La littérature file sur des rails bien rectilignes. Elle déboule à pleine vitesse dans les librairies comme une bête inhumaine traînant derrière elle, sa cohorte de wagons bien rangés où aucune dissidence n’est acceptée. La mondialisation n’aime pas les têtes qui dépassent du cadre. Elle hypnotise, elle lisse, elle ratiboise, elle nivelle pour mieux nous endormir, nous ensevelir. Elle se veut bienveillante, elle en devient toujours plus oppressante. C’est le corps de nounours avec le cerveau d’un commissaire politique.

La machine déteste les ratés

Les écrivains qui ne respectent rien et qui osent s’aventurer dans des zones étranges sont bannis du jeu. On accepte la singularité du créateur quand il ne dérange pas le système établi. La machine déteste les ratés, les à-coups, sa puissance d’intimidation se déploie sans discontinuité. Alors, celui qui a la prétention, le goût, la folie, l’imprudence de faire un modeste pas de côté est rappelé immédiatement à l’ordre. Ses livres connaissent le sort le plus atroce, la plus terrible des injustices : le silence médiatique. Cet hiver, après des Prix essentiellement tournés vers la Seconde Guerre mondiale, intarissable source d’inspiration, certains auteurs semblent s’être donnés le mot pour casser le train-train quotidien. Leurs ouvrages sont bizarres, tordus, jamais formatés par les règles du marketing éditorial, ils expriment une sensibilité esthétique forte.

Une dinguerie qui redonne confiance dans le genre humain. Ils méritent donc notre attention car le critique croule souvent sous des tombereaux de bien-pensance. La littérature lacrymale et victimaire lui sort par les yeux. A Causeur, la défense des causes perdues, des Don Quichotte de la plume, des vagabonds célestes, de tous ces flibustiers du désespoir est un honneur et un devoir. Pirotte et Blondin ne quittent pas ma table de chevet depuis mon adolescence, mais j’aime aussi les vivants comme le chantait François Valéry, toujours plus pénétrant dans ses textes que son homonyme, Paul.

Cette année, nous avons eu la chance de lire un très grand Philippe Lacoche et un splendide Yves Charnet. Ces écrivains des bordures n’ont pas leur rond de serviette dans les émissions de télé, ils pratiquent leur art dans la pénombre, loin de la capitale, dans cette province qui résiste tant bien que mal au bétonnage de l’esprit. Avant Noël, faites donc aussi l’expérience du poète surnaturel Eric Poindron et lisez son étrange questionnaire paru au Castor Astral. Le dandy aux belles bacchantes est un enlumineur de l’existence. Un chasseur de fantômes. Tout simplement un esthète. Dans un registre à la lisière du fantastique, partez à la conquête du roman de Stéphane Piletta-Zanin, Le temps s’écoule à Barde-Lons  publié chez Xénia dans la Collection Iréniques. Vous n’en sortirez pas tout à fait indemne, c’est tourbillonnant d’érudition. « Mais là encore, il y aura(it) du travail tant le Je et le Moi (et on n’aborde même pas le Surmoi !) peuvent être choses complexes » écrit-il, dans un texte flamboyant. Pourquoi les « petites » maisons d’édition semblent-elles se moquer des modes et des oukases ? La liberté guide leur choix. Elles défrichent le champ littéraire souvent dans l’indifférence générale sans renoncer à notre plaisir. La poésie, parent pauvre de l’édition, en fait souvent les frais. Les éditions du Bretteur sortent « America Felix », un recueil de Marc Hanrez, une échappée solitaire et solaire dans une Amérique éternelle. Un road-movie aux accents jazz où le chrome des voitures et le souffle des paysages décoiffent l’amertume. Dans son poème « Deer Hunting », Hanrez fait le pont entre les deux continents :

aurais-je imaginé jamais

retrouver l’Ardenne au cœur

du Wisconsin et revivre

là-bas mon service militaire

en chassant le chevreuil        

Encore plus insensée et improbable, les éditions Atlantica reviennent sur l’aventure Sigma, l’histoire d’un festival d’avant-garde entre 1965 et 1996 dans un livre illustré et formidablement documenté de Emmanuelle Debur. C’était un temps où Bordeaux, la somnolente, la nonchalante bourgeoise était réveillée en sursaut par le théâtre expérimental. Magic Circus, Pink Floyd, Bartabas ou les travestis Mirabelle secouaient les pavés bien ordonnés de la capitale girondine. Vous n’en aurez pas fini avec l’incongru car, en début d’année prochaine, le 10 janvier exactement, un nouveau roman de Laurent Graff aux Dilettante qui s’intitule « La Méthode Sisik » risque de perturber le sommeil de nombreux lecteurs.

L’étrange questionnaire, Éric Poindron, Le Castor Astral, 2017.

Le temps s’écoule à Barde-Lons, Stéphane Piletta-Zanin, Éditions Xénia, 2017.

America Felix, Marc Hanrez, Poèmes , Éditions Le Bretteur, 2017.

Sigma 1965/1996, histoire d’un festival d’avant-garde, Emmanuelle Debur, Éditions Atlantica, 2017.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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