leadership continental : la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, la Roumanie, la Lettonie et la Croatie. Si Bruxelles avait quelques prétentions à se substituer comme médiateur au Proche Orient à des Etats-Unis récusés par Mahmoud Abbas, ce n’est pas gagné.

Israël, de plus, perçoit les dividendes d’une habile diplomatie africaine menée dans un contexte où ce continent est déstabilisé par la menace djihadiste. L’expertise de l’Etat juif en matière de lutte contre le terrorisme, mise au service de pays africains importants, comme le Kenya et la République démocratique du Congo – et même le Togo pourtant dans la sphère d’influence française – n’a pas été étrangère à leur vote de New-York. Même le Turkménistan, pays d’Asie centrale issu de l’ex URSS, très majoritairement musulman et turcophone, n’a pas suivi les consignes de vote de ses deux mentors, la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan !

Obama n’existe plus

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses. » Ce vieil adage de la France rurale devrait être médité par Mahmoud Abbas et ses soutiens inconditionnels. Et le compte est loin d’y être pour la direction palestinienne ! Non seulement l’initiative de Donald Trump n’a pas mis le feu dans les Territoires palestiniens et dans la rue arabe à travers le monde – contrairement aux prophéties apocalyptiques des commentateurs patentés – mais elle n’a pas, non plus, déclenché au sein de la communauté internationale une vague de reconnaissance de l’Etat palestinien. Venu à Paris pour quémander celle-ci, Mahmoud Abbas s’est vu opposer une fin de non recevoir par Emmanuel Macron, qui prend ainsi ses distances avec la stratégie de Laurent Fabius. Celui-ci avait fait voter, en décembre 2014, le principe de cette reconnaissance par le Parlement français – avec l’objectif de faire pression sur Israël – et convoqué en 2016, à Paris une conférence internationale sur la question israélo-palestinienne – qui fut un fiasco. Cela aurait dû, en bonne logique, déclencher la bombe diplomatique promise par Fabius, mais Macron ne voit pas les choses de la même manière, et fait preuve d’une saine prudence dans un dossier où il n’y a que des coups à prendre…

La stratégie de Donald Trump sur le dossier israélo-palestinien est disruptive, bousculant le statu quo diplomatique installé depuis le début du siècle, après l’échec des pourparlers de Camp David et de Taba. Rien ne garantit que cette stratégie réussisse, mais il est certain que celle de son prédécesseur Barak Obama, qui voulait tordre le bras des Israéliens, a échoué.

L’Etat a sauvé Noël, la crèche de Ménard a été désamorcée

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Le maire de Béziers, Robert Ménard, pose devant la crèche de Noël installée dans le hall de son Hôtel de Ville, 13 décembre 2017. SIPA. 00836004_000008

A quelques jours de Noël, par une procédure urgente, le tribunal administratif de Montpellier a ordonné l’enlèvement de la crèche municipale de Béziers. L’État français a ainsi prévenu une dangereuse attaque terroriste avant même que ses auteurs l’aient envisagée ! 


Protagoniste #1: l’État

L’État français en a eu assez d’être traité de mollasson. A force de laisser les suspects fichés « S » vaquer librement à leurs occupations jusque dans la sécurité des aéroports, à force de se laisser systématiquement déborder par des individus soudain « radicalisés » bien que « suivis » depuis des années par les services compétents, l’État a décidé de prendre les choses en main et de frapper la menace au cœur. Il a ordonné le démantèlement de la crèche installée par Robert Ménard dans la mairie de Béziers ! La décision précise même que l’« installation » peut bien être enlevée, « n’étant composée que de santons ordinaires. »

Voici donc le juge des référés promu critique d’art en civil, comme on disait en URSS. Mais ce n’est pas le seul précédent de l’affaire. Il y a bien mieux ! L’interdiction de cette quatrième crèche biterroise ne fait pas suite à une dénonciation des « assosses » laïques outrées par la vue du bœuf et de l’âne gris, mais à une plainte du préfet de l’Hérault, autrement dit de l’État lui-même.

À juste titre, l’État a vu dans cette crèche le ferment d’une redoutable dérive.

La République française est laïque, une et indivisible. L’État ne tolère aucune concurrence à sa propre doctrine et interdit par conséquent toute irruption de bondieuserie sur la place publique. Il n’est qu’à voir la férocité avec laquelle il réprime les prières de rue dans les quartiers où fermente la France de demain.

Il ne les réprime pas ? Ah bon ? C’est sans doute qu’il n’y voit pas malice. Des hommes prostrés à genoux, tous dans la même direction, le front sur le pavé, quoi de plus agréable aux yeux de l’État depuis qu’on a aboli la conscription générale ?

Ou alors, c’est qu’il est débordé. Il passe un temps fou à combattre l’obscurantisme religieux, jusqu’au-delà de ses frontières. Voyez avec quelle discrète efficacité il a contribué ces dernières années à l’éradication des chrétiens d’Orient !

Mais qu’on n’aille pas crier au parti pris ! L’État français fait aussi le ménage chez nos frères mahométans. Il combat avec énergie la propagation du chiisme iranien. Il n’entend goutte aux querelles de chameliers, mais il se fie à ses informateurs et clients, les princes d’Arabie. Des gens aussi profondément incrustés dans la duplicité, la cruauté et toute l’écœurante panoplie des vices que l’argent facile peut procurer ne présentent aucun risque de contamination mystique. Avec de tels jouisseurs, de vrais laïcards ne peuvent avoir que des atomes crochus.

C’est pourquoi l’État français fait les meilleures affaires avec l’Arabie saoudite, qui coupe des têtes avec les mêmes sabres qu’elle fait virevolter aux invités de marque pour la photo et qui extermine massivement, y compris par la famine organisée, les musulmans pauvres au Yémen, avec leurs hôpitaux de misère, leurs écoles de gueux et leurs maisons de crotte, à l’aide d’équipements high-tech français.

L’État français a des principes. Il combat toutes les religions, sauf la sienne: la religion de l’État. Comme elle est abstraite, stérile et austère, il faut bien l’imposer un peu. Un excellent moyen consiste à lui inventer des ennemis qui n’en sont pas. Ainsi l’entrepreneur multirécidiviste en crèches publiques Robert Ménard.

Protagoniste #2: Robert

Je connais un peu Robert Ménard. C’est un homme à mon goût: un chemin tortueux, non une ligne droite. Il a un passé d’engagements et de remises en question. Avant de devenir un conservateur sécuritaire, il a été marxiste-léniniste. Avant de répudier la corporation médiatique, il avait fondé Reporters sans frontières. Il a les vertus de son imprudence: il est vif, franc et drôle. Tout le contraire des holothuries d’extrême-droite avec lesquelles on l’associe. Il a compris que les « ismes » ne menaient pas très loin et que les frontières incrustées dans les têtes sont bien plus hermétiques que celles séparant les États. Son CV le prédisposait à tout, sauf à devenir un défenseur des bondieuseries catholiques. C’est ce qui le rend intéressant.

Protagoniste# 3: la crèche

Ce n’est que très récemment qu’on a découvert tout le potentiel de nuisance des crèches de Noël. Elles étaient considérées jadis comme les manifestations les plus bénignes de la superstition chrétienne. Elles aidaient paraît-il les paysans à passer les longues semaines de l’arrière-automne : pendant qu’ils sculptaient des Jésus-Marie-Joseph dans du bois brut, ils buvaient moins. Il n’y a pas si longtemps, on en faisait même construire par les enfants des écoles. Autant leur enseigner à fumer ! Moi-même, j’ai sentimentalement conservé une crèche-caverne fabriquée par ma fille avec du papier kraft et des figurines en pâte à modeler – alors que nous ne sommes mêmes pas catholiques !

C’est bien là que réside le danger: la crèche, malgré ses airs puérils et naïfs — à cause d’eux, même ! – est un puissant symbole identitaire, un signe de ralliement de fanatiques qui vont bien au-delà du camp papiste ! Mais il y a pire encore. Le message occulte de la crèche n’a pas échappé à l’œil vigilant des experts de l’État, et c’est ce qui explique l’urgence de la procédure d’interdiction.

Une crèche, l’air de rien, n’est rien d’autre qu’un manuel pour la fabrication de bombes. Au milieu, le berceau avec le futur kamikaze. Autour, le couple de militants chargé de l’encadrer et de le radicaliser. Dans le deuxième cercle, les trois artificiers venus apporter soi-disant en guise d’offrande les composantes du gilet explosif: la charge, le gilet et le détonateur. On a même pensé à amener des animaux pour servir de cobayes lors du tir d’essai.

Glaçant de cynisme!

Les cellules terroristes

Or le territoire français est truffé de groupuscules qui, chaque année à la même période, préparent des attentats en série. Attentats contre la foi et le foie, contre l’environnement et le porte-monnaie, contre la charité et le bon goût.

On appelle ça les « fêtes de Noël ». On s’y assemble par familles entières pour célébrer la consommation. Une minorité pratiquante, entre la bûche et le digestif, trinque parfois à l’enfant Jésus dans sa paille. Les plus fanatiques forcent même leurs gosses à veiller jusqu’à la messe de minuit.

Ils sont galvanisés par de redoutables meneurs appelés évêques. On les reconnaît à leur minuscule croix épinglée au revers, à leurs petites lunettes cerclées d’acier et à leurs yeux de lapins pris dans les phares. Leur physique d’écrevisses trahit une prédisposition très modérée au martyre, c’est pourquoi ils évitent par tous les moyens d’importuner quiconque – en particulier les mahométans – avec leurs croyances.

Cette habitude de la dissimulation les rend furtifs et donc d’autant plus dangereux. Leurs subalternes, les curés, se montrent parfois plus expansifs: c’est qu’ils proviennent de régions encore mal éclairées comme l’Afrique ou la Pologne (la disparition des curés de l’espèce vernaculaire ayant donné lieu à un mouvement migratoire encore mal étudié).

Coup de pub

C’est donc avec les plus pressantes raisons du monde que l’État français a ordonné à la ville de Béziers de démonter son dispositif terroriste. Mais Ménard est un renard ! A pinailleur, pinailleur et demi. La décision du juge stipulait que la crèche devait être retirée du « hall de l’Hôtel de ville »: on s’est donc contenté de déplacer la crèche de trente mètres, vers un bâtiment annexe. La simple visite des curieux s’est du coup transformée en procession balisée.

Le maire manipulateur a eu beau jeu, dès lors, de se réclamer de l’appui populaire. Encore un peu, et il va demander un référendum national sur l’interdiction des crèches… On pourrait parier que les évêques, dans leur machiavélisme, se prononceraient pour. Mais ils risqueraient bien de se retrouver un peu esseulés, en compagnie de quelques francs-maçons à pince-nez et du dernier carré des socialistes français. Le gros de la population se fout du symbole religieux, mais trouve quand même ça joli.

« Il est cocasse », me faisait observer l’autre jour le président Paucard, « de constater que les derniers bruyants défenseurs de la France chrétienne s’appellent Zemmour, Finkielkraut et Lévy ». Ce n’est plus tout à fait vrai. Robert Ménard vient de se joindre, peut-être malgré lui, à ce tiercé de bons catholiques.

Or, soit dit entre nous, Ménard n’est sans doute pas plus chrétien que vous et moi. Mais là est justement le problème ! A la base, personne n’est chrétien. Les meilleurs chrétiens, au cours de l’histoire, étaient justement ceux, bien souvent, qui n’en étaient pas. Ou pas des croyants très spectaculaires. Un moine russe a publié un best-seller traitant de ces cas-là, qu’il appelle les « saints non saints ».

Le milieu chrétien est un monde louche. Il suffit d’ouvrir l’Évangile: ce ne sont que centurions, percepteurs et putains. Comme si, de nos jours, on créait une religion avec des mercenaires de Blackwater, des banquiers de l’UBS et des journalistes du Monde. En plus, ils ne se disaient même pas chrétiens, au début, mais se prétendaient plus juifs que juifs.

Le grand drame du christianisme, ce fut son association avec l’Empire. Il n’est même pas entièrement responsable. Est-ce la faute des chrétiens si Constantin a trouvé leurs idées à son goût ? Son successeur Julien, dit l’Apostat, a pourtant bien essayé de les sauver de la compromission en restaurant les anciennes divinités. Mais ce fut une aventure sans lendemain. Comme si un rouquin, en 2017, avait essayé de rendre sa grandeur à l’Amérique. L’histoire ne repasse pas les plats, disait Céline.

Le mobile des martyrs

A la réflexion, l’État aurait peut-être dû montrer plus de doigté avec les santons à Ménard. Un petit détour par la psychologie du croyant n’eût pas été inutile. La lecture du Vrai croyant (The True Believer) d’Eric Hoffer en donne un aperçu assez édifiant. Mais zut: Hoffer n’est toujours pas traduit en français!

Le croyant, l’adhérent, le disciple, ne se définit pas toujours par l’adhésion aux thèses de son gourou. Dans le cas des suppôts de Jésus, c’est même tout le contraire, bien souvent. L’adhésion est négative. On n’est pas pour le Messie, on est contre ceux qui le pourchassent, à cause de leur brutalité ou de leur bêtise.

Personne n’y a pensé, mais le paranoïaque Hérode, lorsqu’il fit massacrer tous les bébés de Judée pour éliminer justement celui qui lui a échappé en s’exfiltrant vers l’Égypte, lui a fait une pub du tonnerre. Son travail préparatoire vaut bien, à sa manière, celui de Jean Baptiste. Trente ans plus tard, combien de simples hères se rallieront au va-nu-pieds de Nazareth à cause de cette épuration qui était certainement restée dans toutes les mémoires ? Dommage que les enquêtes d’opinion n’existaient pas encore…

Il faut lire, même si cela paraît ringard, les vies de saints[tooltips content=’Par exemple Tous les saints de l’Orthodoxie, de Claude Laporte, aux éditions Xenia (devenu presqu’introuvable): C’est le plus exhaustif calendrier de saints jamais compilé, avec quelque 12’000 canonisés aux vies parfois encore plus étranges que leurs noms.’]This triggers the tooltip[/tooltips]. Les piquer au hasard. Non par piété, mais par curiosité littéraire et psychologique. Combien, parmi ces champions de la foi, de martyrs par bravade, par ronchonnage ou par dégoût ? Combien qui ne connaissaient même pas les premiers mots du Notre Père ? Prenons, tout près de nous, l’histoire peut-être mythique de Saint Maurice (un migrant africain) et de ses compagnons, soldats de la légion thébaine suppliciés au champ d’Agaune pour avoir, au nom de Dieu, refusé d’honorer les dieux. Combien de « vrais chrétiens » parmi eux, et combien de simples bons camarades ?

« Non ? Vous allez tout de même pas leur faire ça pour si peu ? Sans blague, les gars ? Non mais sans blaaague !… Si ? Alors vous pouvez me raccourcir aussi. Je tire l’échelle. Un monde peuplé de mufles comme vous ne mérite pas ma présence. »

Ou prenons Sophie Scholl et ses compagnons de la « Rose Blanche » face aux nazis : qu’y a-t-il de doctrinaire chez eux, quoi de plus flamboyant, de plus fanatique, que le bon goût et la simple civilité ? Et quoi de plus « monstrueux » chez leurs juges et bourreaux que le réflexe pète-sec du respect aveugle des lois de l’État ? Quoi que disent les lois et quel que soit l’État.

Combien de mécréants, d’incroyants, de viveurs qui se sont associés, voire substitués aux martyrs de la foi ? Comme ces moines paillards, dans le monastère le plus dépravé de Russie, qui rataient la messe plus souvent que l’apéro mais se firent fusiller jusqu’au dernier plutôt que de plier face aux bolcheviks ? Ces brigands-là aussi sont entrés dans la légion des « saints de tous les jours » du père Tikhon.

Où l’on voit que c’est un club assez différent des martyrs d’Allah. Ces derniers, on a dû leur promettre un jardin de délices que leur envieraient même les barons de la drogue: pas moins de 72 vierges, bien entendu adultes et consentantes. Les chrétiens sont plus modestes. Ils ne demandent qu’à être assis au pied du Christ. Ou plus simplement encore: à ne plus voir les gueules de maroufles d’ici-bas.

Epilogue

Le réflexe chrétien est une mauvaise herbe. Plus on l’arrache, et plus il repousse. Le mieux, disent les botanistes experts, est de le laisser s’étouffer par lui-même. Mais l’État français n’a pas cette patience. N’est-il pas l’héritier fébrile et irrepenti des massacreurs de la Vendée, auteurs du premier autogénocide de l’histoire ? N’est-il pas l’inspirateur de tous les bolcheviks et khmers rouges de la planète? Noblesse oblige ! Il n’est pas question de fléchir devant quelques santons.

Il est d’autant plus urgent d’agir que le réflexe honni se réveille partout. Le chef de l’État lui-même se serait retenu au dernier moment de faire un signe de croix (hhissssss!) devant le cercueil de Johnny. L’État français ira donc au bout de la logique qui le fait exister depuis 1789. Il accélère le mouvement d’effacement-reformatage des disques durs mentaux. Le voici maintenant qui retire de l’enseignement le passé simple, temps de l’action témoignée, la forme sur laquelle tout l’Évangile est construit. On n’y verra aucune causalité, mais il est clair que le texte biblique deviendra peu accessible pour nos petits-enfants. Bon, tous les autres textes aussi…

Le problème, c’est que l’autre camp ne dormira pas lui non plus. A en juger par l’expérience du XXe siècle, les faucheurs se fatiguent plus vite que la mauvaise herbe. Et l’on verra sans doute un jour la France sortir du cauchemar totalitaire en se frottant les yeux comme après une énorme cuite. Comme le fait la Russie depuis une vingtaine d’années…

PS: Le christianisme exigerait une bonne séance de rebranding. L’appellation limite et rebute, comme tous les « ismes ». C. S. Lewis déjà, dans son Abolition de l’Homme, avait contourné le problème en le rebaptisant Tao sans aucune perte de sens. On pourrait l’appeler tout bêtement l’assemblée (ecclesia) des gens normaux. C’est accueillant et détendu. L’opposé exact des cellules de solitude, de voyeurisme et de masturbation où la modernité enferme les individus.


Retro 2017 (1/8): Mehdi Meklat, la coqueluche virale des médias

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mehdi meklat bondy inrocks antisemitisme
Mehdi Meklat dans l'émission de France 2, "Thé ou café", 11 février 2017

C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. Quelques jours après l’affaire Théo, le mois de février était ébranlé par le chouchou des médias, Mehdi Meklat.


Le plus grave dans l’affaire concernant ce chroniqueur du Bondy Blog, Mehdi Meklat, qui a librement tenu pendant des années sur son fil Twitter (sous le pseudo de Marcelin Deschamps avant de revenir à son nom) des propos antisémites, homophobes, sexistes, insultants à l’égard de telle ou telle personnalité… dont certains tombent clairement sous le coup de la loi, c’est la responsabilité des médias qui l’ont embauché, soutenu, promu, encensé…

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De deux choses l’une, soit ces médias (Mediapart, Libération, Télérama, Le Monde, Les InrocksFrance 2, France Inter…) ne savaient pas qui était Mehdi Meklat, et alors leur crédibilité est profondément mise en cause, soit ils le savaient mais ont fait comme si de rien n’était, ce qui pose des questions sur leurs intentions et sur la manière dont ils conçoivent leur rôle dans la restitution de ce qui est à l’oeuvre dans la société française.

D’autant, circonstance aggravante, que l’on peut constater ici le gouffre béant du deux poids deux mesures de donneurs de leçon professionnels en matière d’antiracisme et de lutte contre les discriminations. Car un jeune affilié au…

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Jacques Pimpaneau : « Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui traitent les Européens de socialistes! »

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Ancien professeur de chinois aux Langues orientales, Jacques Pimpaneau vient de publier "Le Tour de Chine en 80 ans" et "Mémoires d'une fleur".

Jacques Pimpaneau, 83 ans, a consacré sa vie d’érudit à la Chine. De Confucius à Xi Jinping en passant par la folie des années Mao, le vieux sage revisite dans ses deux derniers livres l’histoire d’un empire qui revient au milieu du monde.


 Causeur.  Vous avez enseigné le chinois aux Langues O’ des années 1960 jusqu’au début du millénaire à des générations d’étudiants, dont le situationniste René Viénet. Que cherchaient vos élèves ?

Jacques Pimpaneau. J’ai connu trois vagues d’étudiants aux aspirations très différentes. Les gens de ma génération cherchaient l’exotisme. Partir à l’autre bout de la planète permet en effet de se sentir délivré de tout code. Puis est arrivée la génération des étudiants maoïstes, très marquée par la situation politique en Chine. Cela a duré pratiquement jusqu’à la mort de Mao. Enfin, depuis la fin des années 1970, avec l’ouverture à l’économie capitaliste qu’a initiée Deng Xiaoping, beaucoup se sont mis à apprendre le chinois pour pouvoir faire du business et trouver du boulot en Chine. C’est un peu triste.

Apprendre une langue aussi complexe demande une sacrée motivation. Par rapport à nos 26 lettres de l’alphabet, ses milliers d’idéogrammes enferment-ils la Chine dans un monde à part ?

Je ne pense pas. L’avantage de l’écriture chinoise, c’est que tout le monde peut la lire, quelle que soit la façon de parler, puisqu’elle n’est pas liée à la prononciation. Les Chinois ont envisagé de l’abandonner parce que son nombre élevé de caractères exige beaucoup plus d’efforts que l’apprentissage de notre alphabet. C’est d’ailleurs ce que les Vietnamiens ont fait en adoptant l’alphabet latin pour écrire leur langue. Mais à travers la vaste Chine, on ne prononce pas les mots de la même façon d’une province à l’autre. Je connaissais même une femme à Canton qui comprenait très difficilement sa mère parce qu’elle venait d’un autre quartier !

La langue écrite chinoise permet donc d’unifier le pays ?

Exactement. Les dirigeants conservent l’écriture chinoise pour maintenir l’unité de la Chine. Aujourd’hui, alors que des mouvements indépendantistes tiraillent le pays de tous les côtés, en l’abandonnant, la Chine se morcellerait. Du Tibet au Xinjiang, Pékin est plus déterminé que jamais à mater les mouvements indépendantistes des différentes régions.

Telle est justement l’image de la culture chinoise que nous avons en Occident : une doctrine confucéenne de l’obéissance inconditionnelle au pouvoir en place. Est-ce un cliché ?

Oui et non. Confucius n’a pas du tout voulu donner une explication du monde totale, mais simplement résoudre un problème de son époque. En ses temps féodaux, aux VIe et Ve siècles avant notre ère, les seigneurs n’arrêtaient pas de se faire la guerre. Confucius, pour arrêter l’effusion de sang, a conclu qu’il fallait obéir à des règles et à une hiérarchie très strictes. Son système veut que les cadets doivent l’obéissance aux aînés, le sujet au seigneur, le fils à son père, etc. Quand les Chinois ont unifié l’empire, deux siècles avant Jésus-Christ, ils se sont aperçus que c’était une doctrine d’État en or ! À cette nuance près que la hiérarchie étant calquée sur le modèle familial, l’empereur devait se comporter en bon père du peuple. Mencius, un disciple de Confucius, avait même justifié le meurtre d’un empereur tyrannique lors d’un renversement dynastique. Ce qui me gêne dans le confucianisme, c’est la hiérarchie et, dans le néoconfucianisme du XIe siècle, son extension à une explication totale et totalitaire du monde.

L'impératrice Wu Zetian (période Tang, fin du VIIe siècle), dépeinte aux côtés du général Yue Fei (héros de la dynastie Song, XIIe siècle), gravure de 1903 / Mary Evans/Rue des Archives
L’impératrice Wu Zetian (période Tang, fin du VIIe siècle), dépeinte aux côtés du général Yue Fei (héros de la dynastie Song, XIIe siècle), gravure de 1903 / Mary Evans/Rue des Archives

En vous lisant, on se dit que l’histoire de la Chine est l’envers de l’histoire européenne. L’empire du Milieu a-t-il prématurément connu la modernité puis raté son rendez-vous avec les Lumières ?

De 618 à 907, la période Tang, la plus éclatante de la culture chinoise, équivalente à la Grèce de Périclès, fut suivie d’une glaciation provoquée par le néoconfucianisme. À l’époque de la dynastie Tang, la Chine s’ouvrait au monde entier, aux idées et aux arts venus de l’étranger, abritait des gens de toutes les religions : nestoriens, manichéens, bouddhistes, etc. C’est ce que j’ai essayé de faire sentir dans les Mémoires d’une fleur. À travers l’histoire d’une courtisane aux mœurs très libres, j’ai montré une façon de vivre extrêmement différente de ce que la Chine a connu par la suite. Dans la littérature de l’époque, des jeunes filles de grande famille avaient des aventures avant de se marier sans que cela soit un drame. Tandis que l’Europe stagnait au Moyen Âge sur le plan scientifique et technique, les Chinois étaient curieux des autres cultures et ont créé une grande civilisation originale en avance sur le monde. Mais dès lors que l’empire a pris peur et s’est renfermé, il a pris un retard technologique, ce qui en a fait une proie facile.

Il y a plus de dix siècles, les dirigeants chinois craignaient déjà l’influence séditieuse du bouddhisme sur la population. Pour quelles raisons ?

Pour les lettrés chinois, agnostiques mais superstitieux, le bouddhisme représentait une concurrence puisqu’il rendait compte de tout le processus de l’univers. Ceci dit, distinguons Bouddha du bouddhisme. En son temps, Bouddha entendait simplement résoudre un problème : Comment éviter la souffrance ? Pourquoi souffre-t-on dans l’existence ? D’où cela vient-il ? Le bouddhisme est ensuite devenu une philosophie complète, qui s’est développée au cours des siècles avec une religion, des monastères, des bonzes. Si Bouddha était revenu trois siècles plus tard, il aurait probablement été inquiet de ce qu’on avait fait de sa pensée !

Au IXe siècle, les lettrés confucianistes ont fait interdire le bouddhisme par l’empereur. Bonzes et nonnes ont été chassés des monastères, mais cela n’a pas marché puisque le bouddhisme a survécu, en particulier sous la forme du Zen. Dès lors, les philosophes néoconfucianistes ont essayé d’élaborer une pensée philosophique concurrente du bouddhisme pour expliquer le monde et la société entière de façon à légitimer l’ordre existant.

A lire aussi : La Chine est grande et Xi Jinping est son prophète 

Comment cela s’est-il passé ?

Les Chinois ont créé une littérature populaire afin d’inculquer la morale issue cette nouvelle pensée. Il s’agissait de justifier le pouvoir de l’empereur et de visser la société. Censure et autocensure ont comploté de concert pour que la puissance de l’empereur ne connaisse plus de contre-pouvoir. Jusqu’alors, trois personnes placées en dessous de l’empereur formaient un contre-pouvoir : le chef des armées, le Premier ministre et le censeur. Le Grand Censeur pouvait théoriquement avertir le souverain en disant éventuellement : « Attention ! Ça, ça ne va pas ! » Évidemment, tout cela dépendait beaucoup de son courage et du caractère de l’empereur, mais il y avait aussi des subordonnés qui allaient inspecter les provinces pour éviter les abus de pouvoir. Après l’ère Tang, le puritanisme a tout envahi, enfermant les femmes dans le gynécée et inventant les pieds bandés, car, comme toute morale puritaine, cela a engendré des perversions…

… et même un certain retard technologique. Vous expliquez que les Chinois avaient inventé la mécanique de l’horloge très tôt et même découvert le principe de la vaccination des siècles avant Pasteur, mais qu’ils ont été incapables d’universaliser ces savoirs. À quoi cela tient-il ?

Les Chinois se sont heurtés à deux obstacles philosophiques qui les ont empêchés de progresser dans le domaine des sciences et des techniques comme cela s’est fait en Europe. Le premier problème tient à l’incapacité de distinguer la concomitance de la causalité. Prenons l’exemple du calendrier. En des temps très reculés, les hommes avaient remarqué que les trois étoiles du baudrier d’Orion apparaissent au printemps, disparaissent, puis reviennent juste avant l’aube vers octobre. Ils se sont aperçus que la première apparition était liée à l’époque favorable aux semailles, et la seconde au moment de la récolte. À partir d’observations stellaires et lunaires, on a créé le calendrier. Mais il s’agissait d’une concomitance et non d’un rapport de cause à effet. Contre toute logique, les hommes ont prétendu que les étoiles et la lune provoquaient la croissance des plantes ! À la Renaissance, l’Europe a franchi un grand pas quand elle a su séparer la concomitance du rapport de cause à effet. En Chine, ce tournant ne s’est pas produit.

Cette survivance des superstitions a probablement empêché la Chine de produire un Copernic ou un Descartes…

Les Chinois ont eu de grands mathématiciens, mais n’ont jamais tout mathématisé, comme on le fait aujourd’hui avec des algorithmes. C’est d’ailleurs leur second handicap historique. Ils sont restés des techniciens de l’artisanat absolument remarquables : il n’y a qu’en Chine où on écrit un sutra (un traité philosophique, NDLR) sur un grain de riz ! Mais ce n’est pas comme ça qu’on accomplit la révolution industrielle. Ce grand bouleversement leur a donc été imposé de l’extérieur.

Faisons un saut dans le temps. Contrairement à la plupart de vos collègues sinologues, vous n’avez jamais cédé à la tentation maoïste. Le devez-vous à votre fibre anarchiste ?

J’ai surtout été très influencé par Robert Antelme et son livre, L’Espèce humaine, où il raconte sa déportation dans un camp nazi. Pour l’avoir côtoyé, j’ai souvent pensé à l’une de ses phrases : « Les Chinois sont des gens comme nous. Il n’y a pas de différences. La seule différence provient du fait d’une expérience historique différente. Ils ne sont pas passés par les mêmes expériences. »

À propos d’expérience historique, Mao semble avoir tenté d’appliquer une doctrine étrangère – le marxisme – à un pays majoritairement paysan. Le drame du maoïsme, qui se compte en millions de morts, vient-il de cette illusion fondatrice ?

Mao, devenu un idéologue fou, a voulu industrialiser la Chine à marche forcée, transformer la société contre tout sens commun. Ça a coûté un prix en vies humaines infernal. On ne peut pas forcer la nature des choses. Ce gâchis s’est transformé en désastre avec des famines, des usines produisant des produits inutiles ! Les gens étaient fanatisés, il fallait respecter le plan, quitte à ranger son intelligence et son bon sens sur une étagère. Deng Xiaoping et un certain nombre de gens qu’on a massacrés pendant la Révolution culturelle s’en étaient rendu compte.

Ce n’est pas pour me faire l’avocat du diable mais vous écrivez qu’on n’a jamais trouvé remède plus efficace contre la corruption que le maoïsme !

C’était extraordinaire. Les Chinois étaient tellement terrorisés par la répression qu’ils refusaient le moindre pourboire. Je me souviendrai toujours de cette touriste qui, à la moitié de son voyage, jette un bas troué dans une corbeille à papier puis le retrouve des jours après dans sa chambre. Tout simplement parce que personne ne voulait être accusé d’avoir voilé un bas nylon, chose qui n’existait pas dans la Chine de l’époque.

Comment la Chine est-elle passée de cet ascétisme obligatoire au turbo-capitalisme actuel ?

Après les excès du maoïsme, Deng et les autres n’ont pas cherché à créer un mouvement nouveau, par exemple une forme de libéralisme qui ne tombe pas dans les bras du capitalisme. En conséquence, la Chine a connu un formidable développement économique au prix du culte de l’argent-roi. Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui traitent les Européens de socialistes ! Dans cette société de marché, les dirigeants chinois ont cherché une ambition et une pensée communes. Après avoir pensé à faire renaître Confucius de ses cendres, ils se raccrochent de nouveau à Mao.

Comment peut-on concilier le culte de Mao et celui du marché ?

Le capitalisme a créé des pauvres et des riches. Maintenant, les écoles et les soins médicaux sont devenus très coûteux en Chine. Sous Mao, les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraite étaient gratuits, il n’y avait pas de chômage, tout le monde avait un travail. Bien sûr, vous n’aviez pas le droit de choisir votre boulot : vous étiez aussi bien envoyé en Asie centrale que dans le sud de la Chine, et pas question de moufter ! Mais les inégalités et la corruption actuelles ont créé la nostalgie d’une certaine forme de maoïsme. Xi Jinping a l’intelligence d’exploiter ce sentiment de façon à accaparer le pouvoir, éliminant ses rivaux dans des intrigues de palais.

Xi Jinping n’est pas étranger au regain de nationalisme qui touche aujourd’hui la Chine. Pourtant, vous décrivez une jeunesse chinoise peu consciente de son immense patrimoine culturel.

Les jeunes Chinois d’aujourd’hui sont entièrement tournés vers l’Occident et la mondialisation. Paradoxalement, ils ont aussi un tempérament extrêmement nationaliste, que le gouvernement exacerbe pour se maintenir au pouvoir. Mais ce sont des nationalistes chinois qui vivent à l’américaine ! La mondialisation chinoise a commencé : les grandes sociétés chinoises ont tellement investi à l’étranger, jusqu’à l’an dernier, notamment en s’implantant en Afrique, que Xi Jinping veut désormais faire la peau de celles qui n’investissent pas assez en Chine.

Vous raisonnez comme si le règne du Parti communiste était éternel. N’y a-t-il aucun espoir de transition démocratique en Chine ?

À moins d’une guerre mondiale, je ne crois malheureusement pas que la jeune génération verra un changement. Il s’en produira sûrement, comme probablement en Iran, mais une ou deux générations seront encore sacrifiées. J’en parle souvent avec une tibétologue qui me dit : « Le Tibet n’a pas la force de se révolter, il changera quand la Chine changera ! » N’en déplaise à certains, inciter les Tibétains à se révolter est assez criminel, car ils subiront une répression terrible.

Une année de « L’Esprit de l’escalier »

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De Macron à Medhi Meklat en passant par l’affaire Ramadan-Plénel et #BalanceTonPorc, revivez une année de L’Esprit de l’escalier en compagnie d’Alain Finkielkraut.


Alain Finkielkraut : « Edwy Plenel a été un compagnon de route, sourd et aveugle, de l’islamisme » (12 novembre 2017)

 

Alain Finkielkraut: « Avec Macron, le modèle américain du vivre-ensemble prévaut sur le modèle français » (21 mai 2017)

 

#BalanceTonPorc : « Je ne pense pas que l’émancipation des femmes puisse passer par la délation » (22 octobre 2017)

Alain Finkielkraut : « Avec l’affaire Meklat, le système a dû céder la place à la réalité » (26 février 2017)

« La gauchitude se fonde sur la certitude arrogante d’incarner la marche du monde » (18 septembre 2017)

Paris, un siècle après la fin du monde

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estelle faye paris eclat givre
Paris, Bois de Boulogne. Sipa. Numéro de reportage : 00827275_000001.

Des romans tels qu’Un éclat de givre d’Estelle Faye suffisent à éloigner des récriminations quant à l’état de la littérature française contemporaine. Il est évident que les littératures dites de genre sont un espace de réinvention, de bouillonnements, de créativité, de talents et de plongées dans des univers détonants, même sur le plan du style si l’on pense à Alain Damasio et à sa Horde du Contrevent. D’autres fois, c’est du fait de l’imaginaire déployé. Un éclat de givre d’Estelle Faye entre dans ce dernier cadre. Dans tous les cas, les « genres » disent bien souvent plus de ce que nous sommes que nombre de textes parisiano-masturbatoires appartenant prétendument à la « grande littérature ».

Les ZAD du lecteur français

Une chose est certaine : dans ces littératures, on respire un peu. On s’évade. Et pas au sens d’un divertissement, plutôt à celui de la lecture en territoires libres. Les littératures dites de « genre », ce sont d’une certaine manière les ZAD du lecteur français contemporain, heureux de ne pas avoir à se farcir le dernier prix des compromissions littéraro-parisiennes. Et avec Estelle Faye, on respire malgré la canicule qui imprègne son univers.

Un éclat de givre plonge son lecteur dans toutes les littératures de l’imaginaire en un seul roman. Ce pourrait presque être un manifeste du bonheur de lire, un rappel de ce que nous fûmes – enfants, libres et virevoltants. À l’image de Chet, héros de ce roman, chanteur de jazz dans ce qui reste de caves dans un Paris post-apocalyptique.

Haussmann encerclé par la forêt

Un Chet bisexuel, non pas pour cause de militantisme et de roman à thèse comme cela se croise la plupart du temps dans la littérature « non racisé-e blanchisé-e supposément grande littérature » (oui, oui, bien sûr, cela frise le ridicule, mais n’en sommes-nous pas presque là ?). Non, simplement un personnage de roman bisexuel comme il est des bisexuels dans le réel de nos vies quotidiennes. Pas de quoi fouetter un chat. La simplicité du réel de la vie. Dans ce roman qui réussit le tour de force d’être tout à la fois anticipation, polar, roman fantastique, roman noir, érotique en légèreté, merveilleux, roman de fantasy ou de féérie, tout cela d’une même plume, Estelle Faye nous entraîne dans un Paris d’après la fin du monde, dans les pas de l’aventure vécue par Chet. On en dévore les pages et la critique portée contre le monde de maintenant, notre monde, nous, qui préfère assécher la vie plutôt que l’accompagner en sa perpétuation, au risque de nous plonger dans le monde à venir d’Un éclat de givre : un monde circonscrit, pour les personnages, à un Paris surpeuplé, foisonnant, tropical, où les immeubles de papy Haussmann sont encerclés par les touffeurs de la forêt.

Une ode à l’humain

On croise des freaks, des sirènes, de l’aventure, une histoire menée maillets battants où le style confine souvent à une poésie véritable, et humble comme toute poésie qui se respecte. Ce roman est une ode à l’humain, au poète qu’il ne devrait jamais cesser d’être, autant qu’au jazz et à ce que nous sommes : des personnes complexes et contradictoires en quête d’individuation. Le chemin n’est pas de tout repos, celui de Chet en ces pages non plus. Ce roman a d’abord paru chez Les Moutons électriques éditeur, dont il convient ici de saluer le travail, avant de paraître en Folio SF. Well done !

Un éclat de givre, Estelle Faye (Folio SF, 2007)

 

Un éclat de givre

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Françoise d’Origny, dame du temps jadis

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Françoise d'Origny / Hannah Assouline

Avec humour et parfois cruauté, Françoise d’Origny raconte sa vie d’aristocrate dans un pays mutant. Quand la plupart des baronnes ou comtesses se complaisent dans les bonnes œuvres, elle a fait une grande œuvre. 


Le port de tête impérieux, mais en rien hautain, l’allure élancée, une qualité de présence en mouvement qui témoigne d’un raffinement naturel et vous fait immédiatement comprendre que, bien ancrée dans ses racines aristocratiques, Françoise d’Origny mène sa vie avec une liberté non négociable. Le titre de son dernier livre le prouve à sa manière : Ces jours qui ne sont plus (Fauves éditions). Un vers extrait d’Aragon, lauréat du prix Lénine pour la paix, porté en épigraphe de plus de 300 pages qui auraient enchanté Proust !

La fragilité de l’être

Tout commence au château de Villiers, en Seine-et-Oise, où Françoise d’Origny voit le jour à une époque dont Jean Renoir a fait une peinture au vitriol dans La Règle du jeu. La scénographie s’accorde à merveille. Avec ses bâtiments en fer à cheval, son fronton triangulaire, ses premiers signes de décrépitude et surtout ses occupants – François Louis Hutteau d’Origny, son épouse Gilonne de Jannel de Vauréal, leurs enfants, Françoise, donc, et son frère Henri, ainsi qu’un couple de lévriers persans, Farouk et Farida, « très beaux et très arrogants », sans oublier nombre d’aïeuls, invités, parents proches et éloignés –, Villiers aurait eu amplement de quoi remplir plusieurs « fantaisies dramatiques » rythmées par les parties de chasse à courre, les réceptions, les mariages et autant d’enterrements. La vie comme elle va sous les meilleurs auspices. Ceci jusqu’à la guerre, qui met ces personnages de Beaumarchais à l’épreuve du réel. Tandis que les enfants sont amenés à tuer un cochon, les parents, eux, se jettent sans ciller dans la Résistance. En effet, une seule visite en zone libre, à Vichy très exactement, où elle se retrouve dans l’ascenseur de l’Hôtel du Parc avec Pétain, suffit à Gilonne d’Origny pour, une fois rentrée, déclarer à la doyenne du clan : « Ma mère, je vous assure, le Maréchal est une ordure ! » Aussitôt Villiers devient un centre de ralliement et de renseignement très actif. « Et j’étais fière, note leur fille, qu’ils aient tout risqué, leurs vies, leurs ressources et même leur famille et que leur patrie ait été pour eux “la faim, la misère et l’amour” (Aragon encore !). »

A lire aussi : Pierre Lamalattie, l’art d’être père 

La guerre s’impose comme une première césure à partir de laquelle la conscience de la fragilité de l’être, et aussi de l’avoir, ne quittera plus Françoise – le vicomte d’Origny sera bientôt obligé de se défaire de Villiers, tandis que la vicomtesse se défera du vicomte. Qui sait si la prédilection de sa fille pour la peinture ne résulte pas d’une tentative de « sauver » aussi bien ses proches que les lieux qu’elle affectionne. « Plus nous représentons l’être humain dans l’atmosphère qui l’entoure, plus nous précisons notre croyance en la grande solitude de l’homme. » Parmi tant et tant de choses qui sont enseignées à Françoise, cette sentence prononcée par Hans Staude, son professeur de peinture, semble avoir rang de vérité dogmatique. En effet, le livre commence par un aveu presque prétentieux, « je ne suis jamais seule », mais la suite démontre plutôt le contraire. Les mondanités auxquelles participe Françoise d’Origny ne doivent pas l’absorber complètement, parce qu’elle les décrit avec l’humour et la justesse qui naissent du détachement. En voici un échantillon, qui présente Marie-Laure de Noailles et date de 1957 : « La maîtresse de maison était la synthèse de toutes les libertés que l’on peut prendre avec les conventions, lorsque l’on appartient au plus haut du pavé, que l’on peut tout se permettre puisque l’on est inamovible, indéboulonnable, que l’on est titrée, intelligente, cultivée, méchante et riche. Et, étant laide, elle n’avait rien à perdre, même l’âge ne pouvait rien sur elle. » C’est dire la cordialité du sang bleu ! Et quant à la « synthèse », Françoise d’Origny l’envoie comme si elle actionnait la guillotine : « C’était le milieu où se cultivait l’art des rapports inhumains, un art de cour. Les sentiments se devaient d’être tempérés. On s’y divertissait, alors même que l’on ne s’y amusait pas vraiment. On frôlait l’ennui sans jamais y sombrer. » Reste que l’on s’y détestait avec courtoisie, que l’on s’y invectivait avec un sens de l’à-propos et beaucoup d’esprit.

Vicomtesse devenue roturière

Dernière rupture, 1968 va sensiblement changer la donne. Certes, alors que des barricades se dressent à Paris, Françoise d’Origny court toujours les dîners chez des amis, sa robe de soirée dissimulée sous un vieux manteau. Mais chez Alexandre, l’incontournable coiffeur de la gentry, l’ambiance a changé. En avril, les dames y étaient encore appelées d’un bout à l’autre du salon par leur nom et titre. Après Mai, il en va tout autrement : « Le salon était méconnaissable. Les fauteuils étaient alignés devant des murs de miroirs, sans hiérarchie, sans rang, de manière égalitaire, toute préséance abolie. » Pour autant, le milieu en est-il réellement affecté ? Comment la question de l’émancipation des femmes se pose-t-elle dans ce qu’il faut bien appeler la noblesse ? Dans le magnifique salon de son hôtel particulier du 7arrondissement, aux mains de la famille depuis cinq générations, Françoise d’Origny tranche le débat : « Les femmes dans ce milieu ont toujours eu le pouvoir. Ce qui a changé, c’est qu’une partie d’entre elles a commencé à travailler. » Elle n’y échappe pas non plus. Sans attendre la révolution des mœurs, Françoise d’Origny divorce de son premier mari, le fantaisiste et bourlingueur vicomte Amaury d’Harcourt, se consacre entièrement à la peinture, remporte du succès – on lui attribue le prix Eugène Carrière –, gagne sa vie. À la même période, la Revue des deux mondes publie son article sur la vénerie, passion héritée de sa mère. « Je plongeais sans retenue dans l’univers, codifié et somptueux, français uniquement, celui de la vénerie, où l’instinct devient quête, où le drame sauvage entre carnassiers et herbivores devient rituel, où la chasse archaïque devient art empreint de gravité », lit-on en introduction aux nombreux et très beaux passages consacrés à la chasse, que Françoise d’Origny abandonne quand elle se voit contrainte de vendre ses chevaux pour résoudre ses problèmes financiers. Et c’est loin d’être le plus grand bouleversement de sa vie.

Décidée à ne plus jamais se remarier, elle change d’avis et épouse en secondes noces un éminent mathématicien, Jean-Claude Simon. Stupeur et tremblements au sein de la haute société : « Un de mes voisins de table, bon genre, bon nom, bon titre, me demanda, dès l’entrée, comment il se pouvait qu’ayant été vicomtesse d’Harcourt, je puisse accepter de m’appeler madame Simon, et qu’avais-je donc contre mon milieu pour ne pas avoir cherché à m’y remarier ? Je faillis m’étrangler. Après avoir repris mon souffle et dégluti, je l’assurai que je n’avais rien contre ce milieu, “le bon”, et que j’aurais épousé monsieur Simon, même s’il avait été duc ou marquis. » Il faut sans doute une telle certitude pour faire durer un couple. Sectaire à sa façon, le cercle scientifique qui entoure Jean-Claude Simon aborde avec méfiance son épouse venue de la haute. À tort. Lu comme une fascinante étude sociologique, le livre de Françoise d’Origny témoigne de la capacité de l’aristocratie de s’accommoder de l’air du temps, des circonstances. Pas toujours sans regret, à en croire notre hôte qui a horreur de voir ses petites-filles porter des jeans.

LA REGLE du Jeu

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